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Voyage au mont Hymelte. Hisloirc d'Hyparète.

Nous partîmes, suivis d'un seul esclave. Dans la route je lui parlai encore d'Alcibiade, de .son esprit, de sa figure. « Cet homme, me dit-elle, vous intéresse moins par ses brillantes qualités que par le rapport qu'il peut avoir avec moi. — J'en conviens; il vous a vue une fois, deux fois, trois I ois ; ensuite il n'a pu cesser de vous voir. — Il vient chez moi très assidûment. .. Mais nous vnici au pied du mont Hvmelte, qui a environ cent cinquante stades de tour. Montons tout doucement, et contemplons la beauté de ses sites, l'aménité de ses bosquets ; respirons

' Mille signifie teint de rose.

VOYAGES IVAiMÉNOH.

les émanations odorantes du thym , du serpolet et des plantes ai'omaliqiies que produil celte monia;;ne. Voye? celte (juaiitilcde ruches. C'esl ici qu'on recueille le miel le plus eslinié de la Grèce: les Athéniens l'aiineul beaucoup; ils en nielleul dans les ra.-jortts ; ils eu fout de la pâtisserie: c'est un lueis très sain: on assure qu'il prolonge la \ic, el qu'il est fort utile aux vieillaids. Voilà deux aniels c usai rés, l'un à Jupiler pluvieux, l'autre à Apollon le prévoyant. » Lorsque nous eilnies atteint le sommci, ■ Rcpo ons-iious, di(-ellc, et baiiinons-unusdans un air plus pur el plus vilal : il semble que sur les hauteurs uolie iliiie >e d gage de ses lien:-, qu'elle a plus d'intensilc, plus d'existence. (Juelle splendeur! un éirmeut léger et transparent nous environne, une chaleur douce el féconde vivifie, fait cclore tous les germes de la vie- (,'esl ainsi eue le sage doit venir planer au-dessus des misères humaines el des puérililés des grandeurs et de la vanilé. Ici l'on respire pius facilement, on a pins de sérénité dans rSnie. Mai,s jetez les yeux sur l'espace que renferme ce vas;e horizon ; voyez toute la ville d'Alhenes!, el une grande partie du conlincnt de la Grèce : quel superbe tableau! Voilà la \oie !-acrée qui s'éund jusqu'aux portes d'Ë!eu:>is par une roule de treize mille pas, bordée de statues, de temples et de mausolées. Vous découvrez encore difiérenies lies le long de la côte, et d'autres plus éloignées. Regardez celle nnillilude de vais:eaux marchands qui animent lelabicau. Voyez la mer, ce terrible élément qui se brise en mugissant conlre les digues inébranlables de la terre tandis que sa surface éinailléc de Heurs et d'une verdure toujours renaissante s'élève audessus des eaux. — l'.elle vue est magnifique: mais, pour l'admirer el en jouir, il faudiait n'être pas avec Laslhénie, ou l'oublier. — Laissez là ces plaisirs lerreslres; songez que vous louchez à l'Olvmpe, au séjour des dieux. Connaissez-vous la vallée de Tenipé '.' — Non, pas encore. C'est là qu'il est permis de nourrir des pen.'ées tristes. Ce vallon est, selon moi, l'aile de la mélancolie. Je pcé.'ère de beaucoup la vue de '.'Ilymelle. Ici, l'àme ne reçoit que des impressions pures et agréables : elle doit .s'épanouir à l'asped d'une riche contrée, habilée par des mortel* heureux el libies. — Y étes-vous venue quelquefois aver .41cibiade pour conlenqiUr celle belle perspective.-* — Cet lioninie vous occupe. Descendons à mi-côle ; nous nous assiérons dans une gcolle oii je viens souvent lire et méditer, el je salisferai votre curiosité.» Elle me conduisil dans un asile frais et solilaire, embaumé du parfum des fleurs et des plaines. Quand nous filmes assis, • C'est donc dit-elle, Alcibiadeqiii sera le sujet de iiolie enlielien. Je suis convenue qu'il venail chez moi fiéquemmenl : j'ajouterai qu'il m'aimait ou plulôt qu'il ambiiioniiait ma conquéle. Son amour paraissait élendre ses ailes par degré.s, lorsqu'une scène où il jouait le premier rôle éclala dans la ville.

