CHAPITRE XCV
Passion de Phanor. Moyen qu'il emploie pour faire connaître sou amour. Souper. Anecdote de Cinion.
Dès que nous filmes retiré.s, Phanor me parla d'Athénais. "Je l'aime, dit-Il, avec toute la vivacité d'une première passicin ; je.senscpie c'est elle que mon imeéjia ée cherche depuis lonji-icmps : je suis tellement épris, que je crois qu'il entre du nialélice dans mon amour; lorsque ses yeux se tournent sur moi, il me semble «pie de cet organe enchanteur il s'échappe des émanations, une niatirre si .subtile et si pénétrante, que mon âme en est aussitôt embrasée comme si le feu du ciel l'avait atteinte. — Vous donnez un (;rand pouvoir à l'ail: d'où vient donc que cette matière, ces émam.lions nie laissent tranquille, ne
me font aucune impression ? — C'est sans doute que vous n'avez nul rapport avec ele.s, que nulle sympathie ne les attire. — .Ajoutez que je n'y crois pas. — Je ne force personne à croire; mais expliquez-moi ce phénomène. Un de mes amis a vu une sou. is qui tournait auiour d'un crapaud qui, la yueule béante, la rer,ardait d'un œil tîxe. La souris dp rivait, en criant, des cenles autour de lui, qui din.inuaient à chaque tour; enfin, nialsre sa résistance, elle alla se jeter dans la j;ueule du reptile. Eh bien! n'esl-ce pas la fascination de l'œil qui entraînait forcément cette pauvre souris? L'œil d'un homme eu roltre, un ail ardent d'amour et de volupté ne remuent-ils pas votre ilme, ne réchauflent-ils pas vos sens? d'où vient un tel effet, si ce n'est des (orpuscules de cet œil qui les pénelrent. Je vous dirai bien plus: j'attribue l'explosion subite de mou amour à l'imprudence que j'eu.s, le lendemain de no're arrivée, de rester lon,';-teinps assis sur le sié je ou s'assied el se repo.se cette belle Athénienne: c'est depuis ce moment que mou âme a respire tous les feux de l'amour; car vous devez vous rappeler que la veille jetais indécis entre les deux sœurs. — Oui, tout cela peut arri\erà l'aide de l'iinajination. Mais vous cherchez en vain une cause étran.';ère: rappelez-vous l'eau de la fontaine Salmacis dont vous avez bu si imprudemment ; elle fait son e fet. — Seiail-il possihl ? y croyez-vous? — Mais vous êtes amoureux ;et moi, qui ai refusé d'en boire, je ne le suis pas. Au reste, Alhénais mérite rattachement le plus vrai, le plus tendre; les grâces, les venus, les charmes, la jnste.'.se, la .solidité de .son esprit, une mémoire ciilti\ée, en font un être des plus aimables, des \;lus int les'ans. — ( ui, il faiulrait avoir le cour ceint d'un triple ai ier pour ne |as l'ùdu er. — Cependant j'aimerais mieux la brillanle Théano, Aspasie aux belles (ormes, la tendre Théophauie... — Vous raillez ! — Il me parait que \ous ne scr'ez pas de l'avis d'Kuripide, qui dit dans sa iMédre qu'il serait à soul.ailer que la nature put découvrir un secret pour perpétuer le g.iire humain sau.s l'interposition des femmes, que les l.o urnes en seraient plus heureux.— Euripide était un fou mélancolique, qui a payé de sa ^ie sa haine et ses pro .os contre les femmes; car l'on assure que, pour se veii;;er, elles l'ont mis en pièces...
— Mai.^ la nuils'avanie, tlormons: peut-être que Morphée vous enverra par la porte d'ivoire nu songe charmant qui vous of.rira Athénais souriant à vos feux sous un berceau de ro^es. »
Ao're réveil lut tardif, ^olls trouvâmes nos botes dans le jardin. Aristide bêchait, les deux .sœurs donnaient à inan;;er aux chèvres, aux petits poulets; les pi,;eons venaient becqueter dans leurs jol es mains. Nous les aidâmes, nous nous promenâmes avec elles; el, après notre déjeuner, elles rentrcrenl dans leur gynécée, el Plianor et moi allâmes nous égarer dans la campagne. Phanor, tout rayonnant, me dit qu'il avait trouvé un moyen ingénieux pour expliquer son amour à la belle Alhénaïs. • Nous étions sous un peupliei , un peu éloigné.sde vous ; un chardonneret chantait el voltigeait autour de sa femelle: Alhenais le regardait et l'ecoutait. «Je voudrais bien , m'a-t-clle dit, eulendre le langage de ces petits êtres cliarmans: ils doi\ eut >e dire de jolies choses. — Je puis vous servir d'interprète. Un de mes ourles, aruiipice â Thebes, s'est appliqué à l'élude de leur langue, el ma initie dans celte connaissance. — Voih avez là un heureux talent; voyons, rapportez-moi leur conver.saliou.
— Volontiers : écoulons «J'ai vovasé.dit l'amant, dans
VOYAGES D'ANTKNOR.
