RS EN SUISSE
Be.port 3,623
Toupies séparés volontairement 4,120
Couples vivant eu guerre sous le même toit. . . 191,023 roupies se haïssant cordialcmeal , mais cachant
leur haine au public 162,320
Couples vivant dans une indifférence marquée. . 510,132 Couples réputés heureux dans le monde, mais
dont le bonheur n'est pas mlérieur 1,102
Couples heureux par comparaison avec les autres. 135
Couples véritablement heureux 9
Sur un total de 872,464
ménages.
« Les dimanches, il me donnait à diner avec quatre habilans du village, qu'il priait à tour de rôle; il nous régalait très bien : chaque convive avait sa bouteille de vin de Boui'gogne; il faisait lui-même son café. Cet homme original était âgé de trente-cinq ans. Il m'avait dit eu arrivant, qu'il partirait le premier de mai à huit heures du matin, en effet, il me fit ses adieux, m'embrassa et monta à che\al à huit heures sonnantes. Il me payait mes comptes d'une manière singulière : le dernier jour du mois, quand il élait sorti, je montais dans sa chambre, je trouvais de l'argent sous un chandelier, je me payais , et laissais le mémoire à coté. Je ne sais s'il le vérifiait , mais il ne m'en parlait jamais. »
"Ha écrit sur un carré de papier qu'il a encadré, quatre vers anglais, qu'il m'a piié de laisser toujours dans la chambre qu'il a occupée. Comme je n'entends pas cette langue, je ne puis vous les diie. • Voici la traduction que j'en ai faite. Tu sais qu'une traduction n'est jamais que la copie imparfaite d'un talMeau original.
Au milieu des frimas , dans ces déserts sauvages , .l'ai trouvé le secret de couler d'heureux jours : N'en soyez pas surpris, savans, prétondus sages. Éloigné des humains , j'étais parmi les ours.
La vallée du Prieuré est sujette à des ouragans terribles, surtout au printemps et en automne : dans les beaux jours, sur ces élévations, l'air est si calme, si pur, si léger , que l'on comprend difficilement que cet air produise des effets si désastreux. Mais les orages sont plus violens, plus dangereux sur les hauteurs que dans les plaines; les vents engouffrés dans les chaînes des rochers, s'échappent en tourbillons qui (jtent la respiration et la présence d'espi it ; et loisque la neige se joint à ces coups de veut , ce qui est assez oïdiiiaire , elle obscurcit l'atmosphère , et force le voyageui- à fermer les yeux : il meurt de froid, s'il s'arrête; et s'il maiche, il risque de tomber dans un précipice. Les vents, s'élançant des gorges des montagnes, déracinent les arbres et enlèvent les toits des maisons. Les débordemens des torrens y sont affreux. Au printemps , les explosions des avalanches qui s'écroulent , font un bruit épou» aniable. Les belles dames , les bcaux-espiits , les agréables des grandes villes croiront avec peine que l'on puisse habiter celte triste contrée : cependant la population s'accroit tous les jours : c'est l'effet du commerce , de la facilité des subsistances et de la tianquilllté sur les besoins de la vie. Chaque habitant ressemble au vieillard d'Hcrminie.
Chc non brama tiesor , ne rcgal verga ; Ne cura o voglia ambiliosa , o avara , Mai ni'I li'anquillo drl suo petto alberga.
Tel qui ne possédait (|ue trois ruches , en a aujourd'hui quai aille : ou n'aiaii aiitrcrois du beurre et du fromage
LES VOYAGEURS EN SL'ISSE
que pour la consoinmalion intérieure ; mainlenaul on eu exporte.
La taille des hommes est moyenne; mais ils sont pleins de vigueur, de vie , et leur physionomie a du caractère. Les femmes ont pour apanaye la fécondité, la fraîcheur, et de la grâce dans leur démarche, dans leur tournure. Une d'elles venait d'accoucher de trois en fans à la fois; la mère et les enfans étaient en pleine sanlé. Le caractère moral des deux sexes est la bonne foi , la sensibilité et le jugement. Ils se font écouter avec intérêt : la gaité sourit .sur leur visage et dans leurs pensées , doux effet d'une âme honnête et libre d'inquiétude. Le Prieuré se gouverne en petite république; les autorités sont composées d'un greffier , d'un syndic et de cinq conseillers. Le greffier actuel nous donna à déjeuner. Il est père de trois enfans, dont l'un est docteur en médecine, le second avmat, le troisième abbé. Ce bon Nestor tantôt étudie dans son cabinet, tantôt conduit la charrue : il se mêle de chirurgie, et c'est lui qui a toujours accouché sa femme. Ne vous étonnez point de trouver tant d'instruction dans ces montagnes. " Les paysans suisses , dit .l.-J. Rousseau , lisent . et leur lecture leur profite ; ils ont presque tous un recueil de livres choisis, qu'ils appellent leur bibliothèque. Il y a quelque temps qu'en me promenant, je m'arrêtai devant ime maison où des filles faisaient de la dentelle, et la mère berçait un enfant. Je la regardais, quand je vis sortir de la cabane un gros paysan qui , m'abordant d'un air aisé , me dit ; « Vous voyez que l'on ne suit pas ^ os préceptes '; mais nos femmes tiennent autant aux vieux préjugés qu'aux modes nouvelles. » Je tombai des nues, continue Rousseau; j'ai ejitendu depuis, chez ces geus-là, vingt propos du même Ion. »
C'est de cette vallée qu'on voit , d'un œil étonné, trois sommets chargés d'une éternelle glace. Le premier, moins élevé, se nonnne le dôme du Cortte, sa hauteur est de deux mille toises; le .second est le fameux .Mont-Blanc, qui .s'élève comme un géant sur toute la chaîne des Alpes : on le voit du Piémont . de Genève , du pays de Vaud, de Neufchâtel, et même de Langres en Chanqiagne, au soleil couchant, lorsque l'air est pur; le troisième sonnnet porte le nom de Tucul. Cestrois sommets, qui forment le Mont- Blanc, sont entourés d'une chaîne de rochers pyramitlaux de formes hardies, majestueuses, et qui pré.senlent trois aiguilles ou pointes. C'est ici que je croyais voir réaliser la fable des géans.
Ter siuit conali imponere Pclin Ossam,
Sciliccl , atqiie Ossœ froodosuni iovolverc Olynipum.
Mais ce Mont-Blanc, dont la tête s'enfonce dans les cieux , fixait tous nos regards : quel tableau sublime ! les autres monts qui le ceignent semblent n'exister que sous sa protection et pour sa gloire. Cependant ce théâtre de mort, ces montagnes colossales, qu'on regarde comme une difformité du globe , présentent un ordre admirable : dans le sein de ces arides rochers , séjour éternel des nei- Ces et des glaces, on découvre un mécanisme régulier et nécessaire à la vivification de la terre. C'est lik que se forment, .s'attirent et s'accumulent les nuées épaisses; là, elles se condensent, tombent enneiges, et font, de ces Talions affreux et stériles, les éternels réservoirs de nos .sources et de nos fleuves ; elles sont le foyer où se réunissent les vents , les nuages , et où les vapeurs s'épurent.
' On sait que Rousseau blâme l'usage de bercer les enfans.
h!t, viennent expirer tous le,^ feux du solstice; En vain l'aslre du jour , embrassant l'écrcvissc , D'un déluge de flamme assiège ces déserts , La masse inébranlable iusulte au roi des airs.
Après deux jours de repos, nous partîmes du Prieuré â quatre heures du soir ; deux Allemands se joignirent à nous , et notre troupe fut composée de cinq voyageurs et de neuf guides ou valets, tous armés de longues piques , tous ayant l'air de gens qui méditaient une grande expédition. Nous grimpâmes la montagne sur des mulets l'espace d'une lieue , après quoi il nous fallut marcher ; nous trouvâmes des pentes rapides, dévastées, couvertes de débris de rocs détruits. Nous arrivâmes sur le sommet du Montanverl à .sept heures du soir.
A cette élévation quelle scène magique se déploya à nos yeux ! Je crus voir la nature au sortir du chaos, ruilis indigcstaque moles : des monts sourcilleux, arides, décharnés, crevassés, fracturés, menaçant les cieux, bravant la fureur des tempêtes, et partout la main destructive du temps ; au bas de ces monts , une vaste étendue de glace solide, semblable à une mer agitée que la glace aurait subitement frappée. Nous nous crûmes transportés au Spitzberg, ou sous les pôles du monde. Milord me cita Virgile :
Sed jaeel aggeribus nivcis informis , cl alto Terra gelu late , septeuique assurait in ulnas ; Semper hienis, sempcr spirantcs frigora Cauri...
Tout cet aspect est d'une magnificence, d'une grandeur que l'imagination ne peut se figurer; il se grave dans la mémoire en traits indélébiles ; je sens que j'en affaiblis les couleurs. Milord s'écriait à tous momens : By God ! is very beaulifiU!
Nous avions fait porter de la paille , des couvertures, de.? vivres, et une hache pour couper du bois. L'air est très vif sur cette montagne : le thermomètre, à dix heures du soir, était à deux degrés au-dessus de la congélation , tandis qu'il était à Genève au dix-huitième. Les derniers rayons du soleil nnus développèrent un spectacle superbe ; toutes les sommités nous parurent embrasées ; à cette teinte ardente succéda le pourpre, le rose, un gris tirant sur le noir. Ou servit notre souper près d'un grand feu: le ciel était serein , les étoiles brillaient d'un éclat nouveau pour nous ; leur marche silencieuse renouvelait les scènes du ciel ; on voyait ces flambeaux de la nuit s'élever et dispa:aitre. Cepei.dant le sonnneil nous invita ta la retraite; les deux Alemauds et milord allèrent se coucher dans le château de Monlanvcrt. Ce prétendu château , nommé ainsi ironiquement par les Chamouniards, nation gaie et railleu(>e , est la chétive demeure du berger qui garde les tr.iupeaux de ces montagnes ; deux grards blocs de granit, inclinés l'un sur l'autre, entourés d'un mur de pierres sèches, forment ce château , les vides que les pierres laissent entre elles, servent de cheminée et de fenêtre : dans ce petit espace on trouve la cuisine, la chambre à coucher, le cellier, la laiterie, en un mot, tout le domicile du berger de Montanvert. Néron et Adrien ne dormaient pas d'un sommeil plus profond dans leur magnifique palais. Bodiey, les guides et moi, nous nous couchâmes sous des sapins, auxquels nous mimes le feu. C'était im spectacle vraiment beau, de voir au milieu de la nuit un incendie à soixante pieds de hauteur. Cependant le sommeil nous versait ses pavots ,
Tout dormait , les Anglais, el les vents , et Neptinie.
