‹ Œuvres complètesChapitre 136 sur 416 · BLANCHE A SA TANTE · texte numérisé non relu

BLANCHE A SA TANTE

Elle lui fait le détail de sa vie.

Vous me demandez quelles sont mes occupations , mon fjenrede vie.' iMe.s jours sont calmes et pleins, fjrûceà une sajve distribution de mou temps et â mon (;oi1t pour la lecture. Comme la reine Elisabeth , j'ai profilé à l'école du malheur '. L'oi.sivclé, l'ennui du couveni , les loufis jours que j'ai passés dans ma chambre m'ont accoutumée à oecuper mon espril , îi le nourrir des pensées des autres, et (|Uclquefois des miennes. Je me compare à cet aveugle-né, dont parlait hier soir milurd Ellis, à qui Cheyseldeu, célèbre oculiste, a enlevé la cataracte; la mienne tombe en lisant, en écrivant, surtout en écouianl;je vois tous les jours mon ignorance, les bords de mon esprit, ce dont à quinze ans je ne nie doutais pas. Il n'y a pas long-temps (|ue l'on rit d'une de mes simplicités. Ces messieurs par* laient de la gravité des corps, en cherchaient les causes : je dis qu'il n'y avail rien d'étonnant qu'un corps pesant ne resli'it pas en l'air. Heureusement plus d'une femme fcraii la même réponse. Une autre fois l'on disait qu'il n'y avail pas au monde de matière plus pesante l'une que l'au- Ire, je m'étonnais et ne pouvais le croire.

Vos exemples, vos leçons, ma chère tante, m'ont ouvert la carrière; c'est à vous d'éclairer ma marche, vous qui réunissez à l'usajïe du monde, le goi'it des arts , des lellies, l'esiu'it aimable el la gaité au sérieux des réllexions, au don de la pensée. Si ce portrait vous parait lUillé , accusez-en votre modestie, et non la vérité.

jc dors sept ."i huit heures; la vie est trop précieuse

pour la perdre dans le sommeil Nous avons remarqué,

a\ ce Adolphe, que les ennuyés el les ennuyeux dormaient beaucoup, ainsi que les sauvages: ils font bien; que feraient-ils de leur temps? Nous connaissons ici une madame Robert (pii pa.ssc dix ou douze heures dans son lit^ cl cependant elle trouve la journée fort longue. Elle me demaiidail un jour si je n'avais pas grand plaisir à dormir? «J'en ai, lui dis-je, davantage à ni'éveiller; car alors je sens que je vis. »

Après mon lever et ma toilette quej'abrége le plus que jc puis, après que j'ai recommandé mon âme et ma vie au Dieu de qui Je les tiens , je me promène dans ma chambre,

'Marie, reine d'Angleterre, sœur d'Éli.s.ibelh , la retint l(in(ï-leiniis en prison. Elisabeth mit ce temps à profit poW culliver son esprit ; elle apprit les langues et l'histoire.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

les fenêtres omerles, quelque temps qu'il fasse; c'est un usage qui m'a été conseillé par miiord , qui prétend que le docteur Franklin le pratique tous les jours pendant deux heures. Durant cet exercice , j'appreuds des vers par cœur, à haute voix, tant pour orner ma mémoire que pour former mon accent et prononcer selon les régies de la prosodie. Vous m'avez dit si souvent que la plupart de nos dames étaient si ridicules en récitant des veis , (|ne je veux du moins échapper à ce ridicule-là. A neuf heures Adolphe vient déjeuner avec moi, c'est le monieni des confidences, des projets, des doux aveux et de la jouissance intime de l'amilié. L'entretien ne tarirait pas, si je ne disais toujours : « C'est assez bavarder, lisons ; ■ et nous ouvrons Métastase ou le Tasse , que je commence à bien entendre, grazie al maestro, al suo zelo , alla sua pazienza. La leçon est d'une heure ; après quoi je congédie le maitre. Delmont parti, je fais mes lectures particulières. Je vous a\oiierai un de mes torts , je n'aime pas à manier l'aiguille ; un autre de mes torts , car mon amour- propre s'humilie sans peine devant ma tante, c'est que la lecture de l'histoire m'ennuie, surt .ut celle de France. F.sl-ce ma faute, ou celle des hi.storiens? mais je n'y vois que les malheurs des peuples, des crimes, la guerre et des cruautés. Ou prétend ipie la fameuse marquise du Châlelet avait le même dégorti, et que c'est pour la réconcilier avec cette étude, que Voltaiie a compose son Essai sur l'Histoire générale. A mon âge on ne hait pas les romans; ils égaient l'imagination , occupent la sensibilité : mes romans favoris sont Toni Jones ' el Gil hlas. Je n'ai pas la même inclination ]!our le roman de Clarisse , quoiqu'il m'ait fait bien pleurer; mais j'y trouve une prolixilé et des détails 1res fatigans : Lovclace surtout me choque ; il est méchant, exagéré ; c'est un fou atroce (18;. Je ne m'expliquerais pas si librement devant d'autres témoins que vous, ce serait me donner un ridicule; le devoir de mon sexe et de mon âge est d'écouler^ de garder le silence , et surtout d'éviter toute affectation ou étalage de savoir.

J'ai un gotlt décidé pour la lecture des voyages: ce sont peut-être des romans ; mais s'ils nous Irompeni, c'est avec un air de vérité et en nous instruisant. Je lis présentement les lettres de madame de !!>é\ igné : quel style piquant, animé, original! Connais.sez-vous beaucoup de femmes qui écrivent dans ce goi'il-là :' Hier au soir, j'éclatai de rire en lisant l'accident ai ri\é à un archevêque de Reims : il m'a tellement amu.sée, que je ne puis m'cmpêcherde vous en faire le récil. Sans donle vous l'avez lu vingl fois, mais si ce n'est pas pour ^olre plaisir, ce sera pour le mien : pardon de mon iinperlinence.

« L'archevêque de Reims revenait hier fort vile à Saint- Germain; c'élail comme un iourbilloii ; ils passèrent au travers de Nanlerre, tra , Ira , tra : ils renconlrenl un homme à cheval , gare ! gare! Le pauvre homme se veut ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le cai-ro.sse et les six chevaux renversent, cul par-dessus télé, le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus, si bien par dessus , que le carrosse en fut versé et renversé. En même temps et l'hoimne et le cheval , au lieu de s'amuser à être roués, se relèvent miraculeusement , remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent encore; pendant que le

' Voliairc ii'ciiinail pas Tom .lones : il n'y Ironvait de bon que le riMe du harbier. Qu'eu conelurer qu'il se trompait quelquefois. Jcan-,]aeques lut Cil l!l;i.<i dans sa jeunesse , el ne le goùla pouil. «Mon esprit , dit- il , n'est pas assez milr..

laquais, le cocher, l'archevêque même se mettent à crier : Arrêtez, arrêtez le ccquin, qu'on lui donne cent coups... L'archevêque , en raconlant ceci, disait : Si j'avais tenu ce inaraud-lâ , je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. •

Monseigneur l'archevêque vous avez tort! La mort du maréchal de Tmenne m'a fait verser des larmes, mais je vous la garde pour une autre fois. Je relirai souvent ces lettres et celles de ma tante , pour former mon style ; nou pour al teindre à leur perfection, mais pour avoir une médiocrité .supportable.

Je reviens à mes moutons , c'est-à-dire à mon régime. Ouand la lecUire commence à me fatiguer, je m'arme d'un crayon et dessine le paysage. Vous vous rappelez que j'ai pris jadis quel(|ues leçons ; j'en sais assez pour m'amuser. Delmont m'a proposé de prendre un maitre, ainsi que pour la danse ; je lui ai répondu : « Le dessin , pour y exceller, exigerait trop de temps, et il m'est nécessaire pour former mon esprit et mon cœur, et remplir mes autres devoirs. Quant à la danse, ne voulant pas dan.ser à l'opéra , j'en sais de reste pour sauter dans un bal de société. » Mais ce qui vous élonncra, c'est que je deviens maîtresse de musique. • \"ous? — Moi. » Je joue à ravir d'un instrument que l'on nomme serinette; et je donne une leçon à mon pelit serin, qui fait des progrès admirables sous une virluosc telle que moi. ïoules ces différentes occupations amènent la iroLsièine heure après midi , époque du diner, heure indue pour le pays, trop matinale pour nos Anglais. Je m'instruis beaucoup dans ces petits festins, car j'écoute beaucoup. L'après-dinée, milady et moi prenons notre métier de broderie; quelques habiliiés sur- V ieunenl. Ces messieurs boivent du punch , lisent les papiers, s'enfoncent dans la publique ; ils disputent, crient , s'éehaufi'cnt : alors, pour tempérer leur ardeur et leur voix , milady et moi rions, el nous moquous d'eux. Lors- (|ue le soleil a baissé , que l'ombre déjà réjouit le troupeau et la bergère, nous allons jouir de la promenade , de la fraîcheur de la soirée , de l'aspect des champs el des plaisirs de l'exercice. Kos promenades ne sont pas comme celles que l'on fait en Bellccour, où l'on tourne et retourne sur soi-même , ainsi que ces chevaux de bois sur lesquels on dispute le prix de la bague, promenades qui m'ont donné bien souvent de l'humeur. Je ne suis pas surprise que les Chinois et les Turcs méconnaissent ce plaisir-là car je n'y enlends rien non plus. Nous faisons ordinairement dans la campagne des courses d'une lieue; au retour, nous prenons du Ihéchez miiord, et à dix heures, chacun regagne son gite. Je lis encore (pielquc temps pour appeler le sommeil , qui est toujours fidèle à mes ordres... Mais voici monsieur Delmont (|ui lit celte page de ma lellie , et qui veut vous en dire deux mois. « Monsieur, voilà ma plume, mon encrier, ma place ; griffonnez à \otre aise.

Jpostillc de Delmont.

• Rire, se moquer de nous, lorsque nous agitons, nous lialançons les grands inlérêts de l'Europe ! cela est un peu fort. Car exemple, hier miiord vantail beaucoup la supériorité delà con.stitnlio;i anglaise sur la nôtre; il se targuait avec emphase de ces vers de A'ollaire :

Tu verras dans les champs qu'arrose la Tamise ,

La liberté superbe auprès du trùne assise ;

Le chapeau qui la couvre esl orné de laurier,s;

El inalgTé ses partis , sa fougue el sa licence ,

Kllc lient dans ses mains la corne d'abondance, Et les éleudards des guerriers.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

— Ces vers sont beaux , lui dis-je ; mais en suppiiniant le quatrième, on pourrait tout aussi bien les appliquer ù la France. — Les Français libres sous un roi despole ! dit-il malignement. — Oui, autant que vous. Vous avez des chaines tout comme nous; pour peu que votre monarque veuille employer l'argent et l'adresse, il gouverne à son gré. Le roi de France n'est pas plus despole que le votre ; il est circonvenu par l'opinion, les mœurs, par le corps puissant du clergé , de la noblesse , et surtout par douze parlemens : vous ne ^ ous douiez |)as , vous autres Anglais, combien nos ministres ont étouffé de projets , de plans , d'édits bursaux , par la crainte des parlemens. Louis XIV, tout despote qu'il était, tremblait en créant, au milieu des malheurs de la guerre, l'impôt du dixième. — Mais Richelieu, Louis XI ont-ils redouté vos parlemens? — Pas plus que Henri VIII, Marie, Éli-sabelh et Cliailes 11 n'ont redouté les voires. Il me semble , niilord , que l'on devrait juger de la bonté des conslilulions politiques, comme l'on juge du régime d'un homme : s'il jouit d'une santé florissante, on doit présumer que son régiuje est sain et bien ordonné; et la France est montée à un période de grandeur, de force , de richesses , qui démontre avec la dernière évidence la bonté de son régime politique. La gaité , la frivolilé même qu'on nous attribue, en prouvent la douceur... Mais je rends la plume à votre aimable nièce, qiiiprétendquej'abusede votre patience, et la politique endort les femmes. Pardon , madame, mais voici mon excuse :

Tous les goûts , les talons en vous sont réunis : Vous méditez Platon , Monlaigne, La Bruyère,

Et philosophe avec Vollairc,

Vous badinez avec les ris.

Et parez la raison de l'art heureux de plaire.

Siiile (le la lettre de Blanche.

Je lui pardonne son bavardage politique, eu faveur de son impromptu ; mais je reprends la plume, pour ne pas quitter mon aimable tante, sans avoir le plaisir de l'embrasser, et sans la supplier de ne pas ménager son encre, son papier à tranche dorée : chacune de ses lettres m'apporte de la consolation et un plaisir nouveau. Parlezmoi de madame Wandsieden : au milieu de ses succès, je doute qu'elle jouisse d'un plaisir bien pur, Peul-on être heureux quand on fait du mal aux autres! Pour moi, j'aurais une portion suffisante de félicilé, si je n'avais sur le cœur le regret de ma faute. Je brûle de savoir l'opinion de la ville sur mon départ ; sans doute on me blâme, on me censure avec ameitume. Je lépondrai à mes censeurs ; « Je sais ce que l'on doit de respect , d'amour, d'obéissance à ses parens ; mais une obéissance aveugle blesse souvent l'honneur et la vertu. Un enfant ne doit pas faire une bassesse, une mauvaise action |X)ur obéir à son père, et c'est commettre une action criminelle que d'épouser l'homme que l'on méprise , et qui est méprisable. J'aurais peut-être dû braver la mort et les supplices plutôt que de m'enfuir avec un jeune homme; mais il me fallait une autre âme que la mienne. • Pardon, mon aimable tante, de tout ce caquetage ; vous allez me trouver aussi précieuse, aussi raisonneuse que la Julie de Saint-Preux, mais ce sera pour la dernière fois ; je vous promets de me corriger. Voici l'heure du diner ; Adolphe rentre dans ma chambre , il voudrait lire la fin de cette lettre : mais je ne veux pas contracter de mauvaises habitudes. Je veux avoir mes secrets et mes arrière-pensées ; c'est ma seule propriété , puisque mon coeur n'est plus iS moi. Mes tendresses à madame de Saint-Omcr.

ADOLPnE A SON FH£rG.

Arrivée de Bonnard à fienêvc. Proposilion d'un duel. CommciU Edouard Bodiey le termine.

Je me hâte de le raconter un événement qui a troublé, pendant un jour entier, la sérénité de notre horizon. Je déjeunais avec Blanche, lorsqu'un valet d'auberge m'a apporté un billet ; je l'ai lu tout bas.

• Si V ous connaissez les devoirs de la société , vous vien-

• drez vous promener demain , à cinq heures du matin ,

• à Plein-Palais ; j'ai quelques affaires à vous communi- « quer et à éclaircir. Vous pouvez mener un ami avec ■ vous ; j'aurai uu compagnon.

« Le chevalier BonntAnD. • Blanche avait les yeux sur moi |iendant celte lecture, et , ayant cru démêler quelque émotion sur mon visage , elle m'a démandé le contenu du billet. ■ Il est , lui ai-je répondu avec tranquillité, d'Edouard Bodiey, qui me demande un livre. -Je suis sorti avec le messager, et lui ai dit; "Tu peux assurer celui ((ui t'envoie, que je me rendrai à la promenade indiquée. » J'ai couru aussitôt chez Bodiey ; je lui ai fait part de cet événement , et l'ai prié de me servir de témoin. Cet aimable jeune bomme m'a paru flatté de ma confiance, et a promis de m'accompagner.

Trop agité , trop inquiet pour m'occuper, je suis allé respirer l'air de la campagne. Quelles tristes réflexions me poursuivaient ! Je songeais à Blanche , H son désespoir, à sa situation , si je succombais dans ce combat; d'autre part , le désir de la vengeance m'enflammait , me voilait le danger, le malheur de Blanche ; cependant , l'heure du diner approchant , je suis rentré au logis ; j'y ai trouvé milord et sa femme. Mailre de moi, j'ai dissimulé; et ma tranquillité a écarté les soup<;ons. Bodiey avait fait dire qu'il ne serait pas des nôtres.

L'après-dinée , au moment du café , un Nantais de nos amis est venu en prendre avec nous, fort empressé de nous raconter une aventure qui venait de se pas.ser i Lyon, chez l'inlendant. • 11 avait, nous a-t-il dit, grand monde chez lui ; on était soi ti de lable, et les parties de jeu avaient commencé , lorsqu'un laquais est venu dire  monsieur l'intendant, qu'un homme, arrivé de Paris, demandait à lui parler en particulier. Il ordonne de le faire entier dans son cabinet; il termine un coup de piquet d'une partie qu'il faisait avec sa femme contre le nommé Pélicier, et va joindre son homme. Il trouve un exempt de police, qui lui montre un ordre d'arrêter un certain Pélicier, acluellement dans l'intendance. • Pélicier ! s'écrie l'intendant tout étonné; prenez garde de faire quelque rude méprise. — Je ne me trompe pas : je viens de son logement ; on m'a assuré qu'il était chez vous. — Monsieur, je réponds de cet homme ; c'est mon ami, celui de ma femme; il vient presque lous les jours dîner chez moi et faire ma partie; il esl aimable, plein d'esprit. — Ola peut être; mais, pardonnez un aveu forcé, vous êtes lié avec un scélérat. ■

«L'intendant, plus incrédule que jadis saint Thomas , ne pouvait .se résoudre à laisser faire un affront si sanglant à un galant homme, son ami et celui de madame. Enfin l'exempt lui dit : ■ Il sera faille de prouver l'ideniilé du personnage avec celui que nous cherchons : il l'orle sur l'omoplate le signe caractéristique de ses

LES VOYAGEURS EN SUISSE

bonnes œuvres ; el , puisque tous voulez le ménager, pernietlez que je me cache, avec deux de mes cavaliers, dans cet arrièie-cabinet ; vous le ferez venir, le prierez de se déshabiller : s'il y consent de bonne {jràce , et qu'il ne soll pas marqué de la fleur-de-Iis, vous lui ferez vos excuses. Si au contraire il refuse, sans doute c'est noire hoMme : alors, au signal que vous donnerez, je tomberai sur lui avec mes fiens, et nous le di-ponilierons de force. » L'intendant a cédé : l'exempt s'est enfermé avec deux cavaliers; Pélicier est mandé, il accourt d'un air doux et riant. L'intendant, au contraire, fort embarrassé, débute par une série d'excuses, et finit par le prier de lui montrer ses épaules. Pélicier reçoit la proposition avec un élonnement mêlé d'indignaiion. «Y pensez-vous, monsieur! un homme comme moi I je ne m'attendais pas à des soupçons aussi injurieux , à cet excès d'igiioniinie ! — Mais, mon cher ami, nous .sommes seuls, personne ne le saura ; je Cherche à vous éviter un désagrément bien plus fâcheux, bien plus humiliant. — Non, monsieur, non, vous n'obtiendrez pas de moi une telle abjeclion-, j'aime hiieux renoncer à voire amilié , et m'éloijjner pour jamais de votre maison. • Kn parlant ainsi, il gagnait la porte; inais l'intendant s'oppose à son pa.ssage, donne le signal convenu; les trois hommes s'élancent du cabinet, déshabillent Pélicier, qui , comme l'intrépide Horace, se battait lui seul contre trois : mais il n'a pas eu le même succès ; il a été vaincu , le voile est tombé , el l'on a vu à découvert la noble fleur-de-lis de France. Il est enlevé sur-le-champ.

