‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 416 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Anténor devient amoureux de L.isihénic, Son entretien, ses courses avec elle.

Cependant la belle Lasthénie avait attiré souvent mes regards ; elle se livrait peu dans la conversation ; mais son accent élait si pur, .sa voix si louchante, si flatteuse; elle mcttail tant d'evpression dansée qu'elle disait, que j'étais fâché de la sobriélé de ses paroles. En la quittant, j'emportai son image; elle se plaça au fond de mon cn-ur.

l'n hasard heureux nie la fil rencontrer lelendemain au Parihenon 3\ « Vous venez, me dil-elle, admirer nos chefsd'œuvre? — Autant qu'il esl possible à un élranger de .sentir les beautés d'un art auquel il n'est pas initié. — Je veux vous servir de mystagogue '.

«Commençons par la statue de Minerve; c'est l'ouvrage de Phidias : sa hauteur esl de trente-six coudées: elle est dcboul , couverte de son égide et d'une tunique blanche ; d'une main elle lient sa lance, el de l'autre une Victoire haute de quatre coudées; son casque est surmonté d'un sphinx. — J'y vois quantité de bas-reliefs. — Ils .sont parfaitement exécutés : les parties visibles du corps sont en ivoire, excepté les yeux, où l'iris est figuré par une pierre particulière. Il est entré dans cet ouvrage pour prés de trois millions d'or; examinez-le allenlivement. Quelle majesté! quel grand caractère! quel air de tête! La déesse respire, elle iinpo.se. La lampe d'or qui est devant elle brûle toute l'année, et l'on n'y verse de l'huile qu'une seule fois; la mèche est d'amiante, et ne se consume jamais. La hauteur de celte Minerve vous surprend; vous serez bien plus étonné lorS([ue vous verrez à Olympie le Jupiter du uicine artiste el de la même matière. »

En quittant le Parihenon, Lasthénie me proposa de me conduire au Pccile , « ainsi nommé . dit-elle , à cause de la variété de ses tableaux, peinis par Mycon et Polygnote, deux de nos plus grands mailrcs qui. les premiers, ont employé quatre couleurs : c'est un portique ouvert, un des beaux monumens d'Alhènes. Le devant est orné d'un grand nombre de slatues; entre aulres, de celle de Solon, ce grand législateur, ce sage qu\ disait : « Laissons la richesse en partage aux autres mortels: mais que la vertu ■soit le noire. » Lorsque nous filmes entrés, elle me dit ; . Regardez ce second tableau ; c'est le fameux chef-d'œuvre de la prise de Troie. Vous voyez les Grecs qui tiennenl conseil siu- l'allenlat d'Ajax contre Cassandre, fille de Priam : voilà l'audacieux Ajax. Dans ce groupe de captives on distingue l'inforUmée Cassandre. Quel est l'nbjel qui vous frappe le plus?— C'est Ca.ssandre. — Avec raison. Polygnote a saisi le monieni où elle vient d'être violée par Ajax dans le temple de Minerve. Un voile couvre une

' Cicéron ditqueles mystagogues étaient ceux qui montraient les trésors et le» autres raretés des temiilos des dieuï.

VOYAGES D'ANTÉNOR

partie de son visage; mais à travers on voit la rougeur de son tront et tous les s\ mplôines de la pudeur outragée. Les Athéniens sont fort épris de cette figure , cl n'admirent rien tant que l'intelligente avec laquelle l'artiste a su vaincre la diffiiiillé d'un tel sujet. »

A coté de la prise de Troie, je vis le combat de Marathon, du même peintre. J'y lus en lellres capitales le nom de tous les principaux guerriers, excepté celui de Milliade.

• Quoi ! m'écriai -je, le nom de Miltiade n'est pas à la léte de eetle liste! — Il n'eu sera que plus fameux; mais l'olygnole l'a omis pour ne pas blesser l'aniour-propre des Athéniens '. »

Au son ir du Pécile, nous allâmes voir la Vénus de Gnide de Praxitèle, "relie célèbre statue, me dit Lasiliénie, est le portrait de la fameuse Phryné, l'une des plus belles femmes de la Grèce. Cet artiste, après avoir étudié plusieurs altiludes, s'arrêta à celle-ci, la jugeant la plus favorable à faire briller tous les charmes de sa taille et toutes les perfections de sa figure. (Jiiel chef-d'œuvre ! il semble qu'elle s'émeut, s'anime : on croit l'euleudre; et souvent l'illusion esl si forle, que nombre d'amateurs finissent par appliquer lenr lèvres .sur celles de la déesse (4). »