LES VOVAGEIRS EN SlISSE.
lorsque nous fi"lir.es éveillés en snrsaut psr un bruit qui tonnait sur nos têtes, pareil à une décharfîe d'arlillerie- Soudain nous voilà sur pied pour en connaître la cause; nous ne découvrons rien, et revenons à nos gites. Mais bientôt une explosion plus terrible que la première nous fait quitter encore notre asile : nous apercevons une agitation dans l'air, suivie de siffleniens aigus. i\os guides nous direnl qu'ilsétaient causés par la rupture des glaces. A ce bruit effrayant succéda un calme profond qui nous rappelait au sommeil; mais le froid nous arrêta auprès du feu , où la gailé et la plaisanterie nous tinrent éveillés le reste de la nuit. Ce qui surioul excitait nos ris, c'est qu'à l'imilation de nos guides, nous élions obligés alternativement de présenter les parlie-s de notre corps à l'action du feu: car. tandis que nous brûlions d'un côté, l'autre était raidi par le froid. Le jour enfin parut, et nous descendîmes dans la vallée : cependant la hardiesse de notre marche nous causait quelque inquiétude : elle augmenta , lorsque nous nous lrouv;1mes dans un océan de glaces . et vîmes sur nos pas de vastes ouverluies qu'il fallait traverser. Nos guides les franchissaient d'un saut avec une agilité singulière, et non,'! aidaient ensuite à sauter aprè» eux. On ne peut se former une idée de leur intrépidité et de leur adres.se : lors'pi'ils franchissent ces crevasses, ils ont un long bâton .sous le bras, le bout le plus long derrière eux, de façon que, s'il leur arrive de ne pas atteindre l'autre cote du précipice, ils reslent suspendus à leur bâion , doni les deux extrémités reposent sur les deux rives ; alors on vient à leur .secours. INous frémissions de voir ainsi ces honmies exposer leur vie pour nous faciliter le passage , en nous tendant la inain ou le bâIon. Bodley sautait toujours le premier, je le suivais ; mais niilord et les fjermains, moins agiles que nous , étaient souvent obligé* de prendre d'autres détours. En avançant , nous jouissions des divers tableaux qui se présentaient ; le ciel était d'un bleu foncé, les neiges d'un blanc éclaianl : les reflets des rayons du soleil, tout cesaccidens fixaient nos regards. Là , régnait le silence environné de la terreur : plus de cris d'oiseaux , plus de sifflement de marmoltes, plus de verdure si douce à l'œil : la nature inerte dormait immobile. Je n'avais plus qu'une seule idée , celle du Dieu créateur de ces masses énormes. Les Gaulois, frappés de l'horreur religieu.se de leurs sombres forêts , y placaieul le séjour de leurs dieux , plus émerveillé de la beauié terrible de ces montagnes, je croyais y voir la sublime empreinte de la Divinité : tout dans ces lieux l'annonce , harmonie , magnificence dans les objets , s'dence religieux , scène resplendissante.
De sa puissance iHimiirtelie Tout Dou» parle , tout uuus iostruîl ; Le jour au jour la révèle , La nuit l'aunoiicc à la nuit.
rependani , enhardis par l'habitude des dangers, et peul-élre aiguilloimés par l'amour-propre qui ranime le courage à l'aspect des témoins, nous continuâmes notre route , mais nous coimnencâmes à nous ressentir de la vivacité de l'air: un malaise général nous surprit, et nouii filmes bien étonnes, en nous regardant, de nous voir le visage hCine. les traits allongés, et les doi.jls des mains ridés et amincis comme des fa.'eaux : ces phénomènes nous alarmèrent, et nous songeâmes à la retraite. Mais aiant de descendre de ces monlagnes, parlons de leur teiupéralure.
Trente toises d'élévation vous éloignent de l'équaleur d'un degré, avec les mêmes variai ions de lempéraliire que les circonslauces locales causent dans les différens climats ; plus on s'élève, plus les variélcs diminuent, comiue elles diminueni en approchant des pôles. A douze ou treize cents toises d'cléi ation , vous êlcs au quatrevingliemc degré de latitude, et dans une roule dequel- (jues heures, vous avez éprouvé l'influence de toutes les saisons, parcouru toute l'échelle de la végétation. A celle hauleur, on est au-delà de la zone glaciale ; car, à soixantequinze degrés, on rencontre encore de vastes forêts, et à onze cents toûses d'élévation , les Alpes sont nues, rien n'y vit; on se croirait dans la plus affreuse région de la terre, si, au lieu des brumes éternelles qui enveloppent le coniiuent polaire, on ne jouissait ici de tout l'éclat du soleil.
Ceux qui n'ont jamais atteint ces hauteurs du globe, n'ont aucune idée du changement qui s'y opère en nous; la fatigue la plus extrême s'évanouit; il semble qu'on ait déposé au pied des monls ses soins, sa faible,s.se, ses inquit-ludes et ses passions. Rousseau sera mon garant de ceiii révolution morale et physique de nos facultés à cette haulfur.
'Ces!, dit-il, une impression générale qu'éprouvent les hommes sur les hautes montagnes , où l'aii- est pur et subtil; on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proporlionné aux objets qui nous frappent; je ne sais quelle voluplé tranquille, qui n'a rien d'àCEe ni de sensuel; il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes , on y laisse tous les senlimens bas et terrestres, et qu'à mesure tpi'on approche des régions éihérées, l'àme contracte quelque chose de leur inallérable pureté. Enfin ce spectacle a quelque cho.«e de magique, de surnaturel, qui ra\it l'espiil et les sens. On oublie toul , on s'oublie .soi-même, on ne sait plus où l'on est. .
Cependani , qu<ii qu'eu dise Rous,seau , facile à s'enthousiasmer, lorsque j'étais au milieu de ce vasie amas de rochers et de glace, l'aimable Blanche vint assaillir ma pen.sée et occui)er mon souvenir.
Ce n'est qu'à une certaine hauleur dans les mnniagnes , qu'on éprouve celte légèreté dans le corps . celte sérénité dans l'esprit , donI parle Rousseau ; dès qu'on s'élève aude.ssns de douze à quatorze cenis toises, la rareté de l'air influe sur nous d'une manière beaucoup plus sensible.
L'un de ces effets, c'est que les forces musculaires s'épui- .sent presque subitement. On l'attribue souvent à la seule fatigue ; inaLs ce qui caraclérise parliculicremenl ce genre de fatigue, c'est un épuisement toial, une impuissance absolue de marcher, jusqu'à ce que le repos ail réparé les forces : cet épuisement est à tel point qu'il est impossible souvent de faire un pas de plus, ce qui n'arrive presque jamais en plaine, où, avec des efforis , on peut encore a\ancer. L'on éprouve aussi des palpilalions, des balle mens si rapides et si forts des artères, que l'on tomberait en défaillance, si l'on s'obslinail à suivre sa route. Ce qui distingue encore celle espèce de lassitude, c'est que les foices se réparent aussi piomptement qu'elles oui été épuisées, et en apjiarence aussi coniplélenient. La seule ces^aliou du mouvement, même sans s'asseoir, et dans l'intervalle de Irois à quatre minutes, suffit |X)ur ce rctablisseiuent.
LES VOYAGEURS EN SUISSE
Un autre effel de cel aii' siil)til, c'est rassoiipissement qu'il produit; si l'on cesse loule action, on s'endort malgré le vent , le froid , ou le soleil , et souvent dans des attitudes gênantes. Quelques personnes sont moins sujettes à ces effets de la raréfaction de l'air; les habilans des Alpes en paraissent moins affectés, sans cependant en être exemptji. On voit les guides, qui , dans le bas des montagnes, montent deux heures sans s'arrêter, être forcés de reprendre haleine A tous les cents ou deux cents pas, à la hauteur de quatorze ou quinze cent« toises; et dès qu'ils s'arréteut , le sommeil les saisit. Ce sommeil les mènerait à la mort, s'ils y succombaient; c'est ce qui, sans nous, serait arrivé à Bodley ; il eut des nausées, des vomissemens , et même des délaillances qui furent suivies d'un sommeil léthargique. Nous étions obligés de le secouer, de l'arracher au sommeil; il nous criait : BrGoil.'
tel me sieep i l.aissez-moi dormir). Mais je lui tirai
uu coup de pistolet aux oi-eilles , qui le fit tressaillir, et le lira de son a.ssoupissement.
«On serait tenté, dit M. de Saussure, de croire que l'air rare et léger des hauteurs ne dilate pas assez les poumons, «t que les organes de la respiration se fatiguent par les efforts qu'ils font pour y .suppléer, ou que , le ministère de cette fonction vitale incomplètement rempli , le sang, suivant M. l'riesiley, n'étant pas dépouillé suffisamment de son calorique, toute l'économie animale est dérangée; mais j'attribue plutôt ces effets au reKkhemcnl des vaisseaux , produit par l'affaiblissement de la pression de l'air. Au bord de la mer, tous les points de la surface de notre corps sont chargés du poids d'une colonne de vingt-huit pouces de hauteur : la masse totale de ce poids équivaut à environ vingt-deux mille livres. Or, si du bord de la mer on se trouve tout A coup transporté à la hauteur de douze cent cinquante toises, où l'air ne soutien! plus que ïingi-un pouces de mercuie, l'action de l'atmosphère sur notre corps se tiouve diininuée d'iui quait , ou de cinq mille li\ res.
