A MA PRISON
Asile léhébreux , .séjour où re.spérnnee Est le seul bien qui reste à l'i'lre itiforUiné,
Où trop souvent la débile iniiocerue Gémit auprùs du crime, à la mortcondymné, Où le mortel proscrit , couché sur la poussière, Ne voit autour de lui qu'une pâle lumière , Le calme des tombeaux , des fanlûmis erraus , Ilélas! il ne voit plus Su femme, .ses eUfanS, Se» enfans adorés , son épouse si chère. Ni l'ami qu'il aimait dès ses plus jeunes ans! Sous le fardeau du jour, qui lentement se tratuc , il sent a chaque instant ap|)esantir sa chaîne ; Il accuse le temps , son inuuubilité; Il rappelle ses jours, dont l'étoile est éteinte, Où , près de sa fannllc et sans soins et sans crainte , Heureux , il respirait l'air de la liberté !
Ah ! que je voudrais bien , |x»nrle bonheur du ntonde,
Qu'on enfermât pendaiM cinq i six mois. Sous les triples verrous d'une voùle profonde. Avant de les nommer, les juges et les rois.
Enfin brilla le jour où je devais comparaître devant le corrégidor et la belle Angélique. Onatre alguazils m'estortèieut chez cet angu.ste magistrat. Il me reçut avec la même gravité que Krutus avait reçu jadis les aml)a.ssadeurs de Tarquin. « Monsieur l'orficier français , me dit-il, nous avons en Espajjne des principes plus sévères et d'autres mœurs qu'en France, où l'im se fait un jeu de la galanterie et de l'honneur des femmes. — Monsieur le corrégidor, en France ou a moins d'hypocrisie, autant de lespect pour les fennnes et plus d'égards pour les étrangers, » Dans ce moment entra le grand- vicaire avec l'Angélique qui m'avait choisi pour .son Médor. Elle était accompagnée de la matrone que j'avais vue à l'église. « Monsieur, me dit le corrégidor , voici la victime de votre inconstance. » Je la regarde; juste ciel I je crois \oir une caricature de comédie. «Par saint Pierre et saint Paul, dis-Je tout bas, que cette Angélique ferait bien d'emprunter l'anneau de la reine du Calai pcmr se rendre invisible! «Pour piemier agrémeiu, elle boitait, et sa stature était de quatre pieds et demi, son teint bourgeonné, ses petits yeux, pleins d'un l'eu voluptueux, révélaient le secret de son tempérament. Une riche parure relevait ses charmes; sur sa tête brillait une rédizilla couleur de rose , ornée de rubans bleus enlacés les uns dans les antres; une mantille, d'une mousseline très claire, enveloppait sa tète et ses épaules, et une basqtiine noire me dérobait ses formes de la ceinture en bas-. Autour d'un bras sec et noir était uu chapelet de corail en forme de bracelet, d'où pendaient une croix et deux médailles; ma bague, don fatal aussi bn'ilaut que la robe du centaure
' " On se mcqiie d'un niéch.int poète e( de ses vers ; mais lui se réjouit , .s'applaudit et s':ki[niie. •
- La hasqitiiw est un jnpnn de soie noire que les femmes d'un certain cing prennent eu sortant de chez elles , et quittent en y rcctriinl.
Nessus, figurait à son doigt avec plu.sisurs autres, ba;;ues. Elle m'honora, en me saluant, d'un regard des plus dou'; ; je lui répondis par une révérence très froide. Le grand-vicaiiT s'approcha de moi et me dit :«Voih1 celle que vous aimez, que vous devez reconnaître pour votre épouse, après les témoigna.ges que \ous avez donnés de votre amour, et qu'elle a daigné agréer.
A ce discours que l'on n'attendait pas,
Robert glacé , Kiissa louiber ses bras : ;
l'uis fixement regardant la figure.
Dans son horreur il recula trois pas.
Je fus plus brave que Robert : je restai immobile et miiel. Enfin la parole me revint. Je répondis que je n'avais pas l'honneur de connaître mademoiselle, et que jamais je n'avais songé à l'aimer ni ;\ l'éponser. . Pardonnez-moi, vous la connaissez, répliqua le vicaire; vous l'avez vue au refrcsco de la duchesse de Silva ; depiiis, vous avez passé souvent sous son balcon, vous lui avez fait des signes, vous avez reçu d'elle un chapelet et des fleurs, vous lui avez écrit un billet el donné un anneau. » Je me rappelai , S ce discours . qu'eu ef et j'avais vu celte figure dansant le fandango avec des alliiildes et des mouveniens 1res voluptueux, qui ravissaient les spectateurs, auxquels moi-même j'avais applaudi. Je compris qile c'était ù cette époque que doua Angelica avait résolu de me prendre dans ses filets. Je répond! ; au vicaiie que je me rappelais avoir vu danser mademoiselle avec lieaucoup de légèreté et d'expression , .sans que moi; ci»ur en fût touché." El pourquoi passiez-vous si souvent dans sa rue? .s'écria le corrégidor. — Parce que c'était mon chemin, et que l'on n'épouse pas toutes les demoiselles des rues où l'on passe. — Vous persistez dans ce refus injurieux?
— Oui; je me ferais plutôt capucin, ermite ou chantre d'Italie, que de consentir à ce mariage.— Eh bien, monsieur, vous resterez en prison jusqu'à ce que vous ayez fait des réflexions plus sages, ou que la senora dona Angelica, indignée de votre inconstance, se soit désistée de ses poursuites.» Après ces mots, il fit signe au grandvicaire de sortir, et d'emmener la belle Angélique, qui, en s'éloignant, me jeta un regard des plus tend(-es et des plus langoureux.
Heîté seul avec le corrégidor : «De quel droit, lui disje, traitez-vous ainsi un gentilhomme français, capitaine au service de son roi : et par quelle injustice voulez-vous le forcer à un mariage aussi inconvenant que ridicule?
— Monsieur le capitaine, ignorez-vous que tcml voysgeur ou étranger est soumis aux lois du pays (|u'il habile ' Ctom« ell fit pendre à Londres le frère d'un ambassadeur de Portugal qui avait osé les violer. — Je .«ais, monsieur, tout comme vous, le respect que l'on doit aut lois et aux usages d'un pays; mais qttaUd les lois sorit absurdes , injustes , qu'elles enveloppent les honnêtes gens dans des pié;;es , je ne les reconnais pas. — Une plus lori-gue discussion .serait inutile; je dois faire mon devoir, et non vous rendre compte de mes actions. Vous allez relourner dans votre prison : c'est à vous, si ce séjour vous déplait, à vous en faire ouvrir les portes. — Je cède Ji la foice ; mais mon gouvernement sera instruit du singulier accueil que l'on lait ici à un officier finançais. ■ Le corrégidor me tourna le dos, et je fus ramené ;> mon gite.
Je n'étais ni assez piiilosophe ni assez pieux pour supporter un pareiUraitement sans dépit et avec patience; mais j'avais assez d? fermeté d';1me pour braver les firé-»
VOYAGE EiN ESPAGNE.
très, les corrégidors el tous les alguazils de l'Espagne, plulot que d'épouser ui)e iufanle aussi laide que folle, et qui , emportée par sou lenipérameul , voulait un mari quel qu'il fût. Je gémissais, je m'agitais sous le poids de ces réflexions , lorsque don Inigo parut. Je crus voir l'ange de la paix; je cours, je nie jette dans ses bras, je l'embrasse. Après ces douces étreintes, il me dit : » Comment, vous vous laissez prendre au manège d'une jeune coquette?— Et qui pouvait deviner ses ruses infernales; une jeune fille bien née tendre ses filets du liaut d'un balcon pour prendre un mari ! yuelles moeurs ! quel abus de la religion! quel pays e,st le vôtre! Pour avoir dit à Barcelonne que la Vierge n'avait pas besoin de luminaire, et pouvait se coucher de bonne heure, on me jetle dans les prisons du saint-office; à Valence, on m'enferme encore pour me forcer d'épouser une Angélique laide comme un singe, parce que j'ai passé sous son balcon, et que je lui ai donné, par galanterie, une bague qu'elle me demandait. Je ne suis plus étonné qu'avec de pareils usages et de telles lois, l'Espagne joue un si petit rôle en Europe. Il ne me reste plus , pour compléter mes infortunes , qu'à être frappé d'excommunication. — Cela viendra peut-éire. — Mais expliquez- moi, de grâce, cette mauière bizarre de prendre un mari à la ligne du haut de sa fenêtre, comme on prend un brochet ou une carpe dans une rivière.— Cette sorte de mariage s'appelle iac«r per el vkario (retirer par le vicaire). Une fille qui a douze ans accomplis peut réclamer pour son époux un adolescent qui a passé sa quatorzième année , si ce jeune homme lui a donné un bijou , une bague , ou écrit un billet dans lequel le mot d'amour ne serait pas même prononcé. La jeune fille , munie de cet anneau ou de cet écrit , présente sa requête au grand-vicaire , et demande un tel pour son époux. Si l'ecclésiastique prononce qu'il y a lieu au mariage, on arrête le jeune homme, on le conduit en prison, d'où il ne sort qu'après s'être engagé dans les liens du sacrement. C'est ainsi que s'est conduite dona Augelica Paular, qui est devenue amoureuse de vous au bal de la duchesse Silva. — Dites amoureuse des plaisirs de l'hymen ; cette infante ne veut être ni vierge ni martyre '. Comme on abuse de tout dans votre pays ! Les lois protègent les moines, leur cupidité, leur ambition; les moines, à l'omlire des lois, trompent, emmusellent le peuple, et pour mieux l'enchaîner, chargent la religion de faux miracles , d'observances ridicules et rites superstitieux : des messes, des rosaires, desjei^nes, des dons à l'église, tiennent lieu de mœurs, de vertus, et effacent tous les crimes. — Il y a quelque vérité dans votre diatribe , mais convenez d'un peu de légèreté française dans votre conduite : pourquoi faire le galant avec des inconnues , des filles à marier? Adressez-vous aux femmes : elles ne respirent qu'amour et volupté; vous ne courez aucun risque avec elles, sinon d'être poignardé si vous êtes infidèle ; mais les filles sont sacrées : on ne peut y loucher que sous peine de mariage. Ce n'est pas qu'elles soient plus sages, car j'ai vu des filles de onze à douze ans sur le point d'être mères. — N'avez-vous pas assez de crédit pour me tirer d'ici ? — Hélas ! non , j'ai déjà fait quelques démarches :
' Un mariage inégal de don Louis, lils de Charles III, a amené une révolution ot délriiit ces unions illicites faites malgré les parcns el le bon ordic de la société. Un édil de Charlet III défond tout mariage entre des personnes de rang.1 et d« qualités inégale».
elles ont été infructueuses; et l'on ma conseill de ne pas me mêler d'une affaire qui regardait l'église On dit la colère des rois terribles ; les foudres de l'inquisilion sont encore plus redoutables. Mais voici un moyen que je crois siV- pour ravoir votre liberté. Écrivez à Madrid , à monsieur le comte d'Ossun, votre ambassadeur; peignez-lui exactement votre situation, l'injustice criante que vous éprouvez ; je me charge de la présentation de \ otre lettre, et de la faire appuyer. » J'embrassai avidement cette espérance, don Inigo retourna chez lui pour m'envoyer du papier, de l'encre, des livres, et il me promit de revenir me voir chaque fois qu'il en aurait la permission ; il ajouta que Rosalie, très affligée , avait fait une neuvaine à la sainte Vierge pour obtenir ma délivrance.
Patience, patience, s'écriait Pauurge en méditant sa vengeance; mais moi, je ne voulais me venger de personne; je n'aspirais qu'à briser mes fers.
L'aprèsdinée le geôlier m'apporta une lettre ; je l'ouvris avec empressement : mais quelle fut ma surprise , quand je vis au bas le nom d'Angélique Paular! Dans un premier accès décolère, je faillis à la déchirer; ensuite, par réflexion et peut-être par curiosité, je me déterminai à la lire ; voici son style.
• Senor, inio cavallero don Louis , je vous ai vu au
• refresco de la duqucsa dona Eleonora, où votre pliysio- " iioinie, votre air noble et spirituel me frappèrent. Vous
■ ayez applaudi lorsque j'ai dansé le fandango ; depuis «je n'ai songé qu'à vous, la nuit et le jour. Vous avez «passé sous mon balcon, où je restais des heures entières « pour vous voir un moment ; j'ai prié saint iNicolas , le « patron des jeunes filles, de m'étre propice, et de me faire
• aimer de vous ' ; je vous ai jeté un chapelet , des fleurs, «que vous avez acceptés; je vous ai écrit un billet, vous « m'avez répondu ; je vous ai demandé un anneau , gage
• sacré du mariage, et vous me l'avez donné; ingrat! «pourquoi me trompiez-vous si vous ne m'aimez pas? « Vous êtes gentilhomme , militaire et chrétien ; vous de- « vez aimer Dieu et l'honneur. Je suis aussi noble que
• vous, et aussi bonne chrétienne. Per el dolcissimo
■ nombre de Jésus ', consentez à me donner votre main , «j'oublierai tous vos torts, et vous serez, après Dieu et la
• Vierge , ce que j'aimerai le plus au monde. Pido à Dios iguarde su vida muchos anos '.
« Anceuca ï Thecia y Thekesa Paular.»
Je lui répondis sur-le-champ :
"Mademoiselle,
«Je prie la sainte Vierge de vous guérir de votre « amour ; elle vous doit cette giiérison , puisque vous êtes
• fidèle à son culte. Il est vrai que j'ai applaudi à la légè-
• reté de votre danse , que j'ai ramassé votre chaijelet , et
'Saint-Nicolas est révéré ù Valence comme le patron des jeunes filles A marier cl des jeunes femmes enceintes. Sa fêle est célébrée par toutes les jeunes filles qui désirent cesser de l'élic ; elles lui offrent des corbeilles de fleurs, des gâteaux et des fruits ; Un font mille promesses et des vœux sans nombre. Il est vrai que ce grand saint , archevêque de Myra, mérite les hommages cl la reconnaissance des vierges à marier. Un jour il ressuscita l'amant d'une jeune beaulé : dans une autre occasion, il donna en songe une dot aux tilles d'un pauvre gentilhomme.
^ . Par le très doux nom de .lésus. »
'•Je prie Dieu de conserver votre vie pendant de longues années. »
VOYAGE EN ESPAGNE
«que je vous ai donné un anneau; mais reconnaissez à ces «procédés la galanlerie et la polilesse françaises , et non « le zèle et les désirs d'ini amant. Je ne le suis , ni ne veux «l'être; croyez qu'il faudrait un miracle de la Mtulone «ou de votre saint (Nicolas pour changer mon coeur, et « me décider à \ous épouser. Renoncez, je vous prie , à ce «projet; si vous m'aimez, comme vous le dites, faites- « moi rendre ma liberté. Alors je prierai la Vierge de je- I ter un regard de bonté sur vous , de vous donner un «mari digne de vos charmes, et qui sentira, mieux que « moi , le prix de vos bontés , de votre tendresse. Piilo à « Dios guarde su vida muchos aiios. »
« Louis de Saiint-Gervais , capitaine au service de France. »
J'écrivis aussi une lettre fort détaillée et fort paihélique à M. le comte d'Ossun, notre ambassadeur à Madrid.
Parmi les livres que m'avait envoyés don Inigo , je trouvai un exemplaire de Fray GerondiOj, ouvrage plein de xel et de philosophie, d'un jésuite nommé le père Isla. C'est une satire très enjouée, très ingénieuse, contre les mauvais prédicateurs. Selon lui , l'un de ces prêcheurs , connne les nonnne Montaigne, fait dire à Dieu ; ■ Les vices , les crimes des chrétiens ne sont que des bagatelles, des fautes légères; les hérétiques, les juifs, les mahométans, voilà mes vrais ennemis , ceux que j'abhorre , parce qu'ils m'attaquent dans ma réputation , dans mon honneur et dans ma gloire. » Un autre sermoneur , voulant prouver à son auditoire comme quoi Dieuioyait tout sans être vu, s'enfonça dans le fond de sa chaire, et de là cria à ses auditeurs; «Me voyez-vous? —Non, répondirent plusieurs voix. — Eh bien, moi, je vous vois tous (il regardait alors par un petit trou pratiqué ^dans la chaire) ; c'est ainsi que Dieu vous aperçoit sans être vu de vous. • Il faut convenir que ce sermon est digne d'être prêché devant les Caffres ou les Holtentots; voici des extraits de deux serraous, toiM aussi bizarres, du fameux Vincent Terrier, le patron de Valence. Ces discours, sermoiies sancti , sont mêlés de fragmens de latin. La Fontaine a trouvé le calendrier des vieillards dans son panégyrique de saint Jean-Baptiste.
«Vous savez, mes frères, dit saint Vincent, l'histoire de cette dévote qui, tomes les fois que son mari lui adressait une requête amoureuse, trouvait toujours queUiue excuse pour le refu.ser. Si c'était le dimanche : Quoi ! disaitelle, songer a cette drôlerie le jour de la résurrection de notre Seigneur ! Si c'était le lundi : Ah ! monsieur, penser aux vivans le jour oii vous devez prier pour les morts ! Le mardi, c'était la fête des anges ; le mercredi , c'est aujourd'hui que Jésus-Christ a été vendu; le jeudi, c'est le jour que notre Seigneur est monté au ciel; le vendredi, notre Sauveur est mort pour nous sur la croix ; \i samedi était un jour consacré à la Vierge. Ce pauvre mari , voyant qu'elle avait toujours quelque excuse en main, appela sa servante , et lui dit : • Marie , vous viendrez ce soir passer la nuit avec moi. — Volontiers, monsieur.» La femme voulut alors prendre sa place auprès de son époux. Non pas, .s'il vous plait, madame; nous sommes, nous, de pauvres pécheurs , vous aurez la bonté de prier Dieu pour nous. Il ne voulut plus entendre parler d'elle, et continua de se damner avec sa servante. »
Voici un autre sermon sur la parure des femmes.
« N'est-ce pas faire l'œuvre du démon que de vouloir changer, comme font les femmes , en se peignant le visage, ce que Dieu a créé? Sentez- vous, mesdames, quel
affront c'est pour Dieu?corrigeriez-vous le tableau d'un habile peintre ? Dieu n'a pas besoin qu'on lui montre à peindre, il en sait bien autant que vous. Il vous a donné un sein rond et volumineux , et vous voulez vous faire une petite gorge; il vous a donné de petits yeux , et vous en voulez de grands; vous êtes nées avec des cheveux noirs, et vous les changez en crins roux , comme la queue d'un b(Euf. Aussi qu'arrive-t-il ? quand vous pilez Dieu, il détourne la tête , et prend vos figures pour des têtes de diables ; et si vous lui disiez : « Seigneur , je suis votre créature ; il vous répondrait : vous mentez , je ne vous connais pas. • 11 recommande ensuite aux dames de porter du linge blanc, ne vir senliat malum odorem. 11 appelle les moines grossos porcos. La lecture de cet ouvrage adoucit l'ennui de ma captivité. Cicéron, en parlant des livres , a dit : adiersis solatiwn et pcrfugium prcebent '.
