‹ Œuvres complètesChapitre 137 sur 416 · MADAIHE DE SAINT- OMER A ADOLPHE · texte numérisé non relu

MADAIHE DE SAINT- OMER A ADOLPHE

Mariage de Bertaut avec Philippine.

Malheureusement mon frère ne lit pas l'Arioste :il est verni ce matin in'annoncer son mariage avec la dame Philippine, et m'apporter une lettre pour Blanche. -Je vous fais mou compliment, lui ai- je dit; à soixante-six ans , il est doux de savourer encore les délices de l'hymen et de l'amour. Je vous conseille cependant de vous marier sans bruit et sans trompette; le public est malin, il pourrait s'égayer à vos dépens. — Le public est un sot; bien fou qui se sacrifie pour lui. Quand je serai malade, il ne viendra pas me guérir , et il ne me donnera pas à dîner, si je manque d'argent ; ainsi je me moque de lui et de ses discours. — Oui, sans doute , le sage brave l'opinion , les préjugés, et s'abandonne à ses passions; mais moi qui ai la faiblesse de respecter l'opinion , je me dispenserai de voir ma très honorée belle-sœur. — Pourquoi? n'estelle pas une femme bien née, honnête, vertueuse? — C'est ce que vous déviiez savoir mieux que moi : vous auriez dû prendre des informations avant la fête. — Je les ai prises ; je sais qui j'épouse. — Une Pénélope ? — Mieux que cela. — Une Lucrèce? — Oui! oui! une Lucrèce, en dépit de vous et de vos sarca.sines. Je sais que vous ne l'aimez pas, que vous et vos partisans la calomniez sans cesse; mais en dépit de vous et de vos adhérens, elle sera la femme de M. Bertaut , ancien èchevin, et fils d'un secrétaire du roi. — Je l'en félicile; elle sera une des premières dames de la ville. — Au reste , venez chez moi , n'y venez pas , cela m'est fort indifférent. — Sans doute, en épousant la beauté et la pudeur, vous laites une donation? car cette nouvelle Lucrèce ne vous épouse pas pour \ os beaux yeux. » A ces mots, sa colère a éclaté par un jurement, d'autant que ses yeux , depuis quelque temps, sont rouges, cha.ssieux et voilés d'un taffetas vert. « Vous êtes une impertinente : oui, elle m'épouse pour mes beaux yeux; et pour vous faire tous enrager, je vtux lui assurer la moitié de mon bien. — Je vous réponds quelle l'acceptera par tendresse

LES VOYAGEURS EN SUISSE

/lOS

pour vous! — Vous le croyez ? Cependant elle ne voulait pas celle moitié. — Elle veut le tout ? — Vous êtes caustique et méchante. Pour la dernière fois, viendrej-vous à ma noce? Oui , si madame Philippine Bounard n'y est pas. — Il suffit, nous nous passerons de votre présence. Je vous prie seulement d'envoyer cette lettre A votre nièce. » Il est sorti alors bru.squenient , en donnant un coup de pied à mon petit chien qui ahoyail après lui. Je n'ai pas voulu me fàchei'; je le trouve très à plaindre : son â(;e, sa faiblesse inspirent de l'indulgence. Anior quanto è piu tarde , è piu crudcle.

Le repentir l'attend au sorlirde l'auiel : alors, s'il revient à moi, il trouvera toujours l'aniilié au fond de mon cceur. Il se moque de ce qu'il appelle ma philosophie : mais cet être métaphysique n'est, selon moi, que l'humanilé unie à la rai.son. Le vrai philosophe est l'hounne sensible , éclairé et vertueux , non le savant chargé d'une érudition fastueuse. Ces réflexions me remellent eu mémoire les vers de Charleval, poëte philosophe.

Modérons nos propres vœux , Tâchons de nous mieux connaître:

I)ésirc5-tu d'circ heureux?

Désire un peu moins de l'être.

Le fameux souverain bien En ce séjour de misère, PCcsl qu'un pompeux euirclien , Et qu'une noble chimère.

Voici comment j'ai compté Dès ma plus tendre jeunesse :

La vertu , puis la santé , La gloire , puis la richesse.

Charleval met sans doute la bienfaisance h la tête des vertus. Je ,sonj5e quelquefois, à part moi , à l'inconséquence et à la dureté des hommes. Une madame Dupré me di.sait un jour : • Je me suis ruinée ce mois-ci. J'ai été obligée de donner trois grands diners, et II faut que j'en donne un quatrième, qui achèvera ma ruine. — Combien, lui dis-je, croyez-vous que ce repas puisse vous coiller? — Mais, environ dix louis. — Eh bien! supprimez-le, et donnez deux louis à quelque famille malheureuse; vous gagnerez huit louis, et le plaisir d'avoir fait du bien.» Ma réponse la fit sourire de pillé. VoilA les hommes! ils donnent des festins à ceux qui ont un bon diner chez eux, et refusent du pain à l'indigence. O sainte humanité! voire temple est bien désert!

Adieu , mes chers enfans. Tout Lyon parle du maiiage de mon frère; chacun admire Blanche, la regrette et gémit sur son son. Je lui envoie la lettre de son père; je vous en demande une copie.

ADOLPHE A. MADAME DE .SAINT - OMER

Il lui répond au sujet du mariage de Berlaut. I,e mariage de monsieur Berlaut avec la dame Wandsieden , ou Lucréce-Bonnard , comme vous la nommez , était probablement écrit au ciel de toute éternité, comme était chargé de loule éternité le canon qui emporta Turenne. Je mallendais à ce dénouement . un vieillard est ai.sément enveloppé dans les lilels d'une femme adroile, fausse et iulére.s.sée. Je n'ai pas hésilé d'annoncer à Blanche cet écart de .sou père. • Puisse-l-il être heureux ! » m'a-l-elle dit en soupirant Nous avons ouvert sa

lettre dans laquelle était iuclusuu billctde sa belle-mère; il ne faut pas douter que la lettre de Berlaut n'ait été dictée par sa digne moitié.

Lettre de Ecrtautà sa fille.

• Votre conduite , votre désobéissance , la perversité de vos moeurs (ces derniers mots ont fait verser un torrent de larmes à sa malheureuse fille) m'ont forcé de vous abandonner ; et me voyant seul , sans appui et sans con- .solatiou , je me suis déterminé à unir ma destinée à une feimne d'une vertu solide, d'une douceur inaltérable , et doul j'ai éprouvé, depuis deux ans, l'altachement le plus désinléressé, ainsi que de .sou verlueux frère. Si le repenlir peut entrer dans votre âme, si vous consentez à donner votre main au sage Bomiard , qui daigne oublier une démarche qu'il ne caractérise que d'imprudence et de légèrelé, vous trouverez en moi un père aussi tendre, aussi prompt à pardonner que celui de l'eufaul prodigue : si \ous avez imité son égarement et ses fautes, imitez ses remords et sa résipi.scence; abandoimez votre séducteur, que je veux bien croire n'être pas votre époux, ainsi que vous l'assurez. Vous avez très mal profilé des exemples , des leçons de voti-e pauvre mère : votre conduite l'eût fait mourir de chagrin; et si elle vous voil du haut du ciel, comme je n'eu doute pas, elle doit gémir de vous avoir donné le jour («0 ma mère! .s'est écriée sa fille infortunée ; non , vous ne gémissez pas : vous le savez, je suis plus malheureuse que coupable! ») Retournez dans la maison paternelle; venez mériter mes bontés etvoire pardon, venez jouir de l'amitié d'une belle-mère qui , altachée à ses devoirs , pleine d'esprit , de raison et de piété, vous inculquera les principes de la vertu, et vous instruira d'exemple. Si vous ne profilez pas de ce moment d'indulgence que son bon cœur a sollicilé pour vous, je vous donne ma malédiclion , et vous déshérite à jamais.

« Jeaiv-Jékome Bertaut. »

• 0 mon père ! s'écriait Blanche , déshérilez-moi , abandonnez-moi à la misère; mais retirez voire malédiclion ! » J'ai voulu la rassurer sur cet analhème si injuste , si barbare ; mais elle a la faiblesse d'y croire ; elle a une si haute idée de l'aulorilé paternelle, des devoirs et de la .soumission des enfans , qu'elle pense que Dieu permet l'accomplissenient de ces malèdiciions. J'ai osé lui dire que c'était son père qui méritait d'êlre maudit ; elle s'est fâchée, et j'ai eu de la peine à l'apaiser.

Voici la copie de la lettre de cette moderne Dalila , bien plus dangereuse que celle qui trahit Samson.

Lettre de madame Jl'andsicden à Blanche.

• Je vais avoir, mademoiselle, le bonheur d'entrer dans voire famille. J'ai résisté long-temps aux vœux, aux sollicitations de monsieur votre père, aux preuves tou- < hautes de son amitié et de son estime. Je craignais votre désaveu, l'improbation de votre famille; que sais-je? la forlune même de voire père, qui pouvait, aux yeux de l'envie et de la méchanceté, me faire accuser de vues intéressées; mais il m'a prolesté avec tant de chaleur et de .seusibililé, que j'étais nécessaire à son repos, 5 son biinheur; il m'a paru si doux, si consolant, de contribuer .'i la félicilé d'un homme plein de religion, de prob té , que j'ai cédé à l'aniilié et à la reconnaissance. M'en voudrcz-vous , mademoiselle, d'avoir acceplé le litre de voire belle-mère? Tôt ou tard vous nie rendrez justice.

LES VOYAGEURS EN S TISSE

Je ne veux occuper cette place que pour chercher i adoucir vos peines, fléchir un père qui vous aime, riiais dont vous avez blessé la tendresse et l'honneur, eli onliliaut , par une faute grave, cette modestie, ce respect , celte \ ertu si précieuse... Mais je ne veu.\ pas vous affliger par des reproches toujours amers ; mon silence et votre propre cœur, vous en diront davantage. Tout ce que je me permettrai d ajouter, c'est que Dieu ne bénit jamais des mariages contractés sans l'aveu d'un père. Lisez votre Ancien-Testament: Dieu bénit J,-»rob, et maudit Ésaii; le premier pour avoir respecté l'auteur de ses jours, l'autre, pour avoir dé.sobéi'. De plus, tous ces mariages d'amour se ressentent de l'incouslance de cette folle passion : je n'en ai point vu d'heureux. C'est l'estime réciproque, ce sont les convenances, le respect, et la soumission à ses parens, qui portent la félicité dans le sein des ménages. Vous allez nie regarder connue une prêcheuse fatigante : à votre âge la morale ennuie , et l'on marche au hasard , au gré des passions; mais votre raison prématurée, votre esprit naturel , me rassurent sur vos erreurs ; trompée par une faus.'^e lumière . vous ouvrirez les yeux , et . brebis égarée , vous rentrerez dans le bercail : j'espère que Dieu vous fera cette grâce. Cependant pardonnez-mo' la sévérité de ma censure; le titre de belle-mère que je dois porter demain, m'en fait un devoir. J'ai l'honneur de vous saluer.

« Philippine Wawdsieden. »

Celte lettre, madame, u'allume-t-elle pas votre sang? Pour moi, le mien bouillonne. Quelle impudence 1 quelle profond," hypocrisie! J'en demande pardon à votre sexe; mais je crois qu'il n'y a qu'une femme capable de cou\ rir tant de scélératesse du charme de l'innocence et de la vertu. Ce qui surtout irrite ma colère, c'est que l'excellente morale dont brille cette lettre fatale, a jeté le trouble dans l'âme timorée de Blanche. Il faut si peu de chose pour alarmer sa conscience ! Cependant je suis forcé de me taire, d'étouffer mes ressentiniens; elle veut que je respecte la femme de son père.

Elle vous supplie d'avoir la même indulgence. O Blanche ! ta vertu surpasse tes charmes ; elle l'élève au-dessus d'une simple mortelle ! Je vous envoie la copie de ses deux réponses ; elle vous prie de lui mander si vous ea êtes contente.

Lettre de Blanche à son père.

« Si votre mariage avec madame 'S\^andsieden vous rend heureux , mou caur se réjouira de votre bonheur: que ne donnerais-je [las pour en être le témoin, pour le partager avec vous ! Mais une démarche, sans doute inconsidérée, m'a terme l'asile paternel. Oui, ma faute est grande , je l'avoue à vos pieds ; mais ne trouverai-je pas la pitié au fond de votre cœur? Votre tendresse pour moi est-elle ab.soUunent éteinte? 0 mon père! Iais.sezvous toucher |)ar mon repentir, mes larmes et mon malheur. Daignez con.scntir à mon mariage a>er Delmont et vos eufans voleront à vos genoux pour mériter leur grâce, et aider madame Wandsieden à embellir le reste de voire vie. Vous noircissiez mes mœurs : ah ! daignez me croire, elles sont encore pures comme le rayon du

• Madame Wandsieden choisi! mal son rTempIc ; car Ésau, malgré sa dOsolH'issance It son pire cii épousant des Cananéennes , vécut cint viiigi-sipl ans , et laissa une nombreuse

pf'Slérilé.

jour; et si ma mère, du haut du ciel , comme vous le supposez, jette les yeux sur moi, non, elle ne rougira point de sa malheureuse fille.

• Je ne m'afflige pas de la perle de votre héritage ; c'est votre bien , le fruit de vos longs travaux et de votre génie; disposez-en à votre gré; la privation de la fortune est un malheur léger; je n'ambitionne pas les richesses : je ne demande qu'un asile modeste et vos bontés. Mais, au nom d'un Dieu de miséricorde et de paix, retirez votre malédiction qui pèse sur ma tète; ayez pitié d'un en.ant que vous avez aimée, qui vous aime, vous respecte toujours : puisse le ciel vous rendre aussi heureux que le désire votre tille infortunée!

■ Je suis avec respect ,

• Bl&nché Bertact. »

Lettre (le Blnnclie à madame Bertaut.

' Je vous remercie, madame, de l'intérêt que vous daignez me témoigner dans voire lettre. Je reconnais la sagesse et la solidité de vos préceptes : je vous trouve très heureuse . si vous ne vous en êtes jamais écartée : ma destinée , moins favorable que la votre, ne ma pas permis de régler ma conduite sur mes principes. Forcée de m'eu éloigner pour ne pas devenir la plus infortunée des femmes, je n'en sens pas moins le charme du devoir et de la vertu, et vous n'aurez jamais besoin de me le rappeler. Si votre union ai ec mon père, >os soins, >otre société, assurent son bonheur, loin de m'en plaindre, je bénirai le join- on vous entrez dans la maison ; et puisque vous prenez le titre de ma belle-mère, veuillez me traiter comme \olre fille: fléchissez mon père; obtenez de lui mon pardon et mon mariage avec Delmont ; comptez alors sur mon attachement et une reconnaissance éternelle.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

• Blanche Bertal't. >

LETTRE VXX.

DEI.MOM AISÉ A SON FBÈRE.

Récit du mariage de Bertaut.

Avant-hier jeudi , à huit heures du malin , le patriarche des amans a épousé Lucrèce Philippine à l'église de Saint-.^izier, on la noce arri\a eu deux berlines. Dans la première était l'épousée avec madame Dufour, son amie, femme de cinquante-cinq ans, qui avait sa tête surchargée de plumes, et son cou jaune de diamans; sur ses joues sèches et oblongues était étendue une couche de rouge de quatre pouces de diamètre: cette dame servait de mère ou de paranyinphe , comme chez les Grecs. Mademoiselle Philippine Bounard, âgée de trente-six ans, mais n'eu déclarant que trente , étalait une coiffure , une robe, une phvsionomie tout-à-fait virginales. Sa robe était blanche ; de simples fleurs de jasmin ornaient de se.s cheveux le galant édifice ; une légère teinte de rouge nuançait les lis de sou visage; ses yeux baissés de modestie , une mélancolie touchante décelaient sa tendre inquiétude â l'approche de l'hymen. Son frèi-e, l'épée au coté, le plumet au chapeau, la tête hante, l'air d'un Romain qui munie au t^apitole, était dans celle loilure avec le mari de madame Dufour , vieux procureur, vêtu de noir, affublé d'une énorme perru [Ue , armé d'une canne à pomme d'or, le nez bourgeonné et le corps mas,sif, court et arrondi en tonneau.

