‹ Œuvres complètesChapitre 134 sur 416 · DILI.ET DE MADAME DE SAINT-OMEB A SA NIÈCE · texte numérisé non relu

DILI.ET DE MADAME DE SAINT-OMEB A SA NIÈCE

Ce billet, ma chère uièce, n'est que pour le dire un pelit bonjour en passant , et l'envoyer un inot de c(msolaliim. ^Ous travaillons à fléchir l'opiniâlielé de mon rrere,età obtenir son a\eu pour ton mariage. Mais les temps ne sont pas encore arrivés; patience, elle est la lertu des malheureux; il faut ailendrc, employer les moyens doux. Plus fail ili<ii(\cur que viotcni c Depuis ton déjjart, la veuve Wandsieden parait s'être élaliliechez ton pcre, du moins pour y faire .ses trois repas. .Je la trouvai hier matin à déjeuner chez lui. Elle eut la bonté de nie diie qu'elle serait enchantée de faire ma connaissance. «Madame, luidis-je, faites vous d'abord connaître, et puis vous me connaîtrez facilement. »

Adieu, ma chère enfant; je crois avoir élé inspirée par .Mincr\c elle-même, en l'ordonnant de partir. La vertu e.st parfois obli;',ée de se couvrir d'un nuage; c'est une Heur délicale que le lleuriste cache sous une cloche , pour la dérober à la rigueur de la .saison , et la conserver plu» brillante et plus pure. Adieu donc, je l'embra.sse une fois, deux fois, liois l'ois et quatre fois.

ADOIPHE A BLANCHE.

Voyage au Mont-Blanc.

C'est d'une élévation de cinq à six cents toises au-dessus du lac que j'écris à mon aimable amie, dont le .souvenir me suit à chaque pas, dont l'image m'environne, dont la voix, les discours frappent sans cesse mon oreille. 0 ma chère amie! o mon unique pensée! si je Irouie dans ces nionla,',ncs nn sile charmant, il perd à mes yeux la moitié de son prix , j'en jouis mal; je dis : « Blanche ne le \oit pas!» et commenl avoir des joui.ssances qu'elle ne partage point! Ain\i, au milieu du calme de ces monts sourulitux , de leur iinmohilité, mon cœur est agité, et la nature inerte qui dort autour de moi semble augiuen-

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ter le principe de ma vie. Combien vous élonneraient ces masses inébranlables, autour desquelles les nuages s'assemblent, roulent et prondentl Ces antiques colosses voient les générations se renouveler sans cesse à leur pied : eux seuls , à travers les orages et la destruction , bravent les siècles et conservent leur vigueur et leur jeunesse.

Je suis très content de mes compagnons de voyage; ils ne cessent de me parler de vous ; votre éloije est toujours dans leur bouche : s'ils voient une jolie taille : • Ali ! disent-ils , ce n'est pas celle de l'aimable Pandore, » car c'est ainsi que milord vous nomme : Pandore veut dire tout lion : s'il s'agit d'esprit, de grâce et de douceur, c'est toujours Blanche qui eu est le modèle ; et cet encens si mérité qui brille pour vous me monte à la tête, et m'enivre de ses douces vapeurs. Je ne connais pas encore assez milord pour faire son portrait ; mais je lui trouve un esprit philosophique , une rectitude dejugement , qu'il doit à la nature encore plus qu'à l'étude. Il aime la retraite et le monde; il cherche à s'y faire aimer. « L'homme qui fuit , dit-il , son semblable, e.st un ours ; et qui ne sait pas vivre dans la retraite est un sot. » 11 n'a pas mauvaise opinion des hommes, par air, par vanité, comme certains philosophes; il hait les fripons, les méchans; évite les sot.s , et les tolère. « Ce sont , dit-il , les intermédiaires entre l'homme d'esprit et la brute, et, sons ce point de vue, ils sont néce.s.saires. » Quoique sa religion soit le pur théisme, il ne rit point de ceux qui croient au pape et aux miracles. ■ Laissons, dit-il. subsister les préjugés religieux, tant que nous n'aurons rien de mieux à mettre à leur place. • Je l'ai entendu souvent louer et admirer votre piété : ■ Pourvu , me disait-il , qu'elle évite la bigoterie, et n'imite pas madame de Maintenon qui , par l'ordre de son confesseur Gobelin, cherchait à se rendre maussade et ennuyeuse dans la société, jwur mortifier l'envie qu'elle avait de faire de l'esprit. Il est vrai qu'elle lui écrivait : " L'ennui que j'inspire me fait tellement bâiller, que souvent je suis tentée de renoncer à la d»volion. »

