CHAPITRE CIV
Conversation de la courlLsanc Danio. Table de Lasthénie. Porlrail du sage. Trait plaisant de .Socraie.
Nous trouvâmes , en revenant , un esclave de Lasthénie qui venait l'avertir que Polémon et Uamo éiaienl déj.\ chez elle. « Ah ! l'olémon , m'écriai-je, ce fameux libertin, qui, par une transition si rapide el si étonnante, s'est jeté du sein de la débauche au milieu des aspérités de la philosophie ! — Lui-même. Pour Damo, vous ne la connaissez pas; c'était une com tisane célèbre par son esprit, sa figure et ses galanteries , el parune réponse qu'elle fil au .sophiste Stilphon qui lui reproihait de corrompre la jeunesse : ■ (ju'imporle, répond Damo, qu'elle soit corrompue par une courti.sane ou par un .so|)hisle.'" Or celte Damo, de mœurs si tacileset si voluptueu,ses, vit un jour le porlrail de rolémon: son air grave, imposant , et celte sérénité qui annonçait le calme d'uiiL' conscience puie , firent . ur elle une si vive impression, qu'elle rougit de ses faux plaisirs et de la licence de ses iiKï'urs. Sa conversion fut subite; elle abjura ses erreurs, fréquenta les écoles de pliiosophie, et surlout celle de Polémon. Elle s'est lait bâtir une pclite maison auprès de la sienne, où, cent fois plus heureuse, de son propre aveu , elle cultive en paix la pliilo-sophie, la vertu et les (leurs de son jardin : tant il est vrai , connue le dit un de nn:i sages , que la peinture et la sculplure ont plus d'e ficacilé pour la réformai ion des inœu)'s que les leçons des philosophes. »
En entrant chez Lasthénie, je me mis au bain, où, riinaj',inatii)n toute remplie d'elle, je ne cessai d'y rêver. Son esprit plus orné, sa raison plus aimable, ses charmequ'une vie réglée et active maintenait dans loiile leur fraicheur, rallumèrent un feu qui n'était qu'assoupi; je redevins ainanl passionné; je m'oubliais dans ma rêverie, loi'.squ'on vint mappeler pour souper.
La table de Lasthénie était l'école delà frugalilé, nonsculcmenl par un prin -ipe d'économie que commandait sa ;or;une qu'elle n'avait jamais cherché i au ;menler , mais par une des premii res lois de Ihygiene : cependant ce qu'il y avait de plus aimable , de plus brillant , de plus
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in.struit dans Athènes, brigiait d'y être admis : elle y recevait aussi des hommes d'un mérite ordinaire. Lorsqu'on lui en parlait , elle répondait qu'ils étaient bons et hounéles, et ^]iti' l'on était plus sociable par le cœur qui par l'esprit. Elle faisait les délices de ses soupers par .ses talens , par une gaité douce et le charme de sa voix, Prniagore "lait un de se.s convives; il jouissait d'une grande réputation d'eloriuence qu'il exerçait depuis qiiaranle ans. Il avait ga.^né dans cette profession des sommes plus considérables que n'auraient pu amasser ensemble , par leurs ouvrages, dix des plus célèbres artistes. 11 nous disait que son disciple Prodicas, orateur comme lui, prononçait des discours à tous prix." J'en sais quelque chose, dit Lasthénie ; car j'ai eu la curiosité d'aller l'écouter. 11 a des discours depuis deux oboles juscju'à cinquante drachmes '. J'en ai entendu beaucoup, et j'ai trouvé ceux de cinquante drachmes très chèrement payés. »Prolagore, comme tous les sophistes, se piquait de parler sans préparation .sur toutes sortes de sujets; il soutenait le pour et le conlre , au choix des auditeurs. On vint à parler du sage, et nous lui en demandâmes le portrait. • Le voici , nous dit-il , je me flatte que Polémon et Lasthénie iX)uiTont s'y rec )nnailre. » Polémon remercia gravement d'un signe de télé, et Lasthénie l)aissa modestement les yeux. • Le sage est maître de lui-même, il s'inquièle peu des événemens. Content de son état, il ne désire point d'en sortir. Il a tout apprécié, il sait qu'il n'y gagnerait rien ; il n'a qu'un faible besoin des autres. Occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, de son esprit , il jouit sans dégoilt, sans remords de luimême el de tout l'imivers ; un tel homme est sans doute le plus près du bonheur: les plaisirs phy.siques, ceux de l'esprit, qu'il goilte tour à tour, assurent sa félicité. Dans ses revers , dans ses maux , il souffre moins qu'un autre: la force de son âme le soutient: la raison le console. »
Nous applaudîmes à la vérité de ce portrait, et nous convînmes unaniment que les talens , la culture de l'esprit et de la raison , donnent des jouissances pures , augmenlenl la sphère de nos plai.sirs, l'activité de notre vie, et nous prémunissent contre un essaim de maux , ou réels, ou imaginaires, qui désolent la plus grande partie des hommes. Damo et Polémon avouèrent que les rayons du bonheur n'avaient réfléchi sur leur existence que depuis qu'ils étaient sortis du bourbier d'un faux épicuri.sme pour entrer dans la roule de la lerlu et de la philosophie.
Protagore nous parla de la mort du philosophe Chrysippe. " 11 est mort, dit Lasthénie, d'un excès de vin, digne fin d'un prétendu sage qui a osé dire : • Si je savais quelqu'un qui me surpassât en science, j'irais dès ce moment étudier à son école. • Je crois que la postérité se moquera bien de la for.anlerie de nos phi.osophes. — Je vous abandonne ses jactances , reprit Protagore '< mais je parle de sa mort , qui n'a pas été causée par un excès de vin , comme on le prétend , mais bien par un excès de rire en voyant un âne manger des figues dans un bassin d'argent.»
l'olémon, qui depuis sa réforme avait renoncé au vin, dit alors ; • M Chrysippe n'est pas mort d'un excès de vin , au moins le grand u.sage qu'il en faisait a dû délruire sa santé. En effet , je ne sais rien de si nuisible , de si ridicule
' La drachme valait près de seize sous.