L'autre berline contenait le nouveau Tilon, revêtu d'un

LES VOYAGEURS EN SUISSE

habil neuf de soie poiiceau , relevé d'une veste de drap d'or; la culotte et les bas étaient aussi de soie ponccau , et le tout était surmonté d'une perruque à trois marteaux, aussi blanche que la tête des Alpes ou du Chimboraço; un bandeau de taffetas vert, qui n'était pas celui de l'Amour, (;aranlissait ses yeux des rayons trop vifs du soleil. 11 paraissait rajeuni de trente ans, et son visage rayonnait de joie et d'amour.

Trois autres personnages emplissaient cette berline : c'était monsieur Poucet , son premier commis , velu d'un habit de soie vert céladon , sous lequel brillait une veste de taffetas blanc, brodée en soie; depuis la ceinture en bas, tout était en noir, ce qui contrastait admirablement avec le vert céladon. M. Lebas, marchand drapier, qni avait fourni les babils de noce , figurait aussi dans cette marche triomphale, en habit de couleur marron , orné d'un bouton d'or. Mais on le présumait plutôt dans la voiture qu'on ne le voyait ; car sa tête enfoncée dans ses épaules , et les vertèbres de son dos tournées en arc , le fixaient à quatre pieds de terre. Le quatrième acteur était le vieux chevalier du Booaj;e, ancien mousquetaire, n'ayant pour fortune que sa gloire passée, son titre de chevalier, et son talent pour les énigmes, les bouquets, chansons, madrigaux et toute espèce de vers erotiques à l'usage des dames. Il a la fécondité de feu l'abbé Pellegrin,

Qui dînait de l'autel , et soupait du théâtre.

Notre chevalier vit aussi de ses vers; il les porte de maison en maison , du moins dans celles où l'on dine. Il est le commensal de la cour Bertaul ; il fait sa partie de piquet ou de trictrac, donne le bias , à la promenade . ;^ la belle Wandsieden , lui adresse des vers , ou tantôt elle est Minerve, tantôt Vénus ou Junon, suivant l'habit ou le boimet du jour.

Voili la compagnie qui a escorté les époux à l'aulel ; aui un de la famille Berlaut n'y a paru. On dit que Philippe a prononcé le o«i .solennel d'une voix Ireniblanle, le front décoré de pudeur. La fête a été célébrée à la campagne, .sous des ombrages frais, dans une riante prairie : à l'aspect des deux époux , les fleurs ouvraient leiiis calices, lesoLseaux chantaient l'hymne d'amour, et toulc la nalure paraissait s'être revêtue de la robe nuptiale. RfTtaut a prodigué les dragées , les confitures , les vins : le chevalier du Bocage a chanté , d'une voix cassée , un épilhalame qui célébrait le bonheur de l'époux, le charme de sa .lunon , et les angoisses de la pudeur , à l'aspect du dieu de l'hymen ; sa muse leur a promis un pelit Amour au bout de neuf mois. Toute l'assemblée a applaudi avec enthousiasme à ce chef-d'œuvre de poésie. On m'a assuré que la demoiselle Philippine, à l'heuie fatale oii l'hyniénéc aiteudait sa victime, s'est troublée, a résisté, a versé des larmes ; mais enfin le dieu a triomphé de la pudeur aux aix)is.

Sur ce ([iril fit pour consoler la belle , La modestie a tiré le rideau.

La ville s'est beaucoup amusée de cette noce. Les quolibets, les sarcasmes, les plaisanteries, pleuvaient de loute part. Un jeune homme de seize ans s'est déguisé en nourrice, et s'est offert à Bertaut pour allaiter son enfant; madame, lui avait on dit , devait accoucher au premier jour. Un plaisant lui a envoyé une aune de ruban jaune pour s(>n b.mnet de nuit; enfin les railleries et les bro-

cards tombaient comme la grêle dans les orage» d'été , et Berlaut pouvait dire comme Achille :

Suis-je sans le savoir la fable de l'armée? Voici la copie d'un épithalame qu'il a reçu. Épilhalame à Bertaut.

Le vieux Titon , enflammé de désirs , Met sur son front le bonnet d'hyniénée ; Battez la caisse. Hymen , Amour, Plaisirs, Et célébrez cette heureuse journée.

Tel qu'un serpent qui de sa vieille peau S'est dépouillé dés le retour de Flore , Tel nous voyous .leao-.Iérômc Bertaut Se rajeunir auprès de son Aurore.

O douce nuit 1 de ce nouveau Titon Dis, redis-nous les hauts faits et la gloire ; Hymen I et toi , viens poser sur son front Le signe heureux de sa triple victoire.

Il a vaincu : la pudeur aux ahois Se rend, soupire , et baisse un front timide: Sonnez , trompette ; annoncez les exploits , Hymen , Amour, de ce nouvel Alcide.

Mais c'est assez ; laissons le doux sommeil , De cet époux clore enfin la paupière : Il va bientôt , devançant le soleil , Reconnneneer sa brillante carrière.

Flambeau d'hymen , doux astre du plaisir , Vedie long-temps sur son lit solitaire ; El nous verrons briller dans l'avenir Vingt Bertaudets , tous vrais fils de leur père.

Ce Bertaut était pourtant jadis l'ami de nolfe père ; quel être indéfinissable! non, je ne comprends rien à l'homme. Adieu , mon cher ami , console-toi de ce petit revers ; il te reste encore le meilleur lot que l'on puisse désirer, la jeunesse, la santé, une fortune aisée, et Blanche, qui est le plus beau diamant de ta couronne. Iterum vale.

LETTRE XXXL

ADOLPHt: A SO» FRÈRE.

Il lui reconmiande le secret sur la vie de Philippine. Réflexions sur le caractère de Bertaut.

Ta lettre sur la cérémonie et les témoins du mariage m'a fort égayé. Blanche gémit sur son père. Elle voudrait couvrir son égarement , atténuer ses lautes ; elle te recommande, encore plusquejainais, un silence profond sur la vie de Philippine. Blanche ne te pardonnerait pas la moindre indiscrétion , même en faveur de sa tante , pour qui sou âme est tout ouverte; mais ce secret, dit-elle, n'est pas le sien , et l'honneur de son père lui tient à cœur.

yue de réllexions fait naître la conduite de cet homme qui, comme dit Tacite, bonajuieiilœ sencclus flagiliosa oblitérai il f Quelle révolution dans ses mœurs! honnête homme, estimé jusqu'à l'âge de soixante -quatre ans, il change tout à coup de caractère et de principes; son âme s'endurcit, se corrompt; il traite avec barbarie une filledouce, aimable, et qu'il a long-temps aimée; il la sacrifie â sa passion, à une vile créature ; il brave l'opinion, dévore la honte. Sou âme s'est-elle pervertie tout à coup:' l\ou , le germe des vices y était comprimé par les circonstances , comme l'air dcns le tube qui le contient : vnil.'i pourquoi tant de gens nous étonnent par l'explosion tardive de leur caractère.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

Si nous observions les lioimnes an sorlir de leur berceau : si nous étudions leur premier essor , leurs petites passions , nous verrions dans leurs débats , dans leurs larmes, dans leurs mensonges, dans leur eolère pour des hocbels, des bonbons, des oiseaux, le germe de l'avarice» de l'ambition , de la jalousie et de toutes les passions qu' inondent la terre de vices et de crimes. Sylla avait deviné César; Charles IX , roi de France, se plaisait à montrer son adresse à abattre d'un seul coup la léle des ânes et des cochons '. Ces jeux féroces annonçaient la Saint-Barthélemi.

Farewetl , my dear. Je finis par cette maxime si nécessaire dans la vie.

Durunï , scd levius fit patientia Quidquid corrigere eslnefas...

LETTRE XXXll.

ADOLPHE A SON FRKRF.

Histoire de ses amours avec Blanche.

Seïe aimable et charmant , sans toi l'homme sauvage , Jamais du vrai bonheur n'aurait cormu l'image; Son cœur triste el féroce, ainsi que ses désirs , Aurait connu les maux el jamais les plaisirs.

Puisque mon âme s'épanouit aux doux rayons du jour nais.sant , qu'un calme enchanteur règne autour de moi , que mon esprit, rafraîchi par le repos de la nuit, reprend son ressort et se remplit du souvenir de Blanche , je vais commencer le récit de nos amours, pour servir de suile à la vie de la dame Philippine, jadis Bonnard , puis ■yVandsieden , et aujourd'hui Bertaul , et en former un corps d'ouvrage que mes enfans pourront lire un jour, et peut-être léguer à la posiérilé, eu deliguraiU les noms. Cependant il y a assez de fadeurs erotiques, de romans prétendus moraux répandus dans le beau monde , pour égayer les longs loisirs , el dissiper l'ennui des belles vaporeuses ; et quoique Salluste ait dit ; (Juo inilii rectius videlur, qiioiiiain vila ip.sa qna fruimur brei'ii est , memoriam nostri quam maxime longam cf/kerc..., je ne suis pas de son avis ; et ma devise est : » ['lus de sagesse que d'aspril, et plus de repos que de gloire. » D'ailleurs, j'ai les ailes trop courtes pour m'élever; et, attaché à la médiocrité , je n'aspire pas même à être canoni.sé apre.s ma mort.

Blanche est fille unique de M. Berlaut , négociant de Lyon, ennobli par I irhevinage. Sa mère, en accouchant d'elle, la dévoua ù la Vierge, et fit vo'U de lui faire porter l'habit blanc jusqu'à l'âge de .sept ans. La pauvi-e petite Blanche était désolée de se voir vouseà une seule couleur; .sa joie était sans égale loi'.squ'clle pouvait dérober un ruban vert ou bleu, et l'es-sayer sur sa télé. Mais si sa bonne la surprenait avec ce ruban, elle la grondait, et lui disait qu'elle faisait plemer la sainle Vierge. Loi-sque Blanche eut atteint sa .septième année, elle recul des mains d'un prêtre une robe de couleur qu'il venail de bénir, et la dépouille de Blanche fut donnée aux pauvres. C'est peut-être à ce dévoueuient (|ue Blanche doit «a dévotion el son attachement parliciilier à la Vierge. ^deo in teneris asmesccre muUuin est.

' Lansar,un des fnoris de ce roi, l'ayant tromé un ,iour répi'cA la main cnnire .son mulel, lui fleniaiida gravement quelle querelle était sur\enuc entre sa majcslé très chrétienne et son mulel.

La première fois que je vis Blanche, j'avais vingt-quatre

ans, et elle

Era ancor sul fiorir di primavcra Sua tencrella , è quasi acerba ctate :

c'est-â-dire qu'elle venait de pa.sser d'un an son troisième lustre. Je la rencontrai dans un concert chez madame de Saint -Omer sa tante. Blanche y chanta , où plutôt on la fit chanter en dépit de Polymnie et d'ellemême. Au peu de voix que la nature lui avait donné, .se joignaient la contrainte et la timidité; tout cela réuni ne produisait pas un chant bien mélodieux. Cependant tout le monde, surtout la belle jeunes.se, s'empressa de la féliciter sur ses talens , sur le charme de sa voix ; moi seul je n'eus pas la force de lui donner un grain d'encens ; ce que j'admirais le plus en elle, ce fut sa répartie à un jeune agréable qui la compaiait à une sirène. « Monsieur je suis une sirène comme vous êtes Ulysse. • Je compris à ces mots qu'elle n'était pas dupe des élo.'jes , et qu'elle avait autant de jugeinent que d'esprit. A mon tour, je lui adres.sai la parole , et lui demandai si elle apprenait la musique depuis long-temps? ■ Depuis trop long -temps pour les progrès que j'y fais ; mais ma mère , idolâtre de cet art, veut me rendre musicienne en dépit de la nalure, et je fais tous mes efforts pour lui plaire. — 11 me semble que la nature a tant fait pour vous, qu'il faut lui pardonner le peu d'inclination qu'elle vous a donné pour la musique. » Cette réponse m'attira un de ses regards ; elle fut satisfaite et surprise de l'adresse de ma louange et de ma manière de la consoler.

Je fus occupé à une table de jeu, et je ne lui parlai plus de la soirée. Le lendemain , mon frère me demanda comment je la trouvais'? «De l'esprit, une taille charmante, un air froid et mesuré: voilà ce que j'ai vu. — Sans aucun intérêt ?— Celui de la curiosité. Sa physionomie est spirituelle, mais elle manque d'expression et de mouvement : son chaut surtout ne m'a pas séduit. — C'est ce qui a fait tort à sa figure. — Cela peut être , il en faut moins dans une première entrevue; l'extrême médiocrité d'un talent dont on veut se parer donne une teinte de ridicule qui efface les meilleures qualités et la beauté même. —On peut être honnête homme, et mal faire des vers. — D'accord ; mais l'ineptie du poète fait rire aux dépens de l'honnête homme. — Cette demoiselle ne chante que par complaisance pour sa mère, qui met une gi-ande importance â l'acquisition de ce talent. — Cela me rappelle qu'un jour je demandai â une mère quel était son système d'éducation pour sa fille?» La mu.sique, me dit-elle, le piano ou la harpe et la danse.— Apparemment, madame , que vous la destinez à l'opéra ? »

Deux jours après, j'allai voir madame de Saint-Omer : elle était seule. Dans la conversation, elle me dit ; « Savezvous que ma nièce vous a distingué de la foule des jeunes gens? elle vous trouve l'esprit plus juste, plus agréable que nul d'entie eux. «Celte préférence de Blanche me frappa , et me fit dé,sirer de la revoir. D'autre part , mon frcre eut l'indiscrétion de confier à madame de Saint- Oiner notre eutrelieu sur sa nièce. Celle dame la mit dans la lonfidcnce. Blanche en fut piquée ; sa pensée était loin de moi , et depuis cet aveu , mon souvenir l'occupail.

A\ant l'amour , l'aniour-propre était né.

De sorte que Blanche et moi , par des molifs de vanité bien oppo.sés , nous nous trouvâmes occupés l'un de l'autre-

LES VOVAGEIRS E,\ SUISSE.

Il y eut un second rnncer't chez madame de îSaint- Omcr. Blanche refusa de chauler , sous le prélexle banal d'un rhume; mais madame de Saint-Omer avait enfin persuadé à sa beile-sii'ur que la voix de sa fille était peu agréable, et que son chant l'exposait à la dérision, ou au moins au désagrément d'ennuyer. Pendant tout le concert, peu éloigné de Blanche, je la re;;ardais souvent, et nos yeux se rencontrèrent plusieurs fois. Le concert fini , je l'abordai , el lui dis : « Vous nous avez privés du plaisir de vous entendre. ~ M'en savez-vous mauvais gré? me répondil-elle avec un fin soui ire. Je gage que .si j'avais pris votre avis vous m'auriez conseillé le silence. « A ces mots plusieurs jeunes gens se récrièrent et témoignèrent leurs regrets sur son rhume : aucun d'eux ne le pensait. C'est ainsi que la politesse emprunte la voix de la llatterie pour cares.ser l'aniour-propre de ceux que l'on déchire, ou du moins que l'on raille dans leur absence; et si Blanche n'avait pas eu le bon esprit de s'apercevoir de la faus.seté des éloges qu'on lui prodiguait , elle aurait fatigué nos oreilles encore long-temps. Je connais une femme qui , depuis quinze ans , chante , dans les grandes occasions, le même air avec une voix aigre et discordante ; et flatteun d'applaudir^ et elle de se pavaner.