Racontez-moi vos plaisirs, vos occupations; ne lisez pas trop ; fiez-vous à votre esprit plus qu'à celui des autres. Madame de Sévigné, vos amours, n'était pas une femme savante ; elle avait de l'instruction , et pensait par elle-même. Dans le monde, c'est l'espril qui plail; les gens à mémoire ne sont que les échos des gens d'esprit. Le seul avantage de la mémoire , c'est qu'elle est toujours disposée à ouvrir son dépôt , à comuumiquer ses acquisitions; au lieu que l'esprit est un instrument capricieux qu'on ne monte pas à volonté. Ainsi, ma chère amie, moins d'étude et plus de repos et de plaisir. Rappelezvnus ce que nous lisions im jour dans !\lontargne ; « Il faut retenir à tous nos dents et griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poiugts les uns après les autres. •

Aililio bcn mio, idol mio, viln mia. Que l'idiome français est froid dans ses expressions de senlimenl ! et l'italien même ne me fournit pas des termes assez énergiques pour vous dire combien j'idolâtre l'aimable et vertueuse Rlanche-Pandore.

Mes respects à milady ; je lui recommande le dépôt que je lui ai confié. Mais son amitié pour vous n'a pas besoin de ma reroinmandaliou.

Adolphe a son frère.

Voyage du Mont-Blanc.

Le fameux Phocion , prêt à monter à la tribune , paraissait rêveur; on lui en demanda la cause ; - Je songe, dit-il, au moyeu d'abréger ce que j'ai à dire. » El moi aussi, mon cher frère , je rêve au moyen d'abréger le récit de mon voyage au Mont-Blanc avec deux Anglais, agréables connaissances faites à Genève.

L'un est milord EUis, âgé de quarante ans, homme riche , voyageur déterminé , qui prétend que, pour jouir de la vie, il faut parfois se régler sur les animaux. • Par exemple, dit-il , les oiseaux changent de climat toutes les .saisons ; je les imite; l'hiver je déploie mes ailes, et me sauve à Kaples ou à Païenne : je v ais jouir du printemps à Florence , et de la température de l'été à Milan , à Paris ou à Londres. Je vous raconterai , me disait-il , à ce sujet , qu'un jour Pompée étant venu voir LueuUus dans sa maison de Tusculum , lui dit ; . Elle est très agréable l'été, mais inhabitable l'hiver. — Pensez-vous donc), lui répond Lucullus . que j'aie moins d'esprit que les grues et les cigognes , et que je ne sache pas changer de demeure selon les .saisons?» — Milord, luidis-je.je goi'ite fort cette manière de vivre; mais n'a pas qui veut les ailes des oiseaux ou vos guinées. » Ce milord est l'époux d'une femme d'environ trente ans, qui parait avoir du caractère et beaucoup d'esprit. L'autre Anglais est Edouard ISodley, jeune homme de vingt-six ans, hardi, vif, pétulant, étudiant en même temps le français, l'italien, le dessin, les mathématiques, aimant passionnément la musique, les échecs, les voyages, le cheval et les femmes ; regardant notre nation , à cause de la bonté de ses vins, comme la seconde de l'Europe, c'est-à-dire que la sienne est la première.

Blanche n'est point d'un voyage trop pénible pour elle: je l'ai laissée en srtre et bonne compagnie avec lady EUis. D'après nos instructions, nous étions chaussés avec des souliers garnis de clous et liés avec des cordons. Nou.s nous sommes munis de crampons, et d'un bâton haut de cinq pieds, armé d'une pointe forte, pour affermir nos pas dans les sentiers périlleux. On nous avait conseillé aussi des bas de peau et des guêtres d'un drap léger, qui doivent couvrir les souliers. Un babit de drap, des pantalons el des gant-s minces de cuir, pour nous garantir des mouches qui infestent les Alpes, composaient notre garde -robe. INous n'oubliâmes pas une ample provision de thé, café et chocolat, pour nous aider à digérer la crème et le laitage trop nourrissant pour des estomacs non suisses. Ainsi équipés, nous sommes partis, le 11 juillet, dès que l'Aurore eut donné son dernier baiser au beau Titon.

Comment te peindre mon étonnement , mon admira' tion, en approchant de ces ma.sses énormes, deces grands osseinens de la terre ; le retracer les delours des rivières, lesanfra<tuosilés des montagnes, leur aspect pittoresque, imposant ; ce mélange d'une belle verdure et d'arides rochers, la teinte rembrunie des bois, et l'éclat éblouissant des glaces !