Lorsque j'eus assez admiré celte superbe statue, Lasthénie me dit qu'elle allait se promener selon son usa.^e. Un air pur, d'agréables allées, un exercice doux el modéré, facilileul le jeu des ressorts , et donneni à l'iiuie une expansion uou\ elle, et même des venus, si nous eu croyons Socrate et Aristippe. « Peut-on douter, disent-ils, que lame ne fas.se ses fondions plus noblemeni, plus ai.-ément dans un corps bien dispose que dans un corps débile et cacochyme?» Or, ('est l'exercice qui donne celle heureuse disposition. Je lui demandai la permission de la suivre. «Voloiitiers; nous passerons le Céramique ;5;. Venez, y révérer les restes d'un grand honnne, et jeier quelques fleurs sur sa tombe. » Lorsque nous fûmes arrivés, elle s'approcha d'im tombeau de marbre où je lus «ette inscription ; Celle Icne couvre le corps de Platon; le ciel conlieni son âme. Homme, qui que lu sois, si lu es honnéle, réicie ses vertus.

Après nous élre prosternés devant les restes de ce beau génie, nous nous rendîmes sous les superbe; plalanesqui bordent l'Illy.ssus. Je ne .sais si la sérénité du ciel, la douce tempéralure de l'air, le silence de la solitude ouvraient nos âmes à la confiance, ou si c'était un heureux rapport qui nous entraînait ; mais, des que nous litmes sous l'ombre des platanes , que nous vimes coulera nos pieds l'eau pure et limpide de la rivière , une douce sécurité anima notre conver.salion. Le divin Plalon en fui l'objet. . C'est un philo,sophe que j'aime, me dil Lasiliénie: quelle Heur d'expression! quel allici^lne! aussi l'appellet-on l'abeille de l'Jtlique, on l' Homère des pldlosopltes. Il poli.ssait continuellement ses ouvrages; et à sa mort on lrou\a des correclinns sur ses labletles. Sou école s'appelait l'.lradcmie : il voyagea beauconii. On cite de lui uncaneedoîeciui peint sa modestie. A son reloiir de Sicile , il passa par Olympic pour \ oir les jeux ; il se trouva logé avec des étrangers de considération, auxquels il cela son uom. U'relourna avec eux à Athènes, et les

' Sed prafulgcbant Cnssius ali/ue Briiius , co ipso quùd cl/igies (orum non viiIrlmnUir.W y a pourtant des auteurs, eulre autres Pausanias , qui dintiit que Miltiade n'était paB (niblie.

reçut chez lui. Ils leprièrenl de les conduire chez Plalon. ■ Vous le voyez, • répondil-il en se montrant. Jugez de la surpri.se de ces étrangers (C . ! l'n jour il passait par Agrigenle. dont le^ habilans élaient adonnés au luxe de la table et des édifices. « Les Agrigentins, dit-il, bâtissent comme s'ils devaient toujours vivTe, el mangent comme s'ils mangeaient ])our la dernière fois. . Quelqu'un lui dit; «Toul le monde médit de vous.— Laissez-les dire; \i vivrai de façon que je leur ferai changer fle langage. » II re usa de quitter son logemenl pour échapper à une épidémie de son quartier, disant qu'il n'irait pas sur le mont Alhos, quand il saurait y prolonger sa vie. « Approuvezvous sa philosophie?— Kon ; elle est exagérée. Son imagination ardente el poélif|ue a créé un monde inintelligible , et a voulu établir une forme de félicité qui ne iieut couveuir qu'aux esprits de ce monde imaginaire. Elle e.st bien plus raisonnable lorsqu'il nous parle de la volupté, de la douleur, du mépris des richesses ; (piand il nous recommande l'amour des hommes el de l'honnêteté; qu'il nous annonce des récompenses destinées , après leur uiorl , aux gens de bien, et des sui)plices réservés aux méchans. On prétend qu'une faiblesse a terni sa vertu. Il élail jaloux de Xénoplion, qui, son rival en génie et en , talens , avait au-dessus de lui la gloire militaire. »