On parla des succès d'une veuve très connue qui a plus de physionomie que de beauté, et de vivacité , d'enjouement que d'esprit. «Oui , dit Blanche, en me jetant un coup d'œil rapide, elle n'est pas jolie; mais elle a une phy.sionomie animée et expressive, et c'est ce qui plait aux hommes. — Oui, mademoiselle, lui dis-je, ces airs de télé, ces physionomies vives et enjouées surprennent notre suffrage; mais une physionomie noble, la modestie, la décence du maintien, la finesse de l'esprit, font des impressions qui deviennent plus profondes tous les jours. » Je vis dans son regard qu'elle était satisfaile de ma rétractation. Sa mère, qui s'approcha de nous, se mêla à notre entretien, et me demanda pourquoi, cadet de famille et d'une maison noble, je n'étais pas entre dans le Service, profession si honorable en France? Je lui dis que j'avais servi quatre ans dans la cavalerie, mais que j'avais trouvé la vie de garnison lellemenl oiseuse, in.sipide, et la plupart de mes camarade.-i si mortellement ennuyeux , qu'étant allé passer un hiver à Paris, je n'avais pas eu la force de quitter les délices de Capoue pour retoiuiier végéter dans un régiment. . Vous êtes donc sans état:' Oui, madame; je sais que c'est un tort en France; mais j'ai lu dans La Bruyère: • Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse la sienne ;ûge d'or, état le plus naturel de l'honinie. » Au reste, j'ai un plan arrêté dans ma tête : j'aime beaucoup la lecture, le séjour elles travaux de la campagne: la nature est pour ceux qui l'habitent. Je possède un joli domaine à deux lieues de Lyon; il est borné ainsi que mes désirs. Je suis trop jeune encore pour m'y renfermer; d'ailleurs, j'y voudrais une compagne qui chérit comme moi la vie retirée et champêtre. De plus, je veux coiniaîlre les hommes, leurs usages, leurs lois , l'inlluence des clinials , des goiivernemens, sur les mœurs et les caractères; pour acquérir ces coiniaissances, mon projet est de voyager dans divers pays. A mon retour, a\ec cette provision de lumières, d'idées nouvelles, je cultiverai mon esprit et mon champ; si j'ai le bonheur de former un hymen selon mon cœur , je jouirai a\ec ma femme de mes prés, dénies bois, des bienfaits de la nature, et je veillerai à l'éducation de

mesenfans. Pensez-vous, madame, que dans cette situalion je sois un homme inutile à ma patrie? — Non , vous serez un philosophe citoyen. » On annonça le souper: je donnai la main à Blanche, mais je ne fus point placé près d'elle. Au sortir de table , je lui dis : « Il en est , mademoiselle , de certains objets comme des tableaux des grands maîtres, iilnsou les voit, et plus on les admire. • Blanche paya mon compliment d'un doux souris. Quand mi .se retira, je donnai la main à madame Bertaut jusiqu'à sa voiture, et lui demandai si elle n'irait pas le lendemain au spectacle voir jouer mademoiselle bainval l'ainée, dans Iphigénie? Elle me répondit qu'elle avait fait l'impossible pour avoir une loge , mais sans succès. Je lui dis que mon frère en avait une, et qu'il se ferait un plaisir de lui ofrir deux places. Elle les accepta.

Revenu chez moi , je demandai sa loge à mon frère , pour les daines Bertaut. . Quoi !... pour cette Blanche si froide, si réservée, qui chante si mal? — Oui , cette aimable enfant m'enlève, m'enchante; les lâches ont disparu , je ne vois qu'un soleil sans nuages. — Te voilà donc sous le charme ! ctmnw. dit le cher Diderot. — Oui , ravi jusqu'au troisième ciel! — Cela élantainsi.je tecèdemaloge. » A midi , je volai chez madame Bertaut. Je ne vis point Blanche ; elle était occupée avec .son maître de géographie et de grammaire : mais à cinq heures , je vins prendie la mère el la fille, pour les mener au spectacle. Quelle affluence! quelle assemblée magnifique! Cent femmes couvertes de Heurs , de diamans , parées de leurs attraits et de l'illusion des lumières! et Blanche près de moi, brillante de tout l'éclat de la jeunesse et de la douce gaîté qui l'embellit! Ajoutez i tant de séduction l'intérêt touchant de la pièce , l'harmonie des vers , le jeu pathétique et vrai de l'incomparable Sainval l'ainée dans le rôle de Clylemnestre. Tout cela me jeta dans une extase délicieuse. Renaud, dans le palais d'Armide , n'était pas plus enchanté que moi.

Ed in quel ponio ei sospirar si sente Profonde si , che.pcnsi , or l'aima fuggc , E'n Ici trapassa peregrina.

Après le spectacle , nous allftmes souper chez madame de .Sainl-Omer , en nombreuse compagnie: la conversalion roula sur le jeu de l'actrice et sur la tragédie de Racine. Mademoi.selle Sainval fut trouvée inégale et sublime : telle était mademoiselle Duménil. Madame de Saint-Omer me demanda si je ne croyais pas Iphigénie la plus belle des pièces de Racine ? • Voltaire, lui dis-je, la regarde, avec Alhalie, comme les deux chefs-d'œuvre du théâtre. 11 s'écrie , au sujet d'Iphigénie : « 0 véritable tragédie! 6 beauté de tous les lieux et de tous les temps! ■ Cependant si j'osais avoir un avis après un si grand maître , celte pièce me parait un peu lente dans sa marche; les développemens sont superbes; mais, plus resserrés, ils feraient plus d'effet. Sans doute Iphigénie inspire un grand intérêt; mais quelle différence de cette impression avec celle que font Aménaide , Mérope, et celte Zaïre si maltieureuse , si aimable, .si tragique ! Dans Iphigénie, j'admire l'art, l'oidonnance du tableau, la bea lié des caractères , quoique Ulysse me paraisse un peu faible; Agamemnon , plus vain qu'ambitieux, et père indécis. J'admiie .surtout la magie du style. Mais à la représentalion on est ému, et non déchiré: j'admire Iphigénie, lorsqu'elle dit à Achille pour le consoler de sa mort :

LES VOYAGRURS EN SUISSE

Songez à ws moissons de gloire .

■Qu'à vos vaillantes mains présenle la vieloire: Ce champ si glorieux où vous aspirez tous. Si mou sang ne l'arrose , est stérile pour vous.

Sans doute ces stnlimens sont dijînes de la fille d'Agatnemnon ; mais ils affaiblissent l'intf'rèt. Comparons ces beaux vers avec les regrets touchans de Zaïre:

Fatime, j'offre à Dieu mes blessures cruelles ; Je mouille devant lui de larmes criminelles Ces lieux où tu m'as dit qu'il choisit son séjour. Je lui crie, en pleurant : Ole-moi mon amour. Arrache-moi mes vœux , remplis-moi de loi-même. Mais , Falime , à l'instant les traits de ce que j'aime Se montrent dans mon cœur entre le ciel et moi.

Ah l que fait Orosmane ! il ne s'informe pas Si j'attends loin de lui la vie ou le trépas !

et toule cette scène si tragique , si déchirante. Ce qui me parait encore atténuer l'intérêt que doit inspirer Iphigénie , c'est le sort de la malheureuse Ériphile , bien plus passionnée que sa rivale, el bien pins à plaindre. Voyez comme elle s'énonce au second acte.

El moi , toujours en bulle ii de nouveaux dangers , Remise dés l'enfance en des bras étrangers , Je reçus, et je vois le jour que je respire, Sans que père ni mère ait daigné me sourire.

• Écoulez encore ce qu'elle répond à sa confidente, qui Ini ditqu'lphigénie est aimée:

fel tu la plains, Dorisl par combien de malheurs

Ne lui voudrais-je pas disputer de tels pleurs !

Quand je voudrais, comme elle , expirer dans une heure ,

Non , te dis-je , les dieux l'ont en vain condai:inée; .le suis , et je serai la seule infortunée.

Eh oui! on ne peut être plus malheureuse. Sans doute, elle est coupable; mais son crime est celui de l'amour, celui (pie nous pardonnons le plus facilement. Je trouve de plus nue très grande différence entre les intérêts de ces deux pièces. Dans Iphigénie, les Grecs veulent immoler une jenue princesse pour se rendre les vents favorables: cette faveur des vents nous importe fort peu; d'ailleurs Iphigénie, sans combat, sans agitation, se laisse traijier à l'aulel lomme une génisse que l'on va sacrifier. Zauc, par une idée et chrélieuneet sublime, gémit, lulle entre l'amour et sa religion , entre ce qu'elle doit à son amanl, et ce qu'elle doit à sa famille et à son Dieu.

« l'ue antre censure que j'aurai la téniérilé de hasarder tombe sur le caractère d'Achille, qui doit être inexorable, bouillant, impatient du repos, et qui dans plusieurs circouslances nie paraît un peu tranquille. Lorsque Arcas vient annoncer que l'on attend Iphigénie à l'aulel pour la sacrifier, il écoule avec calme une tirade de vingt vers, qneClytemnestre récite à ses pieds, à laquelle il répond enfin :

Madame , je me tais et demeure immobile.

• Achille immobile ! quand on l'outrage ! lorsqu'on veut immoler sa maîtresse ,sa fenune! Après ce long silence, il débile une cinquan aine de vers dans .sa scène avec Iphigénie : c'est beauionp parler pour un guerrier si bouillant, si irascible. Je me mets en sa place , el je sens que, si on voulait sacrifier ma maiircsse, je dirais, coinTne Achille le dit un peu trop tard :

Il faut des actions et non pas des paroles ,

el j'irais sur-le-champ me mettre à la lèle des Thessaliens, si j'avais l'honneur de les commander. U est vrai qu'il débite enfin ces beaux vers :

Vous allez à l'autel , el moi , j'y cours , madame : Si de sang et de moris le ciel est affamé , Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé.

Le bûcher , par mes mains détruit et renveî-sé , Dans le sang des bourreaux nagera dispersé.

Mais il a fallu du temps pour allumer sa colère. U y a , dans l'Achilleà Scyros de Métastase , une petite scène où ce héros conserve le caractère que Homère lui a donné : c'est le même feu, la même impatience; ses phrases sont brèves et fieres (27). •

Ma critique donna de l'humenr à un bel -esprit de soixanteans, qui avait fait dans sa jeunesse deux comédies sifflées. 11 dit ironiquement :

C'est dommage, Garo, que lu n'es pas entré Au conseil de celui que prêche ton curé.

" Pardon, monsieur, mais voire critique ne flétrira pas les palmes de Racine , le premier des tragiques. — Je suis loin de vouloir flétrir ses palmes ; mais il a des rivaux. Voltaire l'emporle sur lui par l'effet théâtral. — Et sans doute par le style? — Non monsieur, je crois Racine le plus parfait de nos poètes ; ses images sont justes et heureuses; ses expressions pleines d'énergie et d'éclat. Cependant je vous étonnerais bien , si je vous disais que peut-êlre Voltaire, qui lui est inférieur sous ces rapports, l'emporte souvent par la grâce et la facilité ; mais, dans un ouvrage dramatique, le style n'est presque qu'un accessoire. .Si vous commandiez à deux excellens peinlresdcslableaux pourun plafond , quel'ouvTage de l'un iilt plus fini, plus par ait, vu de près ; que celui de l'autre, plus faible à quelques égards, mais travaillé avec de plus larges touches, produisit un plus grand elfet dans l'eloignenient , le(|nel des deux tableaux placeriez-vous à voire plafond? sans doule le dernier, parce que c'est d'en bas que vous voulez le v oir , et non monter .sur une échelle pour jouir de la perfection de l'autre. Ainsi la tragédie est un .spectacle; son but est d'intéresser les spectateurs par la terreur et la pitié encore plus que par la beauté du style. — Quoi! monsieur, oseriez-vous soutenir que Androinaque n'est pas une pièce aussi tragique, aus-si déchirante que Zaïre? — Oui monsieur, j'ose le soulenir : celle tiaivédie de Racine , tout admirable (jnelle est jiar la création du rôle d'Herinione et d'Andromaque et une foule de Ires beaux vers, n'ariachc point de larmes : on ne s'intéresse ni à Hermione , ni à Oreste, encore moins à Pyrrhus, héros un peu dégradé. Androina(|ue seule fixerait tout l'intérêt ; mais on sait

quelle n'a qu'à dire un mot pour changer sa situation

— Monsieur, pernieitez-inoi de vous dire que vous êtes encore bien jeune pour attaquer un homme tel que Racine. — Mon âge est pourtant celui oii vous donniez jadis vos comédies au public , et l'âge où l'on compose doit êlre capable de jugement. « La réponse était mordante : je lui rappelais un triste souvenir ; mais son t(Mi el sa morgue m'iinpalientaieut. Madame de Saint-Onter prit alors la parole, et dit : ■ J'avoue que je suis émue â la repré.senlalion d'Iphigénic et d'Andromaque, mars je n'y pleure pas, moi facile à pleurer. M. Delmont a une grande aulnrilé pour lui. Voici ce que j'ai oui dire à d'Alembert : ■ Notre théâtre est à la glace ; il n'y a , dans

LES VOYAGEURS EM SUISSE

la phipai't aê ho* trâgMies , ni vérilé , ni chaleur , ni adion , ni dialogue : les pièces seules de Vollaire ont du niDUvement et de l'intérêt , et , ce qui vaut bien cela , de la philosophie , non pas de la philosophie froide et parliére, mais de la philosophie en action. Corneille disserte; Racine oonvehse ; c'est plus l'art de la versification qu'il faut etudief chez lui, que l'art du théâtre. Saint-Lambert donne atissi la palme tragique à Voltaire.

Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la seine , D'un poignard plus tragique il arma Mcipomène.

Dé ce parallèle entre ces deux grands hommes nons pouvons conclure que Racine et Vollaire ont eu deux buts différens : Racine s'est plus attaché au style, à l'art des verSi qu'aux effets; Il travaillait pour être lu. Vollaire imagine des situations fortes, pathétiques et déchii-anles, pour agiter le spectateur; et tous deux ont atteint leur but (iS). •

Ce souper fut très agréable ; le désir de plaire à Blanche échauffa mon éloquence ; je m'aperçus qu'on m'écoutait avec intérêt.

Plus je vis Blanche , plus je découvris de grâce dans son tsprit , de beauté dans sou âme , et plus le trait de l'amour pénétra dansla mienne. Mais l'inquiétude mêlait seS épines aux délices d'un sentiment nouveau, .le ne pouvais savoir si le cœur de Blanche s'ouvrait à la teildresse. Je ne lui paillais de mon amour que sous le voile de la galanterie; et il est si aisé à une lemme de détourner le sens d'une phrase, ou de feindre de ne pas l'entendre ! L'amour ^ rai n'est pas confiaut ; je résolus d'empnmtcr les pinceaux de la poésie, dont les couleurs donnent plus de grâce et d'énergie à la pen.sée, et plus d'audace à l'amour. J'invoquai .\pollon , il m'inspira , tant bien que mal. dans une promenade malinale que je fis à la campagne. Les vers faits, encadrés dans un papier à vignettes, il fallait les donner: Blanche m'en fournit l'occasion. Elle me demanda «i je ne m'étais jamais amusé à faire des énigmes ? « Pardoimez -moi ; ma musc ne les a pas dédaignées ; et si i ous le permettez, je vous en donnerai une à deviner. Le même jour, je lui remis, au lieu d'énigme, les vers suivans ;

fers a Blanche.

Nous admirons , au lever des beaux jours ,

Le gazon fl'ais , la naissante verdure ; i

Mous caressons cotte fleur des amours ,

Pour peu d'mstans, reine <le la nature.

Lorsque Phêbus , aux bords de l'orient , Sur un char d'or commence sa carrière , Le oeur ému, saisi d'étoonement .

Nous contemplons l'iîclal de sa lumière.

Au fond des bois, le chant d'un jeune oiseau , Son vol léger, nous plail , nous intéresse; Le bêlement , l'air doux d'un faible agneau , Réveille en nous la voix de la tendresse.

Ah ! quels seront nos vœux , nos scntimcns , Quand nous verrons , par un rare assemblage, Un doux objet unir grâce , talens , Esprit , raison , aux charmes du bel âge !

Oui , c'est alors qu'on doit du fond du cœur , Eu attestant la puissance immortelle, .lurer aux pieds de cet élrc encbautcur De l'adorer et de mourir fidèle.