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bien des pays: j'ai vu beaucoup d'oiseaux de voire sexe, je n'eu al jamais trouvé d'aussi aluiable que vous.» — Voil.'i uu oiseau l>ieu f^alaul! Il ajoute : • Il seuihle que la naiure ail répaudu sur vous avec prolusiou toutes les jVrâces, tout ce qui séduit les yeux, tout ce qui parle à l'âiue. Les bois de l'Elysée, où se pronieiiaienl les ombres heureuses, 'e jardin des HespériJes, dont les arbres portent des Iruils dorés, sont moins beaux que ce séjour embelli par votre présence. • 11 se tail à |)résenl. — Cet oiseau parait aimable : cependant ne trouvez-vous pas qu'il est trop Hatteur.' — Ce n'est pas à nousà jujjer du mérite de ce qu'il aime; mais on voit, à l'expression ipiit met dans ses propos, qu'il parle d'après ses senlimeiis. Chut ! écoutons; il recommence : « Il n'y a que Mois jours que je vous connais, et depuis trois jours je vous aime. I.a flèche de Jupiter n'est pas plus rapide que le tiail dont vous avez percé mon âme. » — Ce petit animal a de l'esprit; et que lui répond son amante? — Rien jusqu'à présent; que répondriez-vous à sa place? — Que celui qui .sait aimer, et dont la louante délicate, quoique exaijéree, part du fond du cœnr, mérite au moins de la lecouuaissance. • Vous vous êtes alors avancé, et notre entretien a fini. — V'otre amour, dis-jeà l'Iianor, commence .sous d'iieiu'eux auspices; l'espérance vous ouvre une perspective riante ; mais sonjiez que la fille d'Aristide, parée de ses vertus, de celles de son père, est une divinité dont on ne doit approcher qu'avec des pensées pures ( ouime uji rayon du jour. — Je le sais:. sa décence, sou éducation, sa modestie, sou nom, connnandeut la vénération, .le lorme des projets dignes d'elle ; et si j'ai le bonheur de les l'aire ajjréer, je vous prierai d'obtenir l'aveu du sage et juste Aristide. »
Au retour de notre promenade, nous soupûmes auprès du puits ; c'était la salle à manger des beaux jours. Maintes per.sonnesdu voisinage y vinrent pui.ser de l'eau. Je dis à Aristide : « Il me parait que votre jardin est ouvert à tout le monde. — Oui, couune Cimon, fils de Miltiade, je me plais à répandre mes richesses , et mes richesses sont l'eau de mon puils. Cimon avait l'âme si noble, si généreuse , qu'il avait lait enlever les clôtures de ses jardins afin que les nécessiteux et les étraniïers pussent cueilli I- .ves ruitset ses légumes. Il avait nu souper simple et suFlisant pour grand nombre de personnes, où les pauvres étalent admis. Dans les rues , il se la sait suivre de plusieurs domestiques bien vêtus; et lorsqu'ils reiiconiraleiil quelque vieillard mal habillé, l'un d'eiiv troquait d'habll avec lui ; ils portaient aussi des sacs d'argetit, que Cimon faisait distribuer à ceux qu'il soupçonnait dans la riùsère. Enfin ce magnifique Athénien avait fait de sa maison un prytanée public; de sorte qu'il nous ramenait au siècle d'or , où tous les biens étaient communs. Ce grand houune , jeune encore, est morteri Cypre, au service de sa patrie ; et ses osseinens ne sont point à Athènes! on ne lui a point encore élevé de monument i moins honoré que le chien de Xanihippe, qui repose .soiiS un tombeau. Je lui demandai l'histoire de ce chien de \anlhippe. .Les Athéniens, à l'approche des l'erses , lurent obligés d'abandonner leurs loyers, leurs temples, leur patrie. Xaïuhlppe avait un chien qu'il ne put embarquer. Ce fidèle ami le suivit à la nage , et mourut d'excès de fatigue en abordant au rivage de Salamlne. Xanihippe le fit enterrer au lieu même de sa mon, el sori tombeau existe sous le nom de Cynosscma ( sépulture d" chien) Mais voici l'heure de la promenade , je
vous dois la suite de mes aventures : allons reprendre nos pla( es d'hier au soir. » Alhénais lui donna le bras, et Phanor eu eut de l'humeur; il se flattait de lui interpréter encore sur la route le langage des oiseaux.
Nous reueomrâmes une troupe à cheval , leste et brillante, à la tète de larpielle était lejeuiie Phartiabaze, l'air scrciu et radieux , faisant caracoler son cheval , et plaisantant avec ses camarades.J'en fus étourdi : je l'avais vu, la veille, désespéré, s'arraehant les cheveux, se jetant sur le corps de la lielle Slatira, invoquant la mort , voiilanl se poignarder; et déjà le rire, le plaisir, avaieiM succédé à ce grand désespoir. J'en marquai ma surprise à Aristide. Ce jeune homme, me répondlt-il en souriant, a plus de philo.sophie qi e vous ne pensez; c'est uu véritable di.s( Iple du Portique ; comme le sage, il s'élève au-dessus de la douleur, il ne s'émeut de rien. Belle leçon pour les jeunes filles, qui se persuadent si aisément que leurs amans ne pourraient survivre à leurs rigueurs ou à leur perte ! Pharnaljaze était amoureux du plaisir , et iiou de sa maîtresse ; il eu trouve ailleurs, il en profite et se console. »