‹ Œuvres complètesChapitre 104 sur 416 · CHAPITRE XCni · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCni

Aventures d'ArlsIide. Son séjour dans une caverne.

« .Vprès le bannissement de Thémistocle, Athènes se remplit de sycophantes et de délateurs; Ils attaquèrent les ritoyenslcs plus puissans et les plus vertueux. Le peuple, naturellement fier et insolent, enflé de ses prospérilés, les écoutait, les encourageait, l'n certain Diophanle, homme obscur, démagogue, bas et flatteur, osa in'accuser de concussion , et d'avoir reçu de l'argent des Ioniens lorsque j'iinpo.sais des tributs. Je fus condamné à une amende de cinquante mines ;li,.500 1.; Hors d'é;at de la payer, il fallut, a l'âge de soixante-sept ans, in'exiler de ma patrie.

«J'avais perdu mon fils Lysimaihus, et je partis, einporiant avec moi, comme Énée, mes deux petites-filles et mes dieux pénales, l'aligné des affaires, et encore plus de l'injustice, de l'inionséquence et de la méchanceté de» honniHS, les méprisant sans les haïr, nue obscurité douce it paisible devint l'unique objCt de mon ambition. Je m'enibaïquai de nuit au Urée, sur un vaisseau mariliand, sous le nom d'Agésias, car je voulais être ignoré ilu iiioiide entier. Arrive à Sun rue, je me logeai dans un jaubourg, près de la mer, chez un pécheur. J'y occupai une petite ihandrre ; et un seul |)lat de légumes, soir et ii.atin, no.irri.ssait ma lami le et moi. Cependant no:re ho.e, de tempsen temps, nous régalai d'un peu de poisson; sa iemme, douce et charitable, m'aidait à soigner mes petites-filles, à apprêter mes légumes; et inul, pour paver leurs bienlaits, je raccommodais le rs filets, j'apprenais à lire à leur en ant , âge de sept ans. Cette réciprocilé de services et de soins orma entre nous des liens d'affection (|ui rendaient noîre société agréable. Le bonhomme de pécheur me prenait pour un petil marchand ruiné par l'inconstance des Uiers ou de la fortune. Je jouissais depuis un an de celte vie simple et obscure, lorsque le Spartiate Ljsander, vainqueur des Athéniens, fit publier dans les villes inari.imes de l'ionie un ordre à tous les Athéniens de se retirer au plus toi dans leur patrie, sous peine de mort. Mon hole, qui ne soupionnait pas que ce décret piU me regarder, ne m'en fit part qu'an moment on la flotte ennemie entrait dans le port de Smyrne. Aussitôt Lysander ordonna des perquisitions ; heureusement mon hôte en fut averti. I.e temps pressait : il prend ses filets, les charge sur mes épaules. Je marche devaiil lui, courbé sous le poids; il nie suit. Nous passons à travers les .satellites, nous entrons dans son bateau, et nous sortons du port avec l'appareil de la ])éche. H me conduisit dans une caverne située sur les bords de la mer, à vingt stades de la ville. Le soir il vint avec mes enfans et des vivres.

• Cette caverne est environnée de rochers qui en cachent l'enliée et la garantissent de la violence des vents. Elle est d'abord peu spacieuse et basse , mais elle s'élève et s'élargit insensiblement. Un rui.sseau d'une eau excellente coule au pi(d des rochers, et les lentes qui s'y trouvent lai.ssent pénétrer les rayons du soleil ; l'air intérieur y est tris pur el sans humidité. .'\lon hole m'apporlait chaque matin des subsistances. C'est dauscette.solilude profonde, dans cet antre ténébreux, que je mesurais le néant de la vie. Oppressé par le chagrin, un jour je m'écriai : » O venu! ne .serais-tn qu'un fantiime? Épicure aurait-il rai,soii? les dieux sont-ils indifférens à nos vices, à nos vertus . au bonheur et au malheur des hommes ? Kou ;

VOYAGES D'ANTENOR

ce système répugne trop à ma raison et à mon cœur L'homme vertueux esi l'objet de l'allention des dieux, qui lui deslinent une récompense imniorlelle comme eux! "

