‹ Œuvres complètesChapitre 126 sur 416 · IÎ · texte numérisé non relu

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cents soldats et une bourpfeoisie armée , qu'il força à lui demander {;râce '. A ce récit , piqué d'honneur, don Pacheco , pour soutenir la gloire de sa nation cl de ses ancêtres, me dit : • lin des aïeux de ma s;rand'mére, nommé don Garcie Pérès de Vega, rencontra , lui second, sept Maures ; son compagnon l'abandonna kV hement : don Garcie resté seul , brave ses ennemis. Il avait une telle réputation de vaillance , que les Maures n'osèrent l'attaquer. Ce vaillant chevalier, après les avoir attendus quelque temps, reprit le chemin du camp à petits pas; mais, s'apercevant qu'il avait laissé tomber l'agrafe de son casque, il revient, la ramasse, et s'en retourne avec la même Iranquillitc. De retour au camp, il ne voulut jamais nommer le chevalier qui l'avait traîtreusement délaissé. — Cette générosité est plus rare (pie la bravoure. »

Don Pacheco aimait beaucoup à me iiarlcr de sa galanterie et de ses amours. Il avait donné iOO pesos dnros ( 500 liv. ) pour avoir du sang dune femme qu'il aimait , au chirurgien qui devaitlasaigner. «Un jour, me disai(-il encore, un rival m'enleva ma maîtresse et la mena à Sé- Tille. A cette nouvelle , je fais une neuvaine aux âmes du purgatoire pour le succès de ma vengeance' ; je moule à cheval , cours à Séville ; je cherche mon rival , je me bats avec lui, je lui donne deux coups d'épée, et je repars pour Cordoue, sans voir la perfide qui m'avait trahi. »

Je m'enivrais insensiblement du filtre de l'amour. Ma première passion pom- Adélaïde n'avait été que la chaleur de tête d'un jeune écolier; j'avais aimé éperdurnent Cécile, mais je n'étais payé que par l'amitié, et l'amour veut de l'amour. Aussi je croyais, en aimant Séraphine, brûler d'un feu nouveau, et goûter un bonheur jusqu'alors inconnu. « Mais, me disais-je, a quoi me conduira cette pas.sîon? Comment aspirer à .sa main, moi qui sais que les Espagnols regardent les enfans de Calvin connue les enfans du diable , et Calvin comme l'Antéchrist? Dirais-je, comme Henri IV disait de son royaume, Séraphine vaut bien une messe? «Ces réflexions m'altristaient, me jetaient dans l'incertitude; mais la beauté de Séraphine, ses regards, dissipaient ces brouillards qiu troublaient la sérénité du jour. Le philosophe Horace nous conseille de jouir du pré.sent , d'abandonner notre destinée aux dieux ; l'ennitte dUis ca-lera. ,1e suivis ce conseil, et me laissai aller au courant du fleuve.

Je m'aperçus bieiUot de la force des préjugés de mon hôte, qui, m'ayant demandé quels livres contenait ma bibliothèque. «Virgile, Horace, La Fontaine, Montaigne

' Celle affaire d'Eusc mérite d'être rapportic. Lor.sque Henri s'approcha de celle ville ennemie, les jurais vinrent lui en présenter les clefs. Ce prince mit pied A terre et y entra avec deiK gentilhommes et deux de .ses gardes. A peine eut-il franchi la porte, que la her.se tomba , et le roi se trouva en face de deux cents soldais cl de la bourgeoisie armés, qui criaient ; TOez sur la jupe verte. Il reçut dans ses armes pl'isieurs coups de feu , dnnt l'un lui enfonça deux côtes ; mais son mtrépidilé imposa tellement i ces trait les, qu'il s'empara, sans résistance , d'une tour voisine , où il .s'en ferma avec .ses compagnons , et où il se défendit jusqu'à ce que ses soldats eurent brisé la herse ; dés qu'ils parurent , les rebelles se jelêrent â genoux et demandèrent la vie. I.a clénKnce fut le premier mouvement de Henri; mais il ne put empêcher ses soldats de pendre sous ses yeux , celui qui l'avait lire A bout portant ; la corde ayant cassé , la bonté de son cti'ur l'emporta encore et II s'écria ; liiâre A eelin que le gibet a épargné.

' Le bon chevalier Bayard faisait dire une messe lorsqu'il allait se battre en duel.

et Voltaire, répondis-je. ' T'aJ gaine dios! s'écria-l-il , Voltaire ! un pngano l un païen \ un mahomctnno , un demonio ! ' J'ajoutai que je lisais ses belles tragédies, sesépîtres, où souvent les plus sages maximes, la morale la plus pure sont exprimées en vers harmonieux «Est-ce qu'en Espagne ou ne pennet pas cette lecture? — Non, par .saint .lacques! le saint-oftice la défend sous peine d'excommunication , non-seulement de tout ce qu'il a écrit jus-qu'à présent, mais de tout ce qu'il écrira encore. — D'après cela je ne lui conseille pas de voyageidans votre pays. — Non; car il serait brûlé tout vif dans un aulo-da-lé, comme un juif ou comme un renégat. »

Séraphine n'était sortie, depuis quinze jours, que pour aller à la messe; son père me pria de profiter de cette belle soirée pour la mener à la promenade, et lui faire respirer l'air pur de la campagne. Escortés du fidèle Antonio, je la conduisis sur les bords de la rivière. Ou'il est doux d'être tête A tête avec ce que l'on aime, vers le soir d'un beau jour, au milieu d'une caïupagne que le printemps commence à embellir, où l'on respire l'esprit des fleurs et des végétaux , où l'air , une douce chaleur , semblent renouveler la vie! Séraphine était coiffée d'un réseau auquel étaient attachés des riibanset des pai licites; un \oile noir tombait négligemment sur ses épaules, et cachait à demi cette charmante figure. Quanto si monstra mcn , tanto r piti hclla^. Mais rien ne voilait l'élégance, la .souples.se de sa taille. .'Souvent j'entendais dire aux pas- .sans;« Ah ! la belle Espagnole! "Jeleluirépétais, et elle souriait. Maisêtre seuls, s'aimer, et ne pouvoir lai.sser échapper de son âme la plênilude des senlimens qui la.suffoqueni, c'est un tourment égal à celui de Tanlale. Des regards étaient prestpie notre seul enlrelicu. J'avais pourtant appris quelques mots que je lui répétais , t/iterufa ina chère;, corazon (mon cœur), liermosa (belle;; ;>son tour elle m'appelait m; cor/ pyo (mon amant. Je pris sa main , je la mis sur iiiouco-ur; elle la retira bien vite, et la plaça sùr mou front, pour me faire entendre que le cœur des Français était dans la tête. Dans ce moment nous entendiines les cris perçans d'une femme , les aboieinens d'un chien ; nous avançâmes vers le lieu d'où parlaient ces clameurs, et j'aperçus un grenadier du régiinenl , le sabre à la main , contre deux pay.sans armés de bâtons ; une jeune fille auprès d'eux, qui criait et se désolait, et un gros chien aboyant, hurlant contre le grenadier. Je courus vers le champ de bataille, laissant Séraphine avec Antonio. A mon aspect, le gicnadier voulut s'évader, mais je l'atteignis, le désarmai, et lui ordonnai de se rendre en prison. La jeune fille, encore Ircmblaute, me remercia de tout son cœur. Heureusement personne n'était blesse; je demandai la cause de celte rixe, et de la brutalité du •soldat. «Il est venu, répond la jeune fille, déjà sans doute échauffé de vin, et m'a dit eu m'alrordant ; «Je boirais volontiers à la santé d'une jolie fille comme vous.— Nous ne refusons jamais, lui ai-je répondu , un verre de vin à un brave homme. ■ Je lui ai apporté aussitôt une bouteille , et lui ai dit ; « Monsieur le grenadier, buvez à la santé de mon père , qui vous régale de bon cœur. — Et où est-il ce père? — Il travaille dans les vignes. — .T'en suis bien aise, car je m'embarrasse fort peu des pères. Il y en avait mi autrefois dans ma famille, qui m'adimné plus de coups de jned que de pièces de six liards; mais il est mort , et je n'ai trouvé dans .sa cave que des bouteilles

' Moins elle se montre, plus elle ?st belle.

vides et un sabre : j'ai pris le sabre, et j'ai donné le bouteilles à ses créanciers. Allons, à votre sauté, mou cœur : ce vin est fort bon; Il est digne de vos beaux yeux. ■ A cbaque verre qu'il versait, il se levait, me nomman' d'un nom bizarre, il me disait : < Je bois à Cypris. — Mousieur le fjrenadier, je vous remercie; mais mon nom esl Suzette et non pas Cypris. — Suzelte on Cypris, n'importe, c'est la même chose; vous êtes la reine de mon coeur, plus fraîche qu'une rose; plus dangereuse qu'une bombe. » Alors il est venu vers moi pour m'embrasser ; je l'ai repoussé : il a voulu prendre ce baiser de force. Charlot, qui était dans la maison, el qui le guettait de l'œil, est accouru, s'est opposé à ses brutalités; alors le grenadier a tiré son sabre. Chariot a saisi un gros bâton ; j'ai jeté les hauts cris; mon père, qui n'était pas éloigné^ m'a entendue; il a couru de toutes ses forces, armé d'un échalas; et si le ciel ne vous eût envoyé à notre secours, il serait arrivé un grand malheur. »

Pendant ce récit, Séraphine, rouge, tout essoufflée , inquiète, arriva avec Antonio. Notre tranquillité la rassura. La jeune .Suzette alla chercher de vieilles chaises de paille, nous fit asseoir devant la maison, située sur une hauteur. La soirée était superbe ; à l'occident, le ciel élincelait des feux du soleil couchant; à l'opposite, la lune se levait majestueusement et sans nuage. Nous étions environnés de poulets, de poules, de canards, de deux chèvres, et d'un gros chien qui avait sonné l'alarme pendant le combat. Le père de Suzette nous offrit une petite collation : nous refusâmes d'abord : mais Suzette nous pria avec tant de grâce et d'intérêt , que nous acceptâmes. Elle courut soudain, nous apporta du lait chaud, des fraises, et une bouteille de vin de Grenache.

La table où l'on servit ce champêtre repas , Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas.

Mais c'était l'agile Hébé, non la vieille Baucis, qui nous .servait. Le père nous demanda la permission de retourner à sa vigne, en nous disant que .sa tîlle ferait mieux que lui les honneurs de sa mai.son. C'était un vigneron aisé. Nous vouhlmes engager le jeune Chariot à partager notre goiilcr; mais il n'osa jamais. «Chariot est timide devant le monde, nous dit Suzette; mais c'est un lion quand il s'agit de me défendre. «Je lui demandai si c'était son frère. » Non , c'est mon amoureux ; nous devons nous marier après la moisson. Il a un an de plus que moi, qui aurai dix-sept ans dans huit jours. Depuis deux ans nous faisons l'amour. — ï.t sans doute vous aimez Chariot bien tendrement? — Oui. parce que je suis cerlaiue qu'il m'aime de tout son cœur, et il y a du plaisir à être aimée. — Et pourquoi avez-vous tant différé votre mariage? — Oh ! dame, il faut se connaître avant d'en venir là; c'est pour toujours que l'on se marie. Dans les villes ou n'y regarde pas de si près; on se connaît toujours assez après le mariage. Oh! vraiment, vous autres vous vous mariez pour être riches, nous, pour nous aider et nous aimer. — Et pour être heureux, ajoutai -je. » La naïveté de ce récit m'intéressait beaucoup ; j'étais fâché que Séraphine ne le comprit pas; mais sa physionomie riante exprimait le plaisir que lui faisait cette scène champêtre. La sensible Suzette me demanda la grâce du grenadier. «11 faut qu'il soit |>uui, lui dis-je; mais à votre considération , au lieu de rester six mois dans un cachot, il n'y restera que six semaines. ■

.l'oubliais auprès de Séraphine et de ces bonnes gens l'heure qui s'écoulait , mais le vigilant .\ntonio me tira plusieurs fois par la manche, en me disant : Senor, la iwi:lie l'iene (monsieur, la nuit vientj. 11 fallut se rendre à cet avis. Nous fîmes nos adieux et nos reinerctmens à l'aimable Suzette ; je lui souhaitai tout le bonheur qu'elle méritait. <Et moi, dit-elle, je vous souhaite pour femme celle belle Espagnole. «Séraphine l'embrassa. Je sollicitai la même faveur. «Volontiers, dit-elle ; les messieurs sont sans conséquence. »

Nous retournâmes à grands pas à la ville. Je tenais la main de Séraphine dans la mienne, parfois je la pressais légèrement; Séraphine ne me répondait pas , mais elle ne relirait pas sa main. J'étais dé.solé de ne pouvoir épancher mon âme dans la sienne, et je pardonnais aux Romains leur ambition, leurs conquêtes, puisqu'ils avaient propagé leur idiome dans une graude partie du globe, et facilité le moyen de s'entendre et de faire l'amour dans tous les climats. Je trouvai don Pacheco qui après avoir récité son rosaire, chantait une romance en s'accompagnant de la guilare; je l'en félicitai ; «Preuve, lui dIs-je, que la goutte déloge ? — Oui , j'espère que dans huit jours je serai en état de partir. — Quoi ! sitôt ? Je vais prier le chinirgien-major de rappeler la goutte. Diablo. non: j'ai fait une assez l'ude pénitence de mes vieux péchés. » Quand je sortis : Séraphine m'accompagna jusqu'à la porte, me disant tout bas : Adios , corazon mio. Ces douces paroles , prononcées d'une voix tendre et mélodieuse , firent le complément du bonheur de cette journée.

Pendant la unit je pensai à l'aimable Suzette , à cette union de deux époux, qui, satisfaits d'un toit rustique, de quelques arpens de terre, bornent leurs désirs, leur ambition à s'aimer, à partager leurs travaux, à cultiver leur modeste héritage. Mais il y a des hivers, des orages, de mauvaise» récoltes, des querelles domestiques, des maladies ;

Point do pain quelquefois, et jamais de repos. Les femmes, Icsenfans, les soldats, les impôts. Le créancier, la conée,

sont des fléaux qui désolent les habitans des campagnes; oii donc est le bonheur? Rousseau a dit que l'homme le plus ennuyé d'un royaume était son roi. L'orgueil a dicté ce paradoxe : il y a des jouissances pour les rois comme pour les simples laboureurs ; il e^t vrai que celles du laboureur tiennent plus à la nature.

Le chirurgien-major entra dans ma chambre à mon réveil, et me dit que don Pacheco l'avait i)rié de lui faire «ivoirde bon chocolat.» J'en fais mon affaire, lui dis-je; mais il songe à son départ , ne pouvez-vous le retarder ? — Je ne puis lui rendre la goutte ; mais, si vous le désirez, je lui donnerai la fièvre ? — Non, je ne suis pas assez barbare ni assez égoïste ; je vais lui chercher du chocolat. • Je courus aussitôt chez un négociant qui en faisait venir de Barcelone ; il m'en céda douze livres , que je fis porter chez don Pacheco. Il voulut ine le payer; mais je l'assurai que je l'avais reçu en présent , et qu'il n'était pas honnête de vendre ce que l'on nous avait donné. Il fut si .sensible à ce procédé , à mes attentions pour lui , qu'il s'écria : • J'accepte votre chocolat, à condition que vous viendrez boire du mien à Cordone : voilà ma fille qui en sera bien aise. • .Séraphine rougit, jeta un regard charmant sur moi, et sembla me confirmer cet aveu. Don Pacheco ajouta ; « Les Espagnols ne sont point ingrats , vous êtes gentil-

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homme, capitaine d'infanfcrle; vous avez fait six campagnes , reçu deux blessures glorieuses; vous êtes jeune' sage, généreux, plein de probité; vous jouez aux échecs; votre fortune est médiocre, la mienne est assez considérable ; venez me voir à Cordoue : je n'en dis pas davantage ; mais si ce que je pense est écrit là haut , ma reconnaissance sera acquittée. Je le remerciai vivement , et lui promis qu'eu septembre, à l'arrivée des semestres, je me ferais un vrai bonheur d'aller lui rendre mes devoirs. Ah I comme l'espérance soutient et réchauffe l'amour ! A ce discours je fus embiasé d'un nouveau feu. J'aimai cette belle Séraphine : je l'idolâtrai de ce moment. Je vis enfin que j'allais avoir une amante, une épouse, unique besoin de mon cœur.

La surveille de leur départ, Séraphine me fit demander par sou père si mon confesseur entendait l'espagnol. Je Uil dis que j'avais eu le malheur de le perdre depuis quelque temps, mais que je trouverais facilement dan la ville un religieux qui saurait cette langue. Je m'adressai, pour déterrer cet homme , à une vieille dévote, qui m'indiqua un capucin. J'allai soudain lui proposer cette confession ; il accepta sans peine le doux plaisir d'enlendre les péchés d'une jeune et charmante senorUn. Séraphine me proposa de l'accompagner au tribunal de la pénitence; j'en fus étonné : mais depuis j'ai su qu'en Espagne les cortejos suivaient leurs maîtresses à la comédie et l'église.

Nous partimesà huit heures du matin, escortés du fidèle Antonio. Le couvent des capucins est au-delà du faubourg de la ville. La belle Séraphine avait un air de componction et de recueillement qui respirait la dévotion et l'amour ; ce sont deux sœurs qui se tiennent parla main ; cependant, en chemin , elle me jetait les regards les plus tendres, m'appelait mi corazoïi, mi querido , mi amado. En me quittant, pour entrer dans le confessionnal où l'attendait le moine à longue barbe, elle me serra tendrement la main. La séance fut longue; le capucin, sans doule, y prenait plaisir. Cependant je réfléchissais, et me disais : « Cx)mment cette jeune colombe pent-elle avoir offensé la divinité ? Que peul-elle confier à ce vieux derviche ? ses pensées, ses désirs naissans , ses tendres inquiétudes, quelques légères omissions? Quel confident iwur une fille si jeune , si intéres.sante ! quelle invention pour pénétrer les secrets des familles et gouverner les hommes ' ! Pour m'occuper, je lus dans ses Heures qu'elle m'avait données à garder, le miserere de David. Qu'avec raison il pleurait ses péchés ! Bayle l'a traité un peu durement , ce qui lui a valu bien des injures ; mais Bayle parlait en sage. David était criminel ; et les rois sont justiciables de leur conduite au tribunal de la postérité. Pendant cette confession , Antonio , à genoux , récitait son rosaire, faisait cent signes de croix ; entendait deux ou trois messes, se prosternait, se frappait la poitrme, poussait des soupirs, et donnait la comédie à tous les assistans.

Enfin Séraphine sortit du confessionnal, le teint coloré, les yeux baissés, l'air humble et contrit, mais elle me sourit, et se mit à genoux auprès de moi, pour faire sa

' Les prolesfans ont supprima la confession auriculaire, qui n'est prescrileque depuis le sixième .siècle. Un Sparliale auquel un hiérophante voulut persuader de se confesser i lui , s'écria : •Et i qui dois-Je avi mer mes fautes ? à Dieu ou à toi ? — C'est à Dieu. — Homme , relire-loi donc, •

pénitence. « A merveille ! dis-je : .son confesseur ne l'a pas brouillée avec l'amour!» On croirait qu'une Espagnole lutte continuellement entre la crainte de Dieu et son ardeur pour le plaisir. La lutte n'est pas pénible ; la nature triomphe toujoui-s; et une messe, un rosaire, ou une prière à la Madone , apaisent bientôt les reproches de la conscience.

La pénitence de Séraphine consistait à dire trois rosaires dans vingt-quatre heures, à jeûner quatre vendredis de suite, à baiser, pendant huit jours, trois fois la terre, en faisant ses prières du soir, et à mettre un écu d'aumône dans le tronc de l'église. Cette pénitence me rappela celle qui fut imposée à Henri 1V^ pour avoir son absolution. Il fut condamné par le pape Clément Vlll , de turbulente mémoire, à réciter le chapelet tous les jours, les litanies le mercredi; le ro,saire le samedi; ù entendre tous les jours la messe : à se confesser et à communier en public quatre fois l'an , et à faire bâtir un couvent dans chaque province. Je doute que ce grand hamme , ce vieux guerrier, se soit soumis à une pénitence aussi puérile. Séraphine entendit la messe très dévotement, récita son rosaire; après quoi, il ne fut plus question de cet acte de piété, notre amour alla son train, et n'eu fut que plus animé.

Je pressentis que don Pacheco pouvait avoir besoin d'argent ; je lui eu offris. « Je l'accepte, dit-il, quoique je pense en avoir suffisamment ; mais , en voyage , on se trompe souvent dans ses calculs , car on ne compte pas sans son hôte , mais très souvent avec son hôte. Cependant je n'emprunte qu'à condition que vous viendrez chercher votre argent dans la superbe ville de Cordoue. » Je promis de nouveau d'aller lui faire cette visite.

Hélas! le jour du départ arriva. Debout avec l'aurore, je courus chez mes aimables hôtes. La voiture était déjà à la porte. Pendant que don Pacheco s'occupait de ses paquet.s, doua Serapliina, les yeux en larmes, me dit d'une voix touchante ; A Dio querido esposo; et moitié frauçais et espagnol : « Je vous aimerai sicmpre ( toujours , si r«ro chevalier ! iiemprp. »En me parlant ainsi, elle me gli.ssa dans la main une petite boite qui contenait une relique : elle me fit entendre qu'elle me porterait bonheur, et me garantirait de tout danger. «Oui, lui dis-je; un gage de l'amour est un talisman sacré qui doit écarter les soucis et les dangers. » Son père , en me serrant dans ses bras, me dit : « Je vous aime comme mon enfant ; mais, si vous lue manquez de parole, je reviens à Perpignan pour vous rendre votre argent . et me battre avec vous. — Si vous veniez , je mettrais mou épée à vos pieds: mais Cordoue est aujourd'hui la ville oii tendent tous mes vœux. « ,1e lui demandai la permission d'agir à la française , et d'embrasser sa fille : ce qui me fut accordé. Ce doux baiser est resté long-temps imprimé dans ma mémoire , ou plutôt dans mou cœur. Ce qui me le rendit encore plus précieux, c'est que ma bouche recueillit une des larmes que versaient ses beaux yeux. Ce fut le derniei- moment de ma félicité ; mes regards suivirent longtemps la voiture qui enlevait Séraphine; et, triste, accablé , je lui disais, du cœur ; « Adieu, belle Séraphine, idole de mon âme, doux charme de ma vie ; adieu , pour six mois. •

Son absence sembla couvrir la terre d'un crêpe lugubre; la campagne n'avait plus d'attraits; le prinleiups , plus de beaux jours : mon âme semblait retomber dans le néant, et ue tenir à l'existence par aucun lien. Ah ! quels

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honneur», quelles richesses , quels plaisirs, peuvent remplacer le doux sentimeul de l'amour, ses tendres anxiétés, et les heures délicieuses dont il nous fait jouir?

Je fas, pendant huil jours, triste, solitaire, rêveur; mais enfiu l'espérance éclairant l'avenir de la uiai;ie de ses couleurs , le rêve du bonheur calma les peines présentes.

Avant de pnursuivTe ma narration , je dois achever ici de développer le caractère de don Pacheco, et de son aimable fille.

Don Pacheco y Nunes y Garde Las.so, comte de Monlijo, était dans son automne; doué d'un tempérament sec; il jouissait d'une santé robuste; sa taille était médiocre, et son teint olivâtre ; c'est la couleur des Andalous. Au premier coup d'œil sa figure repoussait ; au second , on s'accoutumait à sa laideur; et, au troisième, on était séduit par l'esprit et la vivacité de sa physionomie. Le sang de l'illustre famille des Lasso, qui circulait dans ses veines , eutlail sou oryueil; mais il était adouci par la générosité et la bonté de son cffur. 11 prouvait sa descendance par un arbre généalogique, de papier vélin, qui le suivait parloul. Il descendait, par sa mère, de François de Borgia, duc de Candie, vice-roi de Catalogne, puis jésuite, ensuite leur généra! , et , après sa mort , couronné de l'auréole des saints. Dafs une famille espagnole, un saint est un beau titre de gloire; mais je doute que le fier don Pacheco edt avoué saint Borgia pour l'un de ses aïeux , s'il n'avait été un saint de bonne compagnie; certainement, malgré sa haute vénération pour les élus de Rome, il n'aurait pas voulu être le cousin de saint François d'Assise, né dans une étable, et fils d'un petit marchand'. Il répétait souvent que sa famille était de loi christianos vw7<j.t^. Mais une chose manquait à sa gloire; il n'était pas de ces premières maisons qui se tiUoient entr'elles, ne se donnent aucun litre, mais en reçoivent de leurs inférieurs, et les leur rendent quand ils en ont^; don Pacheco avait aspiré long-temps à l'honneur du lutoiemenl , et n'avait pu l'obtenir : ce refus troublait le bonheur de sa vie. Citons ces vers de Métastase ;

Voi cola giu ridcle D'un fanciullin che piange, Chc la cngiou vcdete Del folle suo dolor.

Quassu cli voi si ride Clie dcir ela sull' fine

1 n.ins une comédie espagnole qu'on appelle Autos sacmmerUales, noire Seigneur Jésus-Christ vient prier les chevaliers de Saiut-Jacqucs asseniblé,s de le recevoir dans leur ordre. Plusieurs y consenleul ; mais les anciens leur représcutenl Hu'ils aniaient lort d'aduiclire uu rolmier parmi eux ; que saint Joseph , père de Jésus-C.hrisI , élail un simple menuisier, et que la sainte Vierge travaillait eu coulure. CependaiU Jtsusr.hrist alUndail avec beaucoup d'inquiétude la décision de l'assemblée, qui avait de la peine à l'admettre dans son sein. Enfin , pour Kml concilier, on ouvrit l'avis d'instituer pour lui l'ordre du ChrisI , ce qui salislit tout le monde. Cet ordre est celui de l^irlugal.

ii Un app;Ue en tspague vieux chrétiens , ceux dont les ancéU-es .sont eallioliques depuis plusieurs siècles ; c'est un litre de (gloire.

' Dans ces hiilUuiies easies , un jeune homme tuloie un liomme oonslilué en dignilé,un ministre, nu génér.il d'armée. I.c roi el sa famille linnorent de Iuloiement Ions les Espal'.aols .saiis disluiction d';1ge, d'étal , Us cvêqucs , les archevêques el les tcmiues uiéiue.

Tutti cauuli licriiic Siette fanciullin encor '.

Don Pacheco, en qualité de gentilbomme , avait passé sa vie dans les églises, dans les intrigues d'amour, et dans l'oisiveté. 11 lisait peu , mais écoutait et réfléchissait beaucoup. Sa mémoire élait fidèle; il avait dans la télé tout Don Ouichotte, les généalogies des grandes maisons d'Espagne, une connaissance assez étendue de la Bible, des miracles et de la vie des saints. 11 n'attachait de gloire qu'aux exploits militaires; aussi il citait souvent ses campagnes d'Italie. Il avait la fierté d'un Castillan du seizième siècle, lorsque sa nation était la première de l'Europe Un jour , il répondit à .son confesseur, qui le menaçait de l'enfer , que Dieu y penserait à deux fois avant de daisner un homme comme lui. Quand il voulait louer le courage d'un Français, il disait : « /'rt«f/i(e comme un Espagnol. • Cet orgueil national était la source de plus d'une vertu. Il était généreux, brave, discret, fidèle à sa parole ; et , quoique prévemi pour son rang et sa naissance , il méprisait les flatteurs. «La bassesse, disait-il, donne l'encens, la sottise le respire. » 11 avait un goilt très vif l)our le jeu ; un jour , après une perte considérable , il donna sa parole à la sainte Vierge d'y renoncer pendant une année, et il la lint très exactement. Sa physionomie était grave ; mais cette gravilé n'était pas chez lui un mystère du corps pour cacher les défauts de l'esprit, comme dit La Rochefoucauld; c'était en lui l'amonr delà décence, le sentiment de sa dignilé-. Cette gravité nationale donnait souvent à ses phrases de l'expression et de l'énergie. Je lui demandai un jour s'il avait été souvent amoureux ; . Siempre (toujours); s'il avait été jaloux : « De ma femme, jamais; de me.s maîtresses, souvent. » Malgré ce caractère de gravité et de fierté , il avait de l'enjouement dans la conversation ; il aimait les bons mots et les plaisanteries, surlout à table. Il était également assidu aux farces , aux comédies , aux sermons et aux cérémonies * l'église. Enthousiaslede la religion, il aurait, comme Polyeucte, renversé les idoles, et, comme Ignace de Loyola, mis l'épée à la main jiour soutenir la virginité de ta Madone. S'il rencontrait le viatique, il se précipitait aussitôt à genoux, même dans la boue , et le suivait ensuite jusqu'à ce qu'il fi1l rentré dans l'église. Il regardait comme un grand péché l'inobservance des jeilnes et des jours maigres; cependant, le samedi, il mangeait les ailerons, le foie, les pieds et les al)attis d'une volaille. On jour, je lui en marquai mon étonnement. « Dne bulle du pape, me dil-il, nous permet ces alimens, en donnant huit sous à l'église =. • Il se confessait tous les mois, faisait

• • Mortels, vous riez là bas des pleurs d'un enfant, parce ipie vous connaissez la cause de sa folle douleur; mais auciel, nous rions d'uu houmie qui , en cheveux blaucs , au déclin * sa vie, est encore uu véritable enfaul.»

2 Au sujet de celte gravUé espagnole , CUarles-Ouiul disait: . Les Esp;:gnols ont l'air sage el ne le sont pas . el les Fr;inçai« le sonl sans le parallre. Pliili|ipe II élail le plus grave , le plu» sérieux des homnu-s ; on ne l'a jamais vu rire , et il voulait que tout ce qui l'entourait respirât la gravité la plus imposante. Il ordonna à tous les membres des anlorilés «ouvoraioes de ne paraître en public qu'avec une robe longue et ample, et de porter la barbe dans toute sa longueur el sa circontéren'. e.

• Uè.s le qiKilriéme siècle les chrélieus regardaient la volaille el la volalille comme alimens d'uu jour maigre , sur ce que la (;enè6e disait : Dieu coniniamla aux cieux de produire les poissons el les oiseaux qiu voient sui la lerrç. Wm^ « '*-'^t^'>

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le signe de la rroix sur la bouche avec sou pouce, à chaque fois qu'il bâillait. Il élail plastronné d'un larye scapulaire, et il préteudail que la Vieij;e avait fait deux beaux présens à l'humanité , le rosaire et le scapulaire. Il portait des reliques; et, par uue inconséquence qui n'étonne plus quaud on counait la nation espagnole, à coté des rehques, il avait des cheveux de ses maîtresses. Né glorieux et vindicatif, à la plus légère insulte il mettait l'épée à la uiain. Dans uue maladie grave, son confesseur l'exhortait à pardonner, sous peine de danmation, à un homme qui l'avait offensé. « Par saint Jacques! s'écriat-il, pui.sque Dieu se venge, pourquoi la veugeauce seraitelle défendue à im gentiliiomme ? » Son coufesseur aurait dû lui répoudre :

Et le vrai Dieu , mon fils , est le Dieu qui pardonne.

Il élait très attaché à son roi et à sa patrie. De toutes les ualions, après la sienne, il n'estimait que les Français, à cause que son prince était Français et de la uiai.tou de Hourboii. Il impiouvait beaucoup le roman de Don (juichoUe, quoique le caractère , les bons mois de Sancho lui fissent grand plaisir. Il prétendait que Cervantes, en jetant un ridicule iudélébile sur la générosité et la vaillance des chevaliers , avait affaibli le courage de la nation 11 n'aimait pas le séjour de la campagne ; il n'y voyait que des mouches et des moutons. Il citait souvent ce proverbe : Donde esta Madrid , calle cl inondo '. U avait, dans sa maison, une chapelle où était une petite statue de la Vierge, qu'il appelaitsa dame, sa souveraine. Tous les samedis, il la parait, la couvrait de fleurs, allumait quatre bougies; et, le jour de la fête de Marie, il doublait les bougies ainsi que les fleurs. Cette Madone était sa ;déesse pénale. Les Romains avaient leur génie et leur petite Junon.

Ipsc Dcus adsit genius visurus honores Ciii décorent sauctas Horca séria comas '.

Mais, par une dévotion bizarre, sa Vierge élait le portrait de l'une de ses maîtresses =. On assure que Raphaël nous à transmis le portrait de la sienne dans sa Madona iletlo sedia '. Il doniiait beaucoup aux pauvres, faisait dire quantité de messes pour l'ùme de ses aïeux , nourrissait dans sa maison tous les vieux domestiques de son père et de sa femme, morte depuis trois ans. Un Anglais

0(1 les suppose do Di^me nature. Un concile, en 817, interdit aux moines Cfs mets sumilcns les jours maigres ; unis dans le monde on les regarda encore long-lciiips comme pcntiis, et l'on rapporte que plusieurs siècles après, tin religieux de CUuii eianl allé un jour maigre chez mi de .^es parens qui lui dit qu'il n'avait que du poisson ; «Voili , dit le nioiuc, en apercevant une poule dans la cour, le poi,s.soii que je mange.» Soudain il prit uu bâton et assomma la p<iulc. Ses païens lui demandèrent s'il avait la permission de faire gras. — Non ; mais la volaille n'esl pas de la chair ; notre Hyinnc dit que les poissons cl la volaille ont la même origine. »

' Où est Madrid , que le monde se taise.

- « Que le génie lui-uic>iiif soit prfeeni aux honneurs qu'on lui rend ! <iu'il vieuue , les clicveux couronnés de fleurs ! •

Les Koiuains plaçaii'at uu chien , symbole du la lidélilé, aux pi*'ds de ces dieux laies.

= Les Espagnols et les Italiens donnent lotijoors ;V leurs vierges une jolie ligure , une physionomie toueliante ; puissant attrait pour la dévotion.

•< On prétend qu'il lui disait en la peignant : . Imagine-toi que lu es dans mes bras ; prends cel air de langueur et de volupté Hu« tu as daus ces uiomcnt. »

ou un Parisien aurait regardé sa sobriété comme un régime uiouacal et rigomeux ; mais la sobriété est une vertu indigène de l'Espagne, et le soutien de leur constitution. DuejoUe femme était pour don Pacheco uu être céleste. Il voyait, comme jadis les Gaulois, dans ce sexe, une émanation de la Divinité. Eu effet, l'objet dont nous soiiunes épris a pom' uous quelque chose de divin. U croyait, d'uue foi robuste, à l'iufalhbihtédu pape, aux sorciers, ù la vertu dts reliques, aux miracles de saint Vincciil Eerrier, de la Vierge et de salut Jacques ; et 11 ne pouvait se persuader que l'on pût mesurer le diamètre des planètes, et leur distance du soleil. Il avait iioiu' les Juifs une haine implacable. Je lui disais souvent que Jésus-Christ était de race juive, ce qui l'embarrassait un peu. Il jouait fort bien de la guitare , Inslrmueut apporté eu Espagne par les Maures ; H savait quantité de romances, qui roulaient sur les miracles de la Vieige ou sur des aveiiluresgalanles et chevaleresques. Il avait un usage dégoillant . Il portait son tabac, sans boite, dans le gousset de sa culotte. Legrand Frédéric, de Prusse, u'avait d'autre labatière que la poche de sa veste. Don Pacheco regardait le vendredi comme un jour sinistre : uu vendredi, il avait été blessé à l'année; un vendredi , sa femme était morte; ou lui a\ait enlevé une iiiallre.sse un vendredi; et c'était i pareil jour qu'il avait eu son attaque de goutte ù Perplguan; uu vendredi, il avait refusé un premier rendez-vous d'une femme qu'il aimait passioniiémeut. Je lui disais cepeudaut que .'Sixte-Quiut regardait ce jour-là comme très heureux, parce qu'un vendredi avait été celui de sa naissance, de sa promotion au cardinalat et à la papauté, et de sou couronnement. Tel était don Pacheco, dont je me suis plu à crayonner le portrait , parce que je l'ai trouvé, dans sou moral et dans son physique, le vrai modèle des nouveaux Ibères : assemblage d'esprit, de crédulité, de défauts , de vertus , de grandeur d'âme, de superstition et de galanterie, enfin un composé d'élémens si discordaus, que l'on ne pourrait trouver sa copie daus aucune autre nation.

Je ne dois pas oublier le portrait de celle qui m'enivrait d'amour. Si je voulais peindre la volupté , je liù dounerais de grands yeux noirs pleins de feu, et de lonjjs cils qui eu adouciraient l'éclat; une physionomie expressive, animée; de beaux cheveux noirs, flottant sans ordre autour de ses épaules, ou renfermés daus un réseau; sa taille serait élevée, svelte, flexible; elle aurait la légèreté d'une biche, un pied chajiuaut, une voix tendre et mélodieuse. Tel serait le portrait que j'aurai» imaginé , ou telle plutôt était Séiaphhie. Pour uue femme douée du don céleste de la beauté , chaque jour est ua jour de triomphe : partout oh Sérapliine passait , les regards, l'admiration, les applaudissemens la suivaient. Elle avait peu d'embonpoint, la poitrine peu élevée , défaut ordinaire aux Espagnoles , qui peut naître de l'iadifférence que les Espagnols ont pour les charmes d'un beau sein. Séiaphine aimait beaucoup la danse, passion des âmes voluptueuses, la parure, passion de la vanité et de la coquetterie, sa fille. Elle chargeait ses doigts de bagnes '. Ouant aux qualités de son esprit, elle en avait, comme disent les Anglais, des parties : de la finesse, de la pénétration, des pensées plus brUlantes que justes, fruits d'une imagination active , mais peu cultivée. L'é-

' En Espagne le luxe des bagues s'étend jusque sur les madones ; ou lem' eu met souvent â '.ous les doigts.

VOYAGE EN ESPAGNE

ducation des femmes est, en Espagne, encore plusnésligëe que celle des hommes; la nature leur prodigue ses bienfaits, mais rarement lart seconde la nature. Les jeunes personnes du sexe bornent leur lecture [à la Vie des Saints, à celle de Don Quichotte et de quelques comédies. Les mères , occupées de plaisirs et d'intrigues, confient leurs filles à des camarislcs ( femmes de chambre), ouà des duègnes; mais la vivacité, lesagrémens de leur esprit , couvrent les ombres de leur ignorance ; du moins on ne trouve pas dans cette nation , comme eu France, des femmes qui lisent par air. parlent de ce qu'elles ignorent ou savent très imparfaitement, ont la manie déjuger des ouvrages, comme Daudin avait avait celle de juger les procès, et dont les doctes entretiens fatiguent les gens instruits et ennuient les ignorans. Séraphine, sans prétention, ainsi que toutes ses compatriotes, plaisait par un esprit vif el naturel; elle avait une sensibilité si douce, si touchante, quand elle aimait, qu'elle aurait pénétré d'amour l'âme la plus froide ; rien n'est si séduisant qu'une femme espagnole qui vous aime. Séraphine élait phis superstitieuse que douée d'une véritable piélé. Un inspire à une Espagnole. dès son enfance, un enthousiasme mystique , une tendre vénération pour la Madone et pour les moines. La dévotion et l'amour deviennent l'occupation de toute sa vie. Les miracles n'étoimaient pas Séraphine, mais elle s'étonnait que Dieu eût défendu l'amour, f C'était , disaitelle, demander l'impossible." D'après ce portrait, exempt de flatterie , mon lecteur ne sera pas surpris de mon voyage à Cordoue, où m'attendaient l'hymen, l'amour et la fortune.

Avant l'arrivée de don Pacheco, je voyais souvent une jeune dame, plutôt par désœuvTemeut , ou esprit de galanterie, que par aucun mouvement du cœur; car, autant par principe que par délicatesse de goi'il, je n'ai jamais voulu suivre en volontaire le char de l'hymen. Tout ab- .sorbé dans une nouvelle passion, j'avais négligé cette beauté; sa coquetterie, bien plus que sa tendresse, en fut blessée : je crus devoir lui faire une vi.site; je craignais la froideur de son accueil ; mais je fus rassuré par la sérénité de son visage. ■ L'Espagnole est donc partie, me dit-elle d'un air aisé? — Oui, madame, et j'ai été obligé de donner des soins à son père, attaqué de la goutte.

— Et à sa fille qui se portait bien? On ne saurait être plus charitable. Allez , monsieur le prolestant , retournez i) confesse, et si le confesseur vous refuse l'absolulion, moi je vous absous sans exiger acte de contrition. — Ma confession se bornera à vous dire qu'un Français doit accueillir tout honnête étranger qui a besiiin de secours et de protection ; quant à sa fille , c'est un enfant. — Eh bien! qu'on lui donne le fouet el qu'on ne m'en parle plus.

— Est-ce un arrêt de pros«riplion?Me défendez-vous de venir vous faire ma cour ?^ Oui, à moins que vous ne me donniez voire parole que vous oublierez celte petite fille. — Les souvenirs, madame, ne dépendent pas de nous, el si par hasard je l'oubliais pendant le jour, la nuit un songe pourrait me la rappeler. — Il suffit; j'ai ma toilette à faire, je vous prie de me lai.sser. » Ain.si finirent notre entretien et nos liaisons. Ah ! bien loin d'oublier Séraphine, elle était toujours présente à ma pensée ; je ne vivais que par elle et avec elle ; je lui parlais, je l'entendais encore. Je pris un mailre de langue espagnole , et conmic je savais un peu d'italien et assez de latin , je fis des progrès qui étouiiéreni mon maître ; mais I

j'étais aiguillonné par l'amour, aiguillon plus actif que l'ardeur du savoir, ou l'attrait de la gloire. Il me fit lire l'histoire d'Espagne de Ferreras, celle de Mariana, écrivain qui me plaisait par l'éloquence et la noblesse de son style, quoiqu'il maltraitât les Français, surtout les protestans; mais il était Espagnol, et il écrivait dans le seizième siècle. L'été s'écoulait dans cette élude, non assez vite au gré de mon impatience; car tel est l'homme, la vie lui parait très rapide et les journées bien longues.

