‹ Œuvres complètesChapitre 111 sur 416 · CHAPITRE C · texte numérisé non relu

CHAPITRE C

Léscspoir (le Phanor. Conversalion d'Anlénor avee .^Ihénaïs. Heureux déaoùmenl.

Les jours s'éroulaient rapidement dans cet agréable asile. Cependant je voulais retourner à Athènes; je brûlais de revoir ma chère Lasthénie; mais Phanor m'arrêtait: se séparer d'Aihénais éiait un effort impossible; la mon lui semblait moins cruelle. Jamais je ne l'avais vu en proie à une passion si vive ; le soumit il , le repos l'avaient quille. Il ne se plai jnait point d'Aihén lïs; il était reconnaissant de ses altenlions, de sa douceur; mais il ne croyait pas être aimé, et celle pensée le désesp-raii. Un jour je le cherchais : ,e le tiouvai sur le-, bonis du Pactole, les yeux égarés, les traits du désespoir sur le visa;;e. • Ou'avezvous? lui dis-je; que cherchez-vous ici? — La mort. — D'où vient ce noir projet.' — Je suis le plus inforluné des hommes, je suis hai. — Conuneni le savcz-vous? — J'ai voulu lui donner une lettre, elle l'a refu.sée avee une sévéiité barbare. Hors de moi , j'ai couru vers ce Heuve , je ne sais dans quel des.seiii ; mais si mou désespoir ne cesse, c'est fait de ma vie. —"Vous me faites piiie! quelle faiblesse! Quoi! le moindre obstacle abat votre courage?

Vous n'avez pas la force d'atlendre qu'une personne jeune, timide el mode.sic, qui peul-éire veut vous éprouver, laisse éclaler sou penchant? Rappelez - vous que vous vouliez faire le saut de l.eucade, mourir | our la co'iuelle Théano. Vous repenlez-vous d'avoir renoncé à celle épreuve ? — Eh bien! voyons, que voulez -vous que je (asse , que je devienne? — Sachez souffi ir, armez-voug de patience et de fermeté. Cependant donnez-moi votre letli e, j'essaierai de la faire lire. — Si vous l'obtenez, vous me rendrez au bonheur et à la vie. »Ce rayon d'espérance di.ssipa les nua,;es qui l'enveloppaient.

Le lendemain malin nous desceudimes dans le jardin, où étaient dej.'i les deux scrurs. Phaloé, éloimée de la pSleur, de l'air aballu de mon ami, lui demanda s'il élait malade • Oui , répondis-je en rc;ja:dant Alliénaïs, il a passé une nuit âcheuse ; l'air de ce pays est liés dangereux pouj- lui. — Oh ! s'éci ia Phaloé, je connais son mal , c'est qu'il est ainouieux de ma sour; et ma sœur ne l'aime pas; ou peut-êli eelle l'aime, car je n'en sais rien ; elle est si réservée, si discrète! «Cette exclamation fit lougip Alhnais; sa contenance et la notre étaient embarrassées. Heureti.semenl Phaloé nousquitia, et je fis signeà Phanor de s'éloigner. Resté seul avec Aihénais, je lui dis: « Vous avez enlendii le propos de votre sœui-? — Elle a des idées olles. — Non, ses idées sont justes. Rien de si vrai que Phanor est loiiiuienlé d'une passion violente et malheureuse: dans son égarement, il vousaéeiit; vous avez refusé .sa lettre: soudain sa têle s'est troublée, son imaginalion n'a plus en'revu (|u'une pei'specliie a 'freu,se: je l'ai trouvé sur les bords du l'ai'lole. prêt à .s'y précipiier. Ayezpiii de lui, de son égarement ! » Pendant ce discours, Athénaïs, les yeux fixés à terre, silencieu e, atlenlive, ré vait profondémeni : jecrus le moment décisir.» Permetleznini , lui dis-je, de vous li e celle leltie fatale. «Aussitôt, sans allendre .sa réponse, je lis : « lîn ami cruel veut m'arracher de ces lieux , c'est-à-dire à la vie ! ,Ie ne puis me résoudre à vivre ni h mourir! le lardeau de l'existence m'ae(able, el l'idée de ne plus vous voir, de me séparer de voiis;^ jamais, me rend la mort horrible! «Vous voyez sa siination, elle est cruelle. — Je vois, dii-elle, qu'il ne sait pas mettre un frein à sa passion, qu'il n'a nul empire

