AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR
Quoi! encore iio voyage en Espagne! va s'écriei' un ceuseur malin ou plaisant ; il nous en vient de tous colés, on ne sait auxquels entendre ! — Eh ! messieurs, pourquoi ces clameurs? BIAmez-vous dans un feslin l'abondance des meli? Au contraire, ils réjouissenl vos yeux , réveillent votre appétit, et vous choisissez ceux qui flattent votre goût Pline l'ancien a dit que l'on peut toujours retirer quelque profit du plus mauvais ouvra;;e '. D'ailleurs, les auteurs des voyages différent beaucoup entre eux: comme les historiens, ils écrivent a'ec leurs passions, leurs préjugés de religion , d^lat et de pairie : le comte de Boulainvilliers prétendait que les jrsuiles ne pouvaient écrire l'histoire: les calvinistes jamais ne parleront avec impartialité de Léon X et de Calvin : un préire romain a fait un Dieu du pape Alexandre VI, témoin ce distique:
Capsare magna fuit , nunc lioma est maxima : Sextus Rcgnal Alexandcr; illc Vir, is.c Ueus ».
Déplus, les motifs des voyaaeurs dans leurs courses sont bien loin d'être les mêmes: les uns voyagent pour compulser de vieux manuscrits, visiter des bibliothèques; d'autres vont admirer des tableaux, des staluas, d'anciens monumcns, sextasieni à la vue d'un vase antique, d'une colonne debout , d'un chapileau biisé; celui-ci étudie la géologie, la statistique, le commerce d'un pays; le peintre, l'amateur cherchent des sites pittoresques el romantiques ; d'autres, enfin , courent la poste pour voir des villes, des rues, des édifices , avoir des bonnes ton unes , et changer déplace: heureusement ces derniers n'écrivent pas. Les philosophes, les .sages de la (jlrece alléreni jadis en Egypte, dans les Indes, pour observer les mœurs , les usages, enlever les fruits de la science, et les importer dans leur patrie , comme depuis on a importé les cerises , les vers à soie et les oranges.
Des lecteurs sceptiques et moroses , peut-être même des femmes d'esprit, trouveront à ce voyage une couleur romanesque , iront jusqu'à douter de l'existence du chevalier de Saint-Gervais. Fh quoi! des savans, des saints même, ont cru à celle du phénix, à sa résurrection, à sa longévité de cinq cents ans-; et vous, mesdames, dont la sensibilité exquise, l'imagination active, féconde, ardente, changent le sentiment en conviction, les illusions en réalités, vous ne pourriez croire que ce preux chevalier, qui n'est pas un phénix, ail existé comme Achille , Heclor , comme feu INicomède! Il est si doux de croire, l'âme se repose si mollement sur l'oreiller de la
■ Nullnm esse librum tara malum, ut non ex aliquâ parle prodesset.
••Rome, iadis granjc sous César, est aujourd'hui plus grande encore; Alevandic VI rfgne : César n'était qu'un homme, Alcxiindie est un Dicu.«
•Tacite. Rotin, Lactence, saint Clément , saint Ainhroise, .«Snt Cyrille cl saint (irégoir? rtcNaziaaa' croyaienl au phé- Bomèn« du Phénix.
confiance , que je ne puis pardonner à Bayle et à Montaigne leur fatigant scepticisme; cependant, comme l'a dit le pape Benoit XIV ; « Si Dieu souffre les incrédules , nous dei'ons les suppor er.'
Il paraît que dans son voyage le chevalier de Sainl- Gervais , mililaire peu instruit , peu connaisseur dans les arts libéraux , s'est particulièrement attaché à peindre les miturs, les superstitions, les coutumes des provinces ou royaumes qu'il a parcourus, et à recueillir les anecdotes qui développent le caractère, le génie, les habitudes et les préjugés de la nation espagnole. Peut-être on pourra l'accuser de trop de liberté dans ses opinions, dans ses criliques ; mais il était protestant , et il élait choqué des abus de la superstilion , de tant de miracles des Ma loues d'Espagne, de qui l'on pourrait dire ce que disait le jésuite Berruyer des miracles de Dieu : J l'air aisé dont il les faisait , on voyait bien qu'ils coulaient (le source: et ajouter comme ce bon père: Le mal allait toujours en croissant , à la honte du seigneur Dieu. Saint Bernard, dans une lettre adressée aux chanoines de Lvon , leur dit : Toutes ces pratiques superstitieuses ne sérient qu'à rendre la religion ridicule. Saint Paul a dit; la vérité n'a pas besoin de mensonges. Godcau , évêque de Vence, s'écrie qu'on doit Wcher les foudres de l'église contre ceux qui sont assez détestables pour inventer des miracles, établir de leur projjre autorité des dévotions nouvelles.
On croirj peut-êlre que les sermons des prédicateurs espagnols, cilés par M deSaint-Gervais, sont inventés, exagères, ou traduits malignement ; mais veuillez vous rappeler les sermons des quatorzième et quinzième siècles, prêches par les Menot, les Maillard, les Raullin et les Barlette: ce dernier surtout, né près de Naples, nicrile noire attention ; il présente des tableaux dignes tout au plus d'une comédie-parade , faitdepelils contes dont maint auleur a profilé '. Dans nu .«ermon de la troisième semaine du carême, il dit que la .Samaritaine reconnut Jésus-Christ à son habit , à sa barbe, et à sa circoncision. Voici une de ses maximes: Trois cho.ses détruisent le inonde ; les médecins, les gens de loi , et les religieux : il dit ailleurs; liJettez quatre femmes d'un côté , et dix hommes de l'autre; les quatre femmes feront plus de bruit par leur partage que les dix hommes ensemble.
Il raiporle dans un autre sermon, qu'il s'éleva dans le ciel une dispute pour savoir qui irait annoncer à Marie la résurrection de son fils. ' C'est moi . disait Adam , que regarde le message; j'ai été la cause du mal , je dois être choisi pour annoncer le remède, ^ou pas, s'il vous plait, répond Jésus-Chr si ; vous aimez trop les figues , et vous pourriez vous amuser en chemin. Abel se présenta après lui. Non vraiment , s'écria leSeigni ur, si vous alliez leDcontrer
Cain, il vous Noé sollicita l'ambassade. — Vous bu\ez
volontiers, et cela irait mal. Après lui saint Jeau-Bapliste
' La Fontaine a trouvé dans le.'î sermons de ce moine Bar- Iclte, la fable des Animaux malades de ta peste ^ e' celle de l'Ane, du IHeiinieret son Fils.
se proposa. — Non, vohs aviv des vêtements faits de poils, et cela ne nous ferait pas honneur. Le bon larron se mit sur les rangs. — Non, vous avez les cuisses lir sées. ■ Enfin un ange fut député, et commença par entonner leRegina cceli lœtare.
Une inculpation très grave, dont M. de Saint-Gervais aura de la peine à se justifier, c'est de s'être un peu aidé, dans son Voyage , des écrivains qui l'ont précédé , sans les nommer au bas de ses pages : mais la personne respectable de qui je liens le manuscrit, m'a assuré que l'intention du chevalier était de les citer avec leurs noms et prénoms, à sa troisième édition, s'il en obtient les honneurs.
Je finis. Le père temporel des capucins ' a dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens que l'on aime: si cet ouvrage est marqué du sceau de l'approbatioiu des athénées de France, si les belles dames me lisent avec autant de plaisir et d'ardeur qu'elles lisent un roman nouveau et sentimental ,
Sublimi feriam sidéra verlice *.
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Personne n'est exempt, dit Montaigne, de dire des fadaises: pourquoi n'en dirais-je pas comme un autre? On aime à parler de soi ; et ceux qui censurent le plus amèrement les écrivains à ce sujet, privés du talent d'écrire , occupent sans cesse les sociétés de leurs principe.s, de leurs actions, de leurs défauts même: car, les aiouer, c'est toujours parler de soi. Sénèque mourant d'sait J ses amis, je vous laisse une image de ma vie et de mes mœurs. J-.J. Rou.sseau ne s'est pas énoncé si explicitement ; mais c'était le but de ses Mémoires. Montaigne .s'entretient volontiers de Ini-méme avec ses lecteurs, el dit: • Si je me semblais bou et sage toul-à-fait, je l'entonnerais à pleine tête. • Mais la différence qu'il y a entre lui et Rousseau, c'est que ce dernier parle de lui par orgueil, et l'autre par bonhomie.
Et moi aussi j'ai fait un livre : d'abord pour remplir mes loisirs, ensuite pour m'orcuper de moi. Si j'avance que je ne songeais pas à me laiie imprimer, Duilosme dira que je me trompe moi-même. Ouoi qu'il en soit, je vais conter ce que j'ai vu , ou cru voir, dans la plus belle contrée de l'Hespérie, et les petit,s acridens de mon voyage; hem eux si je puis, en amusant mon leclem-, lui apprendre quelque chose, et mériter un sourire de la beauté.
.Avant d'entrer en Es|)a;;ne, je crois devoir une légère notice sur moi et sur ma famille; je dois faire connaître le motif de mon voyage ; on s'intéres,se bien plus à un visage connu, qu'à celui que l'on voit poui' la première fois.
Je suis né dans le Vivarais, le 1''' octobre 1739, d'une famille noble, qui conserve de père en fils le portrait de l'un de nos aïeux, capitaine au service d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, auquel il fit cette belle réponse. Ce roi, faible et indécis, séduit par les caresses de la tour, et
' Voltaire.
" Ma lèlc triomphaute ira frapper Ie$ cieux.
effrayé de ses menaces, congédia son armée, en lui disant : « Il faut que j'obéisse ; mais j'obtiendrai votre pardon. — Allez et demandez pardon pour vous-même , lui dit mon trisaïeul ; notre pardon est au bout de nos é ées. ■ Cette réponse est écrite au bas de son portrait, qui est dans la salle ù manger, vis-à-vis de celui de ma grand'mére, nièce deDuplessis Mornay, le pape des protestans. Dès ma nais,sance, je fus nommé le chevalier de Saint-Gervais; c'était le nom de.s cadets de ma maison, comme les cadets de l'aiicienne maison de France s'appelaient d'Artois ou d'Anjou. A la sollicitation de ma famille, je tais le nom de mes pères ; elle prétend que ce nom ne doit briller que sur le« registres de la guerre on dans l'histoire. Malgré la mort de mou frère aiiié, j'ai toujours gardé le nom de Saint-Gervais. Ce frère, mort à l'âge de quatorze ans, serait devenu un philosophe dans le goût de Catou ou de Nicole ; car il ne riait jamais, dédaignait les jeux de l'enfance, lisait continuellement les sermons de Calvin, les auvres d'Abbadie, qu'il préférait aux élégies de TibuUe et aux épilres d'Horace.
De père en fils nous sommes enfans du calvinisme. Ma famille avait encore sur le cœur les dragonnades de Louis XIV, à qui Dieu fasse paix : mais je voudrais voir en enfer, pour quelques cents ans, le farouche Le Tellier, tyrau ambitieux, qui conseilla l'édit de la révocation, et le signa avec tant de joie. Je ne serais pas fâché aussi que l'ardent Bossuet reçût une correction fraternelle pour avoir appelé Le Tellier un grand homme, un vrai modèle de piété et de vertu. Ah! monseigneur Bénigne, vous meniez dans la chaire de vérité ! vous louez un hypocrite, un ambitieux, et vous persécutez, opprimez le tendre et vertueux Fénelon!... Et vous commentez l'Apocalypse! Celte révolution a fait des martyrs dans ma famille; mais Rome ne les a pas couronnés de l'auréole des saints.
Mon père, après avoir fait toutes les campagnes de la guerre de 1740, abdiqua sa lieutenance-rolonelle, et vint dans sa terre cultiver ses laitues à l'instar de Dioi lélien et de Caudide; il se 'retira avec une modique pension, un rhumatisme et le seul bras qui lui restait. Il refusa conslaminent la croix de Saint - Louis qu'on lui offrit en l'exemptant du sermeiil de catholicité. La duchesse de..., femme du ministre de la guerre, chez lequel il dînait , lui dit : «J'espère que vous ne refuserez pas la croix de Saint- Louis de ma main, et que vous voudrez bien me donner l'accolade. — J'accepterais la croix, madame, avec la plus vive reconnaissance, si je pouvais mettre au bas que j'ai l'honneur de la tenir de votre main ; mais, comme on l'ignorerait, je serais accusé par les protestans d'avoir trahi ma religion.
Mon père me donna, à l'âge de sept ans, pour précepteur un abbé de Dijon, qui m'apprenait le latin qu'il savait uu peu, et les mathématiques qu'il ignorait entièremenl. Mais ce Mentor tonsuré s'étant avisé de donner des leçons d'histoire naturelle à la femme de chambre de ma meie, fut banni des élats de mon père comme autrefois Ovide avait été exilé de Rome, [lour avoir trop aimé la fille d'Auguste '.
A l'âge de dix ans, mon père m'envoya finir mes études à Toulouse, chez les pères jésuites. Je fis de tels progrès, qu'à la fin de mon troisième lustre, je remportai les trois
' La cause de cet exil est encore un prob'ème historique : on ne sait pas si Ovide fut exilé pour avoir su plaire à Julie , ou pour avoir trouvé cet empereur flagrante delicto aysc m fille-
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prix de poésie, d'amplifiralion et de version. Mon régent fut si étonné de la cumiilation de mes Iriomphes, qu'il promit en moi un suae«eur à Racine et i Voltaire ; ainsi Sylla découvrit dans le jeune César le germe d un grand homme, mais le jésuite n'a pas si bien deviné. Dans la séance publique où je fus couronné, le capitoul meinbrassa, les dames louèrent à l'envi la précocité de mes lalens, surtout les charmes de ma figure. Je ne sais ce q ii chatouilla le plus mon amour-propie, ou l'éloge de mon esprit, ou celui de mon visage ; cependant ma triple couronne me donna une idée foit avantageuse de mon mérite nai.ssant; une croix, un prix, peu de chose lourne la tête d'un enfant, ainsi que celle de la plupajt des hommes ; mais mon enivrement n'a pas duré long-lemps; ayant lu, trois ou quatre ans après, la P'icdic de Racine et la Henriadc de Voltaire, je fis comme les limaçons, je repliai mes cornes et rentrai dans niaco|uillc.
Ma rhétorique finie, mou père me mit en iiension chez un maitre de mathémaliques. Du l'arnasse au temple de l'Amour il n'y a qu'un pas : je vis dans un bal une demoiselle de mon âge, belle connue Vénus, comme Psyché, ou comme Flore ; je ne savais précisément à la quelle de ces trois déesses elle ressemblait, car dans mes vers elle était tantôt l'une, tantôt l'autre, suivant le besoin de la rime, ou la manière dont j'étais inspiré. Or, celte jeune beauté alluma dans mon cœur les premières étincelles du feu d'amour; mais quel feu! quelle ivresse 1 quelle enchantement ! Je passais la moitié du jour dans la rue, pour la voir quelques instans à sa fenêtre; et, (|uand elle l'ouvrait, c'était l'Aurore ouvrant les portes du ciel. Je la suivais de loin à la promenade; les dimanches, le.s jours de fêle, j'entendais , le plus près d'elle qu'il m'était possible , grand'messe, vêpres et sermons.