« Alors , les vaisseaux se trouvant moins comprimés , les efforts que l'on fait en gravissant une pente rapide, doivent accélérer le mouvement du sang , beauroiq) plus que dans les régions inférieures. De l.'i , sans doute , la \ ivacité du battement de toutes les artères, et ces palpitations qui .saisissent sur les hautes montagnes : mais, par un effet de ce relâchement des vaisseaux , dès que le mouvement cesse , l'accélération , suite du mouvement, finit aussitôt; au lieu que si les vais.seaux étaient fortement tendus , leur élasticité continuerait cette vites.se longtemps après ipie la cause aurait cessé. I.ors donc que les vaisseaux sont relâchés par la diminution du poids de l'air, quelfiues inslans de repos su fisont pour rciablir l'ordre et la tranquillité dans la circulation; et la fraîcheur de l'air de ces région.s, en calmant les sens, persuade que la fatigue est entièrement dissipée. Quant à l'assoupi.ssement, je crois qu'il est l'effet du relâchement du .système vasculaire , et surtout de celui du cerveau , et de l'abondance du sang. »
Après nous être reposés quelque temps, nous regagnâmes la vallée de Montanvert : en avançant, nous commençâmes à voir quelques brins de verdure; elle nous réjouit et nous rafraichit l'imagination.
Nous rencontrâmes des chèvres, des troupeaux de vaches qu'on lai.sse paitre dans ces montagnes pendant quinze jours ou trois semaines, abandonnés à eux-mêmes; à côté des glaces, au sc'u de ces horrcuis, nous aperce-
vions des réduits délicieux, des prairies riantes exhalant le parfum de mille Heurs aussi rares que belle.s et salutaires, et qui nous retraçaient le printemps des climats jjUis fortunés.
Nous courûmes moins de dangers en descendant. Nous arrivâmes à Montanvert â six heures du soir, et dans trois quarts d'heure nous entrâmes au Prieuré, les yeux eullammés, les lèvres enllées, et le visage si brûlé que la peau en tomba pendant la nuit. Mais ces accidens n'eurent aucune suite ; ces effets sont causés par la vivacité de l'air et de la lumière.
Je renvoie à ma troisième lettre sur ce voyage , la rencontre que nous fîmes, à notre retour, de deux sauvages, et le tableau moral des habilans des .\lpes, non moins intéiessans que le tableau physique. Tous les hommes , sans doute , ayant les mêmes besoins , ont les mêmes passions; mais les localités, les climats, l'éducation les modifient : de plus , le même homme, soumis aux vicissitudes des saisons, éprouve des variations dans son moral comme dans son physique. L'homme du soir ne res.seuible pas toujours à l'homme du matin (8).
C'est dans les Alpes seules qu'on trouve des hommes agrestes sans être féroces, et civilisés sans être corrompus. Nos paysans des environs des grandes villes n'ont aucun rapport avec eux; les uns sont dégradés par la misère; les autres par l'avarice et l'humiliation de leur élat, qu'ils placent aux derniers rangs : il est peut-être plus aisé de se déprécier que de s'estimer. Mais les paysans des Alpes, vivant parmi leurs égaux, ont l'âme élevée; ils sont généreux, et ils accueillent les voyageurs comme des frères
M. Bourit raconte dans son excellent voyage, le fait suivant ; ■ Je jouissais , dit-il, du plaisir le plus doux, d'exister seul au milieu de ces déserts, de contempler le superbe spectacle qui se déployait à mes yeux, lorsque je vis venir à moi une figure plus semblabe â u» animal qu'à unhoinme. J'étais assis; je me levai, les yeux fixés sur lui; je vis un berger couvert d'une peau d'ours et armé d'une massue. Je l'altends, non sans quelque inquiétude; il m'aborde, cl me dit ; • Je viens savoir ce que vous faites, et poiuquoi vous êtes seul dans ces lieux sauvages et déserts I' — Je me suis écarté de mes compagnons, et je m'oubliais en contemplant la magnificence de ce vasie tableau. » En lui parlant ainsi , j'aperçus un livre qui sortait à moitié de sa poche. « Vous avez trouvé ce livre? — Non , il m'appartient ; il traite des royaumes du nord.— Comment ! vous .savez lire? — Je sais plus encore, je .sais écrire. • Nous liâmes conversation . et je lui trouvai une bonne logique. Je n'en étais pas surpris; cette clas.'e d'hommes , pendant les longues nuits d'hiver, lit , et s'instruit surtout par la conversation. « Eu voilà as.sez, mon cher frère, pour aujourd'hui. Vivormemor Icthi
DELMONT CAUET A SON FRÈRE.
Continuation du récit de son voyage au Mont-Blanc.
Il fait un temps ffrcux ; c'est-à-dire que le vent , le tonneire, la pluie obscurcissent les cieux et épouvantent la terre ; mais je suis au coin du feu, auprès de Blanche qui lit tranquillement la fable de Philcmon et Baucis. «Écoutez, me dit-elle, ces vers;
ÎHi
Lb:s \o\AGKrH8 K^ snssi:.
L'IIymènpe ci I' \nîonr par des tîdsirs ron.^fnns Avaient uni loiirs cœins dès leur lendio printemps; \i le temps ni l'hymen n'éleÏRnircnt leur tlamme: Cloihon prenait p'aisir à filer celle trame »
Tout à coup le fracas répété d'un tonnerre épouvantable fit trembler les vitres, ébranla toute la chambre, et le cœur de Blanche: le livre lui tomba des mains. Pour la distraire, je m'écriai ; > Que cet orage est beau ! le magnifique désordre 1 — Oui, pour les amateurs; quant 5 moi, je trouve la nature aussi belle , aussi majestueuse dans sa tranquillité Mais écrivez ; le danger e.st pa.ssé. »
J'ai assez parlé des aspects superbes , romantiques des Alpc-s, de ces lacs de glace, de ces rochers brisés, écroulés, de ces torrens écumeux : je vais présentement te faire le tableau des mœurs, des usages; te raconter ce que j'ai vu, entendu chez ces bonnes gens, et les divers événemens qui nous ,sont survenus dans ce voyage.
Au Prieuré, on nous montra deux enfans sauvages; nous les observâmes attentivement ; c'étaient de vrais Albinos ou des Dariens de l'isthme de Panama ; l'iris de leurs yeux est d'un rose très marqué; la pupille . vue au grand jour , parait décidément rouge ; leurs cheveux , leurs cils , leurs sourcils , le poil follet de leur corps , en nn mol, toute la partie chevelue était , dans leur enfance, du blanc le plus parfait et de la plus grande finesse; mais leui's cheveux avaient un peu roussi, et étaient devenus assez rudes: au grand jour ils clignotaient leurs paupières. L'aillé a l'air un peu lourd et les lèvres épais.ses, le cadet est d'une figure agréable; ce sont deux orphelins. Ils n'ont pas le* grosses lèvres , le nez aplati des nègres blancs . ou des blafards d'.\frique; ce sont des blafards d'Kurope. Leur infirmité affecte les yeux , le teint , la couleur des cheveux, afiaiblit les forces, mais ne change point la conformiié des traits 9;.
Je ne sais si on pourra plier ces individus sauvages à nos mœurs et à un système d'éducation I ).
En allant à Chamouni, nous ti-ouvimes un habitant sur la roule, occupé à des travaux rustiques. Il nous salua d'un air de douceur et d'aisance; nous lui rendîmes le salut, en lui demandant si nous étions encore éloignés de Chamonni ? • Oui , d'une forte lieue. Je ne vous conseille pas de suivre votre route, vous allez être assaillis par un orage. • ?sous regardions autour de nous, et n'eu vovions nulle apparence. Il s'aperçut de notre incrédulité, et ajouta:- Kiez-vous-en à moi, j'ai l'ii'il plus exercé que >ous : venez vous réfugier dans mon ch.Met , l'orage passera , et TOUS prendrez quelque rafraicliisseuienl. iMa chaumière est à deux pas d'ici . derrière ce tournant. ■ Il nous faisait cette offre de si bonne grâce, que nous acceptâmes .sans hésiter. Il .se mit à notre télé : à peine avions-nous marché quelques uiiinites , que le tonnerre gronda dans les montagnes avec un fracas horrible ; les éclaii's, la foudre nous enveloppèrent; mais nous étions déji dans le chalet , lorsque la pluie fondit sur les champs. Nous trouvâmes dans cet asile rustique deux enfans qui jouaient, et leur mère qui filait : I aine court au-devant de son père , embrasse ses genoux , balbutie quelques mots; le bon père oublie ses fatigues, enlevé son enfant dans ses bras et le presse sur .son sein, sur son ■visage, et va .s'asseoir tout joyeux au coin de son foyer. Le second s'efforce de grimper sur ses genoux , tandis que le premier lui caresse le visage avec sa petite main potelée :
iDterea dulces pendent circuin oscula nati ,
me disait miloi'd. La mère nous faisait les honneurs; mais ses regards se portaient souvent sur .ses enfans et sur son époux, qui dit à sa femme; .Prépare un bon dinerà ces messieurs ; donne ce que tu as de meilleur. . Dans le fond de ia chambre nous vimes deux autres pei'sonnages ; c'étaient le père de notre hôte et sa grand'mère : celle-ci , âgée de quatre-vingt-trois ans, et le père, de soixantequatre. Aussitôt toute la maison fut en mouvement pour notre repas: Citncta feslinat maïuts. La grand'mère alla nous chercher des fromages ; on fit cuire une marmotte, on apporta de la créine et quelques vieilles pommes.
La table ou Ion servit le champêtre repas , Fol d'ais non façonnés à l'aide du compas.
Le bon père se mit entre milord et moi: à la fin du repas, il appuya ses deux coudes sur la table, remplit .sa pipe, l'alluma, et, après en avoir a.spiré quelques bouffées, il nous la présenta : nous le remerciâmes. On n'oublia pas les dons de Bacchus , et on alla chercher deux bouteilles du vin de la Cote. Pendant le repas, qui fut long, notre entretien aurait intéressé les beaux-esprits et les savans de Paris : nous parlâmes de Jean-Jacques et Voltaire. Nos botes connaissaient une partie de leurs ouvrages: le bon père avait vu ce dernier à Ferney. «Je lui fus présenté par un de ses amis, nous dit-il; je lui tendis la main ; ce grand homme me la prit, et me la .serra. » Je lui dis: . Monsieur de Voltaire, les Français et les Anglais voyagent en .Suisse pour voir nos montagnes, et moi je suis descendu de la mienne pour voir un phénomène plus étonnant que toutes les montagnes de la terre. » Voltaire me répondit que les gens éclairés venaient en Suisse , non-seulement pour voir les merveilles du pays, mais les braves descendans de Guillaume Tell , et que s'il était plus jeune, il irait faire un pèlerinage à sa chapelle, et boire des eaux de sa fontaine ' ; qu'il préférait ce pèlerinage à celui de Loretle(ll;.
