‹ Œuvres complètesChapitre 112 sur 416 · CHAPITRE Cl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Cl

Leur arrivée à Athènes. De la félc appelée Lainpas. Expiation dun nncurtrc imolonlairc. Suite do l'iiistoire de Théaiio et du baple Théon.

Nous abordâmes à Naxos pour acheter du vin, qui vaut le nectar qu'Ilébé verse ù Jupiter. Celle île est aussi nommé Dionysiade, parce queBacchus, la première divinité du lieu, y a été nourri. On l'appelle la reine desCyclades,)24,àcause de sa grandeur el de sa ferlililé; aussi les Naxiotes se disent enfans de Bacchus et du plaisir, et passent leurs jours dans la joie et les fêles.

Un bon vent nous conduisit en peu de temps au port du Pirée. Ce port est enlouré de unirailles qui s'élendent jusqu'à la ville d'Athènes. Leur longueur est de quarante stades, leur hauteur de quarante coudées, et elles s(ml si larges, que deux chariots peuvent y pas.ser de front. Nous n'eiiirânies à Athènes que vers le déclin du jour. Je courus soudain chez Lasihénie; mais elle était â la campagne. Phanor me mena loger chez Thessaliis , un de ses amis , le confident de .ses amours avec Théaiio. Nous trouvâmes la ville illuminée; nous en demandâmes la cause. TiicssaUis nous dit ; «C'est aujourd'hui la fête nommée Zrtm/»n.s. Sortons, vous verrez la course des flambeaux. Cette fêle est célebiée en action de grâces que nous rendons à trois divinités , Minerve, Vulcain el Proniélhée. Nous remercions Minerve de nous a\oir donné l'huile, Vulcain pour avoir inventé les lampes, et l'rométhée parce qu'il a apporté le feu du ciel. Thcssalus nous conduisit à la longue I ne qui part de l'Académie: nous y trouvâmes loule la ville. Les officiers publics présidaient à ces jeux. Les jeunes gens éiaient placés à distances égales, depuis l'autel de Prométhce, qui est dans l'Académie. Le peuple donna le signal : le jeune homme le plus près de l'autel alluma son [lambeau, et le porta en courant à celui qui le suivait ; celui-ci le transmit au troisième : ainsi successi émeut le tlandjeau passait de main en main '. Ceux qui le laissaient éteindre sortaient des rangs. Je vis même railler et frapper deux jeunes gens qui couraient de mauvaise grâce. Le nommé Gorgias fut proclamé vainqueur, parce qu'il avait parcouru

• Et quasi cuisores vitai lampada tiadunC.

ses stations aveo son flambeaux toujours allumé. .Si tous les flambeaux s'éleigner.t , nul ne remporte la vicloire, et les prix sont réservés pour une autre fois. De retour chez Thessalus, nous allions nous niellre à lable pour souper, lorsqu'un homme , l'air sombre et égaré , entra et s'a.-sit sur le foyer sans mot dire, les yeux baisés; il prit son poignaid el reiifonia dans la terre. Nous le regardions avec élounement. Thessalus nous dit alors : • Cet homme est un de mes amis ; il a eu sans dou!e le malheur de commellre un meurtre iuvoinniaire, et il vient m'en demander l'expiation: je vais lui rendre ce service.» II sortit â ces mots, et rentia bientôt après suivi d'un esclave qui portait nu cochon de lait ; il l'égorgea, et frotta de son sang les mains du suppliant; il l'aspergea ensuite avec des eaux lustrales, en invoquant Jupiler expiaieur; après quoi il brilla des gâteaux eu veinant de leau et en implorant les dieux , afin d'apaiser la colère des Furies et de se rendre Jupiter propice. Cette cérémonie finie, le suppliant se retiia. Thessalus nous confirma alors que celte cérémonie la*ait entièrement le meuririer, lorsque le crime élail involontaire.

Pendant le si uper, Phanor demanda des nouvelles du beau Théon et de 1.1 belle Théano. « Quoi ! vous pensez encore à celte infidèle ? — Oui ; non par un sentiment d'amour, mais parce reste d'mlérét qui survit ton ours au fond d'une âme honuéle pour l'objet d'une première passion. D'ailleurs je voudrais savoir si elle est heureuse. — Non ; vous êtes bien ven.oé de sa perfidie. — Tant pis : maigre sa trahison et ses erreurs, je voudrais jeter des fleurs sur .sa desliuée. — La roule du bonheur esl fermée pour elle : .ses principes, sou éducaiion , sa frivolité, .ses mœurs l'en éloignent à jamais. Voici la suite de son hi.stoire :

• Les trois premiers mois de son mariage ont eu quelque apparence de félicité. Caresses, transports , complaisances, plaisirs, fêles ont embelli cette coin-le période; mais on s'accomumeaux plaisirs : les désirs s'alliedissent et s'éleignent. Ces deux époux, dont l'âme élait vide et l'esprit sans culture , ne cherchèrent bientôt que des jouissances exagérées et factices, de sages et douces occupalions ne purent remplir les longues heures de la journée. Les amans, les époux doivent avoii', pour .snppoi ter le poids des téle-à-lêle, une âme noble, vertueuse, nn esprit orné et varié par les connaissanies.

