‹ Œuvres complètesChapitre 116 sur 416 · CHAPITRE CV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CV

Histoire tragique.

Au sujet de l'envie, Damo nous raconta une histoire tragique arrivée, pendant son séjour à Coiinlhe, à deux peintres, l'un nommé Hégèsippe,et l'autre Callistrate. «Dès leur première jeunes.se, lies par lamitié, ils en resserrèrent les iiu'uds par l'hymen de Callistrate avec Cléobuliiie, sii'ur d'Hégésippe; mais l'envie travaillait sourdement l'àme du premier. Les lalens d'Héijésippe se perfectionnaient de jour en jour; son génie prenait l'essor; ses tableaux étaient admirés et préférés à ceux de son ami ; de plus, Hégésippe, doué d'un caractère aimable et doux , et qui joijjnait à cette aménité beaucoup d'enjouement , une physionomie heureuse et une modestie rare, était plus recherché, plus fêlé par la bonne compagnie. Ces succès, cette préférence aigrissaient l'humeur de Callislrate , qui n'avait aucune des qualités aimables de son ami; il devenait plus sombre, plus impatient : sa femme le lui reprochait avec douceur. Son beau-frère, attribuant cette morosité à quelques revers de fortune, lui ouvrit sa bourse, en le .suppliant de partaj'.er avec lui ; mais rien n'adoucissait ce caractère féroce. Hégésippe compo.sait un tableau charmant , dont le sujet était Vénus se disputant avec l'Amour à qui aurait le plus tôt rempli sa corbeille de fleurs. On voyait d'un coté la déesse, le sourire sur les lèvres, couronnée de myrte et de roses, et de l'autre l'.Vmour déployant ses ailes nuancées de pourpre et d'un bien riant , et voltigeant autour des fleurs qu'il se hàlail de cueillir : mais derrière Cypris était Péristère, jeune et charmante nymphe, qui lui apportait des fleurs à la dérobée et les jetait dans sa corbeille. Hégésippe avait pressé plusieurs fois Callislrate de vtnir voir son tableau, pour lui donner ses conseils et l'aider de ses lumières. Il avait toujoins refusé sous divers prétextes, et ne le vil que lorsqu'il fut achevé. Cette coniposilion était liop agréable, l'exécution trop parfaite poiuque l'œil de l'euvie piU l'admirer. Callislrate critiqua , de

TO\AGES D WNTÉNOR.

manda quantité de corrections, voulait effacer les plus beaux traits. Héyésippe élait docile à la censure; mais, surpris de la sévérité et de raij;reiir de son Aristarque, il consulta des fjens aussi éclairés et beaucoup plus érpiilables; et d'après leurs avis, il exposa le lableau sans plus y retoucher, il eut un succès prodi|;ieu\. On courut en foule pour le voir, et le nom d'He^ésippe élait publié par la voix de la renojnuiée. Quel trait poignant pour l'âme d'im envieux !

■ ('epcndant il lâiliail de se consoler, dans l'espérance qu'un lableau riLi'il travaillait .secréleminl pour lutter contre son rival réolipserait bienl6l,el metirail le nom de Callistra'e bien au-de.ssus de celui d'Hégésippe. Ce tableau représenlail Hercule, ftjjé de dix mois, couché avec .son frère Iphiilus, plus jeune d'une unit, dans le vasie bouclier d'Amphitryon leur père. Deux serpens mon- .strueux s'élaient glissés daos ce bouclier: leur dos verdoyant se hérisse et se replie; de leur gueule découle nu noir venin. Iphiclus, pSle, palpilaiit d'e froi, semble jeter des cris épou\anlables : Hercule, de ses peliles mains avail saisi les deux monsires à la gorge, et, en souriant à sa mère Alcinene et à Auqjhitryon , accourus aux ciis d'Iphidus, il les leur moulrail frappes de mort. Amphitryon élail armé d'un boucliei- cl d'une large épée. Ce tableau fut expo.sé sans nom d'arlis'e, quelques jours api'és celui d'Hégésippe; mais, faibknienl colorié, manquant surtout d expression et de vigueur, il ne fil aurun effel : on eu parla un jour, et on l'abaiidorma pour retourner à celui d'Hégésipj e. Ce revers enflamma l'âme de Callistiale de la haine des Furies; et dans sa rage il jura la perte d'im rival trop heureux. Il choisit une nuit sombre; et, déguisé, armé d'un poignard, il l'aitendit dans la rue qui va droit au Léchée. Dés qu'il parait, il s'élance sur lui, le perce de deux coups , et le laisse étendu, na,",eant dans son sang, aux p'eds de la slalue de bronze de Mercure, ('e monstre rentra aussitôt chez lui. Sa feunne, qui le voit pâle, l'air faiouche, les yeux égarés, l'inlerioge, le presse de qneslions; il ne répond rien, se pi'oniéne à grands pas, s'assied, se rele>e. Alarmée de celle violenl? agilolion , elle cherche à le consoler, ose hasarder quelques caresses; il les repousse durement , sa fureur parait s'en augmenter. Dans ce momenl.on frappe â la porle; c'est Hégésippe mouiaut qui vient chercher un asile dans la maison de son ami ; des passans l'avaient trouvé couvert de sang , se traînant avec effori ; ils lui demandent où il veul se laire porler. "(ihez ('allistrale, chez mou frère, il recevra mon dernier soupir, » Dés que son assassin enlend le nom d'Hégésippe, il fuit épouvaulé, va se cacher dans les ténèbres, au haut de la maison. Cléobuline vole auprès de son frère, pleure sur lui, s'enqn-e.sse , lui prodigue tous les secouis. Cependant Hégésippe demande (allistrale; il ^eut le voir, le presser dans ses bias avant de mourir. Cléobuline ^a le chercher, l'entraîne malgré lui. Le Iraihc euibiasse son ami mourani , répand des larmes hyporriles sur ses blessures, ose lui demander quel est le scélérat qui a pu counnelire un formait si airoce. «,Ie ne sais, mon ami , répond Hégésippe d'une voix éleinte, je n'ai pu le reconiiailre; mais je n'ai jamais o:fensé personne, du moins volontairement; je ne méritais pas un sort si funeste. — Oui, mou cher Hégésippe, s'écriait son bourreau, un monsireseul a pu porler le fer .sur vous!. En prononeant ces mots, il sccouibait sur lui, le caressait, .semblail anéanti de douleur. .,Je meurs

