CHAPITRE CXI
Maison de Théoplir.istc. Sis maximes, ses opinions De la mouche d'Arisloa. Du temple d'Esculapc, et d'une scène qui s'y passe.
rCous étions parvenus à la maison de Throphrasie, qu'occupait un ami d'Arislon. Nous entrâmes d'abord dans un pelil jardin où élait le busie d'Arisiole; nous parcourûmes ensuile un porlique orné de cailf« de géographie : de là nous allâmes au Musée , où ce philosophe donnail des leçons d'hisloire naturelle. Nous lûmes sur le fi onlon de la porie celle inscri|)lion qui élail au temple de Délos : La justice est ce qu'il y a île plui betni parmi le^ hommes; la yanlé , ce qu'il x a île meilleur ; el l'accomplissement île ses désirs , ce qu'il y a lie plus agréable e! île plii\ iloiix. Autour du Musée on vovail divers logeirens, assez grands pour sprvirde retraite â plusieurs philosoiihes. Nous nous promenAmes ensui;e dans le jardin , qui élait agréablement terminé par les rives de rlllvs.sus.
Laslhénie nous qnilla, et entra dans un berceau où (lait la sia'.ue de Théophrasie. Je l'y trouvai dans un recueillement profond. « Qu'avez -vous ? « lui di -je. . C'est un iiiomeiil d'ailendris.semeHl caii.sé par le porirait de mon aïK im ami , el nii souvenir bien dou v. Vn jour, j' tais avec lui sous <e berceau, il me dil ; -.Ala chère amie, je por;e le poids de qualre-vingl-dix-neuf ans; j'ai assez véiu pour connaiire les hommes : j'ai vu pendant le cours de ma vie loiiles. socles de personnes de divers caraclcres.je me suis lo:ijours allachéà leseludier. el mon dessein esl de parler de toutes le.s venus ei de tous les
vices. Ce traité sera utile à ceux qui viendront après moi; il leur Iracera des modèles qu'ils pourront suivre. • Il n'a poim ar hev é cet ouvrage , quoiqu'il ait poussé sa carrière jusqu'à cent tepl ans. »
Nous allâmes ensuile auprès d'un grand bassin. «C'est ici , me dil-elle , où , deux mois avani sa mort , ce grand philosophe me parla de la conr;e durée de noire vie. « Il y a'ians cebas>in, me disail-il, des carpes qui onl au moins cent cinquanle ans d'exi.sience ! Observez qu'elles sont au.ssi agiles, aussi vives que des carpes beaucoup plus jeunes que j'ai vues nailre. Je ne dirai pas avec certains philosophes que les poissons sont immcrlels ; tout ce qui a une origine doii a. river à une mort ; mais le poi-sson, livanl dans un élément nni'orme, à l'abri des grandes vicissitudes el des injures de l'air, se conserve plus longlemps que les auires animaux ; et si les variations de l'atmosphère sont , comme on prélend , les principales cau.-es de la prompte deslruclion des êtres vivans , les poissons, moins exposés à ces variations, doivent jouir d'une plus longue vie : d'ailleurs les os des animaux terrestres , leur parties solides, durci.ssent, s'ossifient avec râ,',e, et lorsqu'ils sont absolument obstrués, le mouvement cesse, et la mort suit ; au lieu que les arêtes cl les os des poi.s.sons, étant d'une substance beaucoup plus molle , ne .sont pas .sujets à ces ob'truclions qui dé- Iruisenl la vie, ou du moins ce n est que par degrés lents el insensibles qu'ils acquièrent celle solidité fatale. Hélas! ajoula-l-il , j'ai vécu presque âge de carpe I Le passé n'est plus rien ; demain, après demain, dans peu de jours, mon songe .sera fini ! » Quoiqu'il y ail bien du temps de celle conversaiion , elle m'est encore présente. Je me souviens aussi qu'un joui je l'alleuilais dans celte allée voisine ; il m'aperçut , et vintà moi d'un pas ferme et pressé: il paraissait tout rajeuni. .r.iimmenl ! lui criai-je; quelle