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CHAPITRE CVIH

De Gratis. Anecdotes. Histoire des Amazones.

Protagore nous donna ensuite pour nouvelle que les magistrats avaient décrété que le cynique Crates serait nourri au Prylanée. Chacun de nous se recria , improuvanl qu'un tel homme, inutile à l'état, vécu! aux dépens du public. « Il mérite de la république plus que vous ne croyez , répondit Protagore; il esl le médialenr, le juge de tous les débats, de toutes les tracasse, ies domestiques ; il s'attatbe surtout à maintenir la i^ai.x entre les époux. Il vient de raccomnoder le médecin McouiaqucavecPraxile, sa fcninie. Ce mari jaloux , ayant eu l'imprudence de levenir de l'as.'embUe du peuple avant la fin de la séance, surprit Hraxile et Slyson son amant dans une atlitude dtcisive. Enflammé de colère, il court sur son rival le poignard à la main . Praxiij aussilot s'ccrie : > Il ne m'a pas séduite, il a employé la force. — Oui. dit .Myson, et j'invoque la loi. » Ces mots arrêtent le bras de Nie omaque. Vous de\ez savoir que la loi permet au mari de tuer l'amant de .sa femme surpris dans un rendez-vou.^ avec elle, mais qu'elle lui défend te ineuitre lorsque celle-ci déclare que c'est par la >iolence, et non par la séduction, qu'il a trionq)hé d'elle. • .!e trouvai celle loi foi l bizarre. « r.lle est sage, me repond Protagore : l'arme de la sèduc-

' Athènes av.til deux céramiques ■ l'un destiné aux mânes de; (;ucrrlers , le sccoiiil ;iux rourtisanes.

-Ou préleiid que les diiuKs françaises oui imité l'hsbillenienl Ce cet cuurtisanus.

lion est plus dangei euse, plus facile que la force, si rarement possible. Mais l'époux , dans ce dernier cas, a le droit de répudier sa femme, et de faire condamner son complice à une amende considérable en sa faveur. Nicomaque , irrilé, ne voulait faire aucune grâce : Piaxile était perdue sans re.ssource; elle allait être exclue des cérémonies leligieuses; elle n'aurait plus oi-é séparer, loul le monde pouvait la couvrir d'opprobres et déchirer ses vélemens. Dans s m malheur, elle eut recours à datés, lié d'amilié avec son mari , el qui promit ses bons offices. Il va trouver Nicomaque , qu'enllaminaieul la fureur et la vengeance. » Je ne chercherai pas, lui dit-il , à vous consoler par l'exemple des hommes el des dieux . et par la fatalité qui sème celte ivraie dans le champ de l'hymen ; luaiiquel est celui dont la venu est la plus ferme ? Est-ce celui qui marche plein de confiance au bord du précipice, ou celui qui, tombé une fois, connait l'écueil où il s'e.st brisé?

• Un Spartiate se fil tuer dans une bataille, parce qu'au combat des Thermopyles un mouvement de faiblesse l'empJiha de prodiguer sa vie. El qui de nous est inébranlable dans la vertu ?yuel sloicie;i répondrait de ne jamais faillii' ? La faib es.se esl iiihérenle à la nalure huinaine comme la gravité à la matière. "Nicomaque traitait ce raisonnement de paralogisme ; il assurait que l'homme est né libre, que sa volonté ab.-iolue le décide au bien ou au mal , et que l'on é;ait vertueux lorsqu'on le voulait bien. Craies comprit que sa dialectique et ses prières seraient du temps el des paroles perdus, et qu'il lallait d'autres leviers pour remuer l'âme d'un mari oulrajé. Voici ceux qu'il a employés. Il s'est adressé à la jeune ^ais, courlisane très jolie el très adroite. 11 l'a fait venir chez lui sous le litre de sa nièce, arriiée depuis peu à Athènes pour raison de .sanlé; il l'a revélue d'hahi!s simples el modestes : sous ce vêlement Nais a aifecté l'air et le Ion d'une villageoise douce et timide. La scène piéparee. Craies est venu \ers ISicoinaque, lui a inoniré de l'inquiétude sur la sanié de sa jeune nièce, el l'a prié de venir lui donner ses soins. Un médecin ne demande pas mieux que d'exercer ses lalens, surtout lorsqu'il s'agit d'une jeune et jolie femme. Il court chez ^'ais; elle élait étendue .sur un lit, abattue , l'air souffrant. Le disciple d liippocrale tâle le pouls, le trouve petit, inégal, intermillenl ; il demande à la malade si elle a des maux de léie, des vertiges. — «Oui. — Des anxiétés? — Oui. — Des ciainpes, des inquié:udes an\ jambes? — Oui. — Des frayeurs? — Oui, souvent. — Cela suffit, belle Nais, je connais la cau.se de votie maladie, mais nous vous guérirons. Il faut commencer i)ar vous dissiper cl vous égayer: le rire et le plaisir .'.ont le premier spécifique de \olie étal. » Niiomatpie dit ensuiieâ pari , en souriant, à l'oncle prétendu que la maladie de sa nièce élait causée par un ex( es de sagesse ; qu'il lallait au plus lot lui chercher un mai i. « ,Je m'en occuperai , lui répondit Craies en souriant aussi : mais , en attendant . il faut la soulager et xcnir la voir .souvent. » rvicomaque ordonna des bains de piedfi , du lail , des substances végéiales , et sortit en promet tant de revenir le soir même. Il trouve Nais avec une .seule esc'ave, qui s'éloigna par discrétion. Elle le reçut avec celle joie douce qu'inspire la présence d'un médecin qui a notre confiance, el celle volupté timide que fail naine la vue d'un objet aimé: sou léger vêlement o frait les formes les plus heureuses, el laissait entrevoir la neige d'un .sein charmant. Le jour de la chambre élait faible et