« L'intendant, troublé, confus, descend dans le salon; madame l'intendante, qui s'impalienlait dans l'attente,

lui demande où était Pélicier? Son époux lui répond

d'une voix faible ; ■ Vous ne le verrez plus. — Pourquoi ? qui lui est-il arrivé? vous-même, qn'avez-vous?... votre visage e.sl lout déi-omposé ! « Alors l'inlendant lui raconte la scène qu'il vient de jouer avec l'ami de la maison , honmie charmant , les délices de la .société ; loul le monde écoutait avec le plus grand élonnement. I/inlendante , très incrédule, s'écriait qne cela n'était pas possible, que l'on s'était trompé lourdement. L'éponx lui répondait. comme l'Orgon de Tartuffe ; • Je l'ai vu , de mes ))ropres yeux vu, ce qui s'appelle vu : m'entendez- vous, madame?- Mais madame doiitail toujours; rien ne pouvait vaincre sa prévention. L'époux se fâchait, sa femme pliait, la scène s'animait :heureusenionl l'exempt est entré pour prendre les ordres de l'intendant, qui lui demande aussilôt des nouvelles du prisonnier. • Oh ! nous le lenons dans la voilure, lié el garrotté ; mais il conserve sur son front toute l'audace d'un scélérat consommé. » Les belles dames, qui avaient élé enchantées de cet aimable brigand, écoutaient en silence, muettes de confusion. Cependant l'une d'elles enfin demande quels étaient ses crnnes? ■ Je vais , dit l'exempt, vous raconter le dernier de tous.

• Cet homme , dont le nom vérita1)le esl Pufour, fils d'un cordonnier de Paris , vit , dans une maison de jeu , un officier qni , ayant perdu son argent , donnait , à l'écart, des signes de regret el de désespoir. 11 l'aborde avec beaucoup de douceur, car c'est un hypocrite fort adroit , et lui dit : f Je vois, avec bien du regret, que la fortune vous a élé contraire? — Oui, s'écrie le militaire avec l'accent du désespoir; j'ai tout perdu , mon argent , mon honneur ! car j'ai joué les fonds du régiment. Il ne me reste que l'infamie ou la mort. — On peut trou>er des

ressources; Tenez demain déjeuuer atec moi; j'éspèPê TOUS être de quelque ulililé. • L'officier accepte, prend l'adresse, et, le lendemaiB , se rend rhez lui, Pélicier l'accueille très affectueusement, après l'avoir étudié et préparé à seconder ses vues ciiminelles , il lui propose d'aller arrêter la \oilure d'Amiens, chargée de cinquante mille francs pour le compte du gouvernement, lui aplanit les (lifficullés, présenle le succès comme facile. Le malheureux officier se laisse séduire à l'appât de vingtcinq mille francs. Cependant deux hommes ne suffisent pas: le militaire oTre son sergent, comme un brave à toute épreuve. Ils partent lous les trois, arrêtent la diligence, s'emparent de l'argent, et s'échappent par des chemins détournés. Dans la roule, le rusé Pélicier propose à l'officiel- de se défaire du sergent comme un témoin dangereux , un associé de trop : il y consent. Ils mai chaient lous les trois dans une gorge de montagne à la file l'un de l'autre, le .sergent le premier, ensuite l'officier, suivi de Pélicier. Le militaire saisit le moment, brille la cervelle au ser.gent Pélicier fait feu sur l'officier en mfme temps, et le lue; de .sorte qu'il resta seul possesseur du Iré.sor. On a su tout ce détail de l'officier, qui a survécu de quelques heures. Nous cherchons ce coquin depuis long-temps : enfin je le tiens, il ne m'échappera pas. ■ Il sorlit â ces mois, laissant les maîtres de la maisoft et rassemblée dans une extrême confusion de s'être trouvés en société intime avec un pareil brigand. On dit que, depuis ce jour, l'intendant ne permet plus chez lui les jeux de hasard; prohibition très sage, que devraient imiter tous les honnêtes gens el les chefs de l'état. ■

Nous avons demandé au Nantais de qui il tenait celte nouvelle? «C'est d'un nommé Bonnard , arrivé tout récemment de Lyon. — Bonnard! s'est écriée Blanche; il est ici? — Oui, madame; est-ce que vous le connaissez?» Blanche s'est trouvée mal : le Nanlais, lout effrayé, s'est éclipsé. Blanche, ayant repris ses sens, m'a fait avouer que c'était iiounard qui m'avait écrit le billet du matin; el , se diiulant du mol if , elle s'est écriée : ■ Ah ! Delmont , si vous succombez , que vais-je devenir? le désespoir, la mon seront mou .seul refuge. Voilà le prix bien mérité de ma faute ; le ciel m'en punit : je vais errer sur la terre , proscrile, dé,shon(irce, sans appui, sans consolation!» Kn parlant ainsi , elle versait un torrent de larmes. Ma .silualion élait terrible; je comballais entre le désespoir d'une amie si tendre, le préjugé de l'honneur et ma haine conire ce Bonnard, cau,se falale de nos malheurs. Blanche s'adresse à miiord , le .supplie d'avoir pitié d'elle, de m'empêcher d'accepter le combat avec un ennemi méprisable. Miiord demande ù lire le billel ; après cette lecture, il dit à Blanche : ■ Le cartel est précis; il faut que Ilelmonl se I atte : son honneur y est inléresîîé... Ce drôlcl'i irait publier dans Lyon que votre époux n'est qu'un lâche, un poliron. Mais ne craignez rien, Delmont le luera, j'en suis certain. Dans une affaire, je crains uB honnête homme, et jamais un cofpiin. Il le tuera, vous dis-je ; j'en réponds corps pour corps , el il conservera son honneur. — Quel honneur! s'écrie Blanche, qui brave l'humanité el la religion ! Ah ! l'honneur est de protéger une amante, une épouse, qui a lout quitté pour vous, qui n'a plus ni père, ni famille, qui est abondoniiée de l'univers. — Rassurez-vous, lui réplique miiord, il le tuera , el vous serez vengée... •

Celle scène douloureuse durait depuis long-tempsi, lorsque le Aa!el de chambre d'Edouard Bodiey est entré,

LES VOYAGEURS EN Sl'ISSE.

poi'ialll un billet (|Ui lu'élail atlicsip. Je l'ai onveit i)rélipilammciU , et j'ai lu : » yuaiul vous lirez ce bille! , votre enuemi sera sur la iKiussièie, ou je serai niorl. I>y God! non, je me porle bien. Je vais à la clause; Toin vous rcincllra re billet à sept heures du foir, quand la danse sera finie. farcncU ni}' dcar. »

Ce billet aufjuieula le désordre et la coiislernatioii. « Mon cher uiaili e ! il va se battre ! s'i i rie Toiu , hors de lui; ilovc ! où il est-il? CoiUlein! oii il est-il ;' parleznioi...» Nous lui répondons que nous allions le suivre, fliercliei' son niaitre. En effet, niilord et moi , nous prenons nos chapeaux , nos épces ; je reeonmiandc Blanche à niilady. Blanche s'écriait : « Que je suis malheureuse! il expose sa vie pour moi! à présent, il est peut-être blessé ou mon ! — Non , il n'est pas mort ; le voici tout en vie. » Quelle voix ! nous tressaillons , nous reijardons; c'était Bodlcy lui-niénie. Blanche, transportée, court dans .ses bras. Nous l'embrassons tous. Après celte effusion de joie et de sensibilité, Blanche sentit le mouvement de la pitié, et demanda si le malheureux Bonuard était mort ou bles.sé? «Ni l'un ni l'autre; voire Bonuard, il (jalope, il gajjne la campagne et va revoir .son pays de Lyon. » Nous redoublAines d'allégresse. Blanche s'épuisait en remerciemeus. Nous lui demandâmes le récit de sou combat. «Je vois, dit-il, du punch sur la table, je vais en boire ; cela me réjouira le cdur... » il a bu , s'est assis , et a conmiencé ainsi sa narration.

«Ce matin, après votre conlideuce du billet de bataille, j'ai visité les auberges de la ville, pour déniciter votre Bonuard ; on m'a appris qu'il logeait au Chapeau- Bouge ; mais il était sorti , et devait rentrer pour dinar. Moi , je suis aussi venu diner à celle auberge ; j'ai trouvé mon homme, .le me suis posté à table près de lui. Pendant tout le repas, j'ai tenu l'o'il sui' lui; quand il donnait une nouvelle, je disais :■ Pai don , monsieur, mais je gage cent guinées que cela n'est pas. » Il a conté ensuite nue longue histoire arrivée à Lyon. A (leine avaitil achevé que je me suis éciié : « l'aiie cent guinées contre la nouvelle ? — Monsieur , je viens de l,yon. — Eh bien ! va cent guinées de plus. ' On s'est mis beaucoup à rire , Bonnard n'a plus soifflé mot. A la clôture dn diner, il est allé prendre son chapeau ; je l'ai suivi , en lui deinan- (lanl s'il se promenait quelquefois? «<)uevons imiiorte! — Beaucoup, eMrcmeiiient. Vous venez de Lvon ? — Oui , monsieur. - Voulez-vous me faire un délectable plaisir ? — Lecpiel? — C'est d'y retournerre soii\ — Non, monsieur, je n'y retournerai pas. — Gage cent guinées que vous y retournerez dans deux heures. — Et qui me fera partir !' — Moi , Edouard Bodiey. Votre visage me chocpie beaucoup dans (iene\e. — \'ous êtes un impertinent. — Gage cent guinées que vous meiitez. — Je suis las d'entendre votre baragouin et vos sottises. Suivez-moi. — Oui, my (/t'«/-, jusqu'aux enfers.» Nous avons fait la convention de nous battre aux pistolets. Nous sommes sortis de la \ ille : en cheminant , je me suis diverti ù déi^harger un pistolet sur un pigeon qui voletait; je lui ai placé la balle au milieu de l'estomac. J'ai vu que ce petit essai a blanchi le visage du Bonnard. J'ai rcH-hargé mon pistolet avec trois balles, et lui ai dit : « My dear , plantez-vous IJ. Je m'éloigne un peu ; je retournerai sur vous, et tirera le premier qui voudra.» J'ai reculé \iugt pas , et puis, les deux pistolets à la main, je me suis a\ ancé a» jias redoublé. Le Boimard m'a tiré bien vite son coup de pistolet , il m'a manqué ; puis son

serond , la balle a ccorché mon chapeau. Au.ssitol j'ai couru sur lui , eu lui criant ; » Si je lire , vous êtes mort. » Won hounne ist devenu blanc comme un saint de cire ; il tremblait comme une feuille. Alors je lui ai dit : . Domiezmoi votre parole d'houueur de déloger de Genève, ou je vous tue. — Mais, monsieur, par quel motif? — Parce que je m'appelle Edouard Bodiey ; votre par(4e, ou je vous tue. • Et je lui tenais l'arme en face de la poitrine. Ce voisinage l'a décidé ; il m'a juré qu'il allait pi-endre la poste pour Lyon , et que de dix ans la ville de Genève ne reverrait plus sa figure. Je l'ai accompagné au Chapeau- Bouge ; il s'est fourré dans sa chaise : je lui ai souhaité un bien heureux voyage, et il court à présent. •

Ce récit nous a l>eaucoup amu.>-és : l'aventure , de tragique qu'elle était , s'est changée en drame comique. Nous avons tous remercié et embrassé ce valeureux Edouard. Blanche lui a léiuoigné la recomiaissauce la plus vive. Pour moi , j'avoue que j'aurais volontiers puni ce polisson de Bonnard , et réprimé son audace ; maù , d'aiUre part, je sais

Que le plomb , dans un tube entassé par des sols, leul casser d'un seul coup la tête d'un héros.

Et que serait devenue ma pauvre Blanche? Enfin, lebr^s de Thésée nous a défaits du monstre. Mais Mcdio de fonte leporuin , Surgit amari aliquid , quod in ipsis Floribtisanget...

Adieu.

LETTRE X\l.

BLAKICJIE A SA TA.NTE.

De l'inquiétude occasionéc par Bonuard. Malheur arjriv^

à Edouard Bodlcy. Son départ

De'mont aine vous atira fait pari de la frayeur que m'a causée ce malheureux Bourjard. J'en ai él^ malade. Cet homme est ué pour le malbeur de ma vie : à tion noi« seul mon sang se glace ; je tremble comme laeolomije 4evanl lépervier. l^sl-ce qu'il en est des honmies comme 4f. certains animaux qui haïssent par insliart? Ne croy«z pas <^ependan^ que la haine fermente dans mon ccpur je crains Bonnard , je le méprise ; mais je me sens iiK^pable de lui nuire; je ne lui souhaite aucun mal. Adolphe me parait avoir pUis de ressentiment que mol : il le couvre du silcnc£ , mais à travers «e. voile j'a|iPioois ses désira de vengeance, cela m'ijiquièteel m'effraie, tl a beaum'assurer qu'im tel étr« n'est pas à ci'aindr*, q*ie scm courage n'est qu'une effervescence, une irritation de l'amotH»propre , qui s'éteint à l'aspect du dajiger; je ne serais pas moins alarmée de leur reneonlr*. 41 m'» f>iouHs eeiiendaiu (le ne point chercher sou ^•)ineiiri , de l'éditer méiiw autant que l'honneur le lui permettrai! ; mais mi nouveau malheur a désolé notre petite société. Pourquoi tant de maux sur la terre? Est-ce la faute de* hommes, ou ceHt> dn maître de nos destinées? Édouwd Bodiey, cet ami ardent , (pii si généreusemeitt a risqué sa vie pottr Delnioui, vient d'être frappé ■de la foudre. Toirt «on bonheur, dit-il, s'est évanoui.

Il était épris, à Londres, d'une 1res jolie nii.ss , riche héritière ; il nie parlait souvent de sa Félicia , de ses aimables qualités, de ses grands yeux bleus, de ses beaux cheveux blonds : je l'écoulais avec plaisii- , parce que je voyais qu'il jouissait en me parlant d'elle. Le père de Félicia avait consenti ."i leur union , mais à condition que le.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

niaria(;e ne serait célébré que dans un an , et que Bodley irait voyager pendant ce temps. Bodley s'est rendu à Paris, où la petite vérole l'a saisi; la maladie a été violente, mais sa dernière heure n'a pas sonné. Pendant les premiers jours de sa convalescence, afin de se désennuyer, ou plutôt par un esprit d'originalité, ponrcon- .server l'image de sa figure délabrée . et accoutumer sa maîtresse à le voir, ainsi qu'il le dit, avec ses grafiires , il s'est fait peindre , et a envoyé son portrait à sa chère Félicia. Quand miss l'a reçu , il y avait quarante joui'S qu'il était fait , el rependant on assure que la toile de ce tableau lui a inoculé la maladie de son amant , dont elle est morte au bout de vingt jours. INous ne voulions pas croire que la toile d'un tableau , transporté après quarante jours, pilt communiquer ce germe pestilentiel; mais milord nous assura qu'un médecin inorulaleur , appelé dans un village pour une autre maladie , ayant négligé de faire laver ses manchettes , infecta tout le pays de ce germe variolique.

Bodley, depuis quelque temps , se plaignait du silence de Félicia ; mais nos plaisanteries sur la négligence des courriers à .servir les amans, le tranquillisaient ou le ilistrayaient. Enfin, hier, milord a reçu la lettre fatale, dans laquelle on le prie d'annoncer au malheureux Edouard la mort cruelle de celle aimable miss. Milord et Delmont se .sont consultés sur les moyens d'émousser le trait qui allait le déchirer. Milord voulait qu'on lui dit brus(|uement ; « Edouard , vous n'avez plus de maltresse ; Félicia est morte. • Il assure philosophiquement que c'est la manière la plus expéditive et la moins douloureuse ; et comme Bodley a beaucoup d'amitié pour moi, il voulait me charger de cette harangue. Je n'en ai pas en le courage. « J'adoucirai , lui ai-je dit , la blessure tant que je pourrai , mais je ne l'ouvrirai pas. » Après mine délibération , il a été convenu que niilady el moi serions chargées de cette triste commission. Nous l'avons laissé diner tranquillement; il a été gai, aimable à son ordinaire, et même original : il voulait, disait-il, aller vivre six mois dans le Canada parmi les sauvages , étudier leurs moeurs , leurs lois, leurs usages, les comparer avec les noires, pour (hoisir ensuite , entre les sauvages et les peuples soi-disans civilisés, le système de vie le plus rai.sonnable et le plus heureux.

Après diner, il est sorti pour aller voir, disait-il, si la poste n'aurait pas eu la complai.sance de lui apporter une lettre de Félicia. Dès que nous l'avons entendu revenir, milord et Pelmont se sont relirés dans mon cabinet , pour écouter la conversation et paraître à propos. Milady s'est armée de courage, mais moi je trendjlais. En entrant, il a dit : « Point de lettres de Félicia ! je crains bien qu'elle ne soit malade! — niilaily. Cela pourrait bien être, et même très dangereusement, puis(|u'elle n'écrit pas.

— Bodley. Vous n'éles pas consolante , madame. — Milailx- Mais, mon cher Edouard, le bonheur est fugitif : voire amie est mortelle, vous pouvez la perdre demain, après-demain ; peut-être elle est morte à présent.

— Bodley. Milady, vous voulez me tuer. — Milady. INon , je voudrais seulement , si un malheur quelconque arrivai:, que vous eussiez le courage d'un homme, d'un philosophe, el non la douleur, le désespoir d'une âme faible el pusillanime. ~ Bodley. Non, madame, je suis Anglais. .. Mais, madame Delmoni a le visage bien triste, les yeux pleurans : lui serait-il arrivé quelque catastrophe;' -- jVi/ady. Non, c'est sur \ous qu'elle pleure :

vous êtes Anglais, dites-vous? — Bodier. Oui, je le suis; vous me faites trembler ! — Milndy. Eh bien ! mon cher ami, vous n'avez plus de muliies.se! Félicia ne vit ])lus ! • Il est resté muet , immobile , pâle et les yeux égarés.

Milord et Delmont sont sortis du cabinet, l'ont embrassé , l'ont fait as,seoir auprès de moi , m'ont fait signe de lui parler. ■ Mon cher Bodley, lui ai-je dit, votre chère Félicia est, dans l'autre monde, sans doute beaucoup plus heureuse que dans celui-ci ; vous la retrouverez un jour, — Oui , madame , c'est mon espérance. » Alors il s'est levé , s'est promené à grands pas , en disant : « Elle est morte! plus de bonheur pour moi! qnevais-je devenir? oui , son tombeau , sera le mien. » Je versais des larmes auprès de lui. Alors, jelant les yeux sur moi , il s'est écrié: • Madame, c'était un ange comme vous : quelle perte! — Oui, pleurez-la. — Non, je ne pleure pas; mais je pars demain : je vais sur son tombeau lui parler encore ; elle m'entendra peut-être. » Cette dernière phrase de Bodley m'a fait voir que l'idée de l'immortalité était plus consolante que loules les maximes de la philo.sophie. Nous n'avons pu le détourner de ce départ. Il a commandé des chevaux pour parlir aux portes ouvrantes. Nous l'avons gardé, veillé loule la nuit; il a très peu parlé; nous le laissions à sa douleur, et causions entre nous. Je crois cependant que noire présence lui apporlail quelque adouci.sseuient , quoiqu'il part'it peu occupé de nous.

Il me semble que, dans une situation pareille, c'est beaucoup de n'être pas seul , de se voir entouré de ses amis. Les caresses de l'amilié pénètrent doucement dans une ;!me souffrante ; c'est un rayon de soleil qui perce, après une longue nuit , dans le cachot d'un prisonnier. 11 est parti de grand malin, après les adieux les plus tendres et les plus touchans. J'ai bien pleuré pour ma part.

il nous a laissés dans une tristesse inconcevable : voilà les fruils que porte l'arbre de la vie. Nous riions le matin, et le soir nous étions dans les larmes.