vivacité! — Je suis piqué d'une aventure qui vient de m'arriver. Je .sors du marché d'Athènes , où j'allais acheter des herbes polageres ; j'ai olfert mon prix. "Non, étranger ' , m'a répondu Iherbiere ; j'en veux davantage. — Comment savez-vous que je suis étranger? — Je le vois à votre proiionriaiion. " Je vous avoue, ajouta le philosophe, que je .suis étonné et liés mortifié, après avoir vieilli en celle ville dans l'élude de sa langue et de son accent , de n'avoir pu acquérir ce que le simple peuple a naturellement el sans (leine. »
Au surtir de celle maison , nous nous séparâmes d'Arislon, (|ui le n.^a obstinément de souper avec nous, parce qu'il allait faire un repas champéire à sa métairie. «Je place, dit-il, ma table dans mon petit bois, auprès de ma foiilaine; nu esclave m'apporle du lait et du vin, quelques mets dans des vases d'argile. Il se retire, je reste seul avec la nature, je bois, je réflcchis, je mange en me pronienanl , ou couche sur l'neibe ; je suis de l'œil les okscaux qui volligenl sur ma léle, el ce repas délicieux dure quelquefois plus de deux heuiCS. » En le quittant, [.asthénie lui demanda des nouvelles de sa mouche, et s'il la revoyait encore quelque ois? — • !Von ; Agnodice m'en a délivre pour lonjou.s. » Quand nous fûmes seuls avec Laslhénie, je lui demandai 1 explication de cette mouche. ■ Von i avez dû voir fine cet homme e t marqué au coin de la singularité; il vous a dil que pencl.';nl cinq ans il .s'était exténué à lonc d'éludier. Quand il voulait travailler, il se
' On appelait clrniiger à Aihènes tout ce qui n'élait point lie r.Mlique nu'inc : el barbares, ceux qui n'élaicnl pas (Irecs.
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couchait à terre, sur le ventre, enlom-é de ses livres; alors il rroyait voir une moiiclie qui veiiail se reposer sur sou uez : il avait hcau la diasser, elle ri'vcuail toujours et le niellait au tl^sespoii'. Les plus habiles nicileciris furent rousuliés, mais leur sdeiue et leurs remèdes ne purent faire déjjuerpirdu ne/ d'Arislou letie hlle du ciel, romnie l'appelle un de nos poi-ies, ou plulot ne put la chasser de son iina,",inalion. Kufiu la célèbre Aynodire eut l'honneur de celle cure. Aj;nodice élail une leniniede beaucoup d'espril , (pii avait un penchant .si invincible pour la médecine, qu'elle se Iravesii.ssail en homme pour assi.slei- aux leçons d'Ilieiophile. Les dames d'Alhènes s'iiiléressèi enl avec lant de chaleur i celle clevc d'Hippoerale, qu'elles firent abrojjer en sa la\eur la loi (|Hi prohibai! à leur sexe l'exercice de celle profession. Or celte femme habile fut consullée pour .\rislon par un de .ses amis. Elle se chargea de la desiruclion de la monrhe. On l'annonce, on la mené chez Arislon. Il lui demande ce qu'elle voit sur son nez : » Une mouche, » répond hardiment A,",nodice. Far ce mensonge adroit , elle inspija de la confiance à son malade; ensuite, avec lau' ijiave et profond d'un médecin qui veut connaître lèse tels el les causes, elle lui fait des questions relalivesaux habiiudes de celle mouche, à son impoiUmilé, aux heures on elle revenait. D'après cet éclainisseiuenl, elle lui ordonne des pol ions innocentes, son- prélexlede lepurner; enfin un beau jour elle lui ani?oiice qu'elle vient extirper la mouche : elle li:e un pelit conleaii de sa poche, le lui passe légèrement sur le nez, et lui montre une mouche qu'elle tenait cachée dans sa main. Arislon s'ccrie : " La \oil.'i ! je la reconnais ; c'est la même qui me lourmenle depuis si lonfï-lemps! .C'est ainsi (|ne celle disciple du dieu d'Épidaure le jjnérit de .sa vi.sion : lanl il est vrai que l'iniaijinalion est une îna;;icieune qui nous prcsenle des fanloniesque nous prenons pour des réalités. »