Je ne lui parlais pas , mais J'étais auprès d'elle.
Les longues heures de ces cérémunies se changeaient en minutes. Je n'étais plus dans une égli.se sombre et enfumée , mais au troisième ciel , comme sa nt l'aul dans ses extases. Cette belle Adélaïde ne marchait que sous les ailes de sa mère. Au défaut de la parole, mes yeux lui révélaient les secrets démon âme. Dans mes ravissemens, je ne voyais plus rien sur la terre digne de mon affection. La gloire, la fortune, le bonheur, tout était auprès d'Adélaide. Sans elle, tout était vanité et néant ; un amant de seize ans est un grand philosophe. Comme Diogène, il vivrait déracines et dans un tonneau , près decequ'il aime. Enfin, la tête égarée , le cit'ur enflammé, j'écrivis à mon père pour lui demander la main de mademoiselle Adélaïde, lui protestant que ma félicité, mon existence, étaient attachées à ce mariage , que d'ailleurs, mademoiselle Adélaïde D , fille d'un conseiller au parlement ,
joignait à la figure la plus séduisanle, le caractère le plus heureux, l'esprit le p'.us aimable cl foules les verlus de son sexe. Je ne doutais pas que ce portrait si brillant et si vrai n'enchanlâl et ne décidât mon père. Grands dieux, avec quelle impatience j'attendis sa réponse! La voii i ; «Je viens, mon fils, de vous obtenir une lieutenance
dans le régiment de oii j'ai servi Irenle-ciuq ans.
Allez épouser la Gloire : elle vous sera fidèle si vous la servez fidèlement , ce dont je ne doute pas. Faites vos adieux à mademoiselle Adélaïde, et promettez-lui de venir l'épouser dans dix ans , si elle consent ù vous attendre. Partez, lettre reçue; venez me trouver. Je vous embrasse. »
Quelle lettre! quel coup de foudre! que de larmes je versai en accusant le sort et la tyrannie des parens ! Je ne pouvais me résoudre à ce départ. M'éloigner d'Adélaïde , c'était me séparer de mon âme ; mais mon professeur, qui avait reçu des ordres de mon père , m'arrêta une place dans une voilure , et m'annonça que je partirais le surlendemain pour le (hâleau ou la genliihommiere paternelle. Je lui demandai huit jours de délai; mais l'ànic d'un géomètre est peut-être aussi insensible aux soupirs de l'amour qu'aux chants de Linus et d'Orphée. Celui-ci n'eut pitié ni de mes pleurs ni de la p us belle passion du monde. Pour comble d'infortune , ma chère Adélaïde était à la campagne, je ne pouvais lui faire mes adieux ; mais l'amour, comme les torrens . renverse tous les obstacles. Déguisé en paysan , je pars de grand matin ; je fais cintj lieues d'un pas rapide ; je rode autour du château ,je trouve la porte dujardin ouverte, j'entre; malheureusement deux cerbères jettent, à mon aspect, des hurlemens épouvantables ; je voulais les assommer, mais il ne se laissaient pas approcher. Enfin, lassé de leurs aboicmens, craignant d'être surpris, j'adresse un dernier regard au plus beau , au plus fortuné des châteaux, et je m'enfuis .sans avoir vu l'astre qui l'éclairait. J'arrivai à la ville accablé de fatigue, de faim et de douleur, triste dénouement d'une passion si tendre.
Je partis de Toulouse le cœur navré, les yeux remplis de larmes. Je cherchai quelque consolation dans le sein des muses; je composai une é égie touchante. Je l'ai oubliée , ainsi que mon amour ; tout finit.
Arrivé chez mon père, il me dit, sans me parler de mon projet d'hymen : ■ Votre régeni m'a mandé qu'il « était content de vous; que vous étiez un petit cicéronien,
• c'est i-on expression ; que vous avez fait des progrès con- « sidérables dans vos éludes. J'en suis bien aise , cela sert « toujours ; mais la plus belle science de l'homme est celle «de ses devoirs; celle d'un gentilhomme est l'art de la "guerre, et la valeur est une de .ses verlus. Heureusement « pour vous la guerre s'allume; nous allons mettre le roi ■ de Prusse à la rai.son. Dans trois jours vous aurez votre
• uniforme, un bon cheval, six chemises neuves, et vingt-
• cinq louis dans votre bourse. Vous partirez mardi pro- «chain pour Strasbourg oiï se trome le régiment; un
• sergent qui va le rejoindre vous accompagnera. >
Ce mardi mémorable , à quatre heures du matin , toute la maison était sur pied; ma mère m'embrassa en versant un torrent de larmes, et me glissant deux louis d'or dans la main. Mon père me mena dans son cabinet où était un vieux portrait d'Henri 1\', sous lequel il y avait : iiè à Pau, le 1.3 décembre 1554, assassine /e 14 Hi«( 1610. Et plus bas celle inscriplion :
fiex lugendiis oibi , imllis flebUior quant nobis '.
"Vous voyez, me dit mon père, ce grand homme, le modèle des rois et des guerriers. Dans les combats , rappelez-vous sa vaillance et celle de vos ancêtres , dont l'un fut tué auprès de lui à la bataille de Contras. Vous êtes environné de leur gloire; failes-vous tuer, s'il le faut, pour conserver l'honneur de la famille. • Ensuite, en m'embrassanl , il ajouta : • Parlez sous la garde de Dieu. — Et de mon êpce. lui répondis-je fièrement en mettant ma main sur la garde. «Ce beau mouvement fit briller sur son visage les rayons de la joie.
> Roi que doit pleurer le moude , cl nous encore pliu.
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Bienlôt la campaGne s'ouvrit, et je fis loules celles de la nierre de sept ans , sous Richelieu . Broslio , Soul.ise et le prince de Clermont. Je fus blessé d'un couo de sab e à la joue à la bataille de Crevelt, perdue en 1758 par le prince de Clermont. Le duc de Gisors était accouru à franc élrier de Taris, pour s'y faire tuer à la léte des caraliiniers. Il fut regretté de toute laraiée et de tout Paris. Four moi je combattis comme un Aihllle , mais je ne trouvai pas un Ilomere pour célébrer mes exploits et ma gloire. Pas un journal ne parla de ma blessure; mais mon père uV écrivit qu'il faisait beauioup plus de cas de ma cicatuce c;ue des plus beaux traits de Nanisse et d'Adonis. La cour répara le silence des jou! naux et m'accorda une gratification de deux cents livres. Le prince de Clermont fut moins heureux: car le lendemain de l'affaire, les otlicieiS-généraux le destitnereent, et envoyéremà la cour le procès-verbal de cettedeslilution. La cour abandonna sa créature, et une ég gramme contre ce prince consola la nation de la perle de celle bataille '.
Je lus encore grièvement blessé à la cuisse au combat de joursberg , ou le jeune prince de ( onde se signala , et repoussa le prince hcridilaire de Brunswick. Je restai trois mois à Ihiipital ; un seul sans doute aurait suffi pour ma guérisou , si les chirurgiens n'avaient pas eu une si grande ([uantité de jambes, de bras, de cuisses à amputer ou à raccommoder. Mon père, à la nouvelle de cette seconde blessure , m'éirix il : . Mon cher Louis , je te dirai ce qu'une femme de Sparte disait à son tîls. tu ne pourras faire un pas sans te rappeler ta gloire. .•
Enfin, la Paix, fille du Ciel, précipita aux enfers la Di.scorde et le démon de la gloire , et les enfans de Mars vinrent se reposer à l'ombre de leurs lauriers. No re régin ent , réduit au tiers, et ce tiers couvert de blessures et dhab Is sales et déchirés, fut envoyé en garnison à Metz, ensuite à Bordeaux. J'obtins un coiigé d'un an pour aller aux eaux de Barèges achever la cure de ma claudication.
Je me rendis d'abord chez mon père, cpii baisa ma cicatrice du vi.sage, en m'appelant son cher balafré, malgré sou aversion pour le fameux (iuise honoré de cette épithele. Boiteux et balaf é, ces deux grands litres de gloire m'attirèrent les regards et l'admiration de tous les habitaus de mon village; ajoutez à cela t,ue j'étais capitaine ù l'âge de vingt -trois ans.
Apres quelque séjour dans ma famille, je partis pour Barcges. A Toulouse je dem; ndai des nouvelles de ma chère Adélaïde; j appris {.u'elle était la femme d'un magistrat et mère de trois enfans. qu'elle avait nourris d'après le commandement de ,lean-.lac(iues. Je ne fus pas tenté de faire le pelit PAris, et de ravir Hélène ii son t|)oux le conseiller, auliuel je pardonnai volontiers son bonheur et ma disgrilce.
Ite Toiilouscje me rendis à Pau. Heureuse ville, tu seras iuunortelle, car le nom immortel de Henri IV est attaché
' Moitié pluniel , moitié ral>al , AiiSsi pcn irropre ;i l'un qu'à l'aulre , f lernioiit te bat conmie un apôire, Kl sert son Dieu comme il se bal.
Ce prince , né .T.ec & s latcos médiocres , avait de l'aménité et de l'apinirnl i1; ns l'ctpril. On rari nie qii'afiis sa difaiie »'élanl .sauvé à ^llys ;'i toute bride , it dcmanita aux magistrats s'il était (!éj.l arrivé hiin des fuyards. Non , monseigneur, vous êtes le premier.
an tien ! Pénétré comme mon père et mes a'ieux de la plus vive tendresse pour ce grand homme.
Le seul roi dont le pauvre ait gardé la mémoire , je visitai avec un respect religieux, comme si j'entrais dans un temple, le château , la chambre dans laquelle ce bon roi était né. Les vieux meubte, les portraits de famille, tout était dans le même ordre comme s'il devait revenir. Je croyais voir cet excellent prince, et respirer le même
air qu'il avait respiré. . C'est daus cette même chambre, me disais-je, où sa mère chanta une chanson béarnaise, où Henri d'Albret s'empara de l'enfant, son petit-fils, lui fit sucer du vin, et l'eniporla dans sa robe. Ah! dis-je à son portrait, s tu avais marché à notre tête, nous n'aurions pas été battus i, C evelt et à Borsbach ! ■ Au sortir du château, j'allai me promener sur les montagnes que gravis,sail ce héros naissant avec de jeunes paysans de son âge, vêtu comme eux, souvent comme eux nu-pieds et tête nue , et mangeant du pain et du fromage. « Uelas!
ces montagnes soni encore debout et lui n'est plus! »
Les environs de l'au sout charmans et couverts de vignobles qui produisent le Juiançou.
Tarbes est au mil eu dune plaine riante, fertile et belle par la majesté de ses formes. En quittant cette ville et côlovant l'Adour, j'arrivai à Barèges , le rendez-vous des infirmes et des voluptueux. Ses rochers, ses cavernes, ses ca,scades contrastent fortement avec ses sites agréables et champêtres. Il sendjle que '.a nature ait voulu y dé- , ployer sa puissance, son énergie et sa fécondité. Chaque maison de la ville a sou jardin , sa prairie et son bosc,uet. Il n'est point d'âme sensible qui n'ait soupiré en se promenant dans la vallée romanlique de Campan , ([ui n'y ait appelé l'amonr et désiré d'y vivre avec le doux objet de sa tendresse au sein de la nature. De chariuautes habitations éparses, et le coui-s sinueux de l'Adour embellissent cette vallée.
Barèges est enfoncé dans une gorge de montagnes. La ville est tout entière dans une rue longue et étroite. J'y trouvai nombre de militaires, victimes de la guerre, qui venaient y chercher la reslauration de leurs membres.
Les premiers jours démon arrivée, appuyé sur ina canne, j'allai m'asseoir sur les h.uteurs de la vallée. Les torrens frémissaient et roulaient autour de moi; des nuages de vapeurs m'enveloppaient, se dissipaient et allaient se perdre au fond des vallées. Mes yeux rencontraicn de loules parts des sites pillores ,ues. Je retrouvai sur ces montagnes les antiques trjces de la vie pastorale, si célébrée par les poêles et si peu imitée. Là des bergers , depuis un temps innnémorial , conservent les mêmes mirurs, les mêmes habitudes, se livrent aux mêmes travaux. Ils ont leur mai.son d'hiver au pied de la montagne, leur cabane d'été daus les vallées supérieures. Ils y passent cette saison avec leurs troupeaux, qu'ils envoient paître sur le sommet des montagnes. Lu seul homme conduit tous ceux de la communauté. Des pierres enlassée.s forment sa huile. De cette hauieur il domine la terre; il voit , avec la même indifférence, les torrens s'éco, 1er à ses pieds, les uuages se former, et les passions et les folies des hommes agiter, ensanglanter les quatre parties du globe.
Je demandai un jour ii l'un des pasteurs s'il était heureux. «Poun,uoi pas(onnne un autre! n'ai-je pas tout re qu'il me faut? Ne su .s- je pas connue vous l'enfant de Dieu?... . Beau .sujet de réllexion ; combien de princes et d'hommes opulens n'ont pas loul ce qui li'Ur faut !
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Pendant que les Iroiipeanx sont sur les hanleurs, les montagnards s'occupent de la fenaison. A l'aulomnc, quand les travaux de l'été sont finis, chacun regafjne sa maison d'hiver, oi'i, seul avec sa famille, investi par la neige, assaill' par les vents et les tempêtes, il consomme ses provisions. Si par malheur l'hiver se prolonge , alors la famine menace et troupeaux et pasteurs. Leur vie est très active, leur .sobriété très grande : ils sont pauvres; mais, sous la livrée de l'indigence, ils ont de la fierté et du courage'.
Un jour je rencontrai un vieillard, courbé sous deux bottes de foin , qui
Marchait à pas pcsaas , El lâchait tic gagner sa chauinine enfumée.
II quitu son fardeau pour se reposer. Je l'abordai : • Eli quo ! lui dis-je,à votre âge vous travaillez encore ?- Sans doute; il faut mourir à la peine; je su s pourunl bien vieux , il n'y a que deux étés que je ne vais plus à la monlagne. Mon père m'y mena à l'âge de dix ans; j'y suis monté pendant (.ualre-vingls élés de suile; j'y ai conduit mon fils au même âge, et depuis cinquante ans, il mené notre troupeau. J'ai nourri mes en fans ; aujourd'hui ils me nourrissent. —Vos enfans sont-ils riches?— Ils n'ont besoin de personne. Mais aidez-moi , je vous prie, à charger mon foin , et venez vous reposer dans notre cabane , si vous en avez le loisir, .l'y consentis; je tjouvai chez lui un sabre, un fusil. Oue faites-vous, lui dis-je, de ces armes? — Avec elles nous combattons les hommes qui veulent ravagernos champs, et les loups qui cherchent à dévorer nos moulons. Nous sommes des républicains sous la protection de a France. Dans ma jeunesse j'ai exterminé nombre de loups , et essuyé dix combats avec les Espagnols, que j'ai toujours battus. J'ai arraché ce sabre que vous voyez à l'un de leurs soldats. J'étais seul contre deux; ils me crièrent : Remls-toi! Ma réponse fut un coup de crosse de mon fusil, qui en étendit un par terre. L'autre s'échappe: je le poursuis, l'atieins et le saisis par les cheveux; il m'offre de l'argent, et me demande la vie. «Je n'ai besoin, ni de ton argent ni de ta vie; mais donne-moi ton sabre; il me parait bon ; il me servira à le couper la tête si tu reviens nous attaquer. « C'est alors que j'eus le malheur de perdre Agathe, ma femme. — Vous êtes donc remarié ? — Et coinmcnl aurais-je vécu sans femme? .l'en ai eu trois, et dix-sept enfans ; Dieu ne m'en a laissé que sept, qui travaillent et aident leur père. Mais, monsieur l'officier, est-il bien certain que nous avons la paix?