Je reçus une lettre de don Pacbeco qui me parlait du désir que lui et Séraphine avaient de me revoir; ils accusaieiU la longueur de mon voyage. » Je trouve, me di.sait-il , ma fille triste et préoccupée; sans doute votre retard en est la cause. Hâtez-vous donc , mon cher capitaine ; plus de délais, plus d'excuses : le véritable amant franchit les montagnes, traverse les rivières à la nage, combat, terrasse les géaiis et les monstres pour jouir de la pré.sence de .sa bien-almée. Arrivez donc bien vite, nous vous recevrons au bruit des tambours et des castagnettes. Séraphine, à votre arrivée, parera et senor San Joseph d'un habit magnifique, de belles dentelles, l'entourera de fleurs et de lumières pour le remercier de votre heureux retour -. Dios guarde a usted.
«Don Pacheco y Nunks Lasso.»
Celle lettre aigrit ma douleur, Irrila mon impatience. • Quoi! disals-je, la belle Séraphine languit, souffre de mon retard, occasioné par le fol amour d'une laide créature qui me retient en prison , qui veut m'épouser malgré moi, m'enlever à celle que j'adore! Non, belle Séraphine, je vivrai et mourrai fidèle! » Ce qui augmentait mes crainles et mon inquiétude, c'était le motif de ma détention. Séraphine rroira-t-elle à mon innocence? La jalousie est incrédule. Un jaloux est connue un voyageur qui se trouve la nuit dans une iorét ; son Imagination change en spectres , en faïUomes , tous les objets qui frappent ses yeux. Au milieu de cette agitation, je crois pourtant qu'un récit sincère me justiefieralt mieux que tous les subterfuges du mensonge. La verdad , dit un proverbe espagnol, came olio siemprc anda en sa-'. Je répondis à don Pacheco, en lui racontant naïvement mon malheur et sa cause, et l'assurant que je braverais plutôt les foudres de l'inqulsillon , les tortures, la mort , que de consentir à épouser la senora Angelica.
Heureusement un bel esprit espagnol vint partager et adoucir ma captivité; il s'appelait don Manuel Castillo. 11 se disait de la famille de don Joseph Castillo, peintre,
' « Les livres sont le refuge et la consolalion des malheureux. »
2 Les Espagnols ont dans leur maison une petite chapelle oii brûle .sans cesse une lampe en l'honneur de la Vierge ou du saiut qu'ils ont adopté. Saint Joseph est un de ceux qui ont le plus do pratiques. Ou le pare, on le poudre dans lesêvénenicns heureux, mais on le dépouille , on le maltraite , quand le succès nu répond pas à leurs vœux. Les nègres en usent de même avec leurs fétiches.
° • La vérité , comme l'huile , s'élève toujours au-dessus. »
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qui a laissé un nom en Espagne. Le besoin, la solitude nous lièrent bieulôi : il me conta la cause de son emprisonnement. Un grand d'Espagne, le duc de Figueroas. l'avait surpris tète 5 tète avec sa maîtresse, et l'avait insulté vivement. Don .Alanuel s'était vengé en poSte, par des épigrammes; le duc, en grand seigneiu', avait abusé de son crédit pour le faire renfermer.
Ce grand seigneur descendait de l'illustre famille des Figueroas, qui délivra l'Espagne d'un tribut impo.sé par un roi maure. Le prince espagnol devait fournir annuellement cent jeunes fille* pour le sérail de Miramolin. A leur arrivée, elles étaient renfermées dans un château près d^ Tolède, oii les Maures venaient successivement les prendre p«ur les envoyer en Afrique, comme on choisit des volailles dans une bas.se-cour. En 854, des cavaliers de Galice attaquèrent et défirent les Maures qui venaient de recevoir leur tribut. Le champ oii se pasksa celte affaire était couvert de figuiers , ce qui fit donner le nom de Figiieroas aux libéralcuis des jeunes victimes '.
Don Manuel était de petite stature, et avait sur son dos une proéminence qui n'embellissait pas sa taille. Mais i' supportait gahneut son fardeau. « Les sloïciens, disait-il, assurent que le sage , fùt-il même contrefait , est le plus beau des hommes ; il faut que cela soit vrai , car le sage Craies , quoique doublement bo.'ssu, gagna le coeur de la belle llyparchia. Des yeux noirs , pleins de feu , une physionomie ouverte, spirituelle, qui est la beauté des hommes, ainsi que l'air doux et modeste est celle des femmes, faisaient oublier la difformité du Cratés moderne, qui avait eu des succès en amour, et ti-ouvé pUiS d'une Hyparchia. Doué d'une imagination vi\ e et féconde< il était grand improvisateur : cette sorte de poète est aussi nombreuse en E.spagne qu'en Italie, .surtout dans l'Anda- |Ou.^ic et dans le ro\ aume de A'alence. .\mans de la liberté, du plaisir, ils vivent dans l'insouciance etl'inaclion ; leur talent brille principalement dans les peliles chansons, nouniiés décimas. Je donnais ( uelquefois â don .Manuel un dernier vers, et .sur-le-champ il en composait ueuf autres, adapté.s pour le sens et la rime, à celui que je lui avais donné. H prétendait que les poètes espagnols descendaient des troubadours français: il me conta qu'en 1.388. un roi d'Arragon en\oya une ambassade au roi de France, pour lui demander des poètes et des faiseurs de chansons. Le roi de France fit partir au.ssil6t une compagnie de troubadours, qui apporta la gtdc science et les plaisirs ."i la cour d'Arragon. • Si votre monarque, lui dis-je, nous faisait aujourd'hui la même demande , nous pourrions lui fournir une légion de rimeur.s, parnii nous plus épais que mouches eu vendanges. «
Don Manuel n'était pas seulement un enfant d'Apollon; il était aussi élève d'Eulerpe : il chantait très agréablement et s'accompaijnait de la guitare ou de la harpe. Il a\ ait la littérature d'un bel esprit ; il coi!nai,s.sait ses poètes latins cl espagnols: il parlait mal l'idiome français, mais il coniprenail parfailemenl nos auteurs. Il m'avoua qu'il n'avait étudié notre langue que pour lire Voltaire et Gil- Blas, quoique ce roman soit très bien traduit en espagnol. «J'ai lu, me disait-il. votre Racine; mais son principal
' i:n archevêque de Tolède acheta , en 1573, le châloan et la fbrêl où ces jeunes flllcs étaient renfermées , pour y faire élever cent lillrs , la moiUé nobles, la moitié roluriéres. Elles v enlrcnl à ITine de sept ans ; si elles vcMlent se marier, un donne mille écus aira rolnriêrt s cl deux mille aux filles m>)>Ies.
mérite est dans le charme de son style, perdu souvent pour un étranger. Corneille me plaît davantage : la hauteur, l'énergie de ses pensées me ravissent. Il n'a manqué à ces deux grands poêles, que la verve et la fécondité d'imagination de Lopès de Vega et de Calderon. — Et â vos fameux auteurs, répliquai-je, que la sagesse et le gnilt des deux poètes français. » Don Manuel ne faisait aucun cas des sciences abstraites ; il appelait la métaphysique un ballon de billevesées ; la botanique, l'élude des gens pauvres d'imagination , et la chronologie , la science des pédants. Il ajoutait qu'.Vdam s'était piqué les doigts pour avoir louché à l'arbre de la science. Il était grand amateur de la bonne chère ; il se di.sait docteur en l'art de boire ; il était surlout pas.sionné pour les femmes : la laideur même , pourvu qu'elle fill jeune , était pour lui une divinité. «!\on, s'érriait-il souvent, ce sexe ne Sort pas de la cote d'un homme ; il est émané, comme les fleurs, d'un rayon céleste; .Villon, l'aveugle, a mérité sa cécité pour a\oir appelé les femmes un beau défaut de nature [fair flefecio of nntiirc).
Ce poêle jovial était né dans la célèbre ville de Toboso. capitale de la .Manche. • Platon, me disait- il, rendait griices aux dieux de ce qu'ils l'avaient fait naître dans Athènes; et moi je les remercie de m'avoir jeté dans la Manche, et deux mille quatre cents ans plus tard. Ma chère patrie est le pays de la joie , de la danse et de l'amour. ■ Je lui demandai des nouvelles de la belle Dulcinée. • Elle est , me répondil-il, avec don Quichotte et Sancho, dans lèS Champs-Elysées de Virgile ou dans la région des héros d'Ossian : mais le petit bois où le chevalier de la Triste- Figure allendait sa divinité existe encore. Plus d'un poète y va composer ses \ef;nirlUla-i ', qui sont , comme notre vin, les meilleures d'Espagne*. C'est dans la Manche que l'imaginaliori brillante de Miguel Cervantes Saavedra , a enfanté le premier roman du monde. Je vous raconterai, au .sujet de ce roman , une anecdote qui prouve son mérite. Philippe III aperçut de son balcon, un étudiant qui . en lisant , se frappait .souvent le froni et riait aux éclals. Cet homme est fou, dit le roi, oU il lit DonQuicliotle. 11 l'envoya savoir, et en effet, l'étudiant lisait ce chef-d'œuvre.
Il n'est pas, dans mon pays, de villageois, de jolie paysanne, qui ne connais,se le chevalier de la Triste- Figure et son écuver Sancho. Nous avons encore un puit* qui porte le nom de ce preux chevalier, où l'auteur prétend qu'il fit la veille des armes'. Je le priai de niedonnef qiielque notice de la vie de ce grand émvain. En France, son nom est plus connu que sa per.sonne. — Je vais vous dcbiler tout ce que j'en sais. Il est né à Alcala de Hénare», et à la honte de l'Espagne , il est mort à l'hopilal en 1016, Jgé de soixante-neuf ans: il avait une telle ardeur pour s'in.struire , qu'il ramas,sait JHS(|u'aux morceaux de papier qu'il Iro'ivait dans les rues , dans l'e.spoir d'y dérouvrif quelque chose ; il fut poète et guerrier. Il perdit la main gauche à la bataille de Lépante ; du moins il en perdit l'usage. Il fut piisonnier cinq ans à Alger ; c'est à son
' l.cs segiiidillas sont des odos erotiques qni rétébrcnt l'amour et la voinpté. Parfois ans.si elles sont satiriques.
- H y a dans l.i Manche un villafie nommé ralt de Penas ^ qui produit un vin rouge que l'on sert à la table du roi, et qu' ne se vend sur les lieux qu'un sou la chopine.
' Il y a en .^nglelcrrr' des chemins et des montagnes qui portent le nom de Shakespear. Le Bénie cl les grandes vertus allaclîent leur nom aux lieux qu'ils ont Ipbifés.
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retour (|u'il fit des pastorales et des comédies. La première partie de son roman parut à Madrid en 1605, et eut un siin «i prodigieux. Elle fut tradiiile dans toutes les lan;;ues. La suite ne fut publiée qu'en 161.5. Cet ingénieux érraain , attaquée d'une hydropisie mortelle, répondit à un éludiant qui lui conseillait de s'abstenir de boire: " D'autres m'ont donné le même conseil; mais je suis comme les plantes : tant qu'elles vivent elles aspirent le suc de la terre. Ma vie tend à sa fin ; et je trouve , par l'examen journalier de mon pouls , que dimanche prochain, au plus tard, il achèvera sa besogne, et moi, mon vovago. Après a\oir reçu les sacremens, le 18 avril 1616, il ai lendit la mort avec tranquillité. Dans cet état il disait et dictait des choses fort plaisantes; il dicta la dédicace, pour le comte de Lemos, d'un ouvrage intitulé les Tracanx de Percile et de Sigismvndc. « J'ai un pied à l'étricr, disail-il, en partant pour les sombres bords, je salue monseigneur de mon dernier soupir : hier on me donna re:itrême-onction , et aujourd'hui je dicte ceci. » Peu de temps avant d'expirer il proféra ces dernières paroles : «Adieu, ma chère cabane, et toi, Madrid, adieu; adieu, fontaines, Prado, et toi, campagne qui produis le nectar, où coule l'ambroisie; adieu, aimables el douces sociétés ; adieu , théâtre, dont nous avons banni le sens counnun; adieu , pûle famine, je quitte aujourd'hui mon pays pour éviter le triste sort de mourir ft ta porte. • Mais rentrons dans la Manche. Vous citez , en France, l'enjouement, la vivacité des Provençales et des Lai),';uedociennes : nos belles de la Mauche sont encore plus vives et plus enjouées; elles sont grandes, sveltes et jolies. Ce qui les rend plus aimables et plus piquantes , c'est leur penchant au plaisir et à l'amour; dès qu'elles entendent une guitare ou une seguidille, elles accourent (11 foule, dansent à la voix du chanteur, et au son de la ;,uilaie d'un aveugle qui accompagne la voix; et elles da;isent avec tant de justesse, tant de grâce, prennent des altitudes si voluptueuses, que .vrtn Antonio ou .m« Kiaiicisco sentiraient sous leur froc leur vieux sang bouillonner dans les veines. Nos villageois même , vêtus encore comme Sancly, l'estomac couvert d'une vaste ceinture de cuir, dansent très agréablement. Knfin , si Londres et Cadix sont les pays où le commerce a le plus d'activité et d'étendue , la Manche est le pays de l'Espagne où l'on chante, où l'on danse le plus, ce que je préfère; car j';iime mieux rire et jouir que m'enrichir.— J'aime beaucoup, lui dis-je, l'enjouement et l'agilité de vos concitoyennes ; mais votre guitare et un instrument bien triste: nous avons, dans le midi de la France, le tambourin et, le galoubet, qui sont vraiment les organes delà joie et du plaisir. •
Pour finir le portrait de don Manuel, au sortir de table, après un bon repas, il était sceptique ou déiste. Fil pleine santé, il ne songeait qu'au plaisir, se moquait des prêtres, et ne pensait pas plus à la religion qu'aux liabitans de la lune. Il disait alors que des trois paradis iiiia,;inés par les juifs, les chrétiens et les nmsulmans, c'était celui des musulmans qui le tentait le plus. «Le paradis des chrétiens me parait sérieux et inonolone; celui des juifs, selon le Talmud, est triste et ridicule; ils prétendent qu'ils mangeront d'un poisson que Dieu leur prépare depuis le commencement du monde, et qu'ils boiront du vin d'une bouteille que Dieu leur tieiù en réserve : je leur souhaite bon appétit ; mais les houris de Mahomet som bien séduisantes, et eml)ellisseut bien un
paradis. ■ Ce poète n'a pas toujours pensé de même; à l'âge de quinze ans , ayant lu la fie de saint Augustin, navré de repentir comme lui , sans être encore aussi coupable, embrasé d'une ferveur nom elle, il prit l'hal)it de .Saiiù-Uomiuique ; mais au bout de dix-huil mois, moins heureux qu'Augustin, la grâce l'abandonna, il jeta le froc pour courir après une jeune fille, el le jacobin embrassa la secte d'Épicure; mais au moindre danger, au premier accès de fièvre, il voyait le diable prêt à le saisir. Il craignait le tonnerre, et faut que l'orage durait, il restait froid et silencieux : mais aussitôt qu'il cessait, il reprenait sa gaîlé, et avouait que le seignem- Jupiter lui avait i ail grande peur avec sa foudre à neuf rayons. « Au reste, disail-il, je ne prétends pas être plus brave que l'empereur Auguste, qui allait se cacher quand le tonnerre grondait. "-Je partageai mon dîner avec ce bel-esprit de la Manche; et comme Baccbus, après l'Amour, était sa seconde divinité, il avait apporté avec une chemise, quelques livres et sa guitare, deux bouteilles d'excellent vin. Niinc est bihcndum , s'écriait-il en le versant, dissipai Ei-ius curas edaces. « Je gage, ajoutait-il, que vous n'aNcz jamais bu d'aussi bon vin ! c'est du Lagrima de Malaga, qui est la Toscane, ou la mère goutte du raisin d'uu des meilleurs cantons de cette province. Si Horace l'avait connu, il aurait chassé de sa table et de ses vers son gros Falerne, et son vieux Cécube, pourboire, pour célébrer le Lagrima. — Puisque vous connaissez si bien le vin de ce canton , si cher au fils de Sémélé , apprenezmoi quelle est la quantité qu'il produit , et quels sont ceux de meilleure qualité. — On récolte, année commune, dans la banlieue de Malaga, environ soixante-dix mille arrobes de vin'. Les plus estimés, après le Lagrima, sont le Tierno , le Moscalel , el surtout le Pedro-Ximenès. Ou classe encore ces vins suivant le temps de leurs récoltes. La première se fait au mois de juin, et donne un vin qui a la consi.slance du miel. La seconde est en septembre, elle produit un vin sec et pins agréable : on cueille ensuite les raisins tardifs, qui produisent le véritable .Malaga. Parmi ces bons vins, on place encore celui de Guindas; c'esl du Malaga ordinaire, dans lequel on fait infuser des bourgeons de bigarreauliers , dont le fruit s'appelle ici guinda.
L'après-dinée, don Manuel , fidèle à la coutume et au somiTieil, fit la sieste, je ne pus l'imiter, je lus Don Quichote. A son réveil nous le lilmes ensemble, il m'en fit remarquer les beautés , l'agrément , et le sel des saillies ; « cmoussé, disait-il, dans nos traductions françaises ; » ajoutant que les traductions italiennes et portugaises étaient bien supérieures à la nôtre. Nous quittâmes la prose de Cervantes pour la |)Oésie de l'Araucana , poème de don Alonzo Erzilla que don Manuel plaçait à côté de l'Arioste, du Tasse et de Miltou -. • Vous êtes Espagnol , lui dis-je ,
' L'arrobe est, selon les uns, de vingt-cinq livres, selon d'autres, de trente-une: d'après celle dernière évaluation, le canton de Malaga produirait deux millions de livres de vin par an.
^ Le sujet (le Viraiicnnu est la guerredes Espagnols contre les peuples du Chili, rpù habitaient un pays raontueux et agreste, nommé Aranco. Celte nation , plus robuste el plus lielMqueuse cpie les autres peuples de l'Amérique, défendit plus long-icmps sa liberté, el les Espagnols n'en Iriumphèrent (|u'apiès plusieurs batailles qui leur cofltérenl bien du sang. Le brave .\lonzo , eeiul du double laurier de Mars et d'Apollon , combatlail le jour, et écrivait la nuit sur de petits morceaux de cuir.
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comme monsieur Josse était orfèvre. — Je sais, rae répondit-il, que Voltaire critique ce beau poème; mais l'ingénieux aulenr de Dou Quichote , et vingt de nos beaux esprits l'admireul, et ont nommé ce poète leLucain, ou l'Homère espagnol. Voltaire n'entendait pas notre idiome, le plus riche de l'univers, dont l'harmonie imite le cri des animaux , le murmure de l'onde fugitive, le bruit du tonnerre , le sifflement des vents. Charles-Ouiut , qui parlait alternativement italien, français, allemand et espagnol , réservait cette dernière langue pour Dieu et pour les jours de représentation. Selon la tradition orale du pays, Dieu, sur le mont .Sinai, parlait à Moïse dans le dialecte castillan. — Apparemment qu'il ne savait pas encore l'hébreu. A propos de l'Araucana, je vous con-
"Voici le plan du poënie.