LETTRE XXU.

madahe de saint -omer a blanche.

Méthode dans les études.

Combien je me réjouis, ma chère enfant, de voir ton goût pour la lecture se fortifier de jour en jour ! ce sont des arbres que lu piaules aulour de toi, qui t'offriront des fleurs dans ton printemps, et des fruits pour le reste de ta vie.

Madame de Ver***, qui se lève pour faire sa toilette, et qui se hâte de diner pour la reromraeucer, me disait un jour ; « Madame , que la journée est longue , et que la vie est courte! — Occupons-nous, madame, la journée sera courte, el la vie plus longue. «J'ai .souvent rêvé à l'avanlage qu'ont les gens de lettres sur les gens du monde. Ceux-ci n'ont du plaisir qu'à grands frais. Pour se promener, il leur faut des chevaux, des carrosses ; pour s'amuser, de.s speclacles, des bals , des caries , des assemblées nombreuses : à la campagne , ils veulent des palais , des parcs, des statues, des bassins de marbre. L'homme de lellres , i)0ur être heureux , n'a besoin que de sa plume et de ses livres. Un réduit champéire, quelques arbres, un ruisseau suffisent à ses vo'ux. Ce que je dis des gens de lettres peut s'appliquer ;i loul homme qui a une occupalion, un goiU doniinanl : cl quel gortt plus agréable et |)lus facile à satisfaire que celui de la lecure! quelle

LES VOYAGEURS EN SUISSE

Science plus nécessaire que le sage emploi du temps ! Ce n'est pas que j'exige , surlout d'une jeune personne de ton sexe, que, comme cerlains érudils, elle soit avare d'une minute de sa vie ; non , j'aime l'aisance en toul. iMais voici mes principes sur l'usaoe du lemps : s'amuser ou s'occuper, et se reposer après le travail. Tout le resie est du temps mal dépensé. J'ai lu souvent sur cet objet une lettre de Pline le jeune ; je t'exhorte à la méditer ; c'est la neuvième (19).

Quant à la méthode que tu me demandes pour diriger tes études, on ne peut guère établir de règles générales. Tel esprit doit marcher lentement, tel autre plus bouillant perdrait son feu , soumis à la méthode. Voltaire composait avec impétuosité ; on aurail refroidi son imagination, si l'on avait exigé de lui qu'il travaillât ses vers avec l'assiduité et 1^ patience de Racine. Cependant je vais te coimnuniquer mes réflexions, ou plutôt celles de mon ami Borde ', que j'ai consulté plus d'une fois à ce sujet. ■ Lisez , me disait-il , pour éclairer votre esprit, mm pour surcharger votre mémoire. Ouelquefois avec peu de lecture on sait beaucoup. ■ «Je lais plus de cas, dit Plularque, de l'abeille qui tire du miel des fleurs , que de la femme qui en fait des bouquels. » Proposez-vous un but dans vos lectures; si vousll.sez l'histoire, suivez le fil des cvéncinens , l'ordre de la chronologie. Pour fixer la substance duu livre dans votre léte, causez-en avec vos amis. Distuiez avec eux les défauts et les beautés de l'ouvrage. Ne sautillez pas d'un ouvrage à un autre: l'inconstance de la lecture est comme l'inconstance dans l'amitié; avec celle-ci on reste sans amis, avec celle-là sans instruction.

Les gens du monde jjarcourent un livre comme bien des Français voyagent, sans réflexions, sans résultats, pour voir du pays; et tout ce qu'ils voient entre dans le tonneau des Oanaides. Les lectures réfléchies .sont des eaux qui fertilisent les contrées qu'elles traversent. Cependant je n'exige pas que tu t'attaches avec ténacité à un seul objet ; cette méthode dessécherait ton esprit; elle ne convient ni à ton âge ni à ton sexe. On peut épouser une .science, un art; mais le maria ;e ne défend pas de cultiver quelques amis. Je me rappelle que , lorsque j'étudiais l'histoire, je me délassais avec des contes et des romans. Aujourd'hui que l'âge me gagne , que je marche au terme à pUisgrandesjournées, j'ai fait un choix de livres, ainsi que d'amis : peu de livres et peu d'amis, doit être la maxime du sage. Il est de ces moniens de mélancolie et d'ennui , où le poids du temps et de l'existence nous fatigue : j'ai pour ces momens des volumes qui amusent sans appliquer, et que l'on peut ouvrir et quitter à volonté ; ils sont logés dans un rayon particulier. Ce sont les Fables de La Fontaine, lecture des philo.sophes et deseufans; les Lettres de madame de Sévigné , qui me mettent en société avec une femme très aimable , et me transportent au milieu de son siècle : les Poésies fugitives de Voltaire, ce modèle de grâces , d'urbanité et de philosophie, remplissent la place d'honneur. Montaigne a aussi son domicile parmi ces écrivains, quoiqu'il exige plus d'attention; mais il me parle de lui et de moi , et nous pensons, nous conver.sons ensemble. Vient après lui , l'Arioste au front riant, ce poète unique, qui revêtit ses contes bleus des richesses de l'imagination et des plus belles couleurs de la poésie.

' Homme de lettres, natif de Lyon , connu par de bons ou- ^Trages.

Je te conseille les extraits raisonnes, qui rendent compte de l'ouvrage, du plan , des beautés, des défauts. C'est un conseil que me donna Borde, quand

La jeunesse en sa fleur brillait sur mon visage.

Il m'engagea à lui rendre compte, tous les matins, de ma lecture de la veille, ou d'une pièce de théâtre que j'avais vue. Celle correspondance a duré pendant deux ans, et j'avoue que je lui dois mon petit savoir. J'ai donné ce conseil à bien des jeunes femmes; mais elles aiment mieux lire que penser. Cependant la plupart des gens du monde se croient en état de juger un ouvrage : ils croient leurs arrêts dictés par le dieu du gortt. J'ai oui dire à Voltaire qu'un goiU épuré était presque aussi rare que le talent. Si un homme de lettres , o un veto dilettante , s'avisait de répondre à nos belles dames ou à leurs beaux messieurs, ce que Boileau fit dire à Louis XIV qui approuvait une pièce de vers qu'il critiquait ; «Dites au roi que je m'entends mieux en vers que lui,» ces dames et ces messieurs ne répondraient pas à coup sûr comme le roi : « Il a raison. »

Je te conseille d'écrire tous les jours, ne fiit-ce que quelques lignes, de faire même des vers, comme l'on chante des couplets, sans prétenlion , pour s'amuser. Garde soigneusement toutes ces rapsodies; iules reliras au bout de quelque temps; tu verras tes fautes, ta faiblesse , tes progrès , et ton goût se formera par ces comparaisons ; après quoi , dans un auto-da-fé , tu brûleras les travaux de l'année.

Un écueil à éviter pour notre sexe est une affectation de savoir, cette coquetterie de l'esprit qui n'aspire qu'à l'éclat. « La science , dit .Montaigne, dans les uns est un sceptre, dans les autres une marotte. » La lumière de la science doit éclairer notre âme, non éblouir et fatiguer les yeux des autres. Dans le délire ambitieux de ma jeunesse j'ai appris le latin , tant bien que mal , mais je me cachais derrière le rideau ; Borde seul , mon maître, était dans la confidence. C'est surtout l'amour-propre chatouilleux des femmes qu'il faut ménager : elles sont comme les auteurs entre eux; elles ne pardonnent pas la moindre supériorité.

Lu jour Mignard, peintre fameux, se plaignait à la célèbre Ninon du peu de mémoire de sa fille, qui lisait beaucoup et ne retenait rien. « Vous êtes trop heureux, lui répondit Ninon , elle ne citera point. .En effet, mademoiselle de l'Endos , malgré une prodigieuse lecture, ne citait jamais, persuadée que les citations sont fastidieuses'. J'ajouterai que c'est presque toujours la vanité qui cite ; peut-être ici tu me diras avec l'Arioste :

Fralte In vai L'altrui mostrando , e non vidi il luo fallo;

ou bien avec La Fontaine :

Tel fait métier de conseiller autrui ,

Oui ne voit goutte en ses propres affaires.

Tu as raison, mon enfant; car, avec l'air d'improuver les citations, en voilà plusieurs de suite; mais je te répondrai que citer est mon péché mignon. Selon moi , les citations qui ne sont ni prodiguées, ni déplacées, sont

■ .Ninon disait souvent : Les grands seigneurs se glorifient du mérite de leurs ancêtres , par ce qu'ils n'en ont pas d'autre; les beaux-esprits, de leurs ouvrages, parce qu'ils se croient uniques; les gens Ue bon sens ne se glorifient de rien.

l'assaisonnement d'une ronversalion ou d'un discours, et souvent des à-propos très heureux , 20).

Encore un mot sur Mnon. Parfois , au coin du feu , je la compare à Diane (le l'oit iers. Diane, à l'âye de quarante ans, fixa le cœur de Henri II , jeune roi de di\-huit ans; tlle avait l'esprit très cultivé, se levait tous lesjoursisix heures du malin, montait à cheval , faisait une lieue ou de«\ , et venait se remettre au lit oit elle lisait jusqu'à midi, ou bien recevoir des beaux-es-]irits et dessavaiis. Comme Nmon , elle conserva sa l>eauté dans un âge très inancé. Rrantthne rapporte qu'il l'avait vue, six mois avant sa mort, âp,ée de soixante ans, si belle encore , • que je ne sache , dit-il , co'ur de roche qiri n'en frtt ému, quoique qwlq^ies jours auparavant die se fût rompu la jambe en montant à cheval, oi'i elle se tenait si dexlrcrtieut , si dispostenwnt , comme elle avait jaiuais fait. »

Revenons stir nos pas. Nous n■a^ons i>as assez de loisir H de vie pour lire ttius les li^Tes, quand nous aurions, rwnme leshabitans du paradis de Maliomet, soixante-dix t#tes tM soixante-dix paires d'yeux, fiome tes lectures comme les désirs. Les Tu res insipides et plats sont comme ïfs mauvais vins; i1sémoussentleiîoi^t,et ilsnTrisenl,ceuxti à la "tamé du corps, tes antres Scelle de l'e.siirit. Étudie la (îéoiyrapliie, c'est la science la plus abordable pour les femmes; mais ne va pas siirclrarfier ta mémoire du fairas des détails d'une érudition aussi ride que f astueu.se. Étudie en ffraud lescaimales, lespmpîres, les mœurs, les usar;es tl les productions des contrées ; il est bon de connaître la mai.son que l'on habite. Je le conseille aussi des notions Sur la ptiysique; elles s'acquièrenl aiséuîent, il ne faut tpje des veux. Laisse la métaphysique aux r.veurséru dits ; c'est te roman de l'àme. ,1p compare les niétaphysicicrrs an seijïneln- Don Ouichotte , qtii v oyait des f;éans ■flans des moulins à i-ent , et Vénus dans une grossière Jiaysamie.

J'ai xoirtu essayer quelquefois de lire les profonds écrits de nos idéologues, et j'ai dit en bâillant : «Çue d'esprit, que de lemps perdu 1» Lis peu, tt digère tes lectures. H en est de certains esprits ronruie de ceitains ie,stolnacs qui , an lien d'élaborer un bon i-hyle , se donnent des indigesliiins, témoin Sauniaise' et tant d'antres. La Jjrande érudition ne s'allie pas aNec les grâces ; le savoir des femmes ne doit élre qu'un demi-jour, doux à l'œil et agréable à l'âme. Te" était l'esprit des La Fayette, des La Su!fe , des La Sablière , des Sévigiié , des Thianges , des lîlontespan, des deux sœurs Bouillon et Mancini. Mais au lien de mes ■phrases décousues, je veux te donner les préceptes de Votlaire , consig-nés dans une lettre qne je conserve dans mes archives comme un monument précieux -.

"Je ne suis, madame, qu'un vieux malade ; vous nie demandez des coflseils; il ne vous en faut ■pas d'autres que voire goût. L'étude que vous avez faite de la langue italienne doit encore forlifirr ce goiH avec lequel vous êtes née, et que la nature peut seule diwmer. Le Tasse et l'Ariosle voos rendront lilirs de services que moi , et la 4ect'Wede nos meiilwirs |x)ttes vaut mieux que toutes les leçons : mais., |>ui.s^tue ^ ous daignez me consulter, je vous «vite-à nehi-e que les ouvrages qui sont*n possessioa du

'Saumaise, dont l'érudition élail si m.nl dirigée, disait de Ws envrasps , tin'îl ne les trarailiau pas ; qu'il jetait de t'encre -sor'ïln^pwr aux heures où les autres jetaient des dés sur une lahié; quP c'étaU là son jpii.

^eHélelliT se ?rmt\ r (ta'is sa Corrpspondauw.

surfrage du public. Il y en a peu ; mais on profile davantage en les lisant qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les Ijons auteurs n'out de l'esprit qu'autant qu'il eu faut, et ne le recherchent jamais; pensent avec bon sens, écrivent avec clarté. 11 .semble qu'on n'écrive plus qu'en énigmes ; rien n'est simple , tout est affecté ; on s'éloigne en tout de la nature; ou a le malheur de vouloir mieux faire que nos ma Irts. Tenez-vous-en, madame, à tout ce qui plait en eux : la moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré , après le Tasse et l'Ariosle , que parce qu'ils ont ^oulu avoir trop d'esprit ; et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel nalurel madame de Sévigné et d'autres dames écrivent ; comparez ce style avec les phrases entortillées de nos petits romans. Il y a des pièces de madame Deshouliéres qu'aucun auteur de nos jours ne pouriail égaler. Si vous voulez que je vous cite des hommes , voyez avec quelle clarté , quelle simplicité notre Racine s'exprime; chacun croit, en le lisant, qu'il dirait eïi prose ce qu'il dit en vers. Croyez que tout ce qui n'est pas aussi clair, aussi élégant, ne vaudra rien du tout. Vos réflexions, madame, vous en apprendront cent fois plus que je ne puis vous dire. Vous verrez que nos bons écrivains , Bossuel , Féneloii , Despréaux , employaient toujours le mot |)ropre ; on s'accoutume à bien parler, en lisant souvent ceux qui ont bien écrit. Ce n'est point une étude ; il n'en coUle aucune peine de lire ce qui est bon , de ne lire que cela. Il ne faut pas lire comme on fait la conV(rsaiion ; prendre un livre, le lire et le laisser là, en prendre un autre qui n'a aucun rapport avec le premier, el le quiller pour un troisième. En ce cas, on n'a pas grand plaisir ; pouren avoir, il faut ira peu de passion; un grand objet qui intéresse, une envie de s'instruire déterminée fjtii occupe l'àme continuellement ; cela est difficile et ne se donne pas.

« ,1e lis sans cesse tex Lettres Provinciales , les Mille el ijne Nuits , trois ou quatre chants de Vii^.ile, et tout l'A rioste. Lisez ce poète , vous \ ous pâmerez de joie ; vous verrez la poésie la plus f léganle et la plus facile , qui onie sans efiort la plus féconde imagination dont la nature ait jamais fait présent S un homme. Tout roman devient insipide devani l'Ariosle, tout est plat devant lui.»

Voltaire ne pouvait se citer dans celte lettre; il n'a pas la fécondité , la brillante imagination de l'Ariosle ; mais il en a la gaité , la finesse , la raillerie ,

El la facilité , la grâce du génie.

Je n'ajouterai qu'un mol aux préceptes de Voltaire , c'est de lire très peu de romans, non que l'on ne puisse en retirer quelque fruit ; mais on s'accoutume à lire sans rétlexion, à nourrir son esprit de billevesées, son cœur de srnlimens exagères ou faux, et à se rendre incapable de hoimes lectures.

Les liseurs de romans sont comme les enfans , qui ne voient tUms les Fables de La Fontaine que le loup qui mange l'agneau, ou la grenouille qui crève pour s'enfler. L'harmonie des vers , la grâce de la poésie , la moralité , tout le mérite des chefs-d'œuvre du bonlionirae, est perdu pour eux.

Cependant, avec quelque rigueur que je proscrive les romans, je me suis avisée de m'escrimer dans ce genre ; mais j'ai renfermé ma production dans le sanctuau-e de Vesla. Lorsque je l'ai relue à froid, j'ai vu qu'elle était dans le grand genre du médiocre, et je me suis dit : • Un

LES VOYAGEURS EN SUISSE

honnête libraire l'impriineia pour ton arf.enl ; tu donneras des exemplaires à les amis, qui Iç loueront, loi présente , et se moqueront de l'ouvrage et de l'auteur dans \esà parte. Le libraire en vendra quelques exemplaires à des femmes de boulique , à des gens de campai;ne, puis les eaux du Lélhé passeront par-dessus et le submergeront. » Voilà la destinée , à quelques exceptions près , des productions de noire sexe. La llltéralure est aujourd'hui un champ très difficile à cultiver. Nos colleclions sont complètes , nous avons des assortimens de tous les genres; et lorsqu'on jouit d'un nécessaire abondant , on ne se charge pas du superflu. J'approuve fort que tu te crées un amusement du dessin et de la peinture, sans y sacrifier tes journées , pour devenir une artiste très médiocre. Quant à la danse , je n'aiuje pas un talent tout physique, qui coûte bien du temps et des jjeiues, et qu'il faut oublier après quelques années. Si j'avais un fils, il n'épouserait jamais , de mon aveu , nue habile danseuse.

Je n'ai pas besoin de le recommander de ne point chercher, dans le monde , à faire parade de ton esprit ; le désir continuel de plaire rétrécit, refroidit l'àme, et donne à l'esprit une tournure maniérée qui ble.s.se les auditeurs > outre que toute prélentiou fatigue leur amour-propre. 11 faut, dans la conversation, se laisser aller au fil de ses idées , comme uu bateau qui s'abandonne an courant du fleuve , et qui s'aide rarement de la rame.

J'aime aussi la méthode de charger ta mémoire de quelques vers : les vers appris dans la première jeunesse ne s'oublient jaiuais; c'est un ornement de l'esprit qui le pare toute .sa vie. Cette étude, que je crois la plus convenable aux enfans, leur forme le goût de bonne heure et les habitue à choisir leurs expressions , à parler avec élégance et pureté : c'était le syslènie d'éducation des Grecs et des peuples les plus anciens.

Il est temps de finir celte lettre; ma philosophie e.st causeuse. Je suis comme ces bonnes femmes qui , en faisant un conte , courent à travers champ , et de digressions en digressions perdent le fil de leurs idées. En tequillant, j« te recommande quatre choses : de lire pour t'inslruire, t'amuser, et non pour briller; de faire du bien aux honunes pour satisfaire ton cœur, le remplir de doux souvenirs, e^ non dans l'espoir de la recoimais.sance ; de soigner encore plus ta santé que Ion esprit , qui n'est que l'humble sujet de la matière; et de regarder le plaisir comme un bote passager, qu'il faut accueillir et garder chez soi le plus que l'on peut.

Ospite passagicr , scinpreè il dilelfo.

Je trouve que dans nos institutions l'art de se rendre heureux n"est pas assez cultivé ; cependant il y a deux mille ans , et plus , que l'on écrit , que l'on rêve sur le bonheur, sur le souverain bien; et l'espèce himiaine est tout aussi malheureuse. Peut-être l'an 22H) nous en saurons davantage, f'iabraccio , tutti quanti.

LETTRE XXIll.

SIAQAIVE DE SAINT -OMER A BL\NCaE.

D'un souper avec Voltaire.