Au sortir du Cluse, à l'entrée d'un détroit, nous filmes frappés de la majesté des montagnes, de la variété de leurs formes, et de leur superbe décoration. L'Arve rapide, les prairies verdoyantes qui la bordent , les

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monts couverts de noirs sapins, ces diverses aspecis portent dans l'âme un intérêt, une fraîcheur qui la reposent et l'encliaulent. A travers ces beautés sauvages, j'entrevis un site délicieux; c'élait un petit parc d'un vert superbe , baigné d'un ciité par le Ileuve, et protégé de l'autre par des bois niagnitiques. A cet aspect, je songeai à ma chère Blanche , et in'écriai avec Virgile :

Hic gelidi fonics , hic inollia prata Lycori , Hic ncintis , hic ipso tccuui consiimcrer ïevo.

IVhlord prétendit que ce projci était très beau en spéculation , mais que l'ennui nous aurait bientôt désenchantés. Edouard Bodiey disait qu'il y passerait volontiers le resie de sa vie avec sa Félicia , si on pouvait y chasser, y monter à clieval et boire du punch. Cour moi, je n'y demanderais que Blancheet des livres. Milord nous raconta à ce sujet que le sage et savant Haller soupirait pour la retraite, épris de son loisir, de sa tranquillité: ses vœux furent exaucés. Il fut nommé directeur des mines de Bevieux. • C'est là, dit milord, que ce grand homme m'avoua qu'il était désabusé, el qu'il sentait que l'honune avait besoin de société , et surtout dans sa vieillesse. «

La caverne de la Balme, où nous parvînmes, est très pittoresque : nous y entrâmes à la lueur des llambeaux, et descendîmes à la profondeur de deux cents loùses. Les rochers, tapissés de stalacliles, réfléchissaient la luniijre. La curiosité de Bodiey faillit à lui coiUcr la vie ; il voulut pénétrer dans un défilé formé en entonnoir, dont l'enlrée était facile, quoiqu'il falli'it ramper; mais des rochers pointus et saillant intérieurement , en rendaient la sorlie très pénible. Bodiey ne força ce passage qu'aux dépens de ses épaules, qui furent déchirées; ce qui nous obligea de nous arrêter à Waglari , pour le faire panser. Kous profitâmes de cet iutervalle pour parcourir des prairies charmantes et de jolis bosquets , qui sont entre l'Arve et le chemin. Ces bosquets parent d'un beau vert de petites collines, au pied desquelles serpentent des ruisseaux d'une eau limpide. On y voit des lapis frais, et des réduits où l'imagination place le repos et la volupté; mais la montagne, près de laquelle est adossé Maglan, présente un conlraste bien frappant ; elle ressemble à une muraille taillée à pic , dont les ruines memacent celte ville. On y voit des rocs détachés, qui ont rouléjusqu'au milieu des prairies. Celle idée m'affligea. Je songeai à ces habilans, si honnèlcs, si paisibles, à leurs femmes si douces , si laborieuses , à leurs pauvres enfans nenaccs d'être unjour écrasés par la chute de ces rochers. Mais que dis-je? un jour notre globe sera brisé, mis en poudre, une contlagralion générale anéanlira l'espèce huuiaiue, réflexion bien triste pour les amans de la gloire. Nous couchâmes à Maglan; le lendemain, les épaules de Bodiey étant en meilleur état , nous partîmes au point du jour pour Salanches : en approchant, nous découvrîmes le Mont-Blanc , ce colosse de glace dont la vue effraie l'imagination.

Salanches est une ville ancienne, dont les bourgeois sont seigneur?. Le droit de bourgeoisie s'y achète quarante-cinq livres. Vingl-qualre conseillers gouvernent avec quatre syndics qui sont ù leur léte. Il y a aussi dans cette petite ville un chapitre fondé depuis près de sept cents ans, composé d'un doyen gentilhomme, de douze chanoines et de quatre prêtres d'honnciu-. Les envii'ons de cette ville sont champêtres, les montagnes Ires pitto-

resques ; on y voil de beaux rocheis, des précipices, des cascades , de jolis détours , et des pâturages de chamois.

Apres une longue marche , où Edouard Bodiey se plaignit de la douleur de ses épaules, nous parvînmes au village de Clède. Ile celle hauteur, notre vue plongea sur l'Arve : loug-tcmps renfermée entre d'énormes rochers , on la voit ,se presser, érumer, bondir et tondjer dans le sein de la vallée qu'elle arrose , embellit et ravage. Des vignobles que l'on travei'se contrastent fortement avec les noirs .sapins dont les monts sont re\ élus.

