‹ Œuvres complètesChapitre 105 sur 416 · CHAPITRE XCIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIV

Étaljlissrmenl d'Aris'ide en Thrace. Physique du climat. Mœurs des habitans. Comment Aristide gagne sa vie.

«Je m'embirquai pour Hérac'ée en Thrace. Je remontai le tl(uve Éginus, et je m'établis entre lui et le mont Sacré. Je pris une chaumière dans un village. Mes talens pour en.sei:;ner à lire me devinrent inutiles, les Thraces sont cmore trop agrestes, l'our gagner ma vie, je me louai comme mercenaire à un homme qui avait un jjraiid domaine et de noinbienx troupeaux. L'agiicullure dans ces ( outres est Ires peu avancée. Je lui donnai des con,seils , je dirigeai sa culture; bientôt II me mit à la lele des travailleurs, et je doublai le produit de ses récoltes. Mon exemple, mes exliortolions inspirèrent aux habitans le goiU de l'agriculture. Orphée adoucissait leurs iiianr, par les accords mélodieux de sa lyre, et moi, nouveau rriptoleme, par ks bien; ails et les trav.m\ delà campagne. Cependant ce cliimit me fatiguait ; il est triste ; les hivers sont ri;;ourcux et longs, quoique sa latitude pro- UKlte une température plus douce; n aisles monta ;nesy attirent les nn.iges et !es neiges Déplus, la rust cité de ces peuples dé.;oi1te bientôt l'àine d'un Athénien. Les Thraces ne (raignenl pas la mort : ils croient que leurs Ames reviendront sur la terre, ou qu'elles iront dans un séjour plus heureux; d'autres pensent seulement que la mort est pré. érable ,'i la vie.

"Chez ceux qu'on nomme Transes, lorsi|u'il nait un enfant, ses parens, assis autour de lui, font l'énuméraliou des maux dont l'homme est investi pendant son existence , et les gémissemens suivent ces réflexions ; mais à la mort d'un hon.me ils se livrent iS la joie, et le félicitent d'être délivré des peines de inonde.

" Les Crestonéens , autre peuple de Thrace, ont le droit d'avoir plusieurs femmes. A la mort de l'époux , il s'élève entre elles de grandes contestatiuns pour nonuner la plus chérie du défunt , et celle qui emporte les suffrages est immolée par le plus pioche parent sur le tombeau de son mari , et enterrée avec lui. Cette préférence est un malheur et im affront pour les épouses rejetées.

«D'autres Thraces ont coutume de vendre leurs enfans ii condition qu' n les emmènera hors du pays. Ils permettent à leurs filles de .se livrer à ceux qui leur plaisent ; mais une fois engagées dans les liens du mariage , elles perdent leur liberté et sont étroitement gar-

liO

VOYAGES D'Ai\TE]\OR.

dpes. Les nobles porlcnl des sligmates sur le corps pour marque de noblesse.

"Rien de si honorable à leurs yeux que l'oisiveté, la guerre el le pilia;;e, et rien de si méprisable que le travail de la terre. Leurs divinités sont Mars, Barehus el Diane. Les rois seuls honorent Mercure, dont ils prétendent lirtr leur orijjin?, et ne jurent que par lui.

"J"ai assisté a. \ funérailles d'un riche du pays: son corps fut cxpo.sé pendant trois jours. On immola plusieurs sortes d'animaux , ensuite on prépara un r,rand festin. Pendant les apprêts, les pleurs et les (jémissemens continuèrent toujours. Le repas fini, ils brûlèrent le cadavre; et, après l'avoir enseveli, ils élevèr.nt un petit tertre sur le tombeau, et des jcu.x de toute espèce furent célèbres.

« Les Thraccs chez qui j'étais ne boivent pas de vin. A leurs lepas ils allument un iirand feu, y jettent une .sorte de i;raine dont la vapeur les enivre; d'aulres habitans, au contraire, sont fort adonnés à cette boisson, dans laquelle ils mettent du miel. .Vils manqunit de vin, ilscoinposent une liqueur forte avecdufroment fermenté. Ils offrent i leurs dieuv des vi: times humaines en .sacrifices, surtout au moment d'intrer en campa ',ne. Lorsqu'il Idune, ils lancent leurs tleches dans les airs pour menacer les dieux.

« Les Getes se croient immortels, el pensent que celui qui meuri va trouver le r diiu iialmoxis. Tous les ans ils tirent au sort pou ■ lui envoyer l'un d'eux en depulation. Voici (onniient ils s y prennent: trois Gelés tiennent chacun une javeline la pointe élevée; d'aulres .saisissent le députe, le lancent en l'air, de façon qi:'il retombe Mir la pointe des javelines. S'il meurt de ses blessures, c'est une preuve rue le di. u est iropice; s'il en échappe, c'est un mechaul qu'ils maltraitent, et ils en députent un autre avec des in^lrictions.

ï J'appris alors que le jeune Cvrus, tils de Darius, roi de Perse, avait le conimandemeul de tontes les satrapies de l'Asie mineure, qu'il résidait à Sardes, et s'y faisait chérir par sa douceur et sa cénérosite. Celle \ illeest célè- ))re par la beauté de son climat, par ses eaux, scsver,!;er,s, ses campa,",nes riantes. Je r,°solus d'aller m y établir, de confier à ce jeune |irince mon secret el ma vie. Mon Aj^e et inesmalheurs, medisais-je,r:ntéresscronl, et il proté",era mes enfaus. Je in'al).<ndonnai à ma des.inée. ^otre voyafje fut heureux... Mais je sens à la fraîcheur de l'air que la nuit rej;ne dans les cieu\ , il est temps de renirer dans notre colombier; demain je vous dirai la suite de mes aventures. »

Page 1