CHAPITRE V
Ilisîoirc d'IIipparehia el de Craies. Portrait de Laslhénie.
Je rcdisà Lasthénie le discours de Ciatès. ■ 11 est connu, medil-elle; c'est avec Oiogeue, le cyni;|ue le plus déhonté de sa secte. — Ce cynisme m'elonne moins dan-, un homme; mais sa femme! — Elle est plus folle que lui. Elle a des lalens.de l'esprit, de l'érudilion, delà beauté ; mais son amour pour la philosophie a un peu exalté sa tête. Elle allait souvent entendre Calés; et,. séduite par son éloquence et ses sophismes, elle prit la résoliUion de l'épouser, le pré éraiu aux plus biillans partis d'Athènes. Sesparens lui représentèrent l'indignité, la bassesse de sou choix; elle ré|xindii (lu'elle ne pouvait trouver un mari plus beau ni plus riche, et qu'elle se poignarderait si on le lui refusait. Ses parens , désespérés , recomurent à Crates luimême, qui promit de faire ses e'forts |)our la dissuader et la dégoùler de lui. Il se présenta lout im devant elle. . Voilà, lui dit il en étalant sa bo.ssc et sa laide fi.gure, le magot que vous convoitez. » Lui montrant ensuite sou
VOYAGES D'ANTENOR
bâton et sa lie sace : « Voici toutes ses richesses. Soiij;cz-y bien; si vous voulez devenir ma femme, il tant vous résoudre à partager ma misère et à mener la vie de la secte cynique. » Hipparcliia. pour toute réponse, leuihrassaen l'apiielanl son époux. Lemariar,e se fîl.el fui (iiiisouuné publiquement ,sf)us le portique. Elle se revélil de liaillons : el depuis elle saljaudoune au plus déf;oi\tant cynisme. Cependant Oatèsa du mérite elde la pliilosophie : pour se livrer entièrement à l'élude, il ajelé,dil-on. son argent dans la mer en s'écriant: Je suis libre! Daulres prétendent qu'il l'a déposé chez un banquier , a\ ec ordre de le l'emeltre à ses cnfans s'ils sont ignorans el sans espril , et de le donner au public s'ils étaient philosophes, parce qu'alors ils n'aïuaient plus besoin de fortune i8 . On lui demaudail un jour à quoi servait la philosophie: « A se contenter de légumes , et à vivre exempt de soins et d'inqniéludes. »ll est singulier en lout; il s'hajjille fort chaudement l'été, et légèrement l'hiver. Sa malpropreté est repoussante. Il porle des peaux de moutons non préparées, ce qui, ajoulant à sa laideur, en fait une espèce de monstre. »
Je reconduisis Lasthénie chez elle : qu'il m'en corttail déjà de la quilter! combien l'intérêt de sa conversation ajoutait à .sa beauté! Tourmentée d'une nouvelle activité, mon âme s'ouviit à de nouveaux l)esoins, à une aulrc exislence. Mais je dois vous faire connaître cette aimable Lasthénie , el vous tracer un portrait que je ternirais si je cherchais à rembellir.
A l'âge de vingt ans , l'amour de la philosophie et de l'étude l'avait amenée à Athènes, où elle fréquenla assidûment les écoles, et se lia avec Aristippe. Malgré quelque irrégniarilé dans ses traits, l'éclat de .son teint, sa fraîcheur, un petit front, une bouche vermeille, de belles dent.s la plaçaient à la tête des beautés de la ville ; sa physionomie élail noble, décente et spirituelle; sa laille, majestueuse; son espril, profond et lumineux , ne s'animait que dans une conversation intéressante, ou la plume à la main. Un jour on lui dit que son jugement étail au-dessus de .son espril , el ce propos la flatta. Elle ainiail le vTai , le naturel en toutes choses; elle avait un goùl el une .sagacité rares pour saisir les beaulés el les défauts d'un ouvrage, démêler le verbiage des sophistes d'avec la saine logique d'un sage.
Les atomes de Démocrite et d'Épicure , les nombres de Pylhagore , les idées de Zenon sur Dieu , et sur le inonde . qu'il regarde coimne un animal parfait, étaient l'objet de ses railleries ; Socralc et.Vrislippe lui paraissaieul les philosophes les plus raisonnables.
Onoique 1res insiruile, elle n'avait ni les caprices ni l'humeur qu'on attribue aux gens de lettres, qui lanlot se livrent ii une lnc|uacilé importune, lanlot se renferment dans un silence niéprisanl. Lasthénie parlait peu, écoulait beaucoup: elle citait souvent la maxime de Zenon, que la iialitre nous a donné deux oreilles cl. une seule bouche, pour nous apprendre qu'il faut plu ç écouler que ptiricr. Elle ajoulail : Le silence esl l'ornement des femmes. Elle aimait à dire des choses tlatleuses: el , ce qui esl rare chez les gens d'esprit , elle écoulait les sols avei' indulgence. Son cœur généreux el bien!aisant .se félicilail de sa journée, lor.sqn'elle avait rendu quelque .service. « La joie de faire du bien , disait-elle , esl plus douce, plus louchante que la joie de le recevoir; il faut y revenir .souvent ; c'est un plaisir qui ne s'use point ; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goùler. On s'ac-
coutume à sa prospérité, on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'élre l'aiileur de la prospérité d'autrui. »
L"n jour elle me disait ; « Je n'ai point les vastes pensées des philosophes, celle sensibililé qui embrasse nonseulement tous les individus de la pairie, mais lout le genre humain. Non, je n'égare pas mon âme dans cette vaste étendue; je concentre aulour de moi mes pensées et mes afferi ions; j'existe plus dans moi-même et dans les objets qui m'attachenl. Je crois les vérins et la sensibilité de mon sexe beaucoup plus près de la nainre que l'en- Ihoiisiasme el les sentimens exagérés des hommes pour la patrie et pour la gloire. »
L'amour des richesses était nue passion absolument élrangère à son âiue. Un jour nu homme opulent, ayant besoin de .son crédit, lui fit porter en présent deux amphores de vermeil d'un travail fini; elle les lui renvoya remplies d'un excellent vin , en lui faisant dire que tout .son vin élait à son service.
Ses goflls étaient simples comme son âme ; elle aimait la promenade, la campagne el les fleurs; dans sa parure, elle .s'attachait à la propreté ; dans les livres , elle voulait la perspicacité, la pureté du style, la noblesse , la profondeur dans les idées, et plus d'inlérét que d'esprit. Un jour elle en jeta un avec colère en s'écriant : • Ce n'est que de l'esprit. «Elle aimait la peinture , la musique , la danse; la poésie surtout, qu'elle appelait la musique de l'âme.
Dans sa bibliothèque, à coté d'Euclide, de Démocrite et de Platon, on trouvait Hésiode, Anacréon, Homère, EAu'ipide, .Sophocle; « La lecture, disail-elle souvent, est â l'esprit ce que les rayons du soleil sont aux piaules. » Inlerrogéeunjour sur cet art difficile de réunir les plaisirs, les devoirs de la société avec le temps qu'elle donnait à l'étude, elle répondit; « Il y a trois choses que les femmes d'Athènes jettent par la fenêtre ; le temps, leur santé et leur argent. Je suis très économe de ces trois cho.ses; en fait de temps je me conduis connue ces hommes qui n'ont qu'une fortune médiocre , et qui , par le moyen d'une économie intérieure, paraissent au niveau des gens opulens. »
Telle était celle aimable Lasthénie, dont le souvenir n'a souffert aucune altération dans mon esprit , depuis trente ans que les dieux nous l'ont ra\ ie.