• Je lui demandai des nouvelles de sa santé. • J'ai , me répondit-il , \\a grand procès avec la nature , dont le grand-juge est M. Tronchin. J'ai pourtant étudié la médecine comme madame de l'imbéche avait appris la coutume en plaidant. J'en ai conclu qu'il fallait apprendre à souffrir , à vieillir et à mourir I — Mais vous travaillez trop; c'est ce qui vous tue. ~ Il est vrai que nous nous tourmentons pour une fumée de vaine gloire; cependant que ferions-nous .sans celle chimère? elle est nécessaire à l'âme , comme la nourriture l'est au corps. • Ce montagnard nous dit eucorc qu'il avait vu la représentation de ?Iiropc. Je lui demandai si cette pièce lui avait fait plaisir?» Elle in'a fail beaucoup de mal: je frémis, je tremblai lorscpie je vis .Mérope au moment d'assassiner son lils , et je faillis de crier pour l'avertir. Le soir , je le dis à .M. de Voltaire, et j'ajoutai que j'avais pleuré comme un enfant. Il sourit et s'écria : > C'est que vous êtes l'hounne de la nature; les mauvaises nni'urs et le faux bel-esprit n'ont point dépravé votre âme. » Je retins deux \ers de celle tragédie :
Sous ses rusiiques toits , mon p?re vertueux
Fait le bien , suit les lois , et ne criiiul que les dieux.
J'avais mon père encore , et en entendant ces vers , je songeai à lui. Son fils nous dit alors : « Moi qui ai le
' rependant Voltaire traitait celte histoire de Guillaume Tell d'a(x)cryphe.
LES VOYAGEL'RS EN SUISSE
bonheur d'avoir mi père, lel que mon père en avait un , j'ai écrit ces deux vers sous son portrait que j'ai fait faire à Genève. » En uit'nie lenips il se leva de table , et alla le chercher.
Nous en revînmes à Guillaume Tell. Le bon vieillard nous raconta sa vie, ses exploits, avec une chaleur qui entraînait notre attention sur ce que nul de nous n'ignorait. Ensuite tout à coup il .s'écria avec vivacité: « Croiriezvous qu'un écrivain a eu l'impudence de publiera Berne un ouvrage où il dément tous ces faits? Il ose dire que cette scène s'est passée en Danemark , vers le dixième siècle ; qu'elle arriva au nounué Toko , qui leva l'étendard de l'insurrection contre Hérnld son roi. C'e«t upe iuqiosposlure, et les trois cantons d'Uri, Schwitz et Underwald, furent tellement indignés de l'audace de cet écrivain , qu'ils adressèient des remontrances au conseil souverain de Berne, qui fit brûler publiquement celte brochure à Uri (12). » Nous apai.s;lmes la colère du vieillard en affectant de la partager, et en accusant de mensonge l'existence et les exploits de ce prétendu Toko.
Nous ramenâmes la conversation sur Voltaire. « Je couchai dans son château , nous dit Thomas Wizard ( c'est le nom de ce bon îSuis.se ) ; et le lendemain malin , j'allai prendre congé de lui. Il me demanda si j'avais bien dormi , si j'étais content de mon séjour ? — Oui , très content, excepté de mon lit un peu trop mou ; ce n'est pas celui d'un .Spartiate. Je vais dire à mes enfans, à mes amis, à mes compatriotes , que j'ai vu Voltaire. Vous n'avez à mes yeux qu'un seul tort ; mais ce n'est pas â un pauvre paysan snis.se à oser critiquer un lioum.e connue vous.~ Pardonnez-moi, je trouverai assez de flatteurs, assez de gens polis avec qui j'aurai toujours raison ; mais je suis ravi de rencontrer un hounue franc et loyal: voyons, quel est celui de mes torts tpii vous choque !e plus ? — C'est celui de vous acharner sur la religion, et de vouloir la détruire à cause de quelques abus. Que diriez - vous à votre métayer, si, parce qu'il y a de mauvaises herbes dans vos guérels , il mettait le leu à la moisson ? vous le traiteriez de fou. Les abus sont les mauvaises herbes. Il faut les arracher , si l'on peut, on les laisser plutôt que de brûler les épis. — Mon cher ami , je répondrai à votre argument par une petite histoire. Le grand inquisiteur d'Espagne , se promenant un jour dans les champs, vil un bel ai-bre chargé de fruits superbes : frappé de leur beauté , il s'arrêta , et fit demander â qui appartenait ce verger? On lui dit:«.\ nu pauvre paysan. «Aussitôt il envoie son estaflier chez le villageois pour lui dire de venir lui parler. A la vue de l'eslaffier, à cet ordre de comparaître, le contadin tremble de tons .ses membres; la consternation, la douleur .sont dans la maison : il embrasse .sa femme, lui recommande .ses enfans. et lui fait ses dernier.^ adieux. Il arrive devant le grand inquisiteur , qui lui demande si cet arbre lui appartieni ?« Oui , mouseiguenr , répond-il, pâle et tremblant. — Eh bien !je leux que vous m'apportiez une corbeille de ces fruits. » Le villageois, un peu rassuré, cueille tous les fruits et les porte chez le grand inquisiteur; mais, au reloue, il coupa l'arbre qui les portait, pour n'être plus exposé à une pareille frayeur. Voilà , mon cher ami, un des moindres elfels de la superstition. — Dans voire récit, répondis-jeà M. de Voltaire, c'est le grand inquisiteur qui a tort, et non la religion; mais je puis opposer une histoire à la vôtre. Un villageois de Sixt poursuivant un chamois qu'il venait de blesser mortellement , deux autres Yalaisans tirèrent sur
le chamois, et achevèrent sa mort. L'animal appartenait an premier chasseur qui, étant le plus près, s'èlanca sur sa pi oie et l'enleva: les chasseurs sont couinie les rois, leur fusil décide les querelles. Les deux Valaisans , postés du-des.sous, lui crient de laisser le chamois, et en même temps font siffler une balle à .ses oreilles ; celui-ci néanmoins poursuit sa roule , mais une autre balle lui donne un second avis. Ne pouvant courir â cause de l'escarpement du chemin , ni riposter faute de poudre , il lâcha sa pi'oie ; mais , respirant la vengeance , il alla se cacher dans un endroit d'où il pouvait observer ses ennemis. Il remarqua le chalet dans lequel ils s'étaient réfugiés pour y passer la nuit ; alors il court à son vdlage , éloigné de deux lieues; prend des balles, de la poudre, charge son fusil à deux coups, remonte au chalet, voit parles fentes les Valaisans auprès du feu. Il allait les tuer l'un après l'autre, locsque tout à coup il songe que ces hommes, n'ayant pu se confesser depuis qu'ils avaient tiré sur lui, mourraient en état de péché mortel, par conséquent .seraient damnés. Cette réflexion le loucha si vivement, que, renonçant à son projet, il entra brusquement dans le chalet, et leur déclara le danger qu'ils venaient de courir. Ils eu furent si frappés, qu'ils le remercièrent de leur avoir laissé la vie , avouèrent leur tort , et partagèrent le chamois avec lui. J'ajouterai même , si vous me le perpermeltez , que , l'année passée à Pâques , on m'a rendu un fusil que l'on m'avait volé ; vous voyez bien que lorsqu'il n'y aura plus de Pâques, il n'y aura plus de restitutions.— Mon cher ami , la peur du diable a fait quelquefois du bien; je ne crois pas cependant son existence nécessaire pour nous rendre meilleurs. Saint Crépin est le saint des cordonniers: Barbe est la sainte des vergettiers; mais la vérité est la sainte des philosophes. • .Après ces mots, il me parla d'autres choses. En le quittant, je lui dis : • Je ne fais pas de vers, mais je fais de bons fromages ; je veux vous en envoyer. ■ il me remercia , en me disant qu'il en mangerait avec plaisir, et que les fromages él aient plus néces.saires que les vers et les tragédies. »
Notre conversation a\ ec ce philosophe des montagnes tourna sur les nio-urs , les richesses de leurs cantons. ■ Dans une grande ville, nous dit-il , vous demandez comliien un homme a de rentes; ici, on lui demande combien il a de vaches ; malheureusement le luxe coniuieiice à nous gagner: il existait une loi très sage à Sparte (j'ai oublié son nom'), qui défendait aux Spartiates de voyajer. — Le czar Pierre, lui répondit milord , ne pensait pas de même, car il obligeait les gentilshommes â visiter les pays élrangers: un d'eux alla par son ordie à Venise; mais, forcé d'obéir, il était de si mauvaise humeur, qu'il resta quatre ans dans sa chambre sans en sortir. • Je demandai alors à notre hôte, s'il n'avait jamais quitté son pays ? « Pardonnez-moi : dans ma jeunesse il me prit une lubie;je jiartis pour la France, et j'allai m'engager dans le régiment d'Ernest, où je suis resié quatre ans. Là, j'apprenais à boire, à jouer, et l'empreinte de mon éducation vcrtuen.se s'effaçait tous les jours. Une aventure cruelle me ramena dans mon nid paternel. J'eus une dispute au jeu avec un de mes camarades, fort brutal; il me doima un soufflet : nous nous battîmes ; je le tuai , et je partis sur-le-champ. Mon père m'acheta mon congé. Il songea à me marier ; il me dit : « Choisis la femme de ton cœur , qu'elle soit bonne ménagère , de mœurs
< La xéaélasie.