-Oui, elle est signée définilivenieut. —Dieu soit loué!
La guerre est un grand malheur : elle coiMe au pauvre
peuple et son sang et son pain. Mais permettez-moi d'a- ( hever ma besogne, j'ai encore bien des bottes à rentrer
avant la nuit. »
Vo là un homme, dis-je en le quttant, qui n'a point à se
repentir du temps perdu ni du mal qu'il a fait aux hommes.
' Je ne puis roc refuser au pla'sir de transcrire ici des vers du fameux Laïucnt de Médicis , analogues à ce sujet.
Al dolce tempo , il buon paslore Informa Lasciar le niaudre Ove net verno giacque ; E'I lielo griggc che ballando m lornia Torua ail' alie montagne , aile frischeacque ; L'agnc'I Iro tando pur la materna orma Scgnc ; ed alcun che or ora nacquc L'aniorevol paslore nbraccia porta; Il Kdo cane a tutti fa scorta.
Deux jours de pluies et d'orages inteiTompirent mes promenades champêtres , et le désœuvrement , ou plutôt la contagion de l'exemple, me jeta dans des parties de jeu. I,a fortune me fut favorable; un jeune homme nommé Saint-Pons, officier au régiment de Navarre, perdit beaucoup; je gagnai les trois quarts de cet argent. Nous avions jou?> au quinze; le lendemain Saint -Pons piqué me demanda sa revanihe au trictrac; je ne pouvais refuser, lime proposa un très gros jeu; je lui dis que je ne m'étais jamais permis ce jeu immodéré , mais que je risquerais volontiers tout l'argerit que je lui avais gagné. Nous jouâmes deux jouis de suile ; le malheur le poursuivit : souvent je voulus me retirer ; mais il se plaignait, s'emportait même, et je continuais.
Le .soir du deuxième jour, à mmuit , quand nous nous quittâmes, il me devait soixante louis; il me dit d'un air froid :. Monsieur le thevalicr, vous aurez votre argent demain à voire lever. — Bien ne presse , lui dis-je; mais il s'éloigna sans me répondre. <
Jetas louché de sa situation; la pâleur, le désespoir régnaient sur son visage. Je me retirai réfléchissant sur cette funeste passion , source de tant de crimes et de malheurs.
Le lendemain au malin .son domestifpie m'apporta les .soixante louis. Je lui demandai des nouvelles de son maître. «J'en .suis inquiet, dit-il : il nes'esl pas couché; il a écrit des lettres; ce malin il a payé son hole; je l'ai surpris chargeant des pistolets : il m'a dit qu'il allait passer quelques jours dans un château à deux lieues d'ici , et qu'il ne m'emmènerait pas. \ propos, a-l-il ajouté, je te dois de l'argent; tu as depuis long-temps la fantaisie d'une montre; tiens, voilà la mienne. Elle est, lui dis-je, d'un prix bien au-dessus de ce que vous me devez, je ne puis vous rendre le surplus. — Tu la garderas si je meursavant toi, et si je te survis, je me paierai sur les gages. — Mon ami, repris-je aussitôl, mene-moi chez ton maître; il faut absolu,i. eut que je lui pai le. -Oui, monsieur, parlez-lui ; je ne sais ce qu'il a dans la tête : tantôt il a l'air tranquille et de sang-froid, tantôt il me regarde avec des yeux égarés; il a perdu tout .son argent au jeu; il n'a que cette malheureuse passion, car du reste c'est le meilleur enfant du monde; il est généreux, plein de franchise, gai, jovial quand il ne jonc pas, brave comme son épée; jugez-en, monsieur :c'e,st un des plus bravcsdu régiment de Navarre. INous étions venus i. i avec une bourse bien ga nie et deus beaux chevaux que lui avait prêtés .son prre; l'argent et les (hevaux, tout a passé par le cornet du trictrac. Son père a déjà payé trois fois ses dettes . je doute qu'il aille jusqu'à la quatrième. .Mon maître se flatte loirours que la fortune reviendra; licite souvent un vers latin d'un poète grec ou romain qui dit : Si cela va mal aujourd'hui, cela ira mieux demain ' .—Partons, lui dis-je. »
Quand nous entrâmes dans la chambre de Saint-Pons, il îommeillait, dans un fauteuil, enveloppé de sa redingote: .ses pistolets étaient sur la table, avec deux lettres, une à sa sœur, l'autre à un officier du régment. Il .s'éveilla en sursaut en s'écrianl : • Heureux celui qui ne se réveil e plus! » Il fut lré> surpris de me voir; je lui dis aussitôt que je voulais lui parler en particulier : il renvoya son domestique.
. Monsieur, repris-je alors, je vous ai gagné quatre-vingtdix louis ces jours passés; je ne connais pas d'argent plus
1 «O'est un vers d'Horace, liée si mole nuncet olim sic crit.
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mal acquis que celui du icu. Profiter du malheur , de l'ivresse d'un homme pour le dépouiller, c'est à peu près la même chose que l'atlendre au coin d'un bois, ou toul au moins c'est ressembler à celui qui qui volerait un homme dans le vin ; perniellez que, pour tranquilliser ma conscience, je vous rende votre argent, ,1e sais que vous allez m'opposer de ï ieux préjugés de délicatesse el d'honneur ; mais veuillez réfléchir qu'au trictrac je joue mieux que vous ; que je me possédais ; que vous faisiez des écoles sans nombre; et si je gardais votre dépouille, je ressemblerais à l'un des deux personnages que je viens de citer. «
Saint-Pons étonné refusait de reprendre son argent. • Coinpo.sons.lui dis- je; faites-moi un billet de trente louis que je vous ai gagnés au (|uinze; nous jouions alors à jeu égal, el n'étions pas tête à tête; à l'égard des autres soixante , souffrez que je ne me donne pas la réputation d'un escroc. »
Cette proposition termina la dispute , et il me fit un billet de trente louis payable dans un an. En me le remettant, il me sauta au cou , en s'écriant : • Ami trop généreux! vous me rendez la vie; éperdu, désespéré, en horreur ù moi-même, un ] istolet allait terminer mon existence et mon désespoir ; voilà deux lettres qui devaient partir pour annoncer ma mort.— Que je suis heureux, que je me félicite d'avoir prévenu ce malheur ! Mais pourquoi ce projet affreux ? — Je n'avais plus de ressources; il y a huit jours que j'ai vendu , pour quinze louis, deux chevaux de mon père qui en valent cinquante, en me réservant le droit de les racheter au bout de ces huit jours; ce terme expirait ce matin : je n'osais plus reparaître devant mon père qui m'avait tant recommandé ses chevaux , et dont la bonté , la tendresse a déjà payé mes dettes jusqu'à trois fois , après vingt paroles d'hoimeur que je lui ai données de renoncer an jeu. — Peut-être si vous la donniez à un étranger, à moi , par exemple, vous vous croiriez plus obligé à la tenir. — Je vous la donne; que je sois déshonoré, que la foudre m'écrase, si je joue jamais un jeu à perdre plus d'un écu. .le partirai demain , ce soir j'irai vous faire mes adieux et vous témoigner toute ma reconnaissance. • Je le vis le soir; il me renouvela son serment, me demanda mon amitié, et nous nous quittâmes après de longs embrassemens.
Pour achever son histoire , au bout de trois mois il me renvoya mes trente louis avec un présent d'une bague d'environ vingt louis, qu'il me priait d'accepter el de porter pour l'amour de lui. Cette promptilude à se libérer, ce cadeau , me firent soupçonner , malgré sa parole et son appel à la foudre, une re( hute dans son péché d'habitude : six mois après, étant à Bordeaux, son domestique vint me voir; je lui demandai d'abord des nouvelles de son maître. • Hélas! monsieur, il n'est plus; je le pleure encore tous les jours ; c'était un si bon maître ! — Il est mort? — Oui, monsieur; lout-à-fait mort. — Quoi, sjeune! et comment? — Nous avons fait courir le brni( qu'il avait été frappé d'apoplexie, mais la vérité est qu'il s'est brûlé la cervelle. Ce maudit jeu , celle exécrable passion en est la cause. — Il m'avait donné sa parole d'honneur qu'il ne jouerait plus! — Et à moi aussi, monsieur, mais il l'aurait donnée au pape, au Père éternel, qu'il ne l'aurait pas lentie. La passion l'emportait , souvent il me disait , quand il avait perdu , je suis un indigne , nu mi.sérable -.je ne mérite pas de vivre, lliiii jours avant sa mort il avait gagné considérablement, c'est alors qu'il vous euvoya vos trente louis et une bague eu préseol. 11 était
au comble de la joie de ce retour de fortune qui le mettait. à même de s'acquitter envers vous, et de vous témoigner sa reconnaissance. Il paya quelques dettes, envoya cent écus à son père nourricier, autant au curé du village de la terre de son père, pour les distribuer aux indigens. Enfin, c'est grand dommage qu'il n'ait pas été toujours en bonheur, car l'argent ne pouvait rester dans ses mains. Mais la fortune l'abandonna bientôt; il perdit dans deux nuits non-seulement tout son bsnéti'je, mais mille écus sur sa parole. Il i entra dans sa chambre à quatre heures du matin , je sommeillais alors dans un fauteil , mais légèrement, car j'entendis qu'il disait en parlant de moi : • Que ce coquin est heureux! il dort. — [Son , monsieur , m'ecriais-je en me frottant les yeux, je ne puis attraper un bon sommtil. -Je vis à son air sombre que lèvent avait changé, je lui en parlai. • Oui , me répondit-il assez tranquillement , ma nuit a été mauvaise. Donne-moi ma redingote, fais du feu, et va le coucher. — Et vous, monsieur? — Je n'ai pas envie de dormir; on m'a prêté la. IViiuielle Héloï\e, et je vais en lire quelques lettres. » Je crus facilement ce qu'il me disait, j'allai me coucher et je m'endormis. Mon lit était dans un petit cabinet qui donnait dans la chambre. Une heure après je fus éveillé en sursaut par un grand bruit; je me lève effrayé, j'entre chez mon pauvre maître ; je le trouve renversé sur son fauteuil , le visage couvert de sang. Il s'était tiré un coup de pistolet dans la bouche. Je jette des cris terribles, pâle, tremblant, je m'approche de lui. 11 respirait encore, il jela sur moi un regard si touchant , si pitoyable , que je ne l'oublierai jamais. Je fondais en larmes, je prends sa main, je la baise. Mais bientôt il expira, je crie, j'appelle l'hôte; nous étions dans un hôtel garni. On accourut, on me donna du secours, car j'étais près de m'évanouir. On trouva le livre qu'il lisait, ouvert à la lettre sur le suicide , el un billet où il disait : ■ Ne pouvant rien laisser à mon fidèle domestique , Antoine Bérard, auquel je dois une année de ses gages, et une récompense pour son zèle et son attachement, je le reioinmande à mes parens, à mes amis , à tous les honnêtes gens... » Ah ! mon cher maître ! malheureux jeune homme! je vous pleurerai toute ma vie! »
Ce récit m'attendrit jusqu'aux larmes; je tirai alors de mon doigt le diamant dont m'avait fait présent l'infortuné Saint-Pons, et je le donnai au fidèle Antoine; il voulait ie refuser. • Mon ami, lui dis-je, en payant la dette de ton maître, j'honore sa cendre, el je remplis ses intentions. • Mais rentrons à Barèges, dont m'a éloigné ce triste récit.
Après le départ du jeune Saint-Pons , je vis plus rarement mes camarades ; le jeu m'était devenu odieux. Le beau temps ayant reparu , je recommençai mes promenades solitaires. J'allai m'assoir avec un livre que me prélait le médecin des eaux, au pied d'un rocher, au liord d'un torrent, où, lisant, rêvant, contemplant la nature, je voyais mes heures s'écouler aussi ra|iidement que le torrent qui fuyait à mes pieds. Mes camarades m'appelaient, les uns le sauvage, les autres le philosophe : deux épilhèles qui ont quelque rapport. L'arrivée de madame de Montheil et de sa fille prouva que je n'étais sauvage qu'avec les indifférens, et que ma philosophie était de bonne composition. Celte dame venait aux eaux pour une.scialique, et Cécile pour sa mère. Elles connaissaient ma famille, et leur accueil me prouva l'estime qu'elles en faisaient. Le premier regard que je jetai sur Cécile éveilla
VOYAGE EN ESPAGNE
'non cœur, assoupi par sept ans de guerre. Cependant elle n'avait point cet éclat de lieauté qui d'abord frappe , éblouit; mais son âme donnait à sa physionomie une expression si heureuse, si touchante; ses j;rands yeux bleus parlaient si bien le langap,e du sentiment, qu'ils semblaient dire : «.l'aime tout ce qui m'environne; mon âme expansive se plait à se répandre, el le plaisir d'aimer est mon premier besoin. » Son ingémiité, sa douceur, sa grâce, donnaient un charme ineffable à ses paroles, à tous ses mouvemens. On ne pouvait voir Cécile un quart d'heure sans émotion , ni la (piilter sans regret. Sa voix douce et mélodieuse achevait de gagner les cœurs que ses regards attiraient. Sa toilette l'occupait très peu ; le négligé était sa parure, et les fleurs qu'elle aimait beaucoup, ses perles et ses diamans. Elle préférait les doux rayons de la lune à l'éclat dn soleil; elle aimail l'ombre des bois, les sites champêtres, romantiques, le silence desdéserls, la belle horreur des rochers. Elle médisait souvent ; Je ne hais pas la société ; je danse volontiers , et cependant je m'ennuie souvent dans les bals, dans les grands cercles. Elle préférait de beaucoup Melpoméne à Thalie; et, comme madame de Sévigné, elle aimait les romans où l'on donne de grands coups d'épée. Plus d'une fois je l'ai trouvée pleurant la mort d'un héros, ou de quelque victime du malheur; et je lui disais alors, comme ce bon curé qui, préchant la passion, disait à ses paroissiens fondant en larmes:» Allons, mes frères, ne pleurez pas; ce que je vous conte n'est peut-éire pas vrai. » Quand je blâmais son goiH pour les romans , elle me répondait : « J'y vois le danger des passions , et la vertu très souvent récompensée; et dans l'histoire, le crime est presque toujours heureux. »
Madame de M(mlheil avait en de la beauté: neuf lustres, en ternissant sa fraîcheur, laissaient sur son visage le souvenir de ses attraits; elle suppléait par un grand usage du monde à la médiocrité de son esprit, et la grâce et l'aménité de son caractère attachaient à sa persomie, plus que l'esprit, les talens et le savoir. Il est chez les femmes une ignorance aimable; ce .sont des fleurs qui , pour parer le printemps , n'ont besoin que d'une légère cultnie.
