‹ Œuvres complètesChapitre 102 sur 416 · CHAPITRE XCI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCI

EntrclicQ des deux amis au sujet d'.\tlii'na(s. Aventure lerribc.

En allant à Sardes, Phanor me parla beau 'oup d'Alhénais, me van: a ses charmes, le a.fjrémens de son esprit, la noble.'se ei la décence de son mainlien. • Prenez fjardc^ lui dis-je, jjardez bien vo re cœur: la pente est douce, mais fjlissan.e; n'mibliez pas cpie vous êtes ici chez le plus vénérable des Grecs, et que ces jeunes beautés doivent inspirer autant de respect que d'amour ; ce sont des roses que la ch.isteté cultive et couvre de ses voiles." Phanor m'assura que le plaisir qu'il éprouvait auprès d'Athénais ne ressemblait en rien à l'an.our; qu'il en jugeait par le silence de ses désirs, et qu'il voyait avec admiratio:] la vertu associée aux grâces.

Lor.sque nous entrâmes dans Sardes, l'air était embra.sé des feux du midi; le silence, la solitude semblaient seuls habiter cette vaste enceinte; tout dormait ou reposait, fatij^ué des plaisirs de la nuit : nous la parcourilmcs fort à l'aise. Les bords du Pactole sont embellis par des (|uais et par des arbres qui y projettent une ombre charmante; les places, les édifices, les temples annonçaient la grandeur et la majînificence de la ville. Après nos courses, nous nous assîmes à l'ombre de deux platanes, devant une maison de belle apparence. Nous causions tranquillement avec Phanor, nous examinions le très petit nombre de passans, lorsque deux esclaves sortirent de celte maison, l'air inquiet, empressé; bientôt il en sort un troisième courant à toutes jambes : nous entendions du tumulte, les portes étaient ouvertes. Aif(uillonnés par la curiosité, nous traversons un péristyle eut: uré de colonnes de marbre : au fond, aux deux cotés de la porte, on voyait deux sphinx d'un beau {jranit. Nous n'osions

pénétrer plus avant , la magnificence du lieu nous impo.'iait.