Un paysan de ce village demanda à milord s'il y séjournerait? «Dans ce petil endroit? non ;• répondit milord. Le paysan, à cetle phrase, balance la tête, en maimottant ; «Peiil! pelit! qu'appelez-vous donc grand? — • Mais, des villes. — C'est-à-dire des monceaux de pierres, des vases étrusques, des pienes lomhales?... — Pas toulà-fait. — Petit! où il y a des hommes libres! — Vous pensez en Romain. — Non ; c'étaient des tyrans qui désolaient la terre. — Oui , sous leurs diclaleuis, mais à leur berceau? — Celaient des voleurs; inlerrogez les mânes des Véiens, des Sabius, et tout le Latiuin. l\ous Suisses, nous sommes des républicains, des amis de la liberté et de la paix : nous ne voulons ni briller, ni nous enrichir, ni nous dégrader; nous voulons être des honnnes : voilà tout. Ajoutez, si cela vous plaît, que nous sommes des paysans, mais libres : je vends mes bestiaux, du fromage et du beurre, et je n'ai besoin de personne.» Le savoir, le bon sens de cet homme m'élonnaieiit; mai.s milord m'assuia que l'on trouvai! en Sui.sse , dans la classe des montagnards , des hommes très instruits et bons politiques.

Nous descendîmes vers l'Arve par un sentier et: oit : on a jeté sur celle rivière un pont nonnné le puitt des C'/iec/f s, parce qu'il n'est composé que de deux planches, et qu'il n'y a guère que des chèvres qui o.sent le pa,s.ser. Celle roule conduit à Chamouni , et offre des beautés piquâmes ; on croit errer de parc en parc, de rofher en rochei'. Chaque pas varie la .scène ; mais auprès de l'Arve, on \oit un lableau plus imposant ; après avoir monté environ quatre-vingt-dix pas dans un chemin bordé de précipices, le bruit terrible des eaux nous annonça le lieu de la scène. Quel spectacle! nous voyions devant nous la rivière , irritée, s'élancer en flots écumeux , de la hauteur de quatre-vingts pieds, avec un bruit épouvantable : les rochers qu'elle frappe en sont ébranlées, les arbres agiles. Des rocs minés s'écroulent avec fracas, et enirainent avec eux d'autres lochers. Quoique élevés de soixante pieds au-dessus de cet ouragan terrible , nous sentions l'agilalion de l'air; nous étions enveloppés de nuages , de bruine et de vapeurs , qui , du fond de l'abime, moulaient en tourbillons. Silencieux, nous contemplions ce phéuouièue a\ec nue espèce de frisonnement et de stupeur; seulement, par intervalles, noiw nous écriions ; « La belle horreur ! quel spectacle terrible ! » Nous ne pouvions quitter ce lieu; nous allions, nous venions, attirés par la sublimité du tableau. Il fallut pourlant s'éloigner, et nous résolûmes , pour abréger^ d'aller passer le pont des Chèvres. Nous le trouvâmes très délabré; une des deux planches avait été emportée, et l'autre menaçait de l'être. La rapidité de l'eau, l'oscillation de celle planche nous firent pâlir d'effroi; nous nous arrêtâmes : pendant que nous délibérions, le mulet de .lohn , valet de chambre de milord, prend son parti .sans nous consulter; il s'approche du pont, et , malgré