Le poète débute par dire qu'il ne chante ni les dames ni les gentillesses de l'amour , mais la valeur ot les prouesses des Espagnols , qui imposèrent le joug sur la tête des Arauciens.
Au second chant est le beau di.icours de Colordo , loué par Voltaire. Ce cacique le prononce iiour étouffer la discorde qui s'élevait entre tous les caciques, pour avoir le commandement de l'armée. Tous les chants suivans sont des récits de balailles plus historiques que poétiques. I,e quatorzième chant fait la description de la bataille de Lépante , gagnée sur les Turcs , par Jean d'Autriche, sous Philippe II.
Dans les vingt-six et trente-septième chants, le poète se croit transporté dans le jardin du magicien Filon ; et après avoir décrit la beauté de ce jardin , il raconte que ce magicien lui montra tous les pays de la terre, sur un globe dont vingt hommes réunis n'auraient pas embrassé la circonférence. Les champs, les montagnes, les vdics, les fleuves, les hommes, les animaux, y paraissaient dans leurs formes naturelles et très distinctes ; tout le globe passa sous ses yeux : il vit l'emplacement inculte et désert où bientôt Philippe II , en commémoration de la bataille de Saint-Oucntin, devait élever un superbe palais. Il parle ensuite de toutes les grandes villes d'Espagne. Il rencontre . en sortant de chez le magicien , une femme qui fuyait, troublée, éperdue; il pique son cheval, la poursuit . el renvoie la suite au vingt-huitième chant.
Dans ce chant est le long épisode de cette femme, nommée Glatira. Il décrit sa beauté et ses malheurs. Elle était fille unique d'un cacique: des nègres, après l'avoir dépouillée, voulaient lui ravir son honneur; elle est délivrée par Cariolan qui lue les nègres , et devient son époux. Ensuite ils aper curent uue troupe espagnole ; Cariolan cache sa femme dans un bois, el va combattre, (ilaura, se reprochant bieutùt sa timidité, quitte son asile, et va chercher son époux qu'elle ne retrouve plus. Enfin , après bien des courses , des dangers , après avoir voulu se tuer, elle revoit l'objet de son amour. Aux vingt-neuvième el trentième chants , les combats recommencent. Au trente-unième, les Indiens viennent attaquer le fort , croyant les Espagnols endormis, et sont repoussés.
Aux trente-deuxième et trente-troisième, les Espagnols font un grand carnage des Indiens. Ensuite don Aloiizo , retiré dans le camp avec sa troupe , lui parle de Virgile et de Didon, qu'il fait mourir d'une mort plus honorable , pour rétablir sa gloire. Le roi d'Afrique, Jarbas, la demande en niari.ige , menace, en cas de refus, de ravager le pays et de détruire Carthage. Élise , ne voulant pas manquer de foi à son époux , amuse les députés de Jarbas, et prépare son bitcher. Le jour de sa mort arrêté , elle preud ses plus riches habits , et du haut d'une estrade , elle harangue ses fidèles sujets , leur fait ses adieux , el leur dit ; Je vous laisse libres , et mon époux est satisfait. Après ces mots, elle se poignarde el se jette dans le bilcher allumé. Dans les trois chants iiui suivent, nouveaux comljals ; les Espagnols s'emparent du pays ennemi.
Dans le Ircnle-septième el dernier, don Alonzo dit que les princes ont le droit de faire la guerre, et que Philippe avait celui d'envahir le Portugal.
tierai que j'ai sur le métier un grand poème descriptif sur la nature , en dix-huit chants ; j'embrasse , dans mou plan , les cieux, la lerre el la mer, les hommes et les animaux. — Ce plan est magnifique; vous allez promener votre lecteur dans une vaste galerie, d'où il sortira les yeux et la tête fatigues. — Ce n'est pas mon affaire; pour le rejjoser, j'accumulerai les notes ; j'en ai déjà une grande pro\ision. Dans la première, je rappelle la mort d'Abel. — De peur qu'on ne l'oublie. — La seconde peindra le déluge universel. — Que sans doute vous prouverez ? — Dans ma troisième , je conterai les amours d'Héro et de Léandre; dans la quatrième, je citerai quelques évcnemens du siège de Troie; dans la cinquième, je vous mené à la bataille d'Aetium. — Vous allez étaler une vaste éiudilioii , et \ ous pouvez mettre pour épigraphe , à la léte de ces notes ;
Indocti discanl, amcDt mcminisse perili '.
Je reçus, l'après-dinée, une seconde visite du grandvicaire , qui voulait absolument me livrer les appas de la sensible Angélique. Il rae demanda si je persistais toujours dans mon i efus. « Oui , monsieur ; et le grand Turc .sera plutôt chrétien que je ne serai l'époux de mademoiselle Angélique. « Il me peignit alors la tristesse, la douleur de celle Ariane abandonnée , l'opprobre dont je couvrais une famille noble , qui se vengerait peut-être de cet affront , et les reproches que je devais me faire. ■ Monsieur, lui dis-je, notre premier juge sur la terre, c'est notre conscience ; la mienne ne me fait aucun reproche, car je n'ai rien promis. A l'égard de la vengeance dont vous me menacez, un officier français est au-dessus de la crainte ; Dieu et mon épée , voilà mes protecteurs. Mais vous, monsieur, ministre d'un Dieu juste, loin d'interposer votre ministère pour perdie un innocent, vous devriez faire rougir doua Angelica de l'iujuslice de ses prétentions; lui faire observer qu'un hymen formé par la force , par des lois iniques , offense Dieu et la morale. — iMon devoir est de prêter l'appui de la religion à une jeune fille abusée, je dois le remplir. Vous n'avez plus rien à ajouter ? — Non , monsieur ; je vous prie .seulement de dire à monsieur !e corrégidor qu'il me relient iujusiement en prison, el à la senora Angelica , que je lui souhaite un époux digne d'elle ; mais que , fùt-elle reine de Valence , et aussi belle que Vénus , je ne l'aimerai ni ne l'épouseiai jamais. — Nous verrons, répondit-il , en me saluant. » Don Manuel m'apprit que cette ardente Angélique avait un frère qui passait pour un vatientCjUnguapo Junbrave, un vaillant). «Eh bien ! je l'attends, lui dis-je; un gentilhomme français vaut bien un hidalgo d'ibérie; nous battons les Espagnols depuis la bataille de Rocroy. »
Le lendemain, j'eus la visite de don Inigo et de la tendre Rosalie , qui me dit qu'elle avait bien pleuré à la nouvelle de mon emprisonnement, et que mon malheur lui avait fait oublier les siens. Don luigo m'apprit que ma détention divisait la ville en deux partis, l'un est pour la senora .\ngelica , et l'autre pour vous. «Cependant, ajoutait-il , celui-ci ne vous cioit pas tout-à-fait exempt d'imprudence et de légèreté ; mais ils disent que voire ignorance des lois et coutumes du pays doit faire pardonner ^otre faute. Les partisans d'Agélique crient
' > Que les igiiorans s'instruisent et que les satans aiment à se ressouvenir. » C'est l'épigraphe modeste de La Harpe , dans son Cours de littérature.
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que c'est une fille noble ; que l'iioinieur des familles , la saiiilcté (!e la religion et l'ordre de la société sont intéressés dans cette affaire. — Par saint Jaiqiies et par la triple Hécate , s'écria don Manuel , il faut consniter l'honneur de la nation qui nous commande les éjjards et l'indulgetice pour les étrangers, et non le caprice et la passion d'une jeune fille.» On vint clieiclier don Inigo delà part du corrégidor. • C'est .sans donle, me dit-il , au sujet de votre affaire. Je reviendrai demain vous rendre compte de celte entrevue. » DonaRosalia me promit d'aller Ions le.s jours à la messe pour obtenir ma délivrance. «Vous avez, lui dis-je, la voix et la ligure d'un auge, et, à coup sûr, vos prières seront exaucées. »
Don Manuel fut enchanté de la physionomie aimable et loiichanle de Rosalia : « J'ai cru voir , disait-il , Magdeleine repentante au pied de la cioix : c'est sa beauté , ,sa douleur. Quel monstrea pu la liahir ! »
On lui apporta dans ce moment une lellre de sa maîtresse qui lui mandait ; « Vous sortirez de prison , si vous voulez faire des excuses au duc de Figueroas. • « Non, par la barbe de saint François, s'écria-t-il , non, je ne dégraderai point la dignité des Muses ; je ne passerai pas sous les fourches caudines, et n'abaisserai pas les lauriers du Parnasse aux pieds de l'ignorance! Votre Henri IV tolérait des rivaux ; Alexandre céda Oampaspe au fameux Apclle ; les myrtes de Vénus croissent plut(jt pour les eiifans d'Apollon que pour les grands de la terre, et la voix mélodieuse du cygne doit l'emporter sur le vain éclat des plumes du paon. J'allais, ajoula-t-il, chez le duc ; je liu rendais de ces hommages de convention , dont on berce l'orgueil des grands; j'amusais sa gailé par mes scgiiidillcs et ma guitare; je l'enivrais, dans mes iiclions poétiques, du nectar des louanges. (Jn jour il invoqua ma muse, et me demanda des couplets pour la fête de sa maiiresse. «Monsieur le duc. lui dis-je , si vous voulez pour elle des éloges usés , et pris dans les recueils duParna.sse, un portrait d'imaginalion qui ressemblera à tout , excepté à voire dame, je m'en vais prendre mes pinceaux. Mais si vous désirez nu portrait 'ressemblant et que votre ma!lres.se ait une physionomie, faites-la moi connaiire : je ne peins bien que ce qui frappe mes sens. • Le duc alors me mena sur-le-champ chez doua Clara , son odalisque chérie, l'algnnie ilio.s ! A son a.spect , je fus, comme saint Paul, ravi au troisième ciel. Imaginez un visage céleste , une taille , un pied . des formes , des yeux , des éclairs dans les yeux ; enfin , imaginez Junon sur le mont Ida , parée de la ceinture de Vénus. J'étais si émerveillé que j'en perdis la parole, du moins dans mon extase je parlai très peu. Leduc, en sorlani, medenianda comment je la trouvais. « Je ne crois pas , lui dis-je , que notre mère Eve fUt aussi belle, même après son péché. — Pourquoi après son péché? C'est que le péché, ou son synonyme le plaisir, sont à la beauté ce (|ue les caresses du zéphyr, ou la douce rosée du soir , sont à la rose languissante. » Je me hâtai de quitler le duc pour profiler, de ce moment de verve , d'effervescence pour monter ma lyre, et révéler à l'univers les beautés et l'existence de doua Clara. J'allai m'égarer sous des allées d'orangers et de cilronniers; et là, respirant le doux esprit des tleurs, la teie échauffée par l'influence d'un .soleil vivifiant, par l'amour plus vivifiant encore, et par le vrai Dieu des poètes, je transporlai dona Clara dans r(Jlympe,où les Grâces, les neuf sœurs à l'envi vinrent lui offrir l'ambroisie et des couronnes de roses et de myrte. Cent vers
harmonieux sortirent de mon cerveau , avant que le soleil eUt avancé sa course d'une heure. Après les avoir copiés très proprement, je les portai à son excellence ; il en fut enchanté , et les envoya tout de suite à dona Clara. Il m'apprit que cette beauté les avait Irouvcs charmans, délicieux , el qu'elle les chantait continuellement. Ce succès fit enircr l'espérance dans mon cœur, et l'amour à sa suilc. Cependant, je n'osai pas aller chez dona Clara; mais dès que Vénus promena son char dans les airs obscurcis, je courus sous son balcon, armé de ma guitare. J'y chantai une romance qui disait : que le voyageur, égacé dans la nuit , désirait moins vivement le retour de l'aurore, el le nocher, battu par la tempête, le port, terme de sa course , que je ne dé.sirais le bonheur de la voir. Je chantai ainsi jusqu'à l'approche du jour, enrouant ma voix , tourmentant ma guitare; mais le balcon ne s'ouvrit pas , et ma divinité resia invisible au fond du sancluaire. Je me retirai triste et confus. Cependant, plus eullammé que découragé, je retournai le lendemain , à la même heure , reprendre mon poste sous le balcon. Le sujet de ma nouvelle romance fut la mort d'iphis, qui, n'ayant pu fléchir le co'ur d'Anaxarète, de désespoir .s'était pendu à sa porte; mais Vénus punit l'ingrate ei la métamorphosa en rocher. Je disais que, nouvel Iphis, j'allais périr connne lui, si la belle Anaxarèle n'avait pilié de moi; peut-éire me serais-je pendu de même , si j'avais su ce qui .se passe en l'autre monde , et si celui-ci ne m'avait paru un gîte assez passable pour un voyageur. Ma romance disait encore que la lyre d'Orphée avait attendri les lochers , les arbres et les animaux. Mais j'avais beau chanter, tout était muet auprès de moi; le silence, le sonnneil , enchaînaient l'univers; ma voix s'éteignait , ma guitare languissait, lorsqu'enfin le balcon s'ouvrit , et un billet tomba à mes pieds ; il contenait CCS mots : « Ce soir, quand Vangeliis sonnera, trouvez-vous à ma porte. » Ce billet me transporta de joie. Paul Éuiile, monlant au Capitole sur un char de triomphe, sainle Thérèse épousant Jésus-Christ, ne goûtèrent jamais une félicité si pure et si vive.
" Au premier son de Vangelwî, je volai à mon rendezvous; nue cainérisie m'atlendait ù la porte, elle m'introduisit dans une salle remplie de vases de porcelaine , garnis de llenrs et de caisses d'orangers, de myrtes et de rosiers ; des serins , des tourterelles , une perruche, un singe, peuplaient, animaient ce délicieux asile. Je m'y promenais, j'aspirais le parfum des fleurs, lorsque je vis paiailrc la nouvelle Armide; lesouiireélail sur ses lèvres, et le plaisii', dans ses regards. File m'avoua qu'elle aimait beaucoup mou espril et ma poésie, et daigna me laisser entrevoir, à travers les nuages de l'avenir, des rayons d'espérance et de bonheur ; moi je Un jurai tout ce que l'on jure au premier rendez-v ous ;> une femme qu'on idol;llrc. Kous convînmes que. pour Iromper la jalousie du duc, je ne viendrais chez elle qu'en habit de religieux. Ce fui pom- moi l'habit de boime forlune ; il sembla m'inspiier plus d'audace. J'avais encore, au fond d'une malle, mon miiforme de jacobin ; ce fui sous ce vêtement, qu'après deux ou trois jours de résislance, je reçus une couronne de myrle des mains de l'amour. Pendant quelque temps je na.geai dans tme mer de délices; mais mon mauvais génie, jaloux de son rival le bon génie, excita la tcmpêle qui me perdit. J'avais obtenu un rendez-vous chez dona Clara i l'heme de la sieste. » Sommeil, cousin de la Mon ,disais-je, verse tes froids pavois sur les maris, sur
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les duéfçnes, sur Ici? arcus, sur les sots et sur les aiiii)itieux ; clends sur eux tei vapeui s soporifiques ; uiais protéjje l'amour et les amans. • Mes prières n'arrivèrent pas jusqu'à l'anlre de Morpbée. A peine l'heure léfjère de mon bonheur avait fait la moitié de sa course, que le due, éveillé par Lucifer ou le démon de la jalousie , apparut comme l'ange exterminateur. Jamais satyre u'a tant effrayé les berjjères , ou le dieu de Lampsaque les oiseaux. Je fus atterré, interdit; doua Clara, plus intrépide, conserva sa présence d'esprit. C'est un don que la nature a douiié a ce sexe pour le sauver dans les dangers, comme elle adonné un aiguillon aux abeilles pour leur défense. »Ah! c'est vous, mon cher duc, dit-elle; je ne vous attendais pas; voilà le père Ambroise qui est venu me proposer une bonne œuvre. — Adieu, mon révéreml, j'y réfléchirai, et je vous rendrai réponseun autre jour. «Jeine retirai alors la tête inclinée, comme pour saluer; mais uu jaloux n'a besoin que d'un œil pour découvrir son rival; sans doute la maudite étiquette que je porte .sur le dos me fit reconnaître; le duc me suivit , m'arrêta par ma robe, et me demanda fièrement ce que je venais faire chez doua Clara, ainsi déguisé. « Je viens la convenir , ouvTir à son âme les portes du paradis. Vous voyez que moi-même j'ai endossé l'uniforme de la pénitence et de l'humilité. • Le duc, irrité de la gaité de ma réponse, me dit fièrement : « Savez- vous qui je suis ? — Oui , monsieur le duc, nous sommes vous et moi de la boue et de la poussière , pulvis et umbra suiniis. 'En prononçant ces mois je m'esquivai d'un pied léger. Le duc cria à ses gens, qui étaient dans l'antichambre, de m'arrèler ; mais en la Ira - Tersaut je leur donnai ma bénédiction, et loin d'oser obéir à leur maitre , ils se mirent à genoux pour la rece- Toir, et ils baisèrent ma main et le bas de ma robe. Le duc, furieux, me poursuivit un bâton à la main; mais doua Clara accourut à mon secours, et empêcha un grand malheur. Je n'avais point d'armes ; tiiais s'il m'eiH frappé, je lui aurais arraché les yeux. Cependant, irrité de l'affront ; j'aiguisai des êpigrammes contre lui, et les publiai dans la ville ; il .s'en est vengé en grand seigneur , en abusant de son crédit pour me priver de ma liberté. •
La présence de ce jovial troubadour, des lectures agréables, les visites fréquentes de don Inigo, des repas gais et animés par le Malaga et le Beninrarlos, abrégèrent les longues heures de la prison. ■ La plupart des hommes, me disait don Manuel , oublient que 1 existtnce est mi don viager ; quant à moi , je règle la mienne sur les lois de la nature et de la raison ; je dors quand j'ai sommeil; je mange f|uand l'appélit renait; amant delà paresse, je ne travaille que d'inspiraliou; très irascible, je m'apaise aisément ; j'aime la gloire . mais encore plus les femmes et le plaisir. Si j'offense Dieu dans la journée, je lui eu demande pardon le soir. Ma bar(|ue est sur un neuve, et je l'abandonne au courant. Fnfin je trouve la vie une chose fort douce ; peut-être j'y tiendrais un peu moins si j'avais , comme Tibulle , l'espoir d'être couduit après ma mort, par Vénus, aux Champs-Elysées, où mille nymphes, toujours belles, toujours jeunes, me présenteraient la coupe de la volupté' ; mais pour nous, chrétiens, le ciel n'a qu'une porte, encore bien étroite, et l'enfer en a cent toujours ouvertes. Le diable quelque-
* Sed me quod facilis tenero sum semper ainori , Ipsa Venus camposchiipl ni FIvsios.