Je reçus , dans le mois de juin , une lettre de don Pacheco, qui disait : « Par la grâce de Dieu et de la Madone, nous sommes arrivés en bonne .santé à Cordoue; je vous attends, mon cher capitaine, dans le plus beau pays de l'Europe, sur les bords du Bélis (GuadalquUir) , avec de bon chocolat el d'excellent vin de Xérès et de Malaga, qui vous sera versé par la main d'Hébé ; elle ne vous oublie ni dans ses prières, ni à table avec moi, oii nous parlons toujours de vous, et buvons bien souvent à votre sanlé. Ouaud vous partirez, elle fera dire trois messes à la saiute Vierge, pour le succès de votre voyage. Allons, partez . vaillant chevalier , sous les auspices de l'amour et de la vierge Marie, f iva usted mil aiios. » Dans ma réponse, j'annonçai mon départ aux premiers jours de septembre.

Le père de l'intéressante Suzette vint me prier à la noce de sa fille. Je m'y rendis; j'aime beaucoup les fêtes champêtres. Je vis revenir de l'égli.se les deux époux. Chariot portait un gros bouquet , et Suzette était couronnée de fleurs et vêtue en blanc; elle était suivie de jeunes gens de l'un et de l'autre sexe; les filles avaient de grands bouquets, les garçons, des rubans à leurs boutonnières; ils marchaient en sautant , en dansant au son du tambourin. Le père de Suzette, le grand-père et la mère de Chariot fermaient la marche, se tenaient par la main, se rappelant leius noces et leurs plaisirs.

Racontant ce qu'ils ont été, Oubliant qu'ils vont cesser d'être.

On .se mit à table en arrivant; le couvert était dressé devant la maison ; la mariée me fit asseoir à ses côtés : je lui trouvail'air grave, je lui en parlai. «C'est, me dit-elle, que le bonheur est recueilli ; et vous, monsieur le chevalier, quand épousez-vous cette belle espagnole?— J'espère que ce sera l'hiver prochain. —Si elle vous aime autant que j'aime Charlol, vous ne serez pas à plaindre. » Les cris de joie, les éclats de rire interrompaient souvei.l noire conversation. On chaula, on but en choeur à la santé des nouveaux époux; on me fit l'honneur de boire à la mienne, en me qualifiant de commandant ; je remplis mon verre, je me Ici ai . et bus à la santé des bienfaileurs de la patrie, des honnêtes laboureurs. Le vin coulait à grands Hots : im jeune honnne se glissa sous la lable et enleva le soulier de la nouvelle mariée. A la vu 3 de ce trophée, la joie, les éclats redoublèrent, et l'on acheva d'épuiser les flacons. Après le dincr, on dansa au sim du galoubet et du tambourin. J'ouvris le bal par le menuet avec la nouvelle épouse; le menuet fini, je l'embrassai, aux applaudissemens de la joyeuse assemblée; mon exemple enhardit, chacun voulut embrasser l'aimable Suzelle; mais elle se déroba à leurs empres-semens et coiniu se cacher, On voulut faire payer les jeunes filles pour la fugitive; elles prévinrent le complot en se mettant à courir comme des perdreaux devant le chasseur; mais les jeunes gens, plus lestes, les pom'sui vent, les at-

VOYAGE RN ESPAGNE

teignent, les amènent dans le cercle, et toutes, tour 5 tour, sont enibrassres, non sans de bniyanles clameurs et des ballemens de main. On m'invila d'en faire aulanl, ce fut (res volonliers : j'embrassai même les vieilles, ce qui redoubla les éclats de rire. Enfin , la nuit approchant, je m'éclipsai lout doucement et rer,as;nai la v ille, satisfait de ma journée et de la joie que j'av ais vu régner au milieu de ces bonnes gens. Mais chaque heure nouvelle amène de nouveaux événemens. Je trouvai, en reniranl, une lettre de Beaupré, cachetée en noir. Mou cœur palpita d'efiroi ; j'hésilai à l'ouvrir, je voulais allendre au lendemain, pour éviler une mauvai.'e nuit; la curiosité, nu plutôt l'amilié remporta ; j'ouvre la lellre d'une main tremblante, el je lis:

«Mon cher ami, vous avez envié mon bonheur, au-

• jourd'hui vous plenrerez .sur moi. Cécile, la sensible Cé-

• cile, la vertueuse Cécile, si digne d'une vie immortelle, «le ciel me l'a ravie : depuis trois jours elle n'est plu.s. .' La mort a eidevé à la terre un de ses plus beaux orne- « mens. Elle était accouchée heureusement d'une fille. Elle

• a d'abord demande des nouvelles de son enfant : ou l'a «assurée qu'il se portait très bien. Quelques momens après «elle a enlendu ses va(;issemens ; ce cri a produit une «émotion si vive dans l'âme de celte tendre mère, qu'elle «a expiré sur-le-champ. L'amour maternel, l'excès de «sensibilité, l'ont suffoquée. Nos vœux, nos soins, tous «les secours prodigués n'ont pu la rappeler à la vie. «Chère Cécile, épouse adorée, que vais je devenir sans «toi? Ma main tremble, des larmes remplissent mes «yeux; et vous, mon cher chevalier, vous perdez une «excellenle amie: païens, amis, voisins, domestiques, « tout le monde la pleure. Le deuil est dans le château et « dans les environs. Vous la pleurerez aussi. Dès que ma «santé, un peu altérée, sera réiablie, j'irai ù iNancy, re- « joindre mon régimem. Je brûle de quitter un séjour où, ■ du faite de la félicité, je suis tombe dans l'abime du «malheur. J'y vois partout l'ombre errante de ma chère «Cécile. L'enfant se porle bien. Adieu, mon cher ami, je « vous quitte pour la pleuier. »

Quel coup de foudre, au sortir d'une scène bruyante, des transports de la joie, d'une fête d'hymen aussi gaie que touchante! Cécile avait célébrée sa noce avec la même joie, au milieu des plaisirs, des félicilations. Hélas! en signant son conirat de mariage, elle avait signé l'arrêt de sa mort. Quel excès d'allégresse quand elle se vit enceinte! et ce bonheur devait la précipiier dans la tombe! Pauvres humains! formez des vœux! Tendre amie, m'écriai je en ni'inondant de larmes, douce image de la divinité, la terre n'était pas digne de le po,sséder! Ta beaiué, ton printemps, les plaisirs, les espérances sont ensevelis dans la nuit éternelle. Ta jeune âme s'ouvTait à peine aux rayons de la vie. C'est au ciel que ta place était marquée, et que les anges t'atleudaienl ! Je passai une jjartie de la nuit à verser des larmes, et à répondre au vicomte. Pendant un mois je iileurai tous les jours cette aimable et malheureuse amie. Cicèrou, i la mort de .sa fille , ne trouva quel(|ue allégement à sa douleur que lorsqu'il put reprendre ses livres et sa plume: j'en Ironvai dans l'élude de la langue espagnole , et dans les promenades où j'allais, le ca'ur malade, rêver, parler â ma' chère Cécile; tromper mon affliction par de tendres ! souvenirs.

j Cependant seplembre approchait , non au gré de mon I impatience. Letera|xs nous cache ses ailes, ce n'est qu'après

sa fuite qu'on les aperçoit. Enfin ce mois parut , et je demandai à mon colonel la permission de partir avant l'arrivce des semeslres. Vous voulez donc, me dit-il en riant , aller passer quelque temps dans les prisons du saint-office. Vous êtes enfant de Calvin, quelquefois mauvais plaisant , et les inquisiteurs n'entendent pas raillerie. J'adoplerai, lui dis-je, avec le manteau espagnol, la gravilé d'un dorleurdeSalamanque. —Fanez, j'y con- .seus ; mais recommandez-vous i la Madone et â saint Jacques de Composlelle.

Comme j'avais lu dans Don Ouicholle que son hôle lui avait recommandé de ne jamais voyager .sans argent, j'avais amassé un petit viatique; ma mère informée de mon voyage, m'envoya cent écus. C'était, me di.sait-elle, le denier de la veuve , le fruit de ses économies. Je les refusai, et lui écrivis que ses bontés, ses prières m'élaient plus précieuses el plus utiles que son argent ; d'ailleurs j'avais pour principe de régler ma dépense sur ma fortune. Si j'avais voyagé en Mé.sopolauiie, du temps des patriarches, ou en Grèce, dans le beau siècle de Ménélas et d'.\lcinous, partout on m'aurait accueilli , hébergé; de jeunes fîHcs m'auraient mis dans les bains; mais le monde, en vieillissant, .s'estendurci : le temple de l'hospilalités'est fermé. Au coininencement de l'été j'avais acheté pour me promener el pour mon voyage, un petit cheval alezan, que je nommais Podagre, par antiphrase, comme par la même figure de rhélorique les furies portent le nom d'Euménides. Je m'attachai beaucoup à ce cheval. Il n'était pas beau d'orgueil et d'amour, n'appelait pas la guerre; on ne voyait pas bondir les Hois de son épaisse crinière ; mais il était doux , modeste el robuste : Qnalem me decehat. Je ne l'aimais pas autant que Caligula chérissait le sien ', ou que la marquise de .... aimait son chat, dont elle a porté le deuil pendant trois jours. Peu de femmes ont eu autant de tendresse pour leurs maris , que celte marquise en avait pour cet animal-ligre. .selon Butfon. Ayant donc rempli mon porle-manleau de quelques effets, de plusieurs livres, et ma bourse de quelques pièces d'or, vêtu d'un unirorine, décoré de l'épaulelle de capitaine, jargonnant assez bien l'espagnol, je montai sur Podagre, le 3 seplembre 17fi(î. Annibal était parti de Saragosse, pour marcher à Rome, dix-neuf cent quatre-vingt-trois ans avant mon entrée en Espagne.

Je sortis de Perpignan par la porle de Saint-Martin, autrement dite la porte d'Espagne, laissant mes habitudes et mes préjugés au faubourg de la ville, me promenant surtout de nie dépouiller de ce caractère léger et irréfléchi d'un Français de mon âge. .Solon disait que personne ne peut élre réputé heureux avant sa mort.

La vila al fin , e'I di loda la sera ».

a dit Pélrarque. On peut dire avec autant de justesse, qu'il faut atlendre la fin d'un voyage pour savoir s'il a élé heureux.

Les amans qui courent après leurs maitres.'ses ne sont ni des Anacharsis, ni des Sirabon : ils veulent arriver; tout relard irrite leur impatience ; ilsaimenl mieux faire du chemin que de s'arrêter pourvoir des tableaux, ou

' Il se nommait Ineilatus; Ciligula voulait le faire consul ; il fit construire une écurie de marbre, une auge d'ivoire; il lui alacliail un colli. r de perks, le couvrait do pourpre, l'ad niellait à sa table, lui donnait de l'orge et du vin dans une coupe d'or, après avoir bu le premier.

« Louez la vie à sa lin , et la journée le soir.

VOYAGE EN ESPAGNE

(les débris (raiiL'KjiscsiiioiniMirriis. iMais ils op.i un avaiUa;;e sur les doctes voya^jeui-i : s'iis nt: foiil pas toiniiie eux des descripiious liiillaiiu-s i!es siies pilloresqnes , des beautés de la ualure, ils eu jouissent beaucoup mieux. Un amant sera |}lus cuiu, plus attendri |;ar les eliarnies de la cau>pa;;ue, par la vue d'un Irouijeau, îe son d'une muselle, le ehanl des oiseaux, que le savani qui voyaf,e pour voir des décombres, des tableaux et examiner la qwalilé des terres. Je renvoie mes lecteurs avides de connaître ces objels scienlifi'jues, aux nombreux voyage-s d'Espa;vne, qui sei'oni, pour ainsi dire , les appendices du mien, .le paiieia; .seuienienl de ce qui m'a (rapp.é el de ce (jUi m'est arrivé.

Une médaille de l'einpereur Adi'ieu représente l'Espagne assise, tenant une branche d'olivier, et appuyée sur une montagne l&s Pyrénées! placée à sa ijaucbe; à ses pieds est un la,)in ' .

A Gironne je notai sur mon alb/um, qite les miquelels ouvrirent mou porie-maiileau, le touruerenl , le ret.)uriierent, et quand ils l'eurent visi.é pièce à pi.fce, ils me demandèreni si je n'avais point ifefleis prohibes. ( ounne l'Avare de Molière, ils auraient voulu voir l'autre main apréji avoir vu les deux. Je me tlatiais de soràr sain et sauf de leurs serres; mais ils s'elaieul emparés de mes livres, et me dirent que, pour les re;i:er, il me fallait aller chez le seigneur Theolo;3al , (|iii déciderait s'ils pouvaient enlrer en Espa,",ne. Je suivis donc mes livres chez le sei;;neur Theolo:;al , non sans donner au diable les miqueU'ls el lui. il fai.ait La sieste quand j'arrivai. Sa servante n'aurait pas Iroublé son repos pour mi roi de France. Je me rap];elai, pour me consoler, que le ]>rince de Condé, assassiné à Jarnac par Moutesquiou, avait atl'iidu à une porle. assis sur un banc de pierre, qu'un procureni- eilt d;né. Apres quelques niomeus dallcale, je pri.ii celle fille d'aller voir si .'.onmailr^ dormait encore; je la suivis, et, faii.jue de ces délais, je donnai un f;raud coup de pied à la porie. qui s'ouvrit; ce brait éveilla le cliaiioine. qui s'écria elfravé ; kc\i(s, Kesiis {Jésus , (lue (lemonto e atinel ! Je lui fis mille excuses, et tâchai de le ras^ul■er, eu lui disant le molif de ma vi.site. Alors il .se leva , f|uilia sou bonnet de colon , el se fit apporter les livres. Je lui dis en espa.pioi que c'étaient des ouvrages de lilléralure qui ne pouïaient être prohibés. Monsieur, répoudii-il, vous pouvez vous servir de votre langue. Je la parle fort mal, mais je l'enleuds tr:;s bien; ce qui me snrpril. . Vous auire.s. Kran ais, continua-l-il, vous êtes un peu ariens. - Qu'eulendez-vons par-li ' -- Que vous avez du jansénisme dans la télé. — Le jansénisme eît pas.sé de mode, el. nous ne connaissons |ias plus Jansenins, que vous Arius-, — t'est fort bien; mais voyous vos livres. Horace! j'en ai oui parler. I.a l'onlaiue! n'a-t-il pas fail des eonles tort gais ;' — tkii , el des fal)les bien supérieures. — Ici nous pj'cférous ses contes : ils soni plaisans, un peu lilieriins ; mais il n'y a rien «outre la rclijvion. Virgile! celui-là je le connais; i)ro(:iini:iil hum bus.... Vous n'avez saus doute rien de Volume P

' Lebrun l'a reprili'.nléc , à Versailles, sons la fiRin-e d'ime feninie qui a les clicvcux iioir.s , u.ie coin o.uie royale sur la lét'', un vtMcineiil brodé U'oi, enrichi ilc dianiaus cl de p. ries, et nu I on A ses coKs.

, ' Al ius vivait au conunencemcnl du qualriùmc siècle ; il pré- «cnda.l que le Chrisl avait né. cngeiKlié a^alll la créalion du mon le, et (pi'il n'était qu'un homme inlininiciit suiiéricur aux aulrcs.

— Pardonnez-moi , j'ai la Heiiriade. — A coup stir elle u'cuirera pas. Vous voulez iiifecler notre pays du poison i|ue dis:ille cel auteur venimeux. — Mais, monsieur, c'est un loi'Uie qù la nio aie et la religion sont 1res resliectées. Écoule? ces beaux vers sur la transsubslantiation:

Le Christ, c!e nos péchés, viclinic renaissante, Ile SCS élus chéris , no;irriUirc \ivjutc , Descend sur ses aulels à ses yciii éperdus, El lui découvre un Dieu sous uu pain qui n'est plus.

.— Les vers seroiil beaux laiit que vous voudrez, mais le sens n'est pa i clair.— De plus, sachez, monsieur, que le général des cajxiciiis Ta a'fili-à l'ordre de Sainl-FranL.ois.— lliles, affilié au diable. J'en suis fâché, monsieur l'oificier, mais pas un seul teuillet de Vollaire ne passera Gironne. .Aiessiéurs les Français.vouscritiquez notre sévéritéet noire i;iq.iisiiion , mai, nous n'ayons ni Saiut-Barlhélemy , ni .jiierres de reli-jion. A l'ejard de vos auires livres, je vais voirs'ilssont sur la lis.edes livres prohibés. «Il prit alors sou indei, et après l'avoir parcouru, Horace, Virgile, La Fontaine, eurent la penuissiou d'eire mes compagnons de voyage,et Voltaire resta dans les mains de Al. le Tiicologal.

Ue Canet à Matlaro la roule est charmante; on traverse des villa jes entourés d'arbres, de jardins; on jOuit, a la vue de la mer, d'une inmiiie de barques de pécheurs. La fijure aimable des lemmes répondait à l'auiéniié du pays. Llles sou. la plupart occupées à faire des dentelles. Le irayail des hotinnes cçt la pèche. Ce sont des hiboux au milieu dei co ombes. Matlaro est une ville 1res agréable. .Ses environs j)roduiseut d'excellent vin. De cette V ille à Barcelone, on côtoie la mer par un chemin bordé de uifirL-i-i qui vivine.t le paysage. Je marchais souvent à pied, soit jioui; soulager mou cher Podagre, soit pour nie déia.sser d'une même posiliou. Je m'assis ui4"matin après une assez longue marche, auprès d'un vigîioble , à lou.brc de plusieurs caroubiers. J'achetai la permission lie manger du raisin ; on mapporia un morceau de pain un peu dur, mais 1res blanc. Ceiidaut ce repas délicieux, des lu.urxrelles roucoulaient sur ma tête, et sans doute se pailaieul d'amour. L'u ruisseau roulail à mes pieds sur des pei ils caillou.x, et mêlait sou nuirmure au gémissen.eut des tour.erelles. J'étais si enchante de celle situatiou, que je, m'écriai : iiia chcre Serapbiue, où e.s-tu? Pourquoi u'cs-lu pas avec moi dans celle riante solitude? Le souvenir de l'infcu-tunée Celle vint mêler aux songes riansdc l'amour e. de re»peraiice, la mélancolie et les regrets. Chère Cécile, Ion ainilie eût fait le charme de ma vie ! Helas 1 et tu n'es plus ! Tu es apparue un u.onient .sur la lerre, comme ces auges charges des ordres de riilernel ! 11 lailui quitter cet a.^ile , car le soleil ne s'arrélait pas pour moi , comme ^mr Amphitryon ou pour .losuc ViU-cs quek(ucs hcui'cs de marche , j'aperçus les clochers, Iv's lonrs, et bteulot les remparts de Barcelone. Je jouis ^lors d'un tableau magnificiue. Je voyais celle ville élever sa tele au milieu d'une campagne riante; h sa

gauche, unç va.,le mer, et l'horizon cclalaut de lumière; la splendeur de (et aslic , la richesse de la campagne l'aspect de la ville, toni aunojv an la puissance et la prodigalité du Créaienr de l'ui.ivers. J'allais au pas pour jouir derencliauiemeutde celle superbe perspective.

J'arrivai a\cc la iiuil à Barcelone. Je complais n'y resler qu'un jour, quoiq le ce soit une des plu» belles villes de l'Europe. Ou dit qu'elle aélé fondée <\n\\ ceut

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Claquante ans avaul noire ei'e, par Aniiliar Barca, p{sre d'Aunibal le borgne. Je venx l)ieii croire à l'cpoqne de celle fondaiioD; mai. je pensais avec plus de plaisir au lord Pelerboroujjli qui, ayant pris celle ville, la^auva di pillirje , lie toucha point aux Ircsors immenses de sa cathédrale, et arracha une belle duchesse des mains des «oldats. Barwicli la rcpril pour Philippe V, et la punit ^éveremciil de sa rébellion , ou de sa résistance. -J'allai Jpfîerù la Fonlaine-d'Or.

Le lendema'u , les chanoines avaienl déjà chaulé matines , plus d'un po.le trouve Irenle rimes , les barbiers abaim blendes luisons, lorsque je m'éveillai. Je demandai aus.ilol à mon hole du chorolal et un barbier. Je voulais aller voir M. Auhert , consul de France, pour qui j'avais une leiire de reconunaudalion.

l'endaiK que je déjeunais, un moine , à la mine hypqcrile, enira dans ma chambre, en me disant d'un ton mielleux : //i e Muiia lU'is^imri. Je lui répondis : Très humble seivileur. 'ai su depuis qu'il allait lépoiidre: Siine iiiccikIo loiirtbiln (conçue , sans péché), ce qui résout nue question qui a caiiso bien des dispuies et de haines en:reles cordeliers et les dominicains. Apres .son compliment , le moine me pre.venla nue biiur.e , eu uie demandanl quelque argent pour le Inunnaire de la Vier;;e ■ Mon père , lui di,s-je en riant , la Viei7;e n'a pas besoin de lumina're : elle n'a qu'à se coucher de bonne heure. » Le révérend .s'enfuil à ces ino's. en Taisant le siiue de la croix, et niarmoilanl : Ki'uis! A>wa.' J'en riais en ore , lorsque je vis eiilrer une jeune femme grande el bien faite. Je lui demanda ce qu'il y a\a t pour son service. «,1e viens, me répondit-elle dans son dialecte calalan ' , pour vous faire la barbe. — Vous, \enora-' — Si, senor : n'ave?.-vous pas demandé un barb'er? Mon père est à rassemblée de la c(n)frerie des pénileus, el je viens à sa place.— .l'en suis eui'haulé. po'.irvii que vous ne laissiez pas sur mon vlsa-je des trace; de \olre ra.soir, et de vos éludes. .Je craignais en ef el qu'elle ne vouliil faire so'i appienlis.saie sur le \ Isa ;e d'un i il Français: mais elle m'assura que je n'a\ais rien à craindre, qu'elle faisait Ions les jours dix à douze barbes de malelols. Je livrai donc ma léle avec confiance à celle jeune «r/iA/e. Je semis avec plaisir sa main douce el lé;",ère se promener sur mon visajic en le savoniianl, et son ravoir .'einblall plutôt me (arester qn'enleser une épaisse (oison. L'opération finie , je lui demandai combien son père prenait pour une barbe.— Un real dix sens .— Fh bien, en loilà quatre pour voire talent el le plaisir que vous m'avez fait. Elle me remercia par un doux sourire, eu me disant: yiva iisiril mil nn'.i (vivez mille ans V Celle "ormiile de fomplimenl esl si usitée eu Espagne , qu'un jeune homme , entendant lire le leslanienl de son père décédé, tûuch^des marques de lendre,s.se qu'il lui donnait, répétait à chaque arlide: Chère père, viiti ns'ed mil anos. Au nesle , j'appris bienlot qu'en Espagne nombre de femmes maniaiem le rasoir avec la même dextérité que l'aiguille ^

' Ce (liai ele esl un pu'oi.^; qui a be.^u dup d'an.nliiRie avec celui de Piovcucc. On parle 1res peu la hnigue espagnole dans celle prov née.

'En France, .soas les rois de la proniifre race, les fcuoncs savaient r:i.sec : une jeune mariée , le jour de ses iiorc,s , dov^iil faire la b irb à soi m:iri ; c'éiaii une (1rs clauses du coniral. On prétend que Péiiiloppe prometiait aux dieux, s'ils lui accordipenl le retour de sou époux , de lui faire la bai 1».

. 'Je deinanfiai à mon hoicce qu'il y a\ait à voir dans la Tille? • Quatre-vingt-deux églites, viugl-sepl conveus d'hommes et dix-huit de emmes. — Grand Uieu ! quelle pépinière d'élus et de sainis ! » Avant de (ounnencer ma louinre, j'allai chez noire consul qui me recul avec toute l'urbanit;' el la grâce fram ai>es; il me présenta à sa femme, qui me parut au.ssi aimable que jolie, elle me pria à diner pour le lendeuiaiu, ùe.solre d'eue invité ce joiir-lâ chez lion Velasco , pouverneur de la place. Je refusai d'abord l'miilalion, m'excusant sur mou départ fixe au jour suivant ; mais le consul el sa femme me pre.s.'érent avec laut de bonté, de chaleur, el madame Anberl siirioul y mit lanl de grâce , que je n'osai reluser. Il élail é ril dans le graiid liirc des deslinees que je ne parlirais pas de silot. En qnillant iVl. Auberl , j'allai parcourir la ville: la propreté des rues, pavées de superbes dalles, fut ce que j'y adinicai le plus L'a lliience des habiians , des \oituies, des ânes, amioineiil ra:li(ilé des Catalans et de leur commerce. Je ne promena' dans la place Sainl Michel, qui est fort belle, el à lariuelle loules les grandes rues vienuenl abouiir; j'y a.helai des ciseaux, des rasoirs, qui sont fort estimés en F^spagiieel en France. i\Ion diner fini, après ui'i'ii lu t/m Iqucs feibl,:s de L'i Fuiilaine, pour liiiwcr loiiihrr la chaleur, yMdi me promener .sur la belle lerraise qui rc{;.ie le long du port , dans le quartier nomuié bain lu clic: les bords de celle promenade, qu'où a. ipelle la Loiijn , sont ornés de beau» édifices. Je jouis ais t.aiiquiUcmenl de ce lieu agréable et du .soir d'un beau jour, levanl à mes iirojets,à mon atenir, à la belle .'>cra;ihiiie. Je me rappelai aussi C.liri.stoplie Colomb , entre dans celle ville liois siècles ei demi avant moi , environne d'une foule iinmen.sc qui remplissait les rues de chauls, décris d'admiralioii ; je le vovai.s, à l'audience de Ferdinand el d'L.abelle, qui partageaient, l'enlhousia: nie du peuple ' . La lumière laible el mélancolique du ci epuscule, eiilrelenail celledouierévei ie, c uand loin à coup six houimes m'eiilourenl et m'ordonnent de les suivis. Je leur réponds que je n'en ferai rien : l'uij d'eux alors nie saisil au collet ; je lui riposlai par un vigoureux coup de poin ; sur la face ; il crie , il beiifcle ; et soudain les aulres me serrent de si prrs que je ne pus tirer mon énée. Je me débattis enll'e leurs bras; mais je n'avais pas la iorce d'AnIhée ou d'Hercule, (es coquins ' herchèreni à in'inipo.ser le respect , la crainte en di.sant qu'ils élaienl lus fiunliurc.s <\i\ sainl-orfire, et ilsin'inviierenl à la .'oumisision pour éviler le .scandale el le mauvais Irailemeiil. Je cédai à la force, et je fus mené dans les prisons de l'inquisition. Quand je me vis dans les .serres de ces oi. eaux de proie, moi officier français, simple vn\a,",enr, je me demandai quel élail mon crime, ce que j'avais à démêler avec ce tribunal odieux -. Ces

' Ferdin,nncl et Isiibellc fîreni coTirir rhrislophe ro'omb eoniine ou (jrand d'Kspafçne : il élala devant eux des balles Je coon, des roseaux Irc^s hau's, Irfs f^fraiids, des oiseaux ineoiinufi , di s biin s d'or, el des liiigo s énormes : on sait 'a réeonipeiise qu'il obliiil quelques années après celle brillanle réceplinii.

2 le iribiinal fui ins i'iié par les jacnhiris dans le treizième' sji^e'c, :^ l'o-e ision de s A bifîei js ei des Vaudois ; il fut reçu en Esp fjne en 1477, par F.'iclinand el Isaljel'e, à le solliei aMon du trop fariieiix Toic|ii niada, qui fui nommé grand inquisiliiir. Les atlritniliciiis du saini ofli e sont la c nnnais.sance du julaisine, de l'aposlasic, de l'hérésif, de la po'yganiie, de la sorcererie el de la b stialilé. be roi en est le pro;ec eur; le graud tribunal esl à iMadrid ; il en exisic douze aulres dans IMÎ

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prêtres jacobins, disais-je, ont-ils succédé à ces druides qui se disaient les agens de la Divinité, et qui s'étaien' ariO(;é le droit d'exconiuiunier et de condamner à mon leurs concitoyens ? Mais mes plaintes, mes imprécations se perdirent dans les airs.

Le lendemain , un dominicain voilé d'hypocrisie , au lanp,ase fallacieux , vint me conjurer, parles entrailles de Jésus-Chrisl , de confesser mes fautes pour obtenir ma liberté. " Confessez les vôtres, lui dis-je; demandez pardon à Dieu de votre hypocrisie et de vos injustices. De quel droit arrêtez-vous un f;entilhomnie français qui n'est point .soumis à votre infernale juridiction, et qui d'ailleurs n"a point manqué aux lois du pays ? — Vierge sainte , vous me faites frémir ! Je vais prier Dieu pour vous ; j'espère qu'il vous ouvrira les yeux , et vous louchera le cœur. —Va prier le diable , dis-je tout bas; c'est ta divniilé. >

Cependant ce jour-là M. Aubert m'ayant attendu vainement pour diner , envoya à mon auberge. On lui répondit que j'avais di.sparu depuis la veille, que j'avais laissé mes bardes , et que l'on ignorait ce que j'étais devenu. Cet obligeant consul , très inquiet de mon sort, fit des perquisitions dans toute la ville ; mais rien ne transpirait, et ne découvrait la trace de mes pas. Étonné de ce silence, il soupçonna qu'une indiscrétion de ma part avait pu m'attirer la vengeance du saint-ofSce, dont il connaissait parfaitement l'esprit et les manœuvres. Il pria le capitaine-général de me réclamer. Les inquisiteurs nièrent ma détention avec le sang-froid de la faus.seté et de la scélératesse; mais M. Aubert, ne pouvant attribuer ma disparition à une autre cause raisonnable, persista à me croire dans le* repaires du saint-office.

Le jour suivant, des familiers vinrent me chercher pour me conduire devant les trois inquisiteurs : on me présenta une casaque jaune pour l'endosser; je repoussai avec dédain cette livrée de Satan. .Mais on me fit entendre que je n'obtiendrais ma liberté que par ma .souini.ssion. Je comparus donc vêtu de jaune , un cierge vert à la

principales villes ; ils sont composés de trois inquisiteurs, de trois secrétaires et de quantité d'ofticicrs. Ce tribunal a de plus un nombre infini de Familiers.

Torqiiemada , dans l'espace de quatorze ans , fit faire le procès à plus de cent mille hommes ; six mille furent coudamnés au feu, dix-sept mille revinrent dans le sein de l'églLse. Les .Uiifs et les Maures étaient principalement les objets de ses persécutions ; on arrêtait même souvent les Juifs nouveaux convertis, sous prétexte qu'ils avaient balayé leurs chambres à rebours , jetant 1rs ordin s de la porte au foyer ; qu'ils avaient mis du linge blanc le samedi , allumé des lampes le vendredi au soir, jeûné le jour de la relue Esllier, refusé de manger du pore, du lapin, du lièvre et du |)Oisson sans écailles. Lorsque l'on doit brûler les coupables, l'inquisition les livre aux juges séeuliers , en les conjurant , par la miséricorde Dieu et de ses entrailles, de les traiter avec douceur et sans effusion de sang. On attache le condamné à un poteau ; te bourreau lui demande dans quelle religion il veut mourir , s'il dit dans la religion chrétienne, alors on l'étrangle avant de le brûler, sinon il est brûlé tout vif. Les arrêts de l'inquisition sont irié- Toeables ; le roi lui-même ne peut faire gnlce. D'autres coupables sont condamnés à une piison perpétuelle , ou à porter toute leur vie un san beriito ; c'est un .scapulaire jaune laiirié, Hir lequel est appli(piée une croix rouge. Tous les ans, à llailrid , dans une salle du eoiiven! des dominicains , à la Toussaint , après l'office, le prieur de cet ordre fait le parégyrique de Torquemada. C'est faire celui de Néron , de TilJèrc ou du pape .\le\aiulre VI.

main, devant les trois prêtres de Pluton. Dans la salle était déployé le drapeau du saiut-office , où étaient peinU un gril , des lenailles et un bûcher , avec ces mots : justice , cliarilc , miscr'norile. Ouelle atroce ironie! Je fus tenté plus d'une fois de brûler avec mon cierge la face hideuse de l'un de ces jacobins ; mon bon génie m'arrêta. L'un d'eux m'exhorta, avec l'air de la douceur, à faire l'aveu de ma faute. « Ma grande faute, lui dis-je, est d'être venu dans un pays où des prêtres foulenl aux pieds l'humanité , et se couvrent du manteau de la religion pour persécuter la vertu et l'innocence. — Est-ce tout ce que vous avez à nous dire? — Oui; ma conscience est sans crainte et sans remords. Tremblez ; si le régiment où je sers apprend mon emprisonnement , il passera sur le ventre ;"i dix rcgimens espagnols pour venir m'arracher à votre barbarie. — Dieu est le maitre ; notre devoir est de veiller sur son troupeau en fidèles pasteurs ; notre cœur en est affligé , mais vous retournerez en prison , jusqu'à ce que vous ayez reconnu votre faute. • Je sortis en jetant sur eux un regard de mépris et d'indignation.

Rem ré dans ma geôle, je cherchai dans ma conscience la cause d'un pareil traitement ; j'étais loin de penser que je le devais à ma réponse au moine quêteur, sur la Vierge et son luminaire. Cependant M. Aubert , toujours persuadé que l'inquisition seule avait pu m'enlever, veillait sur ses démarches, et l'entourait d'aspious. L'un d'eux lui apprend que trois des grands colliers de l'ordre de Saint-Dominique allaient partir pour Rome, députés à l'assemblée conventuelle qui devait s'y tenir. Il écrivit aussitôt à M. deCholet, commandant de Perpignan, pour rinfmmer de ma disparition, de ses soupçons sur le» auteurs de celte violence . el du passage à Perpignan des trois jacobins, l'invitant â les faire arrêter, et de ne les relâcher que lorsque le saint -office m'aurait mis en liberté.

M de Cholct saisit avec joie l'occasion de la vengeance ; l'ordre est donné â la porte de la ville d'arrêter les trois révérends. Ils arriveut sur le midi, joyeux et avec un grand appétit ; ils demandent à la sentinelle quelle est la meilleure auberge. L'officier de garde se présente, et leur annonce qu'on va les conduire chez le commandant de la place qui veul se charger de leur logemeut et de leur nourriture. Les révérends, ravis d'une si bonne aubaine, s'épuisent en remercimens, disent qu'ils ne veulent pas incommoder M. le commandant. «Allez, mes pères; M. de Cholet veut absolument vous faire les honneurs de la ville. » En même temps il les fait escorter par quatre soldats et un sergent. Les pères marchaient tout joyeux , se félicilant entre eux et enchantés de la politesse française. « Mes pères, leur dit M. de Cholet, je suis charmé de vous Icnir dans cette ville ; je vous attendais avec impatience. J" vous ait fait préparer un logement. — Ah ! M. le commandant, c'est trop de bonté; nous ue méritons pas.... — Pardonnez-moi. IN'avez-vous pas dans vos prisons, à Barcelone, un officier français, le chevalier de Saint-Gervais;'— Non, M. le commandant; nous n'en avons jamais oui parler. — J'en suis fâché pour vous; car je vais vous faire conduire en prison , où vous resterez au pain et à l'eau pour toute nourriture, jusqu'à ce que cet officier soit reti'ouvé. » Les ré\ éreuds , fort dépités, se récrient sur cette violation du droit des gens; ensuite disent qu'ils se résiijnent à la volonté du ciel', et que M. Je commandant rèpondia devant Dieu et devant le pape de la pir.écutioii qu'il lait e,s.su>er à des gens

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d'église. • Oui, j'en fais mon affaire , leui' dil le commandant ; en allendant, vous allez vous lendre à la citadelle. • Voilù mes trois papelards, à face rubiconde et Heiirie, enfermés dans une elioile prison , condamnés au régime des Paul et des llilaice, mais en pure perle pour leur salut; car ils se déchaînaient contre le jei'lne et conirc le commandant. Tons les jours le pourvoyeur, en leur apportant une cruche d'eau et leur ration de pain , leur demandait s'ils n'avaient rien à déclarer sur l'enlèvement de l'officier français. Pendant trois jours ils persistèrent dans leur dénégatioii ; mais enfin le cri , non de leur conscience , mais de leur estomac , l'ennui de leur séjour fléchirent leur opiniàlreté. Ils demandèrent à parler à M. le commandant, qui se rendit aussitôt auprès d'eux. Ils avouèrent qu'un jeune officier français était dans les prisons du saint-office pour des propos impies qu'il avait tenus contre la Vierge. Sans doule, il a eu tort , leur dit M. de Cholet ; mais laissez à la Vierge le soin de sa xngeance. Écrivez à Barcelone qu'on le remette liberté. Kn attendant, je vous garde en otage ; mais j'adoucirai votre pénitence, et votre table ne sera plus aussi frugale. Les jacobins se butèrent d'écrire qu'on relâcliât bien vile ce damné de Français.

Pendant ce laps de temps, le dépit, l'impatience, l'ennui, agitaient mon âme et l'accablaient du poids de la vie. Enfin, les inquisiteurs, sur la lettre de leurs confrères , se virent obligés de relâcher leur proie. L'un d'eux vint me dire (|ue par égard pour ma jeunesse et ma qualité de Français , le saint-office avait délibéré de in "ouvrir les portes de la prison , et que j'étais libre , mais qu'ils m'engageaient à avoir dé.sormais plus de respect pour la Madone, la mère de Jé.sns-Christ. — Mon révérend père, lui dis-je, les Français ont toujours eu beaucoup de respect pour les dames. Kn prononçant ces mois, je m'élançai vers la porte, et quand je fus dans la rue, je crus sortir du tombeau pour renaiire à la vie. .le courus aussilol chez M. Aubert qui m'embrassa avec Iranspori , et m'apprit par quels moyens on m'avait arraché aux serres du saint-office. Il écrivit sur-le-chanq) â M. de Cholet, pour faire ouvrir la cage aux trois corbeaux voyagein-s qui élaienl venus se prendre dans les filels. Je dînai chez cet estimable consul. Sa feunne me combla de boutes, m'inv liant à rester un on deux jours à Barcelone. Madame, lui dis-je, j'en serais bien tenté, mais je suis un pigeon trop etfrayé du voisinage des éperviers pour séjourner plus long-temps dans celle ville; je conq)le partir-demain. Je passai le reste de la journée avec ces aimables époux : l'après-dinée des négocians français, instruits de celle avenliu'e, vinrent me féliciter de ma délivrance, et l'ou rit beaucoup du tour joué aux dominicains. L'un de ces négocians, nonuiié M. Duprat, homme d'esprit , me dit : « Je vous conseille pourtant de payer à l'avenir le luminaire de la Vierge, plutôt que de vous brouiller avec l'inquisition , qui est le génie malfaisant et tout-puissant de l'Espagne. Il a aulant d'oieilles que d'yeux , et il est muni de serres très forles. Sachez que la mère de saint Uoniiuique étant grosse de lui , rêva qu'elle accouchait d'un chien , qui tenait dans sa gueule un Hambeau allumé. Ce présage s'est vérifié. — Comme celui d'Hécube, lui dis-je, ((ui rêva, enceinte de Paris, qu'elle accouchait d'un tison ardent. — Je vais vous donner ime idée, reprit M. Duprat, de la puissance et des manœuvres de ce terrible tribunal. Naguère à Cordoue, un Bègre, esclave du trésorier de l'inquisition, pénétra,

pendant la nuit, dans une maison voisine pour aller trouver une esclave dont il était fort épris. La maiiresse de cette femme , avertie par le bruit , s'avance vers la chambre ; le nègre la rencontre et la poignarde. Le mari et quelques personnes accourent au cri de cette infortunée. L'assassin est saisi , livré à la justice, jugé et condamné à mort. Il allait subir .son jugement, lorsque le saint-office intervint et réclama le erimimel comme lui appartenant. Le magistrat répond qu'il a été jugé selon la loi. L'inquisition le menace de ses foudres, et le juge effrayé lui remet le nègre. Le conseil de Castille , alarmé de cet abus de pouvoir, porta ses plaintes au pied du Irône. Le roi fit donner l'ordre, par le grand-inquisileur, de rendre le coupable. Cet ordre fut réitéré jusqu'à iroisfois; enfin les inquisiteurs de Cordoue, forcés d'obéir, aimèrent mieux faire évader l'esclave que de fléchir .sous l'aulorité civile. Vous voyez, monsieur le chevalier, ju.squ'oii s'étend le crédit et le despotisme de cette puissance religieuse. — Oui , lui dis-je, et j'ajoutai , crimine ab iwo (lUce oiHties ^ . — Ce qui est peut-êtie aussi étonnant qu'impie, nous dit M. Aubert, c'est que le souverain pontife accorde des indulgences à tnusceux qui assistent à des auto-da-fé. J'ai lu une relation très curieuse de l'un de ces aulo-da-fé célébré en 1680. L'écrivain commence ainsi sa narration :• Voire majesté ne «sera pas dégoûtée de voir décrire ce qu'elle a vu exécu- «ter. Lorsque Jupiter fulmina les Titans, l'antiquité le " nonuna le roi des dieux et le plaça dans les astres. Q\k «sera-ce d'un protecteur de l'égli.se? Les élémens et les

• astres ne seront-ils pas touchés de l'éclat de ce Jupiter « chrélien ? • Ensuile , après avoir célébré la croix verte qui sert de blason et d'étendard au saint-office , le narrateur ajoute : «(knume les païens ne dédièrent à leurs « dieux que des arbres verts , le myrte à Vénus , l'olivier «à Pallas et le laurier à Apollon, ainsi nous dédions à

• votre majesté les triomphes de la croix verte. » Un trait qui fait hoimeur à la mémoire de Cromwell, reprit M. Duprat, c'est d'avoir offert à l'Espagne toutes les forces de l'.^nglelerre contre la France, à condition qu'on supprimerait le tribunal du saint-office. Il est vrai qu'il demandait aussi la liberté du commerce de l'Amérique pour la nalion anglaise.» Une partie de revers! avec madame Aubert, termina cette conversation. Je passai ainsi une journée très agréable. Cet aimable consul , au moment de nous séparer, me dit : « Monsieur le chevalier, respeclez l'inquisition comme les Romains respectaient leur mauvais génie. On peul , en Espagne , jouir d'une grande liljcrté, être fripon , voleur, athée même , pourvu que l'on lléchisse le genou devant l'idole. «Je lui promis de la respecter désormais, comme le voyageur dans la Libye respecte le sommeil du lion. J'ai renoncé, ajoutai-je, à la décoration de san benito, comme à celle de la Toison-d'Or. Il me consedla d'aller voir le mont Serrât, qui n'est qu'à huit lieues de Barcelone; il m'offrit une leltre pour un des pères avec lequel il avait quelque liaison : je l'acceptai , en le remerciant vivement de toute.» ses bontés et de .ses bons avis. J'eus le plaisir d'embrasser madame Aubert, qui me dit en souriant : «Si vous étiez resté plus long-temps avec nous , vous auriez été le chevalier de la Vierge et le mien. — Et beaucoup plus fidèle à l'une qu'à l'aulre, lui répondis-je en riant. »

Je pariis pour le mont Serrât au jour naissant , monté

' l'ar ce seul crime , juge? aes autres.

