CHAPITRE XCIX
Passidn de Phanor. No ions .sur Sparte et son gouvernement
Cependant le trop sensible Phanor se consumait d'amour, il dépérissait; il ne pouvait s'aecouinmer au sangfroid, A la tranquilliié d'Alhénais. Il me dit ; « Je veux la punir; je vais feindie de m'a: tacher .'i sa sueur: peut-être
la jalousie — (Jardez-vous-en : ce moyen e.st excellent
avec une leunne ordinaire qui a plus de vanilé que d'amour; mais Aihéuais, loin de s'irriler de voire changement, le verrail a\ec dédain; vous perdriez ^on estime, et ponr elle, sans l'estime, plus d'intérêt : ce n'est pas son amour-propie qu'il faut éveiller, c'est fa .sensibilité. — Si je croyais être aimé , si j'étais as uré qu'elle accepiàt ma main , je n'hésilerais pas à la lui of'rir ; mais je ciains un refus, je redoiUe l'aust 'ri:c d'Aristide. — Voulez-vous que je fasse quelques dénia ches, que je sonde le lerrain? — ^on, ce Irnii si dé iié n'e.st pa^ en.ore nuU; si j'étais refusé, qu'il me fallût quiile/cet asile, je mourrais de douleur. »
Je compris alors que ton .'me vive el .sensible avait enfin trouvé dans un o'ojel aimable el vertueux le Icrme de .son imonttance, cl (pi'd éiail en proie à une pas.sion impelucuce, mai» au.,si de.iea:e (,ue vraie: doux elfet de la vertu, (juanil elle se montre avec le charme des grâces ei de la btaulé !
Ce] eudaiit , malgré son air froid et modeste , je soupçonnais Aihéuais d'un pem haiu secret pour Phanor. Klle lui parlait peu, mais tlle m'adressait souver t la parole; elle jouait souvent avec moi , m'agai ait , me caressait presque ; Il en etail jaloux." I auvrc homme, lui di;ais-je, ne voyez-vous pas tpie re:i amitiés, ces caresses que vous m'enviez reviennent ;i vous pa;' réUi^xion ? Je suis voire satellite , je vous renvoie les rayons du soleil. — Les pre- Uiiers jours de mon arrivée, elle me Iraiiail . vec plus de douceur, de gailé; le .'ouriieelail .sur ses lèvies : aujourd'imi, quelle dillérence! — Il est aisé d'en devinei' la cause. Les premiers jours vous lui avez jiaru aimable; elle vous a é(Oulé, elle a plaisanté avec vous (onnne avec un homme dont son cdur ne pouvait se n;éfier. Mais quand elle a soup(onné voire allachemeni, qu'elle est desrendue dans son âme, alois la timidité, la réserve, la .sagesse, les réflexions, sont venues à son secours, et lui ont fait prendre une contenance plus grave et plus inq-O-'ante. Une jeune fille douce et craintive joue avec un moineau ; mais le plus petit tiercelet, mal!;ré l'éclat de son plumage, l'éîoime et l'effraie. Je suis le moineau , vous êtes le tiercelet. »
Un petit accident survenu à (alile me dévoila encore mieux l'âme d'Aihénaïs. Aristide lui demanda de l'eau plus fraîche; Phanor se hâlc, pour lui éviler la peine d'en aller puiser, mais si élourdiment, que son pied accroche la table : il tombe , et dans sa chute il faillit l'enlrainer. Aihénais jelle un grand cri et pâlit. Phaloé éclata de rire. Aristide, voyant que l'hanor n'était point blessé, dit en souriant à Alhenais : • Apres avoir, connue Ulysse, essuyé tant de travaux el de dangers, el sur (erre et sur mer, je te croyais plus aguerrie. VoilS comme le sort se jone des faibles mortels ! Dans le moment de notre plus grande
isà
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séiurilp, Plianor (onibe . la table est ébranlée: ("est ainsi que les villes, les empires s'eeroulcnt du fai e de la yloiie. • Pendant <e discours, une vive roujeur avait nuancé les lis de l'aimable Aihénais, qui, s'effor, ant de plaisimter, dit que la chute de Phanor était d'im bon au;5ure , qu'elle préjia;jeail qu'un jour les Grecs s'empareraient de l'Asie.