«Sa femme Hyparète était excédée de ses infidélités; il ne faut pas s'en éinnner: car Alcibiade, qui Iques jouis après sou mariage, ayant renconiré Anilus, celui-ci lui dit ; " Je ne puis croire encore que le brillant Alcibiade se soii ainsi l.ii:i.sé cuchaiiier. — Kh! mon ami. lui répondit ce héios, il n'y a que les pelils oiseaux qui restent pris au lacet ; mai-i l'aig c le rompt ou l'emporte. »

• Hyparele, mal < nuseilU e, résolnl de demander le divorce: eu pareil cas, la loi oblip.e la femme de déposer son acledeséiiaralion entre les mains de la justice et delanl le peu|'lr; c'c.m piiin- donner aux époux le temps de

la réflexion. Hyparète se présenta devant les magistrats et leur dit : • Ciloycns d Athènes, et vous sa,ges minisires de Minerve, je dépo.se ici, conformément aux lois, l'acte de ma séparation d'avec Alcibiade, fils de Clinias, jusqu'à ce jour mon époux...» Elle finissait, quand tout à coup Alcibiade parait. Quel fut .son é;onnement! Le trouble la .saisit, ses genoux fléchissent, elle allait tomber. .Mcibiadc ia .soulienl, s'empare de l'acte, le déchire, la prend sous le bras, la ramène chez lui aux applaudissemens de tout le peuple. Le bruit de cette aveiilnre vint bientôt jusqu'à moi. mais chargée de circonslanees qui m'auraient viveinenl affligée, si je n'opposais toujours ma conscience à riu'usiice el aux faux jugemens des hommes. Hyparele in'aciiisail de lui avoir enlevé le cœur de son époux, et d'élre la cause falale de ses désordres. Je répondis à ceux qui m'en parlèrent qu'Hyparèle était prévenue, et me jugeait sans me connaître ; qu'au surplus, si j'étais offensée, il m'élail doux de pardonner. Je m'informai de sa situation, j'appiis qu'elle passait ses jours dans l'amertume, et qu'elle conlinuait à in'impuler ses malheurs: je crus ne pou\oir mieux me justifier qu'en travaillant à les faire cesfer.

"Elle ne méconnaissait pas. Je lui demandai un rendez-vous, sous un nom supposé, au petit temple de Vénus, on exisiecechef-d'cpuvre de Zeuxis représentant l'Amour (onionné de roses; je l'oblins : j'arrivai la première. Lorsqu'elle entra , je la reconnus à sa démarche lente, aux re.gards craint ifs qu'elle jetait autour d'elle: je l'abordai et la rassurai, car elle tremblait comme une colombe arrélce dans le piège. Je lui dis : • Je sais votre infortune, j'y prends le même intérêt que l'amie la plus tendre; je connais Alcibiade , et je vouît offre auprès de lui , par mes amis ou par moi, tout le crédit, toute l'influence que nous pouvons avoir sur un homme de son caractère. — Je rends grâce à la pitié qui vous presse. Vous avez raison de me plaindre, je suis bien malheureuse. J'ai aimé Alcibiade à l'idolâtrie; j'ai été un moment l'objet de ses attenliins, ou plutôt de son caprice. L'infidèle, après deux mois d'hv inénre, portait déjà son cœur et ses hommages à d'autres objets , à des courtisanes. Aujourd'hui , une certaine Laslhénie, qui se croit philosophe , d'autant plus dangereuse qu'elle affecte de la décence et des vertus qui sont loin de sou âme.... — Eh bien ! cette Lasthénie? — A enveloppé mon époux dans ses fileis ; elle me l'enlève, nourrit sa froideur, et lui inspire du mépris pour moi. — Je vous crois très prévenue conlre cette femme; j'en ai ouï parler avec plus de justice. Elle ne se croit pas philosophe, mais elle .s'attache à la philosophie morale; elle s'étudie à régler ses passions, à maîtriser les mouvemens de son âme , à les diriger vers le bon et l'honnête , et j'ose assurer qu'il n'existe entre elle et Alcibiade (|u'une liai.son d'amitié, et que, loin de partager .ses égaremens , elle se croi.ait heureuse de rétablir entre vous ce calme, celte douce union qui font du mariage un état de félicité. Mais laissons là les loris réels ou apparens de cette femme. Veuillez me confier vos inlérèls, et me dire ce que vous exigez d'.Mcibiade. — Hélas ! qu'il me pardonne une démarche i'iconsidérée auprès des magi.strats ; car, depuis ce jour falal, il m'a alisolumcnt privée de sa présence; qu'il revienne à moi , qu'il daigne me voir , me parler et me rcnihe la vie: je péris, la douleur me consume. — Rassurez-vous, Alcibiade est généreux. Voulez -vous recevoir un conseil salutaire ? tolérez ses infidélités : il est trop jeune, trop bouillant, trop aimable pour qu'il puisse

VOYAGES DANTENOR.