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sur le fidèle Podagre, pressant sort allure, car il iiieseinblail (|iie j'avais encore à ma poin-.su:le Ions les familiers (le l"in ;iiisilion. Le chcniln fiil pralirable jusqu'à iMolinos (lel Reys, ou je dînai ; je Craversai ensuite un poni de cinq cents pieds de lony sur la rivière de Lobrega, ; de là je gravis une inouiague escaipée. Je trouvai sur uiaro ite une jeune lemiiie cliar jee d'un pelil enfant; elle se traînait avec peijieet verrai! un loritiit de larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs el le but de .son vov âge. Je viens, dit-elle, de Gironne.je \aisau inoiil Serrai, piier la M.nhmc de me rendre mon mari, esclave .^ Alger. Je suis à jeun depuis douze heures, el je ne puis donner du lait à mon en ant. J'ai perdu une piastre forte {cinq liircs qui me restait, ou plulôt je crois qu'iju nie l'a volée : je ne puis plus me sonenir. Je de.scendis de che>al- Je lui fis manger un morceau de diocolat, et boire d'ini vin de la Scha que j'avais dan; un liacon d osier. Ce vin balsamique el le chocolat restau èrent se» forces. Je la 6s mon er sur mon cheval, malgré .sa r?sisiance. et je la suivis à pied, chargé de son enfant. Celte bonne femme ne doutait pas que la ymlane ne bri.-iAt les fers de son mari. Je lui laissai cette douce illusion : l'espérance est la diiinilé des malheureux. ÎNousari-ivânies au mont Serrai an déclin du jour. Je rendis ;\ celle femme la piastre qu'.m lui avait volce : elle en pleura de reronnai. sance, et me promit de dire quatre rosaires pour moi. Je demandai don Pedro, l'ami de M. Aubert, et, sur sa reconiniaudation, je fus Ires bien accueilli. Il me dit que je pouvai.s rester Iroiîjours dans le mouaslére, qui a-cordait l'hospiialilé pendant ce temps à tout étranger, riche ou pauvre ' . Je lui repondis que je me proposais de repartir le lendemain, après q :e j'aurais vu la maison. Je fus Ires bien traite à soupe, elles révérends me firent boire d'un excellent vin de .Malvoisie des coteaux de .Sitgils^; et je vis que si ces bons pères étaient fort attachés au (ulte de la iVa 'vue , ils ne négli.jeaient pas celui de l'acchus. Ces céuob tes étaient au nombre de .soixanteseize , de l'ordre de Saint-Benoit^. A mon lever, don Pedro me propo a de commencer notre tournée par l'é- (llise. J'y comptai quatre-vingts lampes d'argent, el quantité de chandeliers du même mêlai, t.a chapelle de la Vierge est derrit re l'autel, sépprée du chœur par une superbe j;rille. La Vierge est Ires bj une : elle lient l'en ant .lé.sus entre ses bras. Ouaire cie.ges, dans de grands chandeliers donnés par un duc de Médina Coeli, br.'ilent devant e.le. Un amas d'ex-volo, de jambes, de cuisses, de b as, et d'autre.^ membres ia,iissenl les murailles. Je me croyais en Grèce, au temple d'Es ulape. Don Pedro me raiotita qiié celle Madone avait é.é tronvce par des bergers, en 880. La nouvelle .s'en étaui an.ssiloi répandue, 'évéque de Barcelone, suivi de son clergé, vint la prendre pour la transporter ailleurs. La procession se mit en marche; mais, après une centaine de pas, la Vierge s'arrêta d'elle-même, sans qu'on pCit la faire avancer ; el c'est

' Mais IfS gens aises doivent reconnaître p.ir quelque liliéralilé l'hOspiLiliiCiiuon leur linnuc r;ratis: le couvent n'a pas •ui'delà de riiiqnaniL' mille énis tic rcwnu, it en dépiiise plus lie soixaulc mille. Ou iluuiie aux iiicoiuius du paui , do la viande, du sel, du viQdigre, de l'iiude, du viii el un lit.

> Il n'y a que la .M.d\u,.sie de .Madirc qui soit supérieure ù celle d'tsp.igiic.

' Us pères «OUI au nonibif de soixan'c-Sf'Je, les frères lais lie viu(;c-buii , et les cufjns de chœur de vingl-cinq ; il y a de plus un médecin et uu chirurgien.

au lieu de sa station que, depuis , on a bâti le couvent, iè trouvai, comme de ivi-on, le miracle toit beau. Don Pedro m'ouvrit l'armoiie des reliques «Vous avez là, lui dis-je, une precieu.se el abondante collection. — ÎJIe n'e,st pas si riche que celle de la cathédrale de Burgos , ou l'on pos.iède une casselte qui coulieul uu morceau de la verge de Moïse, un os du projihele Zaçharie, un soulier de la Vierge, une pierre du Cahaire, un peu de sable du Jourdain, el une bn.le de plomb remplie du sang des innocens. Ce ^Ollt là, lui dis-je, des i-ichesses inappréciables. » Il me monira deux courinines chargées de pierreries, l'une pour la Vierge, l'aulre pour l'eiilant Jésus. J'aperçus, au fo;id d'une armoii e , une loiigne épée couverte de rouille. C'est, me dit do.i Pedro, l'épée dont s'arma Ignace de Loyola, pour aller combattre le Maure qui niait la virginité de .Marie. Pour se préparer au combat, il fit la veille des armes, el se déclara chevalier de la Vierge. Le .Maure ayant reiuse de se bat.re, Ignace vint ici déposer sou epée aux pieds de la Madone. On a public que c'est dans ce couvent qu'il avait conçu le plan de sa socielé; mais il est impossible, à moins d'un miracle, quu.i homme au.ssi ignorant ait imaginé un ouvrage si achiiirabie : voici la vérité : nous avons, .aiii notre biblio heque, un livre intitule. Exercices de In Fie xpiritnille, compose par le vénérable père Cisiieros, notre abbe, cousiu du cardiu 1 Ximeiiés; le successeur de don Ci.iiKios le prêta à Loiola ; Ignace le copia mot à mol , et lui et .ses disciples répandirent le, bruit qu'il le tenait de la Vierge '. Les loyolistc.^ ont laii ptindre à Rome, sur le plafond de l'église de Sainl-Louis de Gonzague, saint Ignace, dans le ciel, aux pieds de Jesu.s, el entoure d'une lonle de di,sciplcs conduits par les anges. Ils ont pratiqué, dans ce.lc même église, nue nuve.'ture devaui l'au.el, où leurs pénileus, leurs aftidés viennent jeter les lettres adressées à ce saint ; et ces pères leur ont accroire qu'elles parviennent à leur adresse. C'est parées moyens Irauduleu.v qu'ils pénètrent les secrets des lamilles. Ils prétendent eucoi-eque la Vierge apparut à sauii Ignare, lui recoinmauda so.i fils, el lui dit que sa sociéié devait s'appeler la compagnie de Jésus. » Je compris à ce récit que ce bon père n'aimait pas lesjésuiies. L'inscription de cette pierre, ajouta d )u I edro, a ete gravée en son honneur^. J'en [iris une copie. Il me conduisit ensuiie aux quinze erini.ages disséminés sur la moniagiie, daus un espace de deux lieues. A quel, pies pas de l'église, j'aperi us un immense rocher incline, qui mena, ait d'ecraser le couvent. Je demaudai au père si la chute de celle lourde masse ne tei eifrayaii pas. « i\on, tous les matins nous disims une messe pour prier la Vierge de la tenir encliainee. Mais deruitremeni , pour nous punir de nos au.es, et rechauffer no. re rédeur,elle permit à une par, ie de cette roche de se détâcher; et dans .sa chute elle écrasa l'infirmerie et

' Les jésuites, dit-on , se gardaient de niontror l'oiiginal ; ils lie pIé^ellliriCItl que des i-uniinen aires ou di s eopies , et peu â p;u oii vlldiS|)ai'jUred. s b bliuttifqiKS. les (xcinpl.iires des A rt/r/cpf deCisncroseideeiux écrits p.u- saini Ignace. Un savaiil.diin ^ava ro , lit iuiprimer, eu 1712, àSalamauque, l'ouvrage de Cisiiei'os. Lcs.,ésiiilcsiuieul ic crédit de làiix' enlever uulu Celte édition cl einiKkiiOrcu ce savant dedcveuic é\éqLic.

- Igiiatu.s Loyo'a. niulla prece Heliiqne Do VirsTinique se devovit; hic taiiquain arniis spinluahhus, s.icco se nmnicns periiocta\it ; hic aa «ocietalem Jesu fundandani piodil aiino

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VOYAGE EN ESPAGNE

plusieurs malades, — Ce n'étaient cependant i)as les malades qui avaie 1 péché? — ^on, mais c'est le secret du couveut, » Nousnionlâines environ sixcents marches presque perpendiculaires, nous rcpo ant de temps eu temps sur des siéfjes placés exprés pour la commodité des voyageurs. An milieu de ces déserts et de leura.spect sauvage, j'apercevais, dans les intervalles, des tapis de verdure dont le contra.ste souriait à l'imaj'.inalion. C'est dans ces petites vallées qu'on a bilti quinze ermila,";es, ou cellules, qu'habitent quinze ermites, la plupart f;entilshonnnes, occupés de leur salut, oublieux des vanités et des folies du monde. Chaque ermita;;e a une chapelle, im puits creusé dans le loc, et un petit jardin; leur vi'temenl est brun, et leur nieutou couvert d'une longue ba be. Dans la preuiirre cellule , nous trouvâmes un Sexagénaire.

.lara st iilor, scd cnida Dco vinili.squc seneclus '.

Je lui fis conqiliment sur sa santé, et le boidieur dont il parais.sait jouir. "Oui, firJcc à Dieu; je ne iropierais pas ma cellule, que j'habiie depuis ma première jeunesse, pour le troue d'tspagne. J'y vis de|iuis quarante ans sans infirmités et .«ans regrets, i.orsqu'on est bien avec Dieu, le calme et la confiance re,i;iieul dans noire âme. — Permet lez-moi de vo:is demander quel mo:if vous a décidé, à la Heur de votre âge, à nous ensevelir dans celle solitude? — C'est un sermon sur le jugement dernier. J'aimais le monde et .ses délices; l'amour et le plaisir tilaient toutes mes journées : je vivais dans le bourbier du péché, et dans l'oubli de Dieu et de mon âme. Vn jour, à Valence, un grand piéilicaleur annonta un .sermon sur le jugement dernier, honoré de la présence d'in cardinal. La curiosité, bien plus que la dévotion, m'y euliaiiia avec la foule. L'éloquent predicaleiu' connuem a â répandre la (er.eUr par le tableau e Ira.ant des supplices de l'enrer; et tout à coupil s'ecria d'une voix lonuanle: « La trompette qui doit réveiller les morts, et lesci:erau tribunal de la justice divine, peut sonner dans huit |ours, peut-être demain. (Jue dis-je? tremblez, misérables pécheurs! peut-être aujourd'hui, foula l'Iieme, dans ce moment même. » A ces mots, l'église releniit dn son éclatant de plnsieiî;s trompetiez; l'effroi s'empare de l'assemblée; on .se lève , on se précipite les uns sur les autres pour sortir; les femmes jeflent fes hauts cris; cl moi, froissé, moulu , échappé avec peine à travers la loiile , je fuis, la frayeur, le liouble, le remords dans l'âme, iroiant toujours enlendre la trompette du ju:;emënl dernier. Renflé dans ma ( hainbi-e, je me jette au pied du crucifix, je promets à Dieu de sortir de l'abime du péché, de me reiirer dans son temple avec ses saints et ses lévites. Le lendemain, je quittai la maison paternelle sans voir ni prévenir ma mère. .\lou père n'exislait plus; et je nie reiugiai dans le monastère on l'on vo: lut bien me recevoir-.— Sans doute, votre vie est austère et pénible? —

' M\i vil ux , uiai.s d'une vicillcsfe verte et lohnste.

- Ce ne fut pas une vision on l'c ffcl d'une iuKigina Ion égarée, que le brnil <\vs ironipi Iles :iu milieu d'un .sernioii sur le juiîemeni d rnicr.Hn fameux prédicateur préch.iiil â Vidence, devant un cardinal . av.iil fail cacher six Mo npelles d.ins lé- (îli.sc, avec ordre de les faire entendre (|nand il cricr.iif : Peiill'ire la Iromprite va reUnlir dans ce niDiiicnt ; cHes sonnèrent en ef'cl foules ,^ la Unt., ce qui jcla dans féi;lisc une eonslernalion épiuivanialiie; on te rua les uns , sur ii.sauircs en pouffanl des cris affreux, l.achrouiqneajon'e que les moines liroflérinl du dïsorttrê pour attirer les j'éunt» fchimcs rtaris leurs cellules.

Non , rien ne coiWe, quand c'est pour Dieu et pour son salut qu'on se mortifie. Nous nous levons â deux heures du malin pour prier dans nos cellules; au poiui du jour, nue cloche nous appelle â la me.sse de la paroLsse, qui est aiiccu;rede nos ermitages. — Quelle est votre nourriture?— Le couvent nous Ibiirnif du pain, du vin, de l'huile, du sel ; et, fous les trois ans, il nousdonueun habit, des bas, nue paiie de souliers, et une somme de quatre-vingt-dix lianes pour subvenir à nos autres besoins.— Et cela peut vous su hre ?— Oui, saint Pacome et saint Antoine n'en avaient pas autant. J'ai pourtanl encore une petite ressource :je cultive des tleuis que j'envoie aux habitaus des environs, l'on me donne en échange des légumes, du chocolat, des nippes et de la Malvoi,sie. \ ous voyez que la mauiie du cie! tombe parlois dans mon ermitage. Le temps le plus pénible est celui du noviciat. Nous servons mi an comme Irères lais ; nous eu remplissons toutes les loncf ions; nous passons .six autres années dans les diff rens emplois de la maison ; eusuifc ou nous donne l'ermifa.ge le (dus élevé; et, par succession de temps et à la mort de nos frères, nous des eudoiis à ia cellule la plus voisine. » Je lui auraiscité volontiers ce beau veis de Coineille, s'il avait pu me comprendre :

Et nioiiîé sur le f die, il aspire â descendre.

Il ajouta : <■ Nous faisons les mêmes vœux que les pères béuediefins; nous ne luaugeons jamais de viande, foute consersafiOH entre nous nous est défendue; et de plus, nous ne pouvons jamais quitter le monasiere. » Je trouvai ce dernier Vd'ii bien cruel et bien |!cu raisonnable.

irions primes con;;é de cel heureux anaehorcle, et Unus coniinuâmes notie a.scension. Don Pedro me montra la cellule nommée iïlnnre-/i , où avait vécu , ou plutôt dél'ic Ignace de Loyola , cl oi'i il s'était fail armer chevalier. Nous entrâmes pour déjeuner dans un petit ermifa ',e nommé la Trinid'iil ; il est ])roi,remenl arrangé; lf(u-ace y aurait volontiers chanté sa Lalagen , et TibUlle sa Délie. Dans la belle saison, c'est le rendez-; ous des moines; les jours de spruiinrat , Ils y viennent inilnigcre fniiio , et savounr la Malvoisie de .Silgil.s. Après le déjeuner, nous continuâmes notre route, et nous parvînmes, après trois quarts «l'Iieure de marche, à l'ermitage de Saini-Jérème, le plus élevé de tous, fîe cette hauteur, là vue embrasse un horizon de soixanle lieues, .le voyais des villes , des rivières, dont l'œil suif fe cours, les dès Baléares, les Ilots azurés de la mer , el . dans le loinlaiîi , des vaisseaux dont le balancement aniuiaif ce vaste et magnifique tableau. Je demandai il don l'edro, qui parai.ssait froid et indifférent, s'il n'était pas ému de cette belle perspective. « J'y fais peu d'attention: je ne regarde que le ciel. »Nous entrâmes dans cette cellule deSaiuf-Jërome. dont la porte élail ouverte. Nous y trouvâmes tHi jeune ermite à genoux devant l'image de la Vierge. Il nous entendit, et fouina la fête; nous le saluâmes d'iih (lie Maria pitriwiinri , il nous répondit : Sine pcivàdo coiirehida , et il continua sa prière. Cet ermitage couleuaif pour font meuble , une table, une chai.e de bois, une paillasse étendue sur des plamhes, un grand crucifix , l'image de la Vierge , et une urne cinéraire , au bas de laquelle je lus celte inscription en vers espajjnols, que j'ai traduits eu vers français:

Oui i'esliére que Dieu , ce Jfieu de la elëniener .

Aura pris en pit'é s; s tVar's in.!'':i'f^i':'Mx' .

VOYAGE EIN ESPAGNE

II n'aura pas formé ce chef-d'œuvre des cieux Pour l'aa-abler un jour Ju poids de sa vengeance.

Nous sortiMies au plus tôt de cette cellule, pour ne pas distraire l'ermite; mais, curieux deconnaiire, et de savonquels étaient les restes précieus ren'ermés dans l'urne, je priai don Pedro de m'éclaircir ce mystère. . Descendons me dit-il , dans une vallée où vous serez plus au frais et plus connnodéinent, là je satisferai voire curiosité. . Nous nous assimes sous de vieux sapins; don Pedro me conta l'hisioire de ce jeune anachorète.

. Cet ermite , qui n'a pas trente ans , est filsd'un grand d'Espa<;ne de la première classe ' . Nous l'appelons ici don Juan. À l'âge de vingl ans il devint amoureux de la comédienne la plus célèbre qu'ait eu rEspajjne, nommée Françoise rjdfenant, femme dont les talens,la beauté, l'esprit , formaient un des élres les plus séduisans qui aient embelli le monde. Don Juan allait l'épouser, quand son père, averti de son délire, oblint un ordre pour le faire enfermer. 11 élait depuis six mois en prison , respirant l'amour et la \enfieance, lorsqu'il trouva le moyen de sévader. 11 courut à Valence, où élait .sa divinité, et la trouva dans les bras de la mort. Il appela tous les médecins, fit dire des me.sses dans toules les ésli-es; luimême allait deux fois par jour aux pieds delaViercie, prier, pleurer pour la conservation de celle qu'il adorait ; il fit même le vœu solennel d'aller à pied à Noire-Dame de Lorette, d'y faire dire vingt messes, et de réciter le rosaire trois lois par jour. Mais Dieu avait fixé le terme de la vie de cette inrorluuée. Elle donna en mourant des preuves louchantes de son repentir ; elle tenait un crucifix dans ses mains . le bai.sait à chaque instant , le baignait de ses larmes. Deux heures avant sa mort, elle prit un cierge allumé pour faire amende honorable de ses péchés; elle demauda pardon à Dieu et aux assislans du scandale de sa vie. Son confesseur , les médecins , tous les témoins fondaient en larmes. Don Juan n'en versait plus ; il était muet , stupide de douleur ; il regardait tout le monde avec des yeux égarés. Dès que .son amanlc rendit le dernier soupir, il se précipita sur le cadavre en poussant descris de rage: maison remporta dans sa chambre, froid, inanimé, et monrant. Cette comédienne avait ordonné, par son testament, qu'on l'enterrât en babil de carmélite ^ Elle a légué une somme considérable pour des ine,sses, quoiqu'elle ne laissât que des dettes =. Dieu la retira de ce monde à la lleur de son âge ; elle n'avait quevingl-deux ans. Comme les comédiens n'avaient pas connu sa maladie, un bruit vague se répandit que le poison avait causé sa mort; mais le poison qui l'a tuée est un

'Il y a trois sortes de grandesses : les grands de la première classe se couvrent avant de parltr au roi ; ceux de la seconde ne se coiivrenl que lorsqu'ils lui ont parlé, el avant qu'il leur ail répondu ; et ceux de la dernière ne se couvrent qu'après la réponse du roi. Mais uul ne peut se couvrir que le roi ne le lui ait ordonné.

' En Espagne c'est assez l'usage , surlout des femmes galantes, de .se taire rnicrrer en habit de carmélite , ( 1 les hommes avec celui de franciscain Pierre-le Cruel .dans le quatorzième siècle, ordonna qu'à sa nior. on le rcvèlil de cel habit. Millon place dans le paradis des fous et dis sols Ions ani\ qui à l'arlicie de la mon se foiil louvrrC d'un habit de moine.

5 Les Espaguo's onl grand Mm de laisser de l'argent pour les messes après leur mort . il le premier argent du défunt . fiM il criblé de d^tles , est i»ur l'acquit de ce legs, qu'ils appellent de.xar su aima heredera ^laisser son àme bèritière;.

amour immodéré pour le plaisir , et pour son art qu'elle cultivait par des éludes forcées pendant le jour , ses nuits élant toutes consacrées aux bals et aux festins. Don Juan , éperdu, la tête aliénée , s'imai;ina ([ue son père était lauleur de cette mort, et, dans spn désespoir, altéré de vengeance , il osa méditer le parricide. Avant sou départ, il alla au tombeau de son amante, inhumée près de Valence, viola cet asile sacré , se jeta sur le cadavre, l'arrosa de ses pleurs, lui coupa les cheveux , lui arrarha le cœur, et s'enfuit,einporlant ces reliques si chères, qu'il a, depuis . déposées dans l'urne qui est dans sa cellule , et desquelles, malgré son retour ù Dieu, il n'a jamais voulu se séparer. 11 partit ensuite pour Madrid , en haljit de franciscain, défiguré par une barbe épaisse, par l'impression d'une longue douleur , et armé d'un poignard cache sous sa robe. Ariiv e à .'\ladrid , il se présente à son père , qui, pénétré d'une grande véneraiion pour l'habit religieiix, se lève à son aspect, l'accueille d'un air riant, et veut baiser la main parricide qui va le frapper; don Juan la relire brusquement, fixe sur son père des yeux égares , et reste immobile. L'affreux parricide, le remords, la pitié, bouleversent , brisent son âme. Le duc étonne de son immobilité, le regarde plus attentivement , et croit le rec onuaitre ; il s'écrie : - Ah ! mon fils, est-ce vous ? • A cette voix si connue , jadis si chère , don Juan s'enfuit épouvanté, poursuivi par les remords et les furies. Il sort de .Madrid , se défait de son habit monacal , vient à Tolède sans s'arrêter, passe une nuit terrible dans une auberge , en proie à la terreur du suicide qu'il méditait. L'eau et le pain , seuls alimens , soutenaient depuis plusieurs jours ses forces défaillantes: sa tète en élait affectée. Il se le^e aux i)reraiers rayons du jour , va sur les bords duTage, s'y arrête, le regarde, s'en éloigne, y revient, et , après quelques instans d'efiroi , d'incerlilude , il lève les yeux au ciel, et s'écrie : « Grand Dieu, aie pitié de mon âme ; pardonne-moi ce dernier crime , ma vie est coupable , affreuse :1a mort est mon refuge et ta bonté mon espérance. » Après celte prière , il se précipite dans le neuve. Des blanchisseuses , qui l'observaient , jettent aussitôt les hauts cris; .soudain deux lioinmes vi|;oureux plongenl dans la rivière, trouvent bientôt l'infortuné don Juan luttant contre les eaux , el le ramènent sur le rivage, sans mouvemenl, sans respiration, le corps Iroid, le visage livide. Un père hièronimile survint , le fit transporter chez un chirurgien , qui, par un sage traitement, par des frictions, et le secours de l'alcali lluor, lui rendit le mouvement et la vie. Quand le religieux charitable le vit en état de l'enlendre, il chercha , par des paroles affectueuses et consolantes, à rassurer .son àme , à pénélrer la cause de son d?ses])oir; il lui parla avec lant d'onclion, tant de douceur au nom du ciel et de la religion , que don Juan, vivement ému, lui fit le pénible aveu du désordre de sa vie, et de son projet épouvaulable contre son pi re , disant que Dieu ne lui pardonnerail jamais ses crimes. Don Jéromino, c'était le nom du religieux , persuadé de la miséricorde de Dieu , animé de l'éloquence des saints , versa dans cette âme ulcérée l'espérance et les trr.sors de la gi-àce ; lui fit voir la clémence, le pardon au pied du trône de l'Elernel ; et pour apaiser ses remords, ses lerreuis, il écrivit au père de cet infortune pour l'informer de son étal, de .son désespoir, et implorer en sa faveur quehiue signe de tendresse , de bonté ; mais sans lui révéler la cau.se de l'égarement de .son fils. Le duc de ■ ' ■ , que la fuite soudiiiue de don Juan avait jeté dan»

VOYAGE EN ESPAGNE

ie plus ijrand clonneinenr , accniinil à ToU-de, descendit au coiivenl des hiéroiiiiiiilis, vil le pèie don Jéroninio et lui demanda le motif du désespoir de son fils. « C'est l'implacable remords, lui répond lepcrc, qui trouble sa raison , déchire son ■'Inie ; mais , avani de vous en confier la cause, proinetlez-moi, monsieur le duc, un entier et généreux pardon de ses fautes. ■ Le duc lui donna sa parole; alors don Jéronimo lui avoua que don Juan, le croyant l'auteur de la mort prématurée de Françoise i'Advenant, avait voulu, dans son éjjaremenl, la venger par un parricide; mais votre aspect, l'horreur de son crime et Dieu , sans doute , ont retenu sa main ; épouvanté, glacé d'e.froi , accablé de son repentir, il s'est enfui, et il est venu se précipiter dans les eaux du Tage d'où la bonté céleste a permis qu'on le relirilt. Le duc, saisi , éloimé d'un tel forfait , gaide quelques inslans le silence, puis il s'écrie ; « Quoi! don .luan voulait assassiner son père! — Il n'était plus A lui , l'esiirit infernal s'était emparé de son àme ; mais il s'est puni d'un crime involontaire: lui pardonnerez-vous? Jésus-Christ mourant a pardonné à ses bourreaux. Si vous êtes intlexibie , à voire tour vous a.ssassinez votre fils ; car le remords consumera sa vie. »Lc duc promit le pardon, et coiiseiuil même i voir le malheureux don Juan. « ,)e vais le prévenir, lui dit le hiéronimile; une surprise trop vive, dans son état de débilité, pourrait lui causer une révolution trop dangereuse. ■ Don Juan , préparé à la visite de sou père, l'attendit avec terreur et attendrissement; dès qu'il l'aperçut, il tomba à ses lieds, sans prononcer, d'une voix étouffée, d'autres mots que, - Pardon, pardon ! je suis un misérable ! » Il était paie , hideux, méconnaissable par sa longue barbe et le délabrement de ses habits. Le duc touché, ému jusqu'aux larmes, lui tendit la main, le fit relever , le serra dans ses bras. Don Jéroninio dit aloi-s au duc que .son fils lui demandait la permission d'aller expier dans un couvent les égaremens de sa vie. Le duc y consentit, et lui conseilla même de se retirer dans notre monastère. Il y est depuis sept ans, il a passe la première année dans une agitation violente. Un jour il ^int nie trouver ;« Mon père, me dit-il en pleurant, secourez-moi , priez pour moi , e.igagez tous \os pères à joindre leurs prières au.v vôtres; presque toutes les nuits je vois en songe Françoise r.^dveuant parée de Heurs, le vLsage riant, plus belle que jamais ; c'est son regard , ses beaux yeux , sa taille céleste; j'entends sa voix enchanteresse; mon cœur palpite, mes sens se troublent , je brille d'amour. . Cette nuit elle m'a dit ; • Pourquoi m'as-tii abandonnée , moi qui t'aime si tendrement :' Viens , mon ami , viens dans mes bras caressans. » Alors j'ai cru la voir s'approcher, s'incliner sur mon lit. Je m'éveille eu sursaut, couvert d'une sueur froide, et, troublé, éperdu, j'ai couru nie jeter au pied du crucifix, oii j'ai répandu un torrent de larmes. . Je le tranquillisai , je lui promis mes secours spirituels et ceux de la comiminaulé. il ajouta : « Pensez-vous que cette fille si généreuse , si sensible , le chef-d'œuvre de la nature , soit en paradis avec les anges, auxquels elle ressemblait, ou condamnée aux llammes éternelles de l'enfer ? - Nous devons espf rer que son repentir sincère , sa piété tnurhante ù l'Iieure de sa mort , auront fléchi la miséricorde du Père des humains; et qu'aujourd'hui Françoise rAdveiiant jouit, comme Madeleine, de la r.loirc, du bonheur des saints; et qu'en ce moment elle prie Dieu pour vous. «Cet espoir a rétabli le calme dans cette Ame sensible et souffrante. Depuis , il

mène une vie sainte , édifiante et moins agitée. » La cloche alors nous avertit que c'était l'heure du réfectoire. Je me mis à table avec la coinmunanté. Après le diné , je pris congé de don Pedro et de ces bons pères, qui me firent présent d'une médaille bénite , et me demandèrent une inscription latine pour la porte de leur couvent. Je leur proposai ce passage que Pline applique aux thérapeutes ' " Cens œterna , in quel neino iiasrUiir'-. » Il me parut qu'elle ne leur plaisait pas. Je pris dans ce couvent une idée des moines espaguols;je vis qu'ils avaient adopté les principes de l'abbé de Rancé, supérieur de la Trappe, qui interdit à ses moines la science, et toute lecture, hors celle de la Bible, affiiinant que la science ne convient pas aux religieux "

Je partis pourTairagone. Ce qui me frappa dans celle route, ce fut de voir des fe i mes travailler la terre, le hoyau ou la bêche à la main. La nature , sans doute , s indignait de leurs travaux; leur visage noir et Hétri repoussait le regard du voyageur.

Tarragone est située sur une éinincnce hérissée de rochers. Celle ville, peu populeuse aujourd'hui, était jadis nue colonie de Scipion , et le siège du gouvernement romain. Ses pauvres et tristes habitans foulent la cendre des maîtres du monde. Les vaimpieurs, les vaincus .sont confondus dans la même poussière.

Les anciens Tar.aguuais furent les premiers qui élevèrent un temple à Auguste, et briMerent de l'encens devant sa statue. Esl-ce la reconnaissance ou la vile adulation qui fil un dieu de l'auteur des proscriptions? i\Iais ce dieu prétendu paya leur llalterie d'une Ironie piquante. Les députés de cette ville lui disaient qu'un palmier ôvait germé sur son autel ; cela |)rouve , répond Auguste , que vous y sacrifiez souvent. C'est à Tarragone, au milieu du dix-septieinc siècle, qu'un concile, indigné de l'u.sajie immodéré du tabac, défendit, sons peine dexcomniiiiiicalioii, aux ecclésiastiques d'en prendre en poudre locs- (pi'ils olficiaienl au cha'ur; et en pipe avant la communion, et même une heure après.

Je (piiltai Tarragone, après un fort mauvais repas. car je n'avais trouvé i la venta que la lama è el fucgo la chambre el le (eu.) Ce sont souvent les seules res^ sources des auberges d'Es|iagne.

On arrive à Toriose par un chemin pénible, à travers des dunes el des terres incultes. Mon cheval suait , fatiguait. Hlactc animo (courage:, lui disais-je, mon cher Podagre ; ce soir nous .serons à Torto.se , tu le reposeras dans une belle écurie, je te donnerai l'avoine de ma main; et si tu meurs avant moi, je te ferai Ix'itir, comme l'empereur .Adrien fil pour son cheval , un beau sépulcre orné de ta slatue. On ne doit pas élre surpris de celle petite harangue que j'adre.s,>c à mon clier Podagre ; Mézence , dans rÉuéide, lient à son cheval Kha'bé un discours fort louchant. Dans Homère, .\ehille el Hector parlent aussi à leurs chevaux ; ceux d'.ichille pleurèrent sa mort. Virgile dit la même chose du cheval de Pallas ^ J'avais

^ Les thérapeuîes élaiciit une espèce de moines répandus dans la (ii'ècc , el connus en l'gyple ; ils vivaient dans la retraite, livrés aux exercices de la coiilcinpl,ilioa. Les savans, les pfies de l'église n'ont pu décider s'ils étaient chrélieiis. Adhtic siib Judice lis est...

■ Société élernelle où personne ne uaîl.

' L'abljé de Raiieé , pour appuyer son système, publia un traité lie la saialelé el des devoirs monastiques, qui fut réfuté par te savant dun Mabillon.

» El lacryinans, gultisquc humectai grandibus ora.

VOYAGE EH ESPAGNE

une (jraiifl'fante qui fi'en(relenalt avpc «on opa;;neiil, comme elle aurail fail a\pr un »aianl. F,t |imn-qnoi non? Malgré ftescarles el Buflon, les bfics ne siinl pas des anloniales : elles ne sont poinl bornées à une .••enle impulsion niccaiiique, (|»'nn appelle inslincl ; elles ont de la mémoire, el niOnie de riinajvinalion , rar II en faut pour consirnirc un nid , invenier des ruses pour sur,jreudi e sa proie, ou eviier des plep.es; el rpjaud la plnl:>sopliieaura connu el défini l'aine des hommes , elle pouira définir celle des bêles.

Les heures, en lo af;e, conlenl aussi lenlement que relies qu'on pas.se dans l'auliiliambre des i;rands,o!i dans leurs cercles pompeux. Toules les fois que je demandais à quelle distante j'élais de tel endroit , on inc répondait : «Vous en avez fiioore pour ime heure, pour deux.» (,'est ainsi que les Espagnols évaluent les distances. iMa's les heures é;aien( de cent viu{;l mimiles ; les chemins, les auberges, tout élail détestable. S\'il lei'iuspt pa'icnlid^ giiiili/itiil tonigcre t si nefas '. D'ailleurs l'espérauie iii'aiijiiillonnait ; chaque liene faite, chaque heure de ma vie lonsuince, me rapprochait de ma chcre Seraphine. On dit : Le mieux , l'ennemi du bien; el moi je dis : Le mal , l'ami du bien. Parvenu dans la iilaine de 'l'cu'tose, j'en f;o«iais mieux l'aspect charmant. Une l'anionme est beau dans ce pay.s ! Il lève sa télé, comme le dit Horace, couromiéé de pampres et de fruits -. Onclle .sérénité dans l'air ! Oiielle douce tempéraluie ! Je croyais me promener dans un jardin entre-coupé de plants d'olivier.^ de figuiers, de caroubiers et de vignes. Les vendanges étaient ouvertes; les chants d'allégresse reteilli.ssaient ; hommes, ('cmmcs el enfans coupaient, en chantant , les longues grappes d'un rai.sin noir, eu chargeaient es mulets. Les vertdangenrs m'en of: raient de boime grâce, et, j'acceptais de même. Je ne connais pas de fête de ville aussi agrcable, aussi intéressante que cette fêle champêire, dont la nature fait tous les frais.

J'arrivai le samedi soir ù Torlofe; mon cheval était fatigué, et mon hiMe me près a beaucoup dé le laissir repo.ser le dimanche. «Il y a, me dit -il, dans cote ville cent cho.ses à voir, enire autres une belle relique que la sainte Vierge a donnée ii la caihédrale. » A ses vives instances sa digne moitié joignit les siennes.

(.'élail une lenimc d'un puissant embonpoint, qui aimait bien trois rtioses, rar.;cnt, la Mnddiic et les hommes. Elle m'appril que les femmes de Torlo.se, dans les cérémonies du maria;;e, prenaient le pas sur lés hommes, parce qii'clles avaient l'ait des prodiges de valeur en défendant la ville ( outre les iMaures. L'on avait fondé pour elles un ordre miliiaire, dont la décor:;li(m était un scapulaire sur lequel était peinte une hache de r nieur éiarlale.

Pour me reposer de mes fatin;ues, je comptais donner au sommeil une iiartie de la matinée; mais à peine le soleil pointait sur l'horizon, que mon hôte frappa fi ma porte, en c riant : S- iwr ca]>iUii.o , la misa. Je le donnai au diable ofcc sa me.ste; mais, si j'avais refusé de l'entendre, j'aurais été réputé /i/rffo ou iiliro. et l'on m'aurait peut-être lapidé comme saint Paul el saint Etienne le lurent jadis; et , depuis la leçon rei ue à Barcelone, je ne marchais plus que .sous les ai|cii delà pru-

• Mais la palienne adoucit 1rs piiiie.s qu'on ne pont éviter. - Vcl cum drcoiiMi uiiilljuK pomis capu! Auluinnusiuviscxtulif.

dence. J'allai donc 5 la miw,-(|uànd elle fut dite, moii hôte meionduisit à la sairisiie, pour me faire voirla fameuse relique dont la M idoiic avait graliHécette église. La sacristie élail pleine dhoimnes et de femmes S genoux. Un préire, revêtu de son élole. debout au uiilicn d'eux , leur appliquait .sur les tempes, sur le front, .sur la bouche nu ruban enchâ.s.sé dans une bn te enrichie de diamalis. Mon iw.sriilcio hole; s'agenouilla en entrant, et me tira par la Uianehe pour in'engager à l'imiter; je fléchis le genou , et le prêtre , à mon tour, promena le saint ruban sur mon visage, cérémonie que j'essuyai avec de grands seiitimens de componct'on. .Mon dévot aubergiste, dont le nom n'a pn resler dans ma mémoire, m'assura que toutes les fois qu'il avait élé frotté du saint ruban , il lui éiail arrivé quelque chose d'heureux dans la journée. H étai. vêtu de l'habit du dimanche, et traînait une longue rapière, qui, sans doute, avait appartenu à quelque IIugnlli. "Je lui demandai si, en Espagne, Il était permis aux hôteliers de porter l'épée. S'i xenor, â mi. répOndilil liérement ; sur noble i omo el rei f je suis noble comme le roi) '. — On le voit à votre air. — ,1e suis Bi.seaven; et tout le monde sait que les BiscayenS descendent de l'ancirniie noblesse canlabre, epii .s'est conservée pure et Sans méiange avec le sang maure ou juif ; de plus, Philippe II, notre grand roi , a anobli louie la Biscaye. — C'est un beau privilège, qu'avait ce monartpié, d'anoblir dans un jour, et d'un seul mot, les cord mniers, les barbiers, les jvaysaus de toute une province'-. Un raconte (|u'un Biscayen vint à Madrid; il était grand, sec, costumé à l'antique, et traînant à son celé une longue épée; il rencontre sur l'escalier Charles III , bon prince, qlii marchait sàits pom|!e;

Par l'aiiiour de sun peuple il se croyait gardé.

Le Biscayen s'arrête devant lui sans mot dire, le roi lé regarde, comprenant qu'il veiulait lui parler. Le Biscayen alors lui dit : «Suis Carlo ler<ero , ini amo É mi \enor':' (htes-vnus Cliarles III, mon maître et Inon .seigneur?)— S'ii. (Je le suis.)» Alors, le Biscayen Uii présentant un placet, ajoute : « Lced e hnzcdjns'icia. ;Lisez et faites ju.stiee.;» Le roi prit le placet, et répondit : ' Lo liarc. (.le le ferai.)» El en effet une justice prompte lui lut rendue.

La noblesse et la dévotion de mon Mte le jjiscayeti M'altéraient point .son penchant à la lri|)onne. ie. Il âvaii devant moi donné la ■claila (l'orge) à mon cheval'', c: comme mon allachemenl poUr ce camaraile de voya:,r m'inspirait pour lui une attention fraternelle, je revins

' .SoiLS le rfgiie de Pliillppc V, un hidalf;') .siBUiiiU son contrat (le mariage, mit don ... /loOle coiiio el re, e aun, auii i noble Cdinnie le roi et eiicoie, encore...) I.e Rouvcrneur du la ville l'ayant appris, lui demanda pourquoi il se croyait au-dcsjiu^ l'u lui ; parce que je suis Eftpagiiol c qu'il est Frane;ais. Oh pié end (in'en Egypte ton'e la n.ition était noble.

"- Les Asturicns, deRceniiiisîicsaiiciriistîotlis, prenncn! atissS le litre de nobles, A cause de leur origine. Ch^irli s-tliiiot pi rniil ;"! tout Espagnol de porier l'épée, qui. jn.squ'aIor.s.» .na:I été la prérogative de la .scu'e iiob'csse, p:irce que t»lusiciirs persoiin s avaient élé assassinées sans pouvoir se liéf iidre. Celle belle préiogalive a sans doule contribué à en retenir ,'ùrgiieil el la paresse de la nation. Chiv. elle, loiil lioinnic oisif et sans étal , prend le titre de don. En Portugal ce titre n'( si permis qu'aux g.ntilshommes.

