‹ Œuvres complètesChapitre 121 sur 416 · CHAPITRE ex · texte numérisé non relu

CHAPITRE ex

Reuconlre d'Ariston. Son liisloiiv.

Un homme très modesleinciit vèlii s'avaniait alors vers nous. «Voki, me dil LasIliPiiie. un pliiln-flplie assez orifçinal; vous allez le juger. » Klle lui demanda en l'abordant ee qu'il dcvcriail , ee qu'il faisait de son temps. — «Je le passe à ouviir les yeux, à voir, à prêter l'oreille, à avoir la santé , la liberté el le repos ; et dans ce moment je m'aeliemine vers la mai on de ee fou de Throplira.sle. — Fou! s'erria Lasihénie; {(uelle épithele! l.>;norez-voHs qu'une loi de Solon déend de ma! parler des morts? — N'importe, j'appelle fou tout hoinnie qui s'amai ;ril , .se tue à travailler , à compo.ser; j'appelle fou ce Cai neade qui s'enfoiK ait tellement daus leiude, qu'il néf,!] caille soin de son corps, lai.ssait eioilre ses cheveux el .ses onfiles, oubliait même de manijer, au point qu'il fallait que sa servante lui mit les morceaux daus la bouche ; et tout cela pour siirrharfier sa mémoire d'une érudiiion fastueuse , qu'un rien . un mstant nous lait oublier. J'ai connu un cerlain HermoiTcne, r,!-and rhéteur et prodifiieuï pour son âîje, cai' il commença à proesser à l'àfje de quinze ans; à dix -huit, il composa sa Rhétoiique, ouvrage très estimé; et, par un malheur étran.ge, à vingt-quatre ans il fut fj'appé d'une telle paralysie morale, qu'il perdit tout ,souvenir du pas.sé ; el sa mémoire comme le tonneau des IJanaides, ne put i)lus rien conserver. Celait bien la peine de s'abinier de travaux, d'user sa jeunesse dans l'élude pour tomber dans l'imbécillité !— Mais Théophrasie a conservé la mémoire , le ugement jusqu'au dernier moment de sa vie. — Mais il e,çt mort: à quoi lui servent aujouid'hui ses travaux et sa prétendue gloh'C ? Nous sommes moins fail.s pour penser que pour agir, pour raisonner que pour jouir ; les vrais biens sont ceux delà nature: le ciel . la terre, la cimpagne, voilà les sources intarissables de nos joui.-sanres. Le poL'te r.allimaque disait avec raison qu'un gros livre était un grand mal; désormais le monde seia mon livre . et l'expérience mon maitre. — Mais vous, grand détracteur de l'étude et de la science , vous avez cepenilant consumé nombre d'années dans les travaux littéraires. — Oui , soit passion on démence , ce qui e,st synonyme , à force d'étudier, j'étais de' enu plus maigre que l'oiseau de Minerve. L'n de nos philoL-ophes disait que dans sa vie il s'était repenti de trois choses: la premif re , d'avoir confié un (Secret à sa feuniie ; la seconde , d'avoir été par eau lorsqu'il pouvailallerpar terre; et la troisième, d'avoir pas.sé un jour sans rien faire, th bien ! moi , j'ai commis aus.si trois grandes fautes: la première, d'avoir p,'ili sur des livres pendant cinq ans; la .seconde, de m'étre marié; et la troisième, d'avoir accepté un riche héritage. — illais pourquoi vous repentir du inaria,}e, vous surtout qui aviez une femme douce , aimable et jolie ?— La chaîne la mieux dorée u'e&l pas moins une chaîne, el la témme la plus aimable n'est pas moins une enune. — Mais en quoi vous incommodait une succession que vous em ojait la bonté des dieux?— Dés ce jour les soucis, la gène , les travaux , la crainte, l'avarire, entrèrent daus mon logis Quel fardeau que lopulence! des comptes éternels à refiler, des esclaves à, surveiller, des procès à soutenir, des débiteurs ;i poursuivre , des bSiimens à réparer, 5 édifier, des terres à faire valoir ! Si je voulais voyager, la moisson , la vendange, les semailles m'enchainaient tour à tour. Si je voulais diiier, mes cuisiniers n'étaient pas préus. Ras-

sasié par l'abondance, l'appélil me iTian(|uait , je ne digérais plus. Dans ma niai'on , dans les rues , j'étais entouré de prétendus amis qui m'importuriaieiit tout à l'ai.se. A la moindre incommodité, parens el inrdecins m'enveloppaient et m'empêchaient de me guérir à ma manière. Enfin, fatigué de mes richesses, de mes livres et de ma (einme, je pris un beau jour le parti irrévocable de secouer mon fardeau e! de briser tous mes liens. Je commençai par ma femme : je connaissais un jeune homme de se; alliés qui l'avait aimée; mais plus chargé d'amour que d'argent , les parens l'avaient rejeté. J'allai le trouver et lui dis sans préambule:' Je sais que ma femme vous plait,el je viens vous offrir sa main; je connais \otre fortune , je me charge des fi ais , el vous donne en présent de noces une métairie assez considérable que j'ai à Rrauroii , au pied du mont l'ent liqiie, qui nous fournit un si beau marbre. ".4lors, .sans attendre son balbutiement de reconnaissance , je le pris par la main el le menai chez ma femme. «Voici, lui dis-jeen entrant, Phidippe, votre nouvel époux; il est doux et honnête, il vous aime, il vous convient ; i;ui\ez-nioi, allons chez le magistrat deniandei' le divorce. ■ .Muette de surprise, elle ne répon it rien. J'ajou ai : « Je vous laisse avec lui ; expliquez-vous , arrangez-vous; je vais présenter ma requête au tribunal , et vous faire sommer d'y coinparaiire. » A mon retour , nos amans étaienl d'accord , et le mariage se fit.