Cependant on allait , on venait sans faire attention à nous; le bruit continuait : nous crûmes même entendre des gêmissemens, des cris de douleur. Enfin la curiosité l'emporte, el nous suivons plusieurs femmes dans une salle ornée de quatre statues. La porte d'une .se onde pièce était fermée , mais elle s'ouvrit : une feunne, l'air effrayé, vint à nous, et nous demanda si nous étions médecins.— "Oui , répondit hardiment Phanor. — Entrez donc vile, venez secourir ma pauvre maîtresse ! elle souffre, elle se meurt ! i'in'orlnnéc était si heureu e, .se portait si bien ce malin ! quel malheur a freux ! • Eu nous parlant ainsi, elle s'arra:-hail les cheveu s, éj^arée de douleur. Nous entr ns. Ouel a;}par;ement ! quelle ma^niri'ence; il resplendissa t d'or. Au milieu était un basm de marbre d'où s'elan ait un jet d'eai qui réjiaiidait la fra clieur; Us bords du bassm étaient entoures de vases de jasmins et des fleurs les plus belles ; une grande porte et deux :eiiétrei ouvertes o fiaient en per.spe live un superbe jardin. Mais quel coiilraile l rrible! qcel tableau touihaiit! Une jeune emme,jeiant des cris pcr ans, défi'jurpe, 'tait couchée sur un lit d'or et de pour;)re, ou plutôt sur le lit de a inor; ; de nombreux esclaves s'empressa enl de la secourir. On fit avaner Phanor, prétendu m de in ijre.qui, lorlembarra .se de son r.de, cou, manda ."i lo:it hasard un vomiti, . Cependant je considérais cefe in orlnnée : sa A;;ure devait être iharmanle; mais ce vi-a ;e, séjour des grii es el des ris , <e déi omposaM, sa bouche fe lo dait.ses beaux yeux éteints s'en'^onla'tnt dans le.us orbites; ses 'raits paraissaient renverses, :es cris ai îus nous d 'chiraieiit le cd'ur. H y avait dans une niche revélre d'aifjent une petiie slaue de Vénus , du même métal. Une îemnie apporta un brasier à ses pieds, y bnlla de l'encens et des pailums: tontes les lemmes aors se prosternèrent , j(émi.s-ant , pleurant , implorant la déeste; la malade même la suppliait par des ciis dechirans ; mais les Pi icres boilei'.ses ne montèrent point jusqu'au Irone de la mère des AmoLirs. Dansée moment, des médecins entrèrent, suivis d'iine foule de curieux ; l'appaitenient lut rempli. Phanor céda bien vile la place aux E.scnlapes, qui, étonnés de la violence du mal, ne trouvaient dans leurs livres ni conseils ni remèdes; leurs iivis .se contrariaient. Nous entendîmes tout à coup un cri général ; • Le voici ! le voici ! • On se range , on laisse un espace , et je vois entrer un jeune homme d'une figure brillante, magnifiquement babillé, suivi de plnsieuis esclaves ; dès qu'il aper. oit cette jeune victime , qu'il entend les accens de sa douleur, il se précipite sur elle , l'arrose de ses larmes , frappe la terre des pieds , crie aux médecins : « Sauvez-la, sauvez-la! rendez-lamoi !» Ceux-ci s'agitaient, donnaimt des potions, des cordiaux , des élixirs; rien n'opérait ; on fit sortir tous les étrangers. Nous entrâmes dans le jardin par une allée de daphnoides , pavée d'une pierre de stuc. Entre chaque arbre on voyait les statues les plus voluptueuses; des Amours, des Syrènes, des Léda ; au bout de celle allée charmante était un petit temple soutenu par huit colonnes de porphyre; il renfermait la statue de Vénus, de grandeur humaine ; c'était une très bonne copie de la Vénus de Guide de Praxitèle ; aux deux côtés de cette chapelle coulaient deux fontaines dans des bassins de marbre. On voyait dans ce jardin des briceaiix, des bains délicieux, des grottes tapissées des io:ni!lles les pir.s rares