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douces et honnêtes ; voilà ce que j'exige ; pour la figure , c'est ton affaire. « Je suis venu, comme Tobic, la chercher à Ghamouni ; j'y trouvai , ainsi que lui , la femme de mon cœur. Il est vrai qu'elle n'était pas veuve, comme Sara, de sept maris que le diable avait étranglés. Elle a fait pendant trente ans le bonheur de ma vie. • Au milieu de ce récit, une jeune femme .se présente; Wizard coui't aussitôt l'embrasser , en l'appelant sa nièce ; elle était Têtue avec goût et propreté; sa (i!;urc noble avait l'expression d'une douleur calme, mais prnfcinde. Wizard lui demanda comment se portaient ses trois enfans? » Heureusement ils se portent i)ien , mais leur pauvre mère a son ;lme toujoms fermée à la consolation et au repos. » Notre bote, qui vit l'inlérét que nous inspiraient cette réponse et la ligure de sa nièce, nous raconta qu'elle était mariée à Argentière, village rava.gé, l'été précédent, par une dy.ssenterie épidémique, qui enleva en peu de jours son père, son mari et ses frères. « Oui, s'écria -t -elle les larmes aux yeux , dans l'espace de huit jours ils ont tous péri dans mes bras ; quand j'avais perdu l'un , j'allais secourir l'autre, et ils expiraient sous mes yeux... Nous déplorâmes son malheur, et lui débitâmes les consolations d'usage ; elle demanda à milord , s'il élait AnglaLs.^ . Oui , madame.— Sans doute protestant ?— Oui , je le .suis. — Je ne saurais me persuader qu'ils soient damnés : il y a beaucoup d'honnêtes gens parmi vous , et Dieu est trop juste et trop bon pour les condamner sans exception. . Ensuite, après une courte réflexicm, elle s'écria, en secouant la tête; . Il est bien élian.ge que de tant de gens qui ont quitté ce monde , il n'en soit pas revenu encoi-e un .seul ! l'onr moi, ajoula-t-elle avec l'expression de la douleur, qui ai tant pleuré mon mari et mes frères , qui toutes les nuits les supplie, les conjure devenir me dii-e où ils .sont, et dans quel étal ils se trouvent, je n'en recois aucune réponse; aucun ne me parle. Ah ! sili'cment , s'ils existaient quelque pan , ils ne me laisseraient pas dans cette incertitude. Mais |)eut-être ne .suis-je pas digne de cette faveur; peut-être les âmes pures et innocentes de mes enfans jouissent-elles de leur présence tt d'un bonheur qui m'a été refusé. » Ce mélange de raison et de sensibilité, ce délire d'une âme égarée par la douleur , firent sur nous l'impression la plus vive. Hélas !
Quel homme ,i jamais .su par sa propre lumière, Si , lor.sque nous tombons dans l'éternelle nuit , Notre .inie avec nos sens se dissout tout entière; Ou si nous survivons , ou si tout est détruit ]
Nous quittâmes cette hounète famille, après mille remerciemens et des protestations d'amitié, et d'un .souvenir qui ne s'effacera jamais de notre mémoir-e. Nous partimes pour Chaniouni , où nous entr;'nnes
AIoi s que la lumière Précipitait ses traits dans l'humide séjour.
Nous nous trouvâmes au milieu d'im iunnense troupeau qui descendait lentement des montagnes : les conducteurs étaient couronnés de fleurs et de feuillages; l'air retentissait des sons aigus des clochetles et des niugissemcns plaintifs des animaux. Nous croyions voir une fête champêtre bien plus touchante que ces illuminations, ces feux d'artifice, ces bals donnés au peuple, où la crapule et
l'obscémié se dé
mènent au son de quelques mauvais vio-
lons. .Ces troupeaux, nous dit nulord, me rappellent nue cérémonie cbauq,étre eu usage au canton de B;lle. •A larrivee du printemps, lorsque les vaches sortent
la première fois de leurs étables pour aller dans les champs ou sur les montagnes, elles marchent en procession sur deux files , les cornes entrelacées de guirlandes , ayant à leur tète deux vaches blanches parées de quantité de fleurs et de rubans de toutes les couleurs. Thèocrite ornait ainsi sa vache favorite de nattes de bouquet.s'13;. »
C'est à Chamouni que s'est arrêtée notre curiosité. Nous laissons à des hommes plus hardis , plus zélés , l'ascension entière du Mont-Blanc '14. Je dirai seulement que sur cette montagne , vers le solstice d'été , le soleil éi laire encore sa tête trois quarts d'heure après son coucher; et si ce mont se trouvait dans la latitude de Londres ou de Paris, ou ne verrait point de nuit sur son sommet pendant l'espace de vingt jours : dn lU juin au f'' juillet ou y jouirait du spectacle simultané du jour et de la nuit.
Les hommes de Chamouni, counne la plupart de ceux des hautes vallées, nesonteu général ni grands, ni d'une figure agréable; mais ils sont ramassés, pleins de ner s et de force. Ils vieillissent peu ; les hommes de quatrevingts ans y sont extrêmement rares ; la plupart périssent par des maladies inflammatoires, .sans doute causées par des transpirations arrêtées et les changemcus subits de la température. Ils sont honnêtes, fidèles, très allachésA leur religion , économes et fort charitables. Les orphelins et les vieillards qui n'ont aucun moyen de subsistance sont nourris alieruativement par tous les habitans de la paroisse, (|ui les gardent un certain temps, ensuite les remellcutà d'autres, et puis leur tour recommence. Si un homme , par ses infirmités ou sou grand .'ige , ne peut faire valoir son bien , ses voisins .s'entendent entre eux pour le cultiver. Il y a quelques années que l'Arve avait rouvert de pierres et de gravier les possessions d'un paysan qui en fut ruiné. La communauté entière demanda au curé la permùssion d'y travailler les jours de fêles. Jeunes, vieux, femmes, enfans, tous labourèrent sans relâche, jusqu'à ce que le terrain eiU été mis en valeur. S'il existe quelque rayon de bonheur sur la terre , ce ne peut être que dans une association semblable. Ce n'e,st pas que je veuille établir l'utopie de Thomas .Vlorus ' ; mais je voudrais que , dans un état quelconque , chacun vécût à peu près comme .son voisin, et surtout ne mourût pas de faim et de misère. Plus un empire est grand plir< il y a d'indigens et de malheureux , proportion gardée. L'hiver est pour ces montagnards la sai.son du repos, et souvent des écarts et de la paresse. Pour s'arracher an tourment de l'eunui, ils passent la plus grande parlie de la journée dans le cabaret, oii ils jouent très gros jeu : plusieurs d'entre eux se sont ruinés ; mais ce dé.sordre ne règne que dans les grands villages. Dans les hameaux , !i l'approche de la nuit , on se réunit dans la maison ou datis la chambre à poêle la plus vaste; les feunues filent, lillent du chanvre ; les hommes font des seaux, des cuillères ou d'autres ouvrages en bois. La maîtresse de la maison donne une collation , qui consiste dans une cruche d'eau et un bassin de pommes sauvages cuites sous la cendre ; c'est là lei"- opéra, leur salle de bal et leurs festins. L'esprit des habitans est vif, pénétrant , enclin à la raillerie ; ils saisissent avec finesse l,°s ridicules d'autrui, et contrefont les étrangers d'une manière fort plaisante. Ils réfléchissent beaucoup ; la religion , la métaphysique sont les
' Thomas Moriis veut dans sa républicpic l'égalilé des forlunes; idée absurde. Il voudrait que les liancés .se vi.s.sent tout nus avant de se marier ; et que lorsqu'un malade est désespéré, îl .se donn.H , ou s.' fil donner la mort.
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objets de leurs pensées et de leurs discours. Les principales récoltes sont en liu qui y prospère, eu orj;e, eu avoine , en fèves el eu pounues de terre 1res abondantes. Les Suisses en pétrissenl une espèce de pain gluanl el conipacl , mais leui' .sobriélé et la boulé de leur esloniac le leur font diyérer facilement. Ils divi.seiit allernalivenient le terrain en prés et en champs; pendant six ans, une moitié porle des (jrains , et l'autre du loin.
Je finirai cette leilre par quelques réflexions sur les glaciers, que je dois à M. de Saussure. « On pourrait craindre, dil-il , queraccunnilaiion des glaces, qui diminuent moins en été qu'elles n'augmentent en liiver, et qui deviennent Ions les jours plus solides, ne finit par s'emparer de toute la contrée; mais la nature, mèi-e indulgente el sage , a fixé les limites de cet accroissement. Le soleil , la pluie, les vents chauds Iravaillent pendani l'été à les détruire; et l'évaporalion , dont l'action sur la glace, et plus encore sur la neige, est M'es considérable , principalemcnl dans un air raréfié , emporle , même dans les plus grands froids, une quanlilé considérable de ces malières. Mais ces deux causes ne suffiraient pas pour empêcher l'accnnnilation des glaces , sans la chaleur intérieure de la terre , qui fait fondre les neiges et les glaces, même pendant la grande inlensité du froid, lorsque leur épaisseur est assez gi'ande pour servir de couverture au terrain t|ui les soutient, et les préserver du fi'oid exiérieur : notre globe fournit un feu central 1.5 don l la chaleur passe pour être uniforme dans la profondeur de soixanle à qualrevingts pieds. Celte chaleur se lait seulir, malgré l'àprclé des hivers les plus froids, à lous les corps enfoncés dans la terre, on étendus sur sa surface, lorsqu'elle est garantie des hiiprcssions du froid exiérieur : or, la neige et la glace sont peul-étre, de Ions les corps connus, les plus impénéirables à l'action du froid; aucun abri ne préserve plus srtrement les plantes des rigueurs de l'hiver qu'une couche de neige ; elles font, sous cel abji , des provisions pour leur développement fulur, en soile qu'à l'époqusoii les neiges disparaissent , leur progrès , pré|)aré pai- la végélalion de l'hiver, se fail rapidemenl. Sur les Alpes, au prinlenips, à mesure que les neiges se relirenl, on Toit natire les fleurs: ainsi, la chaleur souterraine agil sans inlerruplion sur les couches de neige et de glace immédiates à la terre; c'est elle aussi qui entretient les lorrens qui sortent continuellement de dessous les glaciers pendant les plusgrands fioids. Une autre cause qui arrête racrrni.ssement des neiges cl des glaces, c'est la pesanteur, qui les entraîne avec une rapidité plus ou moins grande dans les basses vallées, où elles fondent sous les feux de l'été.
Voilà mon voyage fini ; l'un et l'autre avons besoin de repos. Cosi addio , carissimo.
DELSIOMT aîné a son FRÈRE.
Récit (ie la visite qu'il a reçue de Bertaut. Voici, mon cher frère, le récit d'ime scène a.ssez plaisante. Ce matin, après mon lever, ou m'a annoncé M. Berlaul:je crois qu'à ce nom j'ai pâli; on n'est pas brave tous les jours et j toutes les hcuies : enfin, un peu rassuré, j'ai dit :• Donnez un fauteuil à Monsieur. — Je vous remercie, je parlerai debout, et quand nous serons seuls. —Bourguignon , .sortez. Monsieur, nous voilà sans témoins; puis-je savoir le motif qui me procure l'honneur d'une visite si matinale? — Voire frère; c'est un
traître , un séducteur ! — Monsieur, voulez-vous un verre d'eau? — pourquoi cela? — C est que vous me paraissez foi t échauffé. — Oui, je le suis avec raison, s'est-il écrié en frappant le plancher de sa canne. Daignerez-vousme diie où est ma fille? où ce malheureux l'a conduite?