VOYAGES D'ANTENOR

doux : l'inl^ressaiile Nais tournait souvenl ses beaux yeux laiifiuissans sur son clier tsculape, qui s'ontlaminait, donnait des conseils et des remèdes en héfiayanl. Elle se plaignait d'un mouvement de colique; la main de Nicomaque voulut connaiire la cause du mal; elle s'éijare; Nais soupire, oppose une laible résislance. Nicomaque n'y est plus, la ti'le lui tourne , il se pri'cipile dans ses bras : elle jelle un cri perçant, et Craies parait. Quel aspect! (juel coup de foudie! cha un resie niucl. « (Jue vois-je! s'écria enfin le cynique; qui! vous! un homme si sûr, si niaitrede lui-même, si inexorable pour les fautes d'aulrui, vous abusez de ma confiance, vous venez séduire ma jeune nièce, l'innocence même! » Nicomaque aurait voulu se cacher dans les entrailles de la terre. Dans sa stupeur, il veut s'excuser, ei la parole expire sur ses lèvres. Knfin Ciatès en eut pilié. .4près quelques reproches, il lui dit que, plus philo.sophe et plus iiidul{;enl que lui, il consenlail à se taire, à pardonner, pourvu qu'.'i son tour il pardonnât la même faiblesse à sa femme, et qu'il dispensAt le jeune Myson de l'amende qu'il en exigeai!. Le galant Nicomaque se crut trop heureux d'oblenir {irâce à ce prix , et la paix lui acceplée et si,-; ée.

« Un jour ce même Craies dil à Gor;;ias le sophiste qui exhortait les Grecs à une paix générale e( perpétuelle entre eux : «CommenI pourriez-vous concilier des intérêts si opposés, vous qui ne pouvez maintenir la paix dans votre maison, qui pouilaiit n'est composée que de Irois individus, vous , voire feuuue et un esclave ? »

Lorsque Prolajjore (Ut cessé de parler, Polémou nous raconta le lri.ste accident de Lycias, philo.sophe orné des plus grandes connaissances. • Il a eu le malheur de perdre sa femme : il en a élc si vivement arfeclé, que sa méu.oire s'est éleinle tout à coup. Il a deux grandes filles auprcs de lui qui l'appellent , le nommçnl , l'endirassenl ; il oiivie de grands yeux, ne les reconnaît pas, et repousse leurs cares.ses. J'ai élé témoin de celle Iriste scène.

« Mais je ne sais si vous connaissez Hyllus le Thesfa'.ien, philologue, sophiste, médecin et beau parleur; il rj'est ici que depuis quinze joui'S. Il m'a ra 'onlé une anecdote assez plaisanle, qui lui élait airivee avec le vieux Deuys de Syracuse. Ce I yran , dévoré de craintes cl de soup;;ons , comme Ions ses pareils, se plaignait un jour devant ses courtisans du nombre des ronspiraleuis qui l'environnaient. Hyllus, qui élait présent, lui dit ; «Donne-u oi nu talent , et je t'apprendiai un secret qui le fera découvrir tous ceux qui conjurent la |ici'te. » Denys promit la somme, si le moyen élait in aillible. Hyllus, à ces mois , le conduit à l'ecait, et lui dit : «Fais-moi remettre cet argent tout ,'i l'heure, et les conspirateurs, alors persuadés que je t'ai enseigné le moyen de les connaiire , n'oseront plus former de compW.ts contre toi. » Denis trouvant l'invention heureuse et la ru>e 1res adroite, fit appeler son trésorier, et lui ordonna de compter un talent A Hyllus. — Voici un trait de Philippe de !\lacédi)ine , dit Damo, peut-êlre ans i plai;sant que celui que vient de nous conter Polémou.