VOYAGES D'ANTENOR

. Oiicl (lomniage, dis-je à Pluiiior de r|iiiuer ce séjour de délices et de mourir dans le sein des voluptés!» A ces mois , un Immnie qui élail auprès de nous , et qui ballniliait noire lanjjue, nous ahorda et nous dit ; «Élranf,ers, je connais votre pays, j'y ai fait la guerre , el quoique vous nous ayez bien ballus, je n'en aime pas moins voire nation. «Nous le remerciâmes de eel allacliemenl; et, profilant de l'oicasion , je le priai de me dire quelle était cette jeune beaulé qui mourait si rrnellemeut, cl ce jeune satrape qui se désespérait. ' Je vais satislaire voire cnriosilé : allons nous asseoir loin de la loule, sous ce berceau de lilas. «Nous entendîmes alors dans l'appartement de la malade des sanglols , des cris épouvantables ; on criait; Elle se meurt f elle est morte.' iNous y courons ; elle venait d'expirer. Cefle lleur de beaulé, ce visage charmant , nu l'amour, le désir, la voluplé avaient empremt tous leurs cliannes, inspirât alors l'horreur et l'épouvante; il élail noir, livide : nul Irail n'élail reconnaissable. Le jeune houune cependant embrassait son corps, voulait se poignarder: cm l'arréie, on l'airache à cet objet fnnesle, on l'entraine. .Nous sorlimes aussi avec noire nouvelle connaissance , et nous nous i'efu,p,iâines tout rêveurs dans le jardin. » Quelle mort affreuse! s'écria noire compa,';non ; dans l'âge des jouissances ! à dixhuit ans! avec une si riaule perspeitive ! Elle a passé la nuil dans ce jardin éclairé de mille lampions: le souper le plus délicieux, la nuisique, la danse, les parfums, l'amour , loul enchantait les sens de celte aimable mortelle. Au point du jour , elle a volé dans les bras de son nouvel amani , dans ce même lit , dans ce superbe salon où la mort l'allendait. Il n'y avait pas deux heures que Fharnaba/e l'avait qnillée. — Quoi! ce jeune homme est Pliarnabaze? — Oui, le lils de notre satrape: et son amante infortunée se nommait Slalira. Elle est d'une naissance honnête : .son père avait un grade honorable dans les troupes de Xerxès ; il fui lu^ au passage des Therinopyles, 011 nous perdîmes pins de vingt mille hommes : il laissa Slatira au liercean , sous la garde de sa mère , qui . jeune et belle, .suivit la pente des plaisirs. L'éducation que reçut sa fille fut relie qu'on donne dans nn pays .sans mœurs et sans h losophie ; dès leur en ance on ne leur parle que de parure, de plaisirs, de l'art de plaire: on ne les exerce qu'aux talens de la musique et de la danse ; à douze ans, l'amour devient déjà leur principale occnpation. Slatira, à l'an ore de ses beaux jours, fui entourée d'un essaim d'adorateurs; mais .sa mère, dont la fortune était très modique, favorisait et protégeait panicnlièrcment le jeune Mazarès, dont le père vivait avec elle depuis long-temps. Cet homme était parvenu .'i une grande opulence par tous les senliers oblicpies de l'intrigue et de la subtilité : ses principes n'avaient que son intérêt et sa fortune pour base. Son fils, plus heureux, né avec une aine douce el honnêle , brûla de l'amour le plus tendre pour la belle Slalira, qui l'accueillit favorablement. Leur mariage était arrêté : mais son père , le croyant trop jeune encore, et de plus, poussé par l'ambition, voulut l'envoyer auparavant â Persépolis, pour le faire ronnaiire au grand roi el Tavaucer dans la faveur. Pendant sou absence, le jeune Pliarnabaze vini joindre ici son père; Il avail loul ce qui peut séduire une jeune per.sonne: les grâces de la figure, la jcune.s,se, le ton , le luxe le plus élégant, .son nom, la puissance de son père, enfin tout ce qui éblouit un sexe vain el fragile. Il vit Slalira el s'enflamma pour elle. Les dé*irs des grands, semblables aux

éruptions des volcans, renvei'spnt tons les obslacles". Phaniabaze fui aimé. Sur ces enlie-ailes Mazarès revint de Persépolis, et vola aii\ pieds de son amante , qui , déjà formée à la dissimulation , le recul avec l'air de l'inlérêt et du plaisir. La noce s'apprête , les fêles se préparent ; mais la veille de l'hymen , hier, au commencement de la nuit , Slatira s'enfuit, el vint trouver Phaniabaze dans ce palais, que l'opulence et le goftt a\ aient embelli pour la recevoir.