La seconde fois que je vis Cécile , je sentis que j'allais l'adorer. Bientôt je ne la quittai plus; sa mère m'accueillait avec bonté et amitié, et sa fille, avec cette douceur, cette sensibilité qui entraînent l'âme la plus indifférente. On peint l'éloquence avec des chaînes d'or sorlant de sa bouche: c'est la sensibilité qu'il faudrait préseuler sous cet emblème.
Depuis mes amours de Toulou,se, mon cœur, occupé de carnage et de gloire, n'avail plus senti ces mouvemens si doux qui animent la vie, et en l'agitant nous la rendent plus chère. Mais enfin l'espérance et l'amour , avec tout leur prestige , entrèrent dans mon âme, l'enivrèrent de leurs délices. Un jour, me promenant avec la mère et la fille, madame de Montheil , qui marchait avec peine appuyée sur mon bras, me dit : « Je vais m'asscoir ; promenez-vous là devant avec Cécile, qui a besoin de faire de l'exercice. » Je fus ravi de cette occasion. Lorsque nous fûmes seuls , Cécile me dit ; « Je passerais sans peine mon hiver dans ces montagnes, au milieu des glaces, de.s neiges, et des torrens dont le bruit m'allache en me faisant frissonner.— Vous comptez sans doute sur le charme de votre présence qui adoucirait l'âpreté de ce climat ?— Non, jecompterais sur mon penchant pour ces beautés sauvages
et terribles. L'aspect d'une nature riante réjouit l'âme, mais ne la remue pas, ne lui fait pasune impression aussi profonde que la vue d'une belle horreur. — Il faudraitdonc élre bien malheureux pour intéresser la vôtre ?— Je crois que la pitié s'en ouvrirait plus aisément l'accès que la gai lé et le conlenlement.— En ce cas, mademoiselle, il me sera bien difficile de vous plaiie ; car, lorsque je vous vois, je ne puis m'empécher d'être heureux. Loin de vous je suis tri,ste, mais vous ne me voyez pas, vous n'entendez pas mes soupirs. —Heureusement ])our moi, dit-elle en souriant; il faudrait vous plaindre et m'inléresser à un malheur imaginaire?» Un montagnard qui passait près de nous rompit cet entrelien , en me demandant une prise de labac; je lui répondis que je n'en prenais pas. « Tant pis , c'est une bonne chose. » Puis il ajouta en me regardant marcher :« Pour un boiteux { car je boitais encore un peu ] , vous avez là une femme que je troquerais volonliers contre la mienne. » Ce propos nous fit rire, mais nousétions auprès de madame de Montheil, et je ne pus renouer noire entretien. Deux jours s'écoulèrent sans que je pusse trouver l'occasion de parler en particulier à Cécile. Cependant mon âme flottait dans une incertitude accablante; son regard, sa douceur, ses prévenances, ses paroles flatleuses, tout paraissait me promelire son cœur, et cependant elle éludait toute déclaration , évitait même de.se trouver tête à tête avec moi. Après beaucoup d'indécision , je résolus de hasarder une lettre, où je l'eignis ma passion avec les termes les plus expressifs. Je mis cette letlre sous ses yeux dans un sac à ouvrage; elle rougit, mais elle ne put la refuser. Je lui dis à l'oreille: « De grâce, daignez la lire. ■ Elle sortit quelques minutes après pour en faire la lecture. Elle rentra bientôt , le visage un peu coloré , et jeta sur moi un regard triste et touchant. Quand elle put me parler sans être entendue de sa mère , elle dit : « Demain , je vais déjeuner seule , à dix heures , chez madame de Pernay ; trouvez- vous dans la rue , je prendrai votre bras , et je répondrai à votre lettre de vive voix. • Ces mots, prononcés d un ton moins affectueux qu'à l'ordinaire, me donnèrent quelque inquiétude et me firent attendre avec impatience l'heure du rendez-vous. Que la vie d'un amant serait courte, s'il pouvait hâter la marche du soleil comme celle d'une montre ! Le lendemain, à neuf heures du matin , j'étais en faction dans la rue. Cécile parut à dix heures précises ; elle prit mon bras, en uie di.sant, vous êtes exact; et puis elle garda le silence, marchant les yeux baissés. J'aperçus .sur sa physionomie je ne sais quel embarras, puis iMiehésilalion qui m'alariua. • Mademoiselle, lui dis-je, vous m'avez promis une réponse verbale. — J'en conviens. — Vous seiublez hésiter? — Je voudrais la différer; mais vous l'exigez, je vais vous ouvrir mon âme avec toute la franchise démon caractère et la sincérité que vous méritez; je vous trouve 1res aimable, et votre cœur me plaît, m'attache autant que votre esprit; vous m'avez inspiré l'amitié la plus tendre, mais je ne puis vous aimer comme vous le désirez. — 0 ciel ! je suis bien malheureux ! — Écoutez - moi jusqu'à la fin , sans cherchera m'affliger; vous arrivez trop tard : mon cousin , le vicomte de Beaupré, m'aime depuis un an de l'aveu de mes parens. Notre mariage est arrêté, et doit se faire au retour des eaux. — Votre sincérité me donne la mort ; je ne vous verrai plus; je pars demain. — Pourquoi ce départ? pourquoi vous désespérer et m'affliger ? Mon amitié est-elle sans prix à vos yeux? Ne comptez-vous pour rien le plaisir
VOYAGE EN ESPAGNK.
que ma uicrc et moi avoasâ vous voii-? Uesitz avec uous, je vous en conjure ; ne lue rendez pas le séjour de Baeèfies odieux. L'idée de vous savoir mallieureux trouLilerait , coulrislerait ma vie. — Eh bien ! je resterai pour vousvoir, vous adorer el souffrir en sileuce. .Nous étions alors devant la maison de madame de Pernay , el cous nous .séparâmes. ISavré de douleur, je rentrai chez moi ; je voulus lire; mes yeux étaient siu- le livre et ma pensée ailleurs. Je rejoifinis mes camarades, et je u'enleudis rien àlenrcouversalion. J'allai me promener et je m'en trouvai mieux , car je u'étais qu'avec Cécile. Je retournai l'aprèidinée chez sa mère ; elle me trouva IrLste, m'en demanda la cause. • J'ai reçu, ce malin, une nouvelle fâcheuse. » A ces mots Cécile jela sur moi uu regard touchant. Un uiomeut après, sa mère eulra dans un cabinet. Cécile alors me lendil la maiji . eu me disant : • Je vous en prie, ne vous aftlluez pas; vous me faites beaucoup de mal. » tu répou&e , je pris sa ii.am , la baisai et la baignai dune larme. . Soyez mon ami, ajouta-t-elle ; reprenez votre gaité.— Ah ! vous ne m'aimez pas !— Je vous aime beaucoup d'amitié; peut-être vous aurais-je aimé auire-
ment si vous étiez venu le premier. »
Cependant jk'u à peu je m'accoutumai à cette situation. Je passais avec la mère el la fille une partie de la journée, l.a douceur de Cécile, ses amitiés, ses regards, ses discours trompaient mon ima(;iuation et me taisaient oublier mon rival. Je lui disais uu jour ; « Vous comptez bien sur vos appas, eai' vous néyli&cz votre parure. — C'est que si je vous plais , je me trouve assez parée. D'ailleurs le cadre d'un tableau ou la reUure d'un livre n'en font pas la beauté." Lorsqu'elle apercevait sur mon front quelque nuafje de tristesse ; • Quoi! me disait-elle, vous n'avez donc plus de plaisir à me voir, à m'aimer. — Je sens à vous aimer uu charme inexprimable; vous ne faites pas un i',este, ne dites pas uu mot , ne jetez pas un regard que je n'y atuche uu vif intérêt de plaisir ou de peine. Hier un ^enne officier vous baisa la main , j'en souffris ; bientôt après vous m'honorâtes d'un regard , et je fus consolé. •
Cepeudaut le dénouement approchait. J'étais prié à (liuer chez madame de MoiUheil; nous avions arrangé pour laprès-dinée ime promenade charmante pour aller goûter sur l'herbe : la mère prenait une mouture, et Cécile et moi devions suivre à pied. Ma cuisse se fortifiait, je ne boitais presque plus. La perspective d'une promenade si agréable me rendit la matinée délicieuse.
A l'heure du diner, transporté de plaisir, j'arrive chez madame de Monibcil. J'y trouve un jeune homme en l)oltes. portant l'uniforme du régiment du roi. Je restai comme frap|)c de la foudre; je pûlis; mou sang glacé s'arrêta dans mes veines; uu cruel pressentiment ui'auuourail l'arrivée de mon rival. Je regarde Cécile, et je la vois dans le fond de la chambre, immobile, les yeux baissés. Sa mère , loin de tout soupçon , s'avauce d'un air riant , et me dit ; - Chevalier, je \ous présente le vicomte de Beaupré, notre ami , el bientôt mon gendre. »
Troublé et hiterdil .je balbutiai je ne sais quelle réponse. Madame de Moniheil, étonnée de mon trouble, m'en demanda la cause. Je repondis que j'avais eu la fièvre tonte la nuit , et un mal de tète violent qui durait encore ; que je m'étais traîné a\ ec peine chez elle pour venir m'eicuser, et la prier de ne point m'allendre à diner.
Celle aimable dame, touchée de mon état, me pressa Iwaucoup de rester, me pioinetlant ses soins et ses secours. Cécile alors S€ lève, vient à moi , el me dii de l'air
le plus affectueux : « Restez, vous nous ferez grand plaisir; nous tâcherons de vous distraire. — Je vous serais à charge; j'ai besoin de repos, permettez que je rentre (hez moi ; je reviendrai dès que je me sentirai mieux. — Mais, retourner seul ! lue dit sa mère; à peine vous pouvez V ous soutenir. »
Alors le vicomte offrit de me donner le bra$; j'eus beau refuser ; sur ses instances et celles de madame de Montheil,il fallut accepter. Cécile me dit ; « Revenez le plus tôt que vous pourrez ; votre maladie nous fait bien de la peine...»
Voilà donc mon heureux rival qui me donne le bras , m'accable de soius, de prévenances, me parle de mon indisposition, m'offre ses services; mon embarras, ma confusion croissaient avec ses marques de bonté et d'amilié; j'hésitais, mes réponses étaient succinctes et insignifiantes. A cette aménité de moeurs, le vicomte joignait nue figure charmante , et mou âme Hottail entre la jalousie et la reconnaissance : tantôt je lui pardonnais son bonheiu', tantôt j'en étais désespéré.
Lorsqu'il meut quitté, loin de realrer chez moi, j'allai mégarer dans les montagnes. L'aspérité des lieux, l'aspect triste el sauvage de ces rochers aiides et menaçans, le silence profond de ce désert , la chute , le bruit des lorreus , tout ce deuil de la nature , si aualogue à la situation de mou âme , nourrissait sa tristesse , semblait l'y attacher plus fortement. Vingt fois je m'écriai; Ah ! Cécile, Cécile! et l'écho me répondait : Cécile.
Fatigué de marcher, je m'assis au pied d'un sapin. Je m'y livrais à la plus sombre rêverie quand tout à coup le sou d'une musette frappa mon oreille. Ces modulations douces et plaintives, que la mélancolie écoute avec tant d'intérêt, suspendirent ma douleur ; j'écoulai avec attendrissement et je versai des larmes ; elles me soulagèrent ; quand ces sons eurent ces.sé, je me levai el retournai chez moi plus mélaucolique , mais moins malheureux.
Le lendemain, à peijie avais-je ciuillé mon lit, que j'cnlendis frapper â ma porte. J'ouvre ; quel étonnemenl ! je vois le vicomte. « Je viens, me dit-il, de la part de ces dames, in'informer de voire santé. — Je regrette la peine que vous vous êtes donnée ; je me trouve un peu mieux. — Vousvcrr,t-t-ou aujourd'hui? —Je ferai mon possible. — Votre absence uous afflige tous ; moi-même j'ai le plus grand désir de faire votre coimaissance ; mais je vous tiens debout, asseyons-nous.
".Maintenant permettez, chevalier, que je vous parle avec franchise et cordialité , comme U convient entre camarades. .\h premier coup d'uil \ ous m'avez inspiré de l'intérêt ; votre trouble subit à mon aspect , votre maladie, que je crois supposée, m'ont fait sou|)çouner vos senlimens pour mou aimable cou.siiie. Je lui ai fait par( de mes d.iutes . et sou âme noble el puj'c , que n'a jainaig terni le souille du men.songe, m'a tout avoué, votre amoiu' . vos assiduités et son amitié pour vous. Je suis désolé de faire votre malheur ; mais jugez-moi. Je suis attaché depuis près de deu x ans à mademoiselle de Moutheil; nos pareils respectifs ont approuvé notre amour, arrêté notre mariage; el je viens la chercher i)our la mènera l'autel ; voyez ce que je dois faire , ce que v ous feriez à ma place. — Peut-être je ue serais pas aussi généreux 'i que vous ; mais du moins je sais apprécier un procédé si 1 1 beau : je renonce à l'amour , mais dédoiiunagez-moi , par V otre amitié , de la perte que je fais. — Je vous la promels eu échange de la vOlre; de plus, voiu aurez ixtie
de ma CDUsine , qui m'a dtklai-é ([lie , si v ous souffliez , vos peines troubleraient son bonheur. Vous verra-t-on à diner? Cécile et sa mère vous allendent. Nous partons dans trois jours : accordez ce temps à uotre amitié. — Oui , je m'y rendrai ; je veux m'accoulumer à votre boulieur. — Adieu , chevalier ; je vais vous annoncer, et porter la joie dans le cœur de Cécile. »
Cet entretien , l'aimable franchise du vicomte , firent tomber le voile qui couvrait mes yeux , obscurcissait ma raison ; et mon âme , amollie par les délices de l'amour, reprit tout son ressort. Cependant , en entrant chez madame de iVlontheil, j'éprouvai mi saisissement qui altéra mes traits ; Cécile , qui s'en s'aperçut , vint à moi , et me dit : . Craijïnez-vous vos amis ? ils ont tant de plaisir à vous voir! — Hélas! non; mais je suis un convalescent encore bien faible. — Laissez ajjir le temps et la raison. »
Madame de Montheil, qui u'avait aucun soupçon, me fit de teudres reproches sur mon absence et mon entêtement à fuir mes amis.