échapper à la Sédiiclioii des plaisirs (|ui l'entoui-enl. Mais lin mari honnéle liomme revient toujours à sa femiTie , ou plutôt il ne la quille jamais; c'est son amie principale, son intime confidente ; e'est le besoin . le repos de son cœur. Les femmes demandent ft leurs maris plus d'amour que d'amitié: voilà ce qui couvre l'hymen de lant de uua(;es. L'amour est l'enfanl du désir : on ne désire point ce que l'on possède. L'amitié s'accroil et se fortifie par le temps : l'hahilude aiiièiie la confiance, le charme et le plus solide appui de l'hymen. Je verrai AIrihiade, je lui ferai parler: et si demain vous voulez revenir dans ce temple , j'etpére vous apporter ime réponse favorable. » Hypaiéte y consentit , m'assurant les larmes aux yeux de son attachement et de sa reconnaissance.

" Le lendemain je fis prier .\lcibiade de pas.<er chez moi. «J'ai, lui dis-je, une jjrande affaire à né.iocier avec vous. Si j'en crois les apparences , vous mettez f|uelqiie prix à mon amitié. — Je ferais bien des sacrifices pour parvenir A vous plaire. — Voici un bon o'fice que je vous demande : vous êtes fort lié avec Cléoméde? — C'est uii de mes intimes, homme d'e-ipril, aimable épicurien , léger, frivole, sensuel comme un Athénien, mais liardi dans le conseil et brave dans les armées. — C'est lui-même: tuais il ne suffit pas d'être brave et aimable , il faut pire juste, et rendre heureux ce qui nous entoure pour être heureux soi-même.

«Il traite Ériniia, .sa femme, avec la plus grande froideur: Il ne daigne pas lui parler. Loin de chercher à se faire pardonner ses infidélités, il a'fiche ses triomphes et son indiiférence. — Il a ton ; je le gronderai. — Ërinna, qui l'aime toujours, souffre, dépérit, pleure sa destinée. — Eh bien! que puis-je fane.' Vous savez que c'est moi qui, le plus souvent , brouille les mena ;es au lieu de les raccommoder. — Il faut pourtant à ma prière sortir de votre caractère et réconcilier ces époux: il faul que vous engagiez Cléomède à avoir pour sa femme l'amiiié , les égard; qu'un homme honnéle doit à la compa;;ne de ses jours. Pour cela vous amènerez votre ami dans le pelit temple de Vémis, sa femme y sera : là , aux pieds de la déesse , il lui fera le serment , non de lui être fidèle , l'effort est impossible , mais de la chérir, de la respecter, de s'o ciiper de son bonheur. — Je voudrais que vous missiez mon zèle à une plus grande épreuve. Je vous promets de voir Cléomède; je lui parlerai avec chaleur, et lui représenterai ses devoirs. — lijest dans la maison , nous|le trouverons au jardin: allons le joindre. "Cléomède était dans la confidence ; je lui a\ais dicté >on rôle , et il attendait le moment d'entrer en scène. Alcibiade lui dit en l'abordant que nous venions de nous occuper de lui; il lui réprésenta que ses amis, que le public improuvaient ses procédés I . avec sa femme, ajoulani que, lorqu'uii galant Iminine avait le malkeur de la tromper, il devait du moins réparer l'irrégularité de sa conduite par beaucoup d'alteiilion3 et de coinpiaisanceii. Cléomède confessa que sa conscience lui reprochait quelques légers oublis: que le ;;oi\t de la dis.sipalion et des plaisirs l'empoitail .souvent audelà des limites. « Accordez - moi , ajoula-l-il, eniore quelques années de grâce, lai.s.sez évaporer le feu delà jeunesse; après quoi je promets de porter le joug de l'hymen avec la résignation et la patience de Socrale lui-même'. — Cette perspective lointaine ne nous suffit

' \anlippe, femme de Socrale mit tris souvent à Pèpieuve I '•• patience de son mari.