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même que de s'abreuver tous les jours de celle liqu eiir fentieiilée. Lavi(;ne, disail Aiiacharsis, porlel rois sortes de fiuils; la joie , l'ivresse et le repentir. La nature nous a donné l'eau pour boisson ; Ions les animaux n'en connaissent pas d'autie, et jouissent d'une santé inaltérable. — Vous oubliez, dit P. olajiore, que le vin était la panacée d'Asclépiade , qui l'ordonnait à ses malades, aux uns pour les éveiller , aux autres pour les endormir ; et . pour prouver la bonté de sa tbénrie, il fit la fjageure de vivre exempt de maladies : il gagna, et mourut d'une chute , dans un âge avancé. Ignorez-vous encore que le sage Hippoirate conseillait de boire du vin pur de temps en temps, même jusqu'à l'ivresse? Le vin est très convenable il riioinme; il aide i la digestion , répare la dissipation des esprits, corrige la bile, accroît la transpiration et la chaleur vitale qui s'affaiblit. Vous savez que dernièrement Philoc rate , après une vive harangue de Démoslhène contre Philippe, monta à la tiihune sans être appelé par le crieur public (128;. et dit brusquement: «Athéniens, je ne suis pas étonné que Démoslhène et moi ayons des opinions contraires , car il boit de l'eau, et moi je bois du vin. » Un tel début fit beaucoup rire le peuple. • En parlant ainsi , Prolagoie vidait une grande coupe. • Je vois bien , dit Polémon en souriani , que mon antagoniste prend ici le parti de sa maitre.s.se ; mais il sait certainement que l'eau pure est la boisson la plus générale des hommes; elle est un grand dissolvant; les buveurs d'eau jouissent d'une meilleure santé que les buveurs de vin ; jl.s sont plus vigoureux ; ils ont en général l'esprit plus net, la mémoire plus ferme, les sens plus exquis. Notre fameux Démosthéne en est un exemple. Je prie Protagore, et Anliphile (c'était un des convives) qui care,s.se si souvent cette coupe de vermeil, de me dire si , au sortir de celte table , ils éprouveront comme moi cette légèreté de corps et cette sérénité dame qui annoncent une digesiion bonne et facile. Au contraire , ils auronl la tête appesantie, les yeux troubles, les jambes chancelantes. — Puisque vous m'attaquez, répliqua Antiphile. je vous dirai que vous confondez l'abus du vin a\cc son usage modéré. Le vin contient un esprit ardent (jui réjouit le cerveau, ranime les sens, donne de la vigueur.» Polcmon. « Je vous arrête. Les habitans de la campagne, réduits à l'eau, sont plus robustes que ceux qui boivent duvin. — Quelques personnes le prétendent; mais je le nie; cette assertion n'a pas été démontrée. — Pour terminer votre discussion , s'écria Lasihénie, je conseille à Antiphile de meure plus souvent de l'eau dans son vin, et à Polémon de mettre par fois du vin dans .son eau. > On rit de ce jugement, et de plus, on fit boire du vin de Lesbos à Polémon ; car, lui dit-on , un peu de folie est bonne quelquefois '.
Anliphile nous apprit alors que Dinocrale d'Argos avait remporté le prix de la course de chars aux jeux olympiques. .La renommée, dit-il, a déjà répandu sa gloire dans toulela Grèce. Déjà les peintres et les poêles s'exercent à lenvi pour transmettre à la postérité et son nom et ses traits. Lui-même, orné d'une couronne de laurier, est retourné dans sa pairie. Toute la route n'a été pour lui qu'une fête triomphale. Argos l'a reçu avec plus d'honneur que Miltiade n'eu reçut dans Athènes après la bataille de Marathon.... . Polémon , souriani à ce récit , nous dit : . Ce triomphe , ces honneurs me rappel-
' Duke est interdùm desipere in loco.
lent la conduite plaisante de Socrale vi.s-à-vis d'Alcibiade, qui revenait d'Olympie glorieux de trois prix qu'il avait remportés dans la course des chars. ToutelaGrcce à l'envi l'avait félicité et avait célébré ses victoires. A son arrivée, Athènes se précipita chez lui ; Socrale seul n'y parut que le lendemain ; au lieu de demander le vainqueur, il demanda les vainqueurs. Comme les esclaves ne le comprenaient pas , il leur ordonna de le conduire aux écuries. Il y entre avec son cortège, et, s'étant fait montrer les chevaux qui avaient couru, il les aborde, les salue avec respect, leur fait de grands coniplimens sur leur agilité, sur la gloire qu ils venaient d'acquérir. Des plaisans leur ré<ilerenl l'ode qu'Euripide avait composée en l'honneur d'Alcibiade. .Apres celte scène comique, Socrale se retira sans demander à loir le ti iomphaleur. •
La conversation, qui, même entre savans, n'approfondit rien , qui voltige comme l'oiseau de branche en branche , s'était tournée sur l'envie, dont la dent venimeuse déchire les lalens, qui loue les morts par haine pour le vivans. .J'ai placé, dit Protagore, la figme île ce monstre dans une grotte de mon jardin. Voici comme je l'ai représenté : il a deux yeux égarés et enfoncés, un teint livide , le visage plein de rides; il est coifé de couleuvres; il porte trois serpens d'une main, une hydre à sept têtes de l'autre , et un reptile lui rouge le sein. ■