sur lui-même, el que, loin d'écouler la raison — La

raison, belle Aihénais, ne conduit le navire que dans les

temps calmes Mais je poursuis. «Une passion effrénée

m'arrête ici, rn'enihaincavec des liens de fer. Celle maison sera mon tombeau , nu le temple de la suprême félicité: mon sort , mon existence dépendent de vous. Je vous offre ma main, ma vie, mon êlie entier, je vous o''frirai8 l'univers si je l'avais. La main me tremble . mes id^es se confondent; un nuage épais m'environne.» Je m'arrête. Je ciains pour lui: cet elat violent doit vous intéresser. — Il est à plaindre! Achevez. « — Je respi.e encore! mais mon Sme s'enfuil. Une flanune active, impélueue, dévore ma vie. Si e meurs, donnez des larmes à ma cendre; vivez , soyez heureuje. » Je jeiai alors les yeux sur Aihénais; un soupir profond sortit de son cœur: la douce pitié, un modeste el tendre embarras répandaient sur son front l'intérêt le plus touchant. Après quelques momens de silence. « Eh bien ! lui dis-je, quelle réponse porterai-je à cet inforluné? il attend son arrêt dans les an^iélés les plus cruelles! je crains pour .ses jours, si vous ne le rassurez d'un mot. — Allez lui dire que je vaism'occuper de lui, et qu'il aura de mes nouvelles dans la journée. »

VOYAGES DANTE i>'OR.

Ce discours , répélé à Plianor , calma la ficvre ardente qui le consumait ; il atleiidil avec plus de irariquillilé la réponse d'Aihénais. Kntin sa sunr \int in'appeler de sa pari. "Savez-vous, lui dis-je, ce qu'elle me veut?— Non, file est aussi taciturne que l'Hermès de noire jardin. »

Des que je fus auprès d'.Mhpuais , elle me dit : ■ Je vais vous dévoiler mon Urne tout entière. Du niouienl nue j'ai vu Pliauor, j'ai senli que mon cipur était lail pour aimer: d'aljoi'd je me suis livrée sans rétlexion et sans crainle au pla sirque sa présence et sa conversation m'inspiraient :