Dès que je pus parler â Blanche en particulier, je lui tlemandai si elle avait trouve le mot de l'énigme? • Oui,

me dit-elle , le mot est flatterie , adulation. — Pardon" nez-moi , le mot est vérité. »

En amour, l'ombre d'une faveur, l'appât d'bn sourire, donnent des ailes à l'espérance , et l'espérance est la vie de l'amour. Plus épris de jour en jour, je sentais mon existence liée à celle de Blanche , comme , selon la fable , la vie des Hamadriades était attachée à celle des arbres. Cependant mon coeur était surchargé d'un sentiment qu'il est si doux de répandre, et la crainte enchaînait ma pensée, ma plume même. Blanche ne voulait recevoir ni vers ni prose. Dans le besoin de ni'occuper d'elle , j'avais rimé un madrigal. Ne pouvant le faire lire, je voulus du moins le faire entendre, sans qu'elle s'en doutât. Nous étions à la promenade avec sa mère et madame de Saint-Omer , assis sur des chaises, éloignés de la foule. J'avais dans ma poche un volume des iruvres de Dorât , qui paraissaient alors. J'en parlai : madame de Saint-Omer me pria de leur lire quelqu'une de ses pièces. Je lus l'Épitre aux sages , dans laquelle Dorât donne de si bons conseil» i Voltaire et à Rousseau ; après quoi, je récitai mon madrigal , en feignant de le Ure dans le livre.

Madrigal à Blanche.

Les dieux t'ont tout donné. Ta ligure est charmante:

Ton esprit nous séduit , ton regard nous enchante ;

Ce n'est qu'auprès de toi qu'on aime â respirer ;

Tu portes le boidieur où tu daignes paraître.

■le n'ai nul de ces dons ; mais , plus heurenx péut-ttre ,

J'ai reçu de ces dieux un coeur pour t'adorer.

Blanche, ayant quelque soupçon de ma ruse , me prit le livre, chercha le m,idrigal ; et ne le trouvant point, un beau vermillon colora son visage. IVladamc de Saint-Omer s'en aperçut , et me dit à l'oreille ; « Vous êtes un fripon ; vous parez les autres de vos plumes. »

Ouelques jours après. Blanche voulut se venger du tour du madrigal. Je la trouvai .seule avec Julie, dans la chaudire de sa mère, lisant l'Aminte du Tasse. • Vous aimez donc, lui dis-je, la langue ilalienne? — Oui,beaucouj); elle a nue harmonie , une douceur d'expression qui m'enchante.» Je pris le livre, et lui dis en l'ouvrant : • Entendez-vous bien ces mois ; Jo aino , io amo; l'an le tigre in amore , aina il leon superbo P » Ce que j'exprimais avec toute la chaleur du sentiment. — Cela est commun, me dit-elle en reprenant le livre; mais je lisais tantôt le portrait de r,\mour dans l'.i/morc /'«g'iliio. Comme je suis très écolière dans cette langue, je vous prie de mexpliquer des vers que je n'entends pas ; par exemple ceux-ci ;

Di luzziughe e di vezzi , E pieno il suo parlare. •

Je compris sa malice dans cette explication qu'elle demandait ; cependant, sans rien affecter, je traduisis ainsi ces vers :

Son parler est rempli de séduisons mensonges. — Fort bien, dit-elle ; ■ et puis continua de lire :

Et son le voci suc soltili e chiare « Ses paroles sont insidieuses et claires. ■ — A merveille !

Ha sempre in bocca il ghSgtlo; È l'inganno e la frode Sotio quel ghigno asconde, Come tra Hori angue nitiligna.

!l a toujours le sourire sur la bouche; mais sous ce

LES VOYAGEURS EN SUISSE

sourire il cache la fraude et l'astuce , comme le serpent venimeux se cache sous les fleurs. »— Ce portrait est effrayant, et malheureusement ses couleurs ont de la vçrilé. — ÎNon , mademoiselle, pas toujours; et Voltaire a dit avec plus de justesse,

Que ce beau dieu qu'on nous peint dans l'enfance , A deux carquois tiiul-à-fait dîfférens ! L'un a des traits dont la douce piqùie Se fait sentir sans danger , sans douleur , Croit par le temps , pénètre au fond du cœur , Et vous y laisse une vive blessure ;29).

• Voilà , mademoiselle . le véritable amour , celui que Tousinspiiez. ■ A cette déclaration. Blanche s'écria: -A propos! je n'ai pas fait avenir ma mère que vous étiez ici. ■ Aussitôt elle s'élance à la porte, et appelle sa mère Un peu dépité de cette évasion , et inquiet pour mon amour, je résolus d'évoquer la jalousie pour pénétrer dans le coeur de Blanche à l'aide de .son flambeau. INous filmes priés d'un p,i'and souper chez, madame de P'", la famille Bertaut et moi. Madame de Vernon , îi qui j'avais donné quelques soins, en femme de bon ton, arriva la derniei-e. brillante de l'éclat de la plus élégante parure. Bien des boiumes pensent que ce sexe se pare pour eux ; non , c'est pour exciter l'envie des autres femmes et éclipser leurs rivales. !\Iadame de Veruon, d'une fitjure dont elle était idolâtre; ambitieuse d'hommages, dont le nombie la flattait plus que le choix; le cœur froid, la tête vide, grande musicienne, couvrant, par l'afirémenl et la vivacité' d'un esprit léger et un grand usage du monde, l'ignorance absolue des connaissances les plus communes, incon.séquente par natuie, étourdie par système , n'avait d'autres pensées, d'autre sentiment que le désir de plaire et de briller. A'iclime de la luode, elle lui sacrifiait sa sauté, sa raison, scm bnnheui'. Heureuse, si jamais la mode venait de pen,ser et d'être raisonnable > 30} ! C'est de lacoquetleriedecette beautéque j'avais encensée, que je voulus me servir pour faire enirer la jalousie dans l'.lme ingénue et sensible de Blanche , et donner l'éveil 5 l'amour.

Madaine de Vernon , en enti ant , m'honora de ses regards et de .ses reproches sur la rareté de mes visites , et me nomma sansattendie ma réponse, .son partenaire an xvisk. .l'acceptai; le jeu ne finit qu'api'ès souper, et Blanche , que j'avais feint de négliger , s'était déjà retirée.

Le lendemain, dimanche, nous avions une partie de campagne arrangée, avec mesdames de Saint-Oiueret Bertaut, pour aller dinerchez M. R"', à sa belle maison qui décore les hoi'ds de la Saône. Avant le diner, nous allâmes nous piomener dans ses charmantes allées, plantées en amphithéâtre, qui dominent la rivière. En y montant, je donnais le bias à Blanche; plus lestes et plus jeunes que les autres, insensiblement nous les devancions. Loi-sque nous firmes à quelque dislance. Blanche me demanda ce que j'avais fait à ma partie. « ^'ous avons perdu ; madame de Vernon joue si étourdinient ! sa tête n'est jamais au jeu. — .le n'en suis pas surpri.se; votre table était bruyaule; vous n'avez cessé de rire et de parler. -Vous en éles-vous aperçue? — Mais tout le monde le disait aniour de moi. — Avec raison : il faut convenir que madame de Vernon a été très aimable ; elle a un enjouement iularissable et beaucoup d'esprit. — J'en suis persuadée. Cependant vos éloges me paraissent »u»pects, car on prétend que vous lui avez été attaché.

— Oui , je lui ai fait ma cour. » A cet aveu , je sentis qu'elle s'appuyait plus faiblement .sur mon bras. «Expliquez-moi , pouisuivit-elle , ce que l'on entend par cette phrase banale, faire sa cour; n'est-ce pas aimer? aspiier à plaii e ? — Mais à peu près : c'est un mot métaphorique.— Vous aimiez donc madame de Vernon? — Je ne la haïssais pas : sa coquetterie est si séduisante! » Blanche alois quitia tout-à-fait mon bras, et nous marchâmes quelque temps séparés l'un de l'autre. Je jouissais tacitement de son dépit , et m'applaudissais de ma ruse. Mais je n'eus pas la dureté de prolonger cette situation; je lui dis ; « Vous savez donc que j'ai suivi le char de cette divinité ? — Oui ; hier on en parlait assez ouvertement ; et je crus voir que l'on ne vous approuvait pas. — A mon âge. avec un cœur sensible, iuoccupé, l'on a l)esoin de doux senlimens, et l'on .s'abandonne au premier objet qui retire l'âme de sa léthargie. Mais j'ai bientôt reconnu, en vous voyant, que j'avais pris je fantôme pour la réalité. L'illusion s'e.st évanouie , et il n'est resté dans mon cœur que votre iiuage, que le temps n'effacera jamais. » Blanche , qui s'était un peu rapprochée an commencement de ma période, reprit tout doucement mon bras, quand je l'eus achevée. Je goûtais un plaisir infini dans cette petite scène, qui me dévoilait son cœur. Elle me demanda si je verrais encore madame de Vernon? r Oui, mademoiselle, dans l'occasion, yuel motif auiais-je de l'éviter? je puis la voir sans danger. — Je crois plus à cet aveu qu'à des protestations et à des sermeus. — Ah! mademoiselle, achevez mon bonheur. Puis-je me flatter d'être aimé? — LLissez-nioi mon secret; il m'échappera peutêtre malgré moi. •

Madame Bertaut, femme aimable, vertueuse, et mère leiidiT, s'aperçut bientôt de notre inclination, et en parla à sa fille, qui lui ouvrit tous les replis de son cœur. Cette bonne mère approuva notre amour; elle me demanda quelques détails sur ma fortune ; elle en fut satisfaite. • Cette médiocrité, me dit-elle, suffit à voire bonheur, en est peut-être la source. J'ai souvent désiré que M. Bertaut fi1t moius opulent ; j'aurais eu plus de jouissances et moins d'embarras. Je lui parlei-ai, et je suis persuadée que nous aurons son agrément pour le mariage. » Je devais m'en flatter, Bertaut paraissait avoir de l'amitié pour moi; je faisais souvent sa partie de trictrac, je lue dévouais pour l'amuser; je faisais des écoles, et me lai.ssais gagner. L'amour-propre, dans les moindi'es bagatelles, aime tonjouis à triompher et à jouir de sa supériorité. De plus, mou père claut prévôt des marchands, lui avait rendu quelques .services. Les parties de trictrac les lui rappelèrent. Depuis , les charmes de la veuve Wandsieden ont effacé les l;ons offices du père et les parties de trictrac du fils. Mais alois il me permit d'aspirer à sa fille, et il renvoya notre mariage à l'époque de ma majorité.

ÏNous jouîmes, pendant quelques mois, du calme délicienv d'un amour réciproque. Heureux du présent, plus heureux encore des proinesses de l'avenir, uous traversioiis le chaïup de la vie dans une sécurité, dans un ravissement céleste ; mais l'adversité étendait déjà sur nous son ombre fatale. M. Bertaut donnait ui;e petite fête à sa famille poin- célébrer l'anniversaire de son mariage : c'était la vinglième année. J'étais du nombre des convives : le fesiin était égayé par le plaisir, les bons mots, et des couplets (haniésen l'honneur des deux époux.

Madame de Samt-Omer animait tout par sa gaité et son esprit : sa mémoire , ornée par la lecture et par les

LES VOYAGEURS EN SUISSE

aiiecdoîesqu'elleavail rcfiioillies dans ses divers voyarjes à Paris, soulenail, variait la ronver alioii. lîcrlaut luimême, échauffé parle Champagne, se livrait à la joie. Au dessert, il fait apporter une coupe de vermeil, la remplit de vin, en boit une partie, et, suivant l'usafje antique, donne la coupe ù .sa femme, en lui disant :« A toi, Junon; buvons à nos amours.» Madame Berlant ne répond rien , ne reçoit pas la coupe. Son mari lui demande si elle a perdu la parole, même silence. Bertaut se fâche , et nous de rire. Mai.s, le premier, je m'aperçois d'im changement dans la R;;ure de cette malheureuse femme; .ses muscles se contractaient, et donnaient à son visage l'expression d'un rire.sardonique. Je m'écriai : «Madame, qu'avez-vous?» A ce cri, Berlant la regarde, et, croyant que sa femme se moquait de lui, il s'emporte et la gionde. Elle reste immobile. Alors tous les regards se fixent sur elle; sa tête s'incline, .son corps se penche sur la table, et nous découvrons enfin qu'elle est frappée d'apoplexie. On s'écrie, on se lève , on l'entoure; les domestiques accourent, l'emportent sur .sou lit. Son âme s'éteint, la langue et un coté du corps sont paralysés. Le désordre, l'effroi , le désespoir, sont dans la maison, dans tous les cieurs. Chacun s'empresse, parle, court, prépare des remèdes; ou apporte des eaux spirilueuses : médecin , chirurgien, apothicaire , sont mandés. Au milieu de cette tempête, je voyais Blanche tout éplorée, à coté du lit de sa mère ; elle l'appelait, prenait sa main , la baignait de ses larmes. Cette tendre mère un moment parut l'entendre ; elle jeta sur elle un regard plein d'amour et de langueur ; on voyait qu'elle voulait lui parler, mais sa langue était enchaînée. Je tournai par hasard les yeux sur Bertaut; il était assis tranquillement devant la cheminée, et attisait le feu : je ne réfléchis point alors sur ce calme qui m'aurait annoncé son caractère. Que de traits pareils nous échappent, qui nous éclaireraient sur le moral d'un homme, et nous expliqueraient des résultats qui nonséloiment!

Les secours, deux saignées rendirent l'usage de la raison à celte mère infortunée; mais sa langue resta embarrassée, et la moitié du corps perclu.se. Elle s'efforça de se faire entendre par signes ; je compris qu'elle ne s'occupait que de nous, et qu'elle tâchait de nous rassurer. Ouel coup de foudre ! Au milieu de la joie d'un repas de famille, d'un renouvellement de noces, tomber dans les bras de la mort ! Madame de Saint-Omer, f|uoique très affectée, fut celle qui momra le plus de courage et de présence d'esprit. Je me retirai, au grand jour, accablé de tristesse, l'esprit noirci de tristes pressenlimens ; la douleur, les larmes de Blanche, achevaient de me percei-le cœur.

D'abord, après mon diner, je courus m'in former de l'état de la malade : on me refusa la porte , mais j'appris qu'elle était un peu mieux. Pendant trois jours de suite , je me présentai, et ne fus point reçu. Désespéré de ne plus voir Blanche , je lui écrivis un billet , dans lequel je lui disais que je ne pouva s supporter plus long-temps la privation de sa vue. Voici quelle fut sa réponse.

Billet de Blanche.

• Vous souffrez loin de moi : me croyez-vous moins affectée? Mais dois-je songer à votre satisfaction, à la mienne, lorsque la mère la plus tendre, la plus chérie, est sur un lit de douleur et lutte contre la maladie et la mort? Ce n'est pas mon devoir seul que je consulte au-

jourd'hui, qui cependant sera toujours la rè'jle de ma conduite; c'est mon cœur, c'est ma tendres.se pour une mère adorée. Toute renfermée dans mon affliction , je ne puis éprouver aucune sensation agréable tant que ma mère .sera souffrante et en danger. Demain , jeudi, à huit heures du matin , je fais dire une messe pour implorer la miséricorde du ciel pour elle et pour moi. Trouvez-vous à l'église de Saint-Nizier, je vous verrai. ■

Par Apostille.

«Au nom du ciel, n'augmentez pas mon chagrin par vos plaintes et votre faiblesse. ■

A sept heures du matin j'étais à Saint-Nizier, oi'i j'eus le loisir d'entendre bien des messes. A huit heures je vis entrer Blanche enveloppée d'une grande coiffe, le visage pûle et défait, .le ne l'aurais pas reconnue, sans Julie qui l'accompagnait. Elle nie fit une légère inclination de tête, se mit à i;cuoux non loin de moi ; et (juand la messe commença, elle me fit dire , par Julie, de prier Dieu pour sa mère; je lui fis signe que j'allais obéir. Elle entendit la messe avec tant de ferveur et de componction , que mou âme , assez indifférente en fait de religion , mais entraînée par l'exemple et attendrie par le malheur, se remplit de la divinité, et les prières que je lui adressai en faveur de madame Bertaut furent aussi ferventes que celles de sa fille. Je ne suis plus étonné de voir, dans les cérémonies imposantes de l'église, la dévotion se communiquer comme un feu électrique. Je suis persuadé que les artistes en Italie ont été les soutiens et les apôtres de la religi n. Les Grecs connaissaient bien l'influence des fête» sur l'esprit des hommes; et ces théories des jeunes gens des deux sexes , couronnés de fleurs , parés de leur jeunesse, de leurs attraits, chantant allernalivement, d'une voix mélodieuse, les hymnes sacrés, attachaient plus à la religion que la loi de l'état et les discours des ministres des dieux.