Aristide dit ensuite à Plianor: « Jeune homme, pour nous dédomma.'îer de la fra\eur que vous nous avez causée, faites-nous part de quelque anecdote sur Sparte, de vos observations sur le j;ouvernement ; car vous ne vova ;ez pas sans doute par un désir vajue de curiosité, ou le be-oin de chan.'ver de place. » A ces mots, Phano;'. pour donnera Aristide et i Athénaïs une bonne idée de .sonjUj'ïemeut et de ses connaissances, re neillit toutes les forces de son esprit , et pa/la en (es termes :
• Une des choses qui m'a le plus trajpé chez les Spartiates, c'est leur feimeté et leur coura.'^e dans l'adversité. Sparte célébrait une jjrande fête; l'afluenre des étrangers était considérable; nous é;ions au théâtre, où des chœurs déjeunes gar.nns et déjeunes filles cnniballaiem tout ims : dans ce moment des courriers arrivant de l'armée annoncent la dé aile et la mort de leur jjéneral. A cette terrible nom elle, les é.ihores, quoique très affectés , ordonnent tranquillement la continuation de la fêle. Ils envoyèrent à Ions les larens les noms des morts qui leur apparteiia'enl, et restèrent au théâtre pour faire continuer les jeux et les danses.
« Le lendemain, les parens des morts, d'un visaye où respirail la ma;)naniniilé et la joie, se saluaient, s'embras aieul dans les rues, sur la place, au lieu que les parens de ceux qui avaient survécu se reu eruiaiei,! dans leurs maisons , coumie dans u i deuil ; ou si leurs affaires les forçaient;) sortir, ils marchaient la tête baissée, tristes et silencieux. Chez les femmes surtout, cette di térence dans l'expiesion du visajje était encore plus sensible ; celles qui alteudaient leurs fils étaient abattues et taciturnes; mais (elles dont lesenl'ans éiaienl morts en combattant couraient au temple, d'un air joyeux, pour rei;dre grâce aux iminoriels, se vi^itaieut et se félicitaient réciproquement. — Celle constance dans l'adversité, dit Aristide, hnmre beaucoup ces fiers répubiiiains. Cette Sparte m'épouvante, et je crains bien qu'un jour .son ambition et sou conrafie ne fassent le malheur d'Athènes et de la Grèce. .Mais, relativement à son héroïsme, je vous raconterai une aventure arrivée na;;uére au sage et vaillant Xénophon, faineuv disciple de Socrate. An milieu d'un sacrifice .solennel , ou vint lui annoncer la mort de son fils tué dans une bataille ; sans paraître ému, sans interrmiprc la cérémonie, il dépose sa couronne, et demande de quelle manière il était mort : . Les armes à la main , ■ lui dit-on. A ces mots il reprend sa couronne , et atteste les dieux qu'il rcssenl plus de plaisir de la vertu et de la bravoure de son Risque de douleur de sa perle. . Mais parlez-moi du nouvcrnenieni de Spai te. — Dans cette ville, continue Phanor. le irone e.st occupé par deux rois d'une maison differenle. Voici leurs pn ro;;ati\es : ils portent lai;uei reon ils veulent, commandent les armées, ont en caiiipa;;ne une j;arde de cent hommes d'élite; la peau et le dos de tous les animaux qu'on immole leur ap|iartiennent. Ils occupent partout la plare d'honneur, et aux (estius ilsoiil dniible portion. Lorsqu'ils n'ai~istcnt pas aux repas publics, on leur cino'e nueccitaineqnanîilé d'orfiC et de vin. Ils sont ehar(;és de l'inspection des
chemins. Si quelqu'un vent adopter un enfant. Il ne peut le faire qu'eu leur présence. Leur voix compte pour deux ; mais ils ne peuvent rien ordon er ni décréter sans le concours des sénaieurs.
« Vin.it-huit vieillards forment le sénat ; ils sont à vie. Il fani avilir ^oi\ante ans pour pouvoir être élu. Le peuple les nomme , et l'élection se fait de celte manie re : chaque prélendani tire au sort pour para;tre à son tour dans la place ou le peuple est assemblé ; il la Irai erse lentement .sans dire mot. et sa marche est suivie de cris d'approbation plus ou moins nombreux. Des dépuK's cachés dans une maison \oisiiie. d'où cependant ils ne peu\ent voir les aspirans , ma qiienl sur des lableties les moinens o(l les ac( lamations se sont manifestées d'une maui re phi» vive et plus soutenue; et, sur leur rapport, le vau du peuple est confirmé. — Il est di fieile, dit Aristide, que la fraude se glisse dans ces élections. "Le peuple, il est vrai, peut être avenijlé ou prévenu, comme je l'ai vu si souvent à Athènes... Mais continuez. — Lorsque l'aspirant est nommé, il prend un chapeau de fleurs, et va dans tons les icuiples remercier les dieux . suivi d'un grand nnnibre déjeunes gens qui louent et célèbrent ses vertus, et de quauiilé de femmes qui i hantent des vers à sa louange, et le bénissent de ce qu'il a si bien vé(U. Il visite ensuie tous ses parens : chacun d'eux lui apprête une lollation , et lui dit lor.squ'il le voit entrer: «La ville t'honore de le banquet. A près ses courses, il va souper comme à l'ordlna re avec ses camarades de table ; ou lui sert double portion , il en garde une. A la fin du .souper, toutes ses parenies se tiouveni à l'entrée de la salle; il fait appeler celle qu'il estime le plus, lui donne la seionde portion en lui disant ; «Ceci m'a été donné comme le prix de la verlii ; je te le donne de même. . Celle beauté privilégiée s'en retourne chez elle, accompaifnée de toutes les parentes, et lui , sort escorté de tous les hommes.