« L'humeur, l'ennui, les rixes pénétrèrent dans le ménage. Theon chercha des disiraclions, des amu:<einens hors de chez lui. Sa Icmme, jalouse non par senliment, mais par amour-propre, le lourmeula, le faiigua de ses soupçons, de .ses reproi'hcs. Cet époux , Ires peu mo al, loin de les écouler, adres.'a des vuux secrètement, ensuile avec publi:ilé, â la célèbre Phryné, iminorlalisée par sa beaulé et le ciseau de Praxiièle, qui a tait placer ce chel-d'duvie de l'art au Icniple de Delphes, (elle liai- .son par\inl bien vite aux oreilles de Théano. (Jnel désespoir ! quelle humiliation pour une femme si orgueilleu.se de sa beaulé! Le désir de la vengeance l'agite nuit et jour; elle briMe d'humiiier el de punir sa rivale. On allait célébrer la fêle d'Eleusis; vous la counais-ez sans dnu:e? — Non, dit Phanor; veuillez m'en apprendre quelques détails. — Eleusis e-t éloignée d'Athènes d'environ Irenle à quaranle slades. On y va par une chaussée pavée, f|u'on nomme la voie snrrce. Le temiile de Cérès est au pied d'une colline. Celte fête a été iiistiluée par la recounaissance en l'honneur de Céres et de Proserpine,

VOYAGES D'ANTENOR

Cérès, bien revue des Atlii'iiionj lorsqu'elle clieicliail sa fille, pour récompenser celle liospilalllc, leur apprit à culiiver la ler:e, el leur inspira même celle douceur et cette urbanité qui di.sliiijjueul celle ville.

« La fête commence le l3 du mois boédromion septembre;; toutes les \illes de la Grèce envoient, à celle époque, des processions à Eleusis, qui se rassemblent à Athènes. La féle dure neuf jours: les quatre premiers se passent en sacrifices el cérémonies particulières. Vers le soir du qualrième jour, on lait la procession de la corbeille: elle est portée sur un char Irainé par des biiu's, et suivi d'un f;rand nombre de femmes athéniennes qui portent d'autres corbeilles couvertes d'un voile de pourpre conlenaut divers-es choses nécessaires à la cérémonie. Le c nquieme jour s'appelle le jour îles flambeaux , parce que loul le monde, l.omnies et femmes, courent dans la nuit avec des flambeaux. Le sixirme est consacré à Bacchus. (> jonr-là une superbe procession, souvent de trente mille personne:;, pan en pompe du Céramique, traverse la ville, et se rend à Eleusis jiar la voie Sacrée : on pi'omène la statue du dieu couronnée de myrte et tenant un flambeau à la main. Avant de partir, on o ire des sacrifices à Cércs et à Jupiter, et on fait des Ijbalions avec deux vases que l'on verse, l'un du ccté de l'orient, el l'autre du coté de l'occident. En chemin, l'on chaule des hymnes en l'honneur de la déesse : on s'arrête souvent, et ,"i chaque pose on immole des victimes. Lorsqu'on est arrivé au pont du Cephise. des fennnes m<mlées sur des chariots s'attaquent par des railleries piquantes. Pendant la durée de cette fêle, le peuple et les prêtres se répandent dans la campa;;neavec des iorches ardentes, pour imiler les courses de Céres lorsqu'elle cherchait Proserpiue. Le seplierae jour ou cclebie les jeux et les combats gjnini- ([ues : une inesure d'orbe est l'uniciue récompense du vainqueur. Des cérémonies peu rernar,|uables rempli.ssent \es deux derniers jours. J'ajouterai que le temple de Céres ù Eleusis est nia,';nilique, el si .'acre, qu'on étend des peaux lie bêles sur le sol pour empêcher qu'il ne so:l souillé par le contact des pieds des profanes, qui sont obligés de se tenir sur le pied gauche jusqu'i ce qu'ils soient purifiés. On y voit deux autels; l'un consacré à la déesse des moissons, et l'autre, à Proserpine et aux divinités infernales. Le premier autel est desservi par des prêtresses, choisies dans les familles d'.\thenes les plus di.stiiignées, au nombre de quatre cents; et le.se<oud, par des piètres de la famille des Knmolpides, dont le chef, nommé l'Iiicrophdutc, parait avec une roîje éclalaiite, le front orné d'un diadème, et les cheveux flotlans sur les épaules.

. Ce sacerdoce est à vie, mais, pour l'oblenir. il faut une belle voix, et n'avoir jamais contracté aucun hymen.

« Le second des ar(houles préside aux fêtes, et son ministère est d'y maintenir l'ordre el la paix.