' L'orge est en Espagne la nourriture des elievaux. Il y a irt's peu d'avoine.

VOYAGE EN ESPAGNE

ns

bientôt après à t'ériirie (loiir voir s'il man{;ait avec- appéiit; je trouvai mon Pieniilliomme fjni ieiiipor:ail la ration (!ij paii'.re [^dagre. « Saoi Hidalgo, lui dis-je,ce iiesl pas a'ijoiird'luii j<im- déjeune pom' mon cheval.» Il nif répondii Iro'dcmeni rpie, par errenr, il avait donné do.ihle mesure, el poui-miiux me promer sa méprise, il iTic la poria eu < oniple. Il me lit faire assez b.ouneiliere en poisson, f)ne l'Élire, qni haiijne les remparis de la ville, tournii en abondance. Mais .son pr^caila fpoisson. était assaisonné avec une luiile délestable, tpi'il .soulenail être d.'lieieuse : en Fspap,ne, la forée el le piqnani de l'huile (11 coiisliluenl la bonlé. Mon rhev posadiro s'était élahli .1 lable avec moi : il daij;na boire 5 la sanlé du roi de I laiice, le premier loi de l'tnrope après sa majeslécalholiqne.fpr esl, disail-il , noue seigneur. — Dites voire roi.

rVoii , il n'est (pie noire .sei:(neiii". les lîiscayens .sont lil)P-cs el nobles : voilj ponrqnoi nous sommes riches et :;ais; an lieu (pie les C.asiillans .sont froids, silencieux, l'Huvres et paresseux. Allons, monsieur le français, de la joie.el buvons libéralement. » Il remplissail mon verreet If sien du vin qu'il me fai.sait paver. Il me fil ensuile l'eloije rie chaque plat appr (é par sa femme. « A propos d'elle, s'ecria-l-il, l'avez-vous reniarqu'e? c'est un beau morceau de femme, et de plus, sa ve;lu éfjale sa beauié. Klle ne voit personne que le père don Aiiibrosio, qni nous fait l'amitié de venir tous les jours , el qui reulrelieul dans les bous principes. » Cependant mal iré les venus de celle moderne lucrece, el les bons principes que lui iilspicail le révérend père Ambrosio, il ne linl qu'à nioi delerniiner celle journée par une féie d'amour. A l'henre où Inule rtspa.'jiie fait la méridienne, dame Calaliiia pé- 111 Ira dans ma chambre, luiilopcili\ ron,",e comme du (iirail.el parée de ions les allrails d'une Vénus de ipialanle ans. Eu me voyant un livre à, la main, elle s'éiria ijiif saiilo .' Elle s imasiuail qu'on n'ouvrail un livre que pour dire des prières. Elle s'a.sit 3 inesr(")tés, en me déclarant qu'elle aimait beauroup les l'i-amais, qu'ils avaient bon air, nue tournure bien aj; éable, bien piquanle, et que son mari donnait en allendaiil l'heure d'aller à l'efili e. «C'est un galan: homme, lui dis-ie, que lotre mar'.— ,S'i'//oc si c un honihie <<i /^KMfC'esi iiu homme de Dieu. — Il esl bienheureux d'avoir une femme aussi liounéle, aussi verlneu>e que vous; vous devez bien l'aimer.— Seiior, si. murhitsinto : infiniment ).

('onlinuez, Ins ohnai chrisiinnns le ariidtir'iii in tod'is sus (inpressns '. (es mois et mon air grave f;Ia. rèrent son imaj;inalion, éleifinirent son jjoiM pour le.s Français; elle se relira plus rou;;e que la pleine lune à l'horizon, en me disant qu'elle allait à l'é.^jli.se, el qu'elle élail venue pour voir si je n'avais besoin de rien. — >on , scnora , que de vos prières. Je ne fus pas obligé de faire de ;;rands ef orts pour faire le pelit Joseph devant cette ];rns.se Puliphar.

.'•n coucher du soleil, mon Riscayen, l'épée au coté, la Icle haute, fier comme un Romain moulant au Captiole, me condnisit à la promenade. LesenviionsdeTorlo.se sont charmans. Nous nmis promenâmes eu baleau sur l'Ébre, an milieu d'une toule de pclils b.Uinieiisqui animent celle scène, el aiinoiiceiil l'aetivilédn commerce. Won cher puMid' ra me demanda si Pa. is élaii beaucoup plus grand que Torlo.se? — Oui, nu peu plus. —Si le roi

' Les àmcs chrélicniies vous aideront dniis loulcs vos cnlicprises.

de France se confessait sonveni? — Plus souvent que Frédéric II, roi de Pru^e. — Si les Françaises éla'ehl fidèles à leurs maris? — Oui, loul autant que voire femme l'est au sien. — .Si elles aimaieni el respecta en 1 les i.-.oines? — Oui, comme à Rome on respecte les inians el les derviches. — .le ne le croyais pas ; je n'avais pas si bonne opinion des Frau; aii. » Il me parla ensuile de la cérémonie religieuse du malin, du ruban de la ,V'u/(j«c,qui poriail bonheur à lem qui le louchaient. Il élail alors si conient de sa sil liai ion et de lui-même, qu'il s'é.'ria loul joyeux : « l:spogii(i es el mijov pnys del innndo '. Mais au retour de noire promenade son hilarité se changea en Inbiilalion. Sa femme accourui au-devant de lui loul éploree, et lui annonça que leur valet d'éci;rie avait en once l'armoire, el emporlé leur argent el leur vaisselle. A celle nouvelle loudroyanle, le dévot biscayen s'écrie, écumant de ra ;e : « ,-/ /os iliubios son h'inmcsiO, sati Joseph/ Il s'arrache .son .sopulaire, le déchire, le foule aux pieds en criant : ^,'1 infenio nuesirn senorn d aslorha, di Toiiosa. de/ <aimen e su cin'n son ruban) A ces iii>precalious, je m'échappe en riant, et en son geani à quoi leiiail la dévoiion d'un Espagnol. Le lendemain, je me levai avec l'aurore pour aller coui her à Worviedro. Mon Biscayen, qui n'avait pas dormi el n'avait pascn ore pardonné 5 la Mm/oiie le vol de .son cher trésor, me pré.enla , dans sa mauvaise humeur, un comple lort exagéré. J'osai me perirellre quelqu'ob^er lion ; mais il me répondit qu'un /lidul/^o n'avait qu'une parole : d'après cela, il me fallut payer. Cependant il me recommanda d'enlendre la mes.se aiant mon départ, et de prendre une esrorle, parce que la roule de Morviedro élail lufeslé de brijands. «Mou cher hcie, lui dis-je, je n'en prendrai point, j'ai pour moi I lieu et mon épée. » l'nyï usicd ton Dios, fut sa réponse.

Le chemin de celle ville élail au milieu de monlajines élevées, couvcrles de pins, de caroubiers, de divers arbnsles el de nombreux Iro.ipeaux A l'oppnsiie, mes regards se promenaieni sur une mer vasie el h an(|uille Cet eiiseuihle m'o irait so:i\enl des tableaux inleretsans; je m'a. rélais pour les contempler el en jouir. (Jue la peinlure la plus parfaile esl faible, mesquine, auprès de ces ma ■,uitiques paysages de la nalure!

Le uidi bc.lail la lerre; Podagre et moi étions halelaiis. J'culendis le uuirmnie d'un ruisseau qui descendait de la moula sue; j'y courus, je mis pied a lerre. J'enviai le bonheur de mon cl.eval.qui î-e desalierail en buvant ce;le eau limpide, laiidisqueje n'avais pas même, comme Uiogtne, une lasse de bois; je m'en passai comme lui, el je bus dans le creux de ma main : ce qui, n'en déplai.se à ce lameuv cynique, me lasail regretter le superlln, clio e si iiecessniie. Je m'assis au bord de ce ruis^eau qui cOucail d'un pas si rapide el je lui adressai ces vers de madame Ueshoulieres ;

Ruisseau , nous paraissons avoir un même sort ; D'un pas précip; i nous courues l'un cl l'aulre ; Vi^us a la mer. nous à la mon.

J'clais assis à l'ombre de quelques caroubiers; la mer était devaul moi, le rui.ssea . coulait i ma gauche; non loin, el à ma droite, un lrou| eau de mouloii dorniaità l'ombre des rochers; le chien dormait éga:emei)l,( c/Mmc aussi /a muset/e. Enchanté de la beanlé de ce paysage.

' L'Espagne esl le meilleur p,iys An momie.

VOYAGE EN ESPAGiNE.

ému, atlendri du calme, du silence de la naliire, et du souvenir de ma chère .Scraphine. je me mis à traduiie deux vers toucbans d'une éylogue de Virgile :

Li , des bosq;iets , une prairie ; Là , d'un ruisseau l'aimable cours ; Là , ,je vomirais belle Délie , Auprès de (oi finir mes jours '.

Mais un souvenir douloureux versa la tristesse dans mon âme: je me rappelai la tendre el malheureuse Cficile.

• Chère amie, m'écriai-je, où es-tu? Dans le ciel. Vois-tu mes regrels, enlends-lu ma voix? Pourquoi, si jeune, as-tu quitté la terre, dont tu élais l'ornement?» Et des larmes abondâmes coulaient de mes yeux. Le cœur soulagé par celle effusion , je continuai ma route. Le soleil élait au bord de l'horizon , je r,ravissais les nionla,"jnes à pied, lorsque j'aperçus trois hommes sur la hauteur, qui paraissaient m'allendre. A mon aj)proche, l'un d'eux passa de l'autre coté du chemin, sans doule pour m'euvelopper; je ne pouvais ni reculer ni courir; la montée élait rude, escarpée. Je passai dans le bras la bride de mon cheval, et je tirai un pislolet de ma poche, lins mou épée nue à la main, el m'avançai d'un pas ferme, les yeux toujours attachés sur ces hommes, les détournant cependant parfois à droite et à gauche pour voir si le liel ne m'enverrait aucun secours; mais le silence, la solitude, l'ombre et la terreur régnaient aulour de moi. Alors, comme Henri IV, je recommande mon âme à Dieu et laisse n:on cœur à Séraphine, après quoi je hâle mon pas et marche vers l'hounne qui élait seul. Quand je fus près de lui, il tendit son chapeau, en me disant : «/)«(/ ,donne'.»

• Passe de l'autre colé. lui criai je. ou je te lue;« ilad fut sa réponse. Soudain je fonds sur lui l'épée à la main. Effrayé, il s'enfuit vers trois bandits ses complices; réunis, ils viennent sur moi , je décharge mon pislolet sur le plus avancé, et sans doule je lui cassai la cuisse, car il tomba en criant : • Jé.ius, satita 3Iana, picdad, son mnerto ! » A cet aspect, ses conipafSDons restèrent immobiles , el je les attendis : mais voyant qu'ils ne bougeaient pas, et qu'ils étaient occupés auprès du blessé, je continuai mon chemin, non sans tourner la tète à chaque pas pour observer leurs mouveinens; mais ils n'osèrent me suivi-e. Ils relevèrent leur camarade en m'adressant un torrent d'injures; les demonio , diablo sifflaient à mes oreilles. Lorsque je fus à cent pas d'eux , je remonlai à cheval, car j'avoue que je me sentais affaibli. J'aurais payé bien cher un verre d'eau-de-vie J'arrivai nuit close à Morvied'-o, accablé de fatigue; je demandai en entrant à lanberge, un verre de vin , ce qui réialilit mes forces. Je ne voulus point parler de mon aventure , pour ne point conijjaraitre devant la justice, qui, en Espagne, a les mains agiles , el la démarche lenle et tortueuse.

IMon hole me promit à souper huet'os estreUados (des œufs brouillés , et un plat délicieux d'escargots: je ne connaissais point ce ragoût, très commun dans cette contrée. On les mit daus un poêlon hermétiqueinenl fermé. Ces niaiheureux animaux cuits vivans. produisirent, par leurs sifflemens, le même bruit que l'eau bouillante. Je souffrais de leur supplice, et ne pus me résoudre à en manger; je soupai légèrement avec des hucios csirelladus.

'llic geiiili foules , lilc niollja prala , Lycori , llic uenuis ■. hic ipso leciini consuinerer œvo.

Je résolus de sacrifier quelques heures de la matinée pour parcourir Morviedro. jadis la fameuse Sagonle , que Tile-Live nous peint si riche, si puissante, si fidèle aux Romains. Lorsque je vis ses habilans tranquilles, occu|)és de leurs affaires et de leurs plaisirs , je songeai au terrible Annibal , qui la prit après huit mois de siège, l'an de Rome 5^6. Les malheureux Sagontins, après s'être nourris de la chair de leurs enfans, formèrent l'affreuse lésolulion de mourir tous ensemble, et de laisser leur cendre confondue avec celle de la ville. Ils dressent un vaste bûcher au milieu de son encemte, y porieni leurs meubles, leurs Irésors, y niellent le feu , ets'yprécipileni , honmie.s, femmes, enfans, les esclaves même. Annibal, au lieu de richesses, n'y trouva que cendi-es et débris. Cesl par celle scène sanglante que commença la seconde guerre punique '. O malheurs de la guerre ! ■ Si l'on vous conlait , dit la Bruyère, que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés dans ui:e plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés les uns sur les aulres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe, et qu'il est demeuré, de pari et d'autre, dix mille chats sur la place, qui ont in.'ccté l'air à dix lieues a la ronde, ne diriez-vous pas : Voilà le pins abominable sabbat dont on ait jamais oui parler? • Ce sabbat dure en Espagne depuis trente siècles. Phéniciens, Carlhajinois, Romains, Vandales, Goths, Maures, Espa;;nols, Français, Allemands, se sont disputé celte riche proie, ont inondé de leur sang celle terre riante et fertile, pour en jouir pendanl quelques jo;irs et la trancmellre ensuite de main en main à la postérité leur héritière. Aujourd'hui je marche sur leurs cadavres , je foule leur poussière sous mes pieds; les tombeaux, les monumeus mente de leur orgueil n'exislenl plus.

OuauUocuiidem data sunt ipsis quoquc fala sepulchris -.

En refléchissant ainsi, j'arrivai près d'un couvent de trinitaires, bâti sur les ruines du temple de Diane, etavec ses matériaux.

Des prêlres fortunés foulent d'un pied tranquille Le tombeau de Caton et la cindrc d'tmile.

Ici oui passé, me disais-je. les Emile, les Fabius, les Acilius , ce Calon , qui gouvernail l'Espagne , et ce grand Scipion , qui, n'ayant pu lui enlever son gouvernement, renonça aux affaires publiques. J'aperçus des in.scriplions latines gravées sur des pierres tombales ; pendant que je cherchais à les déchifirer, je vis auprès de moi l'un de ces trinitaires; je l'abordai pour lui demander ((uelques éclaircissemcns sur ces inscriptions. Le révérend me répondit qu'il u'entendail pas l'arabe, et qu'il ne s'occiqiait pas de ces bagatelles écrites par les Maures, qui élaieul des chiens, et dont .Mahomet élait le dieu. Émerveillé de cette réponse, je lui demandai ce qu'il pensait desauciens Romains. Ils adoraient, me dit-il, des slalues de pierre et de bois, des serpens et des crocodiles. J'admirai la vaste éiudilion du révérend: pour m'égayer, je lui demandai si Luther était niabo-

' .\nnibal avait alors vingt-fiix ans ; il venait d'épouser une princesse qui lui apport;iil des richesses iuiincnses ; de plus , il avait dtcoiivcrl des niicies Ir. s abondaulcs d'or el d'argent ; on les appelait les pulls d' Annibal. Il avait une armée de cent cinquiuile mille hoinines.

'- Les sépulcres mêmes sont sujets à la mort.

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VOYAGE EN ESPAGNE

niélan? — ISoii, c'élait. un apostat ne du coninicrre de sa mère avec un incul)e; il avait renoncé à sa part de paradis pour vivre cent ans dans le bourbier du lihcrtilinai^e : à sa mort, le diable qui se tenait auprès de son lit, a emporté son âme.

Auprès (lu lit se (apil le malin .

Ouvrant la griffe' : et lorsque l'àmc échappe ,

Du corps chélif , au passage il la happe.

Cependant ce bon moine avait ( ertain savoir : il m'apprit que les vignes de Mor\iedro produisaient un rino gcncrviv; que l'on n'en buvait pas d'anUe dans le couvent: que le pays était rouvert de caroubiers, arbres très agréables, toujours verts, dont les Heurs sont rouges; que la carouge est un fruil loiiy et plat, dont la pulpe csl fade et douceâtre ; et qu'on en nourrissait les chevaux et les bestiaux '.

Je voulus aller vi.siler les ruines d'un amphithéàlrc , monument des Romains. Le trinilaire offrit de m'y accompagner. Il me fit remarquer, à la porle de la ville, la tête d'Annibal gravée sur une pierre. A l'aspect de cet .luguste visage, je me rappelai Trébie, Trasimène, Cannes et Rome, celle fiere Rome, vaincue, humiliée, tremblant au seul nom d'Annibal, selon moi, le plus grand, le pins habile, le plus intrépide des capitaines, parce qu'il lit de ijrandes choses avec de faibles moyens. Lorsqu'il des- (enditen Italie, il n'avait plus qne vingt mille hommes d'infanterie, et six mille chevaux; et c'était Rome qu'il allait attaquer. Pendant treize ans , il a lutté contre cette puissance formidable, loin de sa patrie, abandonné par elle, avec une armée composée d'un ramas de toutes les nations, qu'il sut enllammer par l'enthousiasme de la gloire, et enchaîner par la sévérité de la diseipline.Ohéros était hardi dans ses plans, inlrépide, calme au milieu des plus grands dangers, et doue d'une présence d'esprit admirable; presque impassible, comme Charles XII, il bravait l'inelémenre de l'air; il dormait sur la terre, lorsqu'il eu avait le lemps; l'aliment le plus grossier était sa nourriture; il marchait le premier au combat, et se retirait le dernier. Les Romains l'ont accusé de perlidie, de cruauté, d'irréligion; mais c'est la haine et la vengeance (pii ont colorié ce pori rail : j'aurais volontiers gravé, sur l'éfigie de ce grand capitaine, ce vers qu'Horace fit pour Auguste :

Nil oriturum alias , nil orlum laie falcntes^.

Mais après celui-là j'aurais voulu y inscrire ce vers philosophique de Juvénal :

Expende Annibalem , quot libras in dncc snuinio inventes '.

Je vis dans notre promenade la vénération que l'on avait pour mou trinilaire : tous ceux (|ue nous rencontrions lui cédaient le haut du pavé. Deux jeunes villageoises charmantes, vinrent appliquer leurs lèvres de rose sur sa main crasseuse et tannée '. Je ne trouvai à cet amphithéâtre que des décombres qui attestent son an-

' On voit des caroubiers en Provence

- laniais on n'avu un pare.l héros, jamais il n'en naîtra de semblable.

' Mettez dans la balance la cendre d'Annibal , et voyez combien de livres pfse ce grand capitaine.

' Le respect des Espagnols pour leurs prêtres , émane des Golhs , qui regardaient comme des oracles infaillibles leurs évéques et leurs moines.

tique magnificence, des arcades presque entières , d'autre.i dégradées, el une citerne bien conservée; il pouvait contenir neuf mille speclateurs. Mon imagination me représentait sur ces sièges dé.seris , silencieux, ces fiers Romains assi.slant aux jeux sréniques. Le trinilaire me reprocha mon admiration pour ces vieux monumens, disant que c'était l'ouvrage des païens, que la religion devait anéantir '.

rsous retournâmes à sou église, sur laquelle je lus celte inscriplion ; o.r se sac/an las animas -. J'en demandai l'interprétation au révérend père :« Cela signifie, me dit-il , que ceux qui viendront aujourd'hui dans notre église, et réciteront quatre fois le rosaire, retireront une âme du purgatoire : il y avait déjà cent personnes. — Voilà donc, dis-je au père, cent âmes qui sortiront aujourd'hui du purgaoire. — Scnor si , répondit il gravement. » Dans ce moment je vis entier une jeune fille Ires jolie, mais pâle, les yeux baissés et bai.jnés de larmes; elle s'aprocha du bénitier, remplit une petite tasse d'eau bénite, alla se mettre à genoux auprès d'un tondjeau, et après avoir récité quelques prières, l'arros» de celle eau religieuse, en.suite se relira à pas lent.s, et traînant sa douleur. Le moine m'apprit que la mère de cette fille reposait depuis un mois dans ce londieau , et que chaque goutte d'eau bénite qu'elle y avait versée, avait éteint t|iielque tlainnie du purgatoire. — Il est fâcheux , répliquai-je , que cette eau miraculeuse n'éteigne pas les incendies de la terre.» Ce cénobite, en me quittant, m'offrit sa main à baiser. — Les Français, lui dis-je, ne baisent que la main des jolies femmes. — Oh ! s'écriat-il , je sais que les Français sont un peu manichéens. — Qu'est-ce , mon père , qu'un manichéen .' — C'étaient des honimesqui necrovaient pas en Dieu, et qui croyaient au diable =. Mais sachez que les papes ont allaché des indulgences à ces marques de respect pour les religieux. — Mon père , les nè,jres d'Afrique ont des prêtres qu'iLs appellent mnrhut s on inarahviis , auxquels ils baisent le pied par respect. Lorsqu'un nègre s'est acquillé de ce devoir, le marabon lui prend la main, l'ouvre, crache dedans, et, avec sa salive, lui froile le nez, la bouche, le front et les yeux. » Ce récit fit froncer les .sourcils épais du révérend; mais pour l'adoucir, Je lui donnai quelque argent pour les âmes du purgatoire. Alors il me dit, que les animas bencdilas ( les âmes bienhcui-eiises) prieraient Dieu pour moi.

Le lendemain , au point du jour, mou bote me conduisit à un ermitage peu éloigné de la ville, el situe sur une

> Les moines espagnols menacent de l'enfer lous ceux qui regardent avec quelque attenliun une slalue antique. Si en creusant la terre on <lécouv re les restes d'un empenur ou d'un philo-sophe, ils s'écriint : C'ist une idole, c'est l'ouvrage de» Pliilistins; détruistz-la biin vile; et l'rriole soudain csl renversée; le peuple démolit toutes les inscriplions. parce qu'il croit qu'elles renferment des esprils impurs qui gardent des trés(n~s cachés.

- Aujourd'hui on retire Icsàincs ( du purgatoire est sousenlendn ).

"Manfs était un hérésiarque du troisième siècle, qui établissail deux principes, deux rivaux en puissance. Dieu cl le diable. Les Persans rtcoimiiissaient deux génies , celui du mal et celui du bien. Maiiés niait l'incarnation de Jé.sns-Chrisl. C'élaii uu crime, selon lui , de donner la vie à son semblable. Ses disciples, avani ele couper le piiin , maudissaient celui qui l'avait fait, Ini souhaitait d'élro semé, moissonné et cuit comme cet aliment.

VOYAGE EN ESPAGNE

hauJc iiioiua,';»?. C'étail une peli;e luille de t;Ti"e cuiivtrle d'c.roa/7o, environnée de caroubiers, de fifjuiers, d ainand'ers. ei de (|nel(;iiesoraiir,eis. Au milieu de ce ie;ii yerjer, une source d'eau vive arrosait (luelques piaules polapièjes. Pendant tjue je pariourais celle relraiie a,",iéable, f|iii paraissail élre l'asile du repos et de la piélé, t|ueje respirais un air pur et salulne , je \is descendre Icruiiicdu liaut de la moula^ne; il marchait d'un pas ferme, quoiqu'il comptât un siècle de vie. Il Tint à nous; je le féjicilai sur sa boune consiiliilion , et sa louijêvitè. « Oui , ne dit-il, je suis centenaire; il y a quarante ans que je vis dans cet erniila;;e que j'ai créé el embelli. — Et vous pouvez éire heureux loin de la .*.oeiété de» hommes el de leurs sec ou. .s? — Oui, beaucoup ])lus que lor-sque j'élais au milieu d'eux, invesli de besoins , el ajiile de pa>s:ons. Je v is ici avec Dieu , avec la nature; mes occupai ions sont la prière et mon jardin; mes plaisirs, la promenade el le repos. Mes Iruils, mes léjiumes nie uouiris.'eni , je remis quelque.'ois un peu d'huile el du pain de la (;enérosi(é des habilansde .Morviedro, ces secours siif lisent à mon existence. ».le luio fris de rarf,eul, il inereUisa.- Ueservez, me dit-il, lelle aumône 1 our les pauvres ; le superflu menibarrasserait. »ll aurail pu dire , comme le Rat de La Foulaine :

J'ai, dans mon crmi âge.

Le vivre et le couv rt ; que faut-il davantage .'

C'est la réflexion que je fis en le quittant. Ah ! dis-je, toutes les âmes sensibles el yerlueuses, froissées, contristees par les crimes, la méihanceté et l'orjueil des hommes, i. aient, comme ce bon ermite, se rérugier dans les monla.iues, dans les déserts, si les vertus el la sensibilité de (jnelques individus i.e les consolaieni , ne les relenaiem an milieu d'eux parles liens de l'amilié.

De Morviedro à Valence la roule est laniôl sur des monlagnes, lauiol dans des vallées ires ajjréables. Elle était cou\crle de moines, de ennnes sur des mulets, conduites par des anicros des mideliers , el escorlées de troupeaux de bonuo\ [ânes;. Je m'arrëlai pour dinar dans la lamense chapelle de iNolre-Dame de Ciicfu- Sanlaidela Sainie-Grolte,, située au mille des montagnes. Ouelques prêtresses desservent celle chapelle , el , en nnHne temps, tiennent aubcrp,e. Si vous étiez venu, me dit l'un d'eux , le 18 sepien.bie, jour de la fête de la Vierge, vous amiez mi une foule immense, el vous auriez joui d'un spedacle louchant ; des malades accouraienl chercher la santé, des meies venaienl prier la Vicr.je pour celle de leurs en ans, des épouses, pour en avoir. Je lui demandai si la Mmlonc faisait beaucoup de mirades. «.'■ans doule : mais ils sont plus rares depuis quel(|ues anné.s : les honnnes sont trop dépravés; la foi s'afiaiblil. • Il me proposa, en attendant le d.né, de me mener .1 la Curra-S'aiila. Je le suivis; il y en;ra le premier ventre à tcne, el y pénétra en rampant. Je fus obligé de rain|;er aussi; niais ce n'élail pas devant des hommes. L'ob.siurilé. favorable à la dévotion el â l'amour^ m'enipécha de voir celle M/idone. Au sortir de la j;roiie j'allai d ner. Ces bons pères me ré-.alereni d'un ginsado qu'ils me vanKrcnl beaucoup; c'était une fricassée de pouleîs, cui c }i la poêle, dans l'huile, avec des fomalcs, et foi'i e poivre. I.'appeiil seul me (or. a de manger de ce ragoiU détestable pour un Franiais. Quand je payai ce repas, on me demanda ppur la Viçrue, et je donnai pour la Vierge.

Je ne pus aller coucher qu'à Segorbe, éloigné seulement de lins léguas de la Cuefci-Scnia. Ce le ville est asise sur le pendant d une colline, entre deux montagnes, au bord de la rivieiede Tuio ; elle est environnée de jardins bien cultivés, et contient cinq à six mille habilans. Le séjour m'en pa.ut agréable; un philo.sophe el un amant doivent s'y plaire : en qualité d'amant, je disais à la belle Sérapbine ; Uic leciiin viiere aiiicin ' .

Le lendemain j'arrivai de nuit à Bexis; le posadero me demanda en enlranl à l'aube, ge, si j'étais < liri.iliano. bur ma répon.se atfirmalive, scm visage s'épanouit, et il me dii , en me louchant la main : Los aimas 1 hrhliaiias .yc wlegiaii de rer a un licrntciiio -. Je lui demandai pour mon souper des truites que nourrit la rivière de Tuio, que l'on m'assurait être excellentes. Il me promit d'en chercher, en a;ti. maiil que jamais un souper de roi. Je m'assis, en attendant le Icstin, devant le loyer de la cuisine, au milieu d'une troiqie de chats ei de chiens. Crebilloii le ti agiqne se serait déleclé dans celte .société ; mais je n'ai pas le même allaclicmeni pour mes frères les animaux, maigre le ))acle que Dieu a daigné aire avec eux. La conveisation de mon hcltsse vint égayer mon loifir ; je sus biei.t.t qu'elle était de !5aragos;e; qu'elle en était à sou troisième mari; qu'elle avait aimé le premier, déleste le second, et avdil de ramilie pour le l^oisieme. Elle me raconla un miracle de son pajs, arrive du temps de .son aïeule lin geuiilljomme Ires jaloux surprit sa lemme avec son amant qui sauta par la lenéire, et échappa au 1er vengeur de l'eponx; dans .sa lureur, il ond. l'epee â la main , sur ta icmme qui , épouvantée, lonibe ;'i genoux, en implorant le seconr.-. de la Vierge. K peine eul-elle commencé sa prière , que le mari icsic sans pensée, sans mouvemem : l'epee lui loinbe des mains ; ensuite, revenanl à lui comme d'un songe, il demande à sa lemme à quel saint elle s'était reconnnandée. X INotre- Daine d'Aloeha, dit-elle; el j'ai t'ait vu u d'aller à .\lad.id, visiter .sou égli.^e", si elle daignait n.e sauver de votre cou ri ou X. — Allez accomplir voire vœu , madame; je ne m'y oppose jias. Aussitôt la seiwra partit pour .Madrid, renieicia la /Uad ne, et fit ensuile exécuter un tableau qui repiésenlaii son aventure, qu'elle api rndil dans la chapelle de la Vierge. C'est un très beau miracle, lui dis-je; on voit que la Vierge d'Aloeha protège les âmes tendres. L'hoie vint m'aunoucer le souper. Ouel souper ! Don (Juichotie n'en a jamais fait de si mauvais! Un me .servit ans f/imii mus liés piquans, des tomates assai.NO..nees à l'huile de la lampe, el une soupe ou pâlce d'ail *. Cependanl il fallait manger, sous peine de inouiir d'inanition ; je me décidai à vi re eucciie. Solon prétend que la nourriture est, comme les autres

' Tei j'aime rais à vivre avec loi

' Les .ini s ehréliciincs se rc!jouis.senl devoir un frère.

= Noire- Uaiiic d'.Moclia sigiiiHe iSoIre-Oaine du lluisson: c Ile est il >' clnd, dans un vaste eoiivenl ; on y acei urt en dévolion lie loule rE.<pagne. I.a Vicrgr lient le peut .lésiis clans SCS bras : elle 1 si iioirc. ^^\^ lui met àuuvt iil un hab>l de viuvc. Maisau^ grandes fîtes, on l'h .bille avec niaginlieeiiee; 011 Kl eh;irgc de iilerrc ru s ; on eciuroiiiie sa été d'un soleil , dont le s rayons je Ui 11 un vif érial ; un grand chapelet est dans ses mains on allac'hé à sa ceiii'ure.

' I.1S I>p;if,iio:s ainieiil li lUincnt l'ail, qu'un roi d'Esiiagne, pour ne pas laissii infecter si s apparleiuciis, défcnclil de paraître devant lui apiiis en avoir mangé.

VOYAGE EN ESPAGNE

ilrn;;uÊS, «ne iiiéiltiiiit; coiilre la nialaclie de la faim. Mou hrile vint au milieu du repas urassurc que je devais éire eonleiH ; qu'il m'a. ai: donné ni! souper de rardinal. l'oire , mSme d'un pape, lui répondis je. J'expédiai Èien vite ce festin de eai'dinal, pour aller oublier mes f^lijïues dans les h. as de Alorpliée. ."lanelio Pança s'eerie : Çéni sait le sommeil ! il enveloppe un honmie comme un HWUteaLi. Mais ma ctianibi'e était semblable à celle que tï^crit Gressel :

l'rfs d'une (joutlière livrée A d'inlcrininablcs sabbais, Qù l'université dis eliiils, A niuuil, in robi- fourrée, Vient tenir ses bruyans éiats.

J'eus beau invoriuer le sommeil , il me refusa ses pavots. D'ailleurs, l'iUrelé dé l'buile, la oi-ce de l'ail e: des pimienlos. avaienl pr■odiî;ien^ément irriié mon î;osi(r. far bonheiM-, je in'élais poui vu d'une cruche d'eau au /aific vciilie : ic ré|,nisai pendai.t la nuit. Qu'elle lut lenle! Je crai!;nais<(u'nn nouveau Josue n'eût arrêté la marché du soleil. Enfin , un rayon de lumière m'.mnon a le jour; je me levai, et j'allai compler avec mon Ip6:e, qui nie fit paver chèrement son souper de cardinal. Je tlemandal à d jeûner avant de pailir, mais ce pieux /;onadcio voulut qu'auparavant j'allasse entendre la ine.ssé, parce que <'clait la fêle de je ne sais quel saint : j'aimai mieuv me passer de l'un et de l'autre.

Les a;;rémens de la route me dédornma;^;erenl de ce uiainais tjile. Apies avoir traversé des mon(a:;nes couverles de plantes aromatiques, de pins et de verdure, je descendis dans une vallée : le soleil élait ardent, et la iiiaivlie pénible; j'arrivai enfin à la rivière de Canales qui promène .ses eaux limpides sons des berceaux cliarnians, enire des bords parés de Heurs. A cet aspect, je m'écriai ; ô qui. me ^clidia m imliibns Ihrm'i 4.sl<il ' .' mais je préiérai la vallée où j'éiais, à celle de l'Hénnis ^. Je mis pied à lerre , et m'assis à l'ombre de ànw beaux arbres. J'y respirai la (raichenr de l'eau et de l'ombrage. (Jitand je suis .seul , di.sait Cardan, je suis plus que jam;iis avec les personnes que j'aime % et moi j'étais au.ssi avec la belle Sec-îphine. Je la voyais, je lui parlais, K lui jurais l'amour e plus tendre. J'enlendais sa voix douce ei touchanle ; elle pénétra dans mon cifur. i>ion rév^ fut inlei rompu par la présence d'un homme dont K' vêlement bizirre m'inspira quelque méfiance; je me levai, et je l'attendis, l ne barbe noire et épaisse ombrar,eait .son nienion. il avait la léte rasée; sa robe élait de bure: un rosaire à jfros fjrains pendait à sa ceinture, el tl tenait dans sa main une Hjiure de bois qu'il appelait la Muilonc : W m'invita à la baiser, .le lui dis que je ne lia sais pas du bo's. Alc.i-s il me demanda de rar:^ent. «Ijuel est votre mélier, lui dis-je.^ — Je n'ai point de métier; je suis ermilc.et je vis de ce que l'on me donne. — Et pourquoi vivez-vou.' d'aumônes, pui.sque vous étés sain et robusie?— Pour r,5pjner le ciel, ^olls jefinons, nous nous mortifions, nous plions pour les autres. — Vos prier, s ne sont pas entendues; je ne vous crois pas plus de crédit dans l'autre monde que dans celui-ci ;

' Eh ! qui m'arrêtera sur les bords de l'IIéuius !

^C'esl aujourd'hui le iiioiU Bnikam, rouvert d'anliqnes dxêiiçs; à ses pieds est un eliaiiip de roses avec lesquelles lis ■rnres composent leur essence.

• Mais Cardan ajoutait, avec Dieu cl tnoji ange.

n'avez-vons jamais exerce d'autre pro ession ? — J'ai été soldai, puis dése.teur; je me suis mari>. j'ai rpiitle ma lemnie ; j'ai eu des enfans , je les ai envoi es ;1 l'hopiial. — Et pourqi'oi Cilte ba. barie ? — Pour m'en débarrasser et en faire des gentilshoniines. — Coininenl cela':' —Tous les enfans tromés sont nobles'. Aujourd'hui, .ibrc de tout lien, de loule affection , je ne suis plus occupé que de mon salut. — Et du soin de vivre aux dépens des autres. El vo re mélier est-il bon'.' — ladis il était meilleur, mais la reli.iion s'afiaiblil lous les jours, les charités diminuent; et sans quelques bonnes femmes, no is ferions des longs jeûnes. » Dansée moment , mon cheval .s'élant détaché, je courus après lui; à mon retour, je vis cet orani;-oulan{î s'éloi:;ner i grands pas; je lui criai ; Bon voia'îe, seigneur ermite! IMais je m'.iper. us qu'il in'emporlaii un mouchoir que j'avais laissé dans l'herbe, .fe monlai à cheval , ei je ratlciguis bientôt ; Il nia etlrontéinent son vol ; mais lui ayant a;)pliqné deux coups de louftsur les épaules, il jela le ino;ichoir, et se sauva à ton es jambes. En réflechi.isani sur celle aventure, je me disais : .si un m .sulman ou un Chinois, désirant embra-.sir la religion chrétienne, venait en Espa,;ne pour la conna Ire, quelle idée pourrait-il en avoir? La barbarie de l'inquisition, l'ignorance et la vie scandaleuse ou mondaine de la plupart des moines; la superstilion , la deyoiioii des habitans, asso' iée à la galanterie, à la dissolution de.s nneurs, une foule de Madones de bois ou de métal, descendues miraculeusement des airs, faisant ions les joins des miracles , couvertes de pierreries, habdlées, endimanchées dans leurs niches; ensuite les indulgences de l'égli e, les bulles des papes pour lever des impo-ilions sur le peuple, le briganda.ge des ermites; sans doute tout éloignerait cet aspirant d'une religion dont il ne pourrait démêler la sainteté à travers les abus el les mouleriez qui la défigurent.

Je reviens aux ermites. Ils fourmillent en Espagne, mettent à cou rihution la piété des habitans et des voyageurs, et volent quand l'occasion s'en pré.^ente.

Pendant que je me livrais A ces réilexions, des nuages s'amaîsaienl sur ma tète; j'encourageai Podagre de la main et de la voix à doubler le pas ; mais il n'aimait pas à prcs.ser son allure, .l'ai connu beau o ip d'hommes, qui , sous ce rapport , ressemblaient à mon cheval. Cependant l'éclair b,ille, le tonne, re roulecl gronde, un vaste' et noir niiages'cnlr'ouvre, un torrent d'eau fond sur moi el mon cheval, mil ardi'iit ivllifi: .le n'apercevais pas une ehaiimif re où me rr fugier. La foudre , avec un fracas horrible, lraver.ic le ehii..in à dix pas de moi, et va briicr un chêne, vieux eniant de la terre; Podagre, cf rayé, se cabre et me d.-sarconne. J'étais \uh diu , .sous le poids dé la pluie, enveloppé de ténèbres et d'une odeur siiliu.eusé; les nuages, pou.ssés parles vents, se heurtaient , se déchiraient : le s(ieriacle était grand, sublime; si j'avais été po le on peintre, j'aurais pu m'extasier . en jouir; mais j'.'iais plus tenté de maudire l'orage que de l'admirer , je ne songeais qu'à rassurer mon Biieéphaîe el à presser son pas. La pluie ne cessa que lorsqu'elle eut pénéiré mon manteau et mon habit. Alors parut l'arc-en-ciel , ce gagé éternel de la promesse du

' Ko Espagne, les b.ilards inconnus sont réputés (jcnlilshonimes. |>aicc que la noblesse est nue si belle chose, qu'il ne faut |>as iLsipier d'en priver ceux à qui le hasard de la nais> sauce a pu la donner.

VOYAGE E\ ESPAGNE

Tout-Puissant ; un rayon 'pSle perca '« nuages. A son heureuse clarté , au silence des élémens, je crus voir la nature sortir du chaos; insensiblement une douce sérénité remplaça les ténèbres . bientôt le soleil déploya toute sa niagnifireuce. Alors Podagre et moi , bien trempés , bien mouillés, poursuivîmes notre roule dun pas tranquille et d'un cœur plus joyeux.

Arrive à la veiUa dun village près de Lyria. j'entrai dans le vestibule, où des muletiers décbargeaieiu leur marchandise. Cette pièce servait de magasin , de salon et de chambre à coucher ; de là , j'allai dans la cuisine oU ces messieurs apprêtaient leur souper ; j'aidai l'hôte à préparer le mien , qui consistait en un plat de morue et des œufs aux tomates , que je mangeai au bout de la table, avec cette brillante compagnie. Je jouis de leur aimable conversation , dans laquelle les juremeus, l'orage du jour et les miracles de.s saints ne furent pas oubliés.

Ne me souciant pas de passer la nuit avec mes convives, je demandai une chambre à mou hute. • Je n'en ai qu'une seule à vous offrir, me dit-il : elle est eu haut de la maison; mais personne n'oserait y coucher; toutes les nuits elle est occupée par un revena;it. — Et quel est ce revejjant ? — Nous croyons que c'est ma grand'mére qui est morte depuis deux ans , et je serai obligé de vendre ma maison à mon voisin , ([ui eu a grande envie. - Eb bien ! moucher hôte, donnez -moi cette chambre ; j'y coucherai , je ne crains pas les esprits féminins. — Oh ! d'aussi braves que vous ont eu peur. — J'en suis persuadé ; mais j'ai un secret pour chasser les esprits. » Mon bote consentit à me céder la chambre , en plaignant mon entêtement. Je savais cependant que Pline le jeune. Plntarque, Tacite , l'église et mon aïeule croyaient aux revenans ; on m'avait appris au collège que l'ombre de Samuel, évoquée par la sorcière d'Endeu, avait apparu à Saul , qui le reconnut à son manteau. J'avais lu depuis, dans des historiens très véridiques, que Brutus avait vu, dans sa tente, un spectre, grand et hideux, qui venait lui annoncer sa mort ; qu'un fantôme , sur les bords du Rubicou , s'était présenté à Jules-César, et avait traversé le tleuve en sonnant de la trompette. Je me rappelai aussi que le génie de Rome, pâle et triste, a\ait apparu devant lulien, dit l'\pos!at, la nuit dans sa tente, peudam qu'il écn\ail. Jlais lam d'exemples fameux et attesiés ne pouvaient vaincre mon incrédulité , en fait de revenans et de fantômes. Cependant le po^mlero, par pitié pour moi , me donna un petit vase d'eau bénite, en médisant ; « Lorsque le revenant ou l'esprit paraîtra, couvrez-lui la face de cette eau sacrée, il s'en.uira aussitôt. •

Cette chambre ensorcelée était jadis un colombier; je voulus en fermer la porte, mais elle n'avait ni verroux, ni serrure , ce qui m'embarrassa un peu , car je soupçonnais que le lutin était un être matériel et vivant; mais aper. e\ aut une table boiteuse et une chaise de bois , j'imaginai d'en faire une barrière ; j'adossai la table contre la porte, je mis sur cette table la chaise en équilibre, de sorte qu'au premier mouvement , elle devait culbuter et m'averlir de l'approche du revenant. Je me couchai ensuite tout habille sur un matelas élendu par terre, mon épee auprès de moi. Bientôt un paisible sommeil s'empara de mes sens et de mon âme ([ui extravagua tout à son aise.