Je l'ai promis, ce me semble, de te parler des beauxesprits et des pblloso]ihes que j'ai connus à Paris : il me sera aisé de le satisfaire; je n'ai qu'à ouvrir mon sottisier, ou, autrement dit, le recueil de mes notes; car, comme jadis Ariiiand de Biron , j'écrivais tous les soirs ce que

j'entendais ou voyais dans la journée ; j'avais alors la manie de la science. Aujourd'hui plus raisonnable , contente de mes petites a(quisitions, j'en jouis dans une douce quiétude, comme un époux possède la femme qu'il a longtemps idolâtrée avant l'hyniénée.

D'abord je te dirai , à propos des hommes de lettres renommés par leurs lalens, par leurs productions, qu'à mon premier voyage à Paris , j'étais affamée de voir ces l)hénomènes littéraires ; mais , pour me servir de l'expression de uiadame de Sévigné, je les ai souvent trouvés à hauteur d'appui , et j'étais tentée de leur dire avec Boileau :

C'est peu d'être agréiible et savant dans un livre, Il faut savon' encore el converser et vivre '.

Il en est, je pense, des honunes de lettres comme des héros , ou d'autres objets qu'il ne faut voir qu'à certaine dislance à leurs points d'optique. La plupart des genp de leltres sont peu aimaWes ; c'est qu'il faut être homme du inonde avant d'être hoinine de lettres.

Je voudrais que la littérature ne filt cultivée que par des gens placés par la fortune et l'éducation an milieu de la bonne compagnie , el au-dessus du besoin. Les écrits des anciens portent le caractère de la grandeur et de l'élévation de l'âme. Démosthène , Hortensius , Cicéron , Horace, Virgile, Montesquieu, Bacon, Bolingbroke, Boileau , Racine , Voltaire vivaient dans la meilleure société, et leurs écrits portent l'empreinte de leur éducation : on y trouve cette élégance, cette fleur d'urbanilé qui manque ordinairement aux auteurs qui travaillent pour vivre. Un homme de lettres , avec qui j'en causais un jour, me répondit ; « Comment écririons-nous avec noblesse et élévation! nous sommes des gueux qui faisims des li\res pour les rendre. Il faut être indépendant des besoins et des hommes pour écrire , pour penser librement. Les lettres étaient, à Athènes et à Rome, l'emploi el l'orncinenl du premier ordre de la société. ■

Les hommes célèbres que j'ai le plus fréquentés, sont l'abbé Raynal, Diderot, Helvétius; j'ai rencontré plusieurs fois l'abbé de .Mably, et soupe uu jour avec Vollalre , que depuis j'ai vu à Feriiey.

Je commencerai mes récits par ce souper où je voyais Voltaire pour la première fols. Jugez, mes amis, si j'ouvrais les yeux et les oreilles : une bonne femme de village, qui entend des conles de .sorciers, de revenans, n'a pas l'âme plus occupée, plus fixée sur le conteur, que la niienne l'était sur ce beau génie. Gestes, mouvemens, projios , rien ne m'échappait. Il était le héros de la fête, le saint du jour. La scène se passait chez madame du Deffanl , femme pétillante d'esprit et d'une mémoire très ornée ; c'est elle qui a dit ce bon mot , plu.s brillant que juste, sur le bel ouvrage de Montesquieu ; C'est de l'aprit sur les Lois... Elle était de l'école d'Épicure, fai.sait peu de cas des honunes et de la vie. Elle paraissait entiirement dévouée à Voltaire , cl cependant , dans ses à parte , elle le raillait avec malignité : passionnée pour l'esprit, elle était despote dans ses jugemens. La conversation tomba .sur les Anglais; Voltaire dil ; «J'aime autant les livres de cette nation , que j'en aime peu les personnes ; ces gens-là n'ont , pour la plupart , de mérite que pour enx-ménies, Bolingbroke seul vaut mieux que ses

' Bnileau lui-même était brusque et austère ; Corneille , embarrassé el .silcnclcuv ; Molière , obsenatcur concentré; le bon La Fontaine , distrait el indifférent ; Racine , Fënelon el Vol taire , pleins d'urbanité , de grâce et d'éloquence.

LES VOYAGl-URS KN SI ISSK.

livres. A Londres, quand je voyais un Anglais rusé et aimant les procte, je disais : Voili un Normand (|ui est venu aver Guillaumc-le-C-onquérant ; s'il était doux e| poli, je pensais qu il avait suivi les IMantaijenets. tn voyant un brutal, je disais : C'est un Danois; car la nation anglaise, aussi bien que sa langue, est un galimathias de plusieurs autres. .

Madame du Deffant lui demanda ensuite comment il avait pu aimer le roi de Prusse? .J'arrive à Posldam, répond Voltaire; les grands yeux bleus du roi , son doux sourire et sa voix de sirène, ses cinq batailles , son goiU pour la retraite et le travail , pour les vers et pour la prose ; eutin , des bontés à tourner la tête , une conversation délicieuse , delà liberté, l'oubli delà royauté, mille attentions qui seraient séduisantes dans un particulier, tout cela me renversa la cervelle.

Il me dit : Je vous aime ; et je crus , comme un sot , Qu'il était quelqu'idéc attactié à ce mol.

,1'aurais dû me rappeler cette anecdote de Louis XIV. 11 disait un jour à un homme qui avait rendu de grands services au roi d'Espagne , Charles II , et joui de sa familiarité ; • Le roi d'Espagne vous aimait donc beaucoup ? - \h I sire ' répondit le pauvre courtisan , est-ce que vous autres rois vous aimez quelque chose ?... ■ Mais voici ce qui fut pour moi un petit avis au lecteur. Lamélrie, lecteur du roi , était un homme sans conséquence. Ce prince, après leur lecture, causait familièrement avec lui; Lamétrie m'a juré qu'en parlant de ma petite faveur et de la jalousie qu'elle excitait , le roi avait répondu : . J'aurai besoin de lui encore uu an ; on presse l'orange , et puis on jette l'écorce. . Je me suis fait souvent répéter ces douces paroles ; j'ai redoublé mes interrogations , et il a redoublé sessermens. C'était le plus fou des hommes , mais le plus ingénu. Il était médecin, matérialiste et gourmand: il moiiriil pour avoir mange un pâté tout entier après avoir bien diné. Krédéric se fit informer exactement de la manière dont il était mort, s'il avait passé par toutes les formes catholiques. Apprenant qu'il était mort en philosophe : . J'en suis bien aise , nous dit-il , pour le repos de son âme. • Et nous de rire. •

Voltaire fut très aimable pendant tout le souper. Madame du Deffant , en parlant de poésie , lui cita ce vers de lui :

Au sortir du berceau , vous bégayiez des vers. .Oui , à l'âge de trois ans , le vieil abbé de Chàteauiieuf me faisait réciter les fables de La Fontaine; mais ce que je ne lui pardonne pas , c'est de m'avoir fourré dans la télé le poème de la Moïsiade, le plus soporatif des poèmes. . A propos d'une salade de laitue romaine qu'on lui présentait : . Croiriez-vous , dit-il, que cette salade est un bienfait du curé de Meudou , du jovial Rabelais? c'est lui qui nous l'a apportée de Rome. Nous avons mis à contribution les quaire parties du monde : nous devons le cerisier à Lueullus ; rempercnr Probus planlales vignes d'Asie dans tes Gaules et l'Illvrie (21 . L'oranger, la grenade, le citron sont des fruits du jardin des Hespéndes. Les Romains tirèrent les lentilles de lÉgypte. Le tabac et les pommes de terre nous viennent de l'Amérique ' . >

' C'est le fameux W^slter Kaleigh qui transporta le tabac de la VirgiDic en Angleterre , et dus racines de poinnics de lerre en Irlande, d'où celte plante s'est répandue dans toste l'Europe.

Madame du Deffant lui dit , en souriant : ■ Monsieur de Voltaire ,

On en vaut mieux quand on est écouté.

« Vous devriez bien nous réciter les derniers vers que vous avez reçus du roi de Prusse?— Je ne le puis ; il m'a demandé le secret ; mais puisque vous aimez les vers des rois , je vous en citerai de François T" , adressés à la duchesse d'Élampes qu'il aimait éperdument.

N'est-il point vrai, ou si je l'ai songé , Qu'il est besoin de m'éloigner, disiraire Vf notre amour , et d'en prendre congé ? Las : je le veux ' et si ne puis le faire , Que dis-je veux ? c'est de tout le contraire , Faire le puis , et ne puis le vouloir; Car vou» avez là réduit mon vouloir.

Que plus voulez ma liberté me rendre , plus empêchez que ne la puisse avoir , En commandant ce que voulez défendre.

Madame du Deffant dit , au sujet de ces vers et de l'amour de ce roi , qu'il fallait plus d'esprit pour faire l'amour que pour gagner une bataille ".Ici, ma chère Blanche, finira ce souper que je quitte pour aller au bal. .Eh quoi', vous dansez, ina tante?— Non, je ne danse pas : mais je jouis du plaisir des autres. La gaité , la grâce, la joie de la jeunesse m'amusent, réchauffent mes esprits : nous nous délectons à la vue d'un tableau de Téniers ou de l'Albane; et quel plus aimable tableau que celui d'une brillante jeunesse, animée, transportée par le plaisir et souvent par l'amour! De plus, avec mes cinquante ans, mon nez qui s'allonge, ma taille qui s'épaissit, mes cheveux qui se chargent de neige , j'aime encore le monde : il faut, dit-on, le quitter avant qu'il ne nous quille. • Ce n'est pas mon avis; il a profité de mes agrémens, de ma jeunesse ; je lui ai payé mon tribut , il faut que j'en recue.lle le fruit , et qu'il me supporte à son tour. Qui n'a pas l'esprit de son âge, l)e son âge a tout le malheur ,

a dit Voltaire. Eh bien ! l'esprit de mon âge est de mettre à profit le peu de vie <|ui me reste. Je voudrais imiter Saint-Éviemont qui , âgé de quatre-vingt-huit ans, déjeunait avec des huîtres, dinait bien, et ne soupait pas

mal .

Adieu, ma chère amie; orne-toi de toutes les vertus, éclaire ton esprit , goilte tous les plai.sirs permis, et souviens-loi que la vertu, l'étude, la gaité sont trois sœurs qu'il ne faut jamais séparer.

MADASIE DK SAÎST-OMER A BIANCHE.

Notice des savans et U-aux-csprits qu'elle a vus à Paris.

Un lialien, plein d'esprit, me disait un jour : «Les hommes se rassemblent dans rerlains pays pour parler, et cela s'anpellc société ; les moulons s'assemblent pour se rerarder et ne rien se dire, et cela s'appelle troupeau. Vous avez des sociétés en France, et en Italie nous avons des troupeaux.. J'ajoutai:. En France, nous avons des poètes et des philosophes , en Italie vous avez des faiseurs de sonnets et des capucins. . Mais venons-en à nos philosophes . que j'ai promis de te montrer ; ouvre les yeux , et tu verras ce que tu n'as jamais vu.

•• Ou attribue ce mot à la célèbre Ninon.

LliS VOYAGEURS KN SUISSE.

ÎÎ93

D'abord, voilà l'abbé Rayiial chez qui j'ai déjeuné quelquefois à la manière anglaise, avec du thé et du beurre, déjeuner que je n'aimais pas plus que ses baisers. Ce bon abbé faliguait les femmes de ses baisers, et les hommes de sa loquacilé : il oubliait que dans une conversation chacun veut parler à son tour, et qu'un bavard est un braconnier qui chasse sur les Icrres des autres. Son entretien , qui aurait pu réunir l'ajjrément à l'instruction, devenait tranchant et blessait les convenances. Ce défaut me parait d'aulant plus élonnant dans un homme d'esprit, que pour l'ordinaire les jjrands parleurs sont des hommes qui ont la télé vide d'idées.

Il csl bon (le parler , et meilleur de se taire ,

dit La Fontaine.

Diderot, dans une conversation, agite continuellement ses genoux. 11 vous écoule à peine; il saisit une de vos idées, et son imagination ardente compose un romau làdessus. Il parle avec rapidité, véhémence, et sa tourmire de phrase es! souvent piquante et originale. Il n'épargne ni les exclamations, ni les apostrophes; il n'aime ni les prêtres, ni les rois. «Sans prêtres el sans rois, lui dis-je un jour, avec quoi mènerez- vous les hommes? est-ce avec la philosophie? — Pourquoi pas? —Essayez-la d'abord dans votre ménage, sur votre femme, vos enfaiis, vos domestiques , vos ouvriers , el vous m'en donnerez des nouvelles. • Il leva la télé , me regarda fixement , agita ses genoux , et ne me répondit rien '. ,1e vis que son imagination bâtissait un système de gouvernement à la manière de Platon. Quaiiljel'ai comm, il était travailléd'une affection qui le tourmentait beaucoup, el je lui disais: " Ménagez-vous, voire maladie pourrait avoir des suites. — Quelles suites? — Une mort .subite. — Dieu vous entende ! je pen.'^e comme Montaigne ; la plus prompte mort est la meilleure (-2).»

Mably est morose , sec et aigre dans la discussion : c'est nu Heraclite que je n'aimais pas, el lui-même n'aimait personne. Nous eilmcs dans un diner une petite altercation. Il regrettait, avec sa morosité ordinaire, les républiques grecque et romaine , ces temps où les âmes fortes , élevées, courageuses, étaient capables d'actions héroïques et de grandes vertus. Je m'avisai de lui dire ([ue je n'aimais ni les Romains, ni leurs hautes vertus. «Je le crois bien , madame; ces Romains ne sont pas aussi galans que \os adorateurs. » Piquée de la réponse de cet hypocondre, je m'écriai ; « M. l'abbé , je ne lis pas vos «uvrages, ils sont trop longs et trop savans pour m*i : mais j'ai un peu étudié l'iiistoiic : si votre sœur ou votre femme avait été une des Sabiiies enlevées , qu'auriez-vous pensé de cet enthousiasme républicain ? Si votre frère on vous-même étiez prisoimier de guerre de cette nation , comment trouveriez-vous la piomenade au Capitule, et l'esclavage qui s'ensuivait ? Vous nous citez avec emphase les traits héroïques des Romains; l'hisloire moderne en fournit d'aussi brillans , mais dédaignés par nos philosophes du jour, parce qu'ils n'appartiennent pas à des Grecs on à des Romains. Je me rappelle un de ces traits modernes , plus héroïques , plus courageux , selon moi , que celui de Popilius.

«Charles VIII était à Florence avec son armée victorieuse. Un jour, assis sur son trône , le sénat de Florence

' L'abbê Raynal , en 1791 , effrayé des approches de la révolution , nous disait : iNous autres philosophes , nous sommes forts en théorie, mais très ignorans en pratique.

debout devant lui , le prince fit lire par son secrétaire l&l dures lois qu'il imposait à la république. Cappon Capponi, gonfalonier de la ville, indigné de la dureté des conditions , arrache l'écrit des maius du secrétaire ; et le déchirant en présence du roi : «Battez vos tambours, dit-il, nous sonnerons nos cloches. > L'abbé de Mably, pour toute réponse , dit que les jolies femmes n'aimaient pas les anciens; et cette mauvaise plaisanterie termina la dispute.

Helvétius est un de nos philosophes avec qui j'ai eu le plus de liaison. Je fis sa connaissance chez madame Geoffrin : j'étais jeune, assez bien, malgré mon nez à la romaine; et il aimait beaucoup les jolies femmes et le café. Cependant , quoique très aimable, très beau , très séduisant , il ne me parut pas dangereux. Il était , comme Buffon , plus entraîné par ses .sens que par son cœur. La fortune lui avait donné cent mille livres de rente, une belle figure , une santé robuste , du génie , une belle femme , et une âme douce , bienfaisante et généreuse : on ne peut réunir plus de dons à la fois 23 . Son livre de r^v/inf souleva un terrible parti contre lui. Dans son système, Helvétius veut borner les facultés de l'homme à la sensibilité physique, et de plus, il avance que l'homme, dans toutes ses affections, n'est mu que par son intérêt personnel. Cette philosophie dangereuse déshonore l'humanité. Au.ssi un jour, qu'en me prodiguant l'adulation , il laissait échapper une manière de déclaration d'amour, je lui dis; ■ Les fecnmes , monsieur, lisent aussi vos ouvrages; eii érigeant un temple à la philosophie, vous avez renversé l'autel de la crédulité. «

On m'a conté la cause et l'origine de la fortune de sa famille. Helvétius, son grand-père, médecin hollandais, était venu à Paris pour voir, disait-il , les curiosités de ce petit monde, sans projet d'établissement, peut être pour vendre les poudres de la composition de son père, qui n'eurent aucim débit. H .se lia avec un droguiste qui lui donna de la racine du Brésil, comme un spécifique contre la dyssenterie '. HeUétius fit des expériences à l'hôpital sur des ètrci commidis. Il eut beaucoup de succès. Assuré de l'efficacité de son remède , il le fit afficher, sans faire connaître la drogue qu'il employait; il guérit tous les malades attaqués de dyssenterie qui se présentèrent chez lui. Louis XIV acheta mille louis le secret de son remède... Mais on vient m'interrompre; c'est Esculape en per.soiine : il ne faut pas vous effrayer; il vient pour une légère indisposition. Il m'a trouvée prenant du café. Il a jelé les hauts cris. «Dieu d'Épidaure, lui ai -je dit, qui doit gouverner? l'esprit ou la matière? — C'est l'esprit, sans douîe. — Eh bien ! mon esprit connuande le café; il faut (|ue la matière obéisse ; n'est-il pas vrai que plus on ménage le corps, et plus il en abuse, plus il est faible et délicat? c'est uu esclave qu'il faut mener un peu rudement, » Le docteur, frappé du syllogisme , s'est avoué battu , et le champ de bataille m'est resté , c'est-à-dire le café.

Adieu , ma chère nièce , je ra.ssemble sur toi toute ma tendresse , il ne m'en resie plus pour aimer jjersonne. Dans la lettre suivante, je te parlerai des autres savan.s, demi-savaus , quarts de savans de Paris que j'ai connus *. Mais si j'ai quelque philosophie , ce n'e.st ni à leurs leçons, ni à leurs exemples que je la dois ; c'est à Montaigne ,

' C'est l'ipécacuanha , racine d'un arbre du Brésil , très bon spécifique contre la dyssenterie.

- Celte lettre n'a pas été écrite, du moins on ne l'a pas rerou véc,

LES VOYAGEURS EN SUISSE

dans le bréviaire duquel je dis l'office presque tous les jours. • J"ai luis , dil-il , tous mes efioris à former ma vie : voilà mon métier et mon ouvrage. J"ai désire de la .suffisance pour le service de mes commodilés : qui a de la valeur ( du mériie ; le tasse connaître en ses mœurs , sa conduit*. Mon Dieu ! que je haïrais une telle recommandation d'ftre habile homme par écrit , el un sot aiUeui'S. » Ce Montaigne ne raisonne pas mal.

ADOLPHE A ioy FRÊKK.

Mœurs et vie de Philippine.

Je Tiens, mon cher frère , d'exercer ma plume . et de rédiger en corps d'omTage la vie el les nireiirs de la datne Philippine Bonnard-Wand.<ieden , el du très honoré Marc-Antoine, son frère. Ces mémoires, en nous justifiant Blanche et moi, serviront un jour de réponse à nos détracteurs. Je dis, un jour; car Blanche, sensibles Ihonneur de son père , ne veut pas que cet écrit perce dans le puhlic: elle te recommande, te supplie de l'enfermer dans le fond d'un arrière-cabinet ; elle ne veut pas même qu'il parvienne ju.squ'à sa tante à qui toute .■îon âme est ouverte. Elle prétend quelle doit, comme les enfans de Roé, jeter, en reculant, un manteau sur la nudité de son père.