TreniK.
fois me fait peur; mais une jolie maltresse, un bon repas , le chassent bien vile de ma cervelle. »
Le soir, ce poète du Toboso me faisait passer des momens bien agréables ; quand l'obscurité régnait dans notre chambre , éclairée seulement par quel(|ues rayons de la lune, il prenait ,sa guitare, et chantait, en s'accompagnant , des seguidilles touchantes ou voluptueuses.
Je reçus une seconde lettre de l'amoureuse Angélique :
• Je souffre beaucoup, me disait-elle , des peines que je « vous cause ; je m'efforcerai de vous en dédommager un "jour, si vous devenez mou époux. J'ai redoublé mes
• prière à saint Nicola< et à saint Vincent ; j'espère qu'ils
• auront pitié de moi ; sans doute vous ne voulez pas que
• je meure, et cependant je mourrai si vous persistez dans «vos refus. Ah! ressueitez-moi d'mi mol, comme Jcsus- ■ Christ ressuscita le vieux Lazare , et vous aurez en moi
• l'amaule la plus tendre , l'épouse la plus fidèle. Pido a « Dios guarde su vida muchos anos. »
Je lui répondis :
• Senorn, si j'étais faiseur de miracles , j'en ferais un
• pour vous rendre la santé , et vous guérir de v otre «passion; mais cette faculté n'est donnée qu'aux saints : «continuez à implorer la 7Varfo«e, saint Nicolas et saint « Vincent , non pour obtenir un cœm- que je ne puis i ous «donner, et qui est engagé ailleurs, mais pour effacer du «votre une vaine espérance, et un attachement inutile. tPido a Dios, etc.
Don Manuel avait apporté uu petit livre prohibé, espèce de satire contre l'inquisition. Entre diverses anecdotes que l'auteur rapporte, j'ai retenu celle-ci ;
Philippe II, revenant des Pays-Bas, s'arrêta à Valladolid , et demanda , pour égayer ses loisirs et se délasser de ses travaux, une tragédie augrand-inquisileur, c'est-à-dire le spectacle d'un auto-da-fé. De nos joins, le grand Frédéric de Prusse eiit fait jouer uu opéra italien. Le sainl-office, qui avait toujours des victimes en réserve, comme les Romains avaient des murène? dans leurs viviers pourser\ir sur leur labiés, promit la représentation de quarante malheureux destinés au bûcher. On construisit dans la place un grand amphithéâtre pour le roi , la cour, et les grands de la ville. Les condamnés défilèrent devant sa majesté catholique. Un de ces malheureux, vieillard respectalile , s'arrêta eu face du monarque , et lui dit d'une voix ferme ; « Comment voire majesté peut-elle autoriser , par sa présence , un supplice aussi horrible ? Comment peul-elle le voir sans frcmir? — Simon fils, répondit froidement le Tibère espagnol , était comme toi entaché d'hérésie, je l'abandonnerais au saint-office ; et s'il n'y avait point de bourreau, je me ferais gloire d'en servir moi-même. • Rien nctoune , ajoute l'auteur, de la part d'un tyran farouche qui fit périr son fils, qui dénonça à l'inquisition le testament de son père, et qui, n'osant le flétrir directement, fit brûler Canilla , son prédicateur, condamna à une prison perpétuelle Constanlin Ponce, son confesseur, et donna en 1609, à la .'■ollicitalion du saint-office, un édit qui bannit pour jamais les Maures de l'Espagne.
Cependant, dans une occasion, Philippe démentit I.i férocité de son (araclère. 11 y a quelquefois d'heureu\ moinemens dans l'âme des tyrans. I.esupéiieurde l'ordre de Saint-François fut convaincu d'avoir caché lui criminel d'état pour le dérober à la justice. C* monarque, 1 ayant mandé ce religieux , lui dit d'une voix foudroyante ; «yui a pu vous déterminera soustraire o6
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rriminel i nia justice? — La charité, répond le père d'un ton simple et iusénu. — Puisque la charité est son guide, elle sera aussi le mien , repondit Philippe. »
J'étais depuis vingt jours enfermé dans ma geôle pour les beaux yeux de la senora Angelica, lorsque enlinrordre de ma délivrance arriva de Madrid. Il était adressé au corréyidor, qui en fit prévenir don Inigo, eu lui envoyant une lettre du conne d'Ossuu à mon adresse. Don Inigo n(e l'apporta aussitôt, et me donna le premier celte heureuse nouvelle. La lettre de notre ambassadeur était trèsaimable; mais il m'invitait i respecter, dans ni(m voyage, le saint-office, les moines et les beautés à marier. J'en)l)ra,ssai don Manuel , qui vit notre séparation avec regret ; mais je lui promis, ainsi que don Inigo , de solliciter sa lilierté.
Don Inigo me ramena chez lui suivi d'une foule nonibreu.se. C'était un vrai triomphe, une véi'itablc ovation, à cela près que je ne montai pas au Capitole, en robe blanche bordée de pourpre '. Ro.-alia me reçut avériez cares.ses de l'amitié, les transports de la joie, et me dit en souriant ; «Ne vous arrêtez plus sous les balcons, ne donnez plus de bagues aux jeinies demoiselles. »
Ce jour fut dans la maison un jour de jubilation et de fête. Don Inigo avait rassemblé quelques amis pour célébrer ma délivrance. Je reçus de nombreuses visites dini essaim de curieux qui me regardaient à peine avant cet événement. Il est triste d'acheter la célébrité par le malheur. On m'apprit que l'ardente Angélique avait , dans sa colère , dépouillé , brisé, pilé son saint K icolas , ]iour le punir de son ingratitude ou de son impuissance. D'autre part, Rosalia, qui l'avait aussi imploré pour moi, le couvrit de fleurs, le vêtit d'im bel habit, et l'environna de bougies, pour le remercier de sa protection. Il paraitque saint INicolas a favori.sé le parti le plus juste; mais il a perdu probablement une pralii|ue.
Dans ma prospérité je n'oubliai pas le poète du Toboso. On me conseilla , |)our obtenir sa liberté , de m'adresser à la duchesse de Figueroas. . Mais, lui dis-je, irai-je lui dénoncer les inlidélilés de son mari 1' —Oui , hardiment; elle est dans la confidence : celte Junon n'est point jalouse du grand Jupiter. De son coté, le duc voit d'mi œil calme et philosophique les as.siduités du conile de Mendoza auprès de sa femme. La plus douce harmonie règne dans ce ménage. Les deuv époux vont à confesse tous les mois, ont auprès de leur lit un grand vase d'eau bénite pour chasser le diable ; mais il parait que la \ertu de cette eau lustrale est sans effet sur le diable de l'a- UiQur. •
J'allai doue chez la duches.se ; je fus annoncé par uu petit page en habit ecclésiastique. Cette soi-te de pages se nomme c.\tudiaide ; ils font leur séminaire dans ces grandes maisons , en attendant la prélri.se. Je trouvai la duchesse tressant ime petite perruque blonde pour coiffer une statue d'argent qui représentait la iHaduiic. Un Persan ou nu Chinois croirait qu'en Espagne la Vierge est la mère des Amours. La duchesse fut étonnée de ma visite ; mais quand elle sut que j'étais l'officier français persécuté par l'Amoin- et la Justice , son fi'ont se dérida,
' A Rome , dans le petit triomphe appelé ovation, le vainqueur, rcvèlu d'une robe blanche, bordée de pourpre, marchait a pied ou à cheval, au .son des Hrtles. A la télé de ses troupes; le si'uat. les chevaliers, les premiers de l'étai le suivaient , cl sa marche se terminait au Capitole, où l'on sacriliait aux dieux des brebis blanches.
et elle m'accueillit avec la plus aimable urbanité. Je lui dis que je venais implorer ses bontés pour don Manuel Casiillo, que le duc avait fait mettre en prison.» Son crime , ajoutai-je, est d'aimer; votre sexe doit de l'indulgence aux fautes de l'amour. — Don Manuel est un poêle aimable , son talent mérite des égards , pourvu qu'il obser\e la convenance et le respect que l'on doit aux premières personnes de l'état ; mais vous, monsieur le l'rançais , vous avez été bien peu ga'ant , ou plutôt vous avez traité doua Angelica Paular a\ec une extrême rigueur.
— Jladame , j'aime trop votre sexe pour ne pas le respecter; mais je ne me laisse pas prendre dans ses pié.jes. «Je lui fis alors le récit de cette aventure, et je fus pleinement justifie." A l'égard de don Manuel, me dit-elle, il n'a qu'à faire des excuses au duc , qui lui pardonnera ses torts.— Jamais, madame, il n'obtiendra cette soumission d'un poite, et d'un porte espajinol. — Allons, je lâcherai de l'en faire dispenser ; je parlerai au duc : prenez la peine de revenir demain à la même heure , je vous manifesterai ses iiilenlions. » KUe me fit alors plusieurs questions sur la France ; me demanda si les femmes avaient des amans. " Ce n'est pas, lui dis-je, d'une nécessité absolue; mais nombre d'elles ont des adorateurs, qu'on apelle/c.v amis (le la iitaion. — Mais ces amis jouissent-ils des mêmes droits que les époux? — Madame, pas toujours. — Possibile ! s'écria-t-elle : et ces amis .sont-ils fidèles, coustans?
— Constans, quelques-uns; de fidèles, très peu. — Et les femmes ne se vengent pas? — Non, madame. — ¥a que font-elles donc? — Elles prennent patience. — f'n/game /?(0i/ elles sont bien dupes! si un amant me trahissait, il ne mourrait que de ma main. Et vos dames vont-elles à confesse?— Quelques-unes à Pâques, une fois l'an. — Et pourquoi si rarement? — C'est que nos confesseurs ne sont pas indulgens, et que, pour avoir l'absolution , il faudrait renoncer à son ami. — Vos prêtres ne savent pas leur métier; les nôtres sont plus accommodans. Et vos maris sont-ils jaloux ?^Très peu dans la bonne coinpag'uie. » Le comte de Mendoza entra dans ce moment , et je sortis.
Le lendemain , je fus exact au rendez-vous. Les instances de la duchesse avaient adumi la colère du duc, qui promettait l'élargi.ssement de don Manuel, s'il donnait sa parole de ne plus faire d'épigrammes contre lui , et s'il consentait de prêter le serment sur les reliques de saint Vincent Fcrrier, de s'abACuter de Valence pendant deux ans. Je dis à la diiche.sse que j'allais proposer ces conditions à mon ami , et que j'espérais qu'elles seraient acceptées. Je comptais sur le succès de ma négociation ; mais ce petit être fier et malin ne voulait pas fléchir le genou devant l'idole , et s'éloigner de Valence. La fierté espagnole était i'ortifiéc par l'orgueil du poète: mais peu à peu la voix de la raison, de l'amitié, calma son impétuosité, et j'achevai de le décider , en lui proposant de venir avec moi à Cordoue pour assister à ma noce. Je portai son consentement et sa promesse ù la duchesse, et don Manuel sortit de prison. Nous allâmes aussitôt chez le duc, qui nous attendait pour la raJifiration du traité. On nous introduisit d'abord dans le cabinet de la duchesse , qui dit à don Manuel :• Piii.sque vous êtes si galant, que vous avez le cour si tendre, adre.ssez-vous aux femmes mariées , plutôt qu'aux maîtresses de leurs maris. • Le duc parut bientôt ; il regarda le poêle du haut de sa gloire, et après l'avoir salué d'une légère inclination de tête, il tira une petite boite de sa poche, et lui dit : « Cette boite
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renferme un petit os de saint Vincent Ferrier : jurez sur cette relique que de deux ans tous ne rentrerez dans cette ville , et priez le saint d'exercer sur vous sa vengeance , si vous l^aussez votre serinent. » Alors don Manuel étendit la main sur la relique, et dit i;ravement : ■ Je jure par saint Vincent, par sa relique, de ne pas revenir de deux ans à Valence. Si je fausse mon serment , que ce {;rand saint se venge et nie punisse comme impie et paijure. » Le duc se retira après cette cérémonie , et m'engagea, ainsi que la duchesse, à venir les revoir; ce que je promis. Nous primes nos arrangemens avec don Manuel poui' paitir dans six jours. Don Inigo et la tendre Rosalie me prièrent de leur accorder ce petit délai, pour voir les cérémonies que l'on faisait à la Toussaint pour la fête des Morts. Je cédai , malgré l'ardent désir (pie j'avais d'arriver à Cordoue.
La veille des Morts, la place fut garnie de bancs , chargés de volailles, de brebis, d'agneaux j de pigeons, de toutes sortes de comestibles ; c'était le produit d'une quête faite à la ville et à la campagne , en faveur des âmes du purgatoire. Chacun donne suivant ses facultés ou sa dévotion. Des chasseurs pieux étaient allés à la chasse, leur gibier fut pour les morts. Je demandai à une bonne femme si elle avait donné pour les âmes. ■ Jésus ! Jésus ! s'écria-t-elle , j'ai donné ma meilleure poule ! 11 faut bien avoir pitié de ces pauvres âmes. « Après la vente des comestibles, chacun porta des cierges sur la tombe de ses parens , parce que l'on est persuadé que , la veille des Morts , les âmes font la procession autour des tombeaux : et celles qui n'ont pas de cierges restent les bras croisés. Don Inigo me dit que, dans beaucoup de maisons, le maître quittait son lit, le décorait, pour le céder aux âmes errantes, et que cet usage régnait dans toute l'Espagne.
Le lendemain des Morts . en allant déjeuner chez don Manuel, je fus abordé par un jeune homme aussi long, aussi décharné cjue feu Don Quichote; il était coiffé d'un gi'and chapeau à plumet , et traînait une longue épée. «Mon.sieur l'officier français , me dit-il , d'un air grave et arrogant , savez-vous qui je suis ? — Non , monsieur , je n'ai pas l'honneur de vous connaître. — Je me nomme don César y Alexandre Paular. — J'en suis bien aise. — Ma sœur Angélique et moi sommes aussi nobles que le roi. — C'est bien flatteur pour sa majesté : je \ous en félicite. — Je viens vous demander si vous êtes décidé à ne pas l'épouser?— Oui, monsieur, très décidé; je vous jure que je ne l'épouserai jamais. — Vous êtes un gavache, indigne d'être gentilhomme, et je vous ferai voir.... — Nous sommes à deux pas de l'Alameda , lieu solitaire dans ce moment; allons-y, et vous me ferez voir tout ce que vous voudrez. — Monsieur, j'y serai dans une heure. C'est aujourd'hui dimanche, et je n'ai pas entendu la messe.— Moi , je nai pas déjeuné ; allez entendre la messe , j'irai boire du chocolat , et dans une heure je serai au rendezvous. »
J'allai passer cette heure chez mon ami du Toboso, à qui je celai cette affaire. Je me fortiiîai l'estomac d'une ample tasse de chocolat ; après quoi je me rendis à l'Alameda. J'y arrivai le premier; bientôt après parut mon homme, le chapeau enfoncé dans la tête, et le nez au vent.
L'Alameda était dé.sert, tout le monde était 5 la grandmesse; il n'y avait qu'une vieille femme éloignée de nous de soixante pas. Dès que le seigneur César y Alexandre fut près de moi ; il fit le signe de la croix , tira son épée ,
la baisa, et nous voilà aux prises pour la belle Hélène, comme .Achille et Hector. Mon ennemi se battait avec fureur, moi avec tranquillité. La vieille femme , témoin du combat; jetait les hauts cris, appelant au secours, mais sans oser s'approcher , les hommes , la Vierge et les saints. Ma courte épée ne pouvait atteindre mon adversaire , qui rompait souvent la mesure en me présentant sa longue rapière; enfin, impatienté, je lui donnai un si grand coup de fouet, que je la brisai. Don Alexandre, dans sa fureur, ne s'en aperçut pas; mais je l'en avertis, en liaissant la pointe de la mienne. « Eh bien ! me dit-il , ce sera pour une autre fois.— Je suis à vos ordres ; mais souvenez - vous bien que si je vous tue , je n'épouserai pas la senora votre sœur ; et si vous me tuez, je ne reviendrai pas exprès de l'autre monde pour passer la nuit avec elle. » 11 me quitta en grommelant ces mots: Feremos, vercmos ( nous verrons).
.le retournai chez don Inigo, à qui je confiai cette aventure. " Il faut vous méfier, me dit-il, de cet homme ; l'orgueil d'un hidal;;o est implacable. — Je pars dans deux jours, et ce brave sans doute ne me poursuivra pas jusqu'à Cordoue. » Le reste de cette journée , je n'eus aucune nouvelle de ce héros si chatouilleux sur l'honneur de sa famille. Mais ma destinée ressemblait à celle d'Ulysse: je ne sais quelle déesse me poursuivait , je ne devais pas encore revoir Ithaque et Pénélope.
Don Inigo me dit : » Demain , vous serez témoin des fiançailles d'un jeune homme , fils d'un de mes amis. Les amans se conviennent , les parens sont d'accord, et ce soir nousa ccompagneronsle futur avec quelques amis devant la porte de sa belle. »
A deux heures de nuit , nous allâmes joindre le prétendu, et nous partîmes de chez lui, escortés d'un troubadour , de nombre de musiciens , et de valets portant des flambeaux. Ce cortège arrivé, nous formâmes un cercle devant la maison, qui était parée de guirlandes de fleurs. L'amant s'approcha des fenêtres avec le troubadour qui chanta l'hymne de l'hymen. Dans ses vers il peignait la constance du futur, l'excès de son amour, les charmes de son amante : sa taille était comparée au palmier; ses lèvres à l'incarnat du corail ou de la grenade ; le feu de ses yeux au feu de l'éclair; sa légèreté â celle du faon; son caractère, sa douceur, à celle de la colombe; enfin cette beauté réunissait tous les dons , tous les attraits de la nature. La cantate finie, l'époux frappa trois ou quatre fois à la porte , en appelant la future par son nom ; elle parut enfin, car l'usage est de se faire attendre, et dit: • Oue veut votre seigneurie. — C'est toi, c'est toi, ma bien-aimée, s'écria l'amant dans l'ivresse de la joie; » alors il commença à lui parler delà violence de .sa pa,s.sion, il l'invita à y répondre , en lui disant que tout est amour dans la nature, que tous les êtres respirent sa flamme. Zéphire c ;t amoureux des fleurs , le ruisseau murmure et soupire d'amour; tous les êtres doivent leur existence, leurs plaisirs à ce dieu. Le ciel , la terre et l'onde sont embrasés de son feu créateur ; et il finit par la supplier de lui confier sa pensée et de lui ouvrir son cœur. « Que pnis-je vous répondre, dit cette amante, d'une voix faible et timide? Je suis encore bien jeune; va-t-on arracher la jeune colombe de so:i nid maternel, ou cueillir le bouton qui ne s'ouvre pas encore ? D'ailleurs , puis-je te connaître? D'où viens-tu? qui es-tu? — Je m'appelle don Alonzo Murillo, fils de don Gabriel Murillo et de ïheresa Liria. »
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Cependant la décence on la coutume exige que la future résiste encore quelque lenqis ; eulin , touchée des prières de son amant, elle lui jeta la couronne de fleurs qui ornait sa téle. Il la reçut en lui jurant une fidélité élernelle. Aussitôt les nnisiciens firent entendre des cliants d'allégresse, et les croisées étincelèrent de mille lumières. Knsuite les parens firent entrer le fiancé avec son cortège, et la cérémonie finit par un bal; on servit toute sorte de rafraichisseniens, et le voisinage retentit de cris d'allégresse, du bruit des boites, des pétards et des feux d'artifice. La fête ne finit qu'au lever du soleil.