La messe finie, Blanche sortit, et je l'abordai. Elle me demanda aussitôt si j'avais prié pour .sa mère; ma réponse lui fit plaisir. Celte aimable enlant aurait voulu intéresser toute la nature à son malheur, à la situation de sa mère. Cependant, depuis la messe, .son âme était moins oppres.sèe; ses prières, sa confiance en Dieu, y avaient ramené l'espérance et le calme qui la suit. Je lui donnai le bras jusqu'à sa porte; je la suppliai de ménager sa santé : pendant trois nuits elle avait veillé sa mère; elle ne dormait que deux ou trois heures dans la journée, et d'un sommeil très agité. Elle me doi.naun autre rendez-vous â la même église , pour le dimanche suivant. Dès que je l'eus quittée , inquiet , consumé de mélancolie, je montai â cheval et partis pour la campagne, résolu d'y vivre dans une solitude profonde ju.squ'au dimanche malin.

Nous enirions alors dans les beaux j ursdu printemps; la terre se parait de verdure; l'aspect riant de la campagne, ces bourgeons, ces premières feuilles qui pointent dans les bois , dans les vergers; la douce température de l'air, qui réveille nos .sens, tout disp .se l'âme à une mélancolie touchante, et elle jouit de sa tristesse, comme l'on jouit de l'obscurité d'un bois, en .s'échappant de la plaine où le soleil dardait ses rayons hn'dans. Je vécus tro's jours , seul dans l'univers et moins malheureux de celle vie .solilaire que si j'étais resté dans la société. Je pensais à Blanche, je lisais les élégies dcTibulle, tantôt près d'une fontaine, tantdt au milieu d'une enceinte de

LES VOYAGEURS EN SUISSE

rochers, iinaae d'une nalure liiste et analogue à ma siluatiou. Mais le livre qui m'allacha le plus, ce fut Tacite. En me pçign?m d'un pinceau si épergique les vices et les crimes des bomiues, il me rcudait ma solitude plus agréable ■. je mim^ijiuaisélre séparé de l'espèce humaine , et je jouissais de celle séparation.

Le dimanche arriv.» : je me trouvai à Saint-INizier avant huit heures du malin. Une heure s'écoule, et blanche ne parait pas; dix heures .sonnent, et elle ne vient point. Impalienl, alarmé, je courus chez elle. On m'apprend que madame Bertaut avait eu une seconde attaque dans la nuit, et que Ion désespérait de sa vie. «Ah, pauvre Blanche ! m' écriai -je , quel doit être ton désespoir ! Je fis appeler Julie ; elle me dit que Blanche éplorée , éperdue, tantôt se prosternait an pied d'un crucifix , fondant en larmes et demandant à Dieu la vie de sa mère ; tantôt se jetait sur 1« lit de cette mère expirante , l'embrassait , la pressait dans ses bras , et déchirait lous les cœurs par ses al«rii^s et ses sanglots. Julie ajouta (pie plusieurs fois on l'avait entraînée hors de rapparlenieut de sa mère, mais qu'elle forçait lous les obstacles, et revenait encore. Eu^n son père, déployant soii autorité, lui avait ordonné de rester dans sa chambre avec .sa tanle el ses parens. Je me rçt\rai «binié de douleur. « (.hère madame Bertaut, me d'sais-je, je ne te veriai plus! lu ne seras point ma mère ! » A neuf heures du soir elle a\ ait quitté ce monde, lin peu avant ^a mort , ayant repris quelque conuaissaijce , elle protuena ses regards sur ceux qui l'environn«(ietU -, on crut que c'était une crise fa\orable; on lui demanda comment elle se trouvait? Elle répondit: • Je ne vps poui ma l^lle, qu ou la fasse venir. • Blanche accoui m , se mit à genoux près du lit , y rit la main de sa ruère, y attacha sa bouche, et, d'une voix lamentable, s'écria ; < Ma mère, ma tendre mère! grand Dieu! sauvezla , repdez-la niiùii Madame Bertaut la regardait fixement; on voyait qu'elle s'efforçait d^,' lui répondre, mais sa voix s'éteignail. Enfin on entendit ces niols ; «Ma pauvre fille-! mousieur Bertaut, ayez pitié d'elle! » Cç furent ses, de^^uieves paroles; un quart d'heure après elle expira, (.elle dernière phrase, adiessée à son époux, annonce qu'elle connaissait la dureté de sou caractère, auquel çUe avait toujours oppose la patience, la douceur et le silencf.

Il fallut arracher Blanche des restes inanimés de sa mère. Madame de Saint-Omer et Julie l'eraporlèrent dans leurs hn'as,el une Toiture l'emmeua chez sa tante. Je n'étais pas moins malhémeux : je souffrais de sa douleur et de la pçrte que je faisais dune amie tendre, d'une seconde mère.

Le lendemain, j'allai chez madame de Saint-Omer. Blanche élait dans un fauteuil prés du feu qu'on avait allumé pour elle ; son visage était couvert d'un mouchoir tieinpé de ses larmes : sa tanle et deux autres parentes, placées un peu plus loin , causaient entre elles , et respectait ut sou araidioii. Lorsque j'entrai, madame de Saint- Omer me. iKunma toiit haut pour l'avei lie de mon arrivée. Je m'appt'ochai d'elle sans parler; ses laiiiics firent couler les uiieniu'-s, ei ces pleurs, l'abaUement île mon visage lui apporteieiit plus de consolation que n'auraient pu faire les plus belles phrases de la philosophie el de la morale. • Ah ! s'écria-t-elle, vous avez bien raison de la pleurer ; vous perdez aussi une mère ! — Oui . je la i)leuie comme la mère la plus tendre ; mais n'irritez pas niej maux en vous abandonnant i un désespoir funeste. —

Ah ! laissez-moi mes larmes, c'est tout ce qui me reste. — Oui , pleurez ; mais songez combien votre vie nous est précieuse ; vous avez encore un père , une tante , et un ami (jui mourra de votre douleur. Je vous en supplie, au nom de votre vertueuse et digue mère, qui du haut du ciel ^oit vos larmes, votre abandon, el qui vous exhorte à supporter avec courage une séparai ion passagère.» Celle image de sa mère qui la regardait , qu'elle crut voir dans ce moment , et l'idée de la rejoindre un jour, éclairèrent son visage d'un rayon de joie : c'é(ait un trait de lumière qui perçait à travers l'épaisseur d'une nue. On lui apporta un bouillon : depuis deux jours, c'était sa seule nourriture. Je m'approchai de madame de Saint- Omer, et lui demandai des nouvelles de Bertaut. « 11 s'est couché à onze heures du soir, s'est levé à huit heures du malin , a pris sa tasse de chocolat , et s'est ensuite occupé des affaires de son deuil et de la succession. < A ce récit , je m'écriai involontairement : « Le pauvre homme ! » Ce fut à celte époque que son caractère commença à se développer. Solon a dit ; « Personne ne peut être déclaré heureux avant sa mort. » Je retourne celle pensée , et je di^ : • Personne ne peut élre confirmé honnête honime qu'après sa dernière heure. » Combien de gens , morts pli)S jeunes, auraient laissé une réputation de probilp !

Bertaut entra dans ce moment ; je l'emlirassai sçlon l'usage. 11 me dit : • Mon cher ami , j'ai fait une grande perte; mais le ciel l'a voulu, il faut se résigner- • Ce qii*il me dit avec un calme digne de l'ancien Portiq\!e. Mais son âme se découvrit tout entière, lorsqu'au milieu de la conversation il nous coula l'anecdote suivante.

. Bannier, fameux général suédois , ayant perdu sa femme qu'il aimait éperdument , resta sept jours dans. S» chambre , désespéré et noyé dans les pleurs. Le huitième jour, c'était un dimanche, il alla enlendre la messe; il priait Dieu avec ferveur, à genoux , pour le repos de sa femme , lorsqu'il aperçut à ses côtés une jeune denioiselle dune figure éblouissante. Sa beauté le frappa « vivement qu'il oublia la messe. Dieu et la pauvre défunte ; il ne vit, ne regarda que cette jeune personne , et sortit de l'église si éperdu d'amour qu'il la fit suivre, prit de informations, et l'épousa dans la semaine (31 U» Tout le inonde, étonné d'un récit si inconvenant, resta comme pétrifié. Sa sœur lui dit ;« Ce général Bannier était un homme 1res extraordinaire; celui qui voudrait l'imiter sei'alt inexcusable. »

Le temps produit l'effet du lointain dans la perspective : plus on s'éloigne d'un objet, plus le rayon qui frappai! notre œil s'affaiblit, et bientôt il s'efface.

Sur les ailes du Temps la trislcssc s'envole, Le Temps ramène les plaisiis.

Six mois s'écoulèrent, et Blanche, après avoir bien pleuré sa mère, laissa entrer dans son Ame la consolatipa et l'espérance. Sans doute que les caresses de sa tante, mes soins, mon assiduité, ont contribué à adoucir §a blessure. De plus, la lecture a distrait sa douleur, soutenu ses forces et son courage. Cicéron a dit avec raison, en parlant des lettres : Sccundas rcs ornant, adi'crsis sol/tlinni iirœhent.

Blanche s'est perfectionnée , pendant son deuil . dans la langue italienne, et a eu la constance de lire tout Rollin : c'est savoir lirer parti du leiups. • Je suis bien heureuse, me disait-elle souvent , de prendre du goût pour la lecture : mes livres et vous, voilà ce qui me rattache à la vie. »

Quelques mois après la mort de sa femme , Bertaut imita le général Bamiier; il fit la connaissance de Pliilippine, et s'enivra pour ses cbarmes de la passion la plus délirante.

La première fois que je renconli'ai cette dame Wandsieden , ce fut à la promenade de Bellecour; Bertaut lui donnait le bras ainsi qu'à sa fille ; je les abordai ; alors Blanche prit mon bras , et nous nous promenâmes séparément. Blanche me demanda ce {|ue je pensais de cette tiame. Après l'avoir bien examinée , je répondis : « Je ne sais. Sa fijjure, qui parait ajjréable, me repousse; .sous son air recueilli et modeste, je crois démêler de l'audace dans son reyard , et quelque chose de vulgaire dans sa démarche et son maintien. • Blanche était de mon avis. Motre entretien roula sur l'état, l'origine, la conduilede cette élrangcre si inconnue , et déjà si chère à Bertaut. Mais le hasard , qui favori.se et déconcerte plus d'un projet , qui révèle plus d'un mysière, me révéla celui-ci.

Le lendemain de cette promenade, je trouvai au spectacle l'acteur Délervilie avec qui je causais quelquefois: « Où diable avez-i ous connu la femme qui se promenait hier avec vous et mademoiselle Berlaut?» me dil-il. «Ma foi, je connais tout au plus son visage; j'ignore d'oii elle sort , et quel coche Udus l'a amenée dans Lyonen savez-vous plus que moi?— Oui , si je ne me trompe, j'ai servi avec elle. — Servi ? — Oui , dans une troupe de c imédie. Je l'ai vue à Hambourg , et uia bonne étoile me l'a fart retrouver à Lyon. Un jour j'ai voulu l'aborder dans la rue Sainl-Dominique; mais elle me reçut comme Hermioue reçoit Pyrrhus, quand il vient lui déclarer qu'il épouse une Troyenne. Krappé de son air de grandeur, je la quittai en lui disant;

Audromaque m'uticnd ; adieu , belle Hcrmipne.

L'après-dinée du jour suivant , j'allai chez Bertaut; la dame Wandsieden y avait diné. Je la saluai très froidement , et ne lui adressai jamais la parole ; bientôt elle sortit , en disant qu'elle allait au salut , et qu'elle reviendrait pour mener niademoiselle i la promenade. Je crus devoir profiter de son absence pour éclairer Bertaut sur le compte de celle avenlurière. Je lui dis , qu'il ne convenait pas que sa fille se montrât en public avec une femme inconnue. « Inconnue! s'écria Bertaut ardent de colère; pardonnez -moi , monsieur, je la connais. —On ne .sait d'où elle vient; elle tombe des nues. —Vous êtes dans l'erreur, elle vient de Paris, ne tombe pas des nues, et un jeune homme comme vous devrait être plus circonspect dans ses popos. — Monsieur , je puis me trom|)cr; mais dans le doute , vous ne devez pas expo.ser mademoiselle Blanche aux regards du public avec une femme suspecte. — Cela suffit : je vous remercie de la leçon. » Je conq)ris,à l'air et au ton de Berlain, que je l'avais vivement ble,ssé, mais je ne devais, ni ne voulais me rétracter. La prétendue veuve ne tarda piiint à rentrer ; elle dit à Blanche qu'elle était à ses ordres, qu'il faisait un temps chai inant pour la promenade. . Ma fille ne sortira point , dit Bertaut : j'ai chanijé d'avis. » Ce propos étonna la dame Philippine, d'autant plus que nous avions tous l'air couiuselcnd)an-assé. . La raison? dit-elle, il me semble que la partie était décidée. — Il est vrai , répond Ecriant, mais M. Kelmonl ne l'approuve pas; ainsi madei!ioi.selle va remonter dans .sa chambie; vous et moi nous sorlirnis. Quant à M. Delmont , Il faut lui laisser la liberté d'aller dans les grandes sociétés de Bellecour ;

il est là dans sa sphère , avec des dames très connues. « A ces mots , je m'évadai , jetant les yeux sur Blanche qui était au supplice. Le jour suivant, elle m'écrivit ce billet.

Billet de Blanche.

«Vous avez commis une gi'ande imprudence : moi< père a redit à madame Wandsieden le mépris que vous avez pour elle; il est d'autant plus irrité contre vous, qu'il a la plus haute estime pour cette dame Je penje moi-même qu'on peut vous en avoir imposé sur son compte; elle me parait décente et affectueuse; j'avoue cependant que sa physionomie, ses amitiés, ne ^l'attire^t pas : la rai.son?je l'ignore. Peut-être je l'aimerai beau-: coup un jour , si elle est ce qu'elle parait être. Ne venez pas que l'humeur de mou père ne soit dissipée : noiis nous verrons chez ma tante; j'y serai demain à midi. •

Je confiai à Blanche le récit de Déterville, qui croyait connaître celle fausse veuve. L'âme noble et vertueuse de Blanche ne pouvait ajouter foi à ce rapport ; et craignant de la calonmier , elle me fit donner ma parole dç renfermer ce secret entre elle et moi , de le taire même à sa tante ; » Car, disait-elle, cette découverte affligerait mon père, et je dois ménager sa sensibilité et respecter ses goûts. •

Bertaut , du vivant de sa femme , avait fixé à ma majorité la célébrai ion de mon mariage avec sa fille Ce terme, que j'attendais avec la plus vive impatience , arriva dix jours après cette scène. J'en écrivis à Blanciie, qui me répondit :

« Ce n'est pas moi qui reculerai le jour de notre union ; mais je ne sais quelle inquiétude me pouisuit. Mon père ne me parle plus de vous. H loue à tout propos ce Bonnard qui ne me parait ni inléressant, ni aimable. Je trouve quelque chose d'ignoble dans sa physionomie , de reiJOussant dans ses manières et ses phrases entorlillées. Je gagerais que cet homme n'a jamais fréquenté la bonne compagnie. L'autre jour , il s'avisa de me diie qu'il me trouvait adorable, délicieuse. «Monsiem', lui répondis-]e, je n'aime pas les louanges, surlout exagérées; si on les tolère quelquefois, c'est en faveur de l'amitié indulgenteet prévenue, et vous et moi nous nous connaissons à peine. • Une autre fois, il me dit en termes emphatiques que Vénus m'avait prêté sa ceinture, «Non, monsieur, ma couinrière s'i^pjielle Françoise, et c'est elle qui m'habille. » Il prit celte répoiLse pour une bêtise , car je le vis sourire je ne pris pas la peine de le désabuser. . Consultez ma lame, el priez-la de parler à mon père de ses engagemens et de voire majorité. »

Je courus chez madame de Saint-Omer , qui nie promit ses bons offices. Le lendemain, à dix heures du matin, elle était chez son frère. «Quel bon vent vous amène si matin ? lui dit Berlaut. « Le vent du mariage. — Quoi ! vous allez vous remarier ? — Non , je ne suis pas assez folle, mais je viens vous rappeler vos engagemens et ceux de voire pauvre femme avec Adolphe Delmont. Vous savez l'inclination mutuelle de ce jeune honnne et de votre fille ; ce mariage convient à tous égards. — A vous , ma sœur? — A moi , et à vous-même. Il est d'une famille distinguée, sa forlune est honnête ; il a atteint sa majorité, époque fixée par vous pour le mariage.... — Ah , ah! i| est majeur, j'en suis bien aise; il pourra jouir de son bien : jeune , beau garçon , noble et de la forlune ! il trouvera dans Lyon d'excel'.sns partis; il n'aura qu'à jeter le mouchoir. — Sans doute toutes les familles seront

LES VOYAGELRS EN SUISSE

flatlr'cs de son alliance; mais c'est voire fille, c'est Blanche qu'il demande. ,— Je ne la donne pas. — Le molif .'