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les cris el les efforts de Joliii épouvaiik', l'aniiiuil met le pied sur la planche; les autres niulels suiveul malgré nous, l'n morne silence succède à nos cris : chacun de nous, serré contre lanimal, croyait tou(her à son dernier moment. Ma pensée me représenta la douleur, le désespoir de ma chère Blanche. «0 ma tendre amie, me disais-je ! que deviendras-lu si je péris?» Cependant nos mulets, accoutumés à celle route, posent le pied avec adresse , alongent ou raccourcissent leurs pas, suivant la nécessilé ; enfin , nous nous trouvâmes sur le bord opl>osé, sans autre accident que celui de la peur. i\ohs nous tVlicilâmes d'être échappés à un danger si imminent : nous eûmes recours au Hacon d'eau-dc-vie, pour rclablir nos forces, surtout celles du pauvre .Inhu, encore loiil pâle et palpitant. INous leprimes la grande route, qui devenait toujours plus escarpée; les collines, les verj^ers qui nous avaient dominés, s'abaissaient sous nos pas. !\os guides nous montrèrent la place où était située une montagne qui s'écroula en 1751 , avec un terrible fracas, et un nuage de poussières! épais, si obscur, si vaste, que les habilans de ces cantons crurent la terre brisée sur ses fondemens , et le grand cataclysme arri\ é. Au fond d'une retraite calme et délicieuse , nous aperçûmes un bassin d'ime eau limpide. Bientôt nous fûmes frappés de l'étendue et de la hauteur prodigieuse du Mont-Blanc, de l'éclat éblouissant de ses glaces entassées. Cependant noire vue descendait sur une montagne couverte d'épaisses forêts qui abritent des prairies , des chamjis cultivés : de dislance en distance nous voyions des troupeaux, des hommes occupés aux Iraveaux champêtres. I.a variété de ces aspects, la fraichenr, la pureté du ciel, l'éternel silence de ces vastes solitudes, qu'interrompait parfois la chute des eaux , tout portait dans noire Ame un plaisir inconnu , des senlimens nouveaux : cependant un nuage, auquel nous donnions peu d'attention, planait sur notre léle. Miloi'd.qui avait un galon d'or à .son chapeau, cjilendit amour de ses oreilles un bourdonnement ef- I rayant; étonné de ce bruit , il nous eu parle- nous dimes (jue nous n'entendions rien. Il nous engage alors à mettre son chapeau ; ce que nous fiincs successivement , et nous entendiuias le même bourdonnement : nous tirâmes des eiincj'lles du boulon d'or de ce chapeau ; nos gens et nos guides res.sayèrent tour à tour, et s'en amusèrent beaucoup. Nous dis.sertions sur ce phénomène de l'électricité, et sur le feu électrique que nous croyions renfermé dans (C nuage (5), lorsque nos guides nous avertirent de chercher bien vile un abri contre l'orage qui approchait; hienlôt le tonnerre gronda avec un fracas si épouvanl,d)le, qu'on aurait cru que celait l'explosion de vingt lonncrres; la pluie tombait à grands Ilots, mil arduiis iitlicr. Due imprudence de sir Bodley nous glaça d'épouvante, il voulut lutter contre son mulet, et le conduire i sa guise; l'animal se cabra , lecula : Bodley allait (treenirainé dans l'abime, lorsque heureu.sement un de nos guides s'élança sur le nudet , el d'une main vigoureuse le retint parla bride. Cette leçon lui apprit, ainsi qu'à nous , que sur les montagnes , connue souvent parmi les honnnes, nous devons nous laisser conduire par des animaux , et leur confier notre deslinée. Eu arrivant à I lede , nos babils étaient peicés par la pluie. Les boimcs îiens de ce village, hommes et femmes , nous présenlèrent leurs véteniens, et cet accoutrement bizarre nous fit oublier nos peiues, et nous rendit la gailé. Nous éprouvâmes un nouveau i)laisir, lorsque nous

fûmes parvenus au sommet du chemin , d'où l'on découvre une partie de la vallée de Chamouni el des montagnes qui la dominent. L'aspect en est théâtral; tout y prend le charme de la no:iveaulé : quelle belle opposition de la verdure qui tapisse la vallée, avec les glaces éternelles des monts doni les formes sont fières et la hauteur si imposante! Ce qui frappe le plus , c'est la vue des monceaux de ijlace qui roulent du haut des sommets, et se mêlent aux riches productions de la vallée Un de ces amas repré.sente les ruines d'une ville : on y voit des tours, des pyramides, des obélisques, les uns debout, les autres inclinés, qui paraissent du plus pur albâtre lor.sque !e soleil y dai de .ses rayons ; la plus belle porcelaine le cède aux (onleurs azurées qui se mêlent à l'éclat du soleil. Nous étions au pied des plus hautes montagnes de l'Europe. Leurs bases sont de beaux pâturages; des bois s'élèvent ensuite jusqu'à huit ou neuf cents toises ; là conuuencent des rochers taillés à pic, qui se terminent en aiguilles; à la hauteur de deux mille toises, la tête du Mont-Blanc domine ces masses '. Le fond de la vallée, cullivé parloul oii l'industrie peut atteindre, est coupé par de jolis bois , des torrens et des ruis.seaux ; les habitalions par.^emées, les villages, les églises, les femmes, les enfans répandus, occupés dans les champs ou devant leurs maisons, donnent à ce tableau une activité, une vie, un inlérêt qui fait envier le bonheur de ces êtres sages et heureux dans leur douce obscurité, qui arrivent à la mort par une route tranquille , sans en redouter les approches. Milord Ellis, à leur aspect, s'écria :

.Mque utinam es. vobis unns veslrisque fuissem.