Tout était arrêté pour notre départ du lendemain ; don Manuel avait diné cliez don Inign, et le soir j'allai le reconduire jusqu'à son auberjje, oii je reslai quelque temps. Kn revenant au logis, j'aperçus dans la rue, au faible rayon du crépuscule mourant, la ville à cette époque n'étant pas encore éclairée, trois hommes adossés contre le mur d'une maison , cachés sous l'ombre d'ini balcon et enveloppés de leurs capes. ,Ie m'en méfiai ; je lirai mon épée, et la mis sous mon bras. Je m'avançai, marchant de l'antre côté de la rue, l'oreille et l'oeil bien onveris. ,I'entends alors l'un d'eux qui dil ; • J qui esta cl traidor (voici le traître)!» Et aussitôt tous les trois fondent sur moi l'épée à la main ; je me range contre lui muret souliens un combat fort inégal. Je ne songeais qu'à parer les coups sans chercher à en porter, de peur de me découvrir ; cependant un de ces sicaires, enhardi, s'avance, nie serre de plus près; animé à mon tour, je m'élance sur lui, et lui plonge mon épée dans le ventre ; au même instant je reçois une blessure considérable dans le flanc gauche; je ne sentis point le coup, et combattis avec la même ardeur : heureusemenl pour moi celui que j'avais blessé tomba en implorant le secours de ses complices, qui le relevèrent et s'enfuirent avec lui. Resié seul , je vois jaillir mon sang; je couvre la plaie de mon moLichoir, et me traîne dans la rue solitaire, en m'appuyant sur le mur des maisons; mais je ne pus me soutenir plus longtemps, je me sentis près de défaillir : je m'assis sur le seuil d'une porte, m'abandonnant à la Providence, et je m'évanouis. Par bonheur un homme passa avec une lanterne, me vit, vint à moi, et me rappela à la vie avec une eau .spiritueuse. C'était un chirurgien ; il frappa à la porte d'une maison voisine, fit apporter de la lumière, banda ma blessure, et, aidé du domestique de celle maison, me traîna chez don Inigo. Quel fut son sai.sissemenl, son effroi , lorsqu'il me vit pâle , sans force et presque sans vie! La tendre Rosalie, que ce bruit avait attirée, se trouva mal. Autre embarras. Son père vole à son secours, en me recommandant au chirurgien, qui m'étendità terre sur un matelas , sonda , pansa ma plaie , et assura qu'elle n'était pas dangereuse, ce qui répandit la joie dans la maison. On me porla dans mou lit, on je doi'mis quelques heures. A mon réveil , je vis auprès de moi don Inigo et don Manuel qui, après bien des caresses, m'ordonnèrent le silence. Le chirurgien revint dans la matinée , leva le premier appareil; et, tout joyeux, promit une guérison prochaine. A celte nouvelle don Manuel s'écria ; « L'épce ; d'un lâche ne lue ni ne blesse. » Ces deux amis ne quillè- ! rent plus ma chambre. Dona Rosalia préparail mes lisa- .Kiuuiû nés, me donnait mes bouillons. Qand je la remerciais, elle ,,«(iiul- I me disait;» Je voudrais être homme pour rester toujours auprès de vous. » Don Inigo m'apprit que presque loule la ville s'intéres,sait à ma .santé, envoyait savoir de mes nouvelles, et qu'on ne m'appelait ((ue le guapo (le brave). «On
est indigné, me dil-il, conlre vos assassins ; les Espagnols n'aiment pas les lâches. ■ Il ajouta que tous les soupçons tombaient sur don Alexaudro Panlar, qui ne paraissait plus; et l'on avait découvert qu'un chirurgien entrait Ions les soirs mvsiérieu.sement dans sa maison, quec'était lui probableninil ffue j'avais blessé. Don Inigo me proposa de le poursuivre devant les tribunaux, m'offrant son appui et le crédit de ses amis; mais je dédaignai cette vengeance.
Je reçus de don Pacheco une lettre en réponse à celle que je lui avais écrile de la prison. 11 me disait ; «Sérapliine vous grondera d'avoir donné une bague à l'amoureuse Angélique; elle est en colère comme une poule à qui l'ou a ravi ses petits. On verra plus tôt un courtisan véridique, un ministre sans orgueil, un marchand plein de bonne foi, un poète modesie, qu'une femme sans jalousie. Quant à moi , je vous excuse : je suis indulgent pour les failles dont je me sens capable , et j'aurais voulu être surpris, comme Mars, dans les filets de Vulcain. Adieu, grand capitaine; les héros ont le cœur fait pour la gloire et l'ainour. Venez en diligence, au sortir de votre noir domicile, implorer votre grâce aux pieds de ma fille. Que Dios te bcmliga. »
Dès que je pus lui écrire , je l'informai du triste événement qui relardait encore mon voyage; « mais je briMe, lui disais-je, d'être aux genoux de la belle Séraphine, et je parlirai dès que je pourrai supporter la voilure. » Quinze jours suffirent pour mon rétablùssemeut, et mon départ fut fixé irrévocablement au 2.5 novembre, jour de Sainte- Calherine, patronne des philosophes et des jeunes filles. • J'allai chez la duchesse de Figueroas pour la remercier de l'intérêt qu'elle avait daigné prendre à ma santé (elle avait envoyé souvent demander de mes nouvelles^; je fus refusé ; elle éiait dans les pleurs et le désespoir ; son cher comte Mendoza était dangereusement malade, et pour intéresser Dieu et la Madone ii la .santé de son amant, elle fit le terrible vœu de vivre désormais avec lui aussi chastement, avec la mêmeconlinence qu'observait le bienheureux Robert d'Arbrissel au milieu de deux filles du Seigneur , qui partageaient sa couche. Ce vœu a sauvé le comte, du moins on le présume; mais on ignore si la duchesse a tenu sa parole.
La veille de mon départ je trouvai l'aimable Ro.salie dansune tristesse profonde; je lui en demandai la cause. « Je ne sais, me dit-elle ; je ne suis pas heureuse; la mélancolie est dans mon cit'ur : votre pré.sence, voire amitié la dissipaient, y versaient quelque consolation ; mais vous nous quittez, je n'aimerai plus rien.— Vous avez un père. — Je l'aime tendrement ; mais il me reste encore un vide dans l'âme que nul être n'occupe. — Je vous quitte, lui dis-je, avec un vif regret ; mais l'amilié nous reste, et ce sentiment, plus solide que l'amour, ne s'attiédit pas dans l'éloignement.
Enfin parut le jour craint et désiré; don Manuel et moi sorlimes de Valence, à huit heures du matin, accompagnés de don Inigo et de sa fille, qui firent avec nous près d'une lieue. PVolre entrelien, les promesses de nous écrire, de nous revoir, furent souvent interrompus par des soupirs et des momens de silence; chacun de nous rêvait; Rosalie s'effoirait de retenir ses larmes. Quand il fallut nous séparer, nous nous embrassâmes le cœur serré et l'œil baigné de pleurs. Rosalie me dil en sanglotant : «Je souhaite que Séraphine fasse voire bonheur et vous aime autant que vous mérilez d'être aimé. » Je lui donnai
la mMailleWniletlont m'avaient fait présent les bénédiclj,.s ilu moi.l Snral. Klle ii.r dit ; . Ole sera loujours sur niuu c<rur. - Dmi liii",o ajoiila en me pressant dans ses bi-as; .Sonisez, dansions les momens de votre vie, que vous avez A Valeme un 1)0U ami et mi tendre père. .
ÎSous monli^mcs dans notre ealeziiio, el primes le cheiniu d'Alicaulc. Je restai long-temps rêveur et silencieux Don Manuel tHait aussi très préoreupé, (luand tout à coup il sécria : -M'y \oilà! .•est fait! Apollon m'inspire; écouiez-moi :
■ Adieu , plaisirs, boiihcnr; .ndicu , ma bien-aimOe. Chère Clara , je pars en maudissant le jour; .te pars , et mon àme entlanmiOe Ne sent , ne voit , ne respire qu'amour. Le deuil règne dans la nature ; Le front (In Dieu du jour et s'attriste et pàlil; Les champs sont dépouillés de leur riche verdure; Philomèle est sans voix , la rose se flétrit. Ah ! fussé-je aux hornes du monde, Sous la zone des noirs frimas.
Et qu'une mer vaste et profonde M'eiM séparé de les appas , Oui , j'en jure par Cjihérée , Par les beaux yeux , par les Amours, Mon àme , où !u vis adorée , Autour de toi sera toujours :
Et M parfois sous le feuillage.
En promenant Ion doux loisir , Ton rœur entend quelque soupir, Dis aussilûl ; «C'est lui, je gage; Son àme est li\ sous cet ombrage , C'est elle que j'entends gémir. •
.Eli bien! comment trouvez-vous mes vers? — Excellents pour un impromplu. Apollon est le grand consolateur des poêles. — Oui, cessons de nous affliger ; n'imitons pas saint Jérôme, qui regrellait loujours les délices de Rome , et voyait dans les airs son immense figure. Pour vous égayer, je vais vous couler ce qui m'est arrivé hier au matin. J'ai eu le plaisir de faire baiser ma main ;"i mon rival, au duc de Figueioas.- Et comment avez-vous opéré ce prodige? — J'ai fait parvenir un billet i doua Clara , où je la suppliais de m'accorder un rendez- vous pour lui faire mes adieux, et jouir encore une fois du bonheur de la voir. Pour faciliter celle entrevue, je lui ai propoiié de se rendre, sous prélexle de confession, ii dix heures du malin à l'église des dominicains, où je sei-ijis caché dans uu confessionnal, revêtu de l'habit de ■ l'ordre. Doua Clara, trouvant le rendez-vous très plaisanl , y est venue eu basquine , enveloppée de sa niante , un rosaire enrichi de peliles croix el de reliquaires alladié à son bras V Arrivée à l'église, elle a enlrevu le révérend père don Manuel de CasIiUo dans sa niche. Lu je lui ai donné , au nom de l'amour et de Magdeleine, l'absoluliou de ses jolis péchés, je lui ai pardonné, parce qu'elle avail beaucoup aimé , comme a dil notre Sauveur, en parlant d'elle. Je l'ai exhortée à la conslance, el lui ai promis rimmorlalilé dans mes vers. Nous nous faisions les plus iciidves adieux , nous nous jurions un amour élernel , lor.sque le duc , agité par la jalousie , comme la nymphe lo l'élail par le laon que Junon avait délaché contre elle, présenta sa triste figure devant le confession nal. 11 venait voir si doua Clara ne l'avait point trompé.
' (>uand les dames espagnoles .sortent le matin , elles ont eiir rosaire ;^ la main «m attaché au bras, parce qu'elles sont eensées aller à la messe.
Rassnro par sa présence , et édifié i!e sa piété , il s est mis à genoux au près délie, (l a récité son rosaire, en attendaîil la fin de la coiilession. Mais j'avais résolu d'exercei sa palienre ; la télé enfoncée dans mon capuce , je retenais ma belle pcnilenle par des coules et des propos galans. Cependant le duc lirait sa montre à chaque mmule , crachait, toussait, pour avertir doua Clara de son impalieme ; mais plus il s'agilait, plus je prolongeais l'en- Irelien II fallut pourlant finir; dona Clara sortit du confessionnal l'œil baissé, et le visage empreint de dévotion J'allongeai ma main pour la lui donner à baiser, ce qu'elle fit, et le duc, que je saluai de cette même mam, s'empressa de jouir de la même faveur. - Mon cher, le tour est plaisant ; mais je x ois avec regret que votre amour ponr les femmes vous fermera les porles du paradis. - Pourquoi ? Saint Augustin les aima autant que moi; il convient que dans son enfance il fuyait l'école comme la peste; cme dans sa jeunesse il n'aimait que le jeu et les spectacles : il fut manichcen , bel esprit, et toujours suivi d'une concubine ; cependant il s'est converti , il est mort saint; j'e-spère mourir comme lui, tout converti, tout sanctifié. » .
Quoique novembre fût à son déclin , la terre avait encore conservé sa parure. Un soleil brillant et doux y versait sa lumière. O fortitnalos nimiuin... Trop heureux Espagnols, mécriai-je, vous habitez le jardm des délices; mais, trop accoutumés à la beauté de votre ciel , vous en jouissez avec la même indifférence que les Lucullus joui.ssent du faste de leurs palais! Mais raoï.qm me rappelais mes campagnes d'Allemagne, lorsque je bivouaquais ou marchais au milieu des neiges et des frimas, je sentais mon âme se dilater, s'épanouir ; j'acquérais de nouvelles sen.sations, je jouissais d'une i)lénitude de vie, je trouvais doux d'enlever son hiver à l'année, et des jours de deuil et de peine à mon existence.
Après avoir traversé une campagne riante de verdure , de lleurs nous nous trouvâmes au milieu de rochers arides et sourcilleux, dont l'horrible aspect fatigue encore plus le voyageur que l'aspérité du chemin ; mais la plaine de Saint-Philippe nous réconcilia avec la nature. La terre s'embellissait à l'approche de celle ville. Nous mimes pied à lerre pour jouir dune promenade charmante, passer le pont de la Veuve, élevé sur un torrent. Don Manuel me coma l'origine de cette dénominalioii. Un jeune homme, pressé d'arriver à Saint-Philippe, où l'allendaient l'hymen el l'amour, Ironvanl le torrent enflé par les pluies I s'y jela avec inirépidité; et cet infortuné périt, coinine Lêandre, par excès d'amour, englouti par les flots. Sa mère, au désespoir, mais dont la douleur n'épuisait pas la sensibilité, fit construire ce pont pour prévenir à jamais un si cruel malheur. « Celte femme , lui dis-je, niérilait la couroune civique. J'aimerais mieux avoir fail élever ce pont que la colonne Trajane. »
.Sainl-Philippe e.st bàli sur une hauleur, et contient ein iroii quatre mille âmes. Celte ville se nommait Aalh'a lorsque Philippe V l'assiégea au commencement du dixhuilième siècle, lie prince, irrité de sa longue résistance, la délruisil, et la releva ensuite sous le nom de Saint- Philippe ' . Nous allâmes coucher à Almanza. En traversant la plaine qui y conduil , je considérais avec une espèce de saisissement ce champ lameux par la victoire que le ma-
• C'est Xativa qui a eu le malheur de voir naître dans «on sein le p.\pe Alexandre VI , d'horrible mémoire.
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réchal de Banvick avait reinporice sur iniloril Gallon ay, victoire qui affermit le tiùiie de Philippe V. La Iradilion orale du pays pmle que les prcir.ièrcs années ([ui suivirent cette bataille furent d'une terlililé ctonnanle. La nature profile de loul ; pour elle, l'hounne, le reptile, l'insecte et tous les animaux ne sont qu'nnc niénie poussière. La posada de celte ville paraissait ])lntut le repaire des ours qu'une habitation de l'homme . Nous n'avions pour unique asile qu'une cuisine enfumée, où nousétion.s entourés de chats et de chiens. Don Manuel prétendait que c'étaient les âmes des soldats lues à la bataille d'Almanza qui animaient ces bêles dome.stiques; «sans quoi, disait-il, elles seraient bien moins nombreuses. » L'hole de ce détestable site nous fit payer, avec le logement (cl riiido de la casa], le bruit que nou.s avion.s fait dans la maison, et nous payâmes ce bruit assez chèrement.
iN'ous arrivâmes sans eucombre ù la liucrla d'.\licante, qui commence ù une denii-liene de la ville. Je fus frappé de la beauté de cette vallée, environnée de tous cotés de liiontagnes pittoresques qui l'abrilaient contre les vents du nord. J'adniiiais l'heureux mélange des vijjnes, des orangers et des figuiers, du blé, de toutes sortes de léginiies et des prés artificiels. Cette hacrta est parsemée d'une iufinité de maisons de campagne, et sa populalion s'élève à douze mille âmes. Elle produit , année conniiune, deux cent vingt-deux mille huit cent quatre-viiigt-huil canlaros de vin, et beaucoup de soie, de bip, d'amandes, d'huile, de figues, de carrouges, de légumes et de fruits. Don Manuel prétendait que Dieu aurait AA placer le premier homme et sa femme dans ce jardin de \ olupté, plutôt que dans celui d'Eden , trop vaste , trop étendu pour être cullivé par un seul homme. La ville ne répond pas à la magnificence de cette vallée. Les rues en sotit irrégulières; sa population est environ de dix- neuf à vingt mille âmes.
Le lendemain de noire arrivée nous allâmes au point du jour voir une immense cilerue nommée c/ Punlano, située à quatre lieues de la ville entre deux montagnes C'est le rendez-vous des eaux de toutes les collines voisines, une espèce de lac Mneris, dont les eaux peuvent .servir à l'arrosement de la campagne pendant une aimée entière. Ces eaux fertilisent la Imcria. Nous joninies, à notre retour, d'un sermon qu'un muine, monté sur un tréteau, préchail dans la place, eiilouré d'une foule nombreuse; Il s'agitait, se frappait la poitrine, se donnait des soufflets ; et, à son exemple , la plupart des audilcurs se souffletaient aussi, ce qui produisait un spectacle bruyant et très bizarre. Ce sermoncnr disait : «Oui, mes frères, l'homme est le feu, la Temnie l'éloupe, et le diable lèvent. Vous savez, s'écria-t-il d'une voix de Stentor, et si vous ne le savez pas, je vous l'apprends, que .Satan transporta un jour notre Seigneur Jésus-Christ sur une haute montagne, d'oii l'on découvrait la France, l'.Vnglelerre et l'Italie, lui en promettant la possession .s'il voulait l'adorer, l'ar bonheur pour le fils de Dieu, les Pyrénées lui cachèreut l'Espagne, sans quoi, la vue d'un si beau pays aurait pu le tenter. » Ensuilc, en parlant de je ne sais quel saint : » Savez-vous pourquoi il est mort au printemps de ses jours? C'est que Jésus-Christ voyait d'un œil jaloux que ce saint , quoique jeune encore , avait déjà fait plus de miracles que lui.» Après quoi, ex abrupto , il s'écria :« Adam a péché; ses enfans et .ses petils - enfans n'ont pas élé jneilleurs chrétiens : Dieu d'abord a pris patience; il a même poiissé la bonté jus-
qu'à emprunlcr la misérable figure de l'hnmii;e : mais les Juifs et les païens n'ont jias voulu rcconnalire sa divinilé. Eh quoi , grand Dieu ! tu dors connue Brulus! Exiirge ^ Domine et jiidica cau.sainliiam '.» Ce prêcheur éloquent finit son seinion par fulminer desraaiédiclions et des analhémes contre ceux qui ne donneraient rien à la
fiiiKqu'il alliii !;.iic]iii lecouvenl.