pas, répliqua Alcibiade; nous te permettons bien quelques échappées secrètes , mais nous exigeons une réconcilialion sincère avec la femme, et ta parole de la rendre heu;euse autant que lu le pourras.» Cléomède, après quelques momens d'une incertitude simulée, après avoir essuyé nos remonlranres, promit nu amendement dans sa conduite. « Je crois bien à la bonne volonté, lui dit Alcibiade ; mais l'esprit de l'homme est changeant , et sou cfjeur est Iragile. Je veux l'enchaîner par un serment. [Vous allons faire dire à Éi inua de se rendie au temple de Vénus; nous irons de notre coté, et, aux pieds de la dêes.se , tu jureras à ta femme attachement, soins et tendresse respeclueuse. • — J'y consens : je ne puis refuser ini coucilialeur si grave et si philosophe. • Je me chargeai de faire avenir Érinna. Je fixai le rendez-vous au soleil couchant. Hyparete, couverte d'un voile, était déjà dans le temple, auprès de la staliie de Cythérée; une faible lumière l'éclairai t. Alcibiade l'aborda , la prit par la main pour la présenter â Cléomède ; il sentit que sa main tremblait, il lui dit : " Ras.surez-vous, votre époux veut réparer ses torts: il vieni le jurer à la face des dieux : allon.s, mon cher Cléomède , pronoire le plus doux des sermens. — Je n'hésite pas; mais dic:e-le-inoi , je le répéterai d'après loi. — Très volontiers, répond gaimeul ,\l( ibiadc. « Je jure par Vénus et son fils d'avoir toujours pour ma femme allachement, soins, égards, amitié, tendresse respeclueuse; et si je fausse mon serment , que la déesse m'accable de son indignation, et m'inspire comme à Pasiphaé un amour efiréné pour quelque monstre plus hideux que le .^liuolaurel » Après ces mois, un prêlre immola une victime, répandit du vin 5 pleines coupes m s'éciianl : «Que le sang de celui qui violera son sernieul se répande sur la teire comme le vin et le sang de celle victime coulent sur cet autel ! » Hyparèle alors s'écria ; «J'acceple le .serment, et je jure par Cypris, par sa . beaulé immortelle, d'être toujours fidèle à Alcibiade, de l'aimer loujours; et si je me parjure , que celle déesse me métamorphose en chauve-souris comme les filles de Minée ! • Ouelle fut la situation d'Alcibiade en reconnaissant la voix de sa femme I il élail aussi immobile, aussi slupéfail quela faible Procris lor.-iqu'elle reconnut Céphalc, son époux , qui venait de la séduire .sous des traits empruntés. Je lui dis en souriant : « Le serment est prononcé, Vénus vous a entendu, oseriez -vous devenir parjure '.' — Allons, franchissons le fosse de bonne grâce ; j'avoue que je suis pris dans le piège. — Tu m'as débité lantol . lui dit Cléomède, une si belle morale sur les devoirs conjugaux I veux-tu que je le la répète? — Non; Je me la rappelle ; et je la crois si judiiicire, si bonne, que je confirme mon .serment. » Aussitôt il embrasse sa femme, qui, ivre de joie . laissai! éclater la sensibilité la pUi." (fonce ; mais la surprise et la lioiite tempérèrent celte joie lorsque Alcibiade lui dit ; .Remerciez Lasthcuie ii (ijui vous devez noire réconcilialion. — Lasihénie! s"écria-telle. — Oui. ajouta Cléomède, l'aimable, la . sensible, I:! philosophe Lasihénie. » A ces mots la confusion coin rit son visage, elle baissa les yeux. Pour lei miner son embarras , je m'évailai , el la lai.ssai avec Cléomède et Alcibiade.

« Le lendeiiiain elle vint chez moi, el .se répandit eu remei'ciniens, en excu.'es sur .ses soupçons oulrageux el ses pré\enlious insensées.» Je ne suis point blessée, lui icpondis-jc : toule àme bien nce doit aspirer à l'estime du public: mais, lorsqu'il est injuste, prévenu , elle doit reii-

trer dans sa conscience, s'appuyer sur sa propre estime, el aliend rc tiu leinps un juijpincnl cquilable. Si Prolo|véne me I elgnaii a^el• un œil de moins, sous des trails hideux , paire qui! croirait que lelle es! ma figure , ni'offenseraitil .' Non . je riiais de son eireur. Vous êtes dans le cas de ce peintre: »oiis ne nie connaissiez point; vous avez tracé un portrait lantastiqne , et non le mien. Je serai bien vengée .i je cont,ibue.^ votre bonheur, si vous recevez mon amitié et m'aLco dez la votre. » i\o:re entretien finit parles expressions les plus touchantes el les plus sincèics. Depuis, je la vois souvent; et , soutenue de mes conseils, qu'elle veut bien écouter, elle .supporte avec plus de patience et de douceur les é(a"ts de son mari, qui l'en récompense pai les attentions les plus empressées et un véritable allai lieinent.

• Ce récit doit éclaircir tout ombrage, et vous démontrer jusqu'il ré\ideiice que je ne liens à Alcibiade que parle nœud de lamiiié. Il n'a jamais été dangereux pour ino' , el j'oie même me Hatter que Pallas, que j'ai choisie, ainsi qu'Athènes, pour ma divinité tutélaire, me couvrira déso. iiiaisde .son égide contre las traits de l'Amour... Mais il est temps de retourner: l'heure du souper approche, et sans doute des ron> ives m'attendent. »

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