— .Malheureux! je vous jure qu'il ne l'est |)as : dans ce moment, je suis plus à plaindre que lui. — Monsieur, point tant de verbiage : je veux savoir on est ma fille; me le direz-vous enfin? - Non , monsieur, je ne le puis. — Vous le savez pourtant ; vos ruses , vos mensonges ne m'en imposent pas. — Pourquoi m'accuser de mensonge? ju.squ'à présent je ne vous ai dit que des vérités. — Eh bien ! osez affirmer que vous ignorez où votre lâche frèie s'est réfugié avec mon indigne fille! —Votre fille n'est point indigne, et mon frère n'est point un lâche. — Tcut séducteur, tout ravisseur mérite ce titre. — C'est suivait.
— Il n'y a point d'exception. — Pardonnez -moi; Itrs- (|n'un père est assez injuste, assez barbare pour abi«er de son autorité, pour inéditer de sang-froid le malleur de la faibles.se el de riimorence , pour sacrifier sa file à une passion honteuse...» A ces mots, furieux, il i mis son chapeau auv la léte, et a frappé un si grand c<tip de canne sur la lable, que mou chien épouvanté .s'e* misa aboyer contre lui; la colère du chien a rallumérelle de Bertaut : Il lui a dit des injures, l'a menacé de t canne. Le chien lui a mnnlré les dents, a redoublé sis aboiemeiis; enfin , pour apaiser le lumulte et éviter m combat à mort , j'ai mis le plus rais-nimable des deux à la porte; c'était le chien. Lorsque Bertaut s'est vu déliiré de ce rude adversaire, il .s'est écrié; «Si j'avais vin;t ans de moins, je vous ferais repentir de votre impfrtinencc!
-Vous êtes encore dans le bel âge, si j'en e.roisles bruits qui courent sur votre compte.- .le m'embairasse peu des discours des médians et des sols. — Mais d" ceux des gens sensés et honnêtes. — Ceux-là se taisen. — Ils disent pourtant que vous allez vous unir d'ui doux lien avec une certaine dame qui se nomme je ne sas comment, qui vient de je ne sais où. — ,1e ne connais (ue des femmes très respectables, qui ont un nom et ui pays; et ma fille serait encore avec moi, sans son \il corrupteur: mais je veux le poursuivre en justice; j'esière qu'il sera |iuiii comme ravisseur. — Je ne vous raiseille pas de l'appeler devant les Iribuuauï ; nous avois de quoi nous défendre, el même nous pourrons égayé le public à vos dépens. — C'est ce que nous verrons. Alieu , monsieur. Je n'ai plus lien à vous dire, sinon que vire frère ne sera jamais mou gendre; et s'il épouse ma file, je ferai casser son mariage. — Bien n'est plus raisoijiablc et plus paternel! Je vous salue. ■ Il est .sorti lelleiient courroucé et hors de lui , que sa perruque s'est eijbarrassée dans la portière de ma chambre, et il est resé têle nue ; je n'ai pum'empécherderire. .'Riez, riez, (rommelait-il entre SCS dents; nous verrons, nous verrois! »
Voilà, mon cher ami, la scène «éroï-comique que je viens d'essuyer. Je ne doute pas v'c ce mauvais père ne le poursuive vivement; il icjipic la vengeance. C'est un de ces ctrcs qui éloiment livjouis les âmes sensibles. Lorsque j'y réfléchis, je me,'èi"*"i"liî que le P. Bougeant aurait pu donner plus d'<»'PD»''>ii ^ son .système; el puisqu'il fait les démons d^ns le corps des bêles pour les animer, il peut fort bbn les envoyer dans le corps des hommes malfaisans. En effet, si quelques hommes, en très petit nombre. |iirais,sent participer dj la nature des anges, tout le risie semble animé par les êtres inreruaux,'
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sans excepter la iiaiion française, ce composé de Welchcs, de Gaulois, de Francs, de Romains et d'Oàtrogollis, Cette observation m'humilie et mallrisie.
Adieu; tiens-loi sur tes gardes : tu aurais dû chanîjer de nom : profi.e de l'occasion et du temps pour voya.'jer. Souviens - toi cependant c|u'un voyageur a beaucoup d'hôtes et peu d'amis. Je ne me ])are pas de celte sentence; elle est de Séiièque; mais je l'applique aux habitans des grandes villes, qui voyagent tous les jours de maison en maison. Ke le gêne pas pour la dépense, et puise hardiment dans ma bourse.
BLASICIIE A DELMONT aIhÉ,
Elle le prie d'avoir des égards pour son pf're.
Je viens, mon cher monsieur, de lire avec douleur la scène fâcheuse que vous avez eue avec mon père : je vois conjure de le ménager, d'avoir des égards pour sonâge. Songez qu'il est mon père; que si, aujourd'hui un peu trop rigoureux, il m'a retiré sa tendresse, je ne puisoublier ses bontés, les soins qu'il a eus de mou enfance; il a changé ; mais la reconnaissance doit-elle (inir avec l's bienfails? Ne suis-je plus sa fille? Peut-être je suis pns coupable que lui aux yeux de la loi et de la morale Je vous en supplie, fuyez sa présence, ou si vous ne pou\ez l'éviter, veuillez vous souvenir qu'en le maltraitant\ous aggravez mes loris.
Je doue de son mariage avec madame Wandsiedeu. J'en seriis bien fâchée, non par des vues d'intérêt; à mon âge on Cil insouciant sur la fortune : mais celle femme ne peut faiie .son bonheur, du moins je le crains. Cependant, si telle est la destinée de mon père... Eh quoi! avons-nms nue destinée, une étoile qui nous domine, qui nous inlraine? Tantôt je le crois, tantôt j'en doute. Quand j'y réfléchis, cette pensée m'embarrasse et m'inquiète. 11 ne semble ponriant que mon amour pour votre frère, inonévasion, l'cnchainenient descirroustancesqui l'ont ameute, tout cela s'est fait malgré moi. C'était ma destinée. Al! qu'elle serait heureuse si mon père ne la troublait pas!
ADOLPHE A SO.X FRÈRE
Lettre do .1.-.]. iousscau au roi de Prusse. Nouveau voyage sur le lac. De 'evay. Anecdote sur LuJlow, l'un des juges de Charles I"'.
Tu seras peu-^tre curieux, mon cher frère, de lire n!ie lettre qui coirt ici , du fameu\ Jean - Jacques au roi de Frusse. Elle es.dalée de Neufchâlel , où il s'est réfugié.
• Sire, j'ai dit bnucoup de mal de vous; j'en dirai peutêtre encore. C.epeidanl, chassé de France, de Genève, du canton de Berne je viens chercher nn asile dans v os élals:ma faute est oeut-être de n'avoir pas commencé
par-là. Cet éloge est œ ceux dont vous êtes dignes
Sire, je n'ai niérilé au-une grâce, et je n'en demande pas; mais j'ai cru devoii déclarer à voire majesté que j'élais en son pouvoir, el qie j'y voulais être .elle peut disposer de moi comme il lui piJra. »
Comment tronves-lu ce slyle? *')ltaire, dans la même situation, aurait écrit avec plus de grc^e el d'enjouement, sans moins se respecler.
Pour profiler de notre oisiveté, j'ai pioposé à Blanche une promenade à Vevay. Nous allâmes coirher à Monges,
où nous louâmes un baleau. Le lendemain, à mon réveil, je frappai à sa porte, en lui annonçant le lever de l'aurore.
Elle se leva , hâla sa toilette, et nous confiâmes notre frêle existence an plus frêle des bateaux. A mesure que nous nous éloi;',nions du bord , les objets se développaient et prenaient de nouvelles formes. Nous admirâmes le riche amphilhéâlre que présenle la ville de Lausanne, les jolis bourgs de Luiri, Cnllî , Sainl-Saphorin. Ces villages, leurs vignobles donnent à celle contrée un air si riant, si heureux , que l'imaginalion y place le paradis de la terre. Je vis Blanche s'abandonner à une douce rêverie. « Vous rêvez, lui dis-je? — Oui, ces rives, ce charme qui les parc, celle nature si belle, tout cela me cause une émotion, une inélancolie douce qui me pénètre de bonheur. » Ensuite elle ajouta en souriant :« Apres notre mariage, il faut acheter sur ces bords une petite métairie, un verger charmant, où nous mènerons une vie chami)étre el trauquille. » Pour réponse, je lui dis avec Chapelle :
Hélas I que je serais heureux Dans CCS beaux lieux dignes d'envie, SI , toujours aimé de Si!\ i'.^ , Je pouvais, toujours amoureux, .\vec elle y passer ma vie!
Le conlrasle de la rive opposée relève encore les charmes de celte côte délicieuse; son aspect e.st sévère et trisie, à cause de la proximilé et de l'aridité des montagnes dont la teinte est rembrunie. Vevay. où nous débarquâmes, augmente encore l'intérêt et la beauté de ce tableau.
Celle ville est située entre le lac et les montagnes. Sa posiiiou , la fertilité de son territoire, le calme qui l'environne, la douceur, la politesse des habitans , en rendent le .séjour très agréable. Mais Rousseau, qui y a placé la scène de .sa louchanle Héloïse, nous en fail la peinlure; elle V audra mieux que la mienne. « Près de ces côleaux lleuris d'où pari la ••■ource de la Vevaùse, il est des hameaux solilaires qui servent quelquefois de repaire aux chasseurs, et ne devraient servir que d'asile aux amans. .Aulour de l'habilalion principale sont épars assez loin quelques châleis, qui, de leurs loits de chaume, peuvent couvrir l'amour el les plaisirs, amis de la simplicité rustique : les ruisseaux qui Iraversent les prairies sont bordés d'arbrisseaux et de bocages délicieux ; des bois épais offrent au - delà des asiles plus décens et plus sombres. L'art, ni la main des hommes n'y montrent nulle part leurs soins inquiélans; on n'y voit parlont que les tendres soins de la mère commune; c'est là qu'on n'est que sous ses auspices , qu'on ne peut écouter que sa loi. »
On vit à Ve\ay comme dans toutes les peliles villes, où la vie s'écoule doucement sans secousses, où l'ambilion, disons la vanité, ne s'al lâche qu';i des objels minutieux, et souvent ridicules; où l'oisivelé allonge les journées, que l'on cherche ù abréger par le jeu.