Pour ne pas faire un roman satirique, au lieu d'une histoire, j'ai long-temps, nouveau Tacite, écouté la tradition , consulté les personnes qui ont approché mes héros. Le comédien Délerville m'a été d'un grand .secours; il m'a donné des renseignemens silrs et exacts. Outre ce qu'il a vu par lui-même, il a connu particulièrement , à Paris, une maîtresse de Bonuard le père, qui lui a fourni des détails, des anecdotes sans nombre, très piquantes, i^naot aux scènes où Blanche et moi avons été acteurs, elles ine sont encore trop pré.sentes pour craindre quelque inexactitude ; la haine non plus n'exa,?,èrera pas les traits, et ne chargera pas les couleurs. Je fais abstraction de tout intérêt ; je ne suis plus Delmont , je suis Suétone ou Piularquc.

Claude Bonnard . médecin ambulant des Ixirds de la Garonne, apre^ avoir fait nombre d'expériences sur des âmes communes , qu'il envoyait prendre possession du paradis, riche en espérance el très pauvre d'argent, vint, débarras.sé de sa femme, morte de deux purgations. s-'étai)hr à Paris, avec les fruils de son hymen , Philippine el .Marc-Antoine.

Philippine reçut de la nature des dons précieux , une âme imperliubable qui s'eleve au-dessus des préjuijés el de l'opinion ; elle possède le latent de riutri,;ue et de l'hypocrisie ; indifféieole à la vertu ou au vice, elle s'attache à l'un ou à l'antre selon .son intérêt ou ses passions. File a delà vivacité dans l'esprit, delà facilité à apprendre les langues, à s'énoncer; elle cultive les talens agréables, travaille avec goilt, avec adresse, tous les ouvrages de son sexe. La nature lui a donné un tempéramment de feu pour les plaisirs, //nie muUcriciincla aliafiiere, prœter honestum animumx sermo coinis , modextium prirfcne et Imeiiin uli. Elle brille d'une soif inextinguible pour l'or, aussi facile à le prodiguei- qu'avide de l'amasser. .Sa taille est assez élei.ée; elle a les yeux bleus, le regard assuré , une belle peau , «ne physionomie factice et très mobile. Tantôt on voit dans ses veux U

douceur et la modestie de Monimeou d'Iphigénie, tantôt on y trouv e l'audace et les fureurs d'Hermione.

A l'égard de son frère Marc-Antoine , il n'a ni la bravoure ni la générosité du beau-frere d'Auguste; il n'est doué ni de profonde hypocrisie , ni de l'esprit , ni de l'audace de sa sœur ; c'est un être sans caractère , dont l'âme est pétrie du levain des vices, et n'a d'autre ressort qu'une vanité plate et ridicule. Il est fier avec les faibles, bas et rampant avec ceux qui montrent du caractère ou qui peuvent lui être utiles. Brave par boutade et par amour-propre, el poltron par nature. Le mensonge, enfant de la bassesse et de la sottise, est toujours sur sa bouche; il s'en sert comme d'un raa.sque pour voiler la laideur deson âme, mais /c masque tombe et l'huinmc reste; poir dernier trait du tableau, j'ajouterai qu'il passe pour joueur adroit et suspect. Voilà l'époux que l'on voudrai! donner à cette Blanche, si douce, si vertueuse, si aimable ;ce serait unir la coloiul)e au hibou, et renouveler le supplice inventé par Mézence.

Philippine, dès sa plus tendre jeunesse, suivit les maximes d'iiorace :

Nec diilees amore spcrne puer ,

Doncc virculi canities abesl.

Mais son adresse et les ombres du my^re ont couveit la plupart de ses exploits galans ; cependant le temps ou le silence n'ont pu nous dérober une anecdote piquante de .son printemps. Claude Bonnard, son père, s'était logé rue ï>aini-Honoré, à un troisième étage; à son voisinage était un marchand tuilier, nommé Michel . homme riche et distingué par sa probité, par la siinplititê de ses muurs; il avait atteint, dans sa vie modeste et laborieuse, sou huiljenie lustre.

Nulla Venus , luilii aoimiun fleclerc hyma;nci.

Bonnard et sa fille allèrent échanger dans .son magasin des écus contre quelques aunes de toile. Michel fut frappé des grâces et de la modestie delà jeune Philippine, qui avait déjà le coup d'tril trop exercé pour ne pas s'apercevoir de l'impression que faisaient ses charmes. La cunquéic de Michel était un coup de fortune. On citait ses richesses, et elle n'avait pour dot que ses appas; c'est un bien qui se détériore tous les jours. Elle retourna au magasin plusieurs fois sous divers prétextes; y déploya son ingénuité et sa candeur, leva de temps en temps un œil timide et langoureux sur le tendre .Michel, qui s'enflamma de plus en plus au feu touchant de ses regards.

Tous les matins Philippine , parée de sa modestie et de .son innocence, un livre de prières à la main, feignant d'aller â la me.sse, passait devant le domicile du bon Michel , et lui détachait un coup d'œil furlif toujours accor.:pagné d'une légère inclination de tête. Le tendre Michel, qui l'attendait sur la porte, la saluait profondément, la suivait des yeux tant qu'il pouvait ; et daus son enthousiasme il s'écriait : • Quel trésor qu'une femme .si jolie , si pieuse, si sage! » Telle paraissait Philippine aux yeux de l'amoureux Michel. Tremblez, malheureux amant, le serpent est sous la fleur!

Bon Michel ! que sont devenus ce goilt pour le travail , ces sommeils paisibles, cette gaité franche, le soir à souper avec vos amis? Le regard d'une belle a tout dissipé, comme un vent du sud , chargé de nuages , dissipe la sérénité du ciel. Philippine, qui avait déjà une grande théorie du cicur humain , crut à propos de pri>er ,sou amant de sa présence, pendant quelque» jours; après quoi

LES VOYAGEURS EN SUISSE

elle reparut dans le magasin comme un ange de lumière : elle venait avec son père acheter une pièce de toile pour remoiiler sa j;arde-robe, hélas! bien diilabrée. Le bon marchand, très empressé, l'air radieux, déroule devant eux une toile commune, et à coté une autre d'une qualilé bien supérieure, demande le même prix des deux, attendu qu'il a acheté celle dernière d'occasion et à très bon aimpte. En parlant ainsi, Michel disait par ses regards à Philippine : « N'en croyez l'ieu , c'est un sacrifice que je fais à vos beautés el à l'amour. •

La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne.

Philippine, avec sa naïveté ordinaire, choisit la belle toile, sans paraître s'apercevoir de la générosité du vendeur, ce qui le fâchait un peu; car il était bien aise qu'on lui siU f,ré du sacrifice.

La vente d'une toile à si bon compte se répandit dans tout le quartier, et toutes les bonnes femmes accourui eut chez Michel pour en avoir au même prix ; mais ccn'élaieul pas des Philippines. Il leur disait ; «qu'elles venaieiil trop tard, que la pièce venait d'être vendue; la veille, il en avait encore ; • et ces bonnes femmes de se désoler d'avoi]- manqué une si belle occasion. Depuis ce jour, l'inlriijue de ce di-ame se noua de plus en plus. Michel envoya des bouquets, des dragées, des confilmes; enfin, embrasée par l'idée du plaisii' ineffable (|ue lui offraient l'hymen et la possession de tant d'attraits, il proposa sa inaiji avec cent mille écus , un bon commerce et un cii'ur bien amoureux. Cette offre fut faite directement à Philippine, par une lettre secrète relevée d'un quatrain , que cet amant avait travaillé toute la nuit. La pro.se a péri, mais les quatre vers ont surnagé sur le fleuve d'oubli ; c'est l'av antage de la poésie. Les voici :

Si l'on ni'oftVail tout le thé de la Chine , bc l'Inde ou du Brtsil tous les bijoux pompeux , .lu les donnerais tous, et nioi-m^me avec eux , Pour obtenir le ca'ur, la main de Philippine.

Voici la réponse de celte tendre amante : « H ne me convenait pas , monsieur, de répondre à votre lettre, sans avoir aupaiavant consulté mon \>ére. 11 est flatté d'une alliance comme la voire; car vous j<missez dans le quartier d'une excellente répulalion de mœurs et ée piété, ce que mon père met bien au-dessus des li- Chesses. yuaiit à moi , vous demandez si vous êtes aimé ; ie ne connais point l'amour; mais si vous préférer pour époux à tout autre, me figurer le mariage avec vous un état des plus doux, sont dessentimens qui pui.sseut vous être agréables, veuillez croire qu'ils existent dans mon cœur; ils sont nés de vos venus et du prix quej'y al tache; rair je sens que la vraie roule du bonheur est celle de nos

devoirs et de la sagesse. Je suis

• Philippine Bonnaiu). • Ce billet fut reçu avec transport. In dix fois, et baisé rent. La péuétralion de Michel devina, à travers la mo- *stie el la réserve du billet, qu'il était aimé ; il couri «oudain chez le docteur Bonnard , et lui demande la main de sa ftlle. On fut bieutél d'accord ; Bonnard ue douiiail rien, cl Michel voulait tout donner . la noce fut fixée à tjuiaze joui's; l'époux futur, ivre d'espérance et de désn's, fila ce* jours d'attente en amant délicat. Il les pa.ssail auprès de sa bicn-aimée, qui lui avait permis de lui donner ce nom : il lui baisiiil la main. Cn jour même il obtint la permission de l'embrasser, el ce doux baiser colora d'un ivif voiuiilloii les joues modesles de sa future. Non , Té-

léinaque près d'Eucharis, Achille près do Uéidauiie, ne joui.ssaienl pas d'une félicité plus pure, plus vive, que celle dont s'enivrait le passionné Michel. Ce qui augmentait l'intérêt de la situation pour les Bonnard , c'est que Michel donnait de fréquens diners, où le père et le fils signalaient leur appétit, vivement aiguisé par un régime cénobititpie dont ils usaient dans leur intérieur. Le futur envoya , deux jours avant la noce , un riche é<Tin renfermant pour dix mille francs dediamans. Philippine voulait le refu.ser ; elle lui écrivit qu'elle préférait un ruban, une simple gaze , une rose donnée par l'amitié , à tous ces bijoux pompeux qui chargent la figure sans la parer. Michel lui répondit ; «Simple comme la nalure, belle et fraîche connue le jour naissant, vous dédaignez les orneniens de l'art; mais les Grecs et les Romains ornaient JmiOii, Minerve et Vénus même, d'or, de perles et de rubis : ces dées.ses n'avaient pas besoin de ces richesses, mais le peuple trouvait du plaisir à les en décorer.» Où Michel avait-il puisé cette érudition ? au colléged'Harcourtj 011 il avait fait ses éludes, et remporté le prix d'amplification; d'ailleurs le jeune Amour

Fut de tout temps grand faiseur de iniradet i

tn geiLS coquets il change les liatons ;

Par lui les sols deviennent des oracles ;

Par lui les loups deviennent des moutous.

Kufin le jour si désiré du mariage se leva pur et radieux. Michel, aussi malineux que l'Aurore, et rajeuni coinine Tilon , avait déj.i fait sa barbe ; son coiffeur blanchissait sa perruque d'une poudre parfumée , lorsqu'un jeune officier eiilra subitement el demanda monsieur Michel. «C'est moi, monsieur. Qu'y a-t-il pour votre service? — Finissez votre toilette , après quoi je vous confierai le inolif de ma visite. Je ne savais où prendre votre maison ; j'ai couru vingt rues pour la trouver. » Le coiffeur disparu , Michel s'enveloppa d'une Ix-lle robc-de-chambre de l'erse toute neuve, destinée pour le soir des doc«s. Il s'a.ssit sur un sofa i colé de l'o! ficier, et le pria de s'expliquer. « Monsieur, lui dit-il , vous lonuaissez mou père , geiitilhoinme normand, qui fait grand cas de voire probilé ; car c'est chez vous qu'il acheté sa toile et ses dentelles , lorsqu'il vient à Paris. Vous lui faites crédit , ce que refiiseui souvent vos cou rères qui sont des juifs. — Le nom de monsieur votre père? — Le comte de Berville.

— Oui, j'ai l'honneur de le connaitre et d'avoir sa pratique; même il me doil encore quelque bagatelle. — Je le sais ; quatre cents livres; et je viens vous prier d'enfler un peu celle délie, et de me prêter vingt-cinq louis, doni j'ai aJ>solumenl besoin pour rejoindre mon régiment.

— Comment! monsieur voire père v«mis a laissé partir sans argent ? — Pardonnez moi , il est irop galant homme pour cela ; il m'a donné cinquante louis , el m'a chargé d'acquiller sa delte ; c'élail bieu mon iulenlion; mais, arrivé depuis trois mois à Paris, on je ne devais rester que trois jours , mon argejil el mon temps se sont écoulés rapidement. Pour comble d'inforlune, au ré{^lnelll on uie retiendra mes appoiulemeBS , el je serai mis aux arrêts. — Pourquoi rester si loog-l«nips à Paris ? qu'y faisiez-vous? — L'amour! Ah! monsieur Michel! quelle voluplé! quelle vie délicieuse! quelle mailresse adorable! Avez-vous lu /« Nvui'clle Jiclui.se.' Eh bien ! Saiul-Prcux n'clait pas si heureux dans les bras de sa prêdieuse , que moi dans ceux de mon Armide; auprès d'elle j'ai tout oublié : le régiment, mon père, mes amis , nue maîtresse cpie j'avais conunencée à Caen , et vous , monsieur (dichelj

«9fi

Î.ÊS VOVAGEIRS EN SllSSK.

et les quatre cents liMe* que je devais vous coinpler. .Mais je vais vous faire une autre confidence sous le secret ; c'est que je dois me battre aujourd'hui. Tn rival m'enlève ma conqu(*te: il l'épouse à ma barbe. Morbleu! cela ne sera pas:j'aurai sa vie ou il aura la mienne! — Mais si cette demoiselle préfère votre rival, pourquoi voulezvous le tuer? — Pson, il n'est pas aimé, il la traîne à l'autel malj;ré elle; il a séduit son père par ses richesses, et mon amie pleure, se désole et veut mourir : voilà une lettre louchante, datée d'hier; elle est sans sip,nature ; ainsi vous pouvez la lire. Michel prit la lettre et lut :«.Mon cher chevalier, je suis bien malheureuse; je t'aime plus que jamais, et il faut que je te quitte ; un père cruel, inflexible , me force d'épouser un certain marchand qui s'est avisé de m'aimer, dont l'unique mérite est sa fortune, et qui a cru me séduire par des présens ; mais s'il n'a pas touché mon cœur, il a jjagné celui de mon père, par ses manières et un écrin dediaiuansqu'il vieutde m'envoyer. • A ces mots , Michel se trouble , pâlit . regarde plus attentivement récriture qu'il croit reconnaître. «Poursuivez, lui dit le jeune Berville ; vous n'êtes pas au bout. ■■ Michel tâche de .se rassurer, et d'écarler les soupçons qui s'élevaient; il poursuit : " .\h! plains, mon doux ami, une infortunée qui t'adore, et qui marche à l'autel comme une autre Iphigénie, pour être sacrifiée. » — Cela est-il clair, monsieur? — Oui, très clair! » et il continua de lire; -Il faut absolument nous séparer, il faut rejoindre ton régiment ; mais sois f)ersuadé que réloignemenl , que ce triste mariaîje, n'affaibliront jamais mes sentiniens pour loi.

La fidèle Jeannette qui te remettra ce billet • A ce

nom de Jeannette, bien connu de Michel, le frisson le saisit, le doute s'enfuit, il reste anéanti, -yu'avez-vous donc? s'écria le chevalier; vous trouveriez-vous mal? — Oui , j'ai comme un brouillard .sur les yeux ; mais ce n'e«t rien, il se dissipe.^ Achevez de lire; le resleest très inléressaut. •Michel lit : » La fidèle Jeannette qui te remettra ce billet, te dira à quelle heure nous pourrons nous revoir demain malin , hélas ! pour la dernière fois ! que ce moment sera doux et cruel ! ,\h ! que ne puis-je en t'embrassant expirer dans tes bras! Adieu, mon ami, mon trésor, ma vie : apporte-moi toutes mes lettres, je veux les briller devant toi.» En finissant cette lecture, Michel s'éianouit. Berville, embarrassé, sans aide, sans eau de Cologne, prit un verre d'eau et lui jeta sur le visage; celte aspersion rappela les sens du malheureux .Michel. Quand Berville le vit rétabli ; • Eh bien ! monsieur, Irouvez-vous que j'aie tort de me battre, d'enlever une victime au supplice qu'on lui prépare? - !\lais connaissez-vous votre rival? — >on, pas encore; j'irai le chercher dans la maison de sa future, quand vous m'aurez fait le plaisir de me prêter vingt-cinq louis. — Vous proposez -vous d'épouser votre maîtresse? — .\on, je ne me marie que dans le temple de l'amour. .Mais l'honneur m'oblige à délivrer un objet que j'aime des mains d'un ravisseur ; je suis Persée. qui veut combattre le monstre qui doit dévorer Andromède. — Vous avez là un honneur dont je ne me doutais pas. Cependant réprimez ^otre valeur; je crois connaître votre rival; Il est de mes amis; à coup .sur il ignore vos intentions et l'existence d'un amour si délicat et si tendre. Il est juste, raisonnable, et il vous laissera votre Iphigénie, votre Andromède ; quelle est l'heure de votre rendez-vous ? — Dix heures précises.— Il n'en est pas neuf. Mon ami demeure dans le voisinage; -je vais lui parler. Revenez dans une heure; j'espère vous

donner de sa part toute la satisfaction possible, et de plus, vous prêter les vingt-cinq louis, si vous me donnez votre parole de partir demain pour le régiment.» Berville. enchanté, se confondit en actions de grâces, et promit d'être de retour dans une heure.

Michel , après ,son départ , navré de douleur, enflammé de colère, s'agitait, se promenait à grands pas, s'écriait : "La perfide! l'ingrate! qui l'eilt imaginé?. Quand son courroux fut un peu évaporé, il écrivit à Philippine le billet suivant ;

«.Mademoiselle,

«.M. le chevalier de Berville, qui vous remettra ce billet, m'a confié celui que vous lui avez écrit ; vous lui peignez en termes si touchans, le désespoir où vous jette uotre mariage, que j'ai mieux aimé me sacrifier que de causer votre mort ou votre infortune. Je renonce donc solennellement au bonheur de vous être uni. Je consens à être entièrement oublié de vous, pourvu cependant que vous n'oubliiez pas de me renvoyer mes diamans. Je suis, mademoiselle, avec une considération et une estime singulière de vos vertus, Ajibré Michel. •

[>ès que Berville repai ut , Michel lui annonça qu'il avait trouvé .son ami fort raisonnable, très fâché d'avoir pu troubler une si belle passion. "Bien loin, ajoula-t-il, de vouloir vous ravir votre Iphigénie, il lui écrit une lettre dans laquelle il lui déclare qu'il renonce à sa main en faveur d'un rival qui mérite la préférence. Voilà la lettre; portez-la-lui ; volez ; à votre retour, passez chez moi , et je vous compterai votre argent. «

L'amoureux chevalier partit triompbaut; jamais paladin n'avait délivré sa maitre.sse des mains des Turcs ou des Maures avec autant de plaisir.