«Voici ce que j'ai appris au sujet de cette affreuse catastrophe. Ce matin, Slatira, après le départ de son amant , a pris un consommé; soudain elle a ressenti des coliques d'entrailles ; les convulsions ont commencé. On a cherché aus.sitntla femme qui avait administré ce fatal breuvage, elle avail disparu ; les soupçons se sont tournés sur Mazarès el son père, et je crois qu'on a donné des ordres pour les faire arrêter. Cependant je doute que le jeune homme soi! capable d'un pareil forfait : quant à son père, je lui rends toute la justice qu'il mérite; et s'il n'a pas commis le crime , il est digne d'en être l'auteur. Si vous voulez , nous irons ihez lui pnur voir ce qui se passe. » Nous Iraversâmcs encore l'apparlemenl de la malheureu.se Slalira : elle élail déjà abandonnée; une vieille femme pleurait auprès d'elle. La solitude, la tacilurnité de ce salon , nue heure auparavant charge de tant de monde, l'aspect de ce cadavre, portaient la tristesse et l'effroi dans notre âme. Nous passâmes rapidement. «Hélas! (Msions-nous, hier on l'adorait, aujourd'hui elle inspire l'horreur. » Nous nous rendimes dans la rue où logeait Mazarès ; la ouïe obstruait déjà les passages. «Comme cet événement , nous dit notre conducteur , a éveillé tout le monde! Il n'en fallait pas moins pour arracher mes chers concitoiens à leurs lits et à leur paresse. » Dans ce momeni noiisvimes passer le jeune Mazarcs, conduit par la garde : il était sans bonnet, les cheveux épars, les mains chargées dé fers ; ou l'avait trouvé dormant d'un paisible sommeil : son regard, .son visage, sa conienauee annonçaient moins la terreur que l'élonnement de se voir traduit à travers une foule iinmens?, sans soupçonner le molif d'un pareil traitement: car il ignorait la mort de Slatira. On n'avait pas trouvé son père : on présumait qu'il s'était évadé avec sa barbare complice. CeUe fuite justifiait son fils. ISous le suivîmes au tribunal de la ju.stice. Un des juges lui demanda où était son père. «Je l'ignore , répondil-il avec l'air de la plus grande vérité : il m'a embrassé au point du jour, en me disant qu'il allait se mettre au lil. ,lé me suis couché aussi , el je dormais lorsqu'evéillé en sursaut , je me suis vu arrêté, enchaîné, maltraité, et pourqu i?qu'ai-jefait? quel est mon crime?» Le juge lui répondit qu'on l'accusait de la mort de Slatira. " Quoi ! Slalira est morte ! s'écria-l-il avec l'expression de la plus vive douleur! quoi ! si promplement ! Mais comment ? par quel genre démon '.' — Elle a été empoisonnée. — Ah , mallicureuse ! ah , ma chère Slalira ! Pardonnez, elle m'a trahi , abandonné ; mais je l'aimais depuis quatre ans, et je l'aime encore plus que jamais. — Et c'est ton père qui a commis cet exécrable atlenlal. — Mon père! non , il en est incapable, — Eh bien ! c'est donc loi ! Qu'on le mette â la torture, qu'on lui arrache l'aveu de son crime. — Abrégez mon supplice, donnez-moi la mort. Je monr. ai sans peine : mais épargnez mon père, il n'est point coupable. • Tout à coup un esclave .se présmte en s'éirianl : -Ce jeune homme est innocent! son père seul a mériié la mort I » A ces mots , les Juges l'iulerpellent,

VOYAGES D'AiXTEiVOR.

et lui O' donnent de déposer tout eo (|ii'il sait. . J'c (ais présent, dit-il, lorsque son père, hier au soir, vint lui annoncer la fuite de Slalira : il resta immobile. Quoi ! tu ne réponds rien .' lui dit le vieux Mazares; lu ne songes pas ù la ven(;eanie ? — Me ven.'jer! el de qui ? — De Slalira, de cetle perfide. — PeSlatira! que j'ai aimée si lon(;-t( nips , de relie que j'aime éptriiuuient encore! qu'elle soit heureuse, et je lui pa}'donne.— Lùclie amant! fils indiijne ! Hi bien! ("esl moi qui te vengerai, qui vengerai ton père, noire honneur. » A ce discours, j'ai vu son fils tomber Pi ses pieds , gémir, pleurer, le supplier et demander la ijrâce de Slalira. Knfin le vieux .Mazares a paru se rend e; mais pendant lonle la nuit il esl sorli , rentré. Ce malin, une vieille feinnie, l'air Ion alarmé; est venue, lui a parlé en pailiciilier rbienlol il a demandé des f hevauv , et ils sont partis soudain. « Pendant ce récit, le jeune Mazares, la léle(Ourbée, le froni p;Me, i;avdail le silen:e, versait des plenrs. Lesju 'es Inidemandinl .s'il feronnall l'esclave. Il avoue qu'il appa tenait à .'on père. Aloi's loule l'assemblée s'écria q-.i'il n'elait point coupable, qu'il fallait briser .ses fers. Lesma yislrals, entraînés par les rris de la foule et leur propre conviction , le renvoycreni absous.

Cependant le soleil bais,sait, l'heure du souper approdiait; nous remerciilmes notre guide, et primes congé de lui en promettant de venir le revoir.

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