CHAPITRE XCII
Souper ir.Vrislide. Ance oies.
Aristide nous attendait : il avait fait dresser la tab!e auprès du puits pour élre plus au frai.s. Il nous demanda si la chaleur ne nous avait pas incommodes dans notre course : .^on, du lout, nous y sommes habit, es. — Voyez combien vous éles heureux de pouvoir supporter l'inilémenee des saisons; (Oinbien vous évitez de .seii.sations douloureuses, et combien de plaisirs vous vous procurez!» Les jeunes personnes nous serviieni un repas frugal, mais assaisonné par la propreié. Kous nous assîmes sur des sièges de bo's, et le plaisir et la gailé s'y assirent avec nous. Je contai la triste aventure do I nous venions d'étie les lémoins. » Voilà, .s'écria Aristide, où condui.seni la inauvai.se éducation, la licence des niiriirs! Mes amis, sans les mœurs, la .sociéié, au lien d'ennoblir l'homme, le dégrade, l'invcslil d'une foule de maux et de cliagims in onnus à l'noinme de la nature. «
Au milieu du repas on apporta à Ai isiide mie lettre de Phaiuabaze qui lui di.saii qu'il ne inellaii pas au rang de ses amis ceu\ qui refusaient ses présens, et qu'il était très affecté du renvoi des étoffes destinées A ses filles. Aristide répondii su -le-champ par A:hénais «qu'il ii'acreptait point ce qui lui était iniilile; mais que. pour luj prouver son estime ei le prix qu'il aliachail fi son amilié, il le priait de lui envoyer quelques graines de chicorée ei de laitue pour semer dans son jardin, et un vase d'argile pour 'aiie tuire ses légumes, sa fille cadelle avant cassé celui dout il se servait depuis i inq ans. » ^ous sour mes, Phauorel moi, de la siinplici é delà demande. • l'harnahaze, dit Aristide, a de la peine à concevoir qu'on puis-e re user de l'or et des présens ; la piemiére fois que je le verrai, je lui racon crai mon aven ure avec Caillas , mon paieiji.» Je le priai de nous en (ai.e le réiit. "Je liasse ce plaisir à Aihénaïs. J'ai quekpiPs plan es i arro,ser avant la promenade, où je dois vous raconter mon
odyssée. Au resie, je ne cherche point à ni'exruser sur la chère un peu trop philosophique de ce souper. Le vieux Denys, prié chez les Lacedémoniens, fut Ires mécontent du repas, surloul du brouei noir. «Je n'en suis pas surpris, lui dit l'nn d'eux, le meilleur as.5aisonnement v manq'.ie; la faligne, la soif el la faim. — Je vous ferai, lui dis je, la même réponse que Thiuiothée fit h Platon : "Voire lable non-seulement est très agréable au moment du repas, mais elle l'esi encore le lendemain , quoiqu'on n'y soil pins. •
Nous reslAines avec les deux so'urs; mais Phaloé nous rnilta, di.sant qu'elle sa\ait celle anecdote depuis dix ans, et qu'elle la coureraii aussi bien que sa sœur. Athénaïs répondit qu'elle lui céderait volontiers le plaisir de cet e nai ration ; mais Phaloe refu.sa.
Phanor se rappro' ha le plus prés qu'il put de la belle Alh nais, el lui |.rela une oreille al enlive.
"Mon aieul avait un parent nommé Caillas, citoyen très ric.ie, po: le-lorche des mys'eres ', qui fut poursuivi eri ju.slice par .ses ennemis, qui voulaieni sa mon. Le jour du jugement ils passèrent rapidemenl sur les prétendus chefs d'accusation, ma's s'élendirent beaucoup sur un ait étranger au pioies. «Vous eonuai.ss(z, direnl-ils aux juges, Aristide, fils de Lvsima-hus, dont cl.a un loue l'intégrité ei la sageste? Vous le vovez dans nos as.seinblecs avec un habit lout usé, el sans donie ce pauvre homme meurt de faim chez lui. Kh bien ! Callias son parent, le plus opulenl des Aihéniens, l'abandonne el le laisse dans la niLsère , lui , sa femme et ses enfans , quoique Arisiideliii ai rendu de très grands servi es. Heureuf-euienl pour Callias, mon aïeul n'é.ail pas éloigné; il coiirul a son secours; il vil que les juges élaienl mal disposés pour lui. Alors il se levé au milieu de l'a.ssenihlée , el déclare que Callias l'avail souvent pressé d'accepter de l'ar.gent, mais (|n'il ava I lonjours refusé. «Aristide, ditil, doit plulol soiiffiirla pauvreté que de recevoir les bien ails d'un homme riche : on Irome as.sez de gens qi } usent lani bien que mal de leur lor'uue ; mais il n'esl pas fa! ile d'en Irnuver qui supponen; la pauvreté avec coura ;e et palienee : il n'y a que ceux qui sont pauvres malgré eux qui en rou;;is-ent. • Ce discours lit tomber l'accusa'ion, et Callias ul absous."