Arrivé chez .'-a belle , il est introduit par Jeannette dans une chambre obscure au quatrième étage de la maison ; c'était l'asile où Philippine, à l'exemple des anciens, avait placé ses dieux Pénates, ou plutôt ses dieux favoris, le plaisir et l'amour. Dès qu'elle vit Berville , elle l'embrassa les larmes aux yeux, en déplorant sa cruelle destinée. • Ras.sure-toi , ma chère amie, s'écrie son amant radieux ; nous triomphons : ]'ai fait un coup de maitre. Je t'ai délivrée de ton I ersécuteur ; il renonce à toi, tu me re-stes. — -Comment cela, répond Philippine étonnée, et le coeiu' déjà glacé de crainte? — Je te conterai tout; mais commence par lire sa rétractation, l'amende honorable qu'il fait à tes pieds. Voilà sa lettre. • Philippine la reçoit d'une main tremblante et lit. Chaque phrase trouble ses sens et déchire son cœur. Après qu'elle l'eut parcourue, elle lui demande comment cette lettre était dans ses mains? .41ors Berville, enchanté de lui-même, fait le récit de .sa visite à Michel , et du résultat de cette entrevue. « Oui , ma charmante, s'écria-t-il, tu restes ma conquête , en dépit du sort , de l'hymen et de ton père. « Philippine avait écoulé cette narration d'un air consterné; chaque mot lui enfonçait le poignard dans le cœur. Mais tout à coup sa colère éclate comme le feu long-temps comprimé. Elle s'écrie : • Sortez d'ici , sortez , vous dis-je , et gardez-vous de reparaître à me.s yeux. - Mais qu'as-tu donc, ma charmante? quelle mouche te pique? Comment! je viens de m'immorlaliser, par l'exploit le plus brillant, le tour le plus ingénieux — Retirez vous, monsieur, où j'appelle au secours. — .Non, ma belle, je ne viendrai pas impunément dans un rendez-vous , avec une jolie fille comme toi, qui m'adorait il n'y aqu'un moment, à qui je viens de rendre mi service signalé... • En débitant ces

LES VOYÂGEIRS ENSL'ISSË.

phrases, il vciil l'embrasser, rappeler le boulieiir; mais elle le repous.se, s'échappe de ses bras, s'enfuit dans le corridor, et menace de crier an volenr. > Pnisque tu le prends snr ce Ion tragique, adieu, ma blonde. J'ai cru faire des merveilles, je \oisqueje me suis abusé; séparons-iious à l'amiable. Quand lu voudras, si lu es encore jolie, je suis à tes ordres. Je crois que tu dois élre contente de ma Tacon d'aimer. » Ce furent les derniers adieux de cet amant qui venait de jouir de trois mois de félicité.

Laela venire Venus , Iristis abire solcl.

Berville courut chez Miche! , qui attendait avec impatience le dénoneiuent de ce draïue, et lui conta le traitement qu'il venait d'essuyer, et dont il ne comprenait pas la cause. Michel , quoique bon et sensible, rit du désespoir de son infidèle , et du succès de sa vengeance. Plus on aime, plus on est près de la haine, lorsqu'on se voit outragé ou trahi. Il compta les vingt-cinq louis à Berville , qui le remercia beaucoup. « C'est moi , lui dit Michel, qui vous ai les plus grandes obligations, et vous m'avez rendu un service que je n'oublierai jamais. » Ces mots étaient une énigme ponr le chevalier, qui se croyait le plus obligé, puisqu'il emportait l'argent.

Cependant Michel éeri\ il plusieurs billets au père et à la fille pour réclamer ses diamans ; mais connue il leur fallait un motif de consolation dans un accident aussi funeste, ils laissèrent les billets sans réponse, et Michel se trouva encore trop heinenv d'être échappé du piège , en n'y laissant que quelques pluiues.

Philippine, née pour l'amour, comme César pour la gloire, après un mois de douleur et de désespoir , se dédonunagea avec un riche balave de la défection du marchand tuilier. Un beau jour, elle s'envola du colombier palernel, avec cet être amphibie qui se nommait Wandsieden. Ils parcoui urcnt ensemble les Pays-Bas et la Hollande; son amant prodigua ses Iloiins et sa santé pour satisfaire la rapacité et la tendresse de sa belle .\gnès , comme il l'appelait. .Ses richesses résistaient aux vigoureuses atteintes qu'elle leur portait ; mais sa santé ne put soutenir les efforts tl'ù'il faisait pour lui plaire. Il tomba maladeà La Haye; et son étal empirant tous les jours, la belle Agnès demanda secrètement au médecin le terme de l'existence de son malade. I,e docteur le déclara mort dans une semaine. Au lieu de s'amuser à le pleurer, Agnès recueillit les bijoux, l'argent, fit partir ponr Hambourg des ballots de meubles, et traii(|nille, elle attendit avec la feriueté d'un stoïcien la mort de sou bienaimé. Alors elle afficha une grande douleur, se revêtit de voiles noirs ; mais ayant appris que la famille du défunt invoquait la justice pour la dépouiller des contributions qu'elle avait levées en terre étrangère; au retour de l'étoile de Vénus, elle partit pour Hambourg, où elle arriva sous le nom de la veuve Wandsieden, nom et litre qu'elle n'a plus quittés, et qu'elle adopta aussi légitimement, qtie le roi d'Angleterre prend le titre de roi de France, celui de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, et certains prélats, d'évéques de Babylone et de Corinthe in partibiis iiifulcliiiin. Sa destinée lui fit rencontrer dans son auberge un marquis français (|ui n'avait ponr soutenir sa brillante existence que sa jeunesse, son industrie, son audace et la figuie d'un Hercule. La veuve, qui avait toujours adiuiré les travaux de ce dieu , s'atlailia à sa copie.

\oii8 rouRire/, mais vous prcmlrez Alcide ,

a dit le gentil Bernard. Cependant la veuve le prit sans rougir, et lui prodigua se.s charmes et les trésors de la succession. Les fêtes, les plaisirs, la bonne chère rem-r plirent leurs heureux jours. Pleins de philosophie , ils jouissaient du moment, sans s'uiquiélerde l'avenir, lœtus in présent animiis qiiod ultra esl odirit curare. Mais l'avenir devint le temps présent, et chaque jour exténuait tellement la bour.se de la succession, qu'enfin elle contredit formellement le système de Deseartes, qui dit que tout est plein , car la bourse était parfaitement vide : ce qui nous prouve la vérité de l'hypothèse d'Épicure, de Lucrèce, de ^c\vlon , qui affirment le vide, .sans quoi point de mouvement. Notre marquis, voyant la corne d'abondance tarie entre les mains de sa divinité, résolut de lui épargner la douleur des adieux , et l'aurore à son le\er le vit dans une chaise de poste, aussi gai que l'oiseau qui chante le retour de la lumière. La belle veuve, trop si^re de son malheur, gémit, pleura et maudit cent et cent fois le perfide Thésée ; elle se serait poignardée si elle avait eu la fermeté de Caton. L'infortunée n'ayant plus un ami sur la terre , ni un patron dans le ciel, qu'elle piH invoquer, fit heureusement la connaissance de Kierval , ,-icleur dans une troupe française qui déchirait, à Hambourg, Racine, Voltaire et Molière : celui-ci lui conseilla, pour rétablir sa fortune, d'entrer dans la troupe et de débuter dans la tragédie , oii sa taille élevée , .sa \ oix forte et sonore lui promettaient de grands succès dans les rôles de reine el de princesse. Il est peu , lui disait- il, de profession aussi agréable que la notre, et j'aiiue mieux être roi, empereur, deux heures par jour, que marquis ou comte tonte ma vie. Nous faisons dons l'état une caste à part , qui a son culte , sa religion , ses mœurs et sa philosophie. Nous avons nos agape-t coiume les premiers chrétiens, nos orgies comme les prêtres de Bacchus, nos saturnales comme les Romains ; comme les Juifs , nous adorons le veau d'or, et connue les sauvages d'Otahili , nous n'avons d'autres lois dans nos amours, dans nos hymens que celles de la nature. Ce tableau de bonheur séduisit la veuve hollandaise, elle étudia le rôle d'Andromaque. Fierval le lui fit répéter, l'exerça pendant deux mois, après quoi elle fut annoncée sur la scène sous le nom de madame de Saint-Ange. Ce nouvel astre attira l'aflluence. Philippine , comme la veuve d'Hector , entra sur la scène avec assm-anre : elle fut reçue au bruit des applaudissemensel des bravos; mais elle n'eut pas l'art d'arracher les pleins. Elle avait une diction embariassée, une démarche dégingandée , et des bras qui allaient comme les ailes d'un moulin i\ vent, el les Hambourgeois , quoique bons et peu difficiles, remplirent la salle du bruit de leurs redoutables sifllels; cependant, à force de paix là, paix M, la pièce fut achevée ; mais la veuve Andromaque, dégoi'itée. comme la feue reine Christine, du trône et des grandeurs, rentra dans son obscurité.

Ma plume s'émousse, mes yeux et ma main se fatiliuent; je renvoie à huit jours d'ici la suite de cet éloge historique, qui mériterait la plume de Fontenelle ou de Thomas.

LETTRE XXVL

ADOLPHE A SON FRÈRE

Suite de la vie de Philippiuc.

Ce,s deux beaux yeux sont ceux de Blanche; c'est elle, c'est son génie que j'invoque en reprenant mes

LES VOYAGEURS EN SUISSE

pinceaux, et tVsl lui (|ui nrinspire. Nous a^ons laissé notre Liicrére fort embarrassée de sa destinée et du pa""!! qu'elle prendrait, lorsqu'elle rei ut une lettre de Paris, de son frère, qui lui annonçait la mort du iirand charlatan Bonnardi leur jiére; car. pour iuipoM-r davantage, il avait allongé son nom d'un i i méthode fort usitée en France). Elle prit aussitôt congé des Crispins. des princes , de.s vestales ses compagnes , pour aller partager , avec son cher frère Marc-Antoine, la succession paternelle. Elle consistait eu eifets non terreux, comme ceux du joueur de Regnardic'él aient des montres, des bijoux en pension au Mont-de-Piété, ou chez d'iionuétes juifs; deux cents Iwuteilles encore empilées dans la cave, d'un cosmétique que le défunt avait inveulé pour embellir la peau des daines; six caroles de tabac, nombre de recettes curati\ es pour les blessures de \'émis , des liv res de médecine, quelques vieux meubles et trois chats, qui étaient, avec ses enfans, ce qu'il avait de plus cher au monde. Ce grand Esculape était mort d'un accès de colère. Irafuror breiit est. 11 voyait avec un de ses collègues le même malade; ils lui ordonnèrent, d'un commun accord, de manger une ponnne cuile; mais Boiinard voulait qu'elle fût cuile sous la cendre, et son collè{;ue dans une feuille de vigne. Là-dessus , grande discussion ; les têtes s'échauffent , on en vient aux injures, des injures aux coups de canne, et le docteur Bonnard fut le plus malheureux dans cette lutte. Il rentra chez lui tellement suffoqué de rage, qu'il se mit au lit, et mourut trente-six heures après. Pour un médecin , c'est mourir au champ dhonneiir. Dans son testameul il nommait ses deux enfans héritiers par égale part , avec injonction de faire dire des messes pour le repos de son âme ; mais ses cbers enfans se reposèreiit de son salut sur la bonté divine.

Voilà le frère et la so-ur, tendres orphelins, chargés de leur destinée, n'ayant pour toute fortune que leur adresse, et pour protecteur que la Provideme. Marc- Antoine .s'associa avec une (.léopàtre digne de lui, puis avec des .savans dans les calculs du jeu, et, grâce à son génie, à sa dextérité . il se soutint avec éclat sur le grand théâtre du monde; ce qui justifie les gouvernemens sur la protection qu'ils accordent aux académies de jeu. C'est encourager l'industrie. Philippine, aussi active, aussi ingénieuse que son frère, mit Varaourdans ses intérêts, ne songea «ju'au plaisir et â jouir des offrandes de ses adorateurs , en disant, comme disait La Fontaine :

Un jour sur l'autre, il suffit qu'à la lin .l'attrape le bout de l'année.

Mais une aventure trajjique obscurcit l'horizon, et troubla ses beaux jours.

Un jeime homme de vingt ans, nommé David , fils d'un riche joaillier, fit sa connaissance à l'opéra. Philippine , se Irouvanl dans une loge à côté de lui , déploya , pour l'enlacer dans ^es filets , l'astuce, l'hypocrisie , tous les moyens de séduction. Ce jeune homme obtint avec peine la permission daller lui rendre sesdevoirs , car elle vivait dans une solitude profonde, et elle n'était venue à l'opéra que jiar condescendance pour une de ses amies. Cependant l'air honntteet décentdu jeune David fléchit son austérité. David s'cnfl.nmma à l'aspect de tant de charmes et de vertus: il vouliH goiiter le plaisir si délicat d'obliger ce qu'il aimait ; il offrit des présens, mais il fut ( onsiamment refusé : Il est vrai qu'il piélait sous main de l'argent au clievalier Bonnard , <|ui n'acceptait que sous la promesse

du secret vis-i-vis de sa saur dont il redoutait la sévérité.

Cependant des caresses modestes, de légères faveurs, revêtues du coloris de la pudeur, irritèrent de plus en plus l'amour du jeune David. Dans son ardeur, il rêvait sans cesse aux moyens d'atteindre cette félicité suprême dont l'espérance est si séduisante, l'approche si délicieus», et la réalité souvent si insipide , lorsque sa belle amante lai.ssa entrevoir qu'elle avait besoin de deux raille écus pour compléter la .somme nécessaire à l'acquisition d'une jolie maison de campagne , où elle voulait aller jouir des charmes de la nature et du calme de la retraite , avec de.î livres et deux ou trois amis; elle assurait que cette somme, hypoihéquée sur la maison , serait remboursée au plus lard dans un an. David, à ce discours , se figura que le bonheur l'allendait à la campagne, au sein delà nature. Quel délice, quelle volupté de fouler les prés , de jouir de l'ombre des bois , têle-à-téle avec un objet adoré ! Il résolut de lui prêter celte .somme ; mais oii la trouver ? Ses ressources étaient épuisées par les emprunts fréqueus du chevalier Bonnard. David s'adressa à ses amis ; mais leur bourse était vide, ou leur âme fermée. Alors, emporté par une passion effiénée et l'espoir eniviant d'uH bonheur prochain, il déroba à son père pour huit à dix mille francs de diamans; mais n'osant le* vendre que l'un après l'autre, encore moins les garder dans sa chambre, il imagina d'aller les cacher dans la paillasse d'un domestique de la maison, ne pouvant supposer f|u'on irait les chercher dans cet asile. Par un concours de circonstances singulières ou de fatalité qui conduit les af I aires de ce monde, le lendemain du vol , son père , sur la nouvelle d'une banqueroute considérable qui le menaçait à Nantes, fit partir son fils pota- cette ville. Il alla, \es larmes aux yeux, prendre congé de sa vertueuse amie, qu'il flatta d'un prompt retour et de la certitude de lui faiie trouver les deux mille écus qu'elle cherchait : ils se quillèreiil après les plus tendres adieux et les promesses de s'aimer élernellement. Le jeune homme voulait en>porler les diamans avec lui ; mais, ô destinée! François

c'est le nom du domesliciue) prit médecine la veille du départ, et les diamans restèrent. (JueJques jours après, François voulant faire prendre l'air à son lit , trouva ce dépôt dont l'aspect l'eblouit. Il s'enfenue, regarde, examine les diamans, et, tout troublé, ne sait pkis quel parti prendre. Gardera-t-il le secret , en parlera-t-iJ à son maître :' il l'ignore, il hésite. Dans cette perplexité, il laisse écouler une semaine entière : alors , voyant que toul est calme dans le logis, que personne ne réclamait les bijoux , il s'imagina que saint François, son patron , ea qui il avait grande confiance, et à qui il demandait tous les jours les biens du ciel et de la terre, lui faisait ce beau pré.venl. Si quelquefois le doute l'inquiétait, l'amour de l'argent, l'alliait de la fortune le dissipaient : la cou.st ieace se lait avec laut de facililé quand l'inlérêl parle ! Enfin , ra.ssuré, il alla vendre un des diamans à un bijoutier très éloigné; A voulait acquii 1er qiH'lques dettes qui le tourmentaient, et aiheter une monlre d'argent.

David père Sc^pciçut enfin de la dispariiion des diamans ; mais, loin d'éclater, il diercha en silence à découvrir l'auteur du vol. Une vieille cuisinière existait depuis V ingt-ans dans la maison , et jouissait de la confiance de ses maîtres ; elle fut consultée. Le.s soupçons se fixaient sur François, attendu qu'il aimait le vin et fréquentait le cabarel. Celte femme déclara que François avail acheté

LES VOYAGEURS EN SUISSE

une moiilrc, el qu'elle lui voyait de l'argent; qu'un jour lui ayant demandé d'où lui venait sa richesse, il avait répondu que saint François, son patron, lui faisait du bien. Ce récit confirma les soupçons; mais, pour avoir des preuves plus évidentes et plus certaines, David courut cliez tous ses confrères, fit des perquisitions , découvrit enfin l'aclieteur de l'un de ses dianians , et le vendeur, au portrait qu'on lui en fit. De retour chez lui, espérant trouver ses antres bijOux , il éloigna François, et, pendant son absence, il monta dans sa chambre pour faire des recherches ; la trouvant fermée, il envoya chercher un serrurier et un connnissaire. La porte s'ouvre , on cherche, on fouille, et le vol est découvert. Alors plus de doute; François est nn scélérat qu'il faut livieri la justice. Le commissaire aposte des cavaliers dans la rue; et dés que ce malheureux parut , il fut arrêté , trainé en prison, et dénoncé à la justice comme voleur domestique. David , après la première explosion de sa colère, écoulant la voix de l'humanité, ne voulut pas être l'auleur de la mort d'un homme; il demanda sa grâce. Cependant il fit part à .son fils du crime de François et de sa délenlion. A la lecture de cette lettre, ce jeune homme fut glacé d'effroi et déchiré de remords: vertueux jusqu'alors, une passion funeste l'avait entraîné dans cet abime. Dans ces cruelles angoises , vingt fois il prit la plume pour écrire ii son père qu'il était l'auleur du vol ; mais la crainte et la honte enchaînaient loules ses facultés. Il termine ses affaires à Nantes, et prend la posie pour venir au secours de l'infortuné François; il arrive chez lui à l'heure du dîner; il trouve son père et sa mère accablés de tristesse. Après les avoir embrassés, a leur demande la cause de leur chagrin. «Hélas! lui répond sa mère, les yeux baignés de larmes, nous avons fait l'impossible pour sauver ce pauvre François, il a été pendu ce matin , en p: enant Dieu à témoin de son innocence. » A cette terrible nouvelle, le jeune David reste immobile et dans une slupeui- et un silence farouche. Ses pareils alarmés veulent le consoler, le .secourir ; mais il repousse leurs caresses, leurs secours ; refuse même de dîner chez son père, el sort en di.sant qu'il a besoin de prendre l'air; mais, dé.se.spcré, pleurant à chaudes larmes , il prend à pied le chemin de la Trappe. F^n roule, il écrivitcetle lettre à son père :

«Mon père, vous méritiez un autre fils; ne pleurez pas ma perle, pleurez ma honte el mon crime, et la mon funeste de ce malheureux François; il n'élait pas coupable, c'était votre fils ; oui , c'est moi qui suis le monstre qui ai fait le vol de diamans el assassiné un innocent par le glaive de la justice. Une passion effrénée pour une femme m'a pré<ipilé dans ce gon^fre de forfaits ; je vais me jeter à la Tr.ippe, y prier nuit et jour pour l'^'iine de celle iniinrente victime, el expier, par une pénitence auslère, les crimes de ma vie. Honnête, vertueux jusrpi'ri vingt ans, un amour insen.séa infecté mon ûme du poison des vices. O mon resi)eclable père! pardon, voire indigne fils se jette à vos genoux , déchiré de remords el brisé par la douleur ; j'espère que le repentir hâtera la fin d'une existence qui m'aci-able. Ne cherchez point à me rappeler de l'asile oii je vais m'ensevelir, vos efforts seraient superflus; réparez mou (rime aulanl que vous le pourrez : répandez vos bienfaits sur la famille de l'infortuné que je pleufe; vendez tons mes effets, et failes-en passer le ■produit à ses parens. C'est la grâce que j'implore au nom du ciel.