— Je le ijarde pour moi. — Oubliez-vons les promesses de votre femme ? — Elle est morte , et les a emportées.

— Excellente morale! mais, vous-même, vous avez promis ? — Oui , par condescendance ; car , s'il faut parler net , ce mariage ne m'a jamais convenu , pour raison. — Dites, pour déraison. — Tout comme il vous plaira. — Ainsi vous clianoez d'avis? — J'ai d'autres vues sur Blanche. — Fourrait-on les connaître? — Il n'est pas temps encore. — Par hasard , penseriez-vous à ce quidam qui porte une épée , un plumet à son chapeau , et une mine si commune, si bêle, ce d gne frère de la veuve hollandaise?

— te choix n'aurait pas voire suffrage? — Vous ne me croyez pas aveugle ou stupide ? — Non , je vous crois un esprit transcendant. Voulez -vous déjeuner ?^ — Je vous remercie. — En ce cas, je vous sonhaile le bonjour. — Ain.si voire dernier mot est un refus absolu? — Voulezvous dîner ici ? j'ai du monde. — (Jui ? madame Wandsieden? — Oui, ma sœur. — J'entends, c'est une parlie de plaisir; permellez-vous que j'emmène ma nièce diner chez moi ? — Pourquoi cela? — Parce qu'elle est déplacée daus celle douce orgie, ainsi que je le serais. — Pour vous, cela peut élre, car je n'aurai ni beaux-esprits ni philosophes. Mais si Voltaire revient dans celle ville, je vous donnerai à diner avec lui. Vous serez là dans votre centre, car vous éles une grande philosophe. — Je suis un peu plus raisonnable que vous ; voilà ma philosophie. Enfin, que dirai-je à Delmont ? — Que je lui .souhaite le bonjour. — Fort bien , je vous le sonhaile aussi. »

J'attendais le retour de madame de Saint-Omer dan son cabinet. «Ah! mon pauvre enfanl ! s'écria-t-elle en m'abordant : mon frère a perdu la cervelle ; la Hollandaise l'a ensorcelé. • Elle m'appril ensuile que jélais refusé : quelle nouvelle 1 Apres les espérances les mieux fondées , les promesses les plus positives, me voir enlever mon l)onheur, celle que j'idoliirais !.... Je sortis de chez madame de Saint-Omer dans une agitation violente, formant mille projets, déiruils l'un par l'autre; enfin je m'arrêtai à celui d'écrire à monsieur Bertaut la lettre suivante :

«Mon.sieur,

.Madame votre sœur vient de me donner la nouvelle la plus a«cablanle ; vous me refusez , dit-elle , la main de mademoiselle Berlaut. .\vez-vous oublié que vous et sa tendre mère m'avez permis d'aspirer à votre alliance; (|ue c'est avec votre aveu, sous vos auspices, que je me .suis abandonné à l'espérance , à la passion la plus vive ? Hélas! monsieur, qu'ai-je fait pour démériter auprès de vous? quel molif vous fait changer en des jours de tristesse et de deuil , des joiu's de bonheur et d'enchantement? Si vous cherchez un gendre obéissant, empressé à cultiver votre amitié el vos bontés, qui ne respirera que pour faire le bonheur de votre fille, ne rejetez pas mes prières; permellez un hymen que l'âge, la fortune, la naissance, l'uiclinalion , tout, a.ssortit. Je suis avec res-

liect. ■

Réponse de Berlaut.

• Je me rappelle , monsieur , que feu ma femme avait imaginé \otre mariage avec ma tille, r.raignant de contrarier el d'affliger une épouse que j'aimais , je feignis de me prêter à ses vues, me bornant à demander du temps. Ma lennne étant morte, je me crois dispen.sé de tenir s&s pronies.ses; et les circonslances ayant changé, il faut

changer avec elles. Je vous exhorte, en conséquence, à vous défaire de votre passion : vous êtes trop répandu , trop aimable, pour ne pas trouver bientôt à vous consoler, par un choix plus brillant , de la perle de ma fille. »

Furieux de celle réponse , emporté par mon désespoir, je répliquai à Berlaut par une seconde lettre. .Sans doute le style eu fut trop acre , trop violent; mais je n'étais plus à moi.

Réplique de Delmont.

• Il me parait , monsieur , que vous oubliez vos promesses aussi facilement que ^ous avez oublié une épouse respectable, regrettée de toute la ville, excepté de celui qui devrait la pleurer éternellement. Je connais l'indigne et plat personnage que vous désignez pour votre gendre. Il ne voiis reste plus pour remplacer la vertu , la candeur, la bonté , qu'à épouser la très digne soeur d'un tel aventurier ; alors le malheur de Blanche et le déshonneur de votre famille seront à leur comble. •

J'allai moi-même porter cette lettre chez Bertaut : je revenais , lorsqu'à deux pas de la maison, je trouvai dans la rue cette fatale Philippine, qui marchait les yeux baissés. Je l'abordai. • iVladame, lui dis-je, je vous prie de dire à votre frère que , s'il s'avise de songer à mademoiselle Bertaut , de tramer son malheur par l'insolence de .ses projets, je lui donnerai le choix d'être jeté dans le Rhône ou dans la Saône. Je vous salue. »

La dame Philippine, malgré .son audace, pâlit, resta muette, tremblante, courut se rassurer auprès de Bertaut, et lui conter cette scène. A ce récit, à la lecture de ma lettre, ce vieux Céladon fut agité de toutes les furies : ses hurlemens , le bruit de sa canne , de ses pieds, ébranlaient le parquet. 11 monta chez sa fille, les yeux hors de leur orbite, et lui défendit toute liaison, toute relation avec moi. Blanche, aussi étonnée qu'aftligée, écrivit à sa tante pour savoir la cause de cet orage. Madame de Saint- Omer m'envoya chercher , je lui avouai tout ce qui s'était passé, elle blâma mon emportement, et me fit voir que tout le poids de ma faute retombait sur sa nièce. Il n'était plus temps; mes regrets, mes reiuords, ne pouvaient la réparer. Mais je vois aujourd'hui clairement que la prudence, la soumùssion, auraient échoué contre l'âme de ce père aveuglé et pris dans les filets de son Alcine.

Le lendemain , à sept heures du matin, j'étais encore dans mon lit que je fatiguais de mon inquiétude, lorsqu'on m'amionra M. le chevalier Bonnard. Je ren- \oyai mon domestique, et demandai à M. Bonnard ce qu'il voulait. « Vous avez, me dit- il, tenu cerlains propos hier à ma sii-nr. - Qui est votre sœur, el qui êtesvous? Je le connaissais pourtant.)— Je suis le chevalier Bonnard. — Ah ! vous êtes chevalier ! je vous en félicite : mais vous n'êtes pas le chevalier sans peur et sans reproche. Qu'y a-l-il pour votre service? — Vous avez dit que vous me jetteriez dans le Rhône , si j'élevais mes vd'ux jusqu'à mademoiselle Bertaut? — J'ai é é plus galant ; je vous ai laissé le choix du Rhône on de la Saône. Eh bien ! monsieur , je choisis le Rhône ; voulez-vous bien m'y suivre? — Très volontiers. • J'ajoutai en ricanant ;

L'honneur que vo\is avez d'être un de mes rivaux , Va vous faire manier au rang de mes égaux.

Je le priai d'aller m'altcndre dans un café voisin , oiii je le joignis bientôt.

Nous partîmes pour le quai Perrache. C'était le combat

LES VOYAGEURS EN SUISSE

de Tancrède et d'Arganl. Copendaiit, en chemin j'examinais mon homme du coin de l'oeil; il sifflait, mais il élait pâle et soucieux. Il traînait une épéc plus longue d'un pied que la mienne. «Ce brave, nie disais-je, vent me tuer de loin. " Arrivés sur le champ de bataille , j'otai mon habit et l'obligeai de quitler le sien, ce qui lui causa quelques palpitations. Je l'attaque, il recule; il me porte une botte, et recule ; je lui riposte, il recule encore. " Monsieur, lui criai-je, si vous reculez toujours , je ne pourrai jamais vous tuer.— Monsieur, chacun se bat à sa manière. » Heureusement j'aperçus un gros arbi-e derrière lui ; je pousse mon homme de nouveau, autre reculeraent; mais l'arbre l'arrête; alors je m'élance sur lui, le désarme , jette son épée dans le Khone , et me retire sans lui dire un seul mot. Lésâmes viles peuvent avoir des élans décourage, comme les Phryné et les Lais ont des mouveinemens de vertu , et les mauvais poètes des momens de verve ; mais ces effervescences, espèces de feux phosphoriques, s'évanouis.sent bientôt. Depuis , ce vaillant chevalier ne m'a pas demandé sa revanche, du moins à Lyon.

Ce fut alors que, par le conseil de la dame Philippine, on emmena Blanche à la campagne, et ce fui là que le frère et la sœur travaillèrent le double plan des deux mariages. Mais ce qui s'est pa.ssé depuis , est lié à l'histoire de Philippine , et .sera le sujet d'une autre lellre.

Depuis ces jours malheureux , où, battu par l'orage et brisé sur des écueils , je ne voyais autour de moi que des abimes ouverts, tout a bien changé. Le calme le plus doux m'environne; ma vie s'écoule au sein de la félicilé. 0 Blanche ! o ma bien - aimée ! doux principe de mon existence! loi seule endiellis ou contrislcs mes jours. Mais c'est assez parler de celle Blanche.

Pro qtia bis patiar nioii , Si parccnt aiiimx' fala siipcrstiti

LETTRE XXXIU.

ADOLPHK A SON tKÉRE.

De Ferney. De Voltaire.

Saluons , par nos chants , ses maucs radieux ; Que la nature entière, à sa perle attentive. Les beaux-arts orphelius , l'humanilé plaintive, Lui consacrent de longs adieux.

Milord et milady , deux Genevois , Blanche et moi , sommes partis hier en caravane pour le pèlerinage de Ferney. Nous disions en chemin : « Si Voliaire avait vécu dans les beaux jours de la Grèce, Ferney serait un temple, et nous élèverions ce lieau génie bien au-dessus des Sophocle, des Euripide, des Plaloii , et de tous les auteurs modernes ; il serait en première ligne avec Arislote , Cicéron et Leibnitz. Mais nous l'avons vu de trop près. Magis c loiiginquo rci'erentia. 11 a encoie trop d'ennemis. Le lemps n'a pas encore étouffé la voix de l'envie. •

Au lieu d'un pays vivifié par la présence de ce grand homme, nous n'avons trouvé que le silence et la solitude (32). (Juel sujet de réflexion !

Feruey , annexe du pays de Gex , était , avant la révocation de l'èdit de Nantes , habité par les prote.stans, auxquels il était permis d'y avoir un temple. En 168.5,1c village, enveloppé dans la proscription générale des calvinistes, fut changé en désert. Tel était Ferney ù l'époque où Voliaire y appela ses Pénales, la gloire et les arts. Il attira des colons sur te terrain aride : il leur avançait des

fonds, leur donnait des insi rumens aratoires , logeait les ouvriers pour un cens modique, leur prêtait de l'argent. Quantité d'horlogers vinrent peupler et enrichir celte colonie, qui, de soixante ménages, s'éleva à six cents. Tous les mois , Voltaire bâtissait une maison qui devenait l'asile de quelque honnête citoyen. 0 détracteurs de Voltaire ! écoutez ce vers qui est sorti de son cœur ;

J'ai f.iit un peu de bien , c'est mon meilleur ouvrage.

• Heureux ! s'écriait-il un jour, qui vit chez soi , avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son aigle, son renard, et ses lapins qui se passent la patte sur le nez. J'ai de tout cela , et les Alpes pardessus, qui font un effet admirable.» La renommée lui amenait tous les gens iuiportans de l'Europe ; savans , beaux-esprits , princes , hommes de qualité. Il fallait, aux yeux de ses contemporains, avoii' fait le voyage de Ferney une fois dans sa vie, comme les musulmans se croient obligés de faire le pèlerinage de la Mecque. Le vieillard , comme le dalai-lama du Tibet, renfermé dans sa chambre ou dans sa bibliothèque, échappait .souvent aux yeux de ses adorateurs, par une trappe qui communiquait à la salle des bains. Cependant il était flatté de ces hommages, auxquels il ne se déiobait que par lassitude. Les beaux-esprils même l'excédaient de la lecture de leurs ouvrages. On raconte qu'un jour le poète B"* lui lisait une comédie en cinq actes, représentée depuis sans succès. Voltaire écoulait gravement, ou plutôt tristement. Vers le milieu de la pièce, l'auteur s'avisa de lui dire :

• Ici, le cheialicr rit. — Il est bien heureux, répond Voltaire avec vivacité. » On prétend qu'avec les personnes jalouses de le connaître, il commençait par la politesse, continuait avec froideur, et finissait par le dégoût, à moins que ce ne fussent des personnages iuiportans ou des littérateurs du premier ordre. « Dès qu'on m'annonça chez lui, ditChabanon dans ses Mémoires, il vint à moi et m'embrassa. Je le considérai avec une atlention particulière, et je ne trouvai pas d'abord dans son visage la figure dont .ses divers portraits m'avaient donné l'idée '. Je lui en parlai; «Vous me retrouverez, me dit-il; on apprend à me voir.» Un jour, continue Chabanon, il conseni it à entendre ma tragédie d' Eudoxie; je m'aperçus que cette lecture l'ennuyait : sa vivacité naturelle ne lui permettait pas d'entendre toute une pièce; il ne savait dompter , ni régler aucun de ses mouvemens. Cependant il écoula jusqu'à la fin avec indulgence , m'indiqua les corrections, et emporta le manuscrit. Mais comme j'avais fait Eudoxie amoureuse, malgré son avis, il ne put me pardonner cet amour; et l'humeur le domina à tel point, qu'il ne me parlait plus ; à table même , il me regardait avec colère. «Ah! que je hais l'ainonr! s'écriait-il à tout propos, c'est un sentiment qui avilit tout.» Désespéré de le voir quitter avec moi le Ion paternel , pour prendre celui de la haine, je confiai ma peine à madame Denis, (|ui nie dit ; « 11 est comme cela ; on ne peut le refondre. » Je partis du château Au bout de trois jours , il m'écrivit une lellre très amicale, par laquelle il me rappelait près de lui : je revins, et il ne fut plus question de ma tragédie. »

Lé château de Ferney est un bâtiment carré, sans ailes

' Pali.ssot prélciul avoir remarqué que la physionomie de Voltaire tenait de celle de l'aiiiletl de celle du .singe; «et qui sait , ilit-ii , si ce n'est pas le principe de son goiU favori pour les anlilhiScs ? »

LES VOYAGEURS kN SUISSE.

et sans décoration : point vaste, mais commode : les tableaux qu'on yToit encore ne sont point des originaux. Voltaire avait peu de noiionssur la peinture, la gravure, la sculpture et le dessin ; il en convient de bonne foi. Nous avons visité sa chambre dans un silence religieux. «Je crois être, me dit nnlord, dans le sanctuaire du génie, d'où la renommée faisait retentir sa trompette jusque scus les astres de l'Ourse. »

; Blanche, émue, agitée, comme si elle était sur le trépied de Delphes, s'écriait : •C'est donc ici que Voltaire a pensé, écrit, respiré pendant trente ans! il me semble voir .son ombre ou son génie éclatant de lumière, el je suis tentée de me jeter à genoux pour la révérer. »

On nous avait dit que la chandwe avait été respectée; mais une cloison la séparait déjà en deux parties : nous n'y trouvâmes que son lit. Ce vers était gravé sur la porte de sa chambre :

Son esprit est parlout , cl son cœur est ici.