Phanor dit alors galamment à Athénais qu'il ne savait pas ce qui était le plus doux, ou de la voir, ou de l'enlendre. " El moi, .s'écria plaisammenl la jeune Phaloé, crovez-vous que j'ai dormi cent dix ans comme Épiménide.qui sortii d'Alhènesà l'Age de quaranleans, ei en avaii cent cinquante lorsqu'il y revint ? Je veux vous (onicr aussi une anecdole qui fail beaucoup d'honneur à mon aieul I fut nommé trésorier lycnéral d'Alhénes, et il .se I oiiduisit dans celle place d'une manière bien differenle des aulres Iré.soriers, oi.scanx de proie qui s'engraisscnl de la subslance de la nation. Sur le point de rendre .ses coiuples, Thciuislocle , weonde par lous les commis du Irésnr, osa l'accuser de péiulal el de dilapidaiion , el le fil condamner 'a une amen 'e; mais les principaux de la ville, les j;ens honnêtes el éclai, es , .s'oppo- .sereiit à l'iniquité de ce ju;(ement : non-seulement mon aiiiil fui ab.xous, mais il lui réélu Iresoriir pour l'année s.iivante. — Je me vengeai , di' Ari.^lide qui reuli ail , et donnai aux Aihenicns une leçon mémorable. Je feignis
' Le pclc-'orchc est admis aux mysItM-es les plus sicrels, I.-) lèle ccinM? d'un bandeau.
de me repentir de ma prenilire fieslion ; j'affeclai beaucoii|) de condescendance pour loiis les employés : je n'examinai point les comptes; charun pouvait voler impunénu lit ; de sorte que toutes ces sanysues, i;orf;ces de biens, me comblèrent de louances, et agirent vivement pour nie faire nonmier inic Iroisif-me fois. Le jour de l'élection. lnr.s(|ue je vis tous les suffrafjes réunis en ma faveur, je me levai . et d'un ton jirave et sévère : ■ Atliéniens, m'éeriai-je, lo.vque j'ai administré vos finances avec toute la fidélité et la vi;;ilance d'nn liomme de bien, j'ai été bafoué et traite comme un infâme , maintenant que je les ai ,ibaudonnées a tous ces voleurs publics, je suis un homme adniirab'.e et le meilleur des ciiov eus. Je rousis plus de la faveur que ions me faites aujourd'hui que de la llel fissure que vous vouliez m'imprimer l'année dernière , el je SUIS indi;jné de voir que , pour obtenir \ oire bienveillance, il iaille commencer par plaire aux médians. » Thémistocle, ronlinua-t-il, se moqua de mon di.iours. et roinnie on loua mon désinlértssenient, il dit que les éloges qu'on nie prodiijuail a,)parlenaienl moins à un homme qu'à un cof;re-lort qui ijarde tidelemeni un dépôt.' Ce grand hoinnie'nous fit ce redt d'une voix si pleine, a\ec tant de clialcur, qu'on l'aurait cru devant les Mh nieiis et dans la vi:;ueur de rage. Il se re,'0 a un momeiil; eusuile il nous dit : ■ l.a raichcur du soir laisse respirer les habitans de l'air et de la terre, el les appelle au repos et à la joui,s>-anie : venez goiter les charmes d'une belle soirée el du ma ;iiilique spcci acte d'un -oleil couchant. 0 jour! s'éciia-t-il, o lumière éclatanie, tu ne frappes plus mes yeux ! tu ne réjouis plus mon ilme ! Lco saisons, les années reviennent, le jour ne revient plus pour moi! .l'ai prés de moi mes en'^ans, je les touche, je les pres.se sur mon sein ; j'entends leur douce voix . mais je ne les vois plus; une nuit élenielle m'environne! 0 Dieu suprême! j'ai joui quatie-vingl-deux ans de la beauté , de la splendeur de tes sublimes ouvrages ; helas ! je n'ai plus tpie mes souvenirs! » ^ous cherchâmes alors à diminuer l'amertume de ses regrets. ■ Croyez , dit-il, que je supporte cette perle avec patience ; il en est de plus douloureuses. Je me rappelle qu'un roi , je ne sais lequel , donna l'option i un coupable d'avoir les mains coupées, on les yeux crevés ; le criminel demanda qu'on lui permit de faire l'essai des deux supplices. Pendant trois jours il .se fit lier les mains , el pendant trois autres on lui banda 1rs yeux ; el , d'après celte épreuve, il préféra d'avoir les yeux crevés.... Mais donnez-moi mon bSton , et conduisezmoi sur celle petite colline , où l'air est si pur et si frais : vous y entendrez le récit de mes aventures. - Phaloé donna le bras à son père, el Phanor eut l'adresse de suivre avec Alhénais. 11 l'aimait déjà; il l'avait trouvée poursuivant un papillon. « Est-ce que vous v oudiiez le fixer ? lui dit-il en souriant. — Non , il n'a point d'âme ; si je formais un pareil projet, j'aurais des vues plus relevées. • Elle avail cueilli ;ine rose; Phanor la lui enleva, et voulut ensuite la lui rendre. «Non , dit-elle, gardez-la ', j'en ai enlevé les épines. »
Dés qne nous filmes sur la colline, nous plaiiimes .\rislide au milieu de nous , et le priâmes de commeiii er son histoire.
' liono i vczzi csca d'amore.
VOYAGES D'A NT EN OR