— Apprentz-moi, dit Aristide, quelle est la fimction des éphores. — Il y en a cinq, choisis dans toutes les classes de (i.oyeus : le premier s'appelle éphore éponyme, et l'annre porte son nom , comme elle porle i Athènes celui de l'archonte éponyme. Ils sont comme les repré.sentans du I euple, qui a étendu leur autorité aux dépens de celle des rois et des sénateurs. Eux seuls restent assis sur leur tribunal lo sqne les rois entrent : ils peuvent les sommer de comparailre, et il faut qu'ils obéissent à la troisième sommation; ils ont le droit de les aire mettre en prison. Tous les mois les Spartiates se rendent à une a semblée générale, ou l'on traite les grandes affaires de la république. A trente ans, tout citoyen de mœurs irréprochables a droit d'y opiner. -Celte intrusion des éphores , dit Aristide, renversera lot ou lard la couvlilution de Lycurgue. Les rois ndnl pins que le simulacre delà royauté, les sénateurs tremblent devant (es nouveaux magistrats. Le peuple, en opposant une aiilorilé illimitée aux rois et aux vin;t-huit vieillards, a cru d(mner plus de lalitude â sa liber é ; mais il n'est que plus eiichainé et plus soumis ."i l'arbit aire. Cependant <e qui doit précipiter encore plus t()t la chute de cette fiere Sparte, c'est la dissoluti(m des nirt'urs. Il me souvient que , dans la première guei re de iMessé.iie, où l'armée de Larédémoue re ta dis ans devant .Me,s.sène, la plupart des vierges devinrent mères sans hymen , sans époux. On vit paraître au .sein de l'état une nouvelle généra ion qui nereronnais.sail aucun père; on iioiiimait ces enfans les /ttirtiiriiicnf. On prétend qu'on avait envoyé de l'armée les jeunes gens les mieux
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fails, tes plus robusles, pour réparer les perles de la guerre. Cependant l'élal ne voulul jamais recoiinailreres enlans, el ils furent (jl)lii;és d'aller ionder une cdlonic à Taienle. » Je lui demandai alors s'il pié.érail Jejïouvernemenl d'Athènes. « Oui, si on ne lais.sail pas au peuple trop d'aulorilé; car celte ville péiira parla licence de ses as.scmblées. Ce qui liâlera encore la chute d'Athènes, c'est l'avilissenienl où tombent les honneurs; on les piodi;;ue à des hommes vils, audacieux el sa. s éducation. Bientôt l'andjilieux même mépri.^era ces prétendues diisnilés; alors la répulilique ne pourra payer les services, les talens , la gloiie même, qu'avec de l'or. Magistrats, guerriers, beaux-esprits, n'aspireront qu'aux richesses; et lorsqu'elles .sont le seul mobile d'un gouve iiement, il n'y a plus de citoyens. La pcobiié de\ienl soiti.se, la jïloije chimère; personne ne rougit plus : la lr:mde, le nien.soiigc. le vol, sont les crimes de toiU le monde, ou plulot il n'y a plus d'autres crimes que la pauvreté et la maladresse,
«La légèreté des Aihéniens est eniore une des causes qui lesenlratnera !i leur perle. J'ai vu une assemblée nombreuse , au milieu delà discussion des plus grands intcréis , se lever el courir apns un oiseau que venait de laisser échapper le jeune Alcibiade, qui parlait en public pour la preiuière fois.
«Cependant re peuple a trois instilulions admirables; il fait tous les ans l'élo ;e des ciloyens moils ;"i la guerre; il nourrit les vieillards el les orphelins jusqu'à ra;>,e de puberté : à celle époque, on leur (ail présenl d'iuie armure fompiple , et ils peuvent embrasser la iiroTcs ion qui leur plaît. l>a république de Sparle est appuyée sur la léro ilé et l'orgueil. Les arts, la philosophie, qui adoucissent e; embellissent les mœurs, eu sont exilés. La vie des Spartiates est toute guerriire : ils hai.ssent les autres nations. Les Aihéniens .sont aussi braves qu'eux , el ne font pas de la guerre leur unique proression ; iiscullivent lélnquence, la poé.sie, tous les arts. Leur ville est le séjour des fêles, des plaisirs, de l'urbanité; ils aiment el accueillent l'étranger.... Mais ai.sons nos libations à Minerve, déesse tulélaire de notre vdie. • Il prit alors un morceau de viande qu'il avait réservé, et le fit bri'ilcr; après quoi nous nous séparâmes.