« El vous, ma mère, je tombe â vos pieds ; pardon , pardon ! je suis encore plus malheureux que criminel. Que Dieu vous accorde plus de bonheur qu'à moi ; une dernière grâce que je vous demande et à mon père , c'est à% payer mes dettes dont je vous envoie l'étal. »

yuels furent la désolaliou, le désespoir de celte honnête famille! Le père écrivit vainement à son fils pour le rappeler, il fut inflexible; il répondait toujours qu'il était indigne de vivre. Enseveli vivant dans ce temple du silence et de la mort , il s'abandonna aux plus grandes auslérilés; il renchérissait sur celles de son ordre (24). Il ne mangeait que du pain; l'heure du délassement que l'on accordait aux trappistes, il allait la passer à genoux , au pied d'un crucifix , piiaut Dieu pour l'âme du malheureux François. Dans la nuit , lorsqu'il succombait sous le poids du sommeil, il le voyait allachéà la potence, fl l'entendait qui lui reprochait .sa mort ignominieuse. S'U rencontrait un trappiste qui lui disait, selon la règle : «.Mon frère, il faut mourir. — l'Iùl â Dieu! » s'écriaitle malheureux jeune homme. Enfin le ciel eut pitié de lui; une maladie de langueur le consuma après quinze mois de repentir , de pleurs et de souffrances. A son agonie, il ftit porlé dans le sanctuaire de l'église. On l'élendit sur la cendre et la paille; lejjlas funèbre animnçait son trépas; ses frères reniouraient, silencieux, tristes et les yeux baissés. David leur dit d'une voix mourante : «Priez le Dieu des miséiicordes |!our l'âme de l'iufortnné F'rancoix, et pour moi qui l'ai fait périr sur un échafaud.»

Son père apprit, par un des amis de son fils, quel était l'objet funeste de sa passi(ni et de ses folles dépenses, il alla se plaindre au lieulenant de police, qui, connaissant parfailcment les munis el la conduite de la dame Wand» sieden . la traita en Komaine, il lui fit interdire l'eau«t le feu dans Paris.

Les familles, comme les empires, ont leur période de grandeur et de décadence. Dans le temps où notre Andiomaque était en butte aux traits de l'adver.sité, .son frère Marc-Anloinc éprouvait aussi des revers. Le ministre de la police , quoique le prolecteur des arts et des 1alens, n'approuvant pas le genre d'industrie qu'il exerçait dans les académies de jeu , lui fit dire que l'air de Paris était nni,-;ible J sa santé, et qu'il lui conseillait de s'en éloigner de cinquante lieues. La police a raison de purger cette ville des mauvais sujets qui l'infectenl; mais pour- (|uoi faire refluer dans les provinces les immondices delà capilale?

On sait que l'adversité resserre les liens de l'amilié : Philippine et Marr-Anloine, dans leur infortune, se recherchèrent et s'aimèrent davantage. Après avoir épairché leurs changrins dans le sein l'un de l'autre, ils tinreift conseil sur leur situation; ils pesèrent leurs destinées dans la balance de la raison, et cherchèrent sur la carte delà France le pays digne de les recevoir. Ils arrêtèrent letfr* regards sur Lyon , où le commerce , l'opulence et la crédulité des Lyonnais leur promettaient d'abondantes moissons. Philippine, pour re rendre plus intéressante, prit le deuil du feu batave Wandsicden , Bnnnard se para dti lilre de chevalier et d'un plumet au chapeau ; il est Vrai qu'il avait en jadis le grade indélébile de lieutenant de milice : ainsi nos deirx personnages, décorés et amplifiés, arrivèrent à Lyon. Tel est l'cnchahiemenl des choses htimaines, ou de ce que l'on nomme prédestination ; il fallait que ce couple déloyal fût chassé de Pai is et se réfugiât à Lyon, pour faire le malheur de l'aimable Blanche, le niiell

LES VOYAGEURS EN SUISSE

et celui d'une famille entière. 0 fatalité! qui pourrait nier ton existence! Nos voyageurs descendirent à l'auberge du Parc : Bonnard eut bientôt fait des connaissances dans les maisons de jeu. Il se lia particulièrement avec un nommé Féraud , jeune homme né avec de la sensibilité et des qualités heureuses , mais libertin et joueur par faiblesse.

Les vertus naissent de la vigueur de l'àme , les vices desa faiblesse. Féraud avait pour tante une madame Bertrand qui le chérissait tendrement. Cette dame, veuve depuis cinq ans, jouis.sait d'une fortune honnête; son esprit était borné, mais son âme était bonne et vertueuse; la dévotion , l'amour de Dieu étaient l'amu.sement et la consolation de son automne. Bonnard pria son ami de lui trouver une maison honnête et décente pour sa sœur, qui, affligée de la perte récente d'un époux adoré, et n'aimant pas le monde, cherchait la .solitude avec une amie qui pensât comme elle. Féraud , qui avait conçu la plus haute idée de la piété et des vertus de Philippine, en faisait le plus grand éloge à sa tanle, et la pressait de lui accorder un asile. Madame Bertrand, en femme prudente, avant de se décider, alla secrètement consulter l'hôtesse du Parc qu'elle connaissait. Celle-ci, séduite aussi par la régularité de la conduite de la veuve, en rendit le compte le plus avantageux. • C'est un ange, lui dùsait-elle, qui ne sort que pour aller à l'église; elle passe le reste du temps dans sa chambre avec son ouvrage et des livres de dévotion queje lui prête; elle ne voit d'autre personne que son frère. • La bonne dame Bertrand s'enflamma aussitôt pour une femme aussi respeclable, et demanda i la voir ; mais la veu\ e était allée à confesse de grand matin. Madame Bertrand l'attendit, et elle ne tarda pas à paraître. L'hôtesse lui présenta madame Bertrand connne la tinte de l'ami de son frère. Philippine, à ce nom, redoubla d'hypocrisie et de modestie.

La tendre hypocrisie aux yeux pleins de douceur ; Le ciel est dans ses yeux , l'enfer est dans sou c(Pur.

Elle se plaignit de l'indécence des jeunes gens à la me.sse, de la hardiesse de leurs regards, qui l'avaient fait rougir plus d'une fois. La dame Bertrand lui demanda si son projet était de se fixer à Lyon ? • Oui . lui dit elle, si je trouvais une retraite décente et tranquille, chez une femme respectable, qui voulut bien se contenter d'une pension modique proportionnée à mes facultés qni sont bornées, mais suffisantes avec le travail de mes mains.» Madame Bertrand, srduiie par tant de piété et de sagesse, lui offrit cet asile qu'elle dé.sirait. La rusée Philippine fît de grands rcmerciemens , mais demanda vingt-quatre heures pour se décider. Ces deux femmes se quittèrent en s'embrassani , déjà lires par le rapport des mœurs, de la dévotion , et les douceurs de l'amitié. L'adroite Philippine prit à son tour des informations sur le caractère et le genre de vie de madame Bertrand. Son hôtesse l'assura que madame Bertrand lui convenait parfaitement, et qu'elle trouverait en elle, même dégorti du monde et même piété. D'après ces cclaircissemens, les arrangemens furent bienlôt terminés, et la veuve VVandsieden se trouva établie chez la dévote Bertrand, dans une jolie chambre au troisième. Philippine, soit pressentiment, soit Irait de génie, avait pris ce masque d'hypocri.sie dans l'espoir d'attirer dans les liens du mariage quelque riche et facile commerçant. Ses ruses n'ont eu que trop de succès. Cromwell, combattant, la bible à la main . et cher-

chant le Seigneur sous la table', employa peut-être moins d'hypocrisie et de talent pour arriver au faite de la grandeur ("25). Philippine devina bienlôt le caractèrejde son hôtesse et la petite étendue de ses lumières; elle n'oublia I ien pour se l'attacher, et accroître sa vénération ; elle la suivait tous les jours à la messe, aux sermons, le soir à la promenade , où elle marchait les yeux baissés ; ne parlait à madame Bertrand que de son pauvre mari, de la perte immense quelle avait faite , et de sa résignation 5 la TOlonté du ciel.

Cependant elle voulait appuyer sa réputation sur des bases plus solides , et relever son existence par la considération dont elle supposait jouir à Paris , afin que son hôtesse qui , en bonne dévote, aimait le caquetage , publiât les vertus et le mérile de sa nouvelle amie. Voici ce que la fécondité de .son esprit lui fit imaginer Elle compo.sa des lettres que son frère envoyait à Paris à un de leurs amis : celui-ci les faisait copier, les datait de cette ville, les signait dn nom convenu, et les mettait à la poste, pour Lyon , à l'adresse de madame la veuve Wandsieden , chez madame Bertrand. Ces lettres étaient supposées écrites par des personnes respectables. Tantôt c'était le curé de Saint-Sulpice, tantôt un évéque; une autre fois une dame de qualité des plus respectables. Ces lettres brillaient d'éloges et d'amitié pour la vertueuse et chère Wandsieden , et respiraient l'esprit de la religion et de la morale. Pour avoir un prétexte de les faires liie à madame Bertrand , elle y in.sérait toujours quelque commission dont on la chargeait, et elle venait là-dessus consulter sa bonne amie , et lui montrer la letlrc avec la candeur , la simplicité et tonte la confiance de l'amitié. A ces lectures, la dame Bertrand s'extasiait, et remerciait le ciel delui avoir donné une amie d'une telle importance. Celte bonne femme connaissait Bertaut, chez qui elle plaçait ses petites économies, et ne cessait de lui parler du rare trésor que le ciel lui avait fait découvrir. Bertaut, veuf depuis six mois, donna enfin quelque attention à ces éloges réitérés, et demanda à voir ce phénix de sagesse et de beauté. La Bertrand lui dit que cette dame ne recevait per.'onne, mais qu'elle lui parlerait, et tâcherait de la flé. chir en faveur de son âge et de sa prudence. La mode.ste veuve eut de la peine à permeltie qu'on troublât sa solitude; mais elle ne pouvait rien refu.ser à son amie, à sa bienfaitrice. Bertaut vint déjeuner chez madame Bertrand, il fut enchanté de la figure, de la douceur, de la décence et du jugement de la charmante veuve. Ce fut dans cette visite que Bertaut reçut le premier trait d'amour. 11 demanda à la veuve la permission de la revoir, et l'obtint comme ami de madame Bertrand , et en faveur de son âge. Après plusieurs visites, la veuve lui présenta le chevalier son frère, qui avait quitté le service pour suivre une sœur affligée, et lui servir d'appui et de consolation ; mais elle était fâchée de le voir sans élai ; elle redoutait pour lui, malgré ses heureuses inclinations, les suites de loisivelé. Berlaut promit de le prendre dans quelque temps chez lui , et de l'associer à son commerce. Dès lors Philippine forma le double projet de s'approprier le vieux Bertaut, et d'obtenir sa fille pour son frère. Elle suivit son plan avec l'astuce et la politique la plus raffinée.

' Tout le monde sait que Cromwell, étant à table, fit dire â des députés qui demandaient à le voir, ((u'il cherchait le Selgniur. Il cherchait sous la table le bouchon d'iuie bouteille de vin de Chanipagiie.

LES VOYAGKlîRS EiN SUISSE.

sol

Berlaul voulut lui faire des présens, elle les refusa; elle n'aeceplail que des fruils de sa cainpajine. Le vieux Bertaul , qui se senlait renailre aux doux rayons de la beauté de Philippine, eomuie une plante frappée du froid de rhiver renaît à la douce chaleur d'un lieau soleil de printemps, lui proiiosa à diuer avec sou frère et madame Bertrand, à sa Chartreuse: c'est ainsi qu'd nommait une très jolie maison de canipaone qu'il avait sur les bords de la Saône. C'était un petit repas champêtre, où nul autre ne serait admis que Blanche, sa fille. La partie fut acceptée : Bertaut vint prendre les dames dans sa voilure. Ce fut ce jour, de terrible mémoire, que Blanche vit pour la première fois le frère et la sœur. Malyré les caresses, les propos emmiellés de celle-ci, les empressemens, la galanterie de Marc-Antoine, elle sentitcetterépu.finauce .secrète qui naît de l'instinct, et qui n'est autre chose que le peu de rapport que les âmes ont entre elles, ou plutôt de l'antipathie qui doit rcfjner entre la ba,ssessc et la noblesse des sentimens, entre le vice et la vertu. Si l'on écoutait ces aversions tacites que l'on nonnne préventions, on ferait moins de méprises dans ses liaisons ; mais l'habitude de se voir, une fausse indulijcnce, émousseut ce tact déhcal de l'âme, et rapprochent pour un moment des êtres que la nature avait séparés. ( ie repas champêtre fut suivi de beaucoup d'autres, dans lesquels Berlaut s'abreuvait de plus en plus du poison que lui versait cette Circé. Il sérail difficile de démêler le fil de toutes les intrigues de cette femme a.çtuciense. Lor.squ'elle vit le père bien empêtré dans .ses gluaux, elle .s'efforça de s'insinuer dans l'esprit de la fille. .Mais quand elle s'aperçut que ses moyens de séduction glissaient sur son âme, elle eut recours ù la morale, aux réprimande.^ et bientôt aux vexations. Un jour entie autres, ((u'elle lui parlait des belles qualités de son frère le chevalier et des devoirs d'une fille bien née, Blanclie, excédée, lui répondit; «Madame, mou devoir n'est pas de vous écouler; el quant aux belles qualités de monsieur votre frère , pour ne pas m'en laisser éblouir , je ne les verrai (|ue de loin. »

Philippine, en tourmenlant la fille, épaississait le bandeau du père, et meltail en jeu ions les ressorts de la plus fine coquetterie ; elle imitait madame de .Alainlenon, qui, avant son mariage avec Louis XIV, le renvoyait jamais heureux, mais jamais mécontent. C'est le comble de l'art dans une femme, d'attiser les désirs sans les satisfaire.

Sur ce.s entrefaites, la dame Philippine reçut une lettre de Paris, du curé de Saint-Sulpice, qui lui proposait un établissement 1res avantageux avec un homme de qualité, que l'on ne nommait pas, lieulenanl-géuéral des ai niées du roi, âgé de cinquante-cinq ans, et jouissant de soixante mille livres de rente. Il était veuf depuis trois ans. avait une fille de dix, avec laquelle il voulait se retirer dans une de ses terres, pour gortter les douceurs de la solitude, et soigner plus atlenlivemeul sou éduca ion. Pour réunir ces deux avanlages, son bonheur et l'inlérêl de la jeune Amélie, ce comte voulait contracter un second hymen avec une femme qui eût environ trente ans, de mœurs pures, d'un caractère aimable et doux, d'un esprit cultivé, d'une figure agréable, qui joignit à des connai.ssances un grand usage du monde, et du goiU pour la retraite et la campagne ; il dé.sirait aussi que cette personne siM l'italien. Le curé, après tout cet élala(;e, finissait par dire que ce militaire s'étanl adressé à lui

pour trouver celle lemme ornée de si précieuses qualilés, il avait jeté les veux sur l'aimable cl veiluruse veuve hollandaise; que le comte s'êlait enllammé sur le portrait qu'il lui en avait fait, et l'avait prié d'écrire sur-le-champ, pour lui offrir sa forluiie el sa main. ■ J'espère, madame, continuait le curé, que vous n'hèsilerez pas à accepter un mariage qui vous assure une existence heureuse, un asile calme el agréable, où vous sere?. à même de développer vos venus el vos lalens, soit dans l'éducalion de celte jeune fille qui va devenir la vôtre, soit en ramenant le comte à des sentimens religieux , un peu affaiblis chez lui. C'est un homme de probilé, d'honneur, mais il a respiré dans le monde des principes d'indévolion , d'incrédulité même; et je reconnais le doigt de Uieu qui vous choisit poui- ramener cette brebis égarée. Venez donc, nouvelle F.slher, convertir Assuérus par votre exemple, vos leçons et l'influence de vos verijs. Réponse tout de suile.

« Lasiguet de Gervule , curé de Sainl-Sulpice. ■

Mon cher frère se doute bien que celle letlre est le fruil de la brillanle imagination de Philippine. Ouclle tactique admirable! Elle la reçut à point nommé devani la dame Bertrand. En la lisant , elle s'écriait : • 0 ciel ! grand Dieu! " .Son cœur palpitait; sur sou visage se peignait l'élonnement : la Bertrand, bouche béante, les yeux ouverts, s'élonnait à .von tour; et quand son amie eut achevé la lecture, elle ne put s'empêcher de lui demander la cause qui l'agitait. Alors l'aimable veuve, avec la fran- (hise de l'amitié, lui donna la lettre en lui disant : . Lisez, ma chère aune, et con.scillez-moi. • Pendant qu'elle lisait, on annonça Bertaut. .A ce nom. Philippine dit à ,s(ni hôtesse :«, Je ne suis pas en état de le recevoir: mon âme est dans une crise, une llnctuatiou qui m'enlève â moimême : faites-lui, je vous prie, agréer mes excuses. » Après ces mots, elle s'échappe avec tant de précipitation, qu'elle oublie de reprendre la lettre. Le piège était bien dressé, et un oiseau plus délié que Berlaul y aurait élé pris comme lui. La di.screle Bertrand lui expliqua le motif de l'absence de sou amie, el elle osa se permettre de lui confier la letlre. Si quelque incertitude avait jusque alors agile l'âme du vieux Céladon , elle cessa soudain k l'aspect d'un rival qui devait l'emporlcr. Bertaut , alarmé, |)resse, prie la dame Bertrand de délourner la veuve de ce maria;;e, et s'offre lui-même à la place du lieutenantgénéral. Celle bonne femme crut voir le doigt de Dieu marqué dans cet hymen, et la récompense de la vertu. Elle se hâte de renvoyer Berlaut, el d'aller verser ses douces paroles dans l'âme de son amie. A celle proposition, la sensible Wandsiedeu montra la plus vive reconnaissance : elle avoua avec ingênuilc qu'elle préférait Bertaut, sage, religieux, à tous les grands seigneurs du monde, mais qu'elle avait pour principe de ne jamais S8 décider dans une affaire imporlanle, qu'après avoir entendu une messe: qu'elle demandait un jour ou deux pour accorder son cœur avec les intérêts et le bonheur de son fière. Elle insinua adroilement que si son frère trouvait nu bon élablisscment dans Lyon, elle ne balancerait pas i"! préférer Berlaut au parli qu'on lui proposait. La Bertrand, lonchée de ces beaux senlimeus, imagina d'elle même de faire époii.ser Blanche au chevalier Bonnard, et d'assurer, par ce double lien, le bonheur do quatre individus. Berlaul, dès le lendemain, vint s'informer de sa destinée : madame Beitrand lui dit qu'elle avait entrevu très finement qu'il était aimé, et qu'ini lui

LES VOYAGEURS EN SUISSE

sacrifierail un prince. « Une seule chose, ajouta la bonne dame, arrête mon amie, c'est un élaljlissement pour son frère; niaisj'ai détruit l'obstacle, et imaginé de le marier avec l'aimable Blancbe. » Bertau était trop épris pour ne pas adopter ce projet ; il fit demander à la veuve la permission de monter chez elle, et l'obtint. En entrant il se mit à ses genoux. C'était un tableau digue de Calot, qu'un vieillard à grande perruque, soupirant aus pieds d'une Lais qui affectait l'inuocenre et le timide embarras d'une jeune Agnes. Philippine lui dit ; • Puisque vous assurez le bonhem- de mou frire , je suis ravie de vous faire le sacrifice d'un hymen brillant, et de pouvoir suivre les affections de mon cœur. • Rertaut lui donna sa parole pour le double hymen, .\in.si ce père dénaturé sacrifia sa fille à sa folle pa.ssion; ainsi l'ingralilude des enfans a souvent sa source dans l'âme corrompue des pères.