Slilord était indigné dé la mesquinerie de celle chambre, et du cénotaphe où était renfermé le co'ur de ce grand homme. " S'il était Anglais, disait-il, il dormirait dans un tombeau magnifique, à côté dePvewton '33'.

Ce cénotaplede Voltaire est fabriqué avec des carreaux de faïence ; son buste est au-dessus. 11 a |iour décoration deux aunes de laine blanche , garnies de quelques bandes de crêpe noir : on lit sur ce simulacre de mausolée celte mscriptibn ; Mes mnnes sont consoles , puisque mon cœur est au milieu de vous. La chambre est ornée de portraits en gi-àvure; ce sont ceux de l'abbé Delille, de Thomas, de d'Alembei't, Féiielon , Racine, Corneille, INeWton ; celui de l'impératrice de Russie , brodé par ellemême; ceux de l.ekain , du roi de Prusse , de la célèbre et aimable Uranie , marquise du ('hâlelél. Sa physionomie est douce et belle , sa robe est bleue ; elle porle im collier (iè niàrlre orné de quelques pierres précieuses ; sa main droite tient un compas , sa gauche joue avec des œillets ; des livres, des sphères sont à ses pieds; une bibliothèque sert de fond à ce précieux tableau. Cetle fauieuse Emilie iMourut à quaranie-trois ans , d'une suite de couche. La passion qu'elle inspira à VOIlaire, est la Seule que l'on .lit connue à ce grand homme. On voit dans cetle chambré les rayons de sa bibliothèque; mais ses livres, chargés de noies , ont été tiansporlés en Russie, où ils sont encore enterrés dans les caisses du voyage.

Nous vîmes dans la salle à manger un tableau satirique, monument de la trop grande sensibililé de Vollaire . ou plutôt de son irascibilité contre les niocwres de la critique on de l'envie. Le sujet du tableau est une Gloire coiffée à la française , présentant Vollaire au dieu dé la poésie, (pli descend de son char poiu- le rei'evoir et lui donner une <'buronne. Le bas du temple de Mémoire est décore de colonnes, entre lesquelles .sont les busies d'Euripide , de Corneille , de Racine et de Sophocle ; celui de Vollaire est couronné parles Amours, et l'on voit Pégase dans le lointain. Sur la droilédu tableau sont peints Fréron , .Sabalhier, Patouillet , nesfonlaines, écrasés, foulés aux pieds et fouettés par les Furies. Vollaii-e, pendant ses repas , s'c|;a\ ail aux dépens de ces personnages. Heureux, s'il les ei'it méprisés, comme l'on méprisé l'insecte ailé qui vient hourdoimer à nos oreilles :3î).

Des images plus agréables ornent le salon , ce soni les portrail-s des Calas, desSirven, el celui de madame Dupuv. C*ttc aimable petite-nièce de Corneille est encore dans le

voisinage de Ferney, el jelle Souveilt des regards de douleur sur ce château habile naguère par la bienfaisance , les arts et le génie , et changé aujourd'hui , par la perte d'un seul homme , en une solitude triste et sauvage.

Après avoir parcouru le château, nous revînmes encot-e dans la chambre de Vollaire. INons ne pouvions iious rassasier de la vue de cet asile , du sou; ehir dé ce graiid homme. Blanche embrassa .son buste , le baigna d'une larme ; elle fermait les yeux sur son irréligion, Cn faveur de sa sensibilité et de sa bienfaisance. « Vous espérez sans (loule, lui dit milord , que Dieu retirera son 5me de.'* enfers , comme il a retiré celle de Trajan , à la prière de Grégoire-le-Grand '. »

Cet homme qu'on accusait d'insensibilité , était triStfe , inquiet, le jour de la Saint-RarthélemI ; il rappelait, en gémissant, et .souvent en pleurant, les hoi-téurs de cette journée; et l'air de jOie dé ceux qui l'apprdthalent , lui déplaisait infiniment : oïl l'eût mis eh colère ; si l'Oii eût

I i en sa présence.

Nous allâmes visiter l'église <Jù il avâil Fait ïlfevet- son tombeau en fornie de pyramide : sui' la façade on Ut cette inscription :

DEO ErÈxIT VotTAIKE. M. D. Ce. ixl.

II disait en faisant bâtir celte église ; « Je veux qu'Abraham Chaumeix et (ousorts en sèchent dé doulenr; ils me verront enirer dans le chœur avec une auréole sur la télé : ils seront bien attrapés. »

Voltaire, malgré les déclamations de l'envie et delà méchanceté, croyait à l'exislence d'un Dieu. Chez le président de Jlasions, son ami, où cette existence paraissait au moins problématique, on l'appelait le rapucin.

« On m'a conté , nous dit milord , qu'un après-souper , à Lnnéville, à la cour de Stanislas, jouant au piquet avec une des dames de cetle cour, il survint un orage; ils étaient seuls ; le tonnerre roulait , éclatait avec fracas ; la dame s'effrayait beaucoup.» Que craignez-vous, lui dit Vi llaire; connaissez- vous le général Capanée? — Non, monsieur. — C'était un capitaine grec qui se moquait du bruit des orages, et qui disait que les carreaux de Jupiter n'étaient que lesexhalaisonsde la terre échauffée. Allons, jouez toujours. » La dame, encoie plus troublée par cetle apostrophe, lui fit entendre que .sa frayeur venait de ce qu'elle se trouvait avec un homme qui ne croyait pas en Dieu. . yu'appelez-vous , madame? répond Voltaire avec vivacité: j'ai dit plus de bien eu deux mots, de ce grand Créateur , que vbus D'en sauriez penser dans toute votre vie. »

Chabanon rapporte dans ses Mémoires, qu'un joUr Voltaire ;;ortil de son cabinet en riant, et lui conta cetle imecdote au sujet d'une tragédie où Chabanon avait tracé nu personnage athée. « Procope et Gradant, tous dent leiiant café el assemblée de beaux-esprits, .se disputèrent un jour la prééminence de ceux dnnt la fréquentation honirait leur boutique. Procope cilait La Molhe, Saurin, Rousseau." J'ai mieux que tout cela, reprit Gradant; j'ai un athée. «Vous en pouvez dire autant de Totre tragédie.

Nous demandâmes â voir la salle du spectacle : elle

' Ou prélcnil que saint (iri'goirc-le Grand, ayant vu une slaUie dp Trajan ((ui descendait de cheval en habil de guerrier . pour rendre jusiice à une fennne , pria Dieu de retirer des enfers l'àme d'nn prince si humain , si juste : DitU exauça sa prière , à condition qu'il n'y reviendrait plus.

Les voyageurs em sIisse.

n'eidstait plus.Un de nos Genevois en eut le cœur navré: " C'esl 15, nous disait-il, où j'ai vu ce grand homme jouer lui-même ses chefs-d'œuvre. Je me seulais fortement ëmii de sa déclamalion , mut emphatique et cadencée qu'elle était. Kn récitant, il était poêle et comédien; il faisait sentir l'harmcniie des vers et la force de la situation. » Ce qu'on a dit de la déclamation de Racine en donne mie idée assez semblalile.

Voltaire avait la première qualité du comédien; il sentait vivement : au.ssi il faisait beaucoup d'effet. Il pensait qu'un grand volume de voix et des inflexions fortes sont néces.saires pour émouvoir la multitude. 11 ne cessait de dire à ses acteurs: «Criez; point d'effet sans cela '. »Un jour, une actrice qu'il exerçait, à laquelle il reproihait de ne mettre pas assez de feu dans son débit, lui dit: « Monsieur , si je jouais ainsi , j'aurais le diable au corps. —Oui, mademoiselle, voilà ce que je demande pour jouer la tragédie et pour la faire; il faut avoir le diable au corps-.»

Rien de si solennel que les représentations de ses pièces; on y accourait de Genève, de la Suis.se et de la Savoie. Les officiers des régimens français, qui occupaient les liiHix circonvoisins, y venaient en foule : les habits étaient propres, magnifiques et analogues aux personnages; la salle était jolie; le théJtre avait nondire de décorations. Dans une de ces représentations, des grenadiers du régiment de Conli avaient servi de gardes sur le théJtre. Voltaire ordotma qu'on les fit souper à l'oftîce, et qu'on leur donnât le salaire qu'ils demanderaient. L'un deux répondit : • Nous n'en v oulons aucun ; nous a\()ns vu M. de Voltaire, c'est notre paiement.» Voltaire, qui entendit cette réponse, en fut sienchanlé, qu'il s'écria avec transport' « 0 mes braves grenadiers! mes braves grenadiers! » Et 11 leur dit de venir manger au château f|;iand hou leur semblerait, et que s'ils désiraient de l'ouvrage, il les occupeiail tant qu'ils voudraient. Sa sensibilité répandit nn charme inexprimable sur se.; jouissances, sur ses trioiuphes même. Il pleurait facilement ; à la fin delà pièce, il venait, les yeux baignés de larmes, embrasser les acteurs.

«Un jour il entra dansia salle à luanger, au milieii du repas, tenant le plaidoyer de M. Scrvan en faveur d'une prolestante mariée à un calhorK|ue. 11 voulut nous en lire la péroraison , les larmes le sufforpiaieut. « Je pleure plus que je ne devrais, dit-il à ses convives, mais je ne puis me retenir.» «fl c'est ce même homme, ajouta le narrateur, en élevant sa voix, dont j'ai vu la haine et l'envie llélrir la répulaiion avec tant d'acharnement. »

« Je vous raconterai ù rc sujet , nous dit milord, une anecdote singidière, dont j'ai été le témoin. Je dinalsà Rome, chez un ministre étranger. La conversation ionrna sur Voltaire; on parla des prescris que lui avait fait l'impératrice de Russie, et des lellres qu'elle lui écrivait. A ce discours, im des iirinres de l'église, que je né nommerai poitit, s'cci-ia ; « Depuis quand ce tison d'enfer est-il retiré en Russie ? Quoi ! cet iui))ie va-t-il y porter l'â- Ihéisme! » Je pris la parole , et lui dis , en me modérant à peine, que Voltaire était à Ferney dont il faisait les dé-

' Celte déclanialioii , modelfe d'après la pompe et la cadence (Icl'ancicn thi-àlic , n'était pas le langage du scntimciu el de la nature, nan.s 1rs vcr.s, comme dans la prose, il faut toujours , pour parvenir au cœur , parler son langage.

' 11 faut avouer que nos acteurs ont bien profilé de celle leçon.

lices , que Catherine lui avait fait présent de quelques founures, et que ce beau génie était déiste, et non athée; que ce vers était de lui :

Si Dieu n'existait pas , il faudrait l'invcnler.

Le ministlre chez qui nous étions, rbtnpit renti1»lieti: One autre fois, dans une des fjrandes maisons de celte même ville, on parla de quelques beaux génies français et de Voltaire. Un gentilhomme italien , pré.sent , demanda s'il n'avait pas été iliahométan et grand ami de Luther. Cet honnue avait un oncle en place, qui, ayant entendu celle sol lise, lui dit :« .Apprends au moins à le taire,si tune peux apiirendre à parler. »

Chaque jour de représentation était au château un jour de fête. Il y avait un souper de soixante à quatrevingts personnes , et on dansait toute la nuit. Voltaire paraissait un moment au bal ou au repas. Ile.-;t aisé d'imaginer l'impression que faisait saprè.sence, quels étaient les applaudissemens. .\près avoir payé le tribut à l'empressement de ses hrites , il se relirait, travaillait ou S'endormail au son des violons, qu'il entendait de sa chambre. Ce bruit ne l'incoiuinodait pas , et il aimait à voir régner la joie et le plaisir dans sa maison.

On accuse ce beau génie d'une sUsceplibililé trèsoiubrageuse siu' la crilique de ses ouvrages. Cependant La Harpe, jouant un jour dans une tragédie nouvelle de Ce grand homme, s'avisa, sans le prévenir, de corriger quelques-uns de ses vers. Il s'en aperçut , el il s'écria des ,couli.sses : « Il a raison , c'est mieux comme cela. » A l'âge de soixante ans, au milieu de sa gloire, il écrivait au cardinal de Bernis : «C'est à vos lumièiTS et à vos bontés que j'ai recours ; serez-vous assez boii pour mettre sur un petit papier : Ceci est mal fait, cela est mal dit? > El il répondait aux criliipies du cardinal : « Vous avez raison, monseignein'... » Lekain jouait Orosmane devant lui ; Voltaire fnt si enthousiasme par son jeu, qu'il s'écria : » Ah ! que c'est beau ! cela est trop beau ! ce ne pent pas être moi qui aie fail cela ! »

Souvent le jour qu'il devait jouer la tragédie, il prenait dès le matin s(m habit de théâtre pour ne pas faire deux toilettes, et il se promenait ainsi dans son jardin sous l'habit de Lusignan ou de Cicéron. On accourait pour le voir dans ce costume, et l'on en riait. De l'aveu de Lekain, il jouait très bien le rôle de Cicéron dans Ruine sauvée, quoiqu'on l'ait comparé à un écuyer qui se tient â cheval de mauvaise grâce, et qui donne de très bonnes leçons de manège. On prétend tpie , lorsqu'il élait en scène, uniquement occupé de sa pièce, il oubliait souvent son personnage el l'auditoire. Une anecdote assez plaisanle, est celle qui lui arriva an sujet d'une actrice qui devait jouer dans Olympie le rôle de Stalira ; elle venait de rece\oir de Paris une coiffure nouvelle dont elle était enchantée, el dont elle se para toui de suile, afin de l'étaler à la représentation. Malheureusement Voltait'e la lencontra , et lui demanda ce qu'elle Voulait faire de celle coiffure? «Mais elle est pour ce soir. — Non, mademoiselle, vous jouerez sous le voile. » L'actrice, fort éprise de son nouvel ornement , se f3che , menace dé se retirer. Voltaire, impatienlé de cette résistance, s'écria avec une voix de tonnerre ; « Eh ! morbleu ! mademoiselle, vous êtes trop heureuse de mettre un voile pour cacher un visage aussi laid que le votre. « L'apostrophe était d'auiant plus .sanglante, qu'elle était vraie, el l'infortunée Stalira joua sous le voile.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

Vollaiie, avant d- acheter Ferney , habilail Lausanne, Cl avec lui le goiM des arts et des speclacles. 11 y avait formé une société d'hommes et de femmes , qui élevèrent un théâtre à Mont-Repos, maison de campagne du faubourg • les acteurs faisaient les frais de la représentation ; mais Vollaire se chargeait , avec un «le et un amour paternels , du soin de les dresser et de les faire répeler. On V représenta, pendantdeux hivers de suite, Mzire, Zaïre, Zulimeel r Enfant prodigue. Vollaire jouait les rôles de Lusirnan Alvarès , Benasscn et Kuphémon père. Son es- .^rit sa pliilosophie, sa lable cl son ihéàlre répandirent rnsensiblenient à Lausanne Tamé ilé, les lumières et la polilesse 11 v élalail lélcgance du voluptueux Aristippe, mais il assurait qu'il vivrait tout aussi tranquillement dans le tonneau de Diogéne. Cependant, au milieu de ses jouissances, il se plaignait toujours de .sa santé, et des peines de la vie. . Des deux lonueaux de Jupilcr, disail-d, le plus gros est celui du mal; et pourquoi Jupiter a-t-il fait ce tonneau aussi énorme que celui de ( liteaux ? ou comment ce tonneau s'est-il fait tout seul? cela vaut bien la peine d'élre examiné. »

. Un jour . je me plaignais à lui , nous dit noire Genevois des coliques qui me tourmenlaient quelquefois. » « U y a sans doute, me répondit-il, beaucoup de mal sur la terre, et ce mal nest mile à qui que ce soil, à moins (|uon ne dise que votre colique a été prévue de Dieu pour le Ijonheur des apothicaires : je souffre depuis quarante ans, et je vous jure que cela ne fait de bien à personne. »

Voici a quelle occasion il composa sa Rome iouiée. Il recul, à Lunéville, chez le roi Stanislas, la tragédie de Calitiiia, de C.rébillon , que l'on venait de représenler à Paris. Il la lut soudain : . Eh ! s'écria-l-il , le bourreau ! comme il a déshonoré ce pauvre Cicéron ! je le vengerai. » Le lendemain, il avait déjà conçu le plan de Rome sani'ce, et chaque jour il faisait presque un acle.