moins malheureux , dit Hégésippe, puisque je meurs dans les bras de mon ami , de mon frère ; donnez-moi votre main, que je la serre pour la dernière fois. Callistrale lève sa main glacée, et ose la mettre dans celle de sa victime. Hégésippe ajoute : «Ne pleurez pas ma mort, mon cher Callislrate, consolez- vous, votre douleur m'accable; ayez soin de ma sœur : et vous, Cléobuline, je vous recounnande volie époux , le meilleur de mes amis. Adieu : soyez heureux. » Ce furent ses deriiièi es paroles. Dès qu'il eut expiré, Callistrale s'échappe, forcené de reuHtrds, poursuivi des Furies, va se jeter sur un lit, se relevé, frappe les murs, hurle, s'anahe les cheveux, déchire ses vélemens. Sa feunne l'avait suivi, et, le vovani ainsi éperdu , frénélique, n'ose avancer, et frémit d'horreur. Callistrale l'apercoil, e( , encore maître de lui-même, composant son visage, s'approche d'elle, rt lui dit ; « Vous voyez dans quel élat me jetle la mort d'un ami si cher ! je suis au désespoir ! au moins si je pouvais venger votre frcre, égorger son bourreau! mais, hélas! quel est-il ? je l'ignore ! — Vous l'ignorez ? eh bien ! je le connais. — Vous? — Oui, moi; el je vais le nommer ; c'est vous , vous-même : saisissez le poignard , et frappez l'assassin ; aussi bien vous souillez le jour que vous respirez.» Apres celle lerrible exclamation , elle s'en uit de la maison , et va se réfugier chez une de ses soeurs ; Callisliate parlit celle m.^nie nuit deCorinihe, el depuis je n'ai lieu appris de la deslinée de ce monslre exécrable. Sans doule, s'il a échappé à la vengeance des hommes, les leu\ du ciel l'auront réduit en poudre. »

iXous frémissions lous au récil de celle histoire tragique ; on vomit des imprécalions contre ce monstre nounné l'Knvic, qui ponrsuil les lalens pour en dévorer la racine, ou l'empoisonner de son écume. Laslhénie demanda ah)rs à Pnléinon s'il avait voyagé à Corinthe. « Jadis égal é dans le dédale d'une vie licencieu,se , j'avais pro^elé ce voyage; mais aujourd'hui je n'oserais aborder une \ ille oii les courti.sanes jouissent non-seulement des honneurs et de la considéraliou publique, mais où l'on prie Vénus de les conserver el d'en augmenter le nombre. » On pressa en.suile Polémon de lire quelques morceaux du lrai:é qu'il Iiavaillait , sur les mirurs, les u.sages, le caractère des Athéniens. «Très volontiers, répond ce ])hilosophe, d'aulant plus que, pour mettre la dernière main à cet ouviage, j'ai besoin de l'exposer aur regards sévèies de mes amis el de quelque Aristarque... Mais voilà Prolagore qui vient d'étertmer : fiiez!* Kt chacun, d'après Polcinon, répéla : vii'Cz! «Voyons, ajoula Polémon , s'il conliuneà manger. — Cerlainemenl, réplique Prolagore, et à boire.» Aussitôt il avale une coupe de vin. «Je vous en felicile; car si dans ce moment vous eussiez perdu l'appélit, c'élait d un très mauvais augure pour vous. — Je n'en serais pas plus effrayé que du foie d'une victime qui ne serait pas sain. » Laslhénie demanda alors à Polémon une pelile digression, en faveur de rélernnment, sur l'origine du compliment qu'on fai.iait, et les bons et mauvais pronostics qu'on pouvait en tirer. « Volontiers , d'autant plus que celle digression n'est pas éti'angere au lableaii des mœurs.

VOYAGES DANTÉiVOR.

Page 1