Nous all.^mes avec l.asihcnie au temple d Ksculape. INous y liouvânies quelques hommes et un nombre infini de femmes. La .sialue du dieu est couverte d'une lunique et d'un manleau de laini- blanche ; on ne voit (pie son vi- .sajje, ses pieds et ses mains. "(Jnelle est celle siauiequi est auprès du dieu, enveloppée dime lobe semblable? — C'est celle il'Hyp.ie sa fille, divinité que j'invoque avec le plus de ferveur; car ce qu'on appelle en médecine liygiéiie est le vrai principe de la sanié; elle prescrit l'exercice et la .sobriété. Ob.servez ces femmes; elles coupent des tresses de leurs cheveux, el lesallachenl ,i la sialnedu dieu; d'aulres y appendeni des tableaux —Ce soni sans doule des 0 frandes pour demander à ce dieu la sanlé, ou pour le remercier de l'avoir oblemie. — Oui; l'on court ici en foule pour solliciter la jjuéi i.son du corps; mais personne ne s'est encore avisé d'inqilorer Ks( iilape pour avoir un esprit plus doux, une iline lionnéie, sensible, reconnaissante; personne ne vient lui demander d'clrei;uéri de la vanité, de l'envie, et des autres vices inhérens au cœur humain. »
Dans ce momeni nous vimes enti-er dans le temple une femme richement vélne, d'un âge ni;'r, suivie de plusieurs esclaves. Tout le monde poria les veux sur elle ; sa démarche élait irainanle, un air de langueur el de tristesse élail répandu sur sa physionomie; elle venait (onsulter l'oracle. Klle s'approcha lenleuient, et se plaignil au dieu de l'excès de sa lassitude. .C'est, répond l'urade. que VOU.S venez de loin. — Dieu d'Épidaure, que dois-je faiie? le soir je suis sans appétit. — Il faut diuer peu. — J'ai de
fréqnenles insomnies, le sommeil inquiet, agité.— Levezvonsavant le milieu du jour.— Mais, je deviens pesaiile, l'exercice m'aie able. — Servez- vous de vos jambes. — Ma vieestirisie, et je m'ennuie.— Oi-cupez-vo:is : travaillez. — Le vin m'incommode, je ne puis le supporlcr. — Buvez de l'eau. — J'ai des indi;;esli<)ns. — l'ailes diele. — Je n'ai ni la même force ni la même .sanlé que j'avais.— C'est que vous vieillissez. — E'I-il possible! iVais quel moyen de guérir celle langueur?— Le plus coui I, Théoxène, cest de mourir, comme ont fait voire mère et voire aïeule. — Fils d'Apollon, quel conseil me donnez-vous! KsI-ce là celle .silence si vantée qui vous fait révérer de toute la terre? Je savais lout ce que vous m'apprenez. — (lue n'en usiez vous sans me venir chercher si loin ? »
Cette scène dramalique entre lorar le el celle femme nous amusa beaucoup. INiuis apprîmes de l'une de ses suivanlcs qu'elle élait dOlympie, el fori riche : dé.solée de vieillir, elle voyageait par imphélude, se croyant toujours malade el près de mourir, et elle venait consuller l'oracle sur ses maux prétendus.
CHAPirKE ex IL
l'elils incidens. Réponse de Lasihénie à la proposition du mariage. Bijux Irails de son caractère.
Lasihénie, en rentrant chez elle, trouva son père alité par suite d'une violenleindigesi ion. Elle fil fermer sa porte; rien n'égalaii les soins, la tendresse que celle inléres.'anle fille piodiguait à l'auleui- de ses jours; elle ne le quillait poni, oubliait lout, leclure, plaisirs, promenades. Elle fui son médecin, car elle élait vei-sée dans l'an de guérir, el le condui.Ml si bien, qu'en peu de jours cet hoiniêle vieillard eut repris sa sanlé.