«Débarrassé de ce lien , j'avais encore ma fortune sur les bras. J'invitai à diner mes deux frères, qui , peu riches, voyaient peut-être mon opulence avec quelque envie, el me croyaient le plus heureux des hommes; car le sage seul connaît le néant des richesses. J'appelai à ce festin la plupart de mes amis ; il fui splendide et abondant. Le lieu de la scène était nia plus belle maison de plaisance. Le buifet, la table, étalaient tous mes vases d'argent et de vermeil; Racchus épanchait ses trésors; chacun louait à ren\i ma magnificence et la délicatesse des mets.

« A la fin d i repas on ap))oila un \ ase de vermeil su perbe , avec son couvercle. Tous les convives s'étonnèrent à l'aspect de cette huitième merveille; mes frères siirtoui l'admiraient , exaltaient la matière et le travail. Je leur disque, pui.sqiiece vase leur paraissait de quelque prix , je les priais de raccepler avec tout ce qu'il contenait. Enchantés du cadeau , ils s'empressèrent de l'ouvrir ; ils le croyaient plein d'or, ils n'y tiouvereni que de vieilles tablettes. Je m'aperçus de l'afraiblissement de leur hilarité. Cependant je priai un ami, beau lecteur, de nous lire le contenu des tablettes. Ouelles fuient la surprise de l'as-semblée et la jubilalion de mes frères quand ils enlen dirent qnc c'était une donation que je leur faisais de toute celte orfèvrerie , de tous mes rtieuhles, de tous mes biens, ne me ré.servant qu'une simple métairie, ornée d'uu peiit bois, d'une fontaine, de quelques va.ses d'argile et d'une belle slalue demarbie, placée au milieu du bois, nue j'avais élevée à la iNalure ! Mes frères , interdits , embar; assés , ne savaient s'ils devaient accepter ou refuser. Ils me pressèrent de rétracter mes bienfaits, ou du moins de m'en réserver une portion plus considérable. « [Non . leur dis-je, ma résolution est fixe, et voici sur que le base elle est appuyée. l'n jour, le sophiste Antiphon al.H)rda Sorrate qui était au milieu de ses disciples, et lui dil : «Je pen:aisque la philosophie devait servir à lendre les hommes plus heureux, et il me semble ((ue vous vous écartez de re priuripe; votre manière de vivre est pii'e que

VOYAGES D'AMÉNOR.

relie du moindreesclave; il n"est point de noinrilure, point d ha!)illeiii3Ui plus iiiisarables que les voirez : d'argent, vou< n'en touihez jamais, e; cej)endant l'aruenl rejOiiil <|iii le possède, lui prn iii-e des disiiiictioiis el une loule .le |)lai^irs. tn veiilé, So rate , si vos disciples suivent votre exemple, vous leur aurez apris à mener une vie Irisie et nia;iieureu,-e. — Je vois bien, Anliphon, répondit Nocraîe. que vousaimerifz mieux mourir que d'en mener une pareille. .Mai^ Iroiivez-vons que je manque de rien? voyez-vous que je me plai.ijne du froid , du i haud , de la faim, de la soi ? Vous croyez que le Ijonlieur consiste dans la ma,';nifiience: et moi , je crois que celui qui a le moins de besoins approche le plus de la Diviiiilé : lous ces Oeiis que vous nommez riches el heureux sont 'on conicns lors(|u'ils fonl quelque profil ; croyez-vous que les jouissances delà vejlu soient moindres?» Lasihéuie inlerrompit Arislon pour lui demander s'il na. ail pas imité certains rois qui s'élaienl repcnlis plus d'une fois d'avoir abdiqué leur couronne. "Jujez si je puis nourrir quel- (|i:es regrels. A présent , je vais seul on je veu\ , au marché, à la ])lace,à la promenade, à pied ou i cheval; je dine à la canipa;5ne, à la ville , sons im fij;uier ou dans ma chambre, el à l'heure qu'il me plail. Ai-je sonuueil, je vais nje coucher ; je me levé lard ou lot , à ma volonté; je travaille mon jardin, j'ouvre un livre, ou je resie profondement oi-if, suivant mon caprice. Si j'ai chaud, je prends le rais; ai-je froid, je mechauf.e; suis-je latijué lie la ville , je nie sauve dans mon pe:il bois, f il je vis et règne; cl, guéri ladicalemcnt de mon ambition et de mon avarice, je m'écrie, connue mon niaiire Socr le, en jetant les yeux sur lappareil de la magnificence el du luxe : Que de choses dout je n'ai pas besoin ! ',

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