craint-()n l'orage à la naissance d'un beau jour ? Je

voyais, j'écoulais Phanor sau.s la moindre défiance ; mais lorsque, dans une scène ingénieuse, en lei.",nant de m'e.\pliqncr le lan3a,;e des oiseaux, il m'eut développe ses .sentimens, j'ouvris les yeux, je vis que l'amour m'entourait de ses filets. Mon uni iie reruge fui alo.s mon aieul;je lui confiai mes erainles, mon penclianl, et l'amour de l'Iiauor. 'Voici sa réponse. -Je pré eicrais que cette confidence rcfiardOil Anlénor: il me parait plus judicieux , plus solide que son ami : celui-ci .semble aïoir moins détenue , plu* de lé;;ereté; cependant je ne vois dans.^on àrnc aucune Ira e de vices. Vous savez, ma clicre enlant, que je n'ai plus aujourd'hui d'autre pa.'-sion que celle de voire bonheur. C o\ez-moi, lepriinez ou dissimulez lesemimenlqui vouscnl raine ver.s ce jeune homme: j'observerai alleiiliicmenl son laraclere; s'il e>l lel que doit être le !;endred'..\i-i lid:;s'il a des ver us des mœurs, un esprit cullivé; s'il peut enfin vous rendre heureu-e, loin de m'oppotcr i votre inclinalion ré.iproque, je la p: oép.erai , et voire hymen fera la consola ion et le bonheur de mes derniers jours. .Depuiscet eniciitn, Phanor .s'e.it avancé dans l'estime de mon aieul. Vous rappelezvous que dc-inieremenl il l'inlerro.^ea .sur le gouvernement de Spar.e? Il le connaît pour le moins aussi bien que lui; mais il voulait savoir s'il voya,;eait avec frui , s'il était capable d'observer, de réfléchir: il fut sa.is'ail de ses connaissances." Je vois, me dit-il , qu'il a de l'esp.il, et un espril juste, qui e^t le véritable, et qu'avec la nialuriié de l'âge il acquerra ;le l'aplomb el du ju;>,cmenl. Je ne voudrais pas le donner pour mari un sol ou ini i,;norant. Une feuniie raisonnable el bien élevé ne peut élre heureuse avec celte espèce d'hommes; d'abord, parce qu'un sot ne ennnait aucun moyen d'endjellir .sa propre existence, encore moins celle dun aulre: de plus, sa femme ne peut avoir que du mépri-. pour lui , par conséquent ne peut l'aimer; et le maria ;;e, .sans l'e.itiine el un allachement nniiuel, est couvert de tristesse et d'ennui. > Voilj ce que me dit mon aïeul: pré.seulenicnl c'est vous que je consulte. Vous ne voudriez pas, pour le bonheur éphémèie de votre ami, sacrifier la fille d'Aristide, qui vous accueille avec amitié et intérêt. Ainsi j'interpelle votre véracité : expliquez-moi le caractère, le cœur et les mn'urs de Phanor. — Je vais ré|iondre avec tonte la franchise d'un homme d'honneur : daliord, je fais grand cas de son amitié, et nous sommes unis pour la vie. .\insi, si vous m'estimez, moi, vous devez estimer mon ami. Il est impossible qu'une âme hoiméle s'attache à une âme perverse. L'amitié , vous le savez , est ime plante étrangère aux cœurs vicieux, l'hanor a de la sensibilité et des vertus. » Je citai alors sa conduite à Babylone avec la jeune .\riaspe ; elle fut ravie de ce Irait. J'ajoutai ; « Ses principe-^ en morale sont inflexibles, te seul défaut qui puisse jeier une espèce d'ombre sur ces heureuses qualités, c'est un peu de légèreté en amour.... Mais je l'in-

cidpe 5 tort; il n'a point aimé jusqu'à présent : des goftis passagers, des désirs , voili ce qui souvent a trompé son cœur, et ce qu'il a pris pour de l'amour. Il n'avait pas encore rencontré l'objet qui devait lui inspirer une passion véritable, née de la réunion des grâces, de la beauté, de l'esprit et de la vertu, et qui devait , en assurant .sa félicité, fixer â jamais son inconstance. — J'aime à vou."î croire, puisque j'aime l'hanor. Je vais rendre compte de celte conver.'alion à mon aïeul, et plaider la cause de votre ami el la mienne.-