Vers l'heure où le coq commence à chanter , je fus éveillé en sursaut par le fracas de la chaise lombaule ; je crie : qui va là ? Personne ne me répond ; ..e me lève l'épée à la main, je cours à la porte, elle était entr'ou-

verle. Je compris alors que le revenant s'était enfui , et avait eu peur des vivans. Je replaçai ma table , et dormis tranquillement le reste de la nuit. Le lulin n'osa plus revenir. Des que le jour parut , je n'ens qu'à secouer mes oreilles pour me trouver prêt à partir. L'hôtelier me demanda des nouvelles de l'esprit ; je lui répondis que c'était un bon diable, qu'il avait eu plus de frayeur que moi, ce qui l'élonna beaucoup. Il admira mon prétendu courage , et attribua la fuite de l'esprit à la vertu de l'eau bénite.

J'allai coucher, sans encombre , à Lyria , petite ville située entre deux montagnes. Je demandai en arrivant des nouvelles du château de Lyria , habité par le seigneur Gil-Blas de Santillane; mais il n'était pas sur la carte lopographique du pays , non plus que la belle maison de plaisance de M. de Volmar se trouve sur la carte de Clarens. Je trouvai dans la posada ' deux jeunes époux qui venaient de Valence. La fem.me était très jolie, quoique pâle et un peu maigre.

i:n dix avec un sept Composait l'âge heureux de ce divin objet.

Le mari était de petite stature, sec et couleur de bronze; il avait une physionomie sournoise qui repoussait , et sou esprit me parut aussi peu aimable que sa figure. Il damnait impitoyablement l'antiquité, tous les philosophes anciens et modernes, tous les protestans ; mais il ouvrait la porte du paradis aux papes Alexandre VI , Boniface VIII , et au roi Philippe II , morts dans le giron del'é.ïlise. Ces jeunes gens étaient mariés depuis quatre mois, sans l'aveu du père de dona Bosalia { ainsi s'appelait la jeune femme }; mariages si fréquens en Espagne, et presque toujours si malheureux. Son époux , don Sanche, la ineiiail à Saragosse pour la présenter à ses parens. Comme la jeune femme me parut très agréable , je lui proposai de réunir nos mets , et de souper ensemble. Ils avaient apporté une volaille de Valence, moi j'allai chercher des côtelettes de mouton. Je me chargeai de l'apprêt de ces viandes. Jadis \chille prépara, de ses mains victorieuses, le souper qu'il donna aux députés d'Agamemnon. Je mis les côlelelies sur des tuiles, et les tuiles sur la braise; je su.spendis la volaille à une ficelle, je la fis tourner devant le feu , en présentant tantôt une face , et lantôt l'autre; c'est ainsi que l'on rôlil encore les \ landes dans la plupart des venta de l'Espagne. Pendant ce leinps-là , les époux se caressaient ; le mari me paraissait fort empressé , fort tendre; j'enviai leur bonheur, et pensai que bientôt la même félicité m'atendait à Cordoue. Le souper préparé, nous nous mimes à table où nous appelait l'appétit.

Le posadero nous apporta deux bouteilles de vin raiiiio , que produit un vignoble peu distant d'une iharlreuse qui es à six nvlles de Lyria ^ Pendant le repas, dona Rosalia sembla dérider son front, qu'obscurci.ssait une teinte de mélancolie , elle eut des saillies heureuses, ur. enjouement aimable, et surtout des expressions de .sensibilité qui annonçaient celle de .son âme. Je ne sais quel auteur prétend = que, pour rendre un repas agréable,

' On donne le nom de posada wx auberRes des villes, et celui de venta aux petites hcMelleries de village.

= Baiicio vi ut dire vieux, .le ne sais pourquoi ce vin porte celte déiiomin.ilion.

= Aulu-Gclle , dans ses A'uiVi nttiques.

VOYAGE EN ESPAGNE

il faut au moins f tre trois , comme les Gr^kes , ou neuf, comme les Muses. Nous plions le nomhre des Grâces; mais ce que cet écrivain n'ajoulepas, c'est qu'il faut avoir voyajïé, fatigué loul le jour, joupé à côté d'une jolie femme, et bu du vin rancio, poiu' trouver un repas délicieux. Dans notre conversation , nous ne traitâmes n' des sujets de philosophie, ni d'histoire, mais don Sanche me parla de la vierge de son pays , de ses miracles ; me conta qu'il avait vu à Madrid Noire-Dame d'Atocha, ei la magnifique procession de la Fête-Dieu. Voici sa description.

«Toutes les paroisses , tous les religieux y assistent; les rues par où elle doit passer soiU ornées des plus belles tapisseries du roi et des riches particuliers; les balcons, dont on a enlevé les jalousies, sont couverts de tapis, de superbes carreaux et de dais magnifi(|ues ; sur les rues, sablées et jonchées de fleurs, on étend des voiles; l'eau dont on les arrose y maintient la frairheur. I.esreposoirs sont décorés avec la plus grande magnificence. Le roi, un cierge à la main, inarche après le Saint-Sacrement, vêtu d'un habit de taffetas noir, brodé sur toutes les tailles d'une soie bleue et blanche; il porte son manteau autour de .son bras , à son cou ini collier d'or garni de pierreries, d'où pend un petit mouton en brillans; il a des boucles de diamans à ses souliers et ;'i ses jairetières; un large cordon qui entoure son chapeau jette un 1res grand éclat. Le chapeau est retroussé, et orné d'une perle de la grosseur d'une petite poire. Ou assure que c'est la plus belle de l'Europe Le monarque est suivi de toute sa cour, de tous ses conseils, de ses trois compagnies de gardes en uniformes. Les dames remplissent les balcons, parées de leurs plus beaux habits et de toutes leurs pierreries; elles tiennent dans les mains des corbeilles de fleurs ou des flacons d'eau de senteur, qu'elle* répandent sur la procession. »

Ce récit et nos réflexions à ce sujet nous faisaient oublier l'heure du sommeil; mais l'hôte vijjilant vint nous avertir que tout dormait déjà dans la postula , et qu'il fallait nous retirer dans nos chambres. Je fis mes adieux à doua Rosalia, qui me témoigna tout le plaisir que lui avait fait ma rencontre, et le regret qu'elle avait de notre séparation éternelle.

Je n'avais le lendemain (|ue six lieues à faire pour me rendre à Valence; j'attendis dans mon lit que l'aurore eût séché ses pleurs, et je résolus de profiter d'une belle matinée pour aller me promener à une grange nommée la Torre, où croit le fameux rancio.

Je trouvai devant cette grange deux sœurs, jeunes filles, l'une âgée de quatorze ans, et l'autre, d'un an de plus. Celle-ci tricotait des bas, l'autre épluchait des herbes ; je croyais voir deux jeunes Grecques, telles que l'histoire ou la poésie nous les dépeint ; un modeste habit de bure noire enveloppait leur taille légère et flexible; mie rédizilla verte renfermait leurs beaux cheveux noirs. Sous cette humble coiffure, brillait un visage ovale, une peau blanche, de grands yeux noirs plein de feu; leur physionomie respirait la gaité de leur âge et la sérénité de leur âine ; elles se levèrent à mon approche; je leur dis en les abordant ; «Je ne croyais pas trouver deux anges dans celte solitude.. Elles rougirent, et ce charmant coloris de la pudeur les embellit encore; elles appelèrent leur mère, qui accourut et me demanda ce que je désirais. .Je .suis un étranger, lui dis-jc, curieux de voir ce pays, et je déjeunerais volontici-s avec des

figues et du raisin , si je ne vous incommodais pas. » Elle envoya aussitôt ses filles chercher ces fruits, du pain et une bouteille de vin. Ces mets furent servis sur une table de pierre f.a mère s'assit près de moi ; ses deux filles se tenaient à l'écart; mais la maman leur dit ; » Allons, allons, approchez-vous; monsieur l'étranger a l'air d'un brave homme ; je le vois ù sa mine ; elle ne me trompe amais ; quand j'épousai le pauvre défunt votre père, je le regardai avant tout entre les deux yeux,etjedisàpartmoi; C'est un homme de bien, c'est ce qu'il me faut, et j'ai bien deviné. » Elle me demanda mon pays; lorsque j'eus répondu que j'étais Français, les deux sœurs ouvrirent leurs grands yeux, et me considérèrent comme un être d'une nature étrange. Après m'avoir assez regardé; elles me demandèrent si les Français étaient chrisiianos, s'ils étaient baptisés, s'ils allaient en paradis. Je leur répondis que nous étions hucnos chrisiianos , et que le paradis était peuplé de Français, ce qui parut leur faire plaisir, et leur inspirer plus d'intérêt pour moi. « Mais, me dit la mère, vous avez beaucoup de huguenots en France; pourquoi ne les chassez-vous pas? — Où voudriez-vous les envoyer? Les recevriez-vous en Espagne!— f'o/^rtme dios! s'écria-t-elle, celte peste en Espagne I Jll inferno! Jll inj'erno! ^ie me vis damné sans rémi.ssion, mais j'en appelai a un futur concile. Le déjeuné fini, j'offri.s de l'argent à la mère; elle le refusa en me disant : «,S'omos Espagnoles { nos sonunes Espagnoles ) ; » elle entendait par ces mots que les Espagnols accordaient l'hospitalité sans aucune vue d'intérêt. En effet, cette nation est hospitalière et généreuse, surtout dans les contrées méridionales : vertu qu'elle a sans doute héritée des Maures. J'avais un petit étui d'ivoire, garni de deux viroles d'or; je le présentai ù la sœur ainée, qui le refusa avec embarras, et en regardant sa mère; je vis bien que l'offrande lui plaisait, et pour la décider, je lui dis que l'étui avait touché le corps de la vierge du Mont-Serrat; à ces mots, la mère lui conseilla d'accepter, ajoutant que cette relique lui porterait bonheur. Je quittai ce charmant trio, fort satisfait de ma promenade, et enchanté d'avoir vu ces deux sœurs, qui, sans exagération poétique, étaient deux roses brillantes que le hasard avait fait naître dans un désert. Au surplus, ces figiires célestes ne sont pas rares en Espagne.

Je fus témoin, en rentrant à Lyria, d'une cérémonie bizarre. Un arriéra muletier) avait un mulet malade, qui depuis vingt-quatre heures ne mangeait pas ; cet arriéra, après avoir essayé tous les remèdes possibles pour réveiller son appétit, le crut ensorcelé, et pour détruire le charme, il le conduisit à la porte de l'église, où on le chargea de rosaires, d'images de saints ; une vieille édentée prononça une kirielle de patcr et i'aie , et l'aspergea d'eau bénite de la tête aux pieds. Le soir, l'animal mangea, et l'on ne douta plus de son ensorcellement.

La journée avançait ; je me hâtai d'aller à mon auberge pour monter à cheval et me rendi e à Valence. Le posatlero m'attendait ;\ la porte, pour me dire que la senora avec laquelle j'avais soupe la veille me priait de monter dans sa chambre. Je fus étonné du message; je la croyais déjà bien loin : je ia trouvai les cheveux épars, les yeux rouges et chargés de pleurs. Le plus grand désordre régnait dans sou habillement; cet abandon, sa douleur, se» larmes l'auraient défigurée, si la jeunesse et la beauté ne lui eussent imprimé un charme difficile à obscurcir. En

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me voyanl, elle s'écria :« Jésus, Jésus, que desdicha 'quel malheur)! » Surpris, ému, je lui demaudai le molli de SCS larmes. « Ah ! le malheureux m'a giiillée , s'esl. eufui , s'c'cria-t-elle en sani}lolanl; il a emporlé mou argent, mes bijoux; je suis perdue; seuor. tuez-moi, luez-mol. — De qui parlez -vous? — D'un traître , de mou é|)Oux, d'un lâche qui m'abandonne... » J'essayai de la consoler, et lui dis que don Sanehe était sans doute dans le voisinage; qu'il re\iendrait, et que j'allais prendre des informalions de l'aubergiste et des voisiiis. L'hole me ilit qu'il était retourné ;i Valence, qu'il reviendrait dans la journée , et me ramènerait mon cheval que je lui avais prêté. « Ah! m'éeriai-je, mon cheval, mon fidèle compagnon! c'en est fait, je ne le verrai plus! Mon cher Podagre, lu perds un bon maître, qui t'affectionnait, qui le chérissait! • Je désespérai avec raison de le revoir : le cheval, les bijoux, l'argent emportés prouvaient que ce malheureux avait pris congé de nous pour long-temps. Je retournai vers dona Roscdia : pour adoucir sa douleur > je lui donnai l'espérance que je n'avais pas; je lui dis que .son mari était allé à Valence, et que sans doute il reviendrait dans la journée; je lui promis de ne pas l'abandonner. «Croyez- vous qu'il revienne? s'écriaitelle souvent. Hélas! non, je l'ai perdu pour jamais! — « Et moi , mou cheval , » ajoutai-je tout bas. « Jésus , Jésus, que desdicha ! » C'était le refpein de cette infortunée. «S'il ne revient pas, lui répliquai-je, vous serez trop heureuse d'être débarrassée d'un pareil monstre. — Ah ! le ciel nie punit d'avoir dé.sobéi à mon père , le meilleur des pères, de m'èlre mariée malgré lui Mon père, saiule Vierge, pardonnez-moi , ayez pitié de moi ! » En exhalant ses plaintes, un ruisseau de larmes coulait de ses beaux yeux, et je la laissai pleurer. Lorsque je crus que celte effusion l'avait un peu soulagée, je lui proposai de diuer. «rsou, non, je veux mourir. — Pour qui? pour un ingrat, un misérable; vous renoiuez à votre père que vous aimez, et qui sans doute vous regrette. Voulez -vous ajouter au chagrin que lui a causé voire niari.ige, la douleur éternelle de votre mort? Croyez qu'un père aime toujours son enfant, et qu'il vous recevra avec plus de tendresse, plus de boulé que si vous étiez heureuse. » Ces paroles parurent rattacher son âme à la vie. ' Dinez , me dit-elle, je prendrai un bouillon. " On me servit dans sa chambre :1e repas de la veille avait été si gai, si agréable! mais l'heure de la joie amène celle de la douleur , comme le jour amène la nuit.

L'après-dinée elle voulut aller ù l'église pour prier la Madone de lui rendre sou époux. Je l'y accouipagnai. Elle s'agenouilla, récita son rosaire. Chaque Ji-'C Maria était interrompu par des sanglots. J'étais touché de sa dévotion. Quel con.solani refuge que le sein de la Divinité! Ses prières, sa contiance en la TVrti/o/ic ayant ranimé Son espoir, elle me proposa d'aller sur le chemin de \ alenee au-devant de son époux, «llélas! ajouta-t-elle en soupirant, peut-être la bonne Vierge me le rendra. «Elle prit mon bras; elle était si faible , que je la Irainais; se yeux cherchaient au loin si elle n'apercevrall pas l'objet de ses pleurs; le pas d'un cheval, d'un mulet, la faisait tressaillir; mais bientôt désabusée, elle retombait dans ses angoisses. La V05 anl si dcbile , je lui proposai de s'a.s" seoir sur une petite cminence cou\erle de gazon; nous étions au milieu d'ime prairie où paissait im troupeau de moutons; l'air retentissait de leur bélemeul et du nnuinure des tourterelles perchées sur nos têtes. Ce mouieul

m'aurait paru délicieux sans la tristesse et les pleur» dâ cette jeune femme; mais pour elle, la nature était morte, r^es objets qui nous environnent prennent la teinte de notre âme : le plus Dcnu jour est sombre, nébuleux pour l'honmie Infortuné. Celle jeune épouse tomba dans une profonde rêverie qui se termina par nue effusion de larmes. Sa tristesse passa dans mon âme: je sentais cette tendre mélancolie qui nous attache au sentiment de la douleur; je partageais celle de celle Infortunée, ensuite je soupeals à celte aimable Cécile, objet éternel de mes regrets. Tout à coup le heiiuissement d'un cheval fait tressaillir dona Rosalia. « .\h' s'écrie-t-elle, c'est lui! c'est lui! » Elle se lève précipitamment, fait quelques pas, regarde; mais, ne voyant qu'uu Inconnu, ses genoux fléchirent; je la soutins, et elle me dit : « Non, ce n'est pas lui, il ne reviendra pas; je me rappelle à présent qu'hier en se couchant II me dit ; r Demain tu peux le reposer; nous paj'tirons lard; la journée est fort courte : pendant que tu dormiras, je préparerai tout pour notre voyage. » Oui, l'ingrat me trompait. C'en est fait! Oh, sainte Vierge! piedud ! piedad (pitié;! »

La nuit approchant, je lui proposai de retourner i Lyria, ce (|ul redoubla ses peines. « Il n'est donc plus d'espoir, disait-elle, je ne le reverral plus! Sainte Vierge, pourquoi ne me le rendez-vous pas?' «La Vierge, lui di.s-je, vous le refuse par bonlé, par pitié pour vous : cet honnnc, si lâche, si cruel, vous aurait rendile la plus malheureuse des femmes. » Elle m'apprit que depuis son mariage, son père n'avait jamais voulu la voir; que don Sanehe lui ayant proposé de venir à Saragosse dans sa nouvelle lamllle, elle y avait consenti. Elle ajouta : « Avant mon départ j'écri\ls à mon père pour le supplier de me permeltre d'aller recevoir sa bénédiction; il est resté inflexible : seulement il m'envoya mille piastres, qui , sans doute, ont tenté l'avarice de don Sanehe. Hélas! je suis seule sur la terre; je n'ai plus ni père ni époux! » Je lui offris de la ramener chez .son père : je lui représentai qu'elle n'avait pas d'autre asile, d'autre appui. « Et s'il me rejette, malheureuse! que vals-je devenir? — Un père punit une fille coupable, mais il ne l'abandonne jamais. Si la justice et la sévérité prononcent le châtiment, la tendresse paternelle parle et l'adoucit. Vous n'avez donc plus de mère? — Hélas! non; je l'ai perdue depuis trois ans. » Enfin, en fixant son Incertitude, calmant son anxiété, je la décidai à aller se jeter aux pieds de son père: je promis de l'accompagner et de négocier son pardon ; ensuite, je l'Iuvilai à se coucher : et moi, privé de mon cher Podagre, j'allai louer deux mules pour notre voyage.

La jeune Rosalie, livrée â elle-même dans le silence et les ténèbres de la nuit , ne put jouir des douceurs du sommeil; sa vive Imagination, lui représentant ses malheurs, mit le désespoir dans cette âme faible et sensible. Au point du jour l'hote vint m'éveiller et me dire que la seuura me demandait. Dès qu'elle m'aperçut elle s'écria : « Je n'en puis plus , je suis morte ! » Son visage était enflammé , et .sa main brûlante. « Vous avez la lièvre, lui dis-je; mais ne vous alarmez pas, ce n'est qu'une fièvre éphémère. — Comme Dieu voudra ; appelez-moi , je vous prie, un confes.seur et un médecin. — Je vais chercher le médecin ; quant au confesseur, attendez que la fièvre .soit calmée. ■ L'aubergiste se chargea d'amener le docteur don Alphonse, son parent. « Il fait, me dit-Il, des cures admirables; il guérit la fièvre en trois jours, le mal au<

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dents en cinq minufes , la sciatique en trois semaines , la jjoulle dans un mois; valgainc Dios! il ressusciterait un mort. — Allons, courez hieu vite clierclierce grand médecin. «J'aurais désiré de m'en passer; je n'avais pas grande opinion d'un Ksculape de Lyria ; mais le spécifique le plus pui.ssant pour toutes les maladies, c'est de complaire au malade, et de lui inspirer de la confiance. Le docteur Alphonse arriva bientôt ; il entra dans la chambre de Rosalie avec la cravité d'un muphti, ou d'un docteur de Salanianque , en disant : « Dios vus bendiga (Dieu vous bénisse )! «C'était un petit homme d'environ soixante ans; le visage long, maigre et couleur de cuivre; son nez, très saillant, était chargé du signe doctoral , de larges lunettes ; une vaste cape enveloppait son corps chétif , et un grand feutre, à bords rabattus, couvrait la moitié de son visage. Cette figure grotesque appelait le rire 11 tâla silencieusement , pendant prés d'un quart d'heure, le pouls de la malade; après quoi il dit qu'avec l'aide de la Madone H de ses rejnèdes, elle guérirait proinptement. Il ordonna un vomitif , et une saignée sur la main ; car c'est ainsi qu'on saigne en Espagne. Mais je lui dis : « Mon cher docteur , épargnez le sang humain ; attendez encore. — Eh quoi! me répondit-il avec humeur, qu'elle soit morte? — Au contraire, |x)ur l'empêcher de mourir. — De quoi vous mélez-vous? — D'empêcher les bévues; voilà une piasire pour votre peine. «L'aspect de l'argent produisit sur lui le même elfet que le gâteau d'Énée sur le dogue des enfers. Notre docteur .sourit , tendit la main, reçut la piasire, et se retira en disant : « ûios guaidc à u.stcd (<pie Dieu vous garde ; ! » ii quoi je répondis ; ■< J'a iisled cou dios, mais ne re\iens pas. ■ Un Spartiate à qui l'on demandait d'où venait la cause de sa boime santé répondit : » De mon ignorance en médecine. «J'étais précisément dansée ras-là ; le bon sens médisait qu'il ne fallait à doua Rosalia que du repos, de la limonade, des bains de pieds, que surtout il fallait calmer sa télé et lui rendre l'espérance; je lui parlai de son père , du plaisir qu'il aurait à la revoir , à lui pardonner; pour appuyer mon discours de l'influence de l'imagination , je lui prêtai mon reliquaire, doux présent de Séraphine. «Appliquez-le, lui dis-je , sur votre poitrine; il a guéri plus de fièvres que tons les médecins du royaume de Valence. An virlus , an dolus P Je crois cette petite supercherie très permi.se; la relique, la limonade , les bains de pieds apaisèrent par degrés l'ardeur de la fièvre; si je l'avais abandonnée au eharlalanisnie de ce prétendu docteur , elle aurait en la même destinée qu'un Français eut à V'alence ; son médecin lui fit rendre l'àme à force de vomitifs. Il est vrai qu'il fut aidé, dans cette expédition par cinq ou six moines, qui tourmentéi-ent le malade à tel point , qu'il succomba autant par leur iniportunité , leurs exhortations , que par la secousse des vomitifs ; mais à sa mort ils s'êciièreiit : « A quel es in Cielo ; Oh ! pour celui-là , il est dans le ciel ). »

Lorsque je vis dona Rosalia dans une situation plus tranquille, j'offris d'aller le lendemain chez son père pour lui peindre son état , sa douleur, .son repentir, et je la flattai de l'espérance de le toucher et de l'amener à Lyria. « Dieu le fasse ! Donnez-moi mon rosaire : je vais prier la Madone d'avoir pitié de moi , et de me rendre la tendresse de mon père. «Je ne la quittai point du reste de la journée; je lui servis de garde, de médecin. Elle m'inspirait l'inléiêl le plus tendre. Je la voyais abandonnée de l'uuiurs, couchée sur un méchant grabat,

dans une chambre sans meubles; elle-même sans coiffe, les cheveux épars, mai;; parée de ses attraits, de sa jeunes.se, de sa douleur. Je l'entendis soupirer, réciter son chapelet , prononcer le nom de son époux, invoquer la Madone. Pour moi, je lisais auprès de son lit, et de temps en temps je lui donnais de la limonade. J'avais chargé le posadero de me trouver une garde pour la nuit et pour le lendemain. Il m'amena une vieille femme qui d'abord, pour m'iiispirer de la confiance , me montra une attestation signée de son confesseur, qui la certifiait esclava de la santissima Trinidad (esclave de la sainte Trinité ,. Par celte affiliation elle est obligée de réciter tous les jours un certain nombre de prières, de parer de fleurs l'image de la Madone, d'allumer des cierges devant elle, et de donner telle somme à son confesseur , chargé de la recette pour la Trinidad. D'après la lecture de ce certificat, je la félicitai de cette agrégation, et lui dis que j'espérais qu'une fennne de la santa Trinidad serait aussi charitable que pieuse. A deux heures de nuit, je quittai la malade, et recommandai à la garde de la faire boire sou>eut. Je dormis peu, dona Rosalia encore moins; mais la garde l'amusa par des contes de sorciers et de reveuans Au point du jour j'entrai dans sa chambre , et lui annonçai que j'allais partir pour Valence. • Ah ! s'écria-t-elle, que la Vierge et votre Iwn ange vous accompagnent ! Dites à mon père que s'il m'abandonne , je mourrai ; il me tuera. » L'hiitelier vint m'avertir que la niula é el moço { le muletier ; m'attendait à la porte. Je fis mes adieux à Rosalie, en la conjurant de se tranquilliser et d'écouter la voix de l'espérance. Je montai la mule et je partis. C'est alors que je regrettai encore plus mon cheval; j'étais accoutumé à la douceur de son allure, à sa société. « Pauvre Podagre, disais-je, qu'es-lu devenu? es-tu bien nourri, bien soigne ? Ah ! sans doute tu rae regrettes! •

Cependant la huerla de Falencia {\e. \ATA'm de Valence , c'est ainsi que les habitans nomment leur pays ) fixa loute mon attention. Je ne voyageais pas, je me promenais dans une plaine verdoyante, entrecoupée de ruisseaux limpides qui y répandaient la fraîcheur; je respirais l'air pur d'une belle matinée, j'admirais la richesse de la végétation, la variété delà culture; je traveisais, au chant harmonieux des oiseaux, des champs de vignes, d'oliviers, des villages et des hameaux. O charme ineffable d'un beau ciel, du luxe de la campagne ! quelle âme à votre aspect n'est ravie, enchantée, ne remonte, par reconnaissance, au créateur de ces merveilles ! El moço de mulas , bavard infatigable, interrompait souvent mes jouissances, ma douce rêverie, par ses questions et ses récits. Il croyait m'obliger, car cette espèce d'hommes croit le silence un état de souffrance, et met lo bonheur dans le partage. Il me vanta beaucoup la huerla de Valence , m'assurant que c'était le plus beau royaume de l'Espagne et de toute la terre; que la sainte Vierge l'aiiuait beaucoup, que l'on yjouis.sait de tout ce que l'on peut désirer , que les femmes étaient les plus belles du monde ; que grâces à Dieu, elles aimaient le plaisir, et n'étaient pas sauvages. H me conta ensuite que l'année précédente, il régnait dans le pays une sécheresse calainiteuse;que, les plantes, les arbres, périssaient; que l'on n'aurait pas trouvé dix gobelets d'eau dans la Guadalaliar : mais qu'eufin les prêtres s'étaient déridés à fairu sortir sainte Tliècle , et à la promener dans la ville ; qu'à son apparition , les nuages s'étaient asseinblé,s et avaient

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versé une pluie abondante. « Ce miracle est fort beau , lui dis-je ; il parait que cette sainte a beaucoup de crédit dans |e ciel. — Il n'en faut pas douter, c'est une des plus grandes saintes du paradis. Elle a été vierge et martyre; son père la fit jeter dans une chaudière d'huile bonillanic , elle en sortit sans la moindre brrtiure ; on l'enferma avec un lion, et le lion ne lui fit pas la moindre égratignure; enfin le

bourreau lui coupa la tête —Ce bourreau, lui dis-je,

était donc plus puissant que le lion? — Non; mais Dieu a voulu donner à sa bien-aimée la palme du marlyre. Nous avons encore à Valence un très grand saint qui a fait des miracles étonnans; c'est saint Vincent Fcrrier, le pasteur de la ville. Depuis qu'il a habité Valence, le lonnerre n'y tombe plus. —Pourquoi cela ? — C'est que le bon saint le lui a défendu.— 11 est plus heureux que les rois, il est obéi après sa mort. — Voici un aulre miracle qu'il opéra dans la ville. Une fennne avait envoyé son fils , âgé de douze ans, chercher un plat de riz au safran qui cuisait au four. Des camarades de l'enfant voulurent le lui enlever ; l'enfant le défendit avec courage, mais eu se débattant le plat lui échappa des mains, el le riz fut perdu ; de-là les cris, les pleurs , le désespoir. Enfin , ce petit bonhomme , qui avait souvent oui parler à sa mère de .saint VincenI , de ses miracles , plia ses deux petits genoux , invoqua le .saint , qui lui envoya sur-le-champ un plat de riz , assaisonné comme le premier ; il y avait la même quantité , la même dose de safran. Toute la ville fut témoin de ce miracle— Ce .saint, lui dis-je, serait fort mile dans une ville assiégée , ou dans une lonj;ue navigation ' . * Cet hounne passa du récit des miracles à celui de sa vie. H m'apprit qu'il avait été palfrenier du marquis de Las Minas, viceroi (le Catalogne ; qu'il aimait beaucoup le vin de ce pays : qu'il avait épousé la fille d'un cabaretier : « Avant le mariage, me dit-il, elle me paraissait douce , bonne, jolie; un an après , elle devinf jalouse , acariâtre et laide ; mais je la quittai bientôt el je revins à mes mulels. Cependant lorsqu'elle partit pour l'autre inonde, je fis dire trois messes pour le repos de son âme, si elle peut se reposer. » La loquacité de cet homme m'élonnait encore moins que la vigueur de ses jambes; j'avais beau presser le pas de sa mule, il la suivait d'un pas aussi rapide, sans cesser de parler. Il faisait ainsi, toujours trottant, toujours parlant, jusqu'à vingt lieues par jour. Il avait déjà commencé une histoire de voleurs ; heureusement nous étions à la porte de la ville , nommée Del Béai : nous entrions dans le magnifique Alhameda ^ Je fus frappé d'élonneineut. C'est une des plus belles piomenades de l'Europe. Quelles superbes allées! quel luxe de végétation ! J'étais environné de platanes, d'orangers, de grenadiers, de cinnamomes, et de quantité d'autres arbustes exotiques aussi beaux , aussi magnifiques que dans leur patrie. L'Alhaincda est divisé en cinq grandes allées : celle du centre est pour les voitures; les quatre autres latérales, entrecoupées de canaux bordés de fleurs, sont destinées aux gens de pied. Des bancs, des pelouses, des gazons, y offrent tous les agréinens , toutes les commodités possibles; des chanteurs, des joueurs d'in,strumens, animaient ce tableau ravissant, et le parfum des 0eur.s achevait dcni-

' Saint Vincent Fcrrier était nn fameux mis.sionnaiie de l 'ordre des FrùTcs-l'riiclicuis. On (irOlcnd qu'il a coiivcrli cri Ks|»gnc huit mille Maures et Ircnic-ciiiq mille .Iiiit's. 11 a ï*cu en France , el est miirl à Vannes , on il est eiilené.

Alhnmeda est le nom que Ion donne en Fspa|;iie aux e"es pi'oiiieii.ides.

vrer mes sens d'une volupté nouvelle. Dans mon erreur, je m'oubliais, j'habitais un monde nouveau. Mais l'approche d'un convoi funèbre suspendit cet enchantement. Je mis pied à terre pour le voir défiler. Cinq cents flambeaux allumés s'avançaient, suivis de quatre cents moines qui psalmodiaient des cantiques ; bientôt parut un cercueil découvert où était une jeune femme en habit de carmélite, et couverte de croix et de reliques; un nombre infini de pages, de valets, de carrosses, suivaient ce superbe convoi. Cependant trente cloches à l'envi retentissaient dans les airs. Curieux de savoir quelle était cette jeune carmélite, conduite si pompeusement à son dernier asile, je m'approchai d'un homme âgé, et je lui demandai le nom de cette religieuse. « Ce n'est point une religieuse, medil-il, c'est la marquise de Florida:son amant a été tué en duel ; elle n'a pu survivre à sa perte, et elle a ordonné par ,son testament qu'on l'enterrât dans cet habil religieux.— Cette marqui.se était donc veuve? — Point du tout. Son mari vient de passer en grand deuil dans le premier carrosse ; il la regrette infiniment ; car c'était une aimable dame qui avait beaucoup de religion , et pas la moindre fierté; elle était si charitable, que plusieurs fois elle a vendu sesdiainans pour venir au secours des pauvres. La vie n'a été pour elle que le sonîje d'un moment ; et pour comble de inallieur, c'est son frère qui a mêle comte del Rio, son amant. Cependant celte tendre so'ur l'a vu à l'article de la mort , lui a pardonné , et lui a laissé un legs considérable. J'espère que Dieu l'aura reçue dans son saint paradis. — Oui , je l'espère aussi ; j'ajoutai , en le quittant :

Le paradis est fait pour un cœur tendre : Et les damnés sont ceux qui n'aiment rien.

Quand le convoi fut passé, je continuai mon chemin, et j'allai descendre dans une auberge de la place San-Domingo. J'envoyai aussitôt chercher uu barbier : quel barbier! Je crois que lorsqu'il me rasait d'un côté, la barbe repoussait de l'autre ; mais fesiina lente est l'adage des Espagnols. Cependant ce flegmatique Figaro m'apprit qu'il devait jouer le soir sur uu théâtre de la ville, dans la tragédie de Zaïre, traduite en espagnol'; qu'on lui donnait un dnro (cinq francs) par représentation. • Et que! rôle faites-vous? ■ lui dis-je. « Je suis Orosmaue. ■ Et soudain il quitte ma barbe, et me débite vingt vers de suite. "Seigneur Orosmane, c'est fort bien; mais par l'âme de Zaïre , expédiez l'autre côté de ma barbe. — Encore ce bout de scène , et je suis à vous. » Et le voilà qui me hurle cette longue tirade :

Madame , il fut un temps où mon âme charmée...

Ses gestes, ses contorsions, répondaient à sa déclamation emphatique. ,Ie fus obligé d'attendre patiemment la fin de la tirade. « E'i bien! ine dit-il, enchanté de lui-même, iiioiisieurle Français, ête.s-vous content?— Oui , très content ; mais je le serais davantage si vous finissiez ma barbe. — M'y voilà. A Paris, joue-t-on ce rôle comme moi? — Pas lout-à-fait, mais on rase plus vile.» Enfin, à l'aide du

' L'auteur de cette traduction de Zaïre fit jouer sa pièce à Madrid ; le lendemain de la première représentation, quelquesuns de ses amis viiirenl lui dire que sa tragédie était de Voltaire; alors le traducteur leur t'ait de grands signes de [larler lias, de se taire, cl puis leur dit : « Eli morbleu < oui ; mais jamais on n'en aurait (leriiiis la représentation en Espagne, si on savait qu'elle appaitieiit à Voltaire. •

rasoir et du lemps, ma barbe fui achevée. Cependaiu II fallut encoi-e essuyer le coup de poignard (pi'il devait donnera Zaire; il entre en tureur, écume en beuglant, « Ce mot me renil toute ma rage. » Mais à ce vers,

C'est moi que lu trahis ; tombe à mes pieds, parjure ;

Forcené, les yeux hors de tête, je crus qu'il allait immoler un taureau. Après ce coup de poignard , il se calma, rentiadan,s lui-même, et me demanda si c'était là jouer la tragédie ? « Oui, ma foi ; j'ai cru entendre un vrai Scythe, un sauvage de la Tartarie : il faut récompenser vos talens ; voilà deu\ pecelles ; quarante sous ) , étes-vous salisfait? — j'enor,*/, rien si vous voulez; je fais des barbes pour mon plaisir. «Enfin, pondre, rasé, lavé, je me rendis chez don Inigo Florès, père de l'infortunée Rosalie. Il faisait la siesie, et son domestique, n'osant l'éveiller , me pria de revenir dans deux heures. Toute l'Espagne dort l'après-midi ; Valence jouil alors du calme el du silence de la nuil ; fenêtres , portes , jalousies, tout est hermétiquement fermé : chaque maison devient le palais du .Sommeil.

Ignavi domus et... penclralia somni.

On conte que Tureane, voulant faire pa.sser un convoi de vivres dans une ville a.ssiéisée par les Espagnols, attendit l'après-dinoe, parce que , dil-il, c'est le temps où les connnandans font la méridienne ; et en effet .son convoi parvint heureusement '. Enire cinq et si\ heures on prend le chocolal et l'eau glacée.

Je retournai à mon auberge, où. après mon dîner, j'écrivisau père de Séraphine pour lui annoncer mon arrivée à Valence, et le motif qui m'obligeait d'y séjourner quelques jours.

A l'heure prescrite je relomnai chez don Inigo Florès; je fus ravi de voir, dans les rues, des jeunes filles, des femmes, la plupart d'une jolie figure, a.ssises devani leurs portes, les unes filant ou dévidant de la soie, les o.'ilres préparani des feuilles de mûrier. Celles-ci coiffées d'une ridizilla, les aulres d'un chapeau de paille qui couvrait les tresses de leurs beaux cheveux noirs; nombre d'elles avaient des mules pom- chaussmes, et porlaienl un jupon court, qui laissait voir la finesse de leurs jambes ^ La décoration des maisons donne lui nouveau charme à ce tableau. Les toits sont en terrasse, el la plupart sont de jolis jardins garnis d'arbusies et de fleurs ; on y voit aussi de pçliies tourelles, qui servent de colombiers \ Les balcons même ressemblent à de petits parterres; ajoutez à cette riante peinture un cordon de jolies

' Dans une sédition qu'il y eut à M.idrid, au sujet d'une ordonnance du roi qui voulait que l'on nctioyàt les rues, et qui défendait de porter des chapeaux raballu.s c I de grands manteaux , les riifférens partis soulevés se retiraient d'un commun aœord au milieu du jour pour aller f.iire la siesta, et revenaient ensuile avec plus de fureur recommencer leurs clameurs el leurs ouliages. La révolle fui apaisée par les troupes. Les grands chapeaux rabattus et les capes ne reparurent plus dans la ville ; mais dès qu'un habitant en .wrlail . il se dédommageait et reprenait son aniiqnc costume. Pierrc-le-Grand ne pouvait venir ,i boni d'abattre les barbes des Russes.

2 Les Valencicniies passent pour belles et galantes, el ont beaucoup de rapiiort, par leur vivacité, leur ardeur pour le plaisir el leur ccslunie, avec les LanBUedocicuncs. On dit que Valence fournit a Madrid les nymphes de Vénus.

= Dans l'été, les habitans de Valence dorment sur les toits sans danger.

femmes respirant, dans un climat voluptueux, la gailé, le plaisir, l'amour el la fraîcheur d'une belle soirée des premiers jours d'automne. Je troiiv ai que les habitans avaient raison d'appeler leur ville la belle Valence ; il n'est point de ville en France, excepté Marseille, qui ait \ui air si riant et si animé; mais Marseille est bien loin d'avoir un si beau terroir. Je me rappelle qu'à Paris je ne voyais que des figures tristes , des hommes courant dans les rues, l'air inquiet, affairé, comme si l'ennemi les poursuivait ; et des femmes mal chaussées , barbotant dans les rues , avec des physionomies aussi froides que si elles allaient à confesse. Mais me voici à la porte du père de dona Rosalia. On m'introduisit dans son cabinet. Je vis un homme d'une taille médiocre, âgé d'environ cinquante ans, l'œil vif, le teint brun, porteur d'une physionomie douce el sereine. Il prenaii sou chocolat ; il me fit asseoir el m'en offrit : j'acceptai. Un vieux domestique, couleur d'olive, en veste et en papillotes ' . l'apporta avec un verre d'eau très fraîche , et des bâtons. d'azucar esponjado -. Je ne connaissais pas encore ces bâtons de sucre ; don Inigo me dit qu'il fallait les tremper dans l'eau, et les manger avant de boire le chocolat. Pendant que je le savourais, il ne nie fit aucune question, mais il me regardait attentivement, très étonné sans doute de voir un visage si nouveau pour lui. Quand j'eus rendu ma lasse : «Monsieur, me dit-il eu français, avez-vous quelque leltre de crédit sur moi ? puis-je vous être bon à quelque cho,se? — Non, monsieur; c'est un mulif plus intéressant qui fne procure l'honneur de vous voir. Vous avez une fille aimable et malheureuse. — Ma fille! je n'eu ai plus : elle a fui ma maison , sa pairie; elle a quitlé son pèie! — Je vois avec douleur le ressentiment qui vous anime contre elle. Il est juste; dona Rosalia a blessé votre tendresse , oublié son devoir , vos bontés; mais le malheur l'accable, et la pilié doit réveiller dans l'âme d'un père l'indulgence et l'amour-

— Vous nrélonnez beaucoup ; d'où la counai,s,sez - vous ? comment savez-vous ses malheurs? .Je lui coulai alors l'abandon, la perfidie de son gendre; les pleurs, le désespoir, la maladie de sa fille : ce bon père m'écoutait, attentif, imiuol)lle,lanl6t ses yeux atlachés .sur moi, tantôt à la terre. Lorsque j'eus fini, il s'écria: « Ainsi Dieu punit les enfans ingrats! — Mais Dieu pardonna à ses ennemis. — Où avez-vous laissé cette infortunée? — A Lyria,dans son lit, en proie à une fièvre violente, et à ses remords-

— Je vais lui envoyer un médecin. — Votre présence sera le spécifique le plus efficace; le siège de la maladie est dans l'âme : vous seul pouvez y verser un baume salutaire, et l'arracher à la mort. Elle implore son pardon, vous supplie d'écouler son repentir, de lui tendre une main paternelle : si je retourne sans vous , c'en est fait, vous n'aurez plus de fille. — Allons , Dieu l'a assez punie; j'irai la chercher ; et si son repentir est sincère , j'oublierai sa conduite , et lui rendrai ma tendresse : nous partirons au point du jour. » Il m'offrit alors un logement chez lui : je le refusai d'abord, parce que le refus , je ne sais trop pourquoi , est toujours le premier mouvement dans de pareilles circonstances ; mais il insista, et j'acceptai. Il me proposa, en attendant l'heure du souper, de

' La plupart des valets espagnols sont dans ce négligé.