Cependant le vicomte eut la délicatesse de s'occuper plus de moi que de sa cousine , et paraissait la nép,iiîier. Cécile, de son côté, mettait tant de jjràce, de sensibililé dans ses rejïards, dans sesexprcs-sions, que je commençai il leur pardonner leur amour ; et je crois même qu.- j'aurais pardonné à Cécile une infidélité réelle.
Les trois jours s'écoulèreni , et l'instant de la séparation arriva. Cécile , avant de monter en voiture , me dit ; «Mon cher chevalier, ne nous oubliez pas: soiijvez que l'amitié doit être encore plus fidèle «pie l'amour. • Je ne lui répondis rien; j'avais le cœur oppressé , et, ne pouvant retenir mes larmes, je m'évadai sans faire des adieux. Le vicomte me poursuivit, m'embrassa, et me fir promettre d'aller le voir au château de son père , oii devait se célébrer le mariage.
Le séjom- de Barèftcs me devint insupportable, je partis le lendemain. J'étais entièrement réiabli. etjen'ai plus boité ((ue parfois dan.< le.s variations du temps. J'allai dans la terre de mon père chercher au sein de ma famille des consolations contre les disj^rAces de l'amour.
La vie de la campa); ne pai-ait triste, insipide, monotone aux âmes arides et ajïitées par les passions , et infectées des vices de la société. L'ennui file leurs heures éternelles. .Sans doute i la campagne il y a des momen.'; de langueur; mais quoi! l'ennui craint-il le séjour des villes '.' ne se Iruuve-t-il pas au milieu des ivrandes, sociétés , des fêtes bruyantes , cUins les salons des (jrands, à leurs spectacles ? (/esl là qu'est .son séjour habituel L'ennui est une maladie de lesiiril humain. Si l'on peut s'en défaire, c'est au sein d'im an' pur, élastique, et des beautés riantes et ycaies de la nature. Mou père me disait : •- .le vois avec plaisir que lu as uu bon esprit et nu bon cœur ; que tu aimes la campagne ; mais ce n'est pas encore pour toi le temps de la retraite; il faut payer ta dette à la société : un genlilliomuie ue doit se retirer dans sa terre qu'avec la croix de Saint-Louis, s'il est catholique, ou avw des titres de ftloire, s'il est prolestaut. » Dans le calme heureux des champs, dans le sein de ma famille, je n'oubliai pas l'aimaljle Cécile ; mais il se mêlait à ce souvenir un charme, une douceur <jui tempéraient l'amertume de mes rejjrets.
Mais tout il loup Melpomène vint s'emparer de mou imagination cl fixer mes pensées. Après souper, me promenant dans le jardin , par un beau clair de lune , dans une inspiralion soudaine , je conçus le projel d'une tragédie, ïourmeuté de cette idée malgré moi , car , qui
connaît la cause de nos idées et de notre volonté? j'aiguisai le poignard de la mu.se tragique iwur assassiner Tarqniu-le-Supeibe, le héros de mon drame. Dans la chaleur de la composition , j'aurais passé la nuit dans un délire poétique et dans le jardin , si mou père ne m'avait fait appeler. Mais , éveillé dès l'aurore , je courus dans le bois où , le charme des vers entraînant mon imagination, je commeiM-ai à dialoguer une scène du quatrième acte, avant d'avoir fait mon plan. Le diner .sonné, je vins me mettre à table, le visage enflammé, les cheveux hérissés ; j'avais l'air d'un conspirateur. En effet, je conspirais contre Tarquin. Mon |)ère me demanda, en riant, si je voulais renouvelei- les guerres de religion, et me faire chef de parti, comme lesColigny, les Rohan. Non, lui dis-je, je n'en veux qu'aux tyrans de Kome. Il me remit alors une lettre qui venait d'arriver; elle était du vicomie de Beaupré, qui me faisait part de son mariage, ci me rappelait ma promesse de venir passer tiueUpie temps avec eux. Cécile avait mis, par apo.stille :« J'ai prononcé hier le oui •i éternel; venez, mon digue ami, partager et augmenter « mon bonheur. » Je me rciulis à ces teudres invitations : mou congé expirait dans deux mois, et je résolus de les donner à l'amitié. Mon père approuva letle visite; deux jours après je partis pour Alby. Le château du vicomte élait auprès de cette ville. Je fus reçu par ces jeunes époux comme un Irère ; et par- le père du vicomie coimne l'enfant de la maison. L'hymen et le bonheur semblaient avoir embelli la vicomte,sse; mais son âme était le plus doux de ses charmes. Née avec le besoin d'aimer, sa sensibilité se répandait autoin- d'elle , comme dans un beau jour d'élé la chaleur se propage dans la natiu'e. Cette sensibilité s'étendait sur tous les animaux, qu'il fallait bien se garder de maltraiter en sa présence. Quand son niaii, grand amateur, revenait de lacbasise, elle lui demandait ; « Combien avez-vims massacré de pan v res bêtes? • Llle portait elle-même des secours sous les toits de l'indigence. «Ces secours, disait -elle, administrés par nous, sont plus efficaces, cousoleut mieux l'homme souffrant. ■ Bien des femmes exercent la charité pour Dieu, par l'espoir de ses récotnpenses. Cécile, entraînée |i»r un mouvement plus noble , plus généreux , ne songeait qu'au plaisir de faire du bien. Nous allions nous promener tête à têle dans les bois; elle élait alors vêtue d'un habit d'amazone; un chapeau de paille couvrait ses beaux cJieveux blonds. Nous faisions des courses très longues, et parfois nous nous reposions au b(u-d des ruisseaux, dans des sites agréables. (hie .sa gailé, son ingénuité étaient aimables dans ces moraeus! Mais loin que tant d'attraits réunis rallumas.senl un amour mal éteint, l'hymen et l'amitié la conviaient à mes yeux d'un voile sacre. Oiie.l Irésorcjue lamilié d'une femme douée d'esprit, d'appas et d'une âme pure et tendre ! Un jour, assis tous deux à l'ombre d'un bois on gazouillaient un essaim d'oiseaux, elle s'écria , dans une iilénilude de bonheur ; « Que Dieu est bienfaisant! que je dois l'aimer ! que ma vie est douce à la campagne, au K(;in de la nature, avec un époux et un ami! Puisse cette félicité durer long-temps!"
L'ne aulre fois, nous lrou\âmes une jeune fille qui pleurait, se désolait. » Oua.s-tii , ma chère amie ?» lui demanda tiécile en l'aborilanl. « Ah ! madame, je n'o.se retourner chez mon père ; il me bâtirait. — Et pourquoi ? — Je me suis endormie dans le boi.s, et j'ai perdu notre chèvre; elle s'est échappée : oui , mon père \ a me battre. Mon Dieu, ma pauvre chèvre! je l'aimais tant! disait-elle, en
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versant un torrent de larmes — Eh bien ! répliqua la généreuse Cécile , va lui dire que c'est moi qui l'ai prise , qui la veux acheter, et que je le prie de venir au château chercher son argent.»
Cécile pratiquait sa religion sans enthousiasme, j'ose dire sans réflexion. Elle croyait , parce que c'était son devoir de croire; mais elle ne pouvait se persuader que Dieu punit la faiblesse humaine d'une éternité de tourmens. Elle disait que les prédicateurs le calomniaient en le représentant comme un Dieu irascible et vindicatif. . .4h ! s'écria-t-elle, j'aime trop cet Étresupréme, cet éternel bienfaiteur, pour croire qu'il veuille se venger si cruellement d'une faible créature! ■ Sans adopter la mysticité de madame Guyon, comme elle, Cécile aimait Dieu d'un amour pur et désintéressé.
Un jour je lui demandai si elle croyait que les protestans seraient damnés. ■ Non , je ne le pense pas, car je serais bien malheureuse en paradis si je savais en enfer mes frères et mon ami. »
La Rochefoucauld prétend qu'il n'est point de mariages délicieux ; il ne connaissait sans doute que les mariages de Paris ; mais s'il avait vu dans leur château, au fond d'une province, ces deux jeunes époux toujours occupés l'un de l'autre, ne se séparant qu'avec regret, et se cherchant sans cesse ; n'ayant qu'une volonté, qu'un désir, et deux âmes fondues , pour ainsi dire , l'une dans l'autre , alors il aurait cru aux délices de l'hymen. Pour moi j'étais touché, ravi de ce tableau du bonheur. Quand j'étais seul avec Cécile , je me croyais avec un ange ; son visage eu avait la sérénité, et son âme la pureté. Que le temps fut rapide dans ce séjour fortuné ! 11 fallut le quitter ; mon congé expirait, et je voulais arriver à Bordeaux, où était alors mon régiment , le jour de son expiration : lorsque j'annonçai mon départ à la vicomtesse , son visage pâlit, son âme se glaça ; mais bientô. remise, elle me dit : ■ Partez, puisque votre devoir l'exige ; mais il est bien douloureux de se quitter. Souvenez-vous que vous avez une tendre amie dans ce château , et une chambre qui sera toujours vacante quand vous n'y serez pas : nul étranger ne la profanera. • Le vicomte me fit donner ma parole qu'au premier semestre je viendrais passer trois mois avec eux. Cécile me donna devant son époux une bague lissue de ses cheveux, en me disant ; « Gardez fidèlement ce gage de l'amitié; peut-être ce talisman vous portera bonheur; du moins je le désire vivement. Adieu, mon cher chevalier; je me flatte que, malgré les dislances, nous serons souvent ensemble. «Voilà les derniers mots que j'ai entendus de celte tendre amie. Je la trompai sur mon départ ; je partis un jour plus tôt, au moment où l'aube commençait à poindre. En m'éloignant du château, dix fois je tournai la tête pour le revoir, en di sant ; ■ Adieu , charmant séjour ! adieu , Cécile , femme adorable ! adieu, ma tendre et généreuse amie! . J'avais le cœur navré, oppressé de tristesse; il semblait qu'un noir pres.sentiinent m'annonçait que je ne la verrais plus. J'étais à cheval ; je marchais lentement tant que je pus apercevoir le château, le clocher du village; dès qu'ils disparurent , je m'éloignai à grands pas.
J'arrivai heureusement à Bordeaux. Le maréchal de Richelieu y commandait, et y avait porté son despotisme , sa capacité, ses mœurs et la corruption de la cour. Il infecta les dames de la sienne; mais, avec les vices de Versailles , il ne piU leur donuer les grâces et le coloris séduisant qui en voilent la laideur.
Je fus bientôt dégoûté de cette société, d'où le gros jeu, l'adresse, la subtilité des dames pour fixer la fortune, et la galanterie effrontée, repoussaient tout homme honnête et délicat. Je parvins à être admis dans les sociétés du parlement , où je trouvai chez les femmes décence , amabilité tou de la bonne compagnie; et parmiles magistrats, e.^prit , sagesse, bonté, et beaucoup d'instruction. J'eus le bonheur de faire la connaissance du président de Secondât, fils du célèbre Montesquieu. Il n'avait ni le brillant, ni la vivacité, ni le génie, ni la vanité peu philosophique de son père , sur sa noblesse. 11 était grave , sérieux , mais doux , obligeant , et d'un savoir profond. Il prit ma jeunesse en amitié, me prêta des livres, m'éclaira de ses conseils. Un jour je lui montrai une ode de ma façon. « Mon cher, me dit-il, c'est du galimatias que je n'entends pas; d'ailleurs je n'aime pas les vers, et surtout les odes, auxquelles je suis toujours tenté de demander, comme Fonlenelle le demandait à la sonate ; Belle ode, que dis-tu P J'ai lu les odes de Rousseau et de La Motte; celles du premier me paraissent manquer d'idées , et celles du second, de coloris et d'harmonie ; j'aime beaucoup mieux la philosophie et la raison revêtues d'une belle prose, que (l'une poésie faible et sans couleur. Mon père n'approuvait, ne goûtait les vers que dans les drames. L'abbé de Saint-Pierre anuoncail la chute de la poésie dans les siècles de la sagesse et de la raison. Renoncez, croyez-moi, au métier de versificateur, dans lequel , comme le dit Boileau ;
Il n'est pas de degré du médiocre au pire.
Cette leçon me désenchanta; je donnai son congé à Pégase ; je le rappelai pourtant à la .sourdine, pour finir ma tragédie de Tarquin- le -Superbe, dont je parlerai bieutôt.
Au lieu de faire la description de Bordeaux, qui est partout, je citerai deux anecdotes arrivées pendant mon séjour. La première peint les mœurs du maréchal de Richelieu , l'autre , celles des feimnes de sa cour. Le maréchal, frappé de la beauté de madame de..., femme d'un président au parlement , chercha tous les moyens de s'assurer cette belle proie. Cette dame, ainsi que les autres femmes de son état, paraissait rarement chez lui, et n'y allait que par bienséance et par devoir. Le galant maréchal l'invita à un grand souper, où devait se tirer une loterie, inventée par sa mimificence pour faire tomber un lot considérable à l'objet de ses vœux, mais elle n'y parut point. Le maréchal, quoique un peu déconcerté, continua .sa loterie, et voulut que, malgré son absence, la présidente eût un billet. Le sort, comme on s'y attendait, lui fut favorable, et elle gagna une très belle boite d'or.
Le lenlemain, le capitaine des gardes du maréchal, son proxénète, quoique qualifié de comte, porta ce beau présenta son adres.se; mais la présidente le refusa, en disant qu'elle ne recevait de présens de persoiuie. « Mais, madame, lui dit ce messager, Louis XIV faisait souvent de ces loteries pour les daines de sa cour. Il n'appartient, répond fièrement la présidente, qu'à Louis XV de l'imiter. Cette réponse fit cesser toutes les poursuites. »
L'autre anecdote regarde un capitaine du régiment de Clcrinont, cavalerie, et une dame d'Alp..., femme très galante : elle avait reçu les hommages, et bientôt fait le bonheur de ce militaire. Le régiment eut nu démêlé avec le directeur de la comédie, et les officiers assemblés don-
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lièrent (ouS leur parole d'honneur de ne pas y mettre les pieds, et de plus condaniuèrent A une amende de dix louis relui qui manquerail à sa parole. L'amant de madame d'Alp...serendit chez elle l'après-dinée, et la trouvaquise préparait àallerauspectacle. «Chevalier, lui dil-elle, vou.s me donnerez la main. «Celui-ci alléi;ua les motifs qui lui défendaient de l'accompagner. «Plaisant molif, dit-elle, pour un amant! Kh bien! au pis aller, vous donnerez dix louis; son j!;ez que je le veux. «Lechevalier obéit. Api es la comédie, il se rendit au souper de ses camarades, et jela eu entrant dix louis sur la table, en avouant qu'il sortait de la comédie. « Votre argent ne vous absout pas, s'écria un de ses camarades; il n'y a qu'un... lâche qui manque à sa parole. » Une affaire fut inévitable : ils allèrent se battre le lendemain à la pointe du jour; le malheureux amant reçut un coup d'épée dans la poitrine et expira sur le champ de bataille. 11 fut vivement regretté de tout .son régiment. Deux jours après, madame d'Alp... était tranquillement dans sa loge à la comédie. A sa vue , mon sang bouillonna dans mes veines, et sans un de mes camarades, je crois que je l'aurais insultée.