Voilà , mon cher frère, tout ce que j'ai pu recueillir, dans mon voyage 5 Feriiey , pour Ion editiratiou et ton amusemeni , de cet homme unique et divers. Disons en soupirant avec un poète moderne :

En vain par vos travaux vous courez à la gloire ; Vous mourrez : c'en csl fait ; loul senliinent s'élcint. Vous n'éles ni chéri , ni respecté , ni plaint ; La mort ensevelit jusqu'à voire mémoire.

Cependanl Vollaire survivra tant qu'il y aura sur la terre du goût , des lumières et des hommes. Tu communiqueras celle lettre à madame de Saint-Omer qui adore ce i;rand génie. Farewell , my dear.

ADdLPRB A SON FBÉRE.

Suite des amours de Blanche et de Dolmoat.

. L'hi.sloire, dit Jean-Jacques , nionlre plus les actions que les hommes, parce qu'elle ne les prend que dans des momens choisis, dans leur vélemenl de parade; elle ne les suil point dans leur maison, dans leur famille, au milieu de leurs amis; c'est bien plus l'habit que la personne (|u'elle peinl. » Jlais moi , je prends l'Iularque et Sucloue pour modèles: je poursuivrai Philippine dans .sa chambre , dans son déshabillé, jusque dans les derniers replis de son âme.

J'ai laissé mes héros à la campagne , s'enivrant de joie et d'espérance, savourant les plaisirs de la lable cl 1 en-

chanleinent d'un amour naissant. Blanche seule voyait ses jours enveloppés de tristesse et d'ennui ; ainsi , lorsqu'au printemps tous les oiseaux , animés d'une nouvelle vie , fout éclater leur joie en chants harmonieux , un malheuVeux rossignol pleure à l'écart la perle de ses fils Ouosdurus aralor, Observans nido , implumes detraxit.

Cette comparaison a la couleur un peu poétique^il faut me la passer en faveur de Virgile dont elle rappelle les vers Iduchans et mélodieux.

Les affaires ramenèrent Berlaut à la ville. Blanche courut chez sa tanle, lui confia ses chagrins et les persécutions quelle essuvail. Madame de Sainl-Omer en parla à son frère . (|ui lui répondit durement ; • Il faut que ma fille obéisse, ou qu'elle crève. - Qui vous a inspiré ces scnlimens humains et palernels? C'est sans doute voire chaste Pénélope? ' A ces mois ironiques, Berlaul, furieux, jeta .sa perruque au iiez de sa saur, qui la fit voler par la fenéire. Comme les passions dénalui ent les caractères ! Ce sont des vents brûlans qui dessècheni et dévi rent tout. Berlaul avait aimé sa sœur ; il cessa de la voir ; sa tendresse pour sa fille s'éleignit tout à coup. Absorbé, hors de lui , le vice s'est naturalisé dans son âme , et a paralysé sa conscience.

Amour ! amour : quand lu nous liens , On peut bien dire : Adieu , prudence.

Tu dois te rappeler que Berlaut avait donné huit jours à sa fille pour rétléchir sur l'hymen de Bunnard. Ce lerme expiré, il lui demanda si elle était disposée à lui obéir? .. Mon peie , je vous eu conjure , ayez pitié de inoi , ditelle eu se jetant à ses pieds , ne me forcez pas à un mariage que j'abhorre , qui me précipilera dans le tombeau. — Mademoiselle, épargnez-moi ces tristes lainenlations, ces expressions hvperboliques, jargon de voire sexe : il faut épouser Bonnard, ou être renfermée dans un couvent. — J'accepte le couvent : je préférerais un cachot à ce funeste lien. — Il suffit, vous irez au couvent. Je vous ferai voir (lue je suis le inailre. » Deux jours après, Blanche entra chez les Ursuliiies de la Vieille-Monnaie , où le parloir lui fut iulerdil. Sa tante ayant été refusée, elle courut s'en plaindre à sou frère, et lui demander le motif de celle exclusion. .C'est, lui dit-il, pour la soustraire aux mauvais conseils. - Et pour qu'elle n'écoule que ceux de voire démon familier. - Quel est ce démon familier ? Venez-vous chez moi pour m'insuller? — Non , car je vous compare à Socrate. - Je ne suis pas Socrate , ni ne veux l'être. - C'est que votre démou ne vaut pas le sien. - Ce sont des femmes comme vous, qui ont le diable au corps. — Diles comme la chère dame Wandsieden. - Adieu madame ; laissez-moi tranquille. — Adieu, monsieur , Digérez bien , dormez bien ; mais tremblez pour le

réveil. » .

Au sortir de ce vif entretien , madame de Saint-Omer imaniiia de risquer une leltre à la veuve pour intéresser sou "amour propre à la délivrance de Blanche. La voici.

. Je suis élonnée , madame , qu'une personne qui se pique de délicalesse , de probité et de dévotion , abuse de sou ascendant sur un faible \ ieillard , pour l'irriier contre sa fille, et exiger de lui qu'il la sacrifie à un hymen qu'elle abhorre. Veuillez faire cesser une perséculion dont l'odieux reloiiibe encore plus sur vous que sur mon frère. Usez de votre influence pour le bien conduire, iimi pour troubler sa raison el endurcir ,von cour. Rendez-le à liu-

LES VOYAGEURS EN SUISSE

même et à ses premières ^ crtus : la rclisioii vous le commande. Vous savez , madame, aussi bien que moi, qu'elle nous prescrit lach.iritc pour les autres, l'abnéi^ation de soi-même, et le sacrifice de ses intérêts à la justice. Fléchissez mon frère ; sauvez sa fille : je vous en aurai , en mon particulier, la plus grande obligation, et je me ferai un plaisir de publier vos vertus et ma reconnaissance. »

Réponse de madame JFamlsieden.

«Je ne me flatte, madame, d'aucun ascendant sur M. votre frère, ni sur personne. Si j'en avais , je le devrais à la pureté de mes intentions et ^ l'inflexibilité de mes principes. .Je connais les devoirs qu'impose la relifiion ; je sais que le plus beau triomphe du vrai chrétien est de réjjiler les mouvemens de son ccpur ; c'est ,\ quoi je m'attache , sans me mêler des affaires d'une famille à laquelle je n'ai pas l'honneur d'appartenir. C'est à vous, .sieur de M. Bertaut , de profiter de la faiblesse que vous lui attribuez, et de la supériorité de votre caractère, pour diriger sa conduite et rectifier ses erreurs. .\ures!e, madame , si vous me supposez des vertus , vous n'ignorez pas que la véritable vertu fuit l'éclat, et n'a que son devoir en vue; le bien qui en résulte et non l'opinion des hommes : ainsi vous pouvez vous dispenser d'entretenir le public de moi et de mes sentimens. Votre approbation intime me suffira , ainsi que celle de tous ceux qui me connaissent. »

Madame de Saint-Omer ne s'en tint pas IJ : elle intéressa et fit agir M. de Monlalizet , archevêque de Lyon , qui manda Bertaut ; mais les prières et les remontrances de ce sage prélat échouèrent. Bertaut n'avait plus d'oreilles pour entendre, ni d'yeux pour voir; ou plutôt .sou âme élaitoblilérée. 11 répondit à l'archevêque qui lui reprochait ses torts, ses rigueurs pour sa fille ; « Monseignaur, je ne me mêle pas de votre diocèse; laissez-moi le soin de gouverner ma famille. — Je suis votre pasteur. — Soit ; mais je ne suis pas un agneau. — Du moins vous n'êtes pas l'agueau sans tache, ■ lui répartit le prélat en lui tournant le dos.

Madame de iSaint-Omer, im dimanche à la messe à Saint-Nizier, ayant aperçu la veuve hollandaise, alla se placer auprès d'elle. Mais celle-ci eut les yeux toujours attaches sur son livre. Madame de Saint-Omer épia sa sortie, et l'aborda, avec celte sécurité que donne une bonne conscience , au moment qu'elle allait monter en carrosse. • Madame, lui dit-elle, je vous ai écrit relativement à ma nièce. — Madame, je vous ai répondu; ains nous n'avons plus rien à nous dire. — Pardonnez-moi, j'ai encore à vous parler. Il vaudrait mieux ne pas entendre la mes.se , que de séduire un vieillard , et de faire le malheur d'une jeune personne aussi vertueuse f|u'aimable. » Philipinne, rouge comme le carmin , toute troublée, car nombre de spectateurs jouissaient de cette scène, lui répondit d'une voix entrecoupée : « Madame, je ne comprends pas ce langage ; j'entends la messe , parce que la religion me l'ordonne ; elle me commande même le mépris des injures et de la calomnie. • En finissant cette phrase, elle voulait s'échapper et monter dans sa voiture; mais madame de Saint-Omer la retint par le bras, en lui di.sant : . De la calomnie! moi 1 Vous m'attaquez ; souffrez que je me justifie. Ce carrosse , n'est-ce pas celui de Bertaut , père de Blanche? et sa fille infortunée u'estelle pas reléguée dans un couvent, tandis que vous triomphez et régnez dans la maison de son père? N'est-ce pas

pour vos charmes que ce vieillard séduit fait tant de sottises? ' A cette vive aposirophe , tous les témoins éclatent de rire , et Philippine , s'arniant d'une noble effronterie , s'élance dans sa voiture, en jetant un coup d'oeil d'indignation sur madame de Saint-Omer et sur les rieurs.

Cependant cette scène piquante et la réclusion de Blanche faisaient grand bruit dans la ville, et excitaient l'indignation de tous les honnêtes gens. Un plaisant envoya îi Bertaut cesquaireversd'uuetragédiede Corneille :

Oui , c'est un imbécile et honteux esclavage.

Que celui d'un l'poux i-.ur le penchant de l'âge ;

Quand sur un front ridé qu'on a droit de haïr ,

Il croit se faire anner , à fjrce d'obéir.

Mais les sarcasmes , les plaisanteries n'adoucissaient pas la situation de Blanche, ni les anxiétés et le chagrin qui me consumaient. Depuis un mois qu'elle était au couvent , je n'avais aunme de ses nouvelles ; les portes de ce monastère étaient gardées par des Argus vijsilans : nuit et jour je rêvais au moyen de faire parvenir une lettre à Blanche; enfin j'imaginai cet expédient. Je vis Julie et lui demandai si la .supérieure des Ursulines connaissait l'écriture de Bertaut? Elle me dit qu'elle ne croyait pas qu'il lui eilt jamais écrit. . Eh bien ! lui dis-je, il va entrer en correspimdance avec elle ; • et sans autre explication , je vins exécuter mon plan.

Je remplis unecoibeille de six livres de café moka, d'un pain de sucre, de quelques bouteilles de sirop, et de six boites de confitures , et j'envovai cette offrande , au nom de Bertaut , à la supérieure du couvent , avec une lettre signée Bcilaitt, où je la priais d'accepter cette légère mar(iue de ma reconnaissance pour les bontés dont elle honorait ma fille. Dans cette lettre était inclus un billet pour Blanche, que je priais la supérieur de lui remettre. Mon laquais s'acquitta de la commi.ssion à merveille. La supérieure reçut le cadeau avec transport et reconnaissance, fit venir Blanche, lui étala l'envoi de son père, et lui remis sa prétendue lettre. Blanche regarde l'adresse, et ne reconnaît pas l'écriture; j'avais contrefait la mienne. Elle l'ouvre avec précipitation. Qu'elle fut sa surprise en voyant qu'elle était de moi ! L'émotion de son visage l'aurait trahie, si la supérieure n'avait été occupée a vérifier les boites de confitures; cependant elle lui demanda ce que disait son père? Blanche, rassurée, lui répond avec beaucoup de présence d'esprit , « que son père la chargeait de lui demander si madame la supérieure était satisfaite de ce petit présent. «Oui, très contente, vous pouvez le lui certifier. Allez lui répondre; je mettrai votre lettre dans la mienne; car je veux le remercier de sa galanterie. » Blanche revint bientôt avec la réponse, à l'adresse de son père. La supérieure l'ayant enfermée dans la sienne, mon domestique reçut le paquet, et me l'apporta. Faut-il avouer la bizarrerie ou la puérilité de l'amour-propre? Je crois que le plaisir que me donna le succès de mon stratagème accrut celui que je ressentis en recevant la lettre de Blanche. Voici ce qu'elle contenait.

«Supportons, mon cher Adolphe, nos malheurs avec fermeté et courage : l'impatience , les plaintes, le désespoir aigri.ssent nos maux au lieu de les adoucir. Je suis privée de ma liberté, de >otre présence , de celle de ma tante; j'en souffre beaucoup; mais une pensée me console ; c'est que vous m'aimez , c'est que je vous aime, et que je suis heureuse du plaisir d'aimer. Mon père m'a fait une visite, une seule visite; c'était avant-hier: il m'a

LES VOYAGEURS EN SUISSE

demande frojdenieiitrnmment je me Iroiivais. « Tranquille et résignée. — Voulez ^ oiis recevoir madame Wandsieden et son frère? — Si vous m'en laissez la maîtresse, non ; je n'ai rieu à leur dire. ■>— Vous persistez loujours dans votre obstination; vous refusez de m'obéir? — Jamais, exeeplé pour uu mariage que je déteste et que l'honneur ménip réprouve. — Dites, votre folle passion ; mais nous verrons qui l'emportera de vou.soude moi, de l'autorité d'un père ou de l'insolence de sa fille. » Il m'a quillée à ces mots , .sans m'iionorer d'un .seul re(;ard. Ah ! mon |)ère , que mon cœur vous est peu connu ! Cette \isite m'a fait un mal affreux. Adieu mon cher Adolphe, ayons toujours patience, amour, fidélité, prudence : je crois qu'avec leur secours on peul sujiporler les lenipétes de la vie. Les malheurs qui ne sont pas noire ouvrage, sont adoucis par le repos de la conscience. »

Un homme très alléré , qui boit quelques gouttes ne fait qu'irriter sa .soif. Ainsi le billet de Blanche, loin de calmer mes solliciludes , m'embrasa du désir delà voir, et donna l'essor à mon iniaginaliou. Je gardai le personnage de liertant , et , sons son nom , j'écrivis un antre billet à la supérieure, où je lui disais que j'étais trop heureux si les bagatelles que je lui avais envoyées avaient pu lui être agréables; que je recommandais ma fille à ses bontés. J'ajoutai : « Je vous prie, madame, de veiller avec la plus grande rigueur sur elle, surlout défendez-lui le parloir pour qui que ce soit. Je n'excepte qn'im ecclésiastique qui doit aller au premier jour l'entrelenir de ma part : il est jeune encore, mais la maturité de son esprit, sa piélé solide, son savoir, son éloquence pleine d'onction, lui ont mérité ma confiance, et je compte beaucoup sur lui pour ramener ma fille à la raison et ;^ l'obéissance qu'elle me doit. Il se nonnne l'abbé de Beaupré. N'en prévenez pas ma fille , elle refuserait peul-èlre cet entretien ; cependant je vous prie de lui donner une de vos sœui'S pour l'accompagner an parloir. Jérôme Bertaut.

Tu comprends aisément, mon cher frère, que c'était le sieur Adolphe qui devait se mélamorpho.ser en abbé. J'exigeai qu'une sœur accompagnât Blanche au parloir, non-seulcmenl pour écarter tons les soupçons, holes fidèles des ronvens, mais aussi parce que je .savais que c'était la règle. Le lendemain de ma lellre, je me présentai au parloir, sous l'habil d'un abbé, le front revcMu de candeur et de modestie, parlant, marchant les yeux baissés. Je