Tant de vertus, de douceur, de .sagesse el d'espril, m'afiermirent dans ma résolulion de lier ma desliuée à la sienne. Il lardait à mon iuipalience d'avoir sa réponse; mais je la voyais irop af celée de la maladie de son père pour la .solliciler. Des que le danger eut cessé, el que son cour fui rassuré, elle vini avec sa sœur me joindre dans le jardin ; celle-ci s'élanl eloi,!;née, je lui rappelai sa promesse et la décision que jallendais. « J'y ai réfléchi; je ne larderai pas à m'expli(|uer. Mais faites atlenlion à la jeune Telésille : comme elle fianchil cel espace! elle revienl; je gage qu'elle vous apporle des fleurs. En effet . celle aimable en^anl me pré.senla un bouquet de jasmin el decassie; après quoi, sansallendre mes remerciinens , elle disparul. Sa S(wir me mena dans le berceau des Grâces, dont le souvenir m'élail si cher. Il me reiracail le momeni oii je trouvai Lasihénie que je croyais avoir perdue, el quej'accusais d'ingralilude. Je m'assis auprès d'elle; je pris sa main qu'elle me céda ; mon cœur élait fi plein, si ému, que mon espril elait sans idées. Lasihénie paraissail au.ssi profondement occupée. Nous nous abandonnions l'un et l'aulre à la plus tendre rêverie, lorstpie lout à coup je fus éveillé par le son charmant dune cilha'e. Je ne voyais pas le nmsicien ca'-hé derrière le berceau; et peul-élre ce prestige et la siiuation de mon âme ajoulcrent au charme et à l'illusion de la musique. Après l'exéiulion de plusieurs aiis agréables, une jeune voix de femme chaula ces paroles :
Amour, que je crains Ion empire, Kl lis ch rnirs, il lis bMifails!
Éparfviieun cœurqui ne rispire Que l'inaoccnee et que la paix.
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I,e ciel A Ion cuHc cal niM:
Tu vis, lu i-pgnrs dans IfS cœurs ; O'iui (l'une f.iiblo luorkllc Ne peut aceroliie tts lionueurs.
I^aissc-nioi donc , mallre du monde, Garder uia dou;'e libirlé ; .fouir dans une paix profonde Des jours de n)a KlicHé.
S'il faut ixiurtani qu'un jour mon àme D'aim:r éprouve le mallieiu-, Allume en moi si douce flamme j Qu,' je bCiiisse ta rigueur.
Cette petite scolie fut chantée avec un goilt el une expression ravissante. f|iio'(]i!e la voix partit avoir le timbre un peu ai!;u de l'en ance. Je crus reronnaiire relie de Télesille; je soTlis loul douceinent pour la .surprendre : mais elle m'entendit et s'éfliappa rapidement.
Je revins à I.aslliénie , qui me dit en .souriant: "C'e.st une nymphe fugitive, mais nous la fixerons: laissons érlore .son âme : dans quelque temps re jeune arbrisseau sera l'honneur d'un beau jai-din. Sa chajison est un fruit de sa Minerve; je n'y snis (|lic pour quelques corrections.
• Venons mainleuaiit à la ri?))onse que je vous dois relativement à imlre mariage; j'y ai réfléchi beaucoup; mou l'trur, je l'avouerai, a plaid' votre cause: il m'offrait nu tableau séduisant dans le bonheur de deux époux en- "baiués par lauiour, le devoir , la confiance et les nicmes iniéréLs de fortune. J'ai combattu, j'ai cl? a(;ilfe; mais enfin la laLon a été victorieuse. Le maria e ne convient ni à mon earacicre, ni à ma situation, ni à mes habiludf.«. J'ai iait venir mon pcie pour soigner sa vieillesse : j'acquitte la dette la plus sacrée. Ma sœur oerupe une partie de mon temps : c'est une jeune plante que je cultive avec .<oin cl délires. Voici mon reijime : été et hiver, je me lèse avec le soleil; cinq on six heures de .sommeil me suffisent. Je passe une heure ou deux dans les occiipalious littéraires. Je donne ensuite quelques momcns aux Soins de mon ména;;e : ces détails, qui paraissent si fa.5lidieux à la plupart des gens de lettres, sont plus aisé.f qu'où ne pense, i uand l'o-dre el établi et la machine montée. Ce n'est que l'indolence on la aiblesse d'esprit qui font néj;li,icr les affaires, el rendent pénibles des soins qu'une téie bien organisée résout et termine ai ileraent. ^énophon lui-même a écrit sur l'cconninie domestique. Après ce travail , je vais embrasser mon perc; ensuite je me promené avec Télesille dans le jardin ; une allée écartée est notre lycée. Là, nous étudions, nous discutons : je lui ais ré;iler des vers pour orner et former sa Hiémoiie, pour épurer .