Leur ime vide est du moins amusée Par l'avarice en plaisir déguisée.
Le gortt du jeu est répandu dans une partie de la Suisse; cependant le maximum d'une soirée, â Genève, à Neufchâlel, à Vverdnn, à Bâie, se réduit à la perte d'un écu. excepté à Lausanne, où l'afflnence des étrangers a introduit le goût du jeu, ainsi qu'à Berne, malgié la sévérilé des lois.
Le torrent nommé la Vevaise, se jette dans le lac aux
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portes de la ville : la population y est d'environ trois mille âmes.
Vevay appartient au pays de Vaiid; l'ancien roman que l'on parlait du temps de Charlemajine , subsiste encore dans le jargon de ce pays, qui a conservé le nom de Pays Roman : on retrouve des vestiges de ce langage daus toutes les vallées des Alpes et des Pyrénées. Les peuples voisins de Turin, qui habitaient les cavernes vaudoises, gardaient l'habillenient, la langue et presque Ions les rites du temps de Charleinagne : ces Vaudois , ne reconnaissant point le culte des images, furent mis au rang des hérétiques. Dans l'année 1487, le pape Innocent VIII envoya dans le Piémont un légal prêcher une croùsade contre eux. Par une bulle atroce, il recouunaude aux ecclé.siastiques, aux moines, de prendre uuanimeraent les armes contre les Vaudois, de les écraser connue des aspics, et de les exterminer sainiement '. La même bulle octroie à chaque fidèle le droit de s'emparer des meubles et immeubles des hérétiques , sans 1 orme de [irocès ', et déclare que tous les magistrats qui ne prêteront pas maiii-l^orte seront privés de leurs dignités '■.
Les Vaudois, cruellement persécutés en vertu de cette bulle, .se regardèrent comme martyrs ; ce qui ace. ut considérablement leur nombre. Knlin, cette bulle d'Innocent VIII fut exécutée à la lettre en lf)35 ; le marquis de Pianèze entra le 15 avril dans ces vallées, avec deux régiinens ayant des capucins à leur tête. On marcha de caverne en caverne, pourchassant, massacrant, au nom delà religion.cesinnocens Vaudois couune des bêtes féroces : on pendait les femmes nues ii des arbres, on les arrosait du sang de leurs enfans, on les rempli.ssait de poudre, et l'on y mettait le feu. M'écrierai-je ici avec Lucrèce :
Tant la rclision produit d'atrocités !
Vevay offre des traces des fêtes que les Romains avaient instituées en l'honneur de l'agriculture : tous les quatic ans , la société des vignerons marche eu procession dans la ville, ayant à sa tête ceux d'entre eux qui .se sont distingués par la meilleure culture. Lorsque les Suisses embrassèrent le christianisme , ils ajouterei.t aux réprésentations de Cérès, de Bacchus et des Bacchantes, celle de Noé : aujourd'hui les Vevaysans ont supprimé les deux vignerons; mais ils doiment des festins et des bals.
Nous n'avons pas négligé Clarens, village iunuortalisé par Jean- Jacques ; nous y arrivâmes après une heure de marche le long du lac. Blanche brûlait de voir ces bosquets délicieux que Julie et Saint-Preux animaient du feu de leur amour, et ce château de Voluiar , si beau , si bien dessiné ; mais, au lieu de bosquets, nous ue vîmes que des vignobles , et le château a\ ait disparu comme le palais d'Allant détruit par Roger.
E si sciolse il pala7,zo in fume et ncbbia...
De retour à Vevay, je lus près de la porte qui conduit à la tour -. om^if. soLrsi forti patria. «Ma foi, dis-je, il ne faut pas une graude force d'âme pour vivre dans un pays aussi agréable. » Mais un Vevaysan m'apprit que celte inscription était du général Ludiow qui avait
' Ha^reticosarmis insurgant, eo.sque velut aspides venenosos conculcent , cl ad sanctam cxtcrniinationem adhibcant onmcs conatu.'i.
* Bona qusECumque mobilia et imniobila quibuscnmquc licite occupandi... cic.
» Sa'L-ulares l«)noril)ns, lilulis, fendis priyandi...
habité cette mai.son. Ce général , l'un des juges de Charles P'% fut obligé de s'expatrier en IfitiO, à la restauration de Charles II. Ce nom de Ludiow excita ma culiosité. Je courus chez un des deux inqirimeurs de cette ville, homme obligeant et instruit: il eut la complaisance de me conununiquer tout ce qu'il se l'appelait des mémoires de ce fameux républicain , dont il n'avait plus un seul exemplaii-e.
• Ludiow, me dit-il, a vécu à Vevay jusqu'à l'âge de soixante-treize ans: il lui enterré, en IC'J3, dans une église de cette ville. Ce républicain enthousiaste fui également hai de Cromwell et de la mai.son de Sluarl ; il ne respirait que la iibei'lé de sa patrie, et Cromwell voidait l'aiiservir. Ludiow éciivit, pendant son séjour en Suisse, des mémoires sur les affaues lic .son temps jusqu'en 1672 : on y lit la sentence de la mort de Charles V, avec la signature et les cachets de cinquante-neuf juges , parmi lesquelson trouve sou nom, celui deCromwell,deBrashau et d'Irelon. On voit dans ses mémoires, qu'il ne se conduisir jamais par des intérêts personnels, qu'il fut l'enueini jure de tout pouvoir arbiti-aire, qu'il désapprouva l'usuj'palion de Cromwell. Il était de très bonne famille ; son père, Henri Ludiow fiit im des plus vigoureux défenseurs du peuple contre les prérogatives de la coulonne : l'exemple de son père et ses propres sentimens lui mirent les armes à la m'aiu. Il déploya de grands lalens p(mr la guerre, et parvint au grade de général en chef. A la restauration de Charles 11, Ludiow fui dédéiHiuillé de ses biens, condamné comme traître, et obligé de s'enfuir. 11 chei'cha un asile en Suis.se, ou 11 vécut long-lenips dans l'obscurité; enfin, ses vertus attirèrent les regards : il lesta plus de trente ans sous la protection du gouverueinenl de Berne, dont la vigilance fit échouer tous les complots tramés contre sa vie ; (luelquesuns même fui eut sévèrement punis. Le roi (iuillaume le rappela en Angleterre pour commander 'es troupes qu'il envoyaiuonire l'Irlande. Ludiow fut si mal accueilli des Anglais, qu'd renonça à sa patrie et l'cgagnason asile; mais, loin d'en conservei- le moindre res.sentimenl , ses dernières paroles ii .sa mort, furent comme celles d'Alislide b inni d'Athènes , des vœux pour la prospérité de son pays.
" A l'époque de la restani'alion , il passa d'abord en France , et de là à Genève , où il appiit que plusieui-s des juges de Charles 1"' avaient été ari'êtés en Hollande, conduits et exécutés en Angleterre en 1662. Alarmé, ainsi que ses deux amis Lile et Canley, ils craignirent que la petite république de Genève, intimidée par la cour de France, ne fût loi'cée de suivre l'exemple des Hollandais. Ludiow lit présenter m)e re(|uéte au sénat de Berne, pour obtenir la permission de vivi'e dans ses états: la réponse fui favorable: il se retii'a à Lausanne avec sept autres Anglais. Trois d'enti-e eux, ayant passé à Berne, furent très bien accueillis : on leur conseilla bientôt après de quitter Lausanne et de se retirer à Vevay. Ludiow et cinq aunes Anglais suivirent cet avis : ils y fui-cnt reçus de la manière la plus flatteuse ; on leur donna un grand diner de céi-émonic, pendant lequel un des magistrats se leva , les harangua à la façon du pays, en leur offrant en présent le vin qu'on donne aux personnes d'un l'ang distingué. Cependant Ludiow et .ses amis furent avertis qu'un nonuné Ricardo, e.scorté de cinq scéléraLs, en voulait à leur vie : ce Ricardo, qui prétendait appartenir à la duchesse d'Orléans, était arrive à Vevay avec des
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armes cachées au fond diiu halfaii ; ces assassins furent découvei'ls, et s'évadèrent.
«Mais Ludlow n'élait pas sans int|iiiéuide : on l'averlissait que des traîtres t'épialeul ; qne Ricardo avait eu nu entretien, à Londres, avec le roi (.liarles, et à Paris, avec la duchesse d'Orli ans qui l'avait cxliorir à un assassinat ; chose difficile i croire dune princesse si aimable et tout occupée de ses plaisirs. Les magistrats de Berne firent dire à Ludlow de quiller Vevay, où il était trop exposé; il n'en voulut rien faire ; son Vaniarade Lile, s'élant retiré à Lausanne, fut assassiné d'un coup de pislolel par un inconnu, qui sur-le-ihainp monta à cheval , en criant vn-e le roi! et prit la roule de Mortes. La Hollande et la Fiance, ayant déclaré la j'jUerre aux Anglais, offrirent de l'emploi à Ludlow : il eut la sagesse de refuser. Il disait que cette broiiillerie entre la France et l'Anjileterre serait de peu de durée : il ne se trompait point. »
Après quelques jours d'une promenade charmante, dont Blanche est enchantée , nous sommes revenus A Genève dans noire manoir. Au .sujet de celte ville, j'ai enire les mains la copie d'une lettre italienne du célèbre naturaliste Vilalio Donali ; je le l'envoie, lu la feras lire à madame de Saint -Omer qui aune beaucoup celte langue.
"Oh ! la bella cita! che è qnella Ginevra', mi pare di
• mirare un pezzo di Venezia : ella è situata sull lago Le- «mano, è vieiie divisa del fiunie Rodano, ésull' uno e su
• raltrobellissimi edifizi fabricali vi sono, per i lavori di « panni , di cuoji ed allro : le sirade son belle, le case, ô «palazzi, chiese .sono magnifiche : in qnella cita non v'e «ozio, e il commercio, e le arli fioriscino a marivij;lia :
• parle délia cita e in collina . e parle alla pianiu'a : lutla
■ equale, con grandi slrandoiii d'alberi, con liori el pianle «di belle visia, con sedili di legno dipinli, e quivi ne' . giorni feslivi concorrono tulle le donc di qnalunque con-
■ dizione al grande passegio. La publica libreria è abun- «daiilis.sima e benissimo lenula : riirovai li Genevriui di « lemperanienlo piii toslo nielancolicoche allegro, e inollù ii.soslenuli irallandocol foresiieri».