2 Vazucar esponjado est un petit pain de sucre de forme carrée et lungue, et d'une substance spongieuse. On le trempe dans l'eau avant de boire le chocolat.

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me faire \oir la ville. En la pareoiiraiit il me demanda comment je la tronvais. «Elle mériterait, lui dis-je, l'épithète de belle qu'elle porte, si ses rues étaient moins étroites et moins tortueuses. — Ce sont les Maures qui l'ont ainsi bâtie. Cette ville, comme tant d'autres, a éprouvé bien des révolutions : Scipion l'enleva aux Carthaginois: Pompée la détruisit ; Sertoriusla réédifia ■ fes Gotbs et les Maures se la disputèrent, et l'inondèrent de leur sanj; ; Rodrigue , surnommé le Cid , chassa .'ces derniers en 102.5 ; mais ils la reprirent après sa mort, ft la gardèrent jusqu'en 1238, époque où Jacques, roi d'Aragon, la reconquit pour toujours. , Je lui demandai ' quelle était sa population. « De quatre-vingt-dix à cent mille hommes, me dil-il ; l'heiueuse température du climat, la beaiué, la richesse de la campagne, attirent bien du monde , et surtout beaucoup de noblesse. Jadis elle était plus populeuse; mais Philippe III, par un faux esprit de religion , en chas.sa cinquante mille Maures. On leur permit d'emporter leurs meubles ; mais on retint leurs enfans pour les élever dans la religion chrétienne. Cette cruelle proscription à roflté à l'Espagne neuf cent mille citoyens très industrieux el très actifs, et cette plaie profonde n'a jamais pu se fermer '.

• Valence, dit-il encore, a donné deux papes de la maison de Borgia, Célestiri 111 et Alexandre VI. — Vous devriez rayerce dernier de vos fastes. Les couronnes, les tiares n'effacent jamais le^ crimes aux yeux de la postérité. Vantez-moi plutôt votre climat , la magnificence de votre terroir. — Vous avez raison ; nous vivous peut-élre sous la température la plus heureuse de l'Europe. Pendant les trois mois d'été, la chaleur serait très vive si elle n'était tempérée par les vents de la mer '. Le reste de l'année est un printemps continuel, non le printemps froid et nébuleux de Paris et de Rouen, ot'i j'ai loyagé pour mon commerce , mais le printemps chanté par les poètes , et qui nous rappellerait l'âge d'or, si nous avions des ruisseaux de lail , des bergers poètes, et les mœurs pures et simples de ces heureux pasteurs. Mais la nuit s'avance , allons souper ; nous devons nous lever matin pour aller au secours de cette infortunée. Il m'en parla pendant tout le repas. Je voyais que l'aïuour paternel se réveillait, af;itait .son ûme pure et sensible. Qu'il est facile et doux de pardonner S l'homme malheureux ! . Ma fille, me disait-il, n'avait que douze ans lorsque j'eus le malheur de perdre sa mère. Le vide que cette mort fatale laissa dans mou ûme fut remplacé par ma tendresse pour ma fille. Je l'en aimai davantage; je lui prodiguai mes soins , mes caresses , je lui confiai mon bonheur présent et à venir. Je voyais avec transport cette plante si chère naitre , s'embellir de jour en jour ; je remerciais le ciel du présent qu'il m'avait fait. Une passion fatale, fruit de

' Voilà un E.fpngHOl qui convicHt de la plaie faite i sa patrie, par la superstition des rois; et nous avun.s vu eu France de prétendus politiques faire l'apologie de cette expulsion des Maures, tant l'amour du paradoxe et le dfeir de se singulariser font (lire de sotlises. Les Maures élaiinl des Arabes , nommés ,Vanivs, parce qu'ils venaient de la Maurilauie- Taugilane , jadis proMucr romaine, aujourd'hui i'enipuede Maroc qui s'étend jusqu'au mont Allas : Tunis, Alger, Tripoli,élaient comprises dans les provinces romaines.

= I,elhermomêlréen été y est pre.';que toujours entre 17 et 20 degrés, cl l'hiver, entre 7 et 18. On l'a vu bien rarement descendre à ,3 degrés au-dessus de la eongélalion. aile ville est au 39i- degré 30 minutes de latitude

nos climats , autorisée par l'exemple, protégée par la religion et la loi , a perverti cette âme si pure. Une faute a flétri sa jeunesse et son innocence. Souveni je lui disais : «.Ma chère Rosalie, dans mes pensées, dans mes désirs, c'est Ion bonheur seul qui m'occupe : prend- garde d'écouter la voix de la séduclion , de suivre l'exemple contagieux des enfans aveugles et dénaturés qui profitent de l'erreur de la loi , de l'appui blâmable de la religion , pour braver l'autorité des parens, et contracter des meuds mal assortis. E^ais choix d'un homme honnête et bien né, je ne calculerai pas sa fortune. Pendant que je lui répétais ces discours, elle aimait déjà un misérable commis que je chassai bientôt de chez moi , parce que je snspeclais sa probité et ses tuteurs. La passion de ma fille s'en irrita. Le traître employa tous les moyens de séduction pour se venger de moi , el pen erlir une fille très jeune et sans expérience. L'église, par un abus et une extension de pouvoir contraire aux bonnes mœurs, à l'harmonie de la société, les a unis sans luon consentement. Le malheur ou le libertinage sont les fruits ordinaires de ces mariages illicites. >Ce bon père, eu me parlant ainsi, laissait échapper des larmes. J'étais surpris de ses principes et de la pureté avec laquelle il s'exprimait dans la langue française. Je lui laissai entrevoir ma surprise. «Vous êtes étonné, me dit-il, de voir un Espagnol exempt des préjuges de la superstition, et parlant votre idiome avec quelque faciliié. Mais sachez que je suis une espèce de métis; ma mère était Erancaise, et son plus grand plaisir, dans mon enfance, était de me faire bégayer sa langue. De plus, à l'âge de vingt-quatre ans, mon père m'envoya en Frauee, à Londres, en Hollande , soit pour achever mon éducation , soit pour m'iustruire dans la théorie du commerce. Mais j'abuse de votre complaisance; on croit trop aisément intéresser les aulres en leur parlant de soi. J'oublie que vous avez bejioiu de repos. » Il me conduisit à ma chambre. Je fus surpris de son élégance, de sa propreté; les murs et le parquet étaient revêtus de carreaux de fajence; les meubles de bois d'aloès et de palmier, présentaient une forme agréable; mon lit était de fils de sparte et d'aloès, et d'une élasticité délicieuse. Il était sans rideaux , la chamljre sans cheminée : elles sont très rares à Valence. En revanche , il y avait une fontaine d'eau vive dans la cuisine , ainsi qu'on en trouve dans toutes les maisons de la ville.

Nous partîmes à l'aube matinale, et arrivâmes àLyria sur les onze heures. On sonnait une messe.» Je vais l'entendre, me dit don Inigo ; pendantce temps, allez prévenir ma fille de mon arrivée; mon apparition subite pourrait aggraver sa maladie. » Dès que Rosalie m'aperçut , elle s'écria :«Eh quoi! sans mon père! Il m'abandonne; il est inexorable! — Kon, c'est le meilleur des pères , il viendra, vous le verrez. — Et quand? — Aujourd'hui

tout à l'heure ; il entend la messe. — Ah ! je respire ! — Comment vous trouvez-vous ? — J'ai pleuré hier toute la journée; j'ai prié Dieu ; cependaul j'ai un peu dormi cette imit. Si je revois mon père, s'il me rend sou amour et ses caresses , sans doute ma santé reviendra. — Eh bien ! préparez-vous aie recevoir; je vais le chercher à l'égli.se. » La messe finie, don Inigo me demanda des nouvelles de sa fille. « V'olre pré.sence , vos bontés vont lui rendre les forces et la vie. »

yuand nous entrâmes dans la chambre, son air était grave et peut-être sévère , mais son cirur palpitait et sa

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main tremblait dans la mienne. Dona Rosalia était assise sur une chaise ; le désordre de sa parure , de ses cheveux épars; ses beaux yeux pleins des pleurs du repentir, de la lrisles.se, de la douleur; son visage décoloré, rappelaient le fameux tableau de Le Brun où , sous les traits de La Valière, il a peint Madeleine adressant au ciel sa prière et ses remords.

Dès que Rosalie aperçut son père , elle courut pour se jeter à ses pieds ; mais débile , tremblante , prête à tomber, je la soutins et la tîs asseoir. Elle voulait parler, les larmes, les sanjjlots, étouffaient sa voix. Son père, ému, la prit, la pressa dans ses bras, en l'appelant ma fille , ma chère fille ! « Embrassez votre père , lui dis-je ; il vous rend ses bontés, il vous pardonne. » A ces mots, elle se lève, l'embrasse, le serre par de douces étreintes, leurs larmes et leurs caresses se confondirent. Pour terminer cette scène si touchante, je dis à don lni(jo qu'il fallait penser au diner et à notre retour; il me pria d'y songei' pour eux. Après un léger repas, nous montâmes en voiture. Rosalie voulut dii'e un mot en faveur de son époux : «Ne m'en parle jamais, s'écria son père, si tu crains de m'offenser; c'est un uiisérable qu'il faut oublier, et qui périra d'une mort funeste. Prions Dieu seulement qu'il lui fasse miséricorde , et que sa mort soit plus sainte que sa vie.

Don Inigo voulut non-seulement que je logeasse chez lui, mais il me pria inslanunent de séjourner huit jours à Valence pour qu'il put jouir du plaisir de me voir et de me témoigner sa reconnaissance. • Veuillez m'aider, me disait-il, à consoler ma fille. Vous l'avez sauvée, achevez votre ouvrage; la présence de son bienfaiteur effacera le souvenir du misérable qui l'a séduite et outiagée : vous lui ferez aimer l'existence, conmie un beau jour fait aimer la nature. «Dona Rosalia, d'un ton plein d'intérêt , joignit ses instances à celles de son père; elle me disait; « Je vous dois et mon père et la vie, ajoutez à ce bienfait celui de votre présence, du moins pour quelque temps. « J'hésilai ; l'amour m'appelait à Cordoue, pressait mon dép.irt; mais enfin l'amitié, les prières de deux êtres intéressans fixèrent mon irrésolution; je promis de rester huit jours. Rosalie m'en remercia avec ce son de voix , ces paroles douces et pénétrantes qui sortent du fond d'une âme sensible et émue.

Le lendemain de notre arrivée était un dimanche; don Inigo me mena à la cathédrale pour entendre la messe; quoique protestant, j'allai avec plaisir adorer dans son temple, le père, le créateur de tous les hommes, si bien peint dans cette expression : celui qui est. Cependant j'avais quelques peines à dis.simuler ma croyance, à emprunter le voile de l'hypocrisie; à la vérité j'étais oV)ligé de feindre et non de mentir. Henri IV di.sait que la religion ne sedépouille pas connne une chemise, car elle tient au cœur.

Je vis sur la porte de la cathédrale la liste des livres défendus par le saint-office; en première ligne étaient Rousseau, Voltaire, Raynal et V Encyclopcilic . Quelques livres espagnols avaient aussi les honneurs de l'index. Cette cathédrale est une des plus riches de l'Espagne : le maitre-autel est d'argent; une vierge de six pieds, du même métal , occupe une niche couverte de bas-reliefs représentant divers incidens de la vie de Jésus-Christ. L'autel a trente pieds de haut et dix-huit de large, et les peintures qui décorent les portes de cet autel sont d'un prix inappréciable. Philippe IV disait que si l'autel était

d'argent, les portes étaient d'or. Cependant l'affluence qui remplissait l'église fixait mon attention. Les femmes étaient assises sur leurs jambes , et sur un tapis de spar teric qui couvrait le pavé de l'église; elles avaient nu éventail et un rosaire à la main ; tour à tour elles s'éventaient , récitaient un Aie, promenaient leurs regards sur tons les jeunes gens, et leur parlaient des yeux, ou par signes. Je marquai à don Inigo mon étonnement de ce mélange de dévotion et de coquetterie. « Le chapelet, me dit-il, est un hochet pour nos femmes; elles le portent à leur ceinture, le laissant traîner ju.squ'à terre; elles le récitent dans les rues, parfois en jouant ou en médusant du prochain ; elles ne font l'amour qu'avec un scapulaire sur la poitrine, et un rosaire i'i la main. Les hommes l'attachent à leur cou. — C'est apparennuent, lui dis-je, un talisman qui gagne le cœur de l'objet aimé? «Les Espagnols prétendent que le scapulaire et le rosaire sont deux des plus beaux présens que leur ait faits la Vierge. Lorsque l'on éleva le rcnérahle ',1a scène changea. Un grand bruit se propagea dans l'église ; c'était le roulement des coups de ])oiugs que les femmes se donnaient sur la poitrine, ou plutôt des corps de baleines, espèce de cuirasse qui réfléchit les sons, mais ne repoqsse pas les traits de l'amour. Ce bruit, mêlé à un .silence profond, l'attitude de tous les assistans courbés vers la terre, leurs long.s soupirs rendaient cette scène auguste et touchante. Mais l'élévation finie, tout le monde se redressa, les femmes s'assirent de nouveau sur leurs jambes, et le jeu recommença. Ou peut comparer cette manière d'entendre la messe, si l'on peut comparer le profane au sacré, à la conduite des Italiens à l'opéra, qui causent, piomènent leurs yeux de tous côtés pendant le récitatif, et se taisent et se recueillent pour écouler l'ariette.

Après la messe, don Inigo me conduisit dans la chapelle de Saint-Pierre, ornée de beaux tableaux; delà dans la sacristie, où est le riche dépôt des vases d'or, d'argent et des reliques. Parmi celles-ci on me montra un calice d'agate, qui avait, dit-on, servi à Jé.sus-l'.hrist lorsqu'il fit la cène avec ses disciples; une chemise d'enfant, sans coutures, faite par la sainte Vierge même, des gouttes de .son lait; un peigne auquel étaient encore attachés quelques-uns de ses cheveux, et une dent de saint Chrysostôme , de quatre doigts de long et de trois de large. « Quelle terrible dent ! » dis-je tout bas à'don Inigo. « Taisez-vous, reprit-il; elle n'est pas aussi dangeieuse que celle de l'inquisilion.» Deux hommes petits, maigres, le teint olivâtre, l'un vêtu d'un habit couleur de rose, et l'autre d'un bleu céleste, s'approchèrent pour baiser les reliques. Je demandai à don Inigo quels étaient ces .seigneurs dont la couleur et l'élégance des habits çpiitpa.staicnt si bizarreinent avec leurs tristes figures; «je crois voir des singes revêtus des vêtcniens d'.4donis. — Ces prétendus seigneurs sont de sim|)les artisans. Ici chacuti se costume à sa guise; en lait d'habillement, on p'admel aucune distinction ; l'homme du peuple vit de pain ci d'ognons, et porte sur lui le dimanche les éconotfiies .de l'année.»

En sortant de la cathédrale, il me dit : «Vous n'avez point, en France, d'églises si belles et si riches, (nai.s vous avez des chemins, cfes ponts, des canaux, des manufactures.— Je m'aperçois .i ce discours qu'il y a du sang irançais dans vos veines ; ou plutpt que yqs l.uipié-

' C'est le nom que les Espagnols donnent A rtioslicconsacrijc.

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les , la justesse de votre esprit vous font démêler les abus de la superstition d'avec le vrai culte et la solide piété. • En effet don Inigo était était un sage pieux sans ostentation, et attaché à la religion de ses pères en lioninie éclairé, sans adopter les tnonieries des moines et le respect ridicule que l'on rendait à leur robe. « Je n'en reçois point chez moi. me disait-il, je ne baise jamais leurs mains crasseuses; mais, comme je ne veux point me brouiller avec l'inquisition, je les salue du plus loin que je les aperçois, et comme les petits préseus lédiauffent l'amitié, j'envoie de temps en temps du café et du chocolat aux pères dominicains, les premiers de l'ordre : d'ailleurs je remplis tous mes devoirs, j'observe les préceptes de l'église ,'je me garde bien de fronder les opinions , les abus ; en Espagne on n'en demande pas davantage. Mais pour vous prouver quelle vénération les Espagnols portent à un ministre de la religion, je vais vous raconter un crime horrible commis en Andalousie par un carme déchaussé, crime qui méritait la mort. Il aimait éperdumeut une jeune fille, sa pénilenle : sans doute il n'avait pas expliqué sa passion. Celle jeune personne, au moment de se marier, vint se confei>.ser à lui. Il entendit sa confession , lui dit la messe, la communia de sa main; ensuite ce monstre alla l'attendre à la porte de l'église et l'assassina de trois coups de poignard, dans les bras de sa mère. 11 fut pris; mais le roi, apprenant qu'il était prêtre, n'osa le condamner à la peine de mort, et l'envoya aux présides de Porto-Ricco. »

Nous revînmes au logis; nous trouvâmes dona Rosalia presque sans fièvre; je l'en félicilai. • Ah ! s'écria-t-elle, je n'en serai pas plus heureuse! — Vous vous trompez; vous avez devant vous un long avenir. Tout change ; la douleur s'éteint, le plaisir renaît; le ciel vous combla de trop d'agrémens, vous donna inie âme trop belle, trop .sensible, pour vous refuser le bonheur. — Hélas! où le trouver ? Aujourd'hui , je ne puis plus aimer. • Don Inigo rentra pour nous annoncer le diner.

On nous servit une alla podrida. C'est un pot-au-feu composé de mouton , de saucisses . de lard , d'une poule, et de légumes. Celte olla podrida mérite un rang distingué dans la hiérarchie des mets. Ou nous servit aussi un plat de morue à l'ail. » Voilà, me dit mon hôte, un poi,sson qui coiMe à l'Espagne trois millions de piastres par an, tribut que nous payons aux Anglais; et ce qui est bien plus singulier, c'est que nous fournissons le sel qui va saler le poisson à Terre-Neuve. •

Après le diner don Inigo m'engagea d'aller faire la sieste, et ajouta : «Je vous mènerai ce soir au refresco de la duchesse Éléonore Silva, dont le mari &sl grand d'Espagne de la première classe, et gentilhomme de la chambre de sa majesté catholique, actuelleiuent de service à Madrid ; c'est lui qui donne ù boire au roi , à genoux ; le refresco sera très brillant. — Je vous suivrai volonliers chez cette belle duchesse; quant J la méridienne, je m'en dispenserai ; la vie est trop rapide pour l'user dans le sommeil. Je'sais que l'empereur Auguste dormait l'après-djnée; mais l'aurore le trouvait souvent éveillé, et la télé encore embarrassée des vapeurs du vin.— Ici nos médecins nous ordonnent la sieste, et nous assurent qu'Hippocrate et Galien dormaient une heure ou deux après leur diner. Nous avons hérité cette coutume des Maures: j'ai contracté l'habitude de ce sommeil, et vous savez qu'elle se change en besoin. »

Le soir nous partîmes pour le refresco. Il était annoncé

depuis quinze jours. C'est le grand festin des Espagnols. Don Inigo me présenta à la duquesa ; elle était nonchalaumient couchée sur un canapé appelé estrade; aude.ssus de cette estrade était un dais et une image de la Vierge. La duchesse m'accueillit d'un sourire gracieux, et me dit : 'Senor cavallero, me alegro lU ver que su merccd esta bueno'.' A quoi je répondis ;« f't'ca ,SB excellenza iniW anos. » Et là finirent nos complimens et noire conversation.

J'examinai cette excellence des pieds jusqu'à la tète. C'était une femme de trente ans, d'une taille au-dessous de la médiocre; elle avait une physionomie vive et spirituelle, des yeux noirs pleins de feu et de volupté; son pied, qui me parut mignon , était renfermé dans un soulier de brocart d'or, dont les talons a>aieut quatre pouces de hauteur, ce qui la faisait marcher de mauvaise grâce et avec peine; on voyait alors, à travers les longues franges de sa basquiue, jusqu'au mollet de sa jambe; son cou, ses oreilles, ses bras étaient chargés de diamans; une couche épaisse de rouge enluminait sou visage et ses épaules très découvertes ; dix ou douze jupons de velours et de satin enveloppaient son corps; un long cordon de laine blanche, attaché à .sa ceinture , descendait jusqu'à terre ; il avait plusieurs nœuds, à chacun desquels brillait un boulon de pierres précieuses. Je demandai à don Inigo ce que signifiait ce cordon. • Les dames, me dit-il, le portent en l'honneur de leurs patronnes , ce sont des vœux qu'elles font ou dans leurs couches, ou dans d'autres maladies ; souvent ces vœux sont formés en faveur de l'amour ; car les Espagnols s'adressent à la Vierge et aux saints pour les prier de favoriser leurs inclinations, comme les païens invoquaient Vénus et sou fils. » Nous étions dans une grande salle destinée à ces fêles; je vis arri\er successivement quatre-i ingis personnes des deux sexes. Les hommes se plaçaient à la gauche, et les femmes à la droite; chacune d'elles, après une profonde révérence, allait embrasser la seiwra duquesa, et ensuite saluait et embrassait les autres femmes, rangées en demicercle; les embrassades terminées , elle occupait la chaise vacante après la dernière venue. Je remarqua un grand Espagnol enveloppé dans sa cape jusqu'au nez, ayant sur sa tête im vaste chapeau orné d'un large ruban d'or, assis en face de la duchesse, el fixant sur elle- des regards fréqueus et langoureux. Oa m'apprit que c'était un de ses soupirans, mais qui n'était pas encore au nombre des heureux. « Il fait, me dil-on, son purgatoire, en attendant sou admission dans le paradis. » Ce spectacle m'anmsait beaucou]), cependant j'étais fâché de me voir éloigné du cercle des femmes qui, la plupart, me paraissaient jolies. • Que faisous-nous ici, me disais-je tout bas, séparés des brebis comme lis moulons attaqués de la elavelée? ne nous reçoit-on que pour faire nombre, et pour pouvoir dire : « Nos numcri siiirws fruges consuinere nati -? Quand l'assemblée fut complète, le gouverneur des pages, en habit blanc, armé d'un grand flambeau , entra , mit un genou en terre , et dit à voix haute : • Vive le saiiil sacrement .' » et l'assemblée répondit en chœur : • A jamais. • Après lui vinrent les pages, chacun muni d'un flambeau; ils fléchirent le genou, posèrent les flambeaux sur ime table, et se retirèrent; ils revin-

' Je nie réjouis de voir que vous vou.'s portez bien. - Nous faisons uombre pour consumer les fruits de la terre.

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rent bientôt , les uns appnriant du cliorolal chaud ou à la glace, tait à l'eau ou a\c<' du lait; d'auties étaient chargés de plats de confiluies, d'azucar cnponjado , de gâteaux et de grands verres d'eau à la glace. A cette vue, la conversation qui languissait, se ranima; ou s'abreuva de chocolat ; je vis des fenunes qui eu prenaient jusqu'à six tasses. J'étais auprès d'un père franciscain, qui avait les formes athlétiques, et qui jouissait d'une brillante réputation auprès du sexe; lorsqu'il eut fait passer par son œsophage sept à huit tasses de chocolat, quantité de confitures et de biscuits, il me demanda si les dames françaises étaient aussi jolies que celles d'Espagne. A Valence, lui dis-je, j'oublie les dames françaises ; et si vous étiez en France, vous ne songeriez pas aux daines espagnoles. Il me demanda ensuite des nouvelles de Voltaire; je lui répondis qu'il jouis.sait d'une bonne santé. « On dit qu'il craint terriblement la mort; il pi'èche l'athéisme, et il a peur du diable ; il mériterait d'élre brillé à petit feu comme un certain Vanini. ~ Quel est, mon père, (e Vanini? — C'est un athée, un anabaptiste, un aniechrist , qui fut condamné au feu par les pères du concile de Constance'.» Je félicitai le révérend de sa vaste érudition. «J'ai brillé, me dit-il, sur les bancs; j'ai dans ma têle tous les miracles qui se sont opérés et qui s'opèrent tous les jours; je connais toutes les reliques de l'Espagne, les vertus de chacune; je suis prieur de l'ordre, et je disputerais à tous les prieurs du monde, à tous les évéques, l'art d'arranger une procession, et de célébrer une fête solennelle avec magnificence. » Dans ce moment on fit repasser des plats de confitures; le révérend, en ayant fait sa provision, s'enfonça dans im large fauteuil pour achever la collation tout à son aise.

A table hier, par un tri.sle hasard , J'étais assis près d'un moiui- cafard.

Ce qui m'étonna dans ce refrexco, autant que la science du franciscain , ce fut de voir les hounnes el les femmes remplir de confitures leurs poches, leurs mouchoirs, ou des cornets de papier. Don Inigo m'invita à faire de même, en in'assurant que c'étail l'usage. Je me contenterai, lui dis-je, d'en mettre dans un pelil cornet, pour l'offrir à votre aimable fille. Jadis les Grecs envoyaient à leurs amis ou à leurs maîtresses des plats du festin ; mais je ii'étaisni Grec, ni Espagnol , et l'usage ne me parut pas assez noble pour l'adopter.

En France , quatre-vingts personnes assemblées , et animées par inie excellente collalion , parleraient à peu près toutes S la fois , et produiraient un briu'l pareil à celui d'un torrent un peu éloigné; en Espagne, le silence n'est interrouqiu (|ue par des entretiens particuliers. «Savez-vous, me dit à voix basse un hidalgo qui était A mes cotés, quel est ce père de Saint-François avec qui vous causiez?— Non, mais il a l'air d'un élu, d'un enfant de la Grâce. — Il l'est aussi ; vous voyez cette jeune femme qui porte un long rosaire de corail , auquel est attachée tme croix de diamans, et qui a un reliquaire en pierreries sur la poitrine: c'est sa bien-aiuiée; et de plus, il est le confesseur du mari. — Je vois, lui dis-je, que les moines ont ici le paradis sur la terre; et les clefs de celui de l'antre monde. — C'est ce même moine qui a fait le mariage de

'La mémoire du révérend confondait Jean llus, ou Jérôme de Prague, hn'ilé au concile de Constance, en 1419, avec Vanini, coudamué au feu à Toulouse , en 1619.

la fille de don Inigo Florès. — Comment cela? — Doua Rosalia aimait un commis de la maison de son père qui , s'élanl aperçu de cette inclination, ou par d'autres motifs, chassa cet homme de chez lui. Les amans , irrités, en- Hainmés par les obstacles, s'écrivirent , se donnèrent des rendez-vous. Don Sanche passait une partie de la miit sous le balcon de sa maîtresse; il profita de la faiblesse el de l'inexpérience de celte jeune personne pour la déterminer à se réfugier daus les bras de l'église, el à l'épouser sans l'aveu de son père. Cet homme était lié avec ce franciscain , de Sarajjosse comme lui ; après avoir combiné, arrêté leur plan , ils l'exécutèrent ainsi : un soir don Inigo donnait une inerienda{m\ goi'iter ; à quelques amis; dona Rosalia descendit lurlivemeut daus une salle basse , ouvrit la porte de la maison à .son amant el au père don Raphaël ,qui, après quelques formalités d'usage, leur donna la bénédiction nuptiale; ensuite dona Rosalia rentra daus l'as.semblée, s'efforçaut de dissiumler, sous un air de sérénité, le trouble et l'agitation de sou âme. Le leudemain, deux députés du iwnent \inrent chez don liiigo , réclamer sa fille au nom de sou époux don Saiiche , don Inigo, f orl étonné, la fit appeler; elle vint pâle et tremblante ; mais rassurée , encouragée par la présence des deux franciscains, elle avoua son mariage. Don Inigo, irrité, opposa la plus vive ré.si.stance ; mais il fallut fléchir sous la toute-puissance de l'église. Les moines lui dirent, pour le consoler, que c'était la volonté de Dieu, que les mariages étaient écrits dans le ciel. — Non pas les mauvais, répondit-il. » ,1e compris alors pourquoi ce mariage avait été si malheureux. Ils le sont presque tous en Espagne; mais les maris se cousolent avec leiu'S maitresses , et les femmes avec lem-s cortejos. Quœ fueruiil vitia, mores sunt '.

Après la collalion, on annonça le bal. Le bastoncro nomma les danseurs du menuet; les bals commencent toujours par celle dause, qui s'exécute avec plus de gravité que de grâce. Les femmes dansent les yeux baissés comme les ^illageoi.ses des en\ irons de Paris. Ces graves menuets élevaient déjà les vapeui-s de l'eunui, lor.squ'une guitare, unie à deux violons, filenlendre le riant fandango. Cet air national, comme une étincelle électrique, frappa , anima tous les cu'urs ; femmes , filles , jeuites gens, vieillards, tout parut ressusciter, lotis répétaient cet air si puissant sur les oreilles et l'âme d'un Espagnol. Aus.sitôt les danseurs s'élancent dans la carrière; les uns armés de castagnettes , les autres faisant claquer leurs doigts pour eu imiter le son; les femmes surtout se .signalèrent par la molles.se , la légèreté , la tlexibilité de leurs mouvemeus et la volupté de leurs attitudes; elles marquent la mesure avec beaucoup de justes,se, en frappant le plancher de leurs talons : les deux danseurs s'agacent, se fuient , se poursuivent tour à tour; souvent la femme, par son air de langueur, par des regards pleins du feu du désir, semble annoncer sa défaite. Les amans paraissent prêts à tomber dans les bras l'un de l'autre ; mais tout à coiq) la musique cesse el l'art du danseur est de rester immobile ; quand elle recommence, le fandango renait aussi. Enfin la guilare, les violons, les coups de talons, le cliquetis des castagnettes et des doigts, les mouvemeus souples et voluptueux des danseurs, les

' Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui.

- Le bastonero est un niailre de cérémonies qui est chargé du bon ordre et d'assortir les ilauseuis sans exciter la jalousie. C'est un emploi difficile ; il fait danser deux menuets â chacun.

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cris, les applaudissemens des spectateurs, remplirent rassemblée du délire de la joie et de l'ivresse du plaisir . LeYainqueui- de Goliath sautant, dansant devant 1 arche sainte; le* douze préires Saliens de Rome dansant et s'afiitant dans leurs promenades reli;;ieuses, auraienl paru froids, inanimés devant le volupuieux fwulango. IHon cher hôte me demanda ce que j'en pensais. • Cest une danse, lui dis-je , très agréable , et digne d être exécutée à Paphos ou à Gnide , dans le temple de Venus. - Elle nous vient des Maures. Quelques-uns prétendent qu'elle nous a été apportée de la HaAane, et nos Esculapes nous l'ordonnent pour le maintien de la santé. Cest un des aphorismes de l'hygiène. Les docteurs arabes assurent que cet exercice prévient les maladies intlammatoires; les Grecs le recommandaient aussi comme utile à la santé ; mais leurs danses étaient plus brillantes que les nôtres, et moins lascives. -11 me parait que l'on vous ordonne ici le fanclau^o , comme certains docteurs prétendent que l'on ordonne la danse aux gens piques fie la tarentule. -On raconte sur le fandango une anecdole siuGuliere. On prétend que la cour de Rome, scandalisée de son indécence, résolut de le proscrire sous peine d excommunication. Un consistoire fut con^oqué pour lu. faire .son procès ; on allait prononcer sa sentence de mort, lorsqu'un cardinal dit qu'il ne fallait pas condamner un coupable sans l'entendre , et qu'il volait pour que le fandango parfit devant ses juges: la raison , l'équite avaient inspiré cet ax is. L'on manda deux danseurs espagnols des deux sexes • ils l'exéculèrent devant cette auguste assemblée: la grâce, la vivacité, la volupté de ce duo commença par dérider le front des pères ; une vive émotion, un plaisir inconnu pénètrent leurs âmes; ils battent la mesure des pieds, des mains: la salle du consistoire devient une salle de bal; chaque éminence se levé , danse en imitant les gestes, les mouvemens des danseurs: et d'après celte épreuve , le fandango obtint sa grâce et fut rétabli dans tous ses honneurs. - Ce conte est plaisant, il faut le mettre à côté de celui du concile de Trente où dansèrent, dit-on , les pères de l'église, dans un bal que leur donnait Philippe IL »

Apres le /-««(/«n^o , vinrent les ségmdiUas , t^v^K decnnlre-danseoù les acteurs sont au nombre de l.mt , et dans laquelle on figure quelques mouvemens du fandango. Mais tout à coup la contre-danse fut interrompue par un quart de conversion générale; toute l'assemblée se tourna en même temps vers la porte de la maison , et s'agenouilla dans un profond silence ; plusieurs même se prosternèrent , leurs fronts touchaient la terre. Je ne savais si c'était l'étoile de Vénus , ou la lune naissante que l'on adorait ; je fléchis cependant mes genoux comme les autres ; au bout de cinq minutes, chacun se releva et la joie et la danse recommencèrent. Surpris de cette cérémonie, j'en demandai l'explicalion à mon voisin, .nuoi! me répondit-il, n'ave7.-^ous pas entendu la sou- „ïtte qui passait dans la rue ? - Pardonnez-ino. , on sonnait donc pour vous faire mettre à genoux. -Oui, te

MJn docteur M.mti a décrit le fandango dans une lellre dont voie, «laclqucs phra.es -. ^Saliant v,r ^f^^"'^^;^^ bim, vel rlnn-s, corrora ad musicos modo,, /«/ omnia lU„di,mm ,rnlamenui versanlar. Membronau <« ea ,„<,ll,ss„ni llrxas. Cunium muMumcs, micatumesltmorum salaciitm. Omma dc-w/iic largcnlis InscK-ice, solertissimo studio expivsM simidticra."

venerabile ( le viatique ) passait dans re moment devant la maison. . Avec le temps, je me suis habitué a cet acte relifieux. .lai yn au spectacle , au bruit de la sonnette, tous' les spectateurs, tous les acteurs, .soit maures ou pa.ens , ou jouant les démons , se précipiter à genoux , et v rester jusqu'à ce que le viatique se fiM éloigné ; et dans une tragédie sanglante où trois hommes étaient étendus morts sur le théâtre, je les vis se relever subitement s'agenouiller au son de la bienheureuse clochette et refaire le mort quand le venerabile eut passe- La féle finit à une heure du matin. J'avoue que le reste de la nuit j'eus le fandango dans la tête, et surtout uiie jeune personne qui avait effacé ses compagnes par U grâce et la légèreté de sa danse.

Le lendemain, je pris le chocolat avec don \nigo cl sa fille dans im cabinet retiré , qu'il nommait sa librairie • je fus étonné d'y trouver les ouvrages de Vollaire et de Rousseau. . Vous êtes là , lui dis-je , en compagnie peu orthodoxe, et qui pourrait vous envoyer dans les geôles du saint-office.- .l'ai prévenu le danger. 11 estdeji accommodemens avec les saints inquisiteurs ; une somme d argent donnée adroitement et à propos , endort la vigilante de ces argus , ainsi ne craignez rien pour moi. — J'avoue que depuis ma réclusion à Barcelone, je tremble au nom de l'inquisition, où à la vue d'ùu domimcam , comme Jacques premier, roi d'Angleterre, tremblait a l'aspecl d'une épée nue. Je crois voir l'ombre de Torquemada ou de saint Dominique me poursuivant la torche à la mam. - Vous haïrez bieu plus cet ordre, quand vous saurez qu'ils avaient jadis à Valladolid, dans leurs cloîtres, la statue de votre célèbre Bourgoing , prieur des Jacobins , panégvriste du régicide Clément , et selon ses confrères martyr de Jésus-Christ, mais enfin cette statue a disparu' — Je désirerais savoir quels sont les cas ou les crimes sont du ressort du tribunal de l'inquisition ; car il est bon de connaître les écueils, les rescifs de la mer sur laquelle on navigue. - Ce sont les soupçons d'heresie, ce qui va très loin ; la magie , les maléfices et les eiichanteiuens ■ les injures au saint-office , ou à quelqu'un de ses membres, et les propos scandaleux ; cette juridiction s'étend sur ceux qui lisent des livres défendus, ou qui les prêtent • sur ceux qui passent une année sans seconlesser et communier; et sur ceux qui n'entendent pas la messe les jours d'obligation. - Vous m'effrayez ; car dans cette ca^erne, comme dans celle du lion , on voit bien comment on y entre, ou ue voit pas par où l'on peut en

sortir. » ... I

L'amitié, les caresses de don Inigo rafferniissaient la

santé de sa fille; mais la mélaucolie était encore sur son sage et dans son cœur. Après le déjemié, son perc

la renvoya pour me confier .ses projets et sa situation. - H y a trente ans , me dit-il , que je suis dans le commerce , qui était au£si l'état de mon père ; il ne mavait laisse que les débris d'une fortune considérable . détruite par la giu^re avec les anglais. 11 est cruel , pour des particuliers, d être sacrifiés à l'ambition et au délire des rois. Apres la niQrt de mon père, j'ai continué son commerce ; jai établi une numufaclure de soie et d'eau-de-vie ; vous savez que la

1 On donna , en France , à ces moines, le nom de JacoUuj, parce que le premier couvcut fut établi dans Pans, rue bainl-

■"'cHacobin fanatique effréné, fut pris en <590, à l'assaul des faubourgs de Parus, cl Uré à quatre chevaux.

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soie et l'ean-dp-vie sont deux des principales prodiiclions du royaume de Valence '. Pai' mon travail , el suiloul par mon économie, j'ai élevé ma fortune jusqu'à la somme de cent mille piastres; je pourrais l'accroître et devenir millionnaire : mais un million n'ajouterait rien à mon bonheur. Une jjrande fortune n'est qu'un .t;rand esclavage, a dit je ne sais quel auteur ^ ; qui ne sait pas être heureux avec une honnête et douce aisance , ne le sera jamais avec tous les trésors du Mexique et du Pérou. J'ambitionne aujourd'hui une jolie maison de campagne; mon goût diffère beaucoup de celui de lues compatriotes , presque insensibles aux charmes d'une belle nature ; et aux douceurs d'une vie paisible et solitaire : aussi généralement , en Espagne , los iitioi ( les maisons de campagne) sonl abandonnées. La situation de ma fille me confirme dans mon plan de retraite. Déplacée dans la société, le cœur llétri par l'infortune, elle n'a plus d'autre asile qu'un couvent ou la campagne. Je n'aime pas les entraves ; un couvent me priverait d'elle , el cet isolement absolu , cette retraite forcée , en aigrissant sa douleur, feraient de sa vie un supplice continuel. Je ne suis pas fâché de l'abandon de son indigne époux ; je ne le hais pas, mais je le méprise : on peut pactiser avec la haine , mais jamais avec le mépris. J'ai toujours lu son ame dans sa physionomie; je ne puis concevoir par quelle fatalité ma fille, bien élevée, pensant noblement , ayant du goi'il, de la délicatesse, a pu aimer un être si dissemblable. Mais elle n'avait pas .seize ans, et son active sensibilité a .saisi le premier objet qui a pu l'occuper ; elle est tombée dans les filets de la séduction le bandeau sur les yeux. Il règne dans ces climats une dissolution de mœurs étonnante; c'est pourtant le pays où la religion semble avoir fixé sou troue inébranlable ; mais on croit effacer par des ol)servances minutieuses, par le bavardage des prières, des chapelets, les infractions à la morale , à la religion , et les crimes même. J'ai pardonné à ma fille; je ne lui reprocherai jamais sa faute : je voudrais que le divorce fiU autorisé; mais regli.se romaine, trop rigoureuse, le défend, el ne se prèle pas assez à la faiblesse et à la fragilité des hommes. Le divorce est de toute antiquité ; la loi des Hébreux l'a toujours permis, et les prolestans, plus sages que nous, l'ont adopté. J'aurais été trop heureux si j'avais eu un gendre de votre mérite. Mais oii voit-on un climat sans nuages ? dans quelle Me , dans quel coin de la terre trouve-t-ou ce .souverain bien , cherché si longtemps par les anciens philosophes, et qu'ils découvriront lorsqu'ils auront découvert la pierre philosophale? Je passerai dans mon asile champêtre le règne de la chaleur, que tempèrent les vents de la mer. Dans ce climat, chaque saison a son caractère : l'hiver a deux mois d'existence , mais sans neige el sans frimas. On prétend qu'on n'a vu ici de la gelée et des brouillards que deux fois en cinq siècles. Moire printemps s'annonce dès le mois de février. C'est le vrai printemps chanté par les poètes. Alors les amandiers se parent de fleurs, les champs se couvrent de légumes , les orangers parfument l'air. Mars fait éclore loutes les riches,ses promises; les oiseaux pi-éparent leurs nids; tandis qu'en France, à cette même époque, vous n'ave?. encore que l'espérance des beaux jours , et

'Les caux-dc-vie de Valence vont en France, passent la Loire , el montent jusqii'.i Orléans , on on les niéle avec celles (le France ; on en importe encore eu Hollande et dans l'Aini;rique espiigQole.