«a p;oiion(iation. Vi\ cadran horizontal, dont la connaissauee i:OHs\ient de F.abylone rè;;lelelempsde nos lerons: ensuite nous allons rejoindre mon père; nous pienons le lepas du malin : des fruits, du laitaj'ïe, du miel sont nos seuls aliinens jusqu'au soir , où , selon rusa;;e des At héniens réglés , nous laisotis notre meilleur repas. Le déjeuner fini amené l'instant de la récréation, mais d'une réeréation saine el utile, ^ons vi.siton.s notre volière, nos poulets; nous appelon.s ces jeunes essaims qui, conduits par leurs mères, accourent pour rerevoir notre tribut alimentaire. Nous arrosou.s nos neur.s; parfois la serpette à la main, nous émoudons nos arbres, nous en plantons. Le jardinier nous dirige, nous instruit dans nii art si utile, si agr.ablc, el que la plupart des hommes osent ignorer. Après ces riélassemens, je rentre
dans mon cabinet, nu bien, suivie d'un seul esclave, empo.'tant un livre et mes tablettes, je m'égare au loin dans la campa.'jnc. .A n.on retour, c'est l'heure de notre grand repas: je trouve chez moi des ainis, des hommes aimables, ou quelques philosophes qui m'attendent, et je finis avec eux une journée rapide et lorlunée.
« La sagesse n'est aimable et solide que par cet heureux mélange de plaisirs, de travaux, et des devoirs qu'elle .s'impose. Je ne m'assujettis point à re système de vie par une loi inflexible, ce .serait traîner une chaîne, il faut un peu de variété ; les esprits si méthodiques sont étioils el minnlieux; mais je rentre dans ma route toujours avec plaisir. Vous voyez que ma vie est au.ssi douce qu'on peut raisoiinablenient l'attendre sur celle terre orageuse. Je jouis de la santé, d'une fortune médiocre et su fisante, des plaisirs du cn'ur et de l'esprit. Je me prépare à quitter tout cela ; mais chaque jour que je respire encore, je le reçois comme un bien'ait des dieux. .Si je me soumettais au joug du maria;ie,il faudrait briser mes habitudes, m'irDpo.ser de nouveaux devoirs. — Pourquoi ? ne sei iezlous pas toujours maîtresse absolue dans votre empire? — Non, je sais trop que les de.spoies ne se tout point aimer. L'époux le plus lonnéle, le plus complaisant, a .ses goùi.s, ses habitudes; il ne peut les plier, les combattre rontinuellemenl sans éprouver parfois des niomens d'humeur, qui finissent par relioidir l'ilme el aigrir le caractère. De mon coté, plus il ferait pour moi , plus je lui flevrais d'égards et de condescendance : mon devoir, la raison me commanderaient des saci ifices. H en est du mariage comme de la prétendue liberté civile. Un jour quelques Athéniens se vantaient devant moi de la liberté républiî a ne dont ils jouissaient ; je leur dis : » Vous vous croyez libi es dans l'enceinte de vos murs par les lois de l'état, el vous êtes esclaves par celles de la société : des charges it briguer et à remplir, des hommes à ménager, la faveur du peuple à capter, des noirceurs à prévoir et à éviter ; des devoirs de bienséance plus rij;oureux que ceux de la nature; une gène coniinuelle dans l'habillement, dans la démarche , dans les paroles , dans les a' lions. » Tel esl l'hymen ; il exige une rériprorilé d'égards et de soins qui entravent la liberté. Ainsi , pour me résumer, mon parti esl pris : je renonce à un engagement dont la perspective, en .sédui.ant mon cœur, n'a pu séduire ma rai ou. La plupart des hommes sont malheureux parce qu'ils ne savent pas s'appropi ier la partie du bonheur qui leur convient; ils ne consultent que les idées vulgaires, et non leur caractèie et leur cunir. Ibinbien d'hommes auraient été plus heureux sous une chaumière que sous des lambris dorés ! Cependant , comme vous m'éles cher, que je sens (pie voire amitié, voire société répandent le iour le plus doux sur mon existence, j'ai médite un projet dont la r.'ussile me comblera de joie. V.a sieur Télesille a de l'esprit , de l'aptitude à l'instruction; vous connaissez ses talens pour la musique; je vous ai entendu louer sa figure; son âme esl naïve, douce et sensible ; enfin je crois pouvoir lui appliquer ce vers henleiix de l'un de nos portes :
L( s fruits siirpa.sseront la promesse des lirais.