Je reçus à cette époque nue lettre du vicomte de Beaupré, qui m'annonçait, avec des transports d'allégresse, qu'il aurait bientôt le bonheur d'être père. Il ajoutait que sa femme était dans l'ivresse de la joie, qu'elle s'éciiait vingt fois par jour : « Bientôt je serai mère ! j'aurai un enfant. Ah! comme je vais l'aimer, le caresser, le soigner! • Elle m'écrivait dans une apostille : « Mon cher chevalier, ma grossesse me jette dans un terrible embarras : mon mari veut un garçon , et moi je désire une fille. A quoi me décider ? 11 y a beaucoup de raisons pour et contre- Que me conseillez-vous?" Je lui conseillai de faire deux jumeaux d'un sexe différent.
Je me plaisais beaucoup à Bordeaux , où je voyais très bonne compagnie, où je cultivais à la fois les plaisirs et les lettres. Mais les militaires, comme les moines, .sont errans sur la terre : ini ordre envoya le régiment à Perpignan. Il fallut quitter .ses liaisons, ses maîtresses; il y eut des pleurs répandus, des promesses de revenir bientôt; promesses qui furent gravées sur le sable. Pour moi, je pense que le souvenir encore récent de la tendre Cécile me sauva d'un al lâchement. La persoime que je regrettai le plus à Bordeaux fut M. de .Secondât. J'allai prendre congé de lui ; il me dil en m'embrassant : « Mon jeune ami, vous allez passer votre vie dans les garnisons; elles sont tristes, leurs sociétés insipides : mais celui qui pense, qui sait s'occuper, est bien partout, dans un grand bal, dans la solitude ; l'ennui, comme le vice, est enfant de l'oisiveté ; un homme d'esprit qui ne sait pas s'occuper est plus malheureux qu'un sot ; songez que vous êtes homme, citoyen, avant d'être militaire. Le métier de la guerre, malheureusement nécessaire, corrompt les moeurs, endurcit l'âme et étouffe les lumières. » Je lui promis de ne point oublier ses leçons ni son exemple. Arrivé à Perpipignan , je me rappelai le sage de Bordeaux ; et , pour remplir le vide de mes journées, je repris ma tragédie. Tarquin-le-Sui)crbe était encore vivant dans mon portefeuille; je prononçai l'arrêt de sa mort sous la dictée de Melpomène. J'entassai vers sur vers, et de rime eu rime, je parvins au dénouement, et Tarquin périt assassiné.
Ma pièce était dans toute sa perfection , lorsque le
maréchal de gouverneur du Boussillou, arriva ù
Perpignan. On lui parla de mou œuvre tragique, et il me témoigna le désir de l'entendre. Un simple capitaine
n"o,serait refuser un maréchal de France ; peut-être mon amour-propre obéissait avec plaisir. Le maréchal composa l'aréopage qui devait me juger des personnages de la ville les plus distingués et les plus éclairés , de l'étatmajor du régiment , du major et du commandant de la place; de deux récolets, lumière de l'ordre; de deux avocats; de six belles daines, engouées du bel esprit; de trois abbés, dont l'im faisait des couplets, le second les mettait en musique, et le troisième les chantait; de plus, ce dernier composait des romans et prêchait des panégyriques de sainis dans les couvens de religieuses.
Après que l'on eut pris des glaces , mangé des biscuits et des confitures, on apporta une petite table et deux bougies. Je m'assis, armé de mon manuscrit. L'aspect de cette brillante et savante assemblée troubla un peu ma confiance; mais, après avoir balbutié une vingtaine de vers , mon amour-propre se rassura. L'enthousiasme me saisit, et je récitai chaque acte presque tout d'une haleine. Je fus d'aulant plus rassuré et enhardi, qu'à la fin du premier acte les applaudissemens retentirent, et éveillèrent le major de la place et le lieutenant colouel du régiment, qui aussitôt s'empressèrent de mêler leurs louanges et leurs battemens de mains à ceux de l'assemblée.
Parmi les aréopagistes femelles qui me jugeaient, brillait la marquise de Saint-Hilaiie. La maturité de son âge ayant donné la chasse aux amours, son âme flottait entre la dévotion et l'amour du bel esprit. Dans sou indécision, tantôt elle lisait Bourdaloue, Massillon, et tantôt la Noulelle Héloise, Voltaire et la Puce lie. Les rayons delà grâce n'agissaient encore sur son coeur qu'obliquement, et elle était trop âgée pour suffoquer de l'amour divin. Un jour elle avait à sa table des philosophes, des déistes, des poêles ; le lendemain , sou confesseur, son curé et des moines : et cette marquise qui passait ses hivers à Toulouse , au milieu des érudils et des poêles de celte belle contrée, qui se trouvait à toutes les séances académiques des jeux Horaux , qui , dans un assez long séjour à Paris, avait soupe avec Dorât, diné avec l'abbé de Voisenon, déjeuné à l'anglaise chez l'abbé Raynal , et qui avait reçu plusieurs lettres et des vers de Voltaire, qui l'appelait .Sapho, vers qu'elle montrait à tout le monde ; qui de plus était abonnée au Mercure, passait pimr un oracle dans celte asiîemblée. La lecture finie, on attendit son jugement ; persoime n'osait parler avant elle ; enfin elle s'expliqua. « La piotase était lumineuse, l'intrigue se développait avec art , l'intérêt était bien gradué , les caractères étaient soutenus, la péripétie lui avait arraché des larmes, à elle qui n'avait pas pleuré depuis vingt ans. • Elle me reprocha cependant des négligences de style, des longueurs au second acte , et surtout au quatrième , on l'action doit courir. Ce jugement fut adopté par le maréchal et l'état-major de la place , et par les telles dames. Les abbés trouvèrent que j'avais des vers raciuiens; les récolets en avaient reinarquéde dignes de Corneille; mais ilsajonlèrent'quec'était un dangereux exemple que de faire assassiner un roi par un républicain ; que d'ailleurs j'avais quelques maximes insidieuses que la Sorbonne ne passerait pas.« On se passera de la Sorbonne , • s'écria le major de la place ; enfin le résultat de toutes les opinions fut, qu'après les correction» indiquées par madame la marquise , ma tragédie aurait à Paris le succès le plus brillant. Alors le maréchal m'invita à remettre l'ouvrage sur le métier. «Oui, s'écria l'abbé romancier et prédicateur : Nocturna versate manu ,
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versate diiirna. » \.e maréchal ajouta : « Je retourne bientôt a Paris ; je me charge de présenter votre pièce aux Français, rjui nie remercieront d'un si beau présent.» J'Iié^ilai quelque temps, mon amour-propre disait oui et non ; ce qui ni'eiicourajïeait, r'esl que toutes les femmes et les abbés aiaient pleuré. L'élat-major seul et les récolels m'avaienl refusé des larmes. Mais les moines ne pleurent pas aisément; et les militaires, après une guerre de sept ans, ont l'âme endurcie, et les canaux des pleurs ossifiés. Enfin les instances , les éloges de la marquise , fixèrent mon incertitude , et je me décidai de faiie pré.sent S la capitale d'un drame qui avait eu un si grand succès à Perpignan. Le maréchal devant parlir dans trois semaines, je me hâtai d'élaguer mes deux actes, ce qui était aisé, et de remettre mes vers sous la lime, ce qui était plus pénible. Quand l'ouvrage eut passé sous le polissoir, je le portai à la marquise qui fut enchantée de mes corrections, el surtout de ma docilité et de ma déférence à ses avis. Elle litparlager sou engouement au maréchal, qui emporta mon iruvre dans le temple de la gloire.
Ma vie coulait assez traurpiillement dans celle garnison; c'est tout ce que l'on peut désirer sur la terre, surtout avec l'espérance du mieux. Mon litre de bel-esprit m'avait attiré les regards el la iiienveillance des feuunes; elles aiment la gloire. La marquise de Saint -Hilaire s'élait emparée de tnoi , el j'aurais pu , je crois , contrarier la grâce et la réconcilier avec les amours ; mais je ne voulus pas lui fermer les portes du ciel. Mes camarades me chérissaieni; quelques-ims étaient travaillés d'un levain de jalousie, mais si ma gloire les affligeait, mes inientions, mon caractère les désarmaient, (e cjui acheva d'adoucir l'envie, c'est l'affronl que recul ma muse au tribunal de la comédie française ; on lui refusa l'entrée du temple à l'unanimité. Le maréchal , étonné de celte disgr.lce. m'en donna la nouvelle, et ajouta, sans doute pour consoler mon amourpropre, qu'un militaire n'avait pas besoin d'un vain laurier du Parnasse, que ceux de Mars étaient les véril.-îbles lauriers de la gloire. La marquise de Sainl-tlilaire, ouirée d'un refus qui contrariait .son jugement, traiia les comédiens français d'ignorans, d'Allobrogesel de Béotiens: " Mais, me dil-elle, je parts dans une semaine pour Toulouse, nous y avons de bons acteurs; je vous ferai jouer; j'ai des amis, une grande influence, et je vous promets un triomphe éclatanl. «.le la remerciai et ne jugeai pas à propos de faire poignarder mon Tarquin par les Brutus de Toulouse, .le me consolai de mon infortune eu me rappelant qu'Auguste avait aussi composé une mauvaise tragédie d',\jax, qu'il avait étouffée courageusement '. Avec la même intrépidité, je condamnai la mienne aux flauunes dévorantes ; j'allimiai un fagot dans ma cheminée , je saisis mon manuscrit d'une main assurée, et, nouveau .lephté, j'offris mon enfani chéri en holocauste au génie malfaisant de la poésie. Une femme , ,^ qui l'on racontait le sacrifice d'isaac, commandé par Kieu même <^ son père, répondit ; • Dieu ne l'aurait pas ordonné à une mère; • el moi j'ajoute que Dieu n'aurait pas commandé à un véritable auteur le sacrifice de son ouvrage.
Mais je devais payer un tribut de douleur plus >rai et plus cruel. Une lettre de ma mère m'apporta la nouvelle
• .Suétone, qui raconte «ettc anecdote, ajoiilo : Qiiœre.ntibusfiie ainicis (/uidriain JJrijc (igcret , ri'spoiidit AJncein siiiim in spongiam incubuissr , faisant allusion à la mort d'Ajax qui s'ctait percé de son l'iMÎe.
de la mort de mon père , frappé d'apoplexie au sortir de table , au milieu de ses amis et de la joie d'un festin qu'il leur donnait pour célébrer l'annivursaire de sa naissance.
" La plus courte mort estlameilleure, » a dit Montaigne ; oui, pour celui qui meurt subitement; mais lesparens, les amis sont plus attristés, plus effrayés d'une mort si imprévue. Mourir dans un festin, entouré de ses amis, le jour de sa naissance ! Cette réunion de circonstances rendait l'événeiuent plus terrible ; j'en fus accablé. Ma mère, en m'annonçant cette perle cruelle, me mandait que mon héritage, les dettes et la légitime de ma steur payées, n'excéderait pas deux mille livres de revenu, que pourrait raporler la terre que mon père me laissait avec la gloire de sa vie. Je la priai , en réponse , de garder pour elle la moitié de ce revenu , l'assurant que miJIe livres et ma compagnie me donnaient une aisance très bonnéte. J'obtins une permission de deux mois pour aller mettre ordre âmes affaires, et verser quelques consolations dans le cœur de ma mère. En arrivant, je courus :ui tombeau de mon père , situé au milieu d'un petit bois; je lui dis en ver.sant des larmes :« Adieu , adieu, le meilleur des pères! que l'Être suprême couronne tes vertus, et nous réunisse un jour dans la demeure céleste! » Quel lionune sensible , auprès de l'urne de l'objet aimé, pourrait douter de l'immortalité de l'âme? Je fis planter des rosiers et des lauriers autour de la tombe, et j'y gravai cette épilaphe;
Ici gll un guerrier, bon père el bon époux ;
Brave et fier aux combat.s ; chez lui , doux et p-lisible ;
0 vous ! ami pa,ssant, à la vertu sensible,
Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.
;\Ies affaires terminées, je retournai à Perpig^nan. Bien des lecteurs me diroiit ici que mon titre leur promet un voyage en Espagne, et que je suis toujours en France, parlant beaucoup de moi et de mes avenlures qui leur sont indifférentes : leur plainte est juste. J'ai cm d'abord que deux ou trois pages suffiraient pour me (aire connaître; insensiblement je me suis lai.ssé entraîner au plaisir de parler de moi, des événemens de ma jeunesse: pardonnez, messieurs, cette petite faiblesse; hienlôt nous entrerons en Espagne.
L'hiver finissait; le printemps, gioventii del anno , si hâtif, ,si beau à Perpignan , s'avançait couronné de verdure et de fleurs ; je renaissais avec lui ; mon âme s'épanouissait , s'ouvrait aux rayons des beaux jours , â l'espoir des jouissances. Un dimanche, 10 avril , jour mémorable dans mes aimales, j'allai à la meiwe du régiment. 0 destinée ! si je n'avais pas entendu cette messe , je n'aurais pas voyagé en Espagne, et par conséquent je n'aurais jamais fait un livre; l'inqu-imeur n'eOt pas fait gémir la presse, le marchand de papier, reçu mon argeiu; les journalistes n'aïu'aient pas exercé leur talent pour la critique; je n'aurais pas charmé les loisirs des habitans des chilleaux et des dames de province; mon nom n'aurait pas franchi les frontières de ma terre. (!e que c'est qu'une messe entendue à projios ! Si l'on n'eût pas enlevé à Virgile son petit héritage, il ne serait pas allé â Rome, et sans doute ses Églogues et l'Enéide n'existeraient pas. Si Villars n'eilt pas rencontré un curé, il n'eiU pas gagné la bataille de Oenain, et sauvé la France. Ainsi tout se lient, toni e.st enchaîné.
Pendant cette messe, mes jeunes camarades, gens peu dcvot.s , étaient moins occupés du prêtre officiant que des
jeunes beaulés qui paraient l'église. L'un d'eux me dit tout bas : « Regarde celle jeune Espagnole rouverte de sa mantille, c'est un ange on une divinité. » A ces mots je tournai mes regards sur elle , et je vis inie figure céleste ,
les plus beaux yeux Elle me regarda : leurs éclairs
m'éblouirent. Non, Jean-Jacques, à l'aspect de sa chère pervenche, n'éprouva pas autant de joie et de surprise. Je n'ai jamais oublié ce premier coup dœil. On dit que les Turcs craignent l'inQuence des regards ; les Romains pensaient de même , témoin ce vers de Virgile : Nescio quis tcneros oculus rnihi fascinât agno» '.