'Sénèque. Il pouvait parler en connaissance de caufe.

que le printemps arrive escorté des vents du nord , de la pluie, et souvent de la gelée. Dans les é(|uinoxes, le vent d'ouest nous apporte quelques ondées; à peine avonsnous dans l'année dix-huit ;"! vingt jours de pinie. Je vais acquérir une petite maison de campagne, avec un jardin de dix arpens; c'est assez pour me contenir. Le monde ne pouvait suffire à Alexandre , et la plus petite urne contiendrait aujourd'hui sa cendre. J'espère ne pas me repentir dans ma retraite, comme jadis Charles-Quint dans celle du monastère île Saint-Just ' ; c'est par inquiétude qu'il avail désiré le repos, si fatigant pour l'activité de son âme. J'y cultiverai mon jardin , ma fille , et je m'occuperai de mon salut ; je suis liieii éloigné d'adopter cet amas dcsuperstitions qui dégradent notre nation aux yeux de l'étranger, ni ces austérités monacales, inspirées par le fanal i.sme, el non par un Dieu de bonlé et de clémence ; mais je suis soumis de cour et d'âme à la religion romaine. Si parfois le doute vient inquiéter ma raison , je l'écarté bien vite, et prie Dieu de .soutenir ma foi. Le scepticisme est un état pénible ; il fatigue l'âme, la lais.se sans consolatiim et sans appui. Pour dissiper les nuages qui troublent mon esprit, je .songe aux Augustin, aux Chrysostôine, aux saint Bernard , qui , après de ml\res réflexions et de longues études, étaient convaincus des vérités du christianisme. Le premier bienfait de la leligion est de consoler des peines présentes par l'espérance d'un bonheur à venir; le second est de nous faire envisager avec indifférence et pitié les succès des méchans et les caprices de la fortune ; le troisième bienfait est de nous attacher à la morale , à la vertu , par un lien plus serré et plus solide : j'ai renoncé pour jamais à un second mariage; je vivrai comme notre bon roi, sans femme et sans mailressc -. Je ne pourrais être amoureux d'une femme âgée , et une jeune femme ne m'aimerait pas; d'ailleurs, par un second hymen je ble^sserais les intérêts de ma fille. • J'écoulai ce discours avec étonnemenl et admiration ; don Inigo m'y développait la sagesse et la beauté de son âme. Je lui confiai â mon tour, mes engagemeiis avec don Pacheco , mon amour pour sa fille, el l'embarras où me jetait ma religion dont je leur avais fait mystère. Il convint que cet obstacle était difficile à surmonter. «Jacques l"'", roi d'Angleterre, ajouta-t-il, ayant demandé une infante d'Espagne pour son fils Charles, linfante déclara qu'elle se ferait religieuse, plutôt que d'é|iouser un héréti(|ue. Je \ous exhorte pourtant à ne pas vous décourager ; l'amour et la raison ont dénoué de plus grandes difficultés : mais je vous ai retenu assez long-temps pour vous parler de moi ; allons voir la lour de la cathédrale, le Micalet, qui tire son nom de Saint-Michael. »C^tle tour est octogone; elle a cent cinquante pieds de hauteur, el vous serez rav i de la beauté de la perspective dont on jouit à celte élévation. Nous y allâmes. La vue est superbe; mon regard embrassait toute la hiierta de Valence, arrosée par le Quadalaviar, el une infinité de canaux ; je voyais des moiilagnes verdoyantes , les Ilots azurés de la mer, les vaisseaux luttant contre les ondes, l'abufera; et swis mes pieds, une ville vaste, populeuse et pleine de mou-

' Le cardinal Je r.iandvelle disait un jour â Philippe II ; Il y a aujourd'hui un an que l'empereur, votre père , s'est démis de tous ses étals. — Il y a aus.si un an qu'il s'en rcpeni, répondit Philip|)e. Cel enfant ingrat lui payait très mal la pen sion de cent mille éeus qu'il s'était réservée.

- Ch.irles m a vécu vinRl-neuf ans sans femme et sans maîtresse.

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veniens. Je ne pouvais ine lasser d'admirer ce brillant tableau; mais je m'apeirus que don lui;io , qui avait tant vu le soleil, alteiidait la fiu de mon ravissement; je ne voulus point abuser de sa complaisance. Eu revenani , je lus l'affiche de la comédie , qui méritait quelque attention. A l'impératrice du ciel, mère du f erbe éternel , nord de toute l'Espagne, consolation , fidèle sentinelle, et rempart de tous les Espagnols , la très sainte Marie; c'est à son profit, et pour l'augnientalion de son culte , que les comédiens de cette ville joueront la comédie héroïque des Ruis maures en guerre aiec les Espagnols. «Je serais curieux, dis-je ;\ don Iniyo. d'a.ssister à cette repré.senlatiou au bénéfice de la Vierge; eu France, les comédiens ne sont ni aussi généreux , ni aussi galaus. — La Vier,;e ;mra une bien petite part de la recette, mais elle s'en conlentera. » A coté de cette affiche j'en lus plusieurs aiUres. .Jujonrd'hui il y a un prône et musique chez les franciscains. — Après demain on vendra à l'enchère un mulet, une image de la Vierge, et une naissance , une crèche). — Ce soir , à huit heures, la procession des rosaires. — On a i<olé une petite boite d'or qui contient les checeux d'une dame ; si celui qui l'a prise veut la faire rendre par son confesseur, on lui donnera la valeur de la botte. Je dis à don Inigo : «C'est sans douie un amant qui a fait cette perte. — Oui , c'est le corlejo de la feunne de notre corrégidor. Mais allons diner; ce soir je vous mènerai au théâtre.

La table de don Inigo n'était pas somptueuse ; mais les mets étaient bonsel salnbres ; le pois.son, les légumes, les oranges, les melons , les figues et la olla podrida composaient son diné. . La plupart de ces mets , me disait-il, seraient un grand luxe à Paris; mais à Valence ils sont à très bas prix. Pour deux liardsl'on a une grande assiette de figues : ce plal de légumes me revient à quatre sous ; le pni.s.snn n'est guère plus coiilenx . et , ce qui est inappréciable, c'est que l'on peut se Uvrer sans crainte à son appétit ; la pureté et l'élasticité de l'air, le vin stomachique d'Alirante, la légèreté des alimens et surtout des légmnes. facilitent la digestion ; aussi nous jouissons en général d'une santé et d'une longévité peu communes. Vous trouverez dans ce royaume quantité de vieillards de quatre-viugl.s ans qui ont encore toute la vigueur de la virilité. On en a vu pousser leur carrière jusqu'à cent vingt ans, et même juscpi'à cent quarante.

' J'ai connu à Candie une femme qui a vécu vingtquatre lustres avec l'usage de tousses sens, excepté I ouïe; mais un phénomène plus élonnaut, c'est qu'à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, ayant été obligée de faiie couper ses beaux <heveux, à cau.se d'une blessure à la tête, ils repoussèrent en très peu de temps , aussi beaux , aussi touffus qu'auparavant. On cite uue femme duue longévité plus extraordinaire , morte à l'âge de cent quarante-deux ans, et qui n'a perdu l'orne et la vue que deux jours avant .sa mort. Jusqu'à l'âge de cent onze ans, elle fai.sail, toutes les semaines, un chemin d'environ cinq lieues, son aliment favori était le lait de chèvre. Toutes ces longévités vous prouvent l'excellence de notre climat. —Je vois (ju'ici sont les Charaps-Élysés et le séjour des bienheureux. » La présence de Rosalie, son air timide et touchanl où se peignaient la douleur, le repenlii- de sa faute, la négligence même de sa parure, répandaient le charme le plus doux sur ces repas de famille. Dona Rosalia n'avait ni la taille majestueuse, ni l'éclat de

beauté de Séraphine; mais elle portail une de ces physionomies où se rétléchissaient la sensibilité, la grâce, la candeur et toute la beauté de son âme. Séraphine était Vénus ou Jtmon, cl Rosalia Psyché, ou plutôt elle ressemblai! à lelle aimable Cécile que j'avais tant aimée, et (|ue mon amitié regrettait encore aussi vivement qu'aurait pu faire l'amour heureux.

Vers le soir, après la méridienne, don Inigo me mena au spectacle; la salle n'avait qu'un amphithéâtre et un patio i parterre ) ' encombrés d'ime tourbe oisive dont la plus grande partie était eni boiniets de nuit et en manteaux , et qui, aspirant leur cigaros, remplissaient la salle de fumée et d'odeur de tabac; c'est pourtant à cette lie nationale que les acteurs cherchent à plaire. Souvent ils lui adressenl la parole en lui donnant des épilhètes flatteuses. Le sujet de la pièce qui attirait tout Valence, était une comédie héroïque, dont les acteurs sont les Maures et les Espagnols qui se font la guerre , ou , dans un dialogue vit , ils s'accablent de sarca.snies et d'injures. Les .spectateurs riaient d'un rire inextinguible et la salle relentissail de leurs applaudissemens. Il faut, dit-on, hurler avec les loups, j'ajoute qu'il faut rire avec les fous ; mais le rire m'était impossible , j'aurais plutôt hurlé. Ce qiù fatiguait mes oreilles encore plus que la déclamation des acteurs et les éclats de rire du patio , c'était la voix du soulHenr qui répèlait la pièce presque aussi haut que les comédiens. Ceux-ci, plus occupés du public que de leurs rôles, pronienaieni leurs regards sur les loges : je m'aperçus que la graciosa me souriait tendrement; je crus un moment que c'était une distinction particulière, et je lui répondais d'un aimable sourire et par des batleniens de mains ; mais mon amour-propre fut bientôt détrompé. Je vis que les regards et le sourire de cette nymphe s'adressaient encore plus souvent aux membres du patio : lorsqu'il applaudissait , l'acleur le remerciait par un profond salut. .Mais voici ce qui enivra de joie tous les spectateurs ; un roi maure entra à cheval dans le parterre , qui sonv lit , fit place ; et ce prince, du haut de sou coursier, débita une belle harang;ue à ses ennemis les acteurs espagnols i ; celte scène fit beaucoup plus d'effet sur ces bous Ibériens , que le cin(|uième acte de Rodogune, ou le quatrième de Mahomet n'en font à Paris Les pièces espagnoles sont diviséeseu trois journées ; après la première, on joue une saynète ou un intermès; c'est un véritable intermède. C'est Thalie en goguettes; ou joue dans ces pièces tous les états de la société : médecins, juges, et surtout les maris dont la jalousie, les infortunes amuseni singulièrement le parterre et échauffent la verve des auteurs comiques ; Bocace, Molière, La Konlaine jettent le .sel à pleines mains sur les accidens du mariage. L'auteur des fables nous dit :

Tout homme , en trompant un mari ; pense gagner indulgence plénière.

D'où vient donc ce plaisir malin que causent leur disgrâces? C'est que la jalousie a toujours un côté ridicule; que nous sommes enclius à l'indulgence pour les fautes de l'amour el poiu- \m sexe dont la faiblesse fait notre bonheur ; et que la plupart des hommes Aoudraient être à la place de l'amanl favorisé. La représentation fut terminée par une tonadilla et un volero. Dans la tonadilla,

' Patio signifie basse-eour ; en effet les habitués de ce parterre sont de rudes oisons.

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une aclrice seule chaule une aventure calante et souvent scandaleuse, accouipaouéc de réflexions triviales. Le volera est une danse encore plus lascive que le fandango : la femme agace et fuit son danseur, revient, feint une tendre langueur, parait se rendre et s'échappe encore.

El fugit ad salices et se cupil anlc videri.

L'amant , par ses regards , par ses gestes , exprime la vivacité de ses désirs; la musique, lanlôl lente, tantôt animée, ralentit ou réchauffe leur ardeur : le moment du bonheur parait approcher; les amans .se joignent, s'entrelacent et la toile tombe'. Le fandango, disent les Kspagnols, enflamme; le îw/rco enivre; le premier peint la joui.ssanre, el \e volero la tendresse récompensée, («pendant des ecclésiastiques, déjeunes filles assisleni à ce spectacle au])rè.s de leur mère, .l'ai vu depuis à Cordoue , jouer plusieurs pièces. L'une est saint Amaro : au IMemier acte le saint monle en paradis . y reste deux cents ans; il va à la Chine, en enfer; enfin un dépulé céleste vient l'enlever au ciel.

Nec Deus iulcrsit, nisi digiius viiulice nodus.

Dans une autre comédie, un saint enchaine le diable pousse des hurlemens horribles , ce qui 'édifie beaucoup les spectateurs. Une auUe famoya Jornada , représenle saint Antoine récitant sou con/ileor; au mea culpa, les spectateurs se mettent à genoux et se donnent de grands coups sur la poitrine. Dans un acte sacraLuental , Jésus- Christ eu perruque cairée , et le diable en bonnet à deux cornes, disputent sur la controverse, se battent à coups de poing, et finissent par danser ensemble. A la mort du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, tué à la bataille de Lutzen, les Espagnols témoignèrent une joie excessive et indécente; un auteur fit à ce sujet une tragédie qui dura pendant douze représentations : le roi y assistait tous les jours '-.

On m'a conté qu'à Madrid, un des grands plaisirs du roi el de sa cour, au spectacle , est de jeter A la télé des dames des irufs vidés et remplis d'eau de senteur. La salle est embaumée par cette aspersion.

Comme je dois , eu ma qualité de voyageur, présenter les Espagnols dans toutes leurs situations , je parlerai d'un autre spectacle auquel j'assistai le lendemain delà comédie. C'était un vendredi : don luigo étant occupé, j'allai seul au collège du Corpus Cltrlsli, pour \oir un crucifix que l'on ne découvre que ce jour de la semaine; j'y trouvai un grand concours d'hommes et de feinme.s. On chanta le miserere ; pendant ce chant mélancolique, on tira d'abord un des rideaux qui cachaient le crucifix ; il en a trois ; quelque temps après on replia le second/, et à la fin'du m/,«Tt7r, quand l'atendrissemeut était au comble, le dernier voile tomba, et le Christ fut

' Excepté le voiero cl le fandango, aucune danse n'est permise sur les théâtres d'Espagne. I.i's moines excommunieraient les balarines qu'ils rcg irilent con)nie des émissaires de Beizébul, si elles exéculaicnl d'aulics danses. Charles III défendit le volero, qui se réfugia a Cadix. On prétend qu'il a reparu sons Charles IV, dans la cai)italc.

•■' Dans d'autres pièces, on .joue la Création du monde, les clievcnx d'Absalon . le Soleil sonniis A l'hounno. Dieu bon payeur, le maître d'in'ilel de Dieu, la division aux tré^jassés, el toutes ces pièces soûl iulilulées la t'amosa conwUia.

visible. Aussitôt les pleurs, les gémissemens, les sanglots retentirent dans tonte l'églùse. Je suis persuadé que la plupart de ces dévols si lendres, si affligés, étaient la veille à la comédie, et riaient aux éclats aux scènes libidineuses de la lonadilla , de la saynète et du volero, ce qui prouve que cette nation, bien plus que les autres peuples, a besoin d'émotion , n'importe la cause.

Je revenais chez don luigo, fort occupé de cette scène religieuse, lorsqu'au commencement de la rue où je demeurais , j'entendis tousser sur un balcon ; je levai la léteetvis, à travers une jalousie, une femme qui avançait la main cl jouait de l'évenlail. Ce jeu est un langage intelligible pour les gens du pays , mais il était très obscur pour moi ; cependant je crus devoir nu signe de ])olitesse à cette belle inconnue ; je saluai de la main, suivant l'usage du pays, et je n'y pensai plus.

L'après-dinée, mon hôte et moi, nous allâmes, dans un votante ', au bourg de Burjazof , siliié sur une jolie colline, embellie par de charmantes maisons, dont chacune a son jardin. Le bourg est enlouré d'un petit bois, au milieu duquel jadis était un chêne dont les rameaux cou\ raient l'espace de lerre qu'ime paire de bœufs peut labourer dans un jour. f>es branches avaient quaraiileliiiit pouces de diamètre, chacune formait un gros arbre; ou les avait étayées par des piliers, qui donnaient à son enceinte l'air d'un doitre agreste; cependant le tronc principal n'avait que quinze pieds de tour : il a péri en IC/O. Burjazot est liés fréquenté à cau.se de la salubrité et de la fraîcheur de l'air. ISous enlrâmes d'abord dans l'église où est le tombeau de Krancoise l'Adveuant, celte fameuse comédienne , la nuiilresse de l'ermite du mont .Serrai. Pendant que don luigo disait un de profandis pour cette belle el infortunée courtisane , je lisais son épitaphe en laliu, compo.sée par un prêtre; j'ai rimé la fiu de cette inscription :

Le riche en son palais , le pauvre en sa chamnière, La pleurent tons les jours; .ladis l'idole des amours , Elle n'est aujourd'hui que cendre el que poussière.

Le souvenir de la tendre Cécile me poursuivit au pied de la tombe de celle moderne Aspasie :

L'une el l'autre ont vécu ce que vivent les roses , L'espace d'un malin.

i\lais la tendresse maternelle a tué Cécile , et l'autre n'était ni épouse , ni mère, ni peut-être amante. « L'impression de la beauté el des talens de celle comédienne , me dit don Inigo, était si prodigieuse, que tous ceux qui la \oyaieut et l'entendaient s'enivraient de plaisir et d'amour. Elle est morte eu sainte, après avoir vécu en épicurienne. »

Pour homn-er ses mânes, je fis deux fois le tour du tombeau, comme jadis Alexandre avait tourné deux fois autour de celui d'Achille -. Eidin , après avoir jeté un dernier regaril sur ce dernier asile où dormaient tant de grâces, de beautés et de talens, je dis à ses précieux restes :

Ossa iiuiela prccor lul;'i requicscite in urnà =.

' Le volante est nne voilure fort large, mais facile â verser. ■' Ce tombeau ét;iit sur une colline du |)romoiiloire de .Sygée. •" Tranqudies ossenieiis , reposez-vous dans celle urue inviolable.

Au soi'iir (Je réalise , nous moulâmes sur une belle terrasse de trois cent vinijl-qiiatre pieds carrés; elle contient trenle-sept piiils bâtis, en forme d'entonnoii', par les Maures, pour y tenir leurs grains en réserve. Ils conduisent à un ijrand macasin voûté de cent qnalre-viuyts à cent quaire- lingt-dix pieds carres; il eu revêtu de faïence : c'est encore le luacasin le plus considérable de Valence.

De celle terras.<e nous allâmes dans une petite maison, asile modeste d'un villageois. Une femme, encore jeune i accueillit don Inigo comme un père, lui baisa la main, et lui dit que .son époux était à la ville. « J'aurais voulu le voir; je vais cependant vous donner voire pension , qui échoit dans siï jours. Il m'apportera le reçu à son premier voyage à Valence. > Il lui compta cinquante piastres , et celte jeune femme les reçut les yeux remplis de larmes, en le nommant son bienfaiteur, .son père. «Adieu, ma chère Antonia, lui dit don Inigo; vous ne m'avez pas d'obligation : j'acquitte une délie sacrée. » En sortant il me dit ; ■ Voulez-vous que nous marchions un peu ? la voiture nous suivra. » Il ajouta : « Vous m'avez paru étonné de ce qui vient de se passer; vous le serez bien davantage si je révèle le secret de celte dette. J'expie une grande faute de ma jeunesse. 11 en coilte à l'amourpropre de faire de pareils a\eux; mais ils sont moins pénibles lorsque le repentir a suivi la faule. J'avais vingt ans, deux passions entraînaient mon âme, l'amour du plaisir et du jeu; mon père, homme trè* charitable, me confiait souvent les aumiines qu'il distribuait aux indigens; plusieurs fois j'avais été chargé de porter de l'argent au père d'Anlonia, bon et honnête villageois attaché depuis loug-lenips à ma famlle, et qui même lui avait rendu des servii-es. Mon père , apprenant qu'il était dangereusement malade , me remit cinquante piastres pour les lui porter. Ce uicnie jour j'allai à une partie de jeu : le vent de la fortune me fut contraire , ot mes fonds furent épuisés. Séduit par l'espérance, je hasardai le dépôt confié, l'argent du pauvre : il se fondit dans ce creuset infernal. Trop coupable, trop honteux pour m'en ouvrir à mou père , j'attendis le retour de la foLlune , ou l'échéance de ma pension , pour m'acquitte-.- envers le malheureux que la mort menaçait, mais que je croyais plus éloignée. J'en frémis encore après trente ans écoulés. Ce relard lui coilta la vie; privé d'argent, au lieu de faire venir un médecin de Valence, comme il le désirait , il eut recours au chirurgien de son village, le plus ineple et le plus opiniâlre des hommes, qui le saigna, le resaigna jusqu'à ce qu'il le vit bien mort. Lorsque la nouvelle de cet événement par\int à mon père, el qu'il apprit que l'argent n'avait pas clé remis, il me fit appeler, et me demanda si j'avais porté les cinquante piastres à Burjazot. Je rougis, et restai interdit. « Répondez, je vous prie ; d'où vient cet embarras ? — De ma faute et de mes remords. J'ai joué cet argent, el , croyant que rien ne pressait . j'attendais d'eu a\oir pour remplir vos charitables inicnlions. — Descendez dans votre conscience; cet honnue est mort faute de secours. — Ah ! grands dieux ! que je suis coupable ! Je veux réparer mon crime. — Comment? — D'abord en renonçant au jeu, U en portant demain cet argent à la fille de l'infortunée que j'ai laissé périr. ■ Jlon père me répondit froidement . " l'ercmos (nous verrons . «J'allai sur-le-champ vendre ma monire, que j'avais fait venir de Londres, et que j'aimais beaucoup , j'en portai le produit à la jeune Anto-

nia. Mon père le sut et ne m'en dit rien ; ma mère voulut la remplacer par une autre : mon père s'y opposa, ce ne fut que six mois après qu'il m'en présenta une du même prix eu me disant : « J'ai différé pour vous laisser le mérite d'une bonne action : se priver pour donner, voila le vrai bienfait. Les aumônes qui ne coiMent aucun sacrifice, comme celles des grands seigneurs, ne sont que des miettes de leur table qu'ils laissent tomber. L'aumône est ordonnée par toutes les religion. Le Coran dit que l'Être suprême attachera, à celui qui la refuse, un effroyable .serpent , qui piquera sans cesse la main avare qui repousse les pauvres. » Il ajouta ; « Les passions vous entraînent , vous mailrisent ; j'en serais vivement affecté , si je n'avais décou\ert dans le fond de votre âme de la sensibilité et des senlimens de probité et d'honneur ; ces deux barrières, j'o.se l'espérer, opposeront toujours une forte résistance à l'entrée du vice et de l'improbité. » Cette leçon ne s'est jamais effacée de mon souvenir. A la mort de ce père tendre et vertueux, j'assurai à Antonia, par un contrat, la rente annuelle de cinquante piastres. Un négociant de Cadix associa , dit-on , la Vierge à son commerce ' ; moi , j'y ai associé les ])auires pour un sixième; et lorsque je manque à quelque observance de ma religion, je me punis par une amende à leur bénéfice. — Mon cher hôte, lui dis-je , si j'étais pape , je vous ferais canoniser après votre mort . quand même vous auriez déjeuné la veille de Noël , ou mangé une aile de poulet dans le carême. "

Je me promenais souvent tout seul dans la ville avec un plaisir infini. Je voyais une foule d'hommes, de femmes, rians et animés , marchant d'un pas léger et rapide ; j'entendais le chant des ouvriers, les voix des marchands d'orgeat , d'eau el de fruits ; le son des orgues portatives, des tambourins et des triangles qui se mêlaient à ces voix. Le lieu de la scène ajoutait encore un charme nou- \ eau à cet agréable mouvement des acteurs : les toits des maisons où voltigent des pavillons de soie de diverses couleurs , les orangers, les citronniers , les lauriers-rose, les plus belles fleurs qui étalent leur pompe sur les terrasses, éclairées d'un .soleil pur et brillant, tout cet ensemble formait pour moi un spectacle nouveau et délicieux. Trop heureuse valence! ô climat fortuné! où le plaisir, la gailé, l'amour semblent animerions les individus ; où la nature , déployant ses richesses et sa fécondité , offre à nos yeux un vaste et magnifique jardin ! On Jour, au retour de celle promenade charinanle, en passant de\anl la maison de la belle inconnue qui m'avait salué de l'éventail, je jetai les yeux sur son balcon; elle y était derrière sa jalousie, le jeu de l'éventail recommença; ensuite elle étendit ses deux bras, et ses doigts me parlèrent un langage très obscur pour moi , mais très usité et Iris intelligible pour un Espagnol. J'ai vu depuis, des enfans -le fepi ;i huit ans, des deux sexes, se parler d'amour avec cet idiome symbolique. Me trouvant dans un accès de gailé el de coiileniemenl , je répondis à ma belle inconnue, qui cachait sa lêtc el ne montrait que ses bras, par des signes el de jjrandes saUila'.ions; alors elle me jeta un rosaire. «-\h! dis-je, celte beauté s'intéresse à mon salut. • Je le pris , et , curieux de la connaiire, j'entrai chez un quincaillier logé vis-à-vis de chez elle, et, après avoir acheté quelque bagatelle, je lui demandai

' On assure que ce furciii les franciscains cl noit la VierRe i

qui curent les proiluUs du Wuélice. '

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quilles élaient les personnes qui oeeupaiint la j;raiid inaistin en face de lui. • (lest un vieux geulillioiuine qui a deux filles, l'une très jolie, l'aulre passahleuieiil laide, mais fort éveillée, et voulant à toute force se donner un mari. » Je pensai alors que c'était la jolie qui me faisait ces agaceries, ne pouvant supposer qu'une fille laide osât méditer la conquête d'un olficier français, moins encore espérer d'en faire un époux ; je rentrai eliez don lnij;o, qui me dit ;«Je vous attends, venez in'aider à consoler ma fille; elle a reçu une lettre de ce misérable, qui lui dit qu'il va s'embarquer pour r.\mérique, et qu'il rexhorle à l'oublier entièrement. » Cette lettre a rouvert sa ble,ssure; elle veut mourir, se retirer dans un cou\ eut : elle vous voit avec plaisir, elle a de la confiance en vous ; allez calmer sa douleur; écartez le projet du eouveni, qui ferait son maUienr et le mien, .le moulai an.ssiléii chez Kosalie; je la trouvai cette fatale lettre et ,sou mouchoir à la main poiu' essuyer ses pleurs Dès qu'elle m'aperçul, elle s'écria ; «C'en est fait, l'ineral m'abandonne pour toujours ; et j'ai pu l'aimer, lui sacrifier tout! suis-je assez malheureuse! » Sans lui répondre, d'un air triste et pénétré, je m'assis près d'elle. Apres un court moment de silence, elle ajouta en sanglotant ;. Il part, il s'embarque pour les Indes! — Eh bien! qu'il parte; il vous reste un bon père, le meilleur des pères ; il vous reste votre jeunesse , une figure charmante, une forlune aisée : avec laut d'avantages , vous pouvez encore cueillir des fleurs dans le chanqi de la vie. — Mais je suis trahie, je n'ai plus d'époux , je ne puis plus aimer ! ■ Je compris à ces mots , qu'une jeune Espagnole ne voit de jouissances, de bonheur que dans l'amour : elle ne respire que pom- aimer. Une Française n'oublie, eu aimant, ni les douceurs de la forlune, ni le soin de sa parure , ni les triomphes de la vanité. « K'avezvous pas , lui dis-je , un pèie digne de tout votre amour? Vous soignerez sa vieillesse, l'embellirez de vos grâces, de vos caresses , de voire tendresse. — Hélas, je l'espère ; sa félicité .sera ma consolation. • Je lui parlai alors de son projet de couvent, qui a.tligeait son père. «Un couvent, lui dis-je, à moins d'un délire de dévotion , est le séjour de l'ennui, des regrets, et quelqiieiois du désespoir. » Je la désabusai , et calmai même ses angoisses , en lui présentant le tableau d'un avenir plus doux , plus fortuné.

Don Inigo me fit appeler pour me mener chez une de .ses parentes, qui le faisait prier de venir assister à sou accouchement. «Je suis bien ai.se , me dit-il, que vous voyiez cette cérémonie. » En enirant dans la chambre de dona l'epa, travaillée des douleurs de l'enfantement, je dis avec don Inigo : y/te Maria piirissiina ; Ions les assistans répondirent : sine peccado concebicla. Un moine franciscain entra immédialement après nous, portant .sons sa tunique un petit saiiil de bois qu'il posa sur mie table , et entoura de quatre cierges allumés. Il prit ensuite ime ample las,se de chocolat , dans laquelle il trempa fone biscuits et de Vaziaar csponjado; son estomac fortifié par cette collation , il se prosterna aux pieds de la statue, nu rosaire à la main , pour lui demander la piomple délivrance de la dame ; il s'interrompait souvent, eu défilant ses grains, pour lui annoncer le terme prochain de ses douleurs; mais rarcouchement était lent et laborieux. Le moine suail, s'agilait, jetait sur sou saint des regards d'indignation; enfin l'enfant vit la lumière, et assura le triomphe du moine et de sou saint. Le révérend me dit en confidence que, sans ses prières et l'intervenlion du saint , la senora Pepa aurait souffert beau-

écoup plus long-temps '. Je lui répondis que je n'avais counu jusqu'à ce jour que sainte Lueine qui présidât aux acconchemens. Ferteopc.s, i«cm(e. -Nousneconnais.sons pas , me répondit-il , cette sainte en Espagne : elle est donc Française ? — INon , elle est née en Grèce, où elle a eu des autels. C'est une sainte si puissante, qu'on lui a vu empêcher un accouchement pendant vingt-quatre heures ^. » yuand la seiiora fut délivrée, on éteignit les cierges, et l'on fit entrer les enfans de la maison, l'un âgé de cinq ans, l'autre de six, tous deux habillés en franciscains. Je demandai à Inigo si c'étaient des enfans de la balle. — Non , à leur naissance les parens ont fait vœu de leur faiie porter l'habit religieux pendant un certain nombre d'années. » Depuis, j'ai vu souvent de ces petits nioinillous polissonnant dans les rues. Ceux-ci s'emparèrent de la statue, en jouèrent , la iironienèrent, tandis que le patron du saint savourait , avalait des confitures et s'abreu\ ait d'un excellent vin. Passato il peiicolo , gabhalo il sanlo.

Lorsque nous d'iules quille l'accouchée, don Inigo nie demauda ce que je pensais du moine et de son saint. « Je les compare, lui dis-je, à une cérémonie tout aussi singulièie qui se passe à Rome. Quand im personnage distingué ou opuleut est attaqué d'une maladie dangereuse , il envoie .sa voiture aux pères récollels, et les lait prier d'apporter chez lui il bambino (c'est uu petit Jésus de bois). Deux récollels au.ssilot nionlenl dans le carrosse, mettent entre leursjambes le humbiiw paré comme un nouveau marié. Arrivés dans la chambre du malade, ils le placent a coté de sou lit, et restent dans ,sa maison, à ses frais, jusqu'au dénouement de la maladie. Ce bambino est Inuiquc palrimoiue de ces pères ; mais c'est pour eux une source intarissable de richesses , car il est toujours en course ; on se l'arrache, ou se bat à la porte du couvent pour le possédei-.

Don luigo me proposa le jour suivant une promenade à Bf.iinamet , charmant village à denii-lieue de Valence. « Nous verrons , nie dit-il , la maison de campagne que j'y veux achelei' ; elle est auprès de la délicieuse retraite du chanoine don Fedro IVIayoral que nous visiterons en passant. Ma fille viendi'a avec nous : puisque la mai.son que je désire avoir doit être son asile , il faut qu'elle lui convienne. » J'acceptai celle partie avec plaisir. A peine avionsnous fait quekpies pas dans noire voituie, que nous fi'imes arrêtés pai la rencontre du vialique. Il élait précédé dequantilé d'hommes qui portaient des cierges, de six hautbois maures nommés doiizainas , et d'un petit tambour qui s'accorde avec ces lustrnmens. Nous mimes pied à terre, et don Inigo céda la voiture au porte-dieu et à ses deux acolytes, et nous allâmes ii l'église allendre .sou retour. iMon hiite, qui Soupçonnai! mon élounement, me dit que c'était l'usage en Espagne ; que les plus grands seigneurs s'y souniellaient ; « les cocheis même, ajoula-t-il, refuseraient de marcher s'il en élait autrement : ils croient qu'il y a des indulgences allachéesà celte cérémonie. — L'Espagne, lui dis-je en souriant, est le pays des iudnl-

' A l'accouchement de IVIaric de Méclicis, femme d'Henri IV, les icli(|iies de madame sainle Marguerite étaient sur une table dans la chambre, ainsi que deux religieux de Saint-r.ermaiudes-Piés, qui priiYent Dieu sans cesse.

■^ iVI. de .Sailli Servais s'égaie ici aux dépens du moine ; il veut parltT de ce Irait de la fjbte, lorsque Juiioii emprunta la tigure de la vieille Galanlhis , servau'e d'Alcmène, pour empêcher l'accouchement d'Alcmène. ■,^ote Un l'ÉdUeur.)

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genres , on ne peut pas s'y damner : mais re n'est pas le prêt de votre carosse qui me surprend; je sais que tout homme raisonna))le doit respecter les usajjes d'un pays, sin-tout ceux qui tiennent à la religion ; mais ma plus îirande surprise est d'a\oir vu entrer le cortège du viatique dans la maison du malade : tout ce monde va-t-il aussi dans sa chambre;' —Oui, sans doute. — Je me flatte qu'ils n'y jouent pas du hautbois et du tambour? — Non, ils ces.sent en entrant; le prêtre asperge le moribond d'eau bénite, et implore pour lui la niiséiicorde divine. — Il devrait aussi l'implorer pour qu'elle lui accordât la force de résister à ce fracas. »

Au retour de la voiture, nous partimes pour Beninamet. Quelle charmante situation! Nous traversions des jardins, des vergers peuplés de jolies maisons ; nous rencontrions de jeunes et charmantes paysannes élégamment chaussées. Leurs souliers , que l'on nomme nlpargates, sont une légère .semelle de chanvre ou d'csparto goudronné; le quartier de la chausssnre n'a qu'un pouce de hauteur; mais des rubans bleus, ou couleur de rose, se croiseut, et les attachent au mollet. Les jours de fête on les orne de franges et de n(i'uds : une jolie jambe et une jolie chaussure sont des pièges pour la volupté. La maison du chanoine dou Pedro Mayoral est bâtie sur une éniinence, au milieu des bosquets d'orangers et de citronniers qui embaument l'air de leur parfum. Nous ti-ouvâmes le chanoine en bonnet blanc, une serpette à la main ; il nous accueillit avec aisance et bonté : sa physionomie calme et heureuse me prévint en sa faveur. • Voilà, dis-je, un homme qui est bien avec sa conscience. » Je croyais voir le vieillard du Galése, peint par Virgile ', ou celui de la Henriade.

Un vieillard vénérable avait , loin de la cour, Cbcrché la douce paix dans cet obscur séjour.

Le fortuné chanoine nous fit asseoir sous un berceau d'orangers, dont les fruits colorés, mêlés aux fleurs, formaient sur notre tête un dais odoriférant. • Je lui dis : Voilà les ponnnes du jardin des Hespérides.— Oui, répondit-il ; mais je ne suis point le dragon qui en défend les approches ; je vous prie , au contraire , d'en accepter. ■ Il cueillit alors les plus belles oranges, qu'il nous offrit, en commençant par la jeune Rosalie. « \'ous a^ ez , lui dis-je , de grandes obligations à Hercule qui , le premier, a trans- ))lanlé ce beau fruit dans l'ibérie, et qui sépara les montagnes qui liaient l'K.spagne et l'Afrique. — J'ignore s'il a séparé les montagnes, mais je sais positivement que ce sont les Portugais qui, les premiers, nous ont apporté de la Chine ces pommes d'or .si renommées; connue le citronnier nous vient de la Médie, et le grenadier de l'Afrique, d'autres disent de Chypre. » Je lui parlai alors du bonheur dont il devait jouir dans son petit Elysée. «Oui, grâce à la Providence, mes jours coulent en paix; j'avance dans la \\e sans regret du passé, sans ci-ainte de l'avenir. Il y a quarante ans que j'ai fait l'acquisition de re petit jardin ; je l'ai arrangé, embelli ; je puis dire comme Saloinou ; feci liorlos et poinariei , ci roiuai illos omnis generis (irborum '-. Cette tlouce occupation fait le charme de ma ^ ie : on jouit chaque jour de son ouvrage ; on chérit l'arbre que l'on a planté , comme l'enfant de ses peines, et l'objet de ses espérances. Je me réfugie

' Regimi rrquab.ll opes aniniis.

'■J'ai faillies jardins, des vergers, et j'y ai piaulé toute sorle d'arbres.»

dans cet hospice dès que j'ai rempli mes fonctions â l'éiVlise ; mais il faudra bientôt le quitter, .l'ai fait graver, sur cette petite colonne qui est à votre gauche, des vers d'Horace, qu'un Anglais m'a cités ;

^unc linquenda tellus et donuis , Neqnc harinn quas colis nrborum Te, praler invis.is cupressos, Ulla brevem dominum sequetur '.

Vous voyez tpic j'ai supprimé \e plocens iixor 'la femme chérie). J'ai épousé l'église, qui me donne de quoi vivre dans l'aisance. La pensée de la brièveté de la vie ne trouble pas mon bonheur; je n'imite pas notre roi Philippe V, qui, dans son superbe jardin de Saint-Udephonse, était agile des terreurs de la mort, .l'ai mis ma confiance dans l'Être suprême; j'ai toujours lâché de concilier une vie sage et chrétienne avec les jouissances de la nature ; je (rois qu'il faut accorder la morale, la religion, avec la fragilité de la nature humaine. A l'aspect des biens répandus sur la terre avec tant de profusion , je reconnais un Dieu bienfaisain et prodigue, et non un Dieu des vengeances. Les saints anachorètes des déserts me paraissent inimitables ; je n'aime point à voir des hommes atrabilaires se tourmenter, se déchirer, s'abreuver de larmes pour plaire à un Dieu bon et clément : c'est le calomnier, c'est en faire un tyran , que de suppo.ser qu'il jouit de nos tour" mens, de nos douleurs! Hélas! offrons-lui nos peines quand elles arrivent, et .supportons-les avec résignation, avec patience; il nous promet un avenir heureux. Ah! sans cette espérance, la vie ne serait qu'une longue mort. » Je parlai ensuite à don Pedro de la beauté de ses orangers , et de leur extrême différence avec ceux qui viennent en France dans nos serres chaudes , qui sont toujours petits et malingres. «C'est ici leur patrie; lorsqu'ils sont bien soignés, ils s'élèvent jusqu'à dix pieds de hauteur, et s'arrondissent en une circonférence de vingt pieds. Mais leur existence est rapide ; tout pa.sse vite sur la terre : vers la douzième ou quatorzième année, l'arbre commence à languir, et il meurt à l'âge de vingt à vingt-cinq ans, dernier terme de sa vieillesse ^. Chaque arbre me donne un bénéfice annuel de vingt sous. »

Après quelques autres propos . l'heureux don Pedro me conseilla d'aller voir la chartreuse de Porta-Cceti, à quatre lieues de Valence. «Elle est, me dit-il, sur le penchant d'une montagne; on y jouit d'une vue superbe : des rosiers tapissent les fenêtres des cellules : tout respire dans cette retraite le calme et le recueillement; ajoutez à cela que le terroir produit un excellent vin; enfin cette chartreuse est nommée avec raison Porta-Cali (le vestibule du cielV — Quel ciel ! lui dis-je; quelle existence que celle d'un homme qui paralyse sa vie, et la passe à contenq)ler la mon ! Laissons ces idées fantastiques aux dervis, aux faquirs des Indes, ou aux caloyers du mont Alhos ".»

' ■ Il faudra quitter celte terre , celte maison , et de tous ces arbres que tu cultives, le triste cyprès seul suivra son mailrc passager. ■

' Ce récit ne s'accorde pas avec la réputation de longévité de cet arbre. L'oranger du connétable de Bourbon existait encore au milieu du dix-buitiènic siècle. Ou voyait encore à Lisbonne, dans le dernier siècle, le premier arbre dont sont soi'lis tons les orangers qui embellissent les jardins de l'Europe.