«Voyez .si la .su'ur de votre amie, avec ces qualités, peut mériter une pla:c dans votre coHn-. » La fin de .«ou diicours me préo-ciipait à tel point, que je révais profondément. « lih bien ! quelle est voire réponse ? — \'ous m'avez demandé un jour pour répondre îi ma proposi-
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lion, je vous demande un mois pour réfléchii- sur la vôtre. — Le terme est trop Ion,"} , je vous accortSe \ ir,{^tquatre heures : songez que c'est ma sœur, l'amie la plus tendre, une autre moi -même que je vous offre ici ; que cet hymen resserre plus foriemeui la rlou'e élreinle de notre ainlliê; que \os jours, connne deux sources réunies, couleront confondus enseni hic. Noiigez que, si vous me refusez , ncms ne pouvons plus hahiier le même toit , nous repo.ser dans la même solitude; et quelle di férence pour deux âmes seii.sihlesde voir naître et finir le jour à côté l'un de l'autre, de ,se rencoiUrcr sans cesse, de se quitter sans jamais s'cloifîner, d'être, dans l'absence même, toujours prcsens l'un à l'autre! au lieu que l'amitié a beau nous rapprocher, unir nos cceurs, s?parcs par le logement, encore plus par les lois de la décence, nous ne pourrons nous voir que par momens, — ,1e le sens ; quel bonheur de confondre mes joins avec les vôtres , de respirer le même air, pour ainsi dire la même vie : mais aussi quel sacrifice vous exigez ! ~ Aucun , du moins de ceux du coeur. Vous vous attachez à moi par deux tiires précieux; vous devenez mon frcre et mon ami ; moins gênée dans l'expression de mon amitié , je pourrai ni'abandonner à tome ma sensibililé. » Je gardai le silence, pénétré de regret et de tendresse. Alors Lasthenie se leva en disant ; «Je vois qu'il aul vous donner le temps de la réflexion : à demain, je viendrai recevoir votre réponse ici , sous ce même berceau ; songez ce|iendant que les hounnes doivent souvent, comme un lauieau flottant, se laisser aller au tilde l'eau, et que trop de réflexion produit l'incertitude et les soucis. » Elle me quitta après ces mots ; j'allai me promener et rêver dans nue allée de platanes, agité couune la feuille détachée que se disputent les vents. Je rencontrai Télésille aussi troublée que moi , mais par une cause bien différente; elle courait après son petit chien qu'elle avait perdu. Klle me confia sa douleur, et me pria de l'aider à le chercher. • AoUnUiers, lui dis-je; mais si je le trouve, quelle sera ma récompense ? — .le vous feiai donner un bai.ver par ma sœur. — Et ne me donnerez-vous rien de vous? — Non, ma monnaie n'a pas la tnéme valeur.» CependanI je me mis à la poursuile du chien , et je rencontrai Easihênie qui l'avait trouvé. Nous appeUlmes Télésille: et lorsqu'elle paru, je fis part à Lasthénie de notre traité. — Je ne paie pas, me dit-elle, les dettes des autres, et ma S(eur doit s'acquitter file-même. — Vous le voulez? dit la jeune per.onne. Je vous préviens qu'Anlénor n'aura pas le même plaisir : il disait l'antre jour qu'il n'aimaii pas le vin nouveau. — Oh! dis-je en l'embrassant , il y a vin et vin. » Cette scène gaie et charmante calma mon agilalion, (t mon âme se reposa un moment sur des idées plus douces et plus riantes. Nous allâmes souper. Lasthénie fit rép 1er pendant le repas , à Téléille, la scolie du berceau. Sa voix et les paroles furent applaudies, et l'on vanla le bouhein- de celui qui la réconcilierait avec lamour. Lasthruie m'annonça par un regard que ce serait moi.