Ensuite m'adressant la parole : « Je suis, me dit-il , pair d'Angleterre; j'ai six mille guinées de revenu; je me llatte d'avoir des luniicres , des connaissances , et cepeudaul j'aurais voulu naître dans ces lieux agrestes. »

A propos de celle bouffée de philosophie d'un sage anglais, je citerai les discours d'un philosophe montagnard, paysan suis.se, avec qui nous causâmes sur ces hauteur.^ Il n'avait jamais vu nos plaines , nos villes populeuses. Il ne pouvait concevoir, nous disait-il, que de^ hommes allassent s'enlasser dans des vallées, dans des lilles qui ne lui paraissaient que de sombres et étroites ])ri,sons, des égouts où about essaient toutes les impuretés du ciel el des monlagnes; surtout quand il les comparait à la vaste étendue de .son horizon, et au magnifique spectacle descicux ^.

On a pratiqué depuis peu, au sortir de cette vallée, un chemin commode ; la première paroisse est celle des Orches. Pour y parvenir on tiaverse des ravins, des torrens dangereux dans les temps d'orages. IVous en finies l'ex- ]iérience. Nous étions tous à pied ; d'épais nuages planaient sur les sinuosités des aiguilles et du Mont-Blanc; ils versaient un déluge d'eau , mais sans nous atteindre: nous approchions du torrent de Gias, l'un des plus terribles ; il avait déjà quatre pieds d'eau lorsque nous arrivâmes sur ses bords; on ])ouvail le franchir encore sw des blocs de gianil (|ni dominaient la surface. Nous coni-

' l.e Mont-Blanc , mesuré avec exactitude , a deux mille quatre ccnl viiiRl-.six Idiscs au-dessus ilii niveau de la mer : c'est la plus haute île."! nionlagiies de l'ancien coulmcul.

^ On prélcnd qn'im di'pulé de Sibérie , se trouvant à Pétersbourg, s'élounail que rimpéralrice pùl s'habiluer dans un pays on l'un é'onffait de ilialeur , tandis que la Sibérie lui offrait un air [uu' , frais et salubre.

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inemions ti les enjamber, loi'Sf|iie des ci i.; i-edtuljlé.i i;oiis apportèrent l'épouvaiile; c'étaient les li;ibilansf|Hl aeroiiraient pour nous avenir de noire danger : une masse d'eau priidifjieuse , seuililal)le aux Unes d'un volcan, se précipilail sur nous. Le bruit terrible qui la devançait , le roulement des cailloux, des sapins qu'elle arradiait , entraînait, nous rcnq)lirent d'effroi : à la luVe nous retournons sur nos pas, nous nous élançons sur les rocs avec tant de trouble, que je nie jelai dans l'eau jusqu'à la ceinture , et nous fi'inies sauvés. liodlcy, plu.s hardi ou plus téméraire, suivit sa roule, arriva à l'aiilre bord au moment où le volume d'eau allail l'enjjloulir : aussildt ces bonnes gens nou.s aboidèreni , nous offrant leurs services, et nous félicilanl d'être échappés à un si i;rand péril. Revenus de celle frayeur, nous conlinnânies noire voyage. Kn passant dans un endroit dangereux, no.s guides nous apprirent que, peu de jours auparavant, ce lieu avail élé funeste à une jeune paysanne. Klle suivait A pied son mari monlé sur lui mulel , il voulul la prendre en croupe : l'animal , que gênait ce fardeau , rua , se cabra , et jela ce malheureux couple dans un précipice: l'homme eut le bonheur d'échapper, arrête par un tronc d'arbre, et n'eut aucun mal; mais la femme roulade rocher en rocher jusqu'au bord d'im lorreut, où elle disparut.

Nous arrivâmes au Prieuré, excédés de falijjue.

Mais j'entends une douce voix qui m'appelle , et je dis :

Est ce l;'i celle voix, bout les sous euchantcui 8 m'uni séduil taul de foiâ r

L'aimable Blanche m'attend : adieu mes livres, ma lellre; adieu mon frère : .son âme attire la mienne par une force inconnue , connue la terre allire la lune, ou comme l'or attire l'avare; d'ailleurs, mes doi;its sont fatigués , et ma plinne émoussée.

Dans peu de jours lu auras le reste de la relalioii de mon voyage. Je l'embiasse.