Je commençais à supporter celle vie sauvage, occupé de mes enfans, de leur éducation : mais un jonrl 6 jour terrible! j'en frémis encore , l'heure où l'on m'apporlait les vivres était passée, et personne n'avait paru. ,!e reslai en sentinelle loul le jour, il s'écoula, et l'on ne vint point. Quelle horrible siUialion! des larmes inondèrent mon visage. Ce n'était pas sur moi que je pleurais :(piela mort m'eilt paru douce ! je pleurais sur mes pauvi'es enfans ; ils demandaient du pain ; je n'avais rien i leur donner. La nuit je ramassai quelques coquillages sur le bord de la mer; ce léger aliment rélablil un peu leurs forces épuisées. Pour moi, je me soutins avec de l'eau et quelques racines sauvages Mes en: ans dormirent jusqu'au jour- Que je fus loin de goi'iler les douceurs du sonuneil ! \ leur réveil , leur premier cri fut du pain. Je les embrassai et pleurai. J'attendis dans la plusleirilile a;',ila!ion l'heure où nos vivres arrivaient. Hélas! l'Iicure, la journée passèrent, et personne ne pa: ut. J'étais anéajiti. « .Mes enfans, mes enfans! » m'écriai-je; ils étaient couchés et pleuraient de besoin. Ath nais, pln^ âgée de deux ans, et qui Noyail mes larme, me dit : • .Von père , ne plcu'ez point, je n'ai qu'un peu d'a;ipéiit. • Ce mot appro ondit ma douleur. Des qu'il lut nuit , je me traînai sur le bord de la mer; j'y cherchai des co.^uillages : mes en ans les dévorèrent. IJuelle nuii ! que de tableaux lunettes effrayaient mon imagin;ilion ! J'entendais mes filles qui g"missaient même en dormaiit. Lor.^llue le joui' perça les ténèbres : • 0 soleil! m'ecriai-jC, 0 lumière innnoctelle! m'eclaires-tu pour la dernifre ois! Kl loi, pei-e de la nature, £lre .'-upréine, termine au ourd'hui inun esislence; j'ai :ein;ili inacarriere: mais prends pitié de uie^ en ans! à peine ils entrent dans la >ie! » Aihénais m'a.ipela ; elle n'osait plus demander du pain; elle s'ei ait aperçue que ce mot me dé/hirait le cour : mais elle me demanda des coquillages; je lui en promis. J', lais déridé, si l',;n ne m'apportai! rien dans la journée, de braver le danger et d'abandonner ma destinée aux hommes et aux dieux. Toutes mes forces déaiilaient; ;'i peine pouvais-je me soutenir. Cependant je me traiie à l'ouveilnre de la caverne: 6 joie pure et deiicieuse! 6 i-onvenir éternel! j'y lrou\c des comestibles en abondance. Je me jette à genoux, et remercie avec transport (elle Providence qui veille sur l'homme vei tueux. Ce jour est le plus beau de ma vie. Les victoires de Hlarathon et de Platée ne me donnèrent point une joie au.ssi intime, aussi pure; c'est que la joie d'une victoire nait peut-être de la < anilc, et celle que je ressentais avait sa source au fond du cœur, dans l'iustincl de la nature. Cependant je n'étais jias encore rassuré sur l'avenir; j'i|;norais quel homme ou quel dieu avait eu |)itié de ma misère.

«Le lendemain, au lever du soleil, je me cachai derrière un rocher , d'où je déiouvrais au loin sans être vu. Je vis bientôt arriver un homme inconnu, chargé d'un panier ; il en tira des vivres, les déposa à l'enlrce de la caverne, et se retira soudain, sans jeter aucun regard autour de lui. Cet honnête pourvoveur me continua ses bons offices pendant cinq mois, nnijours avec le même silence et la même discrétion. C"pendant ce mystère m'inquiétait. Quel était cet homme? qu'était devenu mon ami le pécheur? Enfin un malin comme j'attendais,

tapi dans ma niche, je crus le reconnaître. 11 arrivait ; je cours à lui avec un cri de joie, je me jette à son cou. Lui, loul transporté, me serre dans ses bras, me témoigne tout le plaisir qu'il sent à me revoir. H m'apprend que, les Spartiates ayant voulu le faire monter sur leur (lotte, il s'étail caché; qu'on l'avait découvert et mis en prison; que pendant tioisjours il n'avait pu parler à personne; qnenlin il s'était décidé à servir dans la marin de .Sparte, et qu'alors il avait confié ma destinée à un ami honnête et discret, en lui faisant jurer qu'il ne cheirherail ni à me voir ni à me connaître 11 ajouta : «Je vous ai trouvé un vaisseau qui vous transportera en Thrace : je suis assuré de la probité du capitaine ; il n'exige pour votre passage qu'une légère somme , que j'ai déjà payée. » J'acceptai la proposition en lui disant : « Mon ami, je rontracle une dette sacrée; j'espère pouvoir m'en acquitter un jour. A mon défaut, je compte sur les dieux ■

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