Athénais, en sortant, rencontra Phanor, qui accusait déj.'i l'excessive longueur de notre entretien. Klle lui dit d'un son de voix charmant : « Ne nous plaignons pas des nuages qui de temps en temps nous cachent le soleil : sa lumière, quand il ies a dissipés, nous pa ait plus vive et ] lus pure. » J't levai l'hanor au laite du bonheur en lui apprenant qu'il é:ait aimé. Une demi-heuie api es, Phaloé vint me dire que sou aïeul me demandait; j'y courus. Hé bien ! s'écria ce respectable vieillard , q:ie prétend ce jeune homme avec sou amour immodéré? il veul é| ouser ma petite-fille ? — C'est à quoi tous ses vœux asjiircnt; si vous vous offcn.scz de ses sentimens, si vous le re'usez, vous le mettez au dcsespoir. —Je vous ferai la réponse (pie Pisi Iraie fil à .sa famille qui l'exlio lail à la vengeance contre un jeune homme Irans] orte d'amour, qui dans une cérémonie religieuse avait cnJjras é sa fille ; • Si nous haïssons ou punissons ceux qui nous ainienl , rue fe. onsnoiis â ceux qui nous haïssent?» Kl aussitôt il le nomma son gendre. — Sansdoule vous in.i ez Pisi.Urale? — Oui, puisque Phanor plail à ma fihe. J'aurais préféré que le ugement , la réflexion, autant qiie l'amour, eu.^sent décidé son choix. Les passions ardentes s'allument indépendamment de tout mérite; ce lont des éruj fions de volcans qui s'eleigiient bitulot, ne laissanl autour dMles (pic de; traces de leur lureur et de leurs ravages : mais, eu hymen cou. me â la guerre, il faut donner queliiue chose à la fo, tune. Je ne mets qu'une condition à ce mariage : c'est qu'il ne se fera que dans six mois, que Phanor retournera ù Thtbes , qu il cheichera à se rendre utile à la chose publique. A .son âge, le lepos est un tort, l'oisiveté un vire. On doit à sa pallie un tribut de soins et de travaux; on lui doit sou temps, .ses lalens, s;i jeunesse. Un égoïste est aussi mauvais époux que mauvais citoyen; c'est le frelon de la république des abeilles. De plus, pendant son absence, j'éprouverai sa conslance et celle d'A- Ibéna.s : si elle résiste à cette épreuve , les six mois expirés, il reviendra , et nous célébrerons la noce ici : eusuite nous repartirons pour Thèbes , d'où je verrai s'il me sera permis d'aller laisser à Athènes ma chélive dépouille. J'espère qu'en faveur de mes cheveux blancs et de mes services passés, ou ine fera grâce de l'amende que l'on m'a imposée si injustement. — Phanor est riche, il pourra vous prêter celle somme.- — On n'emprunte pas à mon Age; l'on n'a pas a.ssez de temps pour rendre. Cependant allez le chercher, ne I. i annoncez rien; je veux être le premier à lui donner cette nouvelle. • En rentrant chez Aristide avec l'hanor, il s'écria en se tournant vers lui : « Comment , jeune homme ! on dit que vous voulez m'enlever ma fille? en ce cas, vous m'enlèverez aussi, car nous sommes inséparables; n'est-il pas vrai, Athénais?» Celle-ci, vermeille comme la rose du printemps, avait dans son regard , sur son visage, la douce expression de la joie el delà sensibilité : elle répondit qu'elle ne i'abandouiierait jamais. A ces mots, Aristide l'embrassa, et la

VOYAGES DANTÉNOR.

prenant par la main, la présenta ù Phanor en lui disant: 'Tenez, je vous la donne, et crois vous faire nn riche présent; je vous charge de son bonheur, vous m'en répondez sur votre léle. Les douceurs du mariage et de la vie domestique ont pour les âmes salues un charme que le vice ne peut connaître; c'est le premier vœu de la nature, qui récompense les coeurs vertueux par des plaisirs simples et touchans. » Le bon vieillard, pour égayer celte scène atlendrissanle, dit i Phaloé ;«(Juand nous serons à Athènes, j'espère que mes conciloyens te donneront une dot et un époux. » Phaloé répondit gainient qu'elle espérait imiter sa soeur, et se marier sans le secours des Athéniens.

Nous restâmes encore huit jours dans cette paisible et riante demeure, asile lortuné de la sagesse et de la médiocrité.

Nous partîmes enfin , non sans répandre bien des larmes; j'avais beaucoup de peine à arracher Phanor d'auprès d'Athénais. Une séparation de six mois lui paraissait un siècle de souffrances.

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