Enfin arriva ce lendemain où je devais donner une réponse décisive. Je me rendis an berceau on Lasthénie m'attendait : elle me dit dés que je fus entré :«!Suis-je votre sœur, ou une simple amie ? — Vous me |)re.ssez vivement ; je n ai pas dormi cette nuit. Renomer a La.sthénie qui depuis trois ans est ma pensée unique, la seule affeclimi de mon àuic, c'est un ef.ort qui la décinre! D'ailleurs, in'a.'ïsurez-vons des senlimens de Télésille?
voit-elle vos projets avec le même intérct que vous? — Depuis quelque temps je la prépare à cet hymen. J'ai semé dans son cœur le premier .sentiment de tendresse ; je l'ai cultivé et développé. Hier je lui demandai si elle vous épouserait volomiers. «Oui, me répondil-eile, car je vois qu'il aime mon chien. » Dans ce moment Télésille entra ; je fus déconcerté. Lasthénie s'en aperçut , et sourit : Télésille , croyant sa présence importune, eut l'air très embarrassé. Sa sœur lui dit : « Nous parlions de vous el de votre noce future. « A ces mots mi beau coloris de rose rougit le front de cette aimable enfant, .l'ajoutai ; «Oui , l'Amour lui-même, malgré votre prière, veut voTis donner un ép<iux. \ qui doit-il ressembler pour mériter le bonheur de vous plaire? — A celui qui m'atteindra à la course » ¥j soudain elle se mit à courir. Je la suivis et l'atteignis bien vite. Je la ramenai sous le berceau. Las- Ihénie me dit alors ; « Puis- je embrasser mon frère?- Et, sans attendre ma réponse, elle me sauta au cou. Ce baiser décida ma destinée : je lui demandai cependant quelque temps pour effacer des impressions trop vives el me pénétrer de l'amour que méritait l'aimable Télésille. «Je vous donne un an, me dit Lasthénie, d autant que l'hymen est un Iruit encore trop précoce poni' elle. Pendant ce temps , vous irez marier votre ami Phanor avec la charmante Atliénais. » Ain,-,i je me trouvai engagé dans les liens du mariage avec la sœur de mon amie.
.le demeurai encore deux mois au selu de cette charmanie famille, traité, care.ssé comme l'enfant de la maison. Télésille, toujours pleine de candeur et de naïveté, mais plus timide, plus ré.servée dans ses expressions, m'attachait à elle de plus en plus. Jepreuais pour Lasthénie des scntimens que l'admiialion, l'estime épuraient tous les jours; je m'élonnais même de mes premiers désirs, el surtout d avoir pu triompher un moment d'une venu si solide et si pure. Peut-être cette unlrpie faiblesse, oloiit elle s'est si bien relevée, loin de ternir sa gloire, ajoulc à son éclat. Au surplus, si c'est une faute aux yeux du sévère sloicien, par combien de vertus ne l'a-t-elle pas rachetée! Pour mieux faiie connaiire son Ame. je citerai, parmi nombre de traits de bien 'aisance, de générosité et de courage qui honorent sa v ie, les trois suivans, qui.se passèrent .sous mes veux.
lin paysan qui possédait un petit champ voisin de sa mai.son de campagne vint la prier de l'acheler. Ce peiit coin dé terre lui convenait ; cependant elle lui demanda pourquoi il voulait s'en dé aire. ■ C'esl avec bien du regret, dit-il; mais j'y suis forcé, j'ai des créanciers impitoyables qui me poursuivent. — Combien devez -vous? — Beaucoup ; deux laléns. — Je vais vous les donner, et. vous garderez votre chanq) : un jour, si vous devenez plus riche, vous me les rendrez. • Voici une anecdote qui annonce autant d'intrépidité que de grandeur d'âme.
Le philo.sophe Anaxagore. surnommé l'L^prit, fut arrusé par ses ennemis d'impiélé et d'athéisme, quoiqu'il eiit reconnu le premier une inlelligence suprême qui avait débrouillé le chaos : il y eul ordre de l'arrêter. Anaxagore en fut instruit : il sortit d'Alhencs, dégui.sé, et vint se réfugier â la campagne de Lasthénie. qui le cacha, le garda plusieurs jours et le fit évader.