Étonné, ému, je me rapprochai de cette beauté. Je la vis fort à mon aise; son voile, ouvert avec art, ne nie dérobait aucun trait de son visage, et son rosaire, qu'elle récitait , ne l'empêchait pas de promener de temps en I^rnps ses regards sur les personnes qui l'entouraient ; mais, à l'élévation, elle se pro.sterna, son front louchait la terre, elle se donnait de grands rouixs de poing sur la poitrine. Ce profond recueillement me ravit. Est-ce un ange, me disais-je, envoyé sur la terre pour faire aimer la religion et la vertu? Mes yeux ne la quittaient plus; et j'eus le bonheur de rencontrer quelquefois les siens. Son premier coup d'oeil fit sur moi la plus vive impression. Les Turcs craignent l'influence d'un premier regard, comme le plus dangereux : préjugé ou non, je suis de leur avis, car je n'ai jamais oublié celui de celle belle Espagnole. La messe finie, elle se leva et déploya une taille de déesse. Ce n'était plus un ange , c'était Vénus ou Junon. Elle sortit, accompagnée d'un homme d'un certain âge. Je la suivis. Quand elle fut près du bénitier , elle prit de l'eau bénite, fit le signe de la croix, eu me jetant un dernier regard, comme pour me faire ses adieux, car sans doute elle avait lu dans mes yeux l'impression que me faisait sa beauté. Je marchai sur ses pas d'un peu loin, et je la vis entrer dans l'auberge de Notre-Dame. J'allai aussilot demander à l'aubergiste quels étaient ces étrangers. « Des Espagnols, me dit-il, qui reviennent de Montpellier, et retournent dans leur patrie. La fille s'appelle doua Seraphina, et le père, don Pacheco y Nunes y Garcie de La.sso. C'est un homme de qualité ; ils parlent demain. Si vous éles curieux de les voir, vous n'avez qu'à venir diner avec eux ; ils mangent à table d'hôte. — Oui , je reviendrai ; mettez un couvert pour moi. » Je fus exact. Je ne sais quel piessentiment m'entraiuait. Nous n'étions que quatre à table, le père, la fille, un Anglais et moi. La belle Séraphine sourit à mon aspecl. Elle reconnaissait celui qui la- Tait beaucoup regardée à l'église. Je me plaçai vis-à-vis d'elle; mais elle n'entendait pas le français, du moins fort peu ; son père possédait assez cet idiome pour soutenir une conversation; et l'Anglais, qui venait de Cadix, s'était formé un jargon mêlé de français, d'espagnol et d'anglais. 11 s'occupa très-peu de Séraphine, encore moins de son père, parla de son pays, se plaignit du vin de raul)erge, des chemins, et des exécrables posada ; auberge' de l'Espagne, oii il n'avait trouvé de bon , de raisonnable, que les chevaux , les mules et le vin. • Vous aviez sans doute, le spleen, en voyageant, lui dit don Pacheco?— Goddamn the coimtry! ce pays est bien fait pour le donner. Ne me parlez pas de n';spagne : je l'ai traversée de Cadix ici ; je n'ai vu que des moines, des reliques el des haillons. —Falgamc itios, s'écria don Pacheco enflammé de co-
'^ Je ifc sais quel iWl cnt-îiàMc mefe lendrcs agneaux.
1ère, que voit-on .1 Londres? des marchands, des Juifs, des corsaires, des filles publiques, des hérétiques et des ivTOgne.s : sachez, monsieur Goddamn, que je suis Espagnol. — Tant mieux pour vous; je vous croyais Italien. Êles-vous négociant, bachelier de Salamanqne, homme de loi ? — Non dit-il fièrement , je suis don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso, conde deMontijo, cavallcro délia orden de San-Jago (chevalierde l'ordre de Saint-Jacques;, et gentilhomme de la chambre du roi mon maitre, où j'entre quand je veux'. ^Et moi, senor don Pacheco, conde de Monlijo, je suis Charles Smilh, capitaine de frégate, et très humble serviteur du roi (Seorge, qui n'est pas mon maître, et je n'entre jamais dans sa chambré, parce que je n'y ai rien à faiie. — Eh ! messieurs , leur dis-je, il y a de braves gens partout. — Pour la bravoure, répliqua l'Espagnol, ma nation ne le cède ii aucune autre, et je vous le prouverai , monsieur Charles Smilh , l'épéè à la main, ù présent si vous voulez. — Dînons d'abord , répartit l'Anglais, nous nous battrons après tant qu'il vous plaira. — Messieurs, di.s-je à mon tour, laissons pour un moment ces débats qui effraient mademoiselle ; dînons gainieni ; le vin de l'auberge est mauvais, permettez-moi de vous offrir quelques bouteilles de Grenache, que j'ai chez moi. —Volontiers, répond l'Anglais; il est bon de se battre pour l'honneur, et bien meilleur de boire pour le plaisir. » J'envoyai chercher aussitôt quatre bouteilles de ce vin et des liqueurs. Pour changer la conversation , je demandai à don Pacheco .s'il était allé à Montpellier pour cause de santé. « Oui , monsieur l'officier. V^ous y possédez le plus grand médecin de l'Europe, M. Kize. Oh, l'habile homme! J'étais malade à Cordoue, je dépérissais connue un poisson hors de l'eau, Vappélit m'avait quitté , je ne mangeais plus , on m'accablait de remèdes . qui achevaient de me <uer. Enfin , on me conseilla le voyage à Montpellier : je profitai de l'avis; je m'adressai, en arrivant, au docteur Kize, qui me dit que ma maladie s'appelait inappélence. « Soit, lui dis-je; peu m'importe le nom , pourvu que vous me guérissiez , car je m'ennuie de vivre de l'air. — Tranquillisez-vous; nous essaierons de ranimer vos sucs gastriques. ■ Il m'ordonne aussitôt des tisanes, des bols, le diable; mais l'appétit ne revenait pas. Le docteur, voyant l'inefficacité de ses reniède-s, nie demanda à dîner pour huit personnes. J'y consentis; je commandai un bon repas pour le jour suivant. Le docteur ariiva tout seul. 'Où sont vos convives, lui dis-je ? — Ils m'ont manqué de parole, nous nous en passerons. Faites servir; j'ai de l'appétit pour huit. • Il disait vrai ; car cet Esculape , av ec le génie d'Hippocrale , a l'estomac dune autruche. Nous nous mettons à table, lui, ma fille et moi ; il attaque tous les plats du premier service : tout disparaissait sur son assiette. Triste et dolent, je le regardais avec des yeux d'envie; et lui m'observait du coin de l'ail. «Eh quoi ! medi.sait-il, rien ne vous tenle? — Non ; mon estomac est sans vie. — Tant pis. » Au rnli , l'on sert un levraut d'une odeur irritante ; le docteur .s'en empare; il commençait a le dis.séquer, lorsque, par un mouvement rapide, je me jette sur le levraut, l'enlève, en m'écriant ; « Non vous ne le mangerez pas tout seul ! »
■ Il y a en Espagne trois sortes de gentilshommes r la clianibre , qui tous ont une ilcf pour entrer dans les appartciiu'iis du palais ; mais les uns servent , les autres ont leur entrée el uc servent pas, el la lioisrème classe porte la clef sans nlrer et serrir. lion Tae'hero ("lil do l.i (leuvi''me clnssc.
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En même lemps, je le porte à ma liourhe; je le décliire aver les dénis, et j'en dévore les deux râbles. Le docteur, eiicliaulé, riait de tout son cœur : «Courage! me criait-il; nous y voilà. Vous êtes sauvé , et l'inappétence est finie. • Il m'avoua alors qu'il ne m'avait demandé ce repas que pour lâcher de réveiller mon appétit par la vue du sien l'odeur active des mets, et pour deviner les caprices de mou estomac. Voila ce qu'on appelle un trait de génie I Ah ! le grand homme ! Depuis , mes sucs gastriques , comme dit le docteur, ont repris leur activité. > Pendant ce récit, mes yeux cherchaient souvent la belle Séraphine, qui alternativement baissait et relevait les siens. Enfin, le fjrenache arriva , et sa vue dérida le front de Charles Smith, qui mangeait .sans rien dire. Je lui en versai un plein verre, en lui annonçant que c'était un vin des dieux; il l'avala d'un trait , en s' écriant : • T'ery goud ! que les dieux sont heureux, s'ilsont toujours d'un pareil vin dans leur ca^e ! ■■ Don Pacheco but d'abord très modérément ; mais, pour l'exciter , je lui proposai la santé du roi don Carlos, ensuite celle de l'auguste princesse sa femme, puis celle du prinre des Asiuries; après quoi , celle de toute la naîiim espagnole; ensuite, la santé de celle qu'il aimait. Chailes Smith, qui trouvait le vin bon, et dont la tète s'échauffait, choquait le verre avec nous, tostait aux mêmes santés, (e pro))OSai ensuite de boire au roi George, à la brave nation anglaise ; ce qui fut accepté avec joie. Charles Smith, à son tour, voulut boire au vaillant peuple français. «Et moi, leur dis-je, je bois à mes aimables couvives; ce que je prononçai en regardant la belle Séraphine, qui me remercia d'un doux sourire. Ces fostes et le vin ramenèrent la gaité; et , à sa suite, la confiance et l'amitié. C'était un chef-d'œuvre de politique d'avoir ainsi établi la concorde entre les deux nations. La querelle du commencement du repas fut totalement oubliée : le vin a^ait la vertu des eaux du Léihé. Après le café, on vint avertir l'Anglais que les chevaux étaient mis. Il se leva, embrassa tendrement don Pacheco et moi , en nous appelant ses chei'S amis ei ses chers camarades. Sans doute, on arrivant à Londres, il aura voté, s'il est membre du parlement , la guerre contre la France et l'Espagne Étrange effet de l'orgueil et du préjugé qui sème la haine parmi des hommes tous également faibles et malheureux I
Di'S que Charles Smith fut parti , don Pacheco me dit qu'il allait faire la sieste , et qu'après il irait à la promenade ai ec sa fille. J'offris de les accompagner et de leur faire voir la ville ; ce qu'il accepta avec plaisir. Je sortis, déjà très occupé de la belle Séraphine. • \h \ quel dommage, disais-je, que cet astre ne brille qu'un instant à mes yeux ! Mais je ne suis pas heureux dans mes amours.»
Quand je revins à l'auberge, don Pacheco avait fini sa méridienne . et les fumées du vin étaient dissipées ; il me demanda des nouvelles de l'Anglais, me dit qu'il voulait le voir l'épée ,>| la main , pour lui apprendre à respecter sa nation. Je lui répondis qu'il était déjà bien loin , que cl'ailleurs ils ^valent choqué le verre en.semble, bu l'un et l'autre a la .santé de leur nation , et qu'ils s'étaient embrassés en se séparant , qu'ainsi la paix était faite. ■ Par saint Jacques 1 je ne me .souviens pas de l'avoir embrassé. Au reste, je ne crois pas qu'il soit gentilhonnne , et je me serais compromis en me battant aver lui. . Il me proposa une partie d'échecs; j'acceptai. 11 était passionné pour ce eu . Je m'aperçus bientôt de ma supériorité; mais je me
gardai bien rie l'en accabler, d'autant qu'il avait une haute opinion de son savoir. Je lui abandonnai toujours l'attaque; et, me tenant sur la défensive, je le laissai pénétrer dans mon camp et détruire mon armée. « Ah ! le fourbe ! » s'écrierait Jean-Jacques, s'il m'entendait. D'accoid, monsieur Rousseau ; mais \ous auriez été tout aussi politique, tout aussi fourbe que moi, si vous aviez joué avec le père de Séraphine , et que vous l'eussiez aimée. Rien n'est si séduisant (|u'une belle Espagnole ; une Française est plus aimable, plus enjouée, mais elle n'a pas ces grands yeux noirs, expressifs, voluptueux; cette physionomie animée, piquante, où respirent en même temps l'amour, la volupté et la mélancolie. En France, l'autel de la coquetterie et de la vanité est à côté de celui de l'amour. Une amante française ne renonce jamais à sa parure, à ses plaisirs, à ses conquêtes. Une Espagnole n'a d'autre culte que l'amour, d'autre parure que sa tendresse, d'autre plaisir que celui d'aimer, et, pour ainsi dire, d'autre dieu que son amant.
Tandis que Séraphine occupait toutes les facultés de mon âme, celle de son père était tout au jeu. L'espoir de la victoire l'excitait, l'enflammait; enfin il triompha, et s'écria avec transport ; Échec et mat ! Et en même temps je le vis tomber à genoux, faire le signe de la croix, et murmurer das paroles. Je le regardais avec élonnenient : . Eh quoi ! me disais-je , il remercie le ciel de son triomphe! Y a-t-il un Dieu des échecs, comme un Dieu des armées, auquel on rend des grâces solennelles après une victoire?» J'appris bientôt la cause de cet acte de piété. « Vous autres Français , me dit don Pacheco , vous êtes les troupes légères de la religion ; vous ne priezjamais à VJngelus.—Weu vrai; cette prière, ordonnée par notre roi Louis XI, est tombée en désuétude; mais les Français n'en sont pas moins attachés à leur culte. — Possibile! possibile ! A\l-\\ en secouant la tête. » J'éternuai dans ce moment , et lui et sa fille s'écrièrent : Kesii.^ ( Jésus ) ! Ils m'apprirent qu'on piononçait, en Espagne, ce mot sacré à chaque éternument d'un homme. Depuis je l'ai employé bien sou\ eut, et l'ai entendu répéter en chœur par vingt personnes.