«Ce roi, dans une bataille, avait fait un grand nombre de prisonniers; on les vendait J l'enchère, lui présent, assis sur une chaise. Ayant, par inadvertance, sa robe lin peu trop relevée, de sorte que sa .situation était indécente, un des prisonniers qui s'en aperçut, s'écria au moment où l'on publiait son enchère;» l'hilippe, fais-moi grâce, empêche que je ne sois vendu , car je suis ton ami , et celui de ta famille. — De que! côté , répond Philippe,

et d'où vient celle amitié entre nous? — Si lu veux le savoir, je te le confier i j l'oreille. » Le roi le fit amener, et le prisonnier lui dil lout bas : « Abaisse le devant de ta robe, car lu montres au public ce que la décence oblige de cacher. » I hilippe, enchanté d'un avis donnés! adroitement, le fit reU!cher soudain en disant : « Il est vrai, c'est un de mes amis, je l'avais oublié. »

Après ces divers récits, Polémou me demandas! dans mon voyage en Asie j'avais vu le fleuve Thermodon ', et ces fameuses Amazones dont Penihésilée et Antiope avaient été reines; la première, renommée pour avoir combattu vaillamment au siège de Troie; et Antiope, pour avoir osé attaquer Hercule qui la vainquit et lui fit épou.scr Thésée, dont elle eut Hippolyle. « Non , hi! dis-jc , je n'ai point élé jusqu'au Thermodon ; mais , en traversant la Cappadoce, j'ai pris des renseignemens sur l'existence et les inouïs de ce peuple de femmes célèbres. Des historiens prétendent qu'elles n'admettent aucun homme dans leurs étals, mais qu'elles se rendent une fois lou.s les ans sur la frontière pour y recevoir les caresses de leurs voi.^ins; qu'après leur accouchement elles gardent les filles , et renvoient les garions à leurs pères. Ils ajoutent qu'elles se brûlent une mamelle pour mieux tirer de l'arc, el conservent l'autre pour allaiter leurs enfans. Sans m'ériger en critique, ces récits me paraissent douteux , ou du moins je crois la vérité embellie par Ijeaucoup de fictions. Mais voici la tradition qui me parait la plus vraisemblable, telle que je l'a! reçue d'un vieillard du pays, homme digne de foi.

• Les (jrecs attaquèrent la patrie de ces guerrières, les battirent complètement, et les amenèrent prisonnières sur des vai.sscaux. Lorsqu'on lut en pleine mer, elles brisèrent leurs teis, égorgèrent leurs vainqueurs, et s'emparèrent des navires; mais, ignorant la manœuvre, elles voguèrent au gré des Ilots. Après une navigation pénible , elles abordèrent à Ci emnes, sur le Palus-Méolide '-, ville habitée par les Scythes, nation libre. Elles s'aiancèrent dans le pays en le dévastant LcsScytlies, étonnés, prennent les armes, el coureni au-devant de ces ennemis inconnus, qui semblaient descendus du ciel ou vomis par les mers. Ils les allatpient ; mais , ayant reconnu le sexe des morts restés en leur pou\oir, ils ne voulurent plus coinballre de pareils adversaires. Ils tinrent conseil , I hoi.sirent les jeunes gens en nombre à peu près égal â celui des Amazones , et les envoyèrent camper auprès d'elles , avec o.dre d'éviter tout combat , de cher; her, au coulraire, à les gagner, à s'attirer leur bienveillance, leur projet étant de s'unir avec ces femmes belliqueuses pour en avoir des enfaus. Les jeunes gens suivirenl exactement le plan qu'on leur a\ait tracé. Les Amazones, voyant qu'on ne cherchait pas à leur nuire, reslèrci^l dans l'inaction et dans la sécurité. Cependant les deux armées se rapprochaient tous les jours. DesScylhess'aperçurcnt que parfois une Amazone seule ou suivie d'une autre s'éloignait du camp. Un d'eux les épia comme on épie la colombequ'on veut surprendre, lien vil une isolée qui entrait dans un bois; il courut après elle et l'alteignit. Celle-ci, loin de s'enfuir ou de le repousser, lui sourit agréablement. Au défaut d'un idiome commun

' Le Therniotloii est nn fleuve de Ciippadoce qui se jette dans le t'oiil-Euxlii ; il est célèbre par l'hisloire on la fable des Amazones.