Le charme de la conversation de Lasthénie m'enlralnail." Platon, lui dis-je, malgré la gravité de ses mœurs, avait un peiii haut secret pour les femmes. On le soupçonne d'avoir sacrifié quelquefois à l'amour. — La calomnie est un >er (|ui s'attache aux excellens fruits. On préleu'l qu'Axiothès, femme d'esprit, .se déguisait en homme pour aller reutendre. D'autres feuiuies osèrent l'imiler. et l'envie répandit àec sujet des bruits injurieux. Ce qui pourlaut pourrait faire soupçonner qu'il ne trouvait aucune iunnoraliié aux plaisirs de l'amour, c'est son système d'union enire les deux .sexes de sa République. Il veut que, dans wne tête, on as.seinbleles guerriers et les jeunes tilles; que les magisirals niellent leurs noms séparément dans deux urnes , el que ceux dont les noms sortiront ensemble soient unis l'un à l'anlre pour quelques jours; les enfaiils qui uaiiront de ces mariages éphémères seront aussitôt enlevés, cou oiidns entre eux, et les mères donneront leur lait au premier venu ; des que deux amans auront salis ail an vœii de la patrie, ils se sépareront et resteront libres, ju.squ'à ce (pie les magistrats les appellciii à un nouveau concours, .\insi les feunnes peuvent appartenir successivement à [iliisieurs guerriers. Ce plan bizarre est ré<'art d'une imagination exaltée, et je doute qu'il soil jamais adoplé (7).

• (;e qui pourrait encoi'e jeter des doules sur l'amour désintéressé de ce beau génie, c'est ce madrigal passionne qu'il lit pour Agalhis :

t.iir.sqiie .agalhis, par un baiser de flauinie, Coii.seiit ù me payer des maux que j'ai scnlis, " Sur mes lèvres .soudain je si lis venir mon âme, Qui veut passer sur celles d' Agalhis. »

Aiislippe sur\int dans ce moment; il revenait de la maison <le campagne d'Auaxagorc, où il élail allé lui annoncer la mon {le son fils. • Lorsque je lui ai donné cette nouvelle, dil .4rislippe, il m'a répondu froidement; Je savais bien que je l'avais engendré iiiorlel. «Aristippe louait celle réponse; il y trouvait du sloicisme et du courage, el Lasthénie un défaut de sensibilité. Pour terminer la di.seus,sion , elle lui fil pari de noire enirctien sur Plalon

VOYAGES I)'Ai\TE.\OR.

•• Je l'ai connu, dit-il; sa taille était élevée, ses épaules carrées, son front ouvert et dépouillé de cheveux ; la modeslie la gravité et la noblesse de son inainlien inipriiiiaient à son extérieur un air imposant et ai;réable, La bcaulé de son génie, l'éleudue de ses connaissances, la douceur de son caractère et l'aj^réinenl de sa conversai ion ont répandu son nom dans loule la Grèce. On prélendait qn'il él.iil fils d'Apollon, el que sa mère Périclioné, sarri.iani aux Muses avec Arislon, son mari, sur le nionl Hvmetle, déposa le jeune Platon entre des nivrles , où elle le trouva environné d'un essaim d'abeilles, dont les unes voltijicaient autour de sa tête , et les autres enduisaient ses lèvres de miel.

• On ajoute que Socrate vit en son^e un jeune cyssne s'érhapper de l'autel de l'Amour, se reposer sur les genoux de cet en ant, s'élever dans les airs, el enchanter par la douceur de sa voix les hommes et les dieux. Il est mort âgé de qualrc-vingt-un ans, le jour même de sa naissance. Il avait été prié à un repas de noces; il n'y mangea que des olives, car il était extrémeuicut sobre : sa gaité, ses saillies enchantèrent tous les convives; on était loin de pré\oir la cala.strophe de celle fêle. A la fin du repas, il eut une faiblesse. On s'empressa , on lui pro(li;;ua vainement tous les secours : il expira dans les bras de ses amis. Il était enclin à la mélancolie, ainsi que Socrate et Empédode. Si c'est là le mit de la sa.^esse et de la science, convenons que ce n'est pas la peine de cultiver l'arbre qui le porte.