Kn voilà assez pour aujourd'hui ; je l'embras,se.
LETTRE XVIL
BLilNCIlE A MADAME DE SAINT-03IER.
Elle lui confie ses inquiéluiles. Anecdotes. Dans le sein de qui puis-je mieux verser mes inquiéludes que dans celui dune lanle si bonne, si aimable? «Vous avez donc des chagrins, me direz-vous?— Oui, je commence à conipreuflre qu'un bonheur pur et constant esi le rêve de la philosophie; c'est chercher un climat sans nuages. Je ne puis délivrer mon cuur des remords de ma faille; je vois loujoui's devani mes yeux un père irrité; je me rappelle .ses premières boutés, ses soins parlei-nels, ses tendres caresses; el oppressée de ma douleur et de mes regrets, je tombe à ses pieds, je mouille sa main de mes larmes. Ajoutez à ces ti i.sles souvenirs une cvisipnce eu pays él ranger, séparée de vous, de ma pairie, de mes parensi »
bien fil du repentir la verlu des mortels, a dit 'VoUaire.
Celle réllexinn nie rend quelquefois un peu de Iranqnillilé; niais une aveiilure arrivée à Gènes, que l'on m'a loiitée hier soir, m'a fait voir qu'il existait des âmes pu-
res et privilégiées qui prouvent que la veilii donne des forces , quand on veut écouler sa voix.
Luchino Vivaldo, noble de Gènes, conçut une vive ])assion pour Thérésine, femme d'un plébéien , (|ui subsistait d'un emploi 1res modique. Vivaldo parla de son amour sans succès; .ses oUres , ses présens furent repoussés. Superbe de son rang , fier de sa noblesse , il menaça Thérésine du poids de sa \eiigeance. Ses menaces échouèrent ; la vertu de celte femme s'éleva au-dessus de la crainle ; la colère succéda à l'amour. Mais cet homme orgueilleux aimail-il? punil-ou de sa .sagesse ce qu'on aime? Il fil perdre son emploi à son mari, et bientôt sa liberté. Ce couple \eilueux tomba dans la misère; plus de pain, el des eiifaus à nourrir. Thérésine, déstspérée, mais forle de sa verlu, projelle un dernier effort pour sauver sa famille. Elle se présente avec ses enfans, revêtus de lainlieaus, au palais de son persécuteur; elle tombe à ses pieds, et lui dit : • L'mdigence nous accable; nous allons mourir de faim, et nos malheurs sont votre ou- V rags. Punissez la mère de sa résistance ; mais que vous ont fa I mon époux et mes enfans?» Ku même temps ces jielits I alheureuxseproslernaientà lerre avec leur mère, qui , les yeux baignés de larmes, éle>ait une main vers le ciel, et de laulre pressait ses enfans contre son .sein. Vivaldo, frappé de ce tableau touchant, sentit enfin la poiiile du remords : il oublie son amour insensé, et ne voit dans Thérésine qu'un être célesle. Il la relève, la rassure, lui promet de réparer son crime, et lui dit : • Altendez-moi, je reviens dans l'instant». H court chez sa femme, et s'éleranl au-des.sus de lui-même, au-dessus delà honte, il lui confesse son penchant criminel, sa barbarie, les malheurs d'une famille respectable, et la prie de preudi-e sous sa |)ioleclion une femme innocente, la viclime d'une passion effrénée. Cet aveu , la rare vertu de Théiésine émureni l'âme sensible de celle dame; elle court chercher sa rivale, lui prodigue .ses soins et ses bienfails. Son époux sorlil de prison : el l'on ajoute que Vivaldo, pour relever la gloire de celte famille, fit un aveu public de sa faute. Quelle leçon pour moi ! je suis bien loin de la constance , de la verlu de celte Thérésine ! Mais j'ai bien d'aulres molifs de chagrin : je contrarie Delmont: el il me boude. Hier matin, il vint m'annoncer d'un air joyeux qu il avait trouvé un prêtre irlandais qui nous marierait. "Puis-je vous épou.ser, lui dis-je, sans l'aveu de mon père? ignorez-vous que les lois de l'élat ne sanclionnent point de pareils engagemeus? Vous .sa\ez mieux que moi qu'il existe un édil de l'un de nos rois fpii frappe de nullité les mariages contrariés sans le consentement des pères '6'. — El que vous iinporlent l'élat et voire père ? Nous avons pour garans , pour témoins de ce iid'ud sacré. Dieu et noire conscience. — Cela ne suffit pas. — Je le vols : vous voulez me dé.scspérer : mon niallieur vous louche moins que l'orgueil d'un refus. — Vous êles iiijiisle. — Aon , je ne le .suis pas. ~ Songez aux suites d'un mariage clandestin ; j'aurais des enfans qui ne seraitiit pas recoiiiuis, que leur père pourrait un jour abandonner. — (Jiielle horreur ! qu'osez- vous penser? — Je ne le pense pas; mais pardonnez nu refus commandé par le devoir. Vous aspirez à un bonheur plus grand que celui dont nous jouissons? El n'est-ce pas ruine qui donne uu prix ;i loul? n'esl-elle pas la i raie, l'unique source de nos plaisirs ? Ke troublez pas les miens : mon père ne sera pas toujours inflexible; le lempsii.se la haine comme les aiilres senlimens , croyez ipie les sacrifices que l'on fait à
LF.S VOYAGEIRS EN SUISSE.
raniniip el i la verlii Imirnonl loiijoiii's ii iiorre profit. — Alatlemoiselle, in'a-l-il ri'iKiiulii fraideinenl, à dix- huit ans vous éle* bien philosoplu"! .le vais donc reiivoyei- le pré- Ire qui m'attend. » Il ma quittée à ces mots, et m'a laissée la douleur dans l'Jme.
O vous, ma chère tante! qui me tenez lieu de père et de mère, sans doute vous approu\ez ma conduite. Quels seraient le lien , le naud d'un tel mariaj;e, sans l'aveu de mon père, sans la présence de mes parens, béni par un prêtre inconnu et réfraclaire, puisqu'en nous mariant il manque à son devoir? Quel .serait le bonheur d'un hymen contracté sous de pareils auspices ( 17; .^
O ma chère tanle ! j'ai besoin d'appui, de con.solation ; roseau faible et isolé, je périrai sans vous : daifjnez veiller sur moi , comme sur la fille la plus chère.
Adolphe vient de nie taire dire qu'il était occcupé, qu'il ne déjeunerait pas. l'i(piée de son humeur et de cette conduite, je lui ai écrit le billet suivant :
' Je ne présumais pas qu une personne de mon sexe, en s'attachant à un hoimne, dût lui sacrifier ses devoirs, ses lirincipes, ,sa liberté, ses préjuj;és même. Vous êtes raéconlent de mon refus! eh bien! ramenez-moi à Lyon, rendez-moi à ma famille, rendez-moi surtout l'estime publique , le repos de ma conscience , et achevez de me punir de mon amour pour vous. »
Ce billet l'a éclairé sur sa faute; il est accouru dans ma chambre ; il s'est jeté à mes pieds en sécriant : « Pardon, ma chère amie, cent fois pardon! excusez l'excès de lua sensibilité et de mon amuur. Je tremble de vous perdre , je tremblerai toujours tant que nous ne serons pas unis par des liens indissolultles. Mais ordonnez de ma destinée, de mon bonheur; je ne veux qu'obéir el vous adorer. — .Mon cher Adolphe , pardonnons-nous réciproquement i;os opinions, nos inéjjalités d'humeur, et nourrissons iiiiijours dans notre âme le feu sacré de la vertu et de l'amour. » Il m'a demandé alors la permission de m'einbrasser, ill'a obtenue.
Rivcrisco la mia carissiina zia ,
(jui partage, ô faiblesse! avec un homme loule ma tendresse et toute mon âme. Ah ! sans vous deux , que le monde sérail vide pour moi !
LETTRE XVIU.
UADAME DE SAIKT-OMER A BLANCHE.
Elle répond à la letltre précédente.
Tes inquiétudes, les anxiétés ne m'étoiment nullement; ( est la suite d'une démarche forcée qui doit effaroucher la vertu. Jlais rappelle Ion coiiraj;e; tu es malheureuse, nou coupable.
Ouandoscciide d nnbil petto K' compagne un doice affetto , Non rivale alla viiiu.
Ta conduite a\ ec Delmont est safie et délicate ; sans le désespérer ou l'aftlijjer, il faut le conlenir dans les bornes du respect. Les hommes sont vils, impétueux dans leurs passions; mais un mot tendre, llalleur, un sourire, une échappée de vue dans le champ de l'espérance, calment leur impéiuosité, et donnent le chance à leurs désirs. Cependant lu ne pouiras recider loiiiy-lemps le jour de ton mariage. Dans ce momeni, ton père est inaccessible à toutes les prières : attendons encore un peu le réiablissement de sa raison, le réveil de sa sensibilité. Il est toujours plus
infaUié de sa Philippine, et il finira par faire quelque énorme sottise : loule passion à son âjje est un commencement de folie.
Parle-moi de les occupations , de tes lectures ; j'imagine que lu mets à profit tes loisirs et ton inforlune.
Je jouis d'une bonne santé, et de mes cinquante ans que personne n'envie, excepté madame R"*, dont l'ex- Irail de baptême marque soixante-cinq qui lui pèsent terriblement sur les épaules; cependant elle n'avoue pas qu'elle e.st mon ainée. L'autre jour elle me disait : « Il y s lonjj-temps, madame, quêtions nous connaissons; nous nous sommes vues bien jeunes et bien étourdies. — Il est Mai madame ; mais votre rai.son était précoce , elle a toujours eu quinze ans de plus que la mienne. » — « La vieillesse est l'enfer des femmes , dit La Rochefoucault. » J'espère qu'elle ne sera pas même mon purjiatoire; il n'y a que les sots qui vieillissent. Adieu ma chère nièce.