LETTUE XM.

ADOLPHE A SON FBKRE.

Suite du voyage au Mont-Blanc.

Il est ciriq heures du malin, le soleil ne frappe encore de ses rayons obliques ipie la cime des coteaux ; un air pur el frais ranime mes forces, réveille mes esprils; de ma fenêtre je contemple cet asire qui inonde l'orient de lumière, et je suis presque tenté de me prosterner devant lui comme les Mages ou les F'arsis 7). Blanche esl encore dans les bras du sommeil; je ne la verrai qu'à neuf heures, .le vais , mon cher frère , profiler de ce temps pour continuer mon voyage.

Le Prieuré esl un bourg, ou un très grand village, bâii au bord de l' Arve , sur la penle d'un coleau , et élevé au-dessus de la mer de cinq cent vingt-qnalre toi.ses. Le fiéqueni abord des étrangers y a multiplié les auberges; elles y sont bonnes , enire autres relie de madame flonleran, veuve d'un notaire, chez qui nous descendîmes, elle a des chambres très propres , une table bien servie , à un prix modéré; elle ajoule à cela une polile.sse, des attenlions et une probilé peu conmiunes : aussi mes camarades les An^ilais voulurenl y séjourner plusieurs jours, tant pour se reposer que pour jouir de la bonne chère qu'on y fait. Nous avions force gibier, des eoqsde bruyère,

que milord aime beaucoup, et nou.s ni.ini;eânics sans répugnance des marmottes dont le pays abonde.

Le lendemain , en nous promenant aulour du >illa2e, nous reiiconirâmes nn troupeau de chèvre.s, parnd lesquelles était un jeune chamois ; son bois commençait à sortir; U avait une belle lêle, des yeux pleins de feu, lous ses mouvcmens annonçaient la force et la légèreté: on lavait pris fort jeune, et on rélevait avec le troupeau. Le berger nous assura qu'il serait difficile de le garder; car, disait-il , des que le chamois est assez fort , il n'aspire qu'à la liberté , et presque toujours il s'enfuit sur les hauleurs. «Voil.'i, dis-je à milord , un vrai républicain, — Un Anglais, répondit-il ;' — Non, un sauvage.» Cet homme nous apprit la manière singulière de prendre les chamois très jeunes encore. Lorstprim chasseur a tué une femelle, il la redresse sur ses jambes, comme si elle vivait; el se tenani couché sous son ventre, il alleud avec patience que le pelit revienne trouver sa mère ; alors il le saisit.

La vallée du Prieuré est environnée de monlagnes. On y voit des terrains cultivés et de bons pâluragcs ; la terre est meuble et légère; la charrue n'y pa.sse qu'une foi,s l'année ; pendant cinq ans elle est ensemencée pour la nourriture de l'homme ; les cinq années suivantes .sont destinées au repos et aux pâturages, qui sont la richesse du pays. Ou y élève des génisses , des brebis ; ces bestiaux et le beurre qui a une saveur balsamique , les fromages , le miel qui vaut celui de Narbonnc, sont les seuls objets de coimnerce de ces cantons. On sème au mois de mai , et l'on moissonne au mois d'août ; la récolte des pommes de terre, qui se fait en oclobre, est la vendange du pays ; l'époque où on les cueille est un temps de fêle. L'Arve, qui parcourt celle vallée dans toute sa longueur, nourrit des poissons. Quantité de chamois fréquenleni ces montagnes. Dans l'été, le soleil, concentré dans cet espace et réfléchi de lous cotés, produit des chaleurs assez vives. Le lliermomètre de Réaumur y est monlé, l'aimée précédente, au dix -neuvième degré an -dessus de la congélalion! Ordinairement, dans celte saison, le malin il e.st à neuf degrés, sur le milieu du jour enirc quatorze et dix-sept, et le soir à onze ; quelquefois les pluies de juillet et d'août tempèrent beaucoup celle chaleur. Un pays si élevé devrait être bien plus froid , mais, sa direction s'ouvre aux rayons du soleil depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir. Celle tempéralure souffre quelques variations : il est tombé parfois des neiges considérables dans le mois d'aoïU. L'hiver commence en novembre , et linit en mai ; pendant cette .saison , la vallée esl ordinal' rement couverte de trois pieds de neige ; les nuils y sont claires ; le thermomètre est alors de dix degrés au-dessous de la congélalion. Pendant ce temps rigoureux , les habitans restent autour de leurs poêles, les femmes filent , les hommes s'occupent du bétail. Selon M. de .Saussure , d'après l'expérience qu'il en a faile, les habilalions de six cents toises au-dessus du niveau de la mer ne sont pas les plus favorables à l'espèce humaine. «Si l'air des plaines, dit-il, est chargé d'exbalai.sons grossières, d'un autre coté , l'air des montagnes élevées à plus de cinq 4 .six cents toises, esl vicié par d'autres exhalai.sons, qui, quoique plus légères que l'air commun, n'en allèrent pas moins la salubrité; en sorte que l'air le plus favorable à la santé de l'homme , .serait dans les plaines et les grandes vallées de la Suisse, à deux ou trois cents loises au-dessus du niveau de la mer.