En revenant à notre posada^ don Manuel me dit que si je voulais séjourner le lendemain, il irait prêcher sur la place. «Vous voulez-donc vous faire lapideri' — On ne lapide pas nu honnne revêtu d'un habit religieux. — Où le prendrez-vous? — IN'ai-je pas mon habitde jacobin? Je ne voyage jamais sans ce talisman , qui attire l'argent et le respect des fidèles. » Je combattis vainement ce projet périlleux; il insista, et je cédai, curieux de le \0K mélamorphosé en prédicateur. Il tint parole. Le lendemain matin , affublé d'un froc , il se rend sur la place. Je le suis. Il monte sur les tréteaux ; on accourt, on l'environne, et le voilà qui se démène, se bat la poitrine; en s'écriaut : « Mes frères. Dieu est juste et miséricordieux ; mais il a bien peu d'amis parmi vous. Vous écoulez les inspirations du diable. Je i ois d'ici des femmes qui aiment les hommes; et quand une femme est amoureuse, ou peut bien dire qu'elle a le diable dans le corps. J'aperçois des hommes livrés aux vices, à la vengeance; des usuriers caché;; sous une mine hypocrite, des maris qui maltraitent leurs femmes, <ies femmes qui trompent leurs maris; je vois des marchands mcnleurs et fripons, des aubergistes qui écorchent les pauvres voyageurs; je vois partout la face du péché. Uims crat tvto naltiiœ vullus in oibc, dit le Psalmisle ^. Écoutez, écoutez, ce qui arriva à un de ces bons loups affamés, je parle des hôteliers. Un saint évêque en voyage devait aller coucher à Pampclune. L'aubcrgùste, qui l'attendait, se réjouissait d'avance, non du bonheur d'avoir un saint évêque dans son logis, non des bénédiitions qu'il y laisserait, mais de l'argent qu'il y dépenserail. En conséquence il tua, prépara force poulets, canards et dindons ; fit balayer, nettoyer ses chambres, son écurie; et à l'heure où le prélat devait arriver, il courut au-devant de lui. iMais quel fut son étonncment! le saint n'avait pour cortège que trois ânes et deux ecclésiastiques, et ne demanda pour son souper que deux plats de légumes! Quelle chute! quel chagrin pour l'avide hôtelier! Mais il voulut se dédommager de la parcimonie derévéque, en l'obligeant à faire un long séjour dans son auberge : il coupa dans la nuit la têlp des trois ânes. Quels furent l'horreur et la sm-prise des deux ecclésiastiques, lorsqu'à la pointe du jour ils virent dans l'écurie leurs chers compagnons de voyage élendus par terre, et leurs têles sanglantes séparées de leurs corps! Ils courent porter celle affreuse nouvelle au saint prélat, qui, loin de se courroucer, calma leur désespoir. Il mande l'aubergiste, descend avec lui dans l'écurie, lui ordonne de coudre les télés des ânes à chaque cadavre, et veut, pour rendre le miracle plus cclalant, que chaque tète soit attachée à un autre corps que le sien.
« Le travail achevé, le saint fit le signe de la croix sur les défunts, qui se mirent à braire, à demander à maii-
'« Seigneur, lève- loi et juge la cause. «C'est la devise du saint-office.
2 Ccst un vers d'Ovide qui signifie : "La face de la nature était l(( imkne dans tout le globe. »
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ger. Ce miracle, mes diers auditeurs, vous étonne; peutêtre même vous ne le croyez pas. Mais moi , je n'en doute point, et je le crois parce que je le crois, et que je dis comme saint Auf;usl in ; « ,1e le crois parce (iii'il est absurde, parce qu'il est impos,sible. » Tous les auditeurs attentifs, bouche béante, admiraient l'éloquence i\ii prêcheur et la grandeur du miracle. Pour moi, j'admirais la facilité et l'audace du poète du Toboso. De temps en temps nos regards .se rencontraient ; mais, malgré notre envie de rire, nous conservions notre gravité. Il parla ensuite de Magdeleine et de sou repentir. ■ Femmes qui m'écoutez , s'éfria-t-il, vous avez péché comme Magdeleine, qui avait sept dénions dans le corps : Jésus-Christ les chassa tons; mais il n'a pas chas.sé ceux qui habitent dans le votre; je vous vois prêtes à recommencer vos folies.Savez-vous pourquoi Dieu pardonna à Magdeleine? Parce qu'elle eut le repentir, parce qu'elle avait des yeux bleus et charmans, et qu'elle était belle et bien faite; mais vous, femmes d'ici, quels rapports avez-vous avec cette aimable ,!uive.' Vous repentez - vous comme elle? ête.s-vous belles? êtes- vous jeunes? Kon. Eh bien! ne péchez plus, ou l'ange de Satan , comme dit saint Chrysostome, viendra vous appliquer des soufflets, ainsi qu'à saint Paul. Mes frères, oroyez-iuoi, changez de vie, repoussez Satan; femmes renoncez aux hommes; hommes, fuyez les femmes; gardez vos affections, votre chaleur pour Dieu : ne le voyez-vous pas dans les airs, sur son troue d'or, entoiu'é de ses anges et des onze mille vierges? Si une d'elles crachait une seule fois dans la mer, le miel de sa salive en dessalerait les eaux . Vous ne voyez rien de tout cela , ditesvous, quoique vous ayez le nez en l'air; mais, moi, je le vois. Grâce, grâce, Dieu tout -puissant; retenez votre foudre, ces pécheurs se repentent. Allons, mettons-nous à genoux, et chantons le Pange lingiia. » Aussitôt il entonne cette hymne d'une voix sonore ; l'auditoire la chante avec lui. Lorsqu'elle fut finie, don Manuel leur dit : «Or ci, mes chers auditeurs, vous donnez votre parole à ,Iésus-Chrisl de vivre désormais plus saintement. , le la recois pour lui, et vous dorme en son nom et celui du iièreet du Saint-F.sprit sa .sainte bénédiction. » .\h)rs il allongea le bras, et bénit l'assemblée, qui reçut la bénédiction à genoux. "Encore un mol, s'écria-t-il : je ne suivrai point l'usage de confrères cpii, en vous renvoyant, descendent de la chaire pour faire une quête; non , j'y renonce, abrcnuntio Sateinam. Si vous aiez de l'argent, gardez-le pour acheter du pain et des habits à vous et à vos enfans. Notre couvent est assez riche : nous avons bon vin, bonne table, excellent appétit, rien ne nous manque; ainsi, je vous le répète, conservez votre argent pour vous et votre famille. • Après ce discoiu's, il descendit de son tréteau , se glissa dans la foule , el courut à Xiposntlri se dépouiller de son vêtement sacre. Je restai au milieu de la tourbe , plus étonné encore de son désintére.s.seinent que de son éloquence. On s'écriait : > Le grand homme! c'est un saint : il ne ressemble pas aux autres moines, qui aiment notre argent encore plus que notre .salut. • Je jouissais de cette admiration el du succès du prédicateur. Mais il fallut bientôt songer à la retraite. Le bruit de ce sermon était parvenu jusqu'au couvent des dominicains. Ils envoyèrent aussitôt deux de leurs pères sur la place, pour iirendre des informations .sur le sennouiieuc qui avait osé les insulter, et conseiller au peuple de garder .son argent, .le m'approchai d'eux, et j'entendis qu'ils disaient que ce moine était im imposteur,
et qu'ils allaient le faire arrêter par los familiarcs du saint-office. A cette nouvelle, tremblant pour le poéteprédicaleur , je cours à VAposada;']^ le trouvai vis-à-vis d'une bouteille de vin et d'une tranche de jambon, dont il restaïu-ait son estomac fatigué de sa prédication. Je lui criai au.ssilot : « Partez soudain ; le saint-oftice avec ses familiers est à vos trousses. Je vous suivrai avec la voiture. » Don Manuel effrayé, croyant voir après lui les trois furies de l'enfer, laissa son déjeuner et s'enfuit d'un pas rapide, le nez enveloppé dans sa cape. Je le suivis bientôt; quand je l'atteignis, il avait déjà fait du chemin. Timor ministrat nias. Il était l'orl content de son sermon , et surtout d'a\oii' échappé à la vengeance monacale.
A deux lieues d'Alicante , nous entrâmes dans une forêt de palmiers ; el comme la peur avait, en précipitant notre dé|)art , empêché notre diner , nous nous arrêtâmes pour manger nu vieux coq bouilli , que l'aubergiste avait déshonoré, en le dormant pour un chapon. INous retendîmes sur le gazon , dans son enveloppe de papier, et nous l'attaquâmes a^ec courage; mais il résistait à nos couteaux cl à nos dénis. « Je crois , disait don Manuel, que c'est le coq d'immortelle mémoire, que Socrate mourant voulait sacrifier à Esculape. ou plutôt je pré.suine que l'âme d'un vieux dominicain a anime le corps de ce chantre de l'aurore. Heureusement une bouteille de vin Tinto, et du jiain frais d'.Micante , fort blanc el très bon , nous dédommagèrent et consolèrent notre appétit.
La côte d'Orihuela, où nous étions, est le séjour du printemps, l'asile de la lertilité. Assis sur le gazon, nous jouissions de l'aspect de cette belle nature , de la .sérénité (lu jour ; tout à coup le génie de don Manuel s'enHanime; il improvise, et s'écrie avec Virgile ; Sahe magna parais friigam. 11 fait descendre de l'Olympe Vénus et les ,\mours; il leur bâtit un temple, il y place une chapelle pour doua Clara, dont il sera le grand-prêtre. Tous les jours, la tête l'onroiniée de lleurs, il iwrtera à .son autel deux colombes plus blanches que la neige, il brillera et l'encens et la myrrhe. 11 lînil par prier les dieux de lai.sser errer son âme, après la mort, dans la belle Andalou-sie. Quand cette vapeur poétique fut dissipée, nous continuâmes noire roule, fort gais, surtout riant beaucoup du miracle des trois ânes ressuscites, et de la colère des révérends pères jacobins. Nous marchions dans des allées verdoyaute-s , coupées par de petits ruisseaux roulant et murmurant sur des cailloux. Les environs d'Elche sont la terre promise , l'Edeii des Arabes ; on y respire l'air le plnsdonx; la terre est couverte de mOriers, de toutes .sorles d'arbres, surtout de dattiers : c'est le grand palmier; cel arbre a cent vingt pieds de haut; les grappes du fruit, du poids de vingt à vingt-cinq livres, sontsuspcnduesà la cime de l'arbre, et lui forment une couronne. Ces palmiers, aux en\ir(nis d'Elche et d'Alicante, sont au nombre de trente-cinq mille, d'autres disent cinquante mille; ils produisent chacun quatre arrobes de dattes cent livres), mais inférieures en qualité à celles du Levant.
Nous couchâmes à Elche. Nous y trouvâmes un négociam de cette ville, domicilié à Cadix. Cet homme, instruit et fort aimable, fil, au souper, presque tous les frais de la conversation. . Elche, nous dit-il , était , du temps des Maures, la patrie des arts, des lettres et du plaisir. Hercule pas.sa par cette ville, en revenaul de Cadix, où il a\ait vaincu le giant Géryon, monstre i trois corps. — Il
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vaudrait mieux, lui dis-je, que ce héros revint en Espagne pour lerrasser le monslre de rinqiiisilioii. » Ce néjjoiiant nous pai'la cusiilte des anciennes richesses de ribéric. «Les Pliéniciens, dil-il, qui, les premiers, la découvrirent, y trouvèrent une telle abondance d'arj;enl , que les meubles les plus comiimns étaient de ce métal : ils en remplirent leurs vaisseaux, et firent des ancres de celui qu'ils ne purent emporter. Ils donnaient en échanj',e des quincailleries et d'autres bagatelles'. On croit que c'est dans la riche Hespéric que les rois de Juda venaient pui.ser leurs richesses. Uuand Seipion-l'Arricain s'empara de Carthagène, à la seconde guerre punique, il y trouva deux cent soixante-seize tasses d'or, d'ime livre de poids, dix-huit mille trois cents livres pesant d'argent monnayé, un nombre infini de vases de même métal, et des provisions iunncn.ses. — Convenez, monsieur, lui dis-je, que \otre pays a subi le sort du Xanthe.ou du fleuve iîcamaudre, qui roulaient jadis des eaux abondantes, et qui aujourd'hui traînent à peine un filet d'eau. — J'en conviens, les eaux féciindcs du Mexique et du Pérou tra^ersent noire pays, mais ne s'y arrêtent pas. » Après cette conversation , et beaucoup de témoignages de bienveillance, nous nous .sépar.lmes d'avec ce négociant, pour nous oublier à jamais.
Apres Orihuela nous trouvâmes un vaste champ (pii n'offrait que des figuiers d'Inde, arbre triste et monotone; mais l'insipidité de ce tableau nous fit bien mieux sentir la beauté des environs de Murcic. Pendaul une lieue, on se promène dans des allées d'orangers et de citronniers, où serpentent des ruis,scaux .sur des tapis de verdure et de fleurs. INous finies le chemin ii pied. Le soleil couchant mêlait l'ombre ii l'or de ses rayons, et ajoutait un nouvel éclat à la beauté de la campagne. « Eh bien ! nie disait le poète du Toboso, ne préféreriez-vous pas une chaumière ici, au plus beau palais dans voire triste climat de Paris 1^ l'àme, comme les fleurs et les végétaux, s'épanouit, se viiifie aux rayons des beaux jours. Pour moi, je ne voudrais pas exister au-delà du quarantième degré de latitude, car je pense que les climats les plus favorables ù la santé et au bonheur sont entre les trentième et quarantième degrés. — Mon cher poète , pour toute réponse , je v ous conterai que des hommes de Tobolsk , déjiutés ù Pélcrsbourg , étaient étonnés que l'empereur préférât le climat de cette ville au beau climat de la Sibérie. »
A Murcie, nous ne trouvâmes d'autre gile que la posada d'un Bohémien, qui res.semblait à la hutte d'un lloltentoi. « Tranquilli,sez-vous , me dit don .Manuel ; par la barbe du père éternel ! nous ne coucherons pas dans cette lanière. » 11 endossa aussitôt son vêtement monacal , qu'il pouvait appeler son habit de bonne fortune, et sortit en me recommandant de l'attendre avec la même patience que les Hébreux attendent le prophète Élie.
Il revint au bout d'une heure, en me disant :« Allons, quittez votre uniforme, et prenez ma cape; nous allons souper et coucher chez dona Pepa Cascadilla, une veuve de quarante ans, qui jouit d'une fortune aisée. N'oubliez pas que vous êtes mon frère. — Pourquoi cela ? — Mar-
' On prétend que celle quanlitiS d'argent venait d'un embrasement des forêts des Pyrénées; quelque temps avant l'arrivée des l'iiéiiieien.'!, des bergers y avaient mis le feu ; l'incendie se propagea avec une telle violence , qu'il fondit Ions les Hiêlaux (lu'ellcs renfermaient.
clious ; les éclaircissemeus viendront après. • .le le suis , très étonné. INous arrivons dans une maison fort jolie; une jeune servante nous conduit dans une chambre à deux lits; les murs étaient ornés de glaces éti'oites et longues. Les crucifix , les images de la Madone, remplissaient les intervalles. Les matelas étaient étendus sur des nattes, que l'on repliait dans la journée, ainsi que les matelas. Eulre les deux lits on avait pratiqué une petite niche qu'occupait cl sciior sait Joseph. Ce saint était paré d'un habit de soie bleue ; avait des manchettes et un collier de perles , auquel était attachée une croix en pierreries. Cinq lampes allumées entouraient la niche; une seule, excepté les jours de fêtes , éclaire le saint. Dès que nous fûmes installés, la .servante Béatrix, portrait vivant de la .sibylle de Cmnes, nous apporta du chocolat, des biscuits et de \'a:ucar espoiijmlo. Tandis que nous savourions celte collation, en nous regardant l'mi et l'autie , nous vimes entrer la senora Pepa Cascadilla, qui nous salua d'un ^ve, Maria purissima; nous répondîmes : sine peccado conccbitla. Dona Cascadilla pouvait avoir quatre pieds et demi de hauteur, et, chose rare pour une Espagnole, elle était douée d'un embonpoint qui la transformait eu une petite tour ambulante. Elle avait de petits yeux, un visage rond, frais et colore comme une pomme. En entrant , elle baisa la main du révérend père don Manuel, qui me présenta comme .son frère. L'aimable veuve me sourit et me félicita d'avoir un frère si pieux , si vénérable , et qui daignait attirer sur .sa mai.son les bénédictions du Ciel. Elle nous quit'a pour aller donner des ordres, et laisser au père don Manuel le temps de réciter son bréviaire, qu'il n'avait pu dire dans la journée. Elle lui demanda la permission d'admeltre à .■îoii souper dona Alvira , sa bonne amie. ■ Est-ce une femme attachée à la religion et aux moines qui en sont les colonnes? » demanda le jaiobin don Manuel.- Oui , elle se confesse toutes les semaines, jeilne tous les vendredis, récite trois rosaires par jour, et ne reçoit chez elle que des moines. — Je vois que c'est une femme selon le cœur de Dieu, et qui ne sera pas déplacée avec nous.- Je vais, dit dona Pepa , vous envoyer Béatrix ! c'était la vieille ) , pour vous servir et arranger votre chambre. — Non , je vous prie , envoyez-moi Anne ( c'était la jeune ; ; la vue de Béatrix me perce l'âme; elle ressemble singulièrement à ma lame Hécube, morte, hélas! depuis peu de temps, après avoir perdu ses enfans , mi briMer sa maison ; et ce qui m'afflige le plus , c'est qu'elle est morte sans confession. Elle a été bien malheureuse; je l'aimais tendrement, cl la plaie est trop récente encore pour m'accoutumer au visage de Béatrix. •
Dès que nous fûmes tête à tête avec don Manuel , nous partîmes d un grand éclat de rire. • Par Jupiter ou .saint l'raneois! s'écria-t-il, avouez que je vous ai procuré un bon gite. Vertu du froc ! cet habit est la corne d'abondance ; quand on le porte , on est assuré de \i\ re agréablement dans ce monde, et d'être bien reçu dans l'autre, ".l'admire encore plus les ressources de votre esprit que la vertu de votre vêtement. Par quel trait de génie votre paternité' a-t-elle pu capter l'âme dévote de dona Cascadilla? Aviez-vous, comme le jeune Tobie, un ange qui vous conduisait ? avez -vous frotté les yeux de cette femme avec du fiel de poisson ? — Je m'en serais bien gardé, il ne faut pas que les femmes aient les yeux tiop ouverts ;
• C'est un litre qu'en Espagne on donne souvent aux moines.
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mais voici ce que mou bon ange ou mon bon génie m'a inspiré.