Le mois de Vénus ramenait le printemps; la terre se parait pour célébrer sa fête. Bertant, rajeuni par l'amour et le renouvelleiuent de la sai.son , plein d'hilarité, enivré d'espérance, proposa à sa bien-aimée d'aller jouir à sa Chartreuse des beaux jours, avec son frère, madame Bertrand et Blanche. Philippine accepta la partie avec plaisir; elle aimait la vie rurale: à l'a.spect de la belle nature, son âme s'épanouissait. «La campagne, disaitelle, est le séjour des âmes tendres et vertueuses, des esprits bien faits. • Bertant, dans cet arrangement, avait le double projet de jouir de la présence de sa belle veuve, de détacher sa fille de Dehuout, et de lui faire agréer la main du brillant chevalier. Us partirent tous les ciuq dans une beiline ; la joie et le plaisir furent du voyage, non pas pour Blanche, qui, sans prévoir ses futurs contingens, se trouvait tout-à-fail isolée au uiilieu d'une société avec laquelle son esprit et son âme étaient à la geue. Philippine se mit à la tète du ménage; Marc-Antoine s'occupait du jardin, arrachait, sarclait, plantait tout le jour, le soir faisait la partie de tric-trac de l'Amphitriou, et n'y oubliait pas de faire des écoles , au grand contentement de son adversaire : mais , parmi ses graves occupations, ce beau chevalier ne négligeait pas les moyens de plaire à l'aimable Blanche; il l'accablait de soins , de fadeurs et d'ennui.

Bertaut eut une indisposition pour avoir mangé avec trop d'avidité des macaronis de Gènes, apprêtés par les mains de sa divinité ; si une indigestion est permise, c'est sans doule en pareil cas. Philippine ne le quitta plus; elle voulut ab.solument le veiller pendant deux nuits : tisanes, thé, bouillons, tout était préparé, administré par sa main bienfaisante ; Blanche . qui aimait tendrement son père, paraissait étrangère dans la maison; elle souffrait , mais sa douceur et son comage soutenaient ses forces. Privée de la vue de Dclmont, importunée des soins faligans de Bonnard, la promenade .solitaire et la lecture étaient son uni(|ue ressource, tlependanl elle ne soupçonnait pas encore tout .son malheur; elle en fui bieiuôl instruite. L'u jour, assise an pied d'un arbre, un livre à la main, elle entrevit l'insipide Bonnard qui s'approchait d'elle d'un pas discret , comme un renard qui guette sa proie : elle se lève et s'enfui dans les allées du bois. Bonnard, qui en connaissait les détours, l'atteignit proniptemeut , et lui dit d'un air de dépit :"Ouoi! mademoiselle, vous me fuyez? — 11 est vrai; je lisais, et je voulais être seule. — Vous aimez donc bien la lecture'.' — Beaucoup.— A quoi cela vous sert-il? — A m'appreudre

à penser, à former mon caur, à nie consoler des peines de la vie. — Pauvre consolation ! est-ce que l'on n'est pas heureux sans livres?^ C'est ce que vous devez savoir mieux que moi. — Pourquoi? mademoiselle. — Parce que vous ne lisez jamais. —Je n'eu suis pas moins heureux auprès de vous , et beaucoup plus que vous ne l'êtes auprès de vos livres. — Votre bonheur me parait bien précaire; on a des livres quand on veut, et moi vous ne me verrez pas toujours. — Cela dépend de vous — Je le sais , c'est pourquoi je le dis. — Et si je vous aimais de l'amour le plus tendre; si votre père consentait à m'honorer de votre main? —Je ne crois pas que mon père ait jamais une pareille idée; maisje vous assure que vous n'obtiendrez jamais mon aveu. — Comment tant de cruauté peut -il s'allier avec tant de beauté et de grâces?— Mou- ,sieur, on peut être sensible et ne pas vous aimer; quant à vos éloges sur mes grâces et ma beauté, je n'y crois pas plus qu'à votre amour. Adieu, monsieur, permettezmoi la .solitude. » Le plat Bonnard, confus, dépité, cour(it redire cette conversation à sa sœur et à madame Bertrand ; celle-ci fut chargée de la faire parvenir aux oreilles du galant Bertant.

Il y eut, dès le lendemain matin, avant le déjeuner, un comité secret entre Bertaul et les deux dames, au pied d'une colline, sous l'ombre des tilleuls, auprès d'un ruisseau dont le umrinure répondait au bourdonnement des tiois per.sonnages. Cet entretien secret ressemblait au rendez-vous des trois triumvirs, dans nue petite ile auprès de Bologne, ou lut arrêtée la subversion de la république romaine. Ici fut décidée la perle de la jeune personne, le renvoi de Delmont , et le désastre de tout uue famille. Le conseil prononça que Bertaut expliquerait le même jour sa volonté à sa fille, l'informerait de ses projets, et qu'en cas de résistance, il déploierait son autorité ; ce qui fut exécuté. Après le déjeuner, Bertaut manda sa fille dans .son cabinet. « Asseyez-vous , mademoiselle, j'ai à Aous parler. Pourquoi avez-vous traité avec mépris le chevalier Bonnard, mon ami, le frère de madame ^Vandsiedei;, femme si respectable, qui vous est très attachée?

— iM. Bonnard m'accuse injustement; je ne méprise que les malhonnêtes gens, et je ne le crois pas de ce nombre. Il a osé me parler d amour, j'ai repoussé ce langage aussi déplacé que ridicule. — Pourquoi donc ridicule? — Parce qu'il ne peut pas être mon mari. — La raison? je vous pi ie. — D'abord parce que j'ai pour lui un dégoût invincible; ensuite , parce vous avez déjà eu la bonté de m'en choisir un selon mon cœur, honoré de votre suffrage et de celui de ma mère. — Eh bien ! cet homme ne me con- V ient plus, et puisque vous avez aimé Delmout quand je \ous l'ai proposé, vous pouvez aujourd'hui aimer Boui:ard , quand je change d'avis. — Croyez-vous que l'on donne et que l'on reprenne son cœur aussi facilement?

— Le cœur! le cœur! les femmes n'ont que ce mot à la bouche; mais leur cœur est dans leur lêle, et si vous le Aoulez bien, vous aimerez Bonnard comme \ous avez aimé Uelmont. — Je ne suis donc pas comme les autres femmes; car mon plus grand désir est de vous plaire, de NOUS obéir, et je sens qu'il m'est impossible d'aimer M. Bonnard — L'iiulination viendra après le mariage: c'en est assez; je vous donne huit jours pour faire vos réllexious. l epeudaut mettez-vous bien dans l'esprit que Delmout u' si pas mon fait , et que je vous destine Bonnard. Allez y rêver à voire aise; vous avez huit jours. •

LES VOYAGEURS EN SUISSE

Je leimine ici ma lelde; le rtcil qui me leste à taire de la vie de Philippine sera lié avec celui de mes amours avec Blanche, cette Blanche pour qui

DivisQuu momcnlo.

Pal dolce tcstiro Non vivo, non moro, Ma provo il tormcnio , D'un viver penoso , D'un longo niorir.

Tu me maudes que tu vas bientôt joindre à Paris, Ion beau-père qui t'en presse beaucoup; il veut l'associer à ses affaires, et le promet une fortune brillante ; à la place je me contenterai^ de l'honni'te médiocrilé dont tu jouis. Tu songea, dis-lu, à tes enfans; ne seraient-jls pas un peu le prétexte? Laisse-leur un bien médiocre et une excellente éducation : voilà le plus bel hérilaije que lu puisses leur léguer, Milord Ellis, mon ami, mon compagnon de voyage, loin de chercher à accroître sa fortune, travaille à la circonscrire. «Je ferais, dit-il, le malheur de mes enfans , si je leur laissais de grandes richesses. » Fale.

LETTRE XXVU.

ADOLPHE A SON FRKRE.

Courses à la montagne de Voirons.

Nous descendons, mon ciier frère, de la monlagiie de Voirons , oii j'ai fait une course avec Blanche et le couple anglais. Cette montagne, ii deux lieues de Genève, lui présenle use perspective irès agréable. Sa pente . doucement inclinée, est cultivée jusqu'à une très grande hauteur : au-de.ssu^ de la plaine on voit des prairies dominées par des bois.

Nous partîmes tous à cheval. Blanche, ep habit d'amazone, qui sied si bien à sa taille sve|le et légère, était à notre télé : l'air du malin , l'exercice du cheval, la beauté du jour lui dgnnail une gaité charmante. Comme je l'en félicitais!... «Je suis, me disail-elle, un élre végétant, que

les rayons du soleil animenl el vivifient ». Milord eUiii-

lady sont fous de celte aimable enfant.

l\ous atteignîmes le couvent de Voirons vers dix heures du matin. |1 est élevé de quatre cent soixante-huit toises au-dessus du lac , situé au milieu d'un bois , et habité par des bénédictins. Des criminels .seraient par trop punis, condamnés à vivre sous un climat au.ssi rigoureux. Ces tristes victimes gardent une Madone en vénération dans le pays, sous le nom de Notre-Dame de foirons. Nous causâmes avec un de ces malheureux moines ; il était perclus de goutte , avait Ips (Joigls noués et recourbés , el souffrait les douleurs les pins aiguës, cruel effet de la rigueur de la température. Le uinr sensible de Blanche ne pouvait supporter ce speclacle. Je demandai à cet infortuné p.ourquoi il ne quillail pas un séjour si funeste. • J'y reste par devoir; je dois obéir à mes supérieurs. - Mais vous souffrez , et yos supérieurs ont de l'humanilé? — Je souffre, il e?t vrai, prodigieusement, souvent le désespoir m'égare; mais la Vierge me soutient, elle me réconipenser? dans le ciel , par des lorrens de félicité, des tonrmens que j'endure sur la terie. . Quel ressort tpie la religion! .(Juand il n'est pas forcé, me dit milord! » On ne peut voir, sans frissonner, cette retraite sauvage : une cour obscure occupe le centre; c'est une vraie glacière remplie d'une neige permanente , véritable foyer du froid et de Ihumidité , d'autant plus dangereux , que dans l'été ''air extérieur est plus échauffé. Un de ces pères nous

conta une aveninre arrivée, le mois d'octoljre dernier, à dciiÀ petits enfans de ces cantons. Ils couraient l\m api'ès l'autre sur la neige : vers les quatre heures du soir, ils s'égarèrent dans un bois de sapins très épais et voisin de leur demeure. A la nuit, quand on ne les vit pas revenir, l'alarme fiU dans leur famille : on court de tous côtés, ou les appelle à cris redoublés ; on allume de grands copeaux résineux , et , avec des sonneltes à vaches , on parcourt la fiirèl. Enfin , aprè«trois heures de courses el d'inquiétudes cruelles, on découvre ces pauvres petits dans un trou rempli de feuillages et couchés l'un sur l'autre. L'alné, âgé de neuf ans, s'était dépouillé de sa veste, et en avait couvert son frère âgé de six , et vêtu d'un simple gdel, il se couchait sur lui pour le réchauffer, bravant pour lui-même le froid et la mort.

Nous déjeunâmes dans cet hospice. Pendant le déjeuner, milord nous conta que les pères de la grande Chartreuse, auprès de Grenoble , prient tous les voyageurs quj vont les visiter, d'écrire sur un registre leurs noms, leurs qualités, et même quelques vers ou sentences ; qu'il y avait trouvé le nom de Jean-Jacques Rousseau, avec ce seul mot : O altiludol Nous laissâmes quelque aumône à ces bons pères '.

Nous continuions notre roule en parlant de ces moiues, dont nous déplorions la crédnlilé que inilord appelait folie, lorsqu'un paysan nous accusa, à son tour, d'avoir le cerveau aliéné ; peut-être il n'avait pas tort.

Mais écouter notre dialogue avec ce montagnard. C'était un honunc d'une belle figure el d'une physionouiie heureuse; nous lui demandâmes si nousélions encore éloignes du Calvaire. « As,sez pour vous impalienlcr. — Pourquoi cela ? —Parce que l'homme voudrait arriver en parlant. • Il voulut savoir quel motif nousatlirail snrcesmonlagqes? Nous lui dîmes que c'était la curiosité, le désir d'étendre nos connaissances. Il sourit i ces mots en secouant la tête. Nous allions nous séparer, quand nous lui demandâmes si nous aurions du beau temps .' Lui qui désirail de la pluie, répondit en me frappant sur l'épaule : « Il ne fera que trop beau p lur des fous comme vous autres. • El il s'en alla en riant , el nous rimes aussi.

On Irouve sur ces hauteurs un oiseau charmant ; c'estla mésange huppée , qui voltige dans des forét-s de sapins, et vit des fruits de leiirs cônes. Nous jouissions de points de vue admirables : du couvent on découvrait le lac, qui sp présenle sous la forme d'un grand bassin, dont les bords sont ornés des villes d'Évian , de Thonon et de la célèbre Charireuse de Ripaille. A droite, l'œil se promène sur la première chaîne des Alpes; et comme elle est moins élevée que le sommet des Voirons, on voit un entassement de montagnes, véritable image du chaos.

Le plus haut point de la montagne est élevé de cinq cent dix-neuf toises an-dessus du lac : les moines l'ont baptisé te Calvcdre; il est couvcit d'une forêt de sapins si épai.sse, que nous ne marchions qu'à la lueur d'une clarté douteuse, semblable aux rayons de la lune. Ibant obscuri spla sub nocte per unibraui.

Blanche n'osait s'éloigner de moi : nous passâmes au bord d'un précipice d'une hauleur prodigieuse. Milor(l et

' Le feu envahit cet asile de la superstition. Cependant les moines curent le courage incroyable de passer encore un an ou deux sous une voûte que les tlamines avaient épargnée ; mais enfin on leur permit d'en sortir , et la Madone a élé Iransféite â Annecy.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

ir.oi nous osâmes le mesurer de nos regards ; mais nos dames fermèieiit les yeux; la U'ie leur tournait. Ce précipite se nomme le saut de la Piicellc : en voit! la raison. Une jeune fille, dout la vertu était injustement soupeonnco, monta sur cette liauteur, fil à genoux sa prière à la Sladone, el s'élança dans le gouffre; mais la Vierge envoya des anges (|ui la soutinrent, et la descendirent tout doucement au bas de la montagne , où elle arriva saine et sauve.

Le plus beau coup d'œil de cette région est d'une petite sommité isolée, d'où, assis sur des rochers, nous découvrîmes à droite le lac et l'enceinte qu'il embrasse. Notre regard y descendait par une peule d uce , cultivée et parsemée de beaux villages, qui offrent des points de vue rapprochés et champêtres. A gauche, nos yeux, après s'être promenés sur le tableau majestueux des Alpes, se reposaient sur la vallée de Roége et les charmans villages de Vin , de Fillinge et de Peilloux. Mais, tandis que nous étions environnés d'un air pur, d'un calme si doux , que le zéphyr semblait respecter le repos des Heurs,

Le plus terrible des enfaos Que le nord eût porté jusque-là dans ses Qancs,

régnait dans la plaine et sur le lac ; il en soulevait les ondes avec fureur : c'était l'image d'une mer irritée par la tempête. Les remparts de Genève, les rues voisines du lac étaient inondées; les vagues jaillissaient jusqu'au deuxième étage des maisons. Nous étions bien loin d'imaginer un tel ouragan, qui ne désolait que la vallée. Ainsi Archimede, planant sur les hauteurs de la géométrie, jouissait du calme de la solitude, tandis que dans Syracuse régnaient la consternation et le carnage.

Je n'oublierai point dans mon récit la réponse d'une paysanne du village de Cracve. En descendant la montagne, nous trouvâmes un fort joli verger chargé de fruits, doux présent de Pomone. Blanche et milady, altérées par la chaleur, ou peut-être séduites, comme Eve, par l'attrait du fruit défendu , s'arrêtèrent pour en manger. Elles s'assirent à l'ombre des arbres, et milord et moi nous nous mîmes à cueillir des poires, toujours délicieu.ses, ainsi cueillies et savourées. Tout à coup nous vîmes une jeune femme, grande et bien faite, qui .s'avançait vers nous; elle portait un enfant dans ses bras. Présnmant que c'était la maîtresse du vci|;er, j'allai au-devant d'elle . et lui dis de ne pas s'inquiéter de nos larcins, que ses fruits lui seraient payés. « Mangez-en tant qu'il vous plaira ; je ne viens pas pour vous déranger; celin qui fait ces fruits ne les a pas faits pour un seul. » Nous eûmes beau la presser, elle ne voulut jamais recevoir aucune rétribution. Onel contraste de ces mœurs innocentes et hospitalières, avec la rapacité et l'inhumanité des habitans des grauds eni- ])ires!

Auprès de la ville de Cluse , nous nous arrêtâmes dans une petite prairie élevée .sur l'abime des vallées ; une troupe de femmes qui filaient, en chantant de vieilles romances, cessèrent leur concert à notre apparition. Nous nous assîmes au milieu d'elles, en les priant de continuer, ce qu'elles firent de très bonne grâce. Léchant fini, nous les abieuvâines d'un petit verre d'eau-de-vie. Notre familiarité et noire liqueur animant leur loquacité , elles nous parlèrent des fées qui avaient été souveraines du pays. Comme nous paraissions eu douter, la plus âgée nous dit : • ijue. répiindrez-vous si nous vous fai.sons voir (le leurs oiivraj;cs. des choses miraculeuses qu'elles seules

peuvent avoir faites? Elles se sont creusé des chambres, des logemens commodes dans les rocs des montagnes; on y voit des pierres changées en escargots, en serpens, et toutes .sortes d'animaux extraordinaires. » INons comprimes qu'elle voulait parler des pétrifications. Dans ce moment un berger, assis à trente pas de nous sur la pointe d'un rocher, prit sa cornemuse et joua le ranz des vaches. Aussitôt tout se tait, prête l'oreille. Ces bonnes gens écoutent avec une vive émotion ces sons doux et mélancoliques , versent des pleurs d'attendrissement , nous-mêmes, émus , nous tombons dans une rêverie délicieuse. On sait l'impression que fait cet air sur les habitans des Alpes, même quand ils .sont éloignés de leur patrie (26;. Ce chant simple éveille dans leurs âmes un vif souvenir de leurs montagnes , séjour de leur enfance, asile heureux de leurs premiers plaisirs ; dès qu'ils l'entendent, une tristesse profonde s'empare d'eux, et souvent leur cause la mort.

Adieu , je te laisse pour retourner à Blanche.

Carpamus dulcia , uosirumcst Quod vivis : cinis el nianes el fabula fies.

Je crois que c'est du Perse.

LETTRE XXVIll.

Page 1