«Le sixième jour de cette tête, Phryné parut à notre procession, rayonnante par l'éclat des habits et des pierreries; elle allirail les regards et les hommages de la belle jeunesse: des essences exquises exhala eut autour d'elle les odeurs les plus suaves. Théano, plus exaspérée par ce iriomphe, ordonne à l'un de ses eunuques de jeter des ordures sur les superbes vélemeiis de sa rivale. Luriense d'un tel affront, Phryné, à son tour, ne respire que la ; engeance. Quel \ olcaii qne le caur de deux femmes humiliées l'une par l'aulie! Phryné, pour porter des coups plus si'irs, attend l'occasion en .silence. Le brillani Alcibiade reparut alors dans Athènes, orné des lauriers de sa

prcluitre campagne et des charmes du bel âge. Théano le vit el le feu de l'amour circula dans ses veines. Oubliant son époux el se« infidélité.-, elle prodigua ses regards, ses atlenlious à ce héros naissant, qui, aussi avide de plaisir que de gloire, n'eni garde de refuser celte conquête. Cette intrigue devint bientôt l'aliment de la conversation des cercles galans, et des lors Phryné prépara sa vengeance. Alcibiade est le plus v:dage des hommes, et fait gloire de sou inconstance. L'adioile Phryné l'altira chez elle, et eut l'art de se faire aimer ou désirer ; mais elle retarda sa défaite pour irriter les désirs du jeune guerrier. Elle avait séduit un de ses esclaves, confident de ses amours. Un jour il lui apjirend que .son niailre avait un rendez-vous avec Théano: elle mande Alcibiade avant l'heure indiquée, déploie tout .son art. toute sa magie, se laisse dérober de lég."res faveurs pour allumer ses désirs; el lorsque, l'âme eu feu, ce héros solli;ile son bonheur, elle affecte une inquiétude amoureuse, une tendre jalousie, et ne veut se rendre qu'à condition qu'il écrira un billet à Théano, a\ ec qui elle sait qu'il a un rendez-vous, pour lui annoncer qu'il ne peut s'y trouver. Le galant Alcibiade , qui avail déjà oublié celle bonne fortune, griffonne à l'in.slant (e billet, 011 il disait qu'il était au désespoir dêlre obligé de relarder l'heure de .son bonheur ; mais qu'il élait reenu par une affaire imporlanle qui regardait la république. Il lait porter ce billet par son esclave confident; mais Phryué l'accompagna d'un petit écrit de sa main, ainsi (OiKu : «Je vous envoie, dangereuse Théano, une lettre du fidèle .Ucibiade, que je vous cmprimle pour une soirée. Restez pais.blemeut chez lous, sans humeur, sans jalousie, sans regi el d'une heure de plaisir perdu ; vous la ferez aitémeni renaître: les amours et les plaisirs doivent être à vos ordres. • Imaginez, à cette lecture, la fureur, le désespoir, la honte de celle amante. Ses imprécations auraient épon\anté les trois juges des enfers.

. Ellecn fui malade ; elle n'osa par;utre de plusieurs mois. .Mais eufiu le tempset l'attrait d une nou>.elle conquête dis- .sipérentces nuages detiLslesse et ramenèrent les plaisirs. Pa.ssionnée pour un nouvel objet, emportée par une imagination ardente, elle se li\ra avec impétuosité à toutes [es jouissances, ù toutes les ^oluptés. Ces excès attaquèrent sa santé ; mais elle acheva de la rciner par un régime diélélique et air.tfre ; c'était jour éviter l'embonpoinl et ne pas déformer relégance de sa taiile. De plus, pour entretenir la Iraicheur de son teint, elle détruisait son estomac par des boissons froides; abus trop commun chez les cmmesqui ne veulent pas entendre que les principes de la beaiué et d'un brillant coloris tiennent à une bonne complexion. Théano est tombée dans un état de langueur; se.> belles et fraîches couleuis sont effacées, ses traits fins el d.iicals ont grossi; enfin elle a en le destin des roses; sa beauté n'a duré qu'un matin: à peine pourriez-vous la reeonpaitre. Son dernier amant s'en est bientôt (Jégoùté. Pour surcroit d'infortune, les dissipations, le luxe effréné des deux époux, oui amené chez eux la misère et les regrels qui la suivent. Le beau Théon , incapable de rolever l'édifice de sa fortune, ou d'en soulenii- la pertç avec courage; de plus, éuervé de débauches, consunié de chagrin, a teiminé sa triste et insipide existence. Théano vit encore, objet de pitié. Pour comble d'igliomliiie, on dit que Phryné, cette rivale qu'elle abhorrait, soulage son indigence par une aumône secrète. Tels sont les Iruits d'une éducation vicieuse, et de ce don funeste de la beamé. •

VOYAGES D'ANTÉNOR

Phanor gémit sur les malhcin-s de 'ïhémn: sa sensibilité l'attachait à tout être souffrant , et surtout à une feiniiie qu'il avait aimée. Il remit quelque argent à ïliessalus pour le lui faire parvenir.

Des le grand malin il partit pourThébes; et quoique notre séparation ne d '.t être que de six mois, elle n'en fut pas moins douloureuse. Dés que je l'eus quitté, j* volai à la maison des champs de Laslhéuie.

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