Des delaieur.ï, informés de cette mfrartion à la loi, la dénoncèrent aux magistrals; elle fut maiidfe pour rendris rom|)!e de sa conduite. La loi prononçait la mort contre ce djiit. Le Irou'nlc, la terreur, le désespoir agitèrent (onic la maison: je voyais ses c.îclaves, rc? do-nestiqucs ,
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VOYAGES DAMEiNOR.
gémir, verseï' des larnics. ciiilirassev ,'es î;eiioiix; son péie. sa sii'iir, lous jes amis, el moi. conslei'né.s. aiiéaiilis, l'environiiioiis, la pres.-ions dans nos bras, hlle élcil loiuhée cie res vi's leMioi;;na(;es d'inlérél el d'atlacheinenl ; mais elle nous lonsniail , nons rassurait an'ani par sa douce sér.-nilé que par ses discours, "J'ai fail mou devoir, nous disail-elle, je crois n'avoir rien à craindre, " El puis elle ajoula tout bas : ■ Un virre de ci.juC est sitôt avalé!» Nous ra"!Oiiipa,';nàmes devant le tribunal. Un desju'jes lui demanda, d'un visa.'jc austère, s'il était \rai quelle eilt o.sé donner un asile à Ana\ap,ore, à un proscrit. «Oui, ropoiidit-elle avec le calme de rinnoieiice et la sécurité du coui ajje ; mais ce n'est pas le criminel d'état que j'ai rei u chez, moi, c'est un .'^a,;e, mon ])ro!erleur, mon a;iii, 11 m'a rendu service, il m'a .'ecoui ne dans nies revers; il était mallieujeux, condamné ."i la mon. je lui sauvai la vie en exposant la mienne ; pouvais-je m'y refuser sans la plus noire inj;ralilnde? Si j'otfense la loi, mon sanf, lavera cette Iranfsre'-sion: mais si je blesse les lois de l'amitié el de la reconnai.ssan(e, la perle de ma vie ne pourrait efiarer ma honle. » Cette réponse excita l'admiralion générale, et les ju;ies, loin de lui infliger aucune peine, la renvoyèrent avec des élojes.
Cléon, fils d'un corroyeui', qui, par ,*on audace et .ses inlri,;ues, avait acquis une très ;;rande auloiilé sur le peuple, sollicitait, quoique Ires mauvais fjuerrier, le commandement des arméis. Il vint piicr Lasihénie de l'appuyer de .«on ciédil auprès de qneUines personna.'jes imp(ir;ans avec qui elle était liée, l.astiienic, convaincue de son incapacité, le refusa en lui disant qu'elle ne connais.'-ait pas ses talens militaires, Cleon fut très piqué du refus el de la réponse. I.or.squ'on représenta à Lasihénie que (léon ne lui pardonneiail pas celle offense, elle répondit ; "J'ain.e mieux me brouiller avec lui qu'avec moi. •
Je vis avant mon départ célébrer une fête fameuse dans l'Allique, insiliuée par Thesre, à son retour de Crele, en l'hoiuiein- de M nerve el de Bac( hus. Des jeunes •jens, lenani à la main des sarmens de vijine char ;és de raisins, .se dispulerent le prix de la coui.se : ils parcoui'nrenl l'intervalle qui se Irouve du temple de Barc hus jusqu'à celui de Minei-e. On les prend dans les premicres familles; il faui que leurs pères el mères soient encore vivans. Un chuur, à la télé duquel élaienl deux jeunes fiens velus de robes de femmes, el tenani de. pampres à la main, les suivaiein en cl.anlanl des hynnies; des matrones choisies dans les mai ous ojiulenles leur pré.senlaienl dif érensmets. Vn hraul poilail un caducée couronné. Pendant les libaiions , les a-sislaus s'éci iaient : Elcloii ion , ivn! On donna au vainqueiu' une fiole où l'on avait mêlé du vin. du miel, du roulage, de la farine, et un peu d'huile. Cette fêle se célèbre en automne.
Cependant les six mois de délai fixés par,\risiide allaient exp'rer. Phaiior me près ail Mvrmcmenl par ses lellres de hâler mon dépari. Il me lallnl quiller celle rianle demeui e , ou mes jours s'éioiilaicnt si dourcment , où , après un sommeil pai.ible, mes premicres pensées étaient des joùi%sauces, mes premiers senlimens des émolions douces; où le soir, en fermant la paupière, je rêvais au bonheur (lu lendemain.