■■■• Ce sont des moines de In religion grecque ; ils ne mangent jamais de viande ; ils oui quatre carêmes , observent plusieurs

VOYAGE EN ESPAGNE

Don Inigo no s conta que dans sa jeunesse il allait souvent à cette chartreuse pour voir un de ses parens , et nous avoua qu'il n'en revenait jamais sans sonî;er à la mort. «L'air sombre des religieux, la maigreur, la pâleur de leurs visages, le silence, qui règne dans les dortoirs, tout m'en offrait l'image; cependant la beauté du site, la majesté des arbres, éclaircissaieiit un peu les nuages qui pesaient sur mon âme : le cimetière, orné de hauts platanes, de palmiers, de rosiws, me paraissait le séjour des âmes bienheureuses. Mon parent s'y promenait souvent. «J'y vais, me disait -il, interroger mes prédécesseurs ; je leur demande s'ils regrettent la la vie , s'ils sont fâchés de l'avoir passée dans la solitude , dans la pénitence, et au pied de la croi x. .l'entends alors une voix qui me répond : • Non; pour le trajet pénible d'un moment, nous avons une éternité de bonheur et de gloire. » (Je parent, ajouta don Inigo, a mérité la couronne des «amts, et si notre famille voulait sacrifier cent mille écus^ nous le ferions inscrire dans la légende; mais nous aurions un patron dans le ciel et des créanciers sur la leiTe. •

Je marquai alors mon étonnement de voir à Valence ou dans ses environs, et dans toute l'Espagne, une telle quantité de couvens et de chartreuses avec une population si peu nombreuse. • La paresse, plus que la dévotion, me dit don Pedro, engendre cette immense famille de moines. Sous Philippe H , on comptait en Espagne cinquante-huit archevêchés, six cent quatre-vingts évêchés. Onze mille quatre cents abbayes d'hommes et de femmes, trente -un mille deux cents prêtres, deux cent mille clercs, et quatre cent mille religieux ou religieuses. — Vous avez là de quoi peupler toute l'Amérique méridionale, et dépeupler toute l'Espagne. — Je compare, malgré ina soutane et mon aumu.sse, ce vaste corps religieux à un innnense monstre marin , dont j'ai vu les cotes à Saint- Laurent del Real ; elles ont seize pieds de longueur. Voici l'histoire de ce nouveau Léviathan, aussi terrible, au.ssi voraceque celui dont Job nous a fait la description. Un vaisseau l'aperçut auprès de Gibraltar ; il déployait audessus des eaux de grandes ailes semblables à des voiles : on lui lâcha une bordée; il traversa le détroit en poussant des hurlemens affreux, et il vint expirer sur le rivage de Valence. 11 avait cent cinquante palmes de long sur cent de contour'. Un homme à cheval pouvait entrer d;ms sa gueule, et sept hommes pouvaient se placer dans l'intérieiu- de sa tète. Au reste, je ne prétends blâmer que l'excès dans les fondations monastiques. Les religieux, les prélats pratiquent des vertus, des actes de charité que ne produiraient pas l'humanité et la plus haute philosophie. Nous avons des établissemens superbes pour les insensés, les orphelins et les infirmes. Pour moi, je dois bénir la Providence, je vis de sa bonté. Mon canonicat me viiul trois mille écus annuels; notre archevêque possède trente à quarante mille ducats de revenu; cependant je ne troquerais pas ma médiocrité contre son opulence, niais je vais vous conduire à ma modeste librairie. » Il nous mena dans sa petite rotonde , placée an milieu d'un bosquet de citronniers et d'orangers. Rien de si gai

autres ji'i^ncs ; il en est qui ne mangent que deux fois en trois jours , d'autres en sept. Pendant les sept semaines de earéme ils passent la nuit à pleurer, â gémir sur leurs péchés et sur ceux des autres.

' La palme est de huit pouces trois liRnes et demie.

que ce petit bâtiment, rien de si simple que son ameublemeul. Il consistait dans un petit sofa de bois de noyer, avec son matelas et deux coussins couverts d'une étoffe de soie grise, de plus une chaise et une table de même bois; entre les tablettes des livres était une assez bonne copie d'un tableau de Raphaël , qui est à l'Escurial; il représente la Vierge, l'enfant Jésus, saint Jérôme en habit de cardinal qui leur lit la Bible, et l'ange Gabriel , qui conduit aux pieds de Marie et de son fils le jeune Tobie qui vient lui faire hommage de son poisson. « Voilà, lui dis- je, un poi*me bizarre, et une réimion miraculeuse.— Elle blesse la chronologie, mais elle n'en est que plus agréable. » La moitié des rayons de la bibliothèque étaient vacans. «J'ai très peu de livres, me dit don Majorai , mais je les lis ; je n'aime pas les sociétés nombreuses, l'esprit y est trop distrait et ne forme aucune idée suivie. D'ailleurs j'aime mieux réfléchir en me promenant, et jouir de mes propres idées, que de surcharger ma mémoire de celles des autres. Je ne cours pas api'ès la science, mais après la sage.sse et le bonheur. Je cherche surtout dans la lecture une douce occupation. Voilà à la tête de mes livres Don Quichotte qui me préserve de l'hypocondrie; ici itna Grammatica castellana, où j'apprends à parler ma langue avec pureté : cet ouvrage est il Theairo critico du père Feijoo, un de nos auteurs les plus philosophes, quoique moine.

« Voilà un Tratado de la elocucion del perfecto lenguage. 11 contient une courte histoire de la langue espagnole.

«Ce livre -ci, intitulé Coleccion de Sermones espagnoles, n'offre pas toujours des morceaux d'éloquence , et peut quelquefois donner à rire aux hérétiques.

«Cet autre, Defensa de la religion christiana , écrit pour convertir les juifs, n'a pas opéré beaucoup de conversions.

" En voici un qui sans doute a été bien plus utile : Tratado del arbol de la quina, o casaniUa (quinquina).

"Après vient, Fida de los reyes de Espanna (vie des rois d'Espagne). C'est un cours de morale pour le« rois ; des vices, des faibles.ses, de l'ambition, et quelques vertus, tels sont les élémens de leur vie.

«Suit f'ida del emperador Leopold III y de Gu»tai'O III, rey de Suecia.

« Voici des livres nationaux : El Honor espagnol, e dietionario historico de varones illustres en saniidad, dignitadcs, armas, cienciasy artes, hijos de Madrid '. L'honneur espagnol égale pour le moins celui des autres nations, et l'Espagne a produit une foule de grands honnnes qui rendront ma patrie à jamais mémorable.

« Ce livre-ci est traduit de Locke , Education de los ninnos.

« Cet autre apprend l'art d'être heureux, si cet art peut s'apprendre : Arle de ser feliz, en quatre épitres morales , écrites en prose . et deux autres épitres sur la richesse, la gloire et l'ami des hommes.

« Ces derniers volumes ont pour titre ; Biblioteca entretenida de damas [At% daines). C'est la collection de»

' L'Honneur espagnol, dictionnaire historique des hommes illustres en .sainteté, en dignités, dans les armes, les sciences et les arts , tons enfans de riispagne.

Dieilleurs coules et des raeilieures anecdotes : c'est un ouvraseqiie je lis foules les fois que ma bile fermente, ou que uia digeslion se lait laboricuseineut. ' Celte revue faite, le (liauoiue me dit :« l^e colombier est au-dessus de la bibliothèque. J'ai là des pigeons de Raza qui, par un instinct particulier, sont fort attachés à leiu' domicile ; j'en ^i vu souvent revenir iidu-seulement de dix à douze lieues, mais aiirès deux ou trois ans d'absence. ÎNous avons établi dans te pays, comuic dans l'orient, des postes de ces piycons de Raza 0» enveloppe la patte droite du piseon dressé à cet usaije, avec une lellre en forme de baude, et on lui donne la volée; il revient à son gtle avec une rapidité étonnante ; il lait sept à huit lieues en moins de cinquante Uiinutes '. Vous ue devez pas être surpris de l'iustiml ni de la vélocité de ces animaux. Un faucon, envoyé de Tenériffe au duc de Lcrme à Jladrid , y revint en seize heures ; il avait fait deux cent ciuquante lieue.s dans ce court espace de temps. Il fut pris eu arrivant, ù demi mort ; on présume qu'il s'était repose sur quelque vaisseau. »

Nous prime» confié de ce c anoine philosophe, (|ui me dit en me quillanl ; « Vous êtes jeune, vous allez courir le monde, je vous souhaite un bon vuyaije; quanti moi, comme disait Job, i« nidulo meo inoriur-. Je lui répliquai que j'espérais un jour a ivre et mourir daus mou nid comme lui, mai» que j'aurais de plus une ieuune. « Je souhaite qu'elle ait la beauté de Sara, la douceur de Rathel , et la fécondité de la méi e des Machabées ; mais si vous pouvez vous en pas.ser, ce sera encore mieux. » Je le i-emerciai de ses souhails, et nous nous séparâmes très coqtens les uns des aiUres.

Nous allâmes voir la maison que don Inigo voulait acheter. liUe réunissait dans une enceinte de dix arpens tout ce que l'homme de goCit peut désirer; nn canal d'irrijïalion la traversait, il n'y inanquail qu'un joli bâtiment. «Je n'en suis pas fâche, me dit dou Inigu : bâtir est une occupation et un amusement; beaucoup de geu.'î voiidraieu. rtconunencer quand l'édifice est achevé; de plus, je ferai b<Uir nelou mou yoi'lt, mes idées, el celles de Roialie. Après votre mariage avec doua Séraphin» j'espère que vous l'amèue; ez ici , et <|ue vous passerez quelque temps avec nous ; n'est-ce pas ton av is, Ro.salie? » A ces niols, elle soupira ; anrés un court silence, elle me questioima sur la taille, les yens et la beauté de Séraphine. Sans répondre à ces détails , je lui dis que celle des deux qu'on voyait la pieuiicre de Rosalie ou de Sérapliine, était celle qui la première se faisait aimer. — Elle .sera heureuse, moi je serai condamnée à lasoliiude et à l'indifférence. Ah! qu'on est malheureux, lor.squ'on l'est par sa faute ! »

Don Inijjo, en arrivant chez lui, apprit qu'on aiiait administrer un de ses amis mourant; il y courut et je le suivis. A peiue fûmes-nous arrivés, que le v ialitpic etitra. La chambre, en un clin d'd-il, fut encombrée d'assistaas ; leurs soupirs, leurs saU(;lots, leurs prières, le son <les fliUes, les cris, les exho.taiious du prêtre, ne manquèrent pas de hàler l'ayenie d'un moribond déjà tourmenté des affres de la mort Ouand la cérémo.'iie fut achevée, on le revêtit d'un habit religieux, après quoi ou le laissa mourir tranquillement.

Le lendemain, à l'heure de hiu diué, don Inigo envoya

' Dix à douze lieues de France.

' ,1e mounai dans mon nid.

deux plats de sa table à la famille du défunt. Tous les autres paren.i ou amis font de même, et cela pendant trois jours consécutifs : l'on suppose que l'afHiclion des païens leur fait oublier le soin de leur nourriture ; cet usage fait honneur à l'humanité de la nation espagnole.

Pendant t;ue don Inigo fit sa visite à Ici famille du mort) j'allai voir l'hôpital général, situé dans nn des plus beaux quartiers de la ville. Je fus ravi de la beauté de cet édiiiee, qui a trois corps de logis , un pour les malades, l'autre pour les enfans trouvés , le troisième pour les fous. Les malades sont très bien traités ; chacim d'eux a son aliôve; chaque maladie une salle particulière. L'n médecin visite les malades au moins trois fois par jour. On me du que l'archevêque y envoyait quotidiennement une quantité de glace pour ralraiehir la limonade.

En revenant au logis, je passai devant la maison de la belle inconnue qui m'avait gratifié d'un chapelet. Elle était encore à sou balcon , comme un astronome au haut de siui observatoire. A peine avais-je jeté les yeux sur elle, qu'un bouquet tomba à mes pieds. Je le ramassai, el remerciai, par des gestes, la beauté qui me l'envoyait; maisclle disparut aussitôt. La lige du bouquet était entourée d'un ruban vert ; je soupçonnai quelque mystère , je le déroulai, et j'y trouvai un petit billet, on je lus ces mois ; a Veuillez me donner, monsieur le Français, le pelil anneau ((ue vous poriez au doigt, je serais charmée d'avoir quelque chose qui vous ait appartenu. Si vous consentez à ce léger sacrifice, allez demain, à dix heures du malin, à l'égliiedes pères franciscains, vous trouverez, auprès du bénitier, une femme qui toussera ipiand vous approcherez d'elle , et vous dira ; yite Maria pu- ;v«i»ia,-vous pouvez lui remettre la bague, f'iia usted mucJwa anos. » L'avenlure me parut plaisante, et je fus curieux d'en voir le dénoilment. Je me rendis chez les franciscains à l'heure indiquée , je m'approchai du bénitier; j'aperçus une petite femme voiltée, sous l'enveloppe d'une grande manie à Icmgues manches qui, par-derrière, irainail jusqu'à terre '. Elle était à genou it, son rosaire à la main, dont les grains étaient gros comme des noisettes. Quand je fus près du bénitier, elle toussa, et puis me dit d'une v oix basse : « Aie Maria puriisiina. » Alors je lui remis la bague et un petit billet oi'i je disais à cette beauté sensible que j'allais quitter Valence, et que j emporterais sou chapelet comme nn reliquaire, ou un talismau , qui me porterait btmheur. La duègne me remercia d'un signe de tète et d'un vaya UitcU van tlios. En me quillanl. elle trempa .ses doigts dans le bénitier, et fil quatre ou cinq signes de croix. Je me gardai de lui offrir de l'eau bénite ; je savais qu'un nonce avait défendu aux hounnes , sous peine d'excommunication , d'en présenter aux femmes dans l'église , parce qu'ils saisissaient ce moineat pour leur glisser un billet dans la raaiu. L'amour profile de tout.

(.epeudani je songeais à quitter Valence; le temps que j'avais accordé .^ don Inigo s'était écoulé : c'est alors que je regreltai de nouveau mou cher Podagre, si traitreusement eulevé par ce mari qui ut'avait laissé sa femme eu échange. Je louai un calczino (voiture légère) à neuf francs par jour. Nous dev ions faire douze léguas dans ta journée, et partir le smiendeuiain. J'annonçai mon départ à don Inigo et à son aimable fille. Ils me témoignè-

' l,c manteau on mante .se porte à l'église ; il diffère de la manlille , qui n'est qu'un voile noir ou blanc , à volonK'.

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rent les plus vifs regrels et le plus lendre iiiK^ivi. Don luijïo m'offrit SCS service.--, sa hoiirsc, dje \io des larmes rciuier dans les beaux yeux de Rosalie Elle me jura une lecoij naissance éltruelle, me promit de prier tous les jours la Madone pour moi, et me pressa d'accepter une oroix d'or qu'elle portait depuis sa naissance. Ain.si je partais cliai'yé de croix, de reliques, de chapelets, tous dons de la beauté. ()uc la dévotion dans une femme espagnole est aimable et louchante ! elle aime sa patronne, la Vierge, Dieu et son amant, avec la même compoiulion et la même tendresse. Chez ce sexe, en Espagne, la dévotion et la \ olupté sont , dès l'adolescence , ses occupations les plus importantes. Sa conscience lutte quelquefois contre son tempérament; mais enfin la nature l'emporte. Chaque peuple, chaque individu se fait, comme l.a Mothele-Vayer, une pelile religion à son usage. Don Ini^jo me fit présent de douze livres de chocolat labriqué avec du cacao de Suconuscu '; mais un cadeau bien plus précieux, qu'il me fit présenter par sa fille, fut un exemplaire de Don Çniclioile, sorti des presses d'ibarra, édition admirable par la Lieauté du papier, la netteté des caractères, la qualité de l'encre, composée par Ibarra même, et dont lui seul a le secret ''. Je fus extrCmcmenl louché d'un don si magnifique, et surtout de la grâce qu'y mirent don Inigo et sa fille.

Nous ne nous quittâmes pas de toute la journée. Nous allâmes nous promener au port de Grao, qui csl à deuiilieue de la ville. C'est une promenade ornée de jolies maisons de campagne; la mer y forme un lac de trois lieues d'étendue ei d'une lieue de largeur : on le 'nomme VÀlbufera; les RomaiDS l'appelaient AniŒimm-Slagnum\ ç.

La veille de mon départ , don Inigo me dit au déjeuné ; « Il faut passer ce dernier jour le plus agréablement possible : nous irons voir les cinq ponts bâtis sur le Quadalaviar. — Comment cinq ponts ! on les a donc construits en attendant la rivière? — Ne vous en moquez pas: cette rivière , (|ui vous parait si faible, si paisible, a quelquefois des colères redoulables. Elercule n'en triouipherail pas aussi aisément (|ue du fleuve Achéloils. Je ne vous demande qu'une couple d'heures dans la matinée pour expédier quelques affaires : profilez de ce temps pour aller visiter la bibliolhéque de la ville, que vous ne connaissez pas encore. • Rosalie ajouta d'un son de voix louchant : « Revenez promptement : songez qu'une heure de cette journée est plus précieuse pour nous qu'un mois entier dans votre absence. ■

La bibliothèque publique est un palais archiépis( opal : elle est ouverle tous les jours pendant six heures; le local est superbe , el remporte sur celui de la bibliolhcque de Madrid. J'y trouvai peu de lecteurs. Mari ntintcs iii gurgitc vasto. Le bibliothécaire portait l'habit ecclésiastique ; un gros in-folio ouvert reposait devant lui S'ir sa table ; et deux petits chais , couchés sur ses genoux , paraissaient l'occuiicr un peu plus que l'énorme volume. Il m'accueillit avec toute la dignité et la isravité espagnoles.

' C'est un cacao de la Nouvelle-Espagne ; on en fabrii|ue le chocolat du roi.

'Les Di ot, les Bodoni , n'ont rien de supérieur à cet ouvrapîe.

' Le port de Grao n'est pa.s favorable au commerce , les gros vaisseaux n'y pcuviiil aborder ; de légères barques vont recevoir les marchandises . et des ba-ufc les traînent sur la plage.

Je lui dis : « Vous imifez le faineux cardinal de Richelieu, qui se dclassail de ses grands el pénibles Ira', aux eu jouant avec do petits chais qu'il aimait beaucouii. .Ce rapproi hement parut le flaricr. Il me demanda mon nom. Je lui répondis que j'étais un officier français , curieux d'avoir quelques noiions du dépôt confié à ses lumières. Il me fil compliment , en me traitant d'o»v.çia', delà facilité avec laquelle je parlais son idiome. Je lui demandai (jui était un vieillard h.^ve et maigre, lunettes sur le nez, les yeux forlemeni allachés sur un livre. «C'est un grand métaphysicien, un puits d'érudition. — Et trouve-l-il la vérité au fond de son puits? — Non, il est toujours à .sa poursuite. Il lit dans ce moment Leibnitz , son auteur favori ; il ne rêve que monades, haiinonie préétablie; et moins il comprend ses rêves, plus il s'y attache. — Rien n'est plus admirable que ce qu'on n'entend pas. — C'est un homme infatigable, qui ne connaît de plaisir , de bonheur que dans l'élude de .sa chère mélaphy.sique. Il se lève au point du jour, lit, écrit , exirait, compulse toute la journée; lorsqu'il est faligné, il ouvre sa fenêtre, respiie l'air, s'amu.se un quart d'heure â regarder les passans, après quoi il se rattache à sa cliarrue. X huit heures du soir il prend son chocolat, joue eusiiile d'une méchante guilare jusqu'à ce que le sommeil la lui fas.se tomber des mains. Alors il se couche, et je suis peisuadé qu'il rêve à ses problèmes métaphysiques. Il a déjà fait imprimer , à ses dépens , un épais in-folio , qui traite du siège de Pâme, des sensalions , de l'origine des perceptions , des idées innées , inlellecluelles ; il croit que nous pensons sans y songer ; Il est grand idéalis'.e : Il pré tend que les corps n'existent pas; que la malitre que nouscroyons voir n'estqu'un rêve de notre imagination. Je crains bien qu'il ne devienne fou comme votre Mallebranche, qui nous apprend que nous existons dans Dieu, et que nous voyons lout eu lui. — l\1a foi, lui dis-je, de loules ces folies j'aime mieux celle de l'in.sensé qui rêve qu'il e.U le père éternel. — L'impression de son livre a beaucoup altéré sa fortune; mais il se console en le regardant , et il jouit d'avance de son imniorlalilé. Gardons - nous de troubler son bonheur; lia le même genre de folie que les moines du mont Albos , qui croient voir la lumière du Thabor en fixant leurs yeux sur leurs nombrils. — Voulez-vous bien me dire quel est son voisin, en babil noir, et caché sous un vaste feutre rabattu sur les yeux? — C'est un ancien docteur de Salanianque, qui s'e;! adonne à l'histoire naturelle ; il étudie , depuis cpiaraule ans, les mœurs, les métamorphoses, la vie des chenilles et des papillons. Il a déjà enrichi le public d'un in-qnarlo de ses observations, de ses découvertes dans celle impoi'tante matière, et il en promet un second volume pour l'année prochaine, lia un cabinet rempli de papillons, de chenilles, d'insectes . el de ^eptiles^ — Du moins si cet honniie est inutile à la société, il n'est pas, comme on peut le dire de tant d'autres :

Huniani gencris pernicics , atque hoininum lues '.

— Pardonnez-moi , il n'e.st pas exempt de reproches ; il

1 Oiissia se dit par syncope de vostra eccelenza, lilre que l'on donne â la noblesse.

- On montre à la bibliothèque de Genève le portrait d'un savant qui est resté trois mois la jambe étendue, sans ljo;iiîei' de sa place, pour observer les actions et les mouveinciis d'une puce qui avait fixé son domicile sur cette jambe.

• « Le fléau du genre humain el la peste des hom:!;»*. •

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dissipe son patrimoine , appauvrit ses enfans , néslige leur éducation. Sa femme a voulu le flaire interdire. Mais comme il n'a que la moitié de son cerveau attaquée, l'autre moitié louserve le reste de sa raison. » Apres ces propos , ce bibliothécaire s'empressa de me montrer les richesses nationales. • Nous avons ici, me dit-il, cinquante mille volumes. Voilà dans ces rayons une foule de Grammaticas castcllanas, qui apprennent ranj;lais, l'italien, le français ou le latin ; suivent les traductions en notre langue de Séncque, Platon, Tite-Live, Salluste, faites avant la fin du quinzième siècle, époque oii la France était encore barbare.— Convenez, monsieur, qu'elle a bieu réparé le temps perdu. — Ici sont nos fameux historiens. A la tête est Mariana, prodige d'érudition: il a écrit l'histoire d'Espagne en latin , après quoi il l'a traduite en espagnol. Son style est une corbeille de fleurs. Après lui marche Garcilasso de la Vega, Péruvien. historien fidèle de la conquête du Pérou. Voici Antonio de Solis, traduit dans toutes les langues; et le marquis San Phelippo, qui a écrit la guerre de la succession. La France n'a rien à opposer à ces grands monumens'. —M. l'abbé, venez faire un voyage à Paris, nous vous mènerons à la bibliothèque du Roi.— Voici , continua-l-il , nos auteurs mystiques , ascétiques. Dans ce rayon sont les ouvrages de Tostado, évèque d'Avila ; il a écrit trente volumes in-folio sur la théologie', et il est mort à quarante ans. — Quel dommage que sa vie ait été si courte! — Nous voici aux six volumes de Calderon de la Barca , dédiés à la Vierge. » Je pris le premier volume, et j'en lus le titre : A la mère du meilleur fils , à la fille du meilleur père , et (1 la reine des anges. A la fin de l'ouvrage, l'auteur se met à ses pieds.— 11 e.st galant, lui dis-je. — Vous voyez dans ce ravon. continua l'abbé, les ouvrages sublimes de sainte Thérèse, qui disait qu'il ne devait y avoir dans le monde que deux sortes de prisons ; celles de l'inquisition pour les mécréans , et les petites-maisons pour ceux qui croient et qui pèchent =. Marie d'Agréda, qui suit , a écrit la vie de la sainte Vierge par son ordre même.— Ce doit être un ouvrage miraculeux; permettezmoi d'en lire quelques lignes. » Alors il m'en présenta un volume. Je lus le titre de deux chapitres , le premier disait : ■ Ce qui arrita à la sainte f'ierge pendant neuf mois qu'elle fut dans le sein de sa mère. • Chapitre second : > Occupations de la sainte f'ierge pendant les dix-huit premiers mois de son enfance, et les entretiens qu'elle eut alors aiec Dieu. • Pendant cette lecture, je conservai ma gravité, je n'avais pas oublié

' Ce b:l)liolhécaire avait tous les préjugés de l'orgueil. Mariana est un écrivain prolixe, crédule et partial ; Garcilasso de la Vega est ampoulé; il fut d'abord auteur dramatique, ensuite homme du monde, il il finit par recevoir la prêtrise : c'est alors qu'il composa l'Histoire du Mexique : l'emphase et l'en- Hure raraclérisenl sou style; il est extrêmement prévcuu pour FernandCortès, son héros. Voici pourtant ce que dit ]'é\êquc Las Casas, des crimes et des atrocités des Espagnols conduits par Fcrnand Cortés : ■ J'ai vu ces tiers Espagnols remplir les campagnes de fourches patihulaires auxquelles ils attachaient les Indiens treize à treize, en l'honneur des treize apùtrcs ; je 1rs ai vus donner des enfans indiens à dévorer à leurs chiens de chasse , et les nourrir avec des membres d'Indiens. •

* D'autres personnes ne lui donnent que treize volumes infolio.

' C'est elle qui a eu cotte pensée philosophique que l'on attribue à Montaigne . . que l'imagination était la Bile de la maison.»

Barcelone et los familiares. • Ces évèneniens , dis-je atl bibliothécaire, ne peuvent avoir été dictés que par la Vierge , ou par Dieu même. — Vous avez raison ; aussi Marie d'Agréda affirme à la fin de son ouvrage que ce qu'il contient lui a été révélé expres-sémenl par Jésus- Chiist en personne. Nous estimons beaucoup cette production et son style. — Je suis fâché qu'elle ne soit pas connue en France. — C« rayon contient une collection de tous les sermons sur toutes les matières. Ces quatre gros volumes renferment toute la colleclion des bulles de Benoit XIV, et une foule d'observations canonico-historicodiploinaliques. C'est un riche dépôt qui sera un jour fort utile à nos neveux. Voilà les fables du fameux Félix Maria Samaniego , qui déjà ont eu plusieurs éditions. C'est le premier de la nation qui ait publié des fables.

• Vous trouverez dans ce petit volume , avec quelques autres fables, quelques-unes de celles de Thomas Iriarte, qui n'a pas donné encore d'édition complète ' ; mais Iriarte effacera tous les fabulistes anciens et modernes, comme les rayons du soleil effacent les rayons de la lune.— Votre comparaison est noble et imposante. » J'ouvris le livre, et je tombai sur la fable intitulée: El burro flautista; l'âne joueur de flûte. L'idée m'en parut heureuse, et le style agréable et correct '.

' Il ne l'a faite qu'en 1782.

^ Dans un moment de calme et de loisir, je me suis amusé à traduire cette fable; j'ai su depuis que M. de Florian avait e«sayé la même traduction , mais il s'est borné à une légère imitation. Voici ma fable et son texte :

EL BLRRO FLAUTISTA.

Esta fabulilla, Saïga bien, 0 mal.

Me ha ocurrido ahora Por casualidad.

Cerca de unos prodos Que bai en et lugar Pasaba un borrico Por casualidad.

Una flauta en ellos Hallo , que un zugal Se dcxo olvidada Por casualidad.

Acercose à olerla El dicbo animal

Y diô un resoplido Por casualidad.

En la flauta el aire Se hiibode colar;

Y sonà la flauta Por casualidad.

Oh I dixo el borrico:

Que bien se loear!

Y dirân que es raala La mûsica asnal.

Sin reglas del arte Borriqiiilos hai Que una vez aciertaa l'or casualidad.

TBADUCTIOK.

Que cette f.ibîe plaise ou déplaise, ,1e n'en boirai, .soit dit sans fard.

M plus ni moins, tout à mon aise, C4ir je l'ai faite par hasard.

VOYAGE Ei\ ESPAGME.

Suirent maintenant les fables, les contes, les nouvelles galantes, frnit d'une brillante imaginai ion, trésors indigènes plus abondans que ceux du Pérou. Voilà les poésies de don Gonzalo Barceo, moine du treizième siècle; il n'est pas sans talent '. J'en pris alors un volume, et je lus les deux strophes suivanies :

prehière strophe.

« Au nom du Père qui lit tout , de .l^sus-Christ et de la

• Vierge et du Saint-Esprit qui est tgal à eux , je veux faire la «prose d'un saint confesseur."

DEUXIÈUE STROPHE.

« Je veux faire une prose en style paladin , le même dont on

• êe sert pour parler à la ville, car je ne suis pas assez lettré «pour parler d'autre latin; mais .je pense qu'il vaudra bien un «verre de bon vin.»

Le bibliothécaire me demanda comment je trouvais ce poète. « Je trouve qu'il sent son aniiquité. » INous parvînmes enfin aux rayons des comédies. C'est alors que mon homme triompha. "Nous voilà parvenus, dit-il d'un air radieux, aux sources où ont puisé les Anglais et les Français , souvent sans avouer leurs larcins. — Oui, quelques filets de ces sources ont coulé chez nous; mais les terres qu'elles ont fertilisées ont porté des fruits plus beaux que les vôtres. « Il leva les épaules et me répondit par ce proverbe : Cou la agena cosa cl hombrc mal se lionra ''.

Je feignis de ne pas l'entendre. « Nous possédons , me dit-il, vingt-quatre mille comédies. — Vous avez en effet de quoi en fournir à toute l'Europe. — Ce sont des mines inépui.sables. Lopès de Vega lui .seul en a fait dixhuit cents : cet écrivain, le plus fécond, le plus infatigable qui ait existé , d'après le calcul de ses ouvrages , du jour de sa naissance, jusqu'à sa mort, à l'âge de soixantetreize ans , a écrit environ cinq feuilles d'impression par jour. Il était prêtre et d'une famille noble. Calderon ,

Dans une riante prairie Qu'en fuyant arrose le Var, Un âne, élève d'Arcadie, Vint se promener par hasard.

Une tuile, pour lors muette, Était près d'un arbre à l'écart, Que Tircis , amant de Colette, Laissa la veille par hasard.

Dès que l'anmial de Silène L'entrevit de son œil hagard , Il la flaira, puis son haleine Souffla sur elle par hasard.

Le souffle heureux de ce messire.

Entrant , glissant de toute part , Aussitôt la tlùle soupire, El rend un son doux par hasard. '

Oh ! dit la bêle, je m'admire , J'en sais jouer : quel égrillard !

Qu'on vienne «lonc encor nie dire Qu'un âne est docteur par hasard.

Ainsi , sans règle , sans génie , Parfois un écrivain bavard.

Laisse échapper une saillie.

Des- traits qu'il ne doit qu'au hasard.

' Ce moine a mis en vers la vie de saint Dominique. ' Ce qui n'est point à toi ne peut t'Uonorer.

chanoine de Tolède, na produit que six à sept cents pièces de théâtre.— C'est une bagatelle. Ce qui m'élonne le plus, c'est de voir deux prêtres les premiers comiques de votre nation.— Z>e diof hablar dcl moiulo obrar ', « ce fut sa réponse ; car ce biographe aimait beaucoup les proverbes. — Après ces deux grands hommes, continual-il, nous avons Augustin Morclo ; sa verve n'a pu nous donner que Ireule-six comédies, mais toutes excellentes.

— Notre Molière n'en a pas autant. — Je le crois ; il est eu grande vénération chez vous; mais ici nous le trou\ons froid et timide. — En Espagne, vous aimez l'ail, le safran, les pimientos; en France, noire cuisine est plus douce.

— Au vesle, il n'est pas étonnant que vos écrits se ressentent , ainsi que vos fruits et vos légumes , de l'inlem ■ périeet de l'humidité de vos climats ; mais nous qui avons le bonheur de vivre sous un ciel riant, dans une atmosphère pure, imprégnée de sel et de .soufre, nous en res,scntons l'intlnence. Les Muses, nées dans les beaux climats de la Grèce, sont fioides et languissaiiles sous un ciel triste et nébuleux. Nous vous abandonnons les sciences exactes qui ne demandent qu'un esprit lent et réfléchi; laissez-nous, avec nos vins de Malagaet d'Alicanle, lesfruitsbrillansde l'imagination. ■ Pom- réponses à ses bouffées d'orgueil national, je le régalai à mon tour de ce proverbe: £1 que licite teiailos de vidro , non tire piedrai al de su vezino ^. Après quoi je le remerciai de sa complaisance, avec toute l'urbanilé fiançaise; et lui, pour n'être pas en arrière en fait de proverbes , me remercia avec celui-ci : Cortesia de boca mucho vale, y poco Costa ' ; et nous nous séparâmes , lui , très content de lui-même, et de la supériorité de sa nation sur toutes les auties ; et moi , riant de l'orgueil et de l'aniour-propre national, laiblesse de tous les peuples, et pensant à ces grandes bibliothèques , que l'on pourrait appeler le dépôt des folies humaines.

Il était près de midi , je précipitais ma marche pour me rendre piès de mes aimables hôtes , lorsqu'au détour d'une rue, six alguazils m'arrêtèrent par ordre du corrégidor '. Je demandai de quel droit et pour quel crime. • Nous l'ignorons , me dirent-ils ; mais ne craignez rien , c'est seulement une petite formalité pour vous empêcher de partir sitôt de Valence. — Est-ce le saintoffice qui veut renouveler connaissance avec moi ? — Non, nous vous menons dans les prisons de la ville. » Cette réponse me tranquillisa ; je crus échapper à un grand danger ; et supposant que c'était quelque méprise , je me laissai conduire sans murmure et sans résistance. Arrivé, claquemuré dans la prison , je demandai de l'encre et du papier pour écrire à don Inigo; mais le geôlier me répondit qu'il ne pouvait m'en donner sans ordre ; il

' « Parler de Dieu et agir en homme du monde. ■

— "Celui qui a un toit de verre ne doit pas jeter des pierres sur celui de son voisin.» On ne doit point être étonné de la fécondité di^ ces auteurs comiques : ils puisèrent leurs scènes, dans les annales, les chroniques, les romances, où l'on trouve des anecdotes historiques et des aventures intéressantes. Ils construisaient leurs drames de ses pièces, sans ordre . sans enchaînement , en un mot sans choix et sans plan. On trouve même dans leurs scènes des prières de l'église , ou prises dans leurs livres saints.

^ • Les belles paroles coûtent peu et rendent beaucoup. » ' Le corrégidor est un magistrat de police qui exerce un

pouvoir très étendu ; il est supérieur à l'alcade, qui n'c»t qug

son premier officier.

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fallut me résijjner; mais que de tristes réflexions assiégèrent mon esprit! l'oiir(|iioi ra'enfermer une seconde fois ? Est-ce ainsi que les Espafjnols accueillent les élrangers? Quels seront l'étounenieut et l'inquiélude de mes holes, lorsque après une loiijjue attente ils ne sauront ce que je suis devenu? et que pensera ma chère Séraphine de ce nouveau relard , elle qui m'attend avec la plus v ive impatience? i\lais quel est mon crime? Ai-je offensé quelque moine ? manqué de respect à la Madone ? mangé de la chair un vendredi ? N'ai-je pas salué monsieur le corrégidor? monseigneur l'archevêque? Ke me suis-je pas mis à genoux quand le venerabilc a passé dans les rues? Je faisais ces réflexions en me promenant dans un espace carré de six pas. Mon geôlier suspendit mes réflexions en me proposant à diner. Très volontiers, lui dis-je;

Car, raaigt! leurs ch.igrins , Les malheureux ne font pas absliuence.

a dit Voltaire. Il me servit un plat de tomates et un ragoût de morue , relevé de trente gousses d'ail , et pour huiliei' il mit sa lampe sur ma table, en me disant de prendre l'huile que je voudrais; je refusai son huile en l'assurant qu'elle était déleslable; il me répondit que l'on n'en servait pas de meilleure sur la table de l'aiThevéque. «M, ajoulaije, dans les lampes de sa cuisine et de son église. » Après ce inéchant repas , sans livres , sans écritoiie, je retombai dans mes réflexions. Si je suis enfermé, medisais-je, pour mes péchés, rien de plus injuste. Car il y a des millions de coquins sur la terre qui jouis.sent de leur liberté et même des douceurs de la vie. Alors je me rappelai Socrale, sa tranquillité, son courage. Mais Socrale avait soixante-dix ans, il n'élait pasamourenx; iiKii je n'ai pas encore six lustres et j'adore Séraphine; toute ia république avait les yeux sur lui , personne ne les jette sur moi.

On en vaut mieux quand ou est regardé.

La nuit heureusement amena le sommeil, que l'aurore inlerrompit. Dans une prison nu dans l'inforlune, que le ré\cil est cruel! La belle Séraphine, don Pacheco, ma famille, mon pays, don Inigo, tour à (our occupèrent ma pen.sée, et tournientèrenl mon àme. Dans cette confusion d'idées, le jour s'avau'ait, mais bien lentement. Enfin j'entends ouvrir ma porte. Le bruit, tout mouvement est agréable à l'ûme du prisonnier qui n'est soutenu que par l'espérance. Je regarde, et je vois entrer un ecclésiastique à che\eu\ blancs, qui débuta par me dire : GiiarUa uslcd caialUro; je lui répondis : f'iia iisled muclios anos. Après (pioi je lui demandai le motif de sa visile. «Je suis grand-vicaire, je viens de la part de la iC;tora dona Angèlica y Thecla y Theresa Paular, voire légitime épouse. — Mon épouse! Ma foi! si j'élais marié, j'en saurais quelque chose; je ne connais point lasenora Angelica y Thecla y Theresa Paular. — Pardonnez-moi, vous l'avez courtisée, vous lui avez écrit un billet. Regardez, n'est-ce pas là votre écriture? — Oui, je l'a- >oue. — Un gentilhomme français ne saurait mentir. — Mais ce billet insignifiaut n'est dû qu'à ma politesse. Une demoiselle très inconnue m'a écrit, j'ai regardé son billet connue une plaisaïucrie. et par hoiuiélelé je lui ai réoondu. — Et ne lui avez-vous pas donné un anneau , ce jïa,;e du sarrenient de mariage? —J'en conviens. — El dans quel dessem ? — Parce qu'elle me l'a demandé. C'est donc la ;iei:o;a Angcli'-a Paula:- qui vo'.i3 envoie ici ,

qui veut m'épouser, cl qui probablement m'a fait incarcérer?— Oui; vous lui avez annoncé votre départ prochain, elle vous aime, et après les relations intimes que vous avez eues ensemble, elle a cru, pour son honneur et pour le viilre, devoir recourir à l'église et à la justice pour arrêter voire fuile, et pouvoir user de rigueur a\ec un honune qui l'abandonne après avoir affecté pour la séduire des sentimens de tendresse qu'elle a daigné recevoir. Mais elle est bonne, indulgente, elle consent à lous pardonner, et à vous donner sa main, si votre repentir expie voire faute. — Monsieur, votre discours m'étonne, mais ne me touche pas. Lasenora Paular, fiU-elle aussi belle qu'Angélique, aussi chaste que sainte Thècle, aussi tendre que .sainte Thérèse, ne sera jamais ma femme : vous pouvez l'en as.surer. » Alors ce grand - vicaire commença une espèce de sermon, dans lequel il disait, en lei'ines ampoulés, qu'en Espagne la sévérité des UKcnrs, l'esprit de la religion défendait, condamnait les intrigues d'amour avec une jeune fille de sang noble , sans avoir des vues honnêtes et légitimes. «Je n'avais ni bonne ni mauvaise intention pour mademoiselle ,\ngélique; j'ignorais , si elle élail fille, mariée ou veuv'e, laide ou jolie, noble ou non; je n'ai jamais vu son visage, je ne connais que ses bras et ses mains qu' me paraissent fort agiles, et jamais je ne lui ai rien promis. — "Vous avez donné une bague , écrit un billet ; suivant nos lois et l'esprit de l'église, ces actes équivalent à une promesse de mariage : une fille bien née n'accepte ce» gages de tendresse (ju'avec des intentions pures et une noble confiance en celui qui les donne. — Je ne soupçonnais pas la sévérité des filles espagnoles; en tous ras, elles .se dédonmiageut amplement lorsqu'elles sont sous les drapeaux de l'hymen. — Mon élat me défend d'entrer dans ces discussions: mon devoir esl de retirer les âmes du péché, non de les calomnier. Refu.vez-vous obstinémenl la main de mademoiselle Angélique Paular? — Oui, monsieur, par le Père éternel , par lous les saints, je ne l'épou.'eiai jamais. — Songez que son père est très bon gentilhomme — Tant mieux pour lui, et je l'en félicite. — iS'ons verrons demain si vous serez aussi inflexible; vous paraitiez devant le corj'égidor et devant la senora Angelica. J'ose espérer que l'aspect de ce magistrat, ses remontrauces , et la soumission , la tendi esse de la senora vous feront écouter la voix delà religion, de l'amour et de l'houneur. — Monsieur l'abbé, pour de l'amour, n'y comptez pas; ce sentiment est très involontaire ; quant à la religion, sa base doit être la justice. Pour mon honneur, je ne le déjjradcrai pas en me laissant intimider; je braverai des lois qui troublent l'harmonie de la société et dé.shonorent la religion même. » Ici finit notre entretien. Je le priai de faire avertir don Inigo Florès de ma réclusion ; il me le promil. Mais don Inigo ne put obtenir la permission de me voir qu'après mon entrevue avec la seno[a .\n;jélica devant le corrég'idor. Don Inigo m'en iusiiui.sil par un billet ouvert , qu'il m'envoya avec mon d;né. L'en\oi du diué déplut beaucoup au g/eolier, qui ne pouvait plus se défaire de sa morne, de son ail, de son huile, et qui élail au.ssi passionné pour mon argent que mademoiselle Agclique pour ma rcrscnne. J'aurais désiré des livres; uiais dou Inigo avait plus songé à la nourriture du corps qu'j celle de l'àine. Il lallut me vouer à sainte paticiicc, palronnc des malheureux. Je me rappelai que Voltaire avait fait à la Bastille le secoud chaut de la Henriadc. • Allons, me dis-je, montons Pégase; il n'aura pas

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sous moi l'allure qu'il a sous ce î;rand poi'le; mais Horace a dit que les mauvais pnt'tessoni les plus heureux. Ridcntur mala qui componnnt cnnnina , veriim gaudcnt scribentcs, et xe vciicrnnlnr ' . Won imagination me transporla sur le Parnasse, comme jadis sainle Thérèse avait été Iransporlée dans le ciel. J'allai boire à la source d'Hippocrene , et en décrivant ma prison , j'oubliai que j'y étais renfermé.

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