• yuaiil à sa morale, Platon a suivi celle de Socrate, son maiire, qui n'est pas tout-à- ail la mienne. Ces sages inéprisenl la volupté; et moi, je prétends qu'elle est le souverain bien, lorsqu'elle est assai.sonnée par l'esprit et la délicatesse. Les préceptes de Zenon , de ces hauts professeurs en sagesse, me font pillé; dans les afflictions, ils nous ordonnent la lecture des livres sérieux , char;;és de morale; ils nous allefvuenl , pour nous consoler, la nécessité du mal, la fatalité, le malheur de la condition humaine : c'est se moquer que de vouloir adoinir un mal par l'idée qu'on est misérable. J'ai c nnu un hoiniue qui , dans le chagrin, recourait à des liqueurs agréables; cet homme rai onnait en bon physicien. L'àme, unie avec le corps, en est sans ee.sse lyrannisée. Si le moiiveinent du sang est trop lent , si les esprits ne sont pas assez épures , ou si la quantité est insuffisante, nous tombons dans l'abattement el la lristes.se; si par des breuvages nous cluingeons cette disposition du corps, notre Sme reçoit des impressions nouvelles, el re|)rend , pour ainsi dire, son mouvement et sa \ie. Cependant le grave Platon couiiaissail le prix de la gaité, car, le jour de sa mort , on trou\a

sous son coussin un recueil de facéties Mais il faut que

je vous quitte , je vais diner chez Xénopliaue , qui prétend que la lune est habitée, el que suc la tcri-e la somme des biens surpasse celle des maux ; ce (|ui n'est pas mou avis, car je crois que les dieux avaient bu nu peu trop de nectar lorsqu'ils eurent la fantaisie d'arranger ce globe lerraqué. »

Dès qu'il fut éloigné;» Voilù, dis-jeà Laslhénie, l'homme le plus aimable et le plus heureux d'Athènes. — Le plus aimable, j'en C(ni\ieus; auprès des fenunes, c'est un enchanteur d'autant plus dangereux , que l'emporleiuent des passions ne trouble jamais sa présence d'esprit. Ouaiu à son bonheur, je le crois problématique. Vous rappelezvous le propos qui lui est échappé hier au sujet d'une fille des chanq)s ; Je buvais <kiiu la coupe du plaisir sans

paxsion et sans craindre l'ivresse. Une autre fois, il a dit de Laïs ; Je ta possédais .(nnv qu'elle me possédât. C'est qu'il n'a jamais eu d'autre façon d'aimer el de sentir: son cœur est dans sa tète. Il médiie sur ses jouissances , même en jouissant. Est-ce là du bonheur? est-on heureux sans l( s douces illusions de l'amitié ou de l'amour ? Toujours calme en aimant, il n'a jamais connu les in(|uiéludes de la jalou ie, qui pronveni si bien l'amour. On lui dit un jour que Lais, avec qui il vivait, ne l'aimait pas. "Je ne pense pas , répondit -il, que les poissons m'aiment; cependant j'en mange avec beaucoup de plaisir. » Un ami vint l'avertir en .secret qu'elle lui faisait de grandes infidélités ; ■■ Si je 1 paie , dit-il , ce n'est pas pour eu défendre la jouissance aux autres, c'est pour en jouir moimême. » Diogene lui repiochaiit de vivre avec une fille publique, il répondit ;.'J'rouvez-vous absuide quej'habile une maison qui a logé plusieurs locataires?» 11 n'est pas plus ardent pour l'amitié, qui, selon lui , est un mot insignifiant. > Les fous cl les sots, dii-il, la reehe.cheni par des vues d'intérêt; el les .sages se contenlent d'eux-mêmes, sans se soucier des autres. »

« Il traite aussi légèrement l'amour de la patrie. C'est une conséquence, une absurdité, selon lui , de risquer son repos et sa vie pour un amas d'ignoians et d'insensés. • Je suis étranger partout, dit-il souvent ; el Sticrate disait ; Je suiscito en de l'univers. »

INous aperçOmes dans ce moment, d'assez loin, deux personnes couchées sous un platane. Quand nous pilmes démêler les objets , Laslhénie s'écria : « Ah ! uyous , c'est Crates. » La célebi ité de ce nom me fil arrêter avec plusieurs autres personnes; el nous vimes Craies cl Hipparchia, sa reinnie, qui, dans leur délire, oubliaient qu'ils avaient des spectateurs. Je m'arrêtai un moment avec plu,sieu;s témoins qui riaient beaucoup de sou cynisme. Craies , indigné de ces ris. se redressa sur ses pieds. Je vis un petit homme laid , bossu, sale, couvert de haillons, qui nous aposlro)iha eu ces termes ; ■ Ouoi ! vous avez lasollisede rirci INe mangez-vous pas devant témoins? vous caihez-vous pour piauler un arbre? Allez, pauvres gens, c'est moi qui dois rire de votre imbécillité : il n'y a déniai que celui qu'on fait aux houunes. • Pendant cette harangue, Hipparchia s'ajusta, se releva, nous fit une salutation , cl partit avec son cher époux.

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