' Aujourd'hiii nirr de Zabache, grand golfe au nord de la mer Noiie. dont les bords appaj'Iiennent niainlenaul à la Russie.

entre eux , ils se firent des (jestes , se parlèrent des yeux ; et le plaisir et la nature donnant le signal, cette scène niuelle finit par l'union la plus inlinie. L'Amazone s'en trouva si bien, qu'elle fit entendre à son vainqueur qu'elle reviendrait le lendemain au mfine lieu avec une de ses compagnes, l'invitant i revenir aussi avec un deseseompaRnons- ce qu'il promit. De retour au cauq) , il conta son aventure , et fut exa: t au rendez-vous le jour suivant avec un de ses camarades. Ils y trouvèrent l'Amazone et une de ses amies. Elles étaient jeunes et belles , et le temps fut aussi bien employé que la veille.

. hiseiisiblcment ces jeunes Scyllies apprivoisèrent toutes ces guerrières, plus fières au combat que farouches en amour La liaison formée , les deux camps se réunirent , et chacun prit pour femme celle dont il avait obtenu les faveurs. Lorsqu'ils coiiimenccrenl à s'entendre, les Scythes proposèrent à leurs épouses de se joindre au reste de leur nation el de vivre tous ensemble. • Nous ne pourrions dirent-elles, nous accorder avec les femmes de votre' pavs : leurs .ouiumes diffèrent trop des nôtres. Nous tirons de l'arc, nous lançons le javelot , nous montons à cheval , el nous n'avons point appris les ouvrages de notre sexe. Vos femmes, au contraire, ne connaissent que les occupations et les travaux du leur; elles ne quittent jamais leurs chariots : 133,. .Mais, puisque vous voulez resserrer et continuer noire hymen, quittons cette terre, et allons nous élablirau-deia du Tanais. » Les Scythes y consentireni , et, avant traversé le lleuve, ils marchèrent pendant trois jours vers l'orient et arrivèrent dans le pavs qu'ils habitent aujourd'hui sous le nom de Sauromatc). Les femmes ont conserve leurs anciens usages: elles montent achevai, vom à la chasse, tantôt seules, tantôt avec leurs maris, et les suivent aussi à la guerre. Le vêtement des deux sexes est le même. Quanl au mariarc ils ont réglé qu'une fille ne pouvait se marier qu'elle n'eût tué un ennemi. Beaucoup vieillissent et meurent sans avoir mérité un époux. • , , • ,

Après ces divccses narrations, Damo et La-stheme récilèrent des scènes et des vers de plusieurs poêles. Polémoii nous dit, à propos du plaisir dont nous jouissions dans ce lepas.qne le sage ne devait |ias imiter le vulgaire qui attend la fêle de Saturne, de Bacchus oi; de Minerve pour se livrer à la joie. . L'àme, disait-il, se porte d'ellemême aux objets doux et agréables, si elle entend des instrumcns de musi(|ue, le chant mélodieux des oiseaux ; si elle voil un beau ciel, un sile heureux et champêtre, déjeunes animaux jouer avec gailé et folâtrer sur l'he.be, elle s'épanouil , respire une joie dom e et paisible. Laissons le méchant s'attrister, calomnier la vie. Carnéade disait que, comme les boites où l'on a mis de l'encens en retiennent encore la bonne odeur après quon l'a enlevé, ainsi le sage, conservant le souvenir de sa vertu el de ses bonnes actions, doit être heureux chaque jour de son existence. Oui , s'êcria-t-il , ce inonde est un temple digne <le la majesté d'un dieu suprême; et la vie mie fête perpélnellc pour l'honmie de bien. •

11 nous cita à ce sujet quatre vers que Solon avait faits dans sa vieillesse; «car ce grand, ce grave législateur, nous dit-il , était aussi ami des plaisirs que de l'ordre et des lois.

•Bacchus, ranime-moi du feu de ton ivresse ! Sur mes cheveux blanchis jouez , jeunes Amours ! Muse, de quelquis Heurs lonrouiic ma vieillesse , El que tou lulh divin cliarnic mes derniers Jouis l •

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