Le soleil de.scendait ;'i l'horizon; une belle soirée nous invitait à la promenade. Don Pacheco prit son épée, la baisa, et fil le signe de la croix, cérémonie qui me parut bizarre, et à laquelle je me suis accoutumé dans mon voyage. Nous commençâmes nos courses par la citadelle. Je donnais le bras à .Séraphine ; je ne pou\ ais lui parler que des yeux , langage qu'elle paraissait entendre. Je fis voir à don Pacheco les souterrains, la citerne, et un puits très profond. Lorsque nous filmes sur le donjon , je lui racontai qu'un jour Charles-Quint, en y faisant sa ronde, avait trouvé la sentinelle endormie. « Qu'auriez-vous fait, senor, à sa place? — Je crois que je l'aurais tuée. — Eh bien ! cet empereur la jeta dans le fossé et se mit en faction, y resta jusqu'i l'heure où l'on relevait les sentinelles. — Je n'en suis pas surpris ; c'était un grand homme , et le i)lus grand roi de l'Europe; lorsque le soleil se levait dans une partie de ses Étals , il se couchait dans l'autre. 11 avait plus de quarante titres, et il ne les oubliait pas.— Les anciens rois de Per-se, lui dis-je , outre le litre de roi des rois, prenaient celui de frère du soleil et de la lune, et d'habitant des astres. On prétend que Charles-Quint ayant écrit à notre roi , François I'", une lettre où tous ses titres étaient étalés , François dans sa réponse , ne prit que celui de roi de France, seigneur de Vanne et de
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Gonesse'. Don Pacheco sourit à ce propos, mais d'un lire sardonique. Il nie demanda si la ville de Perpignan avail élé bâtie par les Kspagnols.» Non ; c'est un comte de Roussillon qui la fonda en 1068, et qui la nomma Perpignan, du nom de Bernard Perpignan , qui vendit les deux maisons sur l'emplacement desquelles la ville fut bâlie. • Au sortir de la citadelle, nous allâmes nous promener dans la campagne. J'avais toujours la belle Séraphine sous mon bras, et sa main, qui louchait mon cœur, le faisait palpiter; cependant il fallait soulenir la conversation avec son père. Il me demanda mon grade dans le service. «Capitaine. — Si jeune! èraco ,• avez - vous fait quelques campagnes ?— Oui ; toute la guerre de sept ans.— Ouapo, valiente (couiageux, vaillant) ; et avez-vous été blessé ;' Deux fois : une au visage, et l'autre à la cuisse. —C'est superbe, je vous en félicite ; vous êtes un valeureux chevalier ; j'aime les brave.s gens : et moi aussi j'ai fait deux campagnes en Italie, .sous l'infant don Philippe; je fus pareillement blessé dans une affaire des plus brillantes. Quatre mille cinq cents Espagnols, sous les ordres du duc de la Vieuville, nous escaladâmes et primes Plaisance en plein jour : je ne l'oublierai jamais, c'était le 9 .septembre I7Î0. .le fus blessé dans cette affaire; on m'envoya à Milan, où les beaux yeux d'une comle.s,se firent à mon caur une blessure plus difficile à guérir. » Nous parlâmes ensuite d'une maîtresse que Louis XV avait renvoyée ; il me demanda ce qu'elle allait devenir. . Ce qu'elle voudra ; elle ira faire l'amour à Paris ou dans ses terres. - Falgame dios - , s'écria-t-il , un roi d'Espagne ne le souffrirait pas; la maîtresse qu'il congédie doit se retirer dans un couvent'; de même lorsqu'il a monté un cheval, personne ne le peut monter après lui. L'étiquelle de noire cour est plus grave , plus respectueuse que celle de la cour de France. Nous servons notre roi à genoux ; si la reine faisait une chute, ou si .son carrosse versaient, le roi seul ou les femmes pourraient la secourir. Notre dernière reine, i\Iarie-Louise d'Orléans , tombée de cheval et ayant sou pied engagé dans l'élrier, était traînée; personne n'aliail à son secours. Enfin deux gentilshommes de sa suite s'enhardirent , arrélérent le cheval , dégagèrent le pied de sa majesté, et coururent aussitôt chez eux pour faire leur paquet et quitter l'Espagne; mais la reine oblinl leur grâce.— Cette éliquelle me parait plus fière , plus dureque raisonnable.— ,Ic vais vous raconter une anecdole encore plus étonnante. Asseyons-nous sur ce banc de pierre qui fait face à la rivière le Tel;, la lune se lève et y réfléchit ses rayons ; j'ai toujours beaucoup aimé celastre , sur tout quand j'étais amoureux ; c'est la planète des amans. «Philippe III faisait ses dépêches dans .son cabinet; comme le temps était froid , on avait mis un grand brasier à coté de lui. La réverbération, la chaleur de ce fen échauffaient tellement le visage du roi , que la sueur en découlait à grosses gouttes. Il étaitsibou, si débonnaire, qu'il ne se plaignait pas. Le marquis de Pobar s'aperçut de sa .situai ion, mais il n'osait loucher au brasier de peur d'excéder le pouvoir de sa charge. Il avertit le duc d'/VIbe qui répondit qu'il n'en avait pas le droit, et qu'il fallait le faire dire au duc d'Useda. Ce seigneur malheureuse-
• Henri IV, dans la même circonslancc avec Vhilippe II signa HEm,, /jonrgeois de Paris, seigneur de Gonesse.
^ C. csl un jureineni espagnol.
' On proteud que toutes les fois qu'un roi d'Espagne fait une T isi t(, â sa maîtresse , il est obligé de lui donner quatre pistoles.
ment était allé à un sitio ( maison de campagne ) qu'il faisait bâtir auprès de Madrid. Alors le marquis de Pobar proposa de nouveau au duc d'Albe l'enlèvement du brasier. Le duc, toujours inflexible, préféra d'envoyer chercher le duc d'Useda. Il accourut , mais le roi était presque consumé ; il eut une fièvre violente et un érysipèle dont l'inflammalion dégénéra en pourpre, et la mort s'ensuivit. — !Si j'avais élé le successeur de Philippe Ul, lui dis-je, j'aurais chassé de mon palais ces trois fanatiques de l'étiquette. — Je conviens qu'ils l'ob.servèrent avec trop de sévérité; mais à cette époque elle régnait à la cour avec un sceptre de fer ; son pouvoir s'étendait jusque sur leurs majestés. La reine était obligée de se couchera neuf heures en hiver, à dix en élé. Lorsque le roi allait la Irouver pendant la nuit, il devait avoir ses .souliers en pauloufles , un mautean noir sur les épaules , une bouteille de cuir passée dans le bras gauche, pour servir de vase de nuit, une lanlerne sourde d'une main et son épée de l'autre. — Ce n'est pas dans cet équipage que François !"■ et Henri IV allaient en bonne fortune. — Mais la nuit s'avance , dit don Pacheco en se levant, nous devons parlir au point du jour, il est temps de nous retirer. • Hèlas! nous regagnâmes la ville ; je marchais irislemeni sans mol dire , accablé de l'idée d'être séparé à jamais de la plus belle personne des deux royaumes, pour qui je me sentais déjà la plus vive inclination et qui paraissait Irouver du plaisir i me voir, .arrivés à la porte de l'auberge, don Pacheco m'embrassa en me disant ; ■ M. le capitaine, je vous estime autant que le plus brave gentilhomme espagnol ; si je puis vous être de quelque ulililé, si vous venez jamais en Espagne, souvenez-vous de don Pacheco x Niines , y garcic de Lasso, conde de Montijo , domicilié à Cordoue. Je le remerciai et lui oflis au.ssi' mes bons offices en France. Eu quittant Séraphine, je pris sa main, je la serrai un peu, puis un peu plus , et je semis que la sienne nie répondait par une pression légère, ce qu'elle faisait en me disant; senor capitano, vii'a usied ndlV anos '. Je me relirai la tristesse dans l'âme , eu répétant; «C'en e^t fait , je ne la verrai plus ! •
.le ne voulus point souper avec mes camarades : en- Irainé par la mèl;uicolie et invité par les rayons de la lune, j'allai rêver ;i celte brillanle .Séraphine. « Non , me disais-je, la Grèce n'a jamais rieii produit de si beau ; les vieillards qui furent ravis de la beauté d'Hélène tomberaient à ses pieds. Apelle n'aurait besoin que de ce modèle pour peindre sa Vénus ; déjà je l'aimais ; déjà ses beaux yeux m'assuraient d'un lendre reloue, el je la perds ; non, le bonheur n'est pas fait pour moi, c'est une ombre que je poursuis. » Ainsi je promenais mes tristes pensées, les confiantà la lune, dont le jour faible et douteux nourrissait ma mélancolie. Rentré chez moi , je crus que le sommeil calmerait les agitations de mon âme, mais il me refusa ses pavots. J'avais beau vouloir oublier celte belle Séraphine , hélas !
Une si douce fantaisie
Toujours revient ; En songeant qu'il faut qu'on l'oublie ,
On s'en soutient.
A mon lever, un peu plus tranquille , j'allai visiter ma compagnie , faire ma cour à mes supérieurs, et de là , à
' C'est un compliment usité en Espagne, qui signifie vivez mille ans.
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onze heures . â !a parade. J'étais an milieu de mes camarades , qui me plaisantaient sur ma belle nvmphe des bords du Tage ou de l'Èbre , que j'avais si galamment proraeuée la vrille , lorsqu'à deux pas de distance, j'aperçus un homme en cape . coiffé d'une monlère , qui me faisait de grandes salutaiions. Sa figure grotesque provoquait le rire de tous ces jeunes officiers ; mais lui , imperturbable , s'approcha de moi avec gravité , et me dit tout bas : Senor capiiano, vcnid à la venta^. Je n'entendais point son langage ; mais , après avoir bien considéré cet original , je compris par ses gestes qu'il m'invitait à le suivre. Je lui fis signe, à mon tour d'attendre la fin de la parade.
Dès que la garde fut montée, je marchai sur ses pas. ne sachant qu'imaginer d'un pareil message. Il me conduisit â l'auberge de JNotre-Dame. Quelle fut ma surpri.se et l'excès de ma joie, lorsque l'aubergiste m'apprit que don Pacheco n'était point parti , et que c'était lui qui m'avait envoyé chercher. Je montai précipitamment à sa chambre. Je le trouvai étendu sur ime chaise longue; dès qu'il m'aperçut, il s'écria d'une voix lamentable: Senor capitano, je souffre comme un demonio ; j'ai la goutte ; c'est le vin, la liqueur , c'est le diable qui l'a réieillée. Je le plaignis, je l'exhortai à la patience. Per Chrlslo, s"écria-t-il , j'en ai beaucoup; diaiolo que dolor! Jésus piedad ! Dans ce moment entra Séraphine, que je cherchais des yeux.
Un simple réseau vert, nommé residilla, enveloppait ses beaux che» eux noirs. Le négligé de sa parure semblait ajouter ^ ses charmes; sans la couleur de ses chp-
yeux , j'aurais cru voir Vénus sortant du bain A son
aspect , j'oubliai bien vite les souffrances du père; je sentais que je n'étais pas fâché que la goutte eût retardé son départ. Je bUlmai ce mouvement de joie; mais tel est le coeur humain ; l'égoisme le domine : il se préfère à tout. Cependant ce tort involontaire me rendit plus empressé plus généreux. Comme l'excès de la douleur donnait la fièvre à don Pacheco , je courus chercher le chirurgienmajor du régiment. Je l'amenai tout de suite. Il ordonna une tisane. Don Pacheco lui demanda d'où provenait la goutte. -Ma foi, répondit-il, nous n'en savons rien; on dit que c'est la fille du plaisir. — Dites, monsieur le major, la fille des enfers : encore si j'étais à Cordoue, chez moi ! non daus une maudite auberge! » Je lui offris mon logement, plus commode, plus agi-éable. d'où l'on découvrait la campagne; j'ajoutai qu'il yaiait un grand cabinet pour sa fille, et , sur le niL^me palier, un logement pour Antonio, son valet. Don Pacheco refusait avec de gi'ands remercimens ; mais je fis signe au docteur de m'appuyer, ce qu'il fit avec tant d'éloquence , que .«es conseils et mes prières Hérhirentla rè-istance dii comte de Montijo. «Mais, capitaine, nie dit-il, où logerez- vous ?^ Chez un de mes camarades «...Lorfique j'eus son consentement, j'allai chercher quatre grenadiers, qui l'emportèrent sur un brancard, et jesuivisavec Séraphine, Antonio, et le bagage.
Si j'avais pu prévoir cet événement, j'aurais passé une meilleure nuit. Don Pacheco trouva mon logement fort joli , et la jeune Séraphine fut enchantée de ,son cabinet , qui était orné de vases de fleurs, d'une volière remplie de serins, et doft elle jouissait de la perspective riante des champs et de la verdure.
L'attaque de goutte de don Pachef o fut vive cl de lon-
'Monsicur le capitaine, venez à raubcr^e.
gue durée. Je passais près de lui tout le temps que me laissait mon service. La chambre d'im malade qui souffre, qui se plaint, n'est pas l'asile du plaisir ; mais je voyais Séraphine , et le bonheur auprès d'elle. « L'ne chaumière et cette divinité, me disais-je. suffiraient à mes vœux. «H est VTai qu'avec le temps cette divinité devient une simple mortelle, et la chaumière une triste demeure ; mais on ne fait pas ces réQexions dans le paroxysme de la passion. Cependant la douleur de la goutte se calma par degrés, et laissa des intervalles de repos. Alors nous reprîmes les échecs. Les fréquens triomphes de don Pacheco lui faisaient oublier quelquefois les nouvelles atteintes de son ennemie. Cependant de temps en temps il s'écriait ; • Diablo! Jésus, Santiago, piedad! • Il n'avait pas la philosophie de ce Grec ' qui s'écriait , déchiré par la goutte ; • 0 douleur ! tu as beau faire, je narouerai jamais que lu es un mal ! »
Laprès-dînée, lorsque don Pacheco s'assoupissait, j'apprenais à sa fille quelques mots français; je lui faisais dire; J'aime , j'aimerai toujours. A son tour, elle m'enseignait les mêmes termes en espagnol , que je lui répétais. La quero je vous aime), la qnere siempre (jevou.s aimerai toujours , todo es amor rerca de usted [ tout est amour auprès de vous ). Ce peu de mots suffisaient pour rendre nos entretiens délicieux. Les amans n'ont pas besoin d'une savante rhétorique pour converser entre eux ; au milieu d'un grand cercle, ou devant des témoins imix)rluns , leurs regards se parlent , et leurs âmes s'entendent : cependant je trouvai tpielquefois bien triste de ne pouvoir communiquer à cette belle et tendre Séraphine la foule de mes pensées , et cette alwndance de sentiniens qui m'oppressaient.
Dou Pacheco me demanda un bénitier et de l'eau bénite ; je fus tenté de lui donner de l'eau de puits, mais je réfléchis que, même daus une bagatelle, une tromperie est un tort. Il récitait tous les jours son rosaire , et priait Dieu soir et matin.
Enfin les accès de goutte ce.ssèrent entièrement ; mais il ne pouvait appuyer à terre ses pieds enflés et ramollis. Alors, après quelques parties d'échecs, je lui lisais la Fie des Saints ou les Contes de La Fontaine , qui l'amusaient beaucoup. Loi-sque la lecture ces.sait, il nie contait les exploits de ses ancêtres.
• En 1340, me dit-il un jour, deux frères , don Gonzale et don Garcie Lasso, mes aieux , servaient dans l'armée d'Alphonse, roi d'Espagne, qui combattait les Maures du Portugal. Ces deux frères passèrent , seuls, à la nage, le fleuve Salado qui séparait les deux armées , en présence de deux mille chevaux ennemis. Le reste de l'année , enhardi par l'exemple dcres deux chevaliers, les suivit, traversa le fleuve. La bataille se donna ; les Maures iierdirent deux rem ciiiquaule mille hommes ci les E.spagnols vingtcinq seulement. » J'admirai ce haut fait d'armes, auquel la critique trouvera quelque exagération *. Je lui citai à mon tour le chevalier Bayard, qui avait défendu le passage d'un pont contre deux cents ennemis , je n'osai pas dire, espai;uols. Je lui parlai aussi de notre Henri IV, qui se battit , lui cinquième , dans la ville d'F.use, contre deux
' T.'antCTiv se trompe: ce philosophe fiait de Syrie et s' nommait Pnssidoniiis. Celait iljiiis une visite que lui faisait le fjrjtid Pompée, qu'il s'écria : tlouleur, tu as beau faire, je n'avouerai jamais que tn es un mal.
* Cette anecdote est historique.
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