«Après vous avoir quille, semblable au renard qui guetle sa proie, j'ai aperçu celte maison, dont l'extérieur annonce l'aisance du mailre. Voilà, ai-je dit in petio, un gîte qui nous couiiendrait. Je suis entré chez un boulanger voisin , et je lui ai demandé quel était le maître de cette maison. — C'est doua Pepa Cascadilla, veuve, riche et très dévole. — Veuve, riche et dévote ! ai-je répété tout bas , voilà mon affaire. J'ai frappé aussilôt à la porte. La vieille Béalrix m'a ouvert, et m'a reçu avec la vénération que l'on doit à notre robe. — Elle vous a rappelé votre tante Hécube , la veuve de Priam ? Je ne vous savais pas de si bonne maison ! — N'allez pas me renouveler le souvenir de sa perte. J'ai demandé à la sibylle Béalrix si je pouvais voir sa maîtresse; aussilôt elle m'a annoncé et introduit dans sa chambre Je suis entré les yeux l)ai.s.sés, avec cet air de rerueillement et de componction d'une novice qui revient de confesse. La nouveauté de mon visage a paru l'étonner, cependant elle m'a fait asseoir, les yeux fixés sur moi, mais, par respect, n'osant m'interroger. Alors je lui ai dit : • Vous êtes la senora Pepa Cascadilla ? —Scnor, si. —Vous avez une réputation de sagesse, de discrétion, de piété, dont la bonne odeur est \enue jusqu'à moi. » A ce doux propos j'ai vu briller le sourire de lamour-propre sur le visa;;e de cette tendre veuve. « Je vois que, pour remplir ma mission, ai-je continué, je ne puis mieux m'adresser qu'à vous; et si vous me promettez le silence d'un confesseur, je vous confierai le secret de mon voyage. « (Jucl morceau friand pour une femme, et surtout pour une dévote, que la conlidence d'un serrci ! Le visage de doua Pepa s'est épanoui comme la fleur que frappe le soleil du matin ; ses oreilles se sont ouvertes; je suis devenu pour elle un personnage intéressant ; elle m'a juré , par la Madone , par saint Joseph , un .silence éternel. Alors je me suis rapproché d'elle, et, adoucissant ma voix, je lui ai dit : - Je viens de Rome, envoyé par son éminence le général de notre ordre, pour m'infornier, sous main, des maurs, de la conduite, de la piélé des dominicains des royaumes de Valence et dt Murcie. Un bruit sourd est parvenu jusqu'aux oreilles de son éminence, que ces eiifans de saint Dominique sortaient souvent de leurs cellules, ircquentaieut les femmes, les suivaient à la promenade, s'insinuaient dans leurs âmes, enfin qu'il y avait du relàdiement dans les mœurs et dans la discipline. Parlez-moi , senora Pepa , avec la même franchise que sainte Thérèse, la patronne de l'Espagne, parlait à Dieu dans sa vision. — Je vois que la calomnie a porté son venin jusqu'à la cour de Rome. Je ne puis nier que nos pè.res dominicauis vont souvent chez les dames; mais c'est pour les diriger, les confesser, échauffer et entretenir leur piélé. On a osé calomnier les mœurs du père Jeronimo et de doua Margarita, parce qu'ils se voient souvent, et qu'ils sont jeunes l'un et l'autre; mais je répondrais de leur vertu connue de la mienne. Je vois souvent plusieurs de ces pères; mais aucun jamais ne m'a tenu un seul propos (lui piM offenser mon oreille, et annoncer des vues de séduction.— Vous êtes assurée de la piété, de la venu de don Jeronimo? — Oui, car il dit la messe tous les jours, cl prêche tous les dimanches. — Voilà des preuves; cependaiu je l'ob.serverai de près, ainsi que ses confrères , et je rendrai compte à .son émineme de cette conver.sation, en lui faisant de vous l'éloge que méritent'votre zélé et \olre piélé. Je relourne dans mon
auberge, qui serait bien digne de loger Judas Iscarioth, ou le mauvais larron ; mais je ne veux pas aller à notre monastère : je dois garder l'incognito pour mieux observer ce qui se passe à .Murcie. » A ces mots , dona Pepa m'a offert une chambre chez elle; j'ai d'abord sagement refusé, alléguant que je craignais d'être trop bien chez elle,
qu'accoutumé à un régime sévère 11 est vrai, ai-je
ajouté lout de suite, qu'un voyageur peut relâcher quelque chose de son austérité, pourvu que ce soit pour la
cause de Dieu, et l'intérêt de la religion » A ce propos
elle a redoublé ses instances ; j'ai molli, et pour dernière objection, j'ai dit que j'avais un frère dont je ne voulais pas me séparer. "Amenez votre frère, s'est-elle écriée, je serai ravie de faire sa connaissance. Porte-t-il, comme vous, la livrée de la religion ?-— ^on, mais c'est le chrétien le plus fer\ent des douze royaumes de l'Espagne; c'est la candeur, l'innocence même : le pape saint Léon X n'avait pas les mœurs plus pures que lui. » Ici je la quittai. » Mais à propos, mon cher frère, sachez que je suis le père don .Manuel Ésope : je crois que ce nom me va assez bien. — Vous en avez l'esprit; mais je ne crois pas (|ue les habitaus de ^^Furcie vous élèvent un statue, comme les Dclphieusen élevèrent une au fabidiste. — Enfin, mon cher, je vous ai logé comme un prieur de bernardins, ou comme Sancho dans l'ile de Baralaria.» La jeune servante vint alors nous avenir quel'on avait servi le .souper. A son aspect , le père don Ésope 'faillit oublier la gravité de son personnage; mais je l'avertis que nous n'étions plus au siècle d'Abraham, où les servantes entraient dans le casuel du ménage. Les deux dames nous attendaient. Dona Elvire était une femme qui touchait à sou neuvième lustre ; le feu de ses yeux, l'expression , le mou\ement de sa physionomie, amionçaicnt qu'elle avait associé, dans sa jeunesse, le culte de l'amour à celui de la religion, et qu'elle n'offrait plus à Dieu que le reste de ses charmes. Ces dames placèrent le révérend père don Ésope au milieu d'elles ; les honneurs de la table, les meilleurs morceaux furent pour lui : son assiette était toujours encombrée de vivres, qui traversaient rapidement son œsophage. Pour moi, j'étais traité conune un frère compagnon, subalterne personnage. Une aventure arrivée naguère à Séville, fit tourner la conversation sur les anges de l'enfer. On y avait brillé une jeune fille accu.sée d'avoir reçu le diable dans son lit , ce qu'elle avait avoué. Dona Pepa demanda s'il était possible qu'une femme devint amoureuse de cet esprit malin. ■ Les savans , les pères de l'église, répondit don Manuel, ont cru aux succubes et aux incubes'. On a bri'dé à Rome un vieillard de quatre-vingts ans, qui avait couché la moitié de sa vie avec une diables.se '^ Il faut convenir que l'ange des ténèbres est bien dangereux pour votre sexe; mais si j'avais été à Séville, j'aurais guéri cette malheureuse fille de cette passion infernale. — Kli ! comment auriez-vous fait ? la chose parait difficile.— Non, madame; je prends, pour cette cure, des graines dellcbore noir; je les fais infuser vingt-quatre heures j dans une pinte d'eau bénite; et je fais boire, toutes les dciiii-heiiics, m\ verre de cette potion à l'amante du dia- J ble. Le médecin Mélampus a guéri de cette manière les |
' Un incube esl ie diable qui prend la ligure d'un homme pour si'Juirc les femuies , cl une succube est le diable changé en diablesse pour pervertir les bonuues. l/église a cru longtemps û ces nu'lamorphoscs infernales; la Sorbonne affirma la cho.se en 1.318. Ii
» Ce fait est rapporté par le fameux Pic de La Mirandole.
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filles de Prcetus , qui avaient une rage d'amour diabolique'.» Je lui demandai s'il y avait loiiiy-temps de celle belle cure. — » Non, mon frère, r"él ait dans la même année que le laharuin appai-nt à Constanlin. Vous ne sauriez croire, mesdames, la vertu de celle piaule pour les maladies du cerveau , et je conseillerai J mou frère, qui va à Oflrdoue pour se marier, d'eu faire usage avant de s'embarquer sur celte mer orageuse. Vous, mesdames, vous ne feriez pas mal d'en boire aussi une petite tasse tous les matins, pour prévenir les inflaminalions du cerveau. Si saint Antoine avait eu recours à cette boi.sson, il n'aurait pas craint les tentations du diable. — Je n'avais jamais ouï parler, ditdona Pepa, de cette plante et de sa vertu. -Cette conversation fut interrompue par l'arrivée de deux belles gelinottes que l'on servit. Elles fixèrent les regards de don Ésope, qui s'écria : « Ce n'est pas, senora Pepa, le corbeau qui portait un pain à saint Anioiiie , qui vous a ai)porté des gelinottes:' — J'ai voulu, dil-elle , vous faire manger des oiseaux qui ont une grande répulation à Murcie. — Allons, jesuivrai le précepte de .saint Paul, qui dit: INe recherchez pas la bonne chère, mais profitez-en modérément lorsqu'elle se présente. A propos de gelinottes , connaissez-vous rattachement qu'avait saint François d'Assise, patriarcbe de l'ordre Séraphique, pour les animaux, qu'il appelait .ses frères i' Un jour ou lui servit un levraut, et 11 lui dit : • Mon frère le levraut, pourquoi t'es-tu laissé prendre? ■ Il disait aux hirondelles ; « Mes sneurs, vous avez assez jasé. » il appela un jour unecigale, qui vola au.ssit6t .sur sa main , et il lui dit : « Chantez , ma sœur la cigale ; louez Dieu parvotre chant. • La cijjaleobéil, et chanta les louanges du Seigneur. Quel dommage que ce grand saint n'ait pas bu de ma tisane d'ellébore! Les deux dévotes écoulaient le révérend don Ksope avec le même intérêt , la même curiosilé, que Didoii avait jadis écouté le récit de la prise de Troie, ou la tendre Erminie, le discours du vieux pasteur.
Menlrcel cosi ragiona, Krniinia pende Dalla soave bocca, iulcula è chcta.
Doua Elvire voulut nous régaler à son tour d'un miracle de la Vierge del Pilar, airivé à Saragosse . sa patrie. Sa trisaïeule, qui en avait èlè le téiuoin , lavait conté cent fois à sa fille ; celte fille à la sienne , et celle-ci à la rnère de doua Elvire. Cette Madone arriva une miit à Saragosse, apportée par les auges ^. Le lendemain , loulc la ville accourut poiu- la voir; les principaux magisirals dressèrent et signèrent le procè.s-verbal de .son arrivée : jamais miracle ne fut mieux constaté. Les Sarago.ssais possédaient depuis quelque temps ce beau présent du ciel , lorsque les habitans de Pampelune, jaloux de leur bon-
' Don Manuel .s'amiise en cilaiit ce trait de la fable , qui dit qu'un certain Mélanipus , médecin fameux , ayant découvert la vertu purgative de relléborc , avait guéri les trois flllcs de l'rœlus, roi d'.\rgos, que Junon avait rendues folles; elles s'imaginaient élrc changées en vaches.
^ On l'appelle \à Madoiia del Pitar , parce qu'elle est posée sur un pilier de marbre; elle est une des plus riches de l'Espagne ; on y voit quatre anges d'argent , dont les ailes sont d'or et semées d'étoiles de saphir ; la couronne est d'or massif. Il y a un .saint-sacrement immense dont les rayons sont d'or massif et couverls d'emeraudes : le solcd et le calice pèsent 509 livres , on voit, dans le trésor, une iolinité de membres du corps humain, d'argent, donnes en r.c-îw/o. Le lord .Slah nope, aiirès la bidaille dcSaragosse, entra dans celle ville, visita le trésor cl n'y loucha point. Admiions et taisons-nous.
heur, envoyèrent secrètement six Navarrais bien déterminés qui enlevèrent la jVadone , la traiisporlèrenl eu triomphe, et la placèrent dans une chapelle de leur cathédi aie ; mais la Vierge , à qui ce séjour déplaisait , s'envola dans la nuit , par un Irou qu'elle fit au plancher , et rev lut , dans un instant , à sa iiremière demeure. — Vous ne m'ctounez pas , répliqua le père don Ésope , j'en ai vu bien d'autres. Voici un miracle qui s'est passé à Cadix du temps d'Héliogabale , empereur d'Autriche , miracle dont tous les habitans de Cadix ont été témoins. La statue dé saint Antoine logeait dans un ermitage près de cette ville, lorsque la peste s'y répandit. X l'aspect des grands ravages qu'elle faisait , la statue sortit de sa retraite |)Our faire l'office de médecin; elle allait chez les malades . les guérissait , et le soir rentrait dans sa niche. Dès que la contagion eut ce^sé, les habitans, pleins de reconnaissance, allèrent en procession, prendre la statue pour la placer dans une belle église. Vous conteraije un autre miracle arrivé à Rome,. sous le pontificat de Jules II , de sainte mémoire ? Lne religieuse , nommée Claudia, fut accusée par ses ennemis d'avoir lorfait aux saintes lois de la pudeur. Alors un vaisseau, venant de Phrygie , s'était tellement engravé dans le Tibre, que les efloris de plusieurs milliers d'hoimues ne purent venir à bout de le faire av aucer. Claudia , après avoir imploré la .sainte Vierge, vient sur le rivage , altadie son rosaire au vaisseau, et le traîne aussi facilement qu'elle aurait trainé un pelit carrosse d'enfant. ToiUe la ville de Rome lut témoin de ce miracle '. » Après ce récit , qui charma ces dames, elles se levèrent de table, baisèrent les mains de don Ésope, et nous firent conduire dans notre chambre. Quand nous fi'imes seuls, il me deuianda conunent je trouvais les gelinottes de Muri-ie. • Ma foi ! lui dis-je , eu les mangeant je croyais être dans le meilleur des mondes possible. ^ — Il serait encore meilleur, sans les moines et ma bosse qui sont des superfluilés. • Il me proposa de rester le lendemain pour voir la ville; l'auberge est bonne, di- .sail-il, profitons-en, nous ne rencontrerons pas souvent des dona Cascadilla. — J'en conviens; mais la belle Séraphine m'attend à Cordoue ; celle ville est pour moi la terre promise. Je ne veux pas errer quarante ans dans les déserts avant d'y parvenir. Je veux bien vous accorder encore une journée , je ne serai pas fâché de connaître celte ville, que l'on dit être le jardin de l'Espagne.
Murcie, avant l'arrivée des Romains, n'étail qu'un petit village; ils en trouvèrent la position si heureuse, (|ue plusieurs d'entre eux, après la conquête de Carthagèiie, vinrent s'y établir. Elle est au bord de la Ségnra, dans une plaine délicieuSie, au 37" dix-huit minutes de latitude Vne autre rivière traverse aussi ce petit royaume. Toutes les deux sont bordées de myrtes qui y croissent et se multiplient si farilement, que les Romains consacrèrent la ville a Vénus Murcia, et élevèrent à Rome, sur le mont .\veulin , une statue à cette déesse -. Scipion , après avoiireconquis l'Espagne, fit célébrer dans la plaine de celle ville, les obsèques de son père et de son oncle , qui avaient succombé sous le génie d'Aunibal. Rome a gardé Murcie pendant six cent .seize ans; les Maures leur succédèrent, et eu jouirent trois cent dix ans. Ou prétend qu'ils y
Te prétendu mirac'e est tiré âe Vffistoire romaine, n don Mainiel .s'igaie aux dépens des deux dévoles.
' Des écrivains ont fait de ^'énus Miircia la déesse de la pjrc.<.«c.
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li-anspoilèreiil le mûrier et l'arL de préparer la soie. En lïîl , elle tiil pi'ise par les Espagnols. Les fonlaiiies, les cascades, les mûriers, les mjrles, les orangers qui portent les plus belles oranges de l'Espagne, la sérénité, la douceur conslaule de sa température, rendent ce séjour digne de Vénus et de la pare.sse ; non pas de celle qui sans désir et sans pensée se traîne dans le chemin de la vie; mais cette aimable pare.sse qui, sans effori , par le mélange heureux du repos , du plaisir el du travail , sème de fleurs les heures légères de la journée , et qui est aussi ennemie des folles pa.ssions qui tourmentent Tâme , que de l'inertie et l'insensibilité qui la llélrissent. La cathédrale de Murcie est vaste, et l'autel est d'argent massif; la grille qui l'entoure et forme la porte du chœur, est d'un travail précieux. Quand nous y entrâmes, six chanoines vermeils et brillans de saule psalmodiaient les louanges du Seigneur. Ou voit dans cette église le toml)eau d'AIphon.se , surnommé le Sage , parce qu'il .se mêlait d'astronomie; comme si les savans étaient toujours des sages. C'est lui qui disait que si Dieu l'avait consulté sur la création du monde, il lui aurait donné de bons avis '. Apparemment que ce roi ne pensait pas , comme Leibnilz ou Pangloss , que ce monde était le meilleur des mondes possibles. Il légua son cœur et ses enti'ailles à Murcie, en reconnaissance de ce qu'elle lui avait ouvert ses portes, lorsqu'il combattait conire un fils rebelle. La tour de cette égli.se est de forme carrée. Une montée douce conduit au sonnnet, un cheval peut y monter. Vers le milieu, nous trouvâmes une grande salle où était nue i ingtaine d'hommes , le visage tanné , la biirbe noire et épaisse , enveloppés dans de vieilles capes toutes rapiécées. Il en\ironnèrenl le père don Ésope, lui baisèrent ù l'envi la robe et les mains, qu'il étendait à droite et à gauche. INous fûmes bien étonnésquand nous appiimes que ces hommes si respectueux pour les moines étaient des sicaires, des voleurs qui trouvaient dans cette salle mi asile contre les lois et le glaive de la justice , et qui vivaient là avec leurs remords ou sans rejuords '.
Mui'cie a nu beau (|uai , ini pont superbe sur la Ségura , et des promenades charmantes ; mais la plus agréable est celle qui est nommée la Maleçon : c'est une chaussée de deux mille quatre cents pieds de long, bordée par la Ségura. On y monte par un bel escalier, et l'on y respire l'air le plus pur. Les fidèles y trouvent presque à cha(|ue pas à satisfaire leur dévotion : on y a planté des piliers qui désignent les différentes stations de Jésus-Christ lorsqu'il traînait sa croix. Nous vîmes nombre de dévotes qui s'agenouillaient devant chaque pilier. Au bout de cette promenade on trouve une terrasse j;arnie de lianes de pierre : on y jouit d'une perspective fort étendue ; mais les yeux se reposent sur un jiaysage très agréable et très varié. Nous jouissions en vrais amaleurs. ou plulot en voyageurs curieux , de la beauté de celte vue, loisque nous aperçûmes près de nous im dominicain avec deux jolies femmes. « Jh picanorazzo (grand rot|uiu ; ! s'écria le révérend don E.sope. » H aurait voulu l'éviter;
' Les moines punirent par une cipècc d'humiliation ce propos indiscret. La foudre étant tombée quelque temps après à St'govie, sur le cabinet An mi, ils crièrent que c'était une vengeance du ciel ; et le roi , pour satisfaire les moines et les dévols, suivit une proix'ssiou à pieds nus, ayant à sou cou le cordon de saint François.