La dame Couleran nous conta «qu'un Anglais, dont

%n LES YOYAGEU

j'ai oublié le nom, était venu, l'année précédenle, par un capriee bizarre , s'établir chez elle au premier octobre pour y passer l'hiver ; il voulait , disait-il , le voir dans sa sublimité : probablement qu'il avait pris cette idée dans J.-J. Rousseau, qui prétend qu'il faut vivre l'hiver à PétersbourG et l'été àlSaples, pour jouir du froid et du chaud dans toute leur intensité. Notre Anglais resta dans cet empire de l'hiver jusqu'au mois de mai. Il avait apporté grande provision de thé, de café , de vins et de liqueurs; et , pour lespirituel, une pelilebibliolhèque composée des ouvra;îes de Shakespeare, des Kails d'Young , de Rabelais, des Contes de La Fontaine, des comédies de Congrewe, du Contrat social de Rousseau, et des Offices de liicéron. Voici , nous contait madame Couteran , quel étailson train de vie: il se levait à huit heures du malin, ouvrait d'abord sa fenêtre, soit pour respirer un air plus pur et plus frais , soit pour contempler la I ace de l'hiver ; il faisait son thé , déjeunait avec cette boisson et du beurre; il lisait ensuite ou écrivait jusqu'à midi : alors, bravant les frimas et les neiges, il allait se promener pendant deux heures , la tète chargée d un grand feutre couvert de toile cirée, enveloppé d'une houppelande fourrée, et chaussé de bottes très épaisses. Souvent il essuyait la neige pendant tout le temps de sa promenade; malsil ne rentrait pas une minute plutôt : ;> son retour, il se reposait, se réchauffait une demi-heure; ensuite il dinait et faisait très bonne chère ; il buvait sa bouteille de vin , deux tasses de café et deux verres de liqueur. L'après-diner il venait causer ai ec moi , ou allait dans le voisinage passer la soirée chez quelque habitant; il y parlait très peu ; il prétendait que le parler gâtait la conversation; il se retirait à sept heures précises ; car il était si méthodique, peut-être si bizarre, que, pendant son séjour ici, il n'a jamais varié de dix minutes l'ordre de .son régime : il avait deux montres excellentes et à secondes, qui réglaient avec précision les époques de sa journée. A huit heures et demie du soir, il m'appelait pour prendre du thé avec lui : j'avais la peiinission de lui amener ceux qui étaient chez moi. A dix heures , il regardait sa montre et nous renvoyait ; il travaillait ou lisait encore jusqu'à onze, après quoi, sommeil ou non, il .se couchait et terminait ainsi le cercle de sa journée. Il avait sur sa cheminée le portrait d'une jolie Anglaise, sa maîtresse : je lui demandai , quelques jours avant son départ , comment il avait pu .se résoudre à la quitter, puisqu'il l'aimait? « C'est , me répoudit-il , pour savoir si je puis me i)asser d'elle. — Et quel est le résultat de votre épreuve? — Que je ne l'épouserai pas. Je m'accoutume fort bien à vivre seul; je suis assez content de ma société; je ne sais pas s'il en serait de même de celle de ma femme. » Il disait qu'il n'y avait que l'homme faible ou ignorant qui eù( besoin de compagnie; que l'être pensant et réfléchi se suffit à lui-même, ((/était le sage de Zenon.) .Je veux, ajouta-t-il , vous faire lire une note de l'état des mariages datis le sud de l'Angleterre, que j'ai reçue ces jours derniers. • 11 me donna celle note; j'en pris une copie, et depuis, je la fais lire à tous les Anglais qui me font l'honneur de loger chez moi.

Etat présent du mariage dans le sud de l'./nglelerre.

Femmes qui ont quitté leurs niari« pour suivre

leur» amans 1,262

Maris qui ont aliandonné leurs femmes 2,3C1

^ reporter H.fiiii

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