' Ln France, Louis XII abolit le droit d'asile que l'église donnait aux criminels.
mais ce moine, apercevant l'uniforme de Sainl-Dominiquc, vint à nous pour voir et .saluer ce confrère iucoimu. Il lui adressa la parole ; mais le rusé don Manuel lui répondit en latin. Cet idiome nouveau pour le jacobin, engraissé d'ignorance, l'endjarrassa beaucoup. Je pris alors la parole, et lui disque son confrère était ludesque et n'entendait pas sa langue; mais qu'il pouvait lui parler celle de Cicéron, qu'il savait parfaitement. «J'en suis charmé, dit le moine, mais je n'ai pas le temps; sans doute il va à Madrid; je lui .souhaite un bon voyage. » Ainsi l'idiome latin nous délivra de cet argus enfroqué. Nous jugeâmes à jjropos de terminer notre promenade pour n'être plus exposés ù pareille rencontre; et comme le soleil atteignait sou zénith , nous revinmes chez doua Cascadilla, où les deux béates et le diuer nous attendaient. Le père don Ésope dit son benedUitc , en se mettant à table. Sans doute la vue d'un repas succulent excitait sa reconnaissance enversI'Être suprême. Lorsqu'il eut un peu apaisé la vivacité de son appétit, il fît part à ces dames du succès de ses informations sur la conduile de ses confrères. "J'ai découvert, leur disait-il , qu'il y a du relâchement dans les mœurs, de la mollesse et de la tiédeur dans le service divin. Les vieux pères aiment mieux assister à une bonne table qu'aux offices ; et les jeunes fréquentent les dames, dirigent leur conscience, Dieu sait comment! leur permetlenl des amans, comme l'église permet la viande les jours maigres, aux malades, aux santés délicates. Croiriez-vous que nous avons rencontré ce matin , à la promenade , au milieu de deux jolies femmes , un jacobin , d'une force et d'un eud)onpoint scandaleux. Çuelle licence ! Est-ce ainsi que se conduisaient les Basile, les Antoine, les Bruno, les Dominique? Au lieu d'être à l'église ou dans leurs cellules à étudier la somme de saint Thomas, les homélies de saint Chrysostoine , et de lire les serinons, la Cité de Dieu de saint Augustin , les quatorze épitrcs de saint Paul qui resta une nuit et un jour au fond de la mer ! Et cependant, ils se croient les élus du Seigneur: eux, les élus? comme moi, qui ne suis qu'un pécheur. Je les dénoncerai à notre général , qui les condamnera au pain et à l'eau pendant deux ans. Il n'y aura pas de mal à réduire leur embonpoint et à réprimer l'aiguillon de la chair. Doua Pepa demanda grâce jwur eux. «Celui, ditelle, que vous avez vu ce malin, à la Maleçon , est le père Gabriel; il est très respecté dans la ville; il confesse, il prêche tant qu'on veut. Il a couverli deux juifs , il met la paix dans les ménages , il a réconcilié naguère un mari avec sa femme , eufin c'est un véritable apôtre. — iMesdames, je n'ai pas oui dire que les apôtres se promenassent avec de jolies femmes. Il est vrai que sainte Thècle suivait, en habit d'homme, saint Paul dans tous ses voyages, mais elle était sainte et laide. Puisque vous prenez don (jabriel sous votre protection , je ne le citerai pas à son éminence ; cependant ces pères s'exposent au danger, et ils .sont bien loin d'avoir la lerveur e! le courage de saint Thomas d'Aquin ; c'était un Ixm geiililhomme. Ses frères, désolés de le voir s'ensevelir vivant dans un monastère, envoyèrent un jour, dans sa cellule, une fille rayonnante de jeunesse et d'attraits. Le piège était séduisant. Lesaintconvint qu'à son a.spect il senlil quelque émotion, qu'un certain feu circula dans ses veines; mais tout à coup, rebelle à la chair el au démon , souleim [par la grâce , il sai.sit un tison ardent , .s'élance sur cette fille, qui, épouvantée, s'enfuit à toutes
VOYAGE E^ ESPAGNE
jambes. Vous cilcrai-je encore saint Xétiocrale , le patron des nialéficiés? Un jonr, nne très belle femme, qu'on appelait Lais, sous je ne sais quel prctcxle , l'attira à sa toilette. Sans doute c'était le démon qui l'inspirait pouc perdre un saint. Cette lennne déploya tous ses lalens, tout le charme de la séduction pour irioniplier de sa vertu ; mais saint Xénocrate, bien supérieur aux Jérôme, aux Augustin, nés fort ardens, resta glacé comme un bloc de marbre, et immobile comme le mont Caucase. — Nous ne connaissons pas en Espagne ce saint-là. — Je le croi.s, c'est un descendant de Japliet, qui eut sept fils qui peuplèrent les lies de la Méditerranée, car cette mer s'appelait jadis Erythrée. Saint Xénocrate descendait en droite ligne de Gomez , qui était l'ainé de la famille. Ce grand saint est mort assassiné par les Turcs sur les bords du Pont-Euxin , et c'est depuis cet assa.ssinat que cette mer est appelée la mer Noire. Vous savez au.ssi qu'il y a une mer qu'on appelle la mer Rouge, que Moise passa à pied sec dans le temps du rellux. — Koiis en avons ouï parler. — Mais vous ignorez d'où vient cette épithète de rouf;e (|u'on lui a donnée ; c'est que, pendant la persécution de Dioctétien, elle a été rongie du .sang de dix mille martyrs; et cette couleur ne s'est jamais effacée. » Cependant le père don Ésope faisait parfois des pauses pour savourer les morceaux choisis et délicats dont on chargeait son assiette. Je le regardais de temps en temps avec admiration, et souriais discrètement à son savoir.
Pendant cet entrelien intéressant, les deux dames oubliaient l'heure de la sieste; mais je les avertis que le père don Ésope avait son bréviaire à réciter. Alors doua Fepa quitta la table, et nous, nous entrâmes dans noire chambre : je félicitai don Manuel de sa douce faconde, de la canonisation du bienheureux Xénocrate, petit -fils de Gomez, dont il enrichissait la légende, et de sa sublime invention pour colorer la mer Rouge et la mei' INoire. « Fables pour fable*, nie dit-il, les miennes valent bien celles de tant d'autres historiens : l'amusement et les fictions sont plus nécessaires aux hommes que la vérité et la science. Mais nous devons songer i notre départ, il ne faut pas que l'aurore nous letrouve demain dans Murcie. Je ne sortirai pas celle après- dinéc de peur de rencontrer quelque jacobin qui , par hasard , srtt la langue de Virgile et de Tite-Live. Allez louer un volante pour notre voyage, et apportez -moi un petit os de moulon ou de brebis. — Et qu'en voulez-vous faire ? — L'enchâsser dans une petite boite, et le donner à la dona Cascadilla, comme un reliquaire précieux : la reconnaissance est une de mes vertus. — Et vous croyez que cet os de mouton, devenu relique, lui portera bonheur? — Il opérera des miracles. Quand la confiance et la crédulité s'emparent de l'imagination d'une dévote, elle voit tout ce qui est dans sa tête, et les fantômes de la lanterne magique sont pour elle des corps réels. Les mahométans regarilent la rnbe et une dent de Mahomet comme des reliques sacrées'.
^ On conserve dans le trésor du grand-seigneur une lienl du prophète Mahomet , et tous les ans , le premier join- du raniazan , le sultan la présente , avec beaucoup de respect , à baiser aux grands de sa cour , après des prières publiques instituées pour celte solennité.
On y conserve la robe de ce prophète , et tous les ans , à pareil jour , on la trempe dans l'eau, qui est appelée eau sacrée de la robe. Les Turcs croient , en buvant de celle eau . devenir incorruptibles. Le sultan en dislrdJue à ses favoris , pour
Allez visiter la ville. Eu attendant votre retour, je lirai mon bréviaire dans Don Qnichotic. »
Murcie contient cinquante mille habitans; les rues sont belles, droites, et les maisons bien bâties. Je vis le superbe couvent des cordeliers, où l'on entre par trois grandes cours, qui ont deux portiques élevés l'un sur l'autre. On aurait dû graver ce vers sur le froutispice:
Me mea paupertas vilse traducat inerti '.
La bibliothèque est très belle; mais quaud j'y entrai avec un conducteur, nul être vivant n'en troublait la solitude. Je lus sur la porte celte inscription : Lo.s iniierto.s abrcn lo.s vjos, a lo.s que vU-en'-. J'aurais voulu y substituer cette autre ; Personne ici ne trouble le repo.s des morls. Au défaut d'êtres vivans, j'y vis le portrait de plusieurs grands hommes.
Au sortir de ce magnifique asile de la pauvreté, je vis une cérémonie qiù excita ma curiosité : on promenait un homme sur un âne; le bourreau le suivait en lui appliquant par inlervalle de grands coups de fouet. Des officiers de justice marchaient inunédiatement après le bourreau , précédés d'mi trompette qui , s'arrétanl dans les carrefours, criait d'une voix glapissante : «C'est la punition que sa majesté et la justice, en son nom , infligent à ce coupable, condamné à recevoir cinquante coups de fouet pour avoir vendu des fruits au-dessus du prix fixé par la police. » On m'apprit que c'était le châtiment ordinaire de tout vendeur qui surfaisait sa marchandise. Mais si le bourreau frappe plus de coups (|ue la sentence ne porte, il est fustigé lui-même.
Je louai une voilure pour Carihagène, et après m'étre muni d'un petit os de mouton, je retournai chez dona Cascadilla. Je trouvai le père don Ésope dans sa chambre, prenant une tasse de chocolat pour soutenir son estomac jusqu'à l'heure du .souper. Je lui remis l'os de moulon. Il l'enchâssa proprement dans une petite boite, à la place des cheveux de sa première maîtresse, alors très oubliée. Une heure après, la jeune .\nna vint nous avertir que les daines nous attendaient pour souper, lion É.sope prit la main , le bras de celle jeune Agar, la caressa sous le menton , en lui disant en vrai sycophaule, « Sois sage, ma fille, et Dieu te bénira. »
L'entretien du .souper roula, comme à l'ordinaire, sur des miracles, sur des sujcis pieux. Don É.sope gémit .sur le relâchement, sur la tiédeur du saint-office. « On ne voit plus, comme autrefois, disait-il, de ces auto -tla-fé si édifians, si altachans; les vrais fidèles se plaignent aiee raison. Qu'est devenu ce temps de pieuse mémoire, où le roi don Carlos, ayant lémoiiîué le désir de voir un auto-ila-fc aussi brillant que celui dont son père avait eu le bonheur de jouir, vit arriver le grand-inquisiteur qui lui promit la représenlalion d'un. spectacle si agréable, si consolant pour la piélé ?
« Le jourvenu.ce grand piince se rendit sur son balcon à huit heures du matin ; on promena , ou briMa sous ses yeux nombre de victimes humaines. J'ai tort de dire humaines; cai- les hérétiques, les juifs, les musulmans ne sont pas l'image de Dieu. Ce sont de vrais animaux ; oui,
s'en .servir aux jours de jertnes. Vers le soleil couché, ils en mettent une goutte dans un grand vase d'eau , (lo'ils boivent, avec cérémonie, à trois diverses reprises.
1 « Oiie ma pauvreté me lais.se jouir d'une vie oisive 1 »
* « Les morls ouvrent les yeux aux vivans. »
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mesdames , j'aimerais mieux être mulet , cheval ou ihien, que juif ou hérétique. Sa majesté catholique daigna assister tout le jour à cette cérémonie imposante, sans ennui , sans quitter sa place un seul moment , supporlan! le poids de la chaleui- avec un saint courage , impassible à tous les besoins. Quand les corps furent brûlés, les fcnx éteints, elle demanda, ainsi qu'un aimable et jeune enfant qui ne se lasse pas de voir des marionnettes, s'il n'y a\ail ])lus personne à bri'iler. Alors don Carlos se retira fort content de sa journée, et fâché que les scènes du plaisir fussent si rapides. Nous avon.s encore vu, en 1725, le sainl-office faire briller à (Irenade une famille maure composée de sept personnes: les misérables vivaient iran- (|uillemenl, occupés de leur commerce, de leur ménage, et faisant des enfans à leurs femmes! mais ils se mutilaient à la manière des juifs, ils adoraient Mahomet ou le diable, car c'est la même chose; ils faisaient des ablutions en commençant par le coude ou par le bout des doigts ' ; ils ne bnvaieni point de v in , ils pouvaient épouser quatre femmes. Voilà pourquoi il faut les brUler en Espagne, parce que nous avons beaucoup de vignes, et pas plus de femmes qu'il ne nous en faut; mais comme dit le saint honune Job dans son style poétique ;
N'ox ruit, et fuscis tellurem aniplcclituralis '.
• Nous devons partir à la pointe du jour; permettez, doua l'epa, qu'en vous quittant je vous laisse un gage de ma reconnaissance. Veuillez accepter cette boite, qui contient un os de saint Etienne, martyr; vous savez que Dieu fit un miracle pour découvrir le corps de ce saint.
«C'est un présent que m'a fait i Rome le cardinal César Borgia , un des hommes les plus pieux de son siècle. Avec e«tle relique, vous n'avez nul danger à craindre, le tonnerre vous respectera, et l'espril infernal n'osera s'approcher de vous pour vous souffler des pensées profanes et des désirs impurs. » Doua Cascadilla remercia avec timidité, craignant de priver don Ésope d'une si sairUe relique. «Rassurez-vous, lui dit-il, je trouverai près de Madrid dans le mimaslère de l'Escurial, as.sez de i cliques pour eu fournir !^ toute l'Europe . et à tous les Chinois s'ils devenaient chrétiens. Il y a onze corps de .saints tout entiers, cent lroi< téle.s aussi entières, plus de six cents bras, jambes ou cuisses, trois cent quarante-six veine-s, et mille quatre cents reliques pins petites, comme doigts, o.weletset cheveux ^. Riche de lanl de reliques, l'Espagne ne peut jamais périr; ce sont lej> colonnes de l'Klat..' Après cette énumération , doua l'epa accepta ce don précieux avec jubilalion et la plus vive reconnaissance. Elle nous conseilla de nous arrêter à CaravalapoiUMoir la fameuse croix apijortée par les anges, croix qui guérit toutes sortes de maladies, ".le la connais, dit le révérend père don Ésope; je sais que les médecins voudraient la détruire, parce qu'ils n'ont plus de malades à tuer, mais
' Il y a une grande discussion au sujet de cette ablution, entre les seclafeiirs il'Ali et ceux d'Omar. Les prcuiiecs pri'lciidcnt qu'il faut commencer par le coude , et ceux d'Omar , par le bout du dolfii. Cticz les chrélicns ou a dispute long-temps pour décider si les laïques devaicnl faire !e sig/tc de la croix avec dcnv ou avec trois doigts. Adhuc subjudice lis esl.
* C'est un vers de Virgile : « La nuil se précipite et embrasse la terre de ses ailei noires. »
' Ce compte est exact.
elle subsistera et guérira en dépit d'eux et de leurs remèdes. «Ces dames alors , après lui avoir bai.sé les mains et la robe, se recommandèrent à .ses prières. Dona Pepa le remercia d'avoir alliré par sa présetice la bénédiction du ciel sur sa maison. « Mesdames, leur dit-il . ne perdez jamais la confiance en Dieu; souvenez-vous qu'Ismaël et la servante Agar, sa mère, moura-eni de soif dans leur voyage , et que Dieu leur découvrit une fontaine au luilieu du désert; ainsi Dieu vous découvrira, si vous le servez fidèlenienl , dans vos tribulations, dans vos angoisses, une fontaine de grâces et de bénédictions. Adieu, mes chères dames , je ne vous oublierai jamais dans mes prières, et avec mon frère, nous parlerons souvent de vous et de votre charitable simphcilé. »Ces bonnes dames, les larmes aux yeux, m'invitèrent à bien soigner mou frère, un saint , une des colonnes de l'église. Ce fut ainsi que nous nous quittâmes pour jamais, sans autre espérance de nous revoir que dans la vallée de Josajihat , qui, connue cliacun sail , n'est pas loin de .lérusalem.
Nous trouvâmes dans noire chambre luie provision de biscuits et de chocolat." Voyez, me dit don Manuel, comme la manne du désert tombe pour nous, et comme la Providence nous favorise. — Oui, elle est toujours pour le plus adroit , comme le Dieu des armées est pour les gros bataillons. »
I.e lendemain, dès le point du jour, nous montâmes en voiture. Quand don Manuel fui hors de la ville, il quitia sa robe, et devint troubadour de moine qu'il était; il reprit sa gailé, ses chansons, en reprenant sa cape. > Avouez, me dit-il , que j'ai bien joué mon rôle. — D'accord , vous êtes un excellent comédien ; mais moi j'ai sur le cœur quelque pelite syndérèse , pour m'élre prêté à tromper deux bonnes dévoles. —Bah ! faiblesse et pusillanimité! Dans la société, tous les hommes sont trompeurs et trompés; chacun chenhe son bien aux dépens des aulres ; les conquérans, parles armes; les moines, par l'hypocrisie ; les marchands, par un air de vérité; l'orateur et l'écrivain nous trompent par des mensonges adroils et le coloris du style; le médecin par de grands mois et la gravité de son air; les courtisans trompent les rois parl'appât de la flatlerie, et ies rois trompent les peuples; aussi ma con.science jouit d'une grande sécurité. » Bientôt le rude et fréquent cabotage de notre cnlezino mit fin à nos discours et à nos plaisanlerles sur la mystification de dona Cascadilla. Nous gra^ is-sions de hatilcs montaiynes par un chemin tracé an bord des précipices; l'amas des rochers énoi'uies, la chaîne de ces monts arides , entassés les uns sur les aulres, nous présenlaienl l'image du chaos. Noire cales.sero nous annonça que nous avions onze léguas à faire pour arriver ,'i Carlhagène. Le chemin de\int si mauvais, si âpre, que don Manuel ne voulant pas, disaitil , briser sa tête poétique contre un rocher , me proposa de mettre pied à terre. Après une marche longue et pénible, il cria au calessero: • Hé, camarade! il y a cinq heures que nous marchons, dinerons-nous aujourd'hui? — Aiiiino senorcs , conunencez l'oire rosaire ; vous n'aurez pas fini que nous serons à la vcnla, où ma pauvre b.^le et lous trouverez de quoi diner. » Enfin, bien secoués, bien fatigués, nous arrivâmes à la venta si désirée. C'élail la caverne de flacus ou de Polyplième, une vaste grange au pied d'un rocher sourcilleux, oi'i logeaieui pêle-mêle le père, la mère , les enfans, les chèvres, les moulons , nu âne et deux chiens. « Quelle i<cnla ! dis- je i don Maimel. — De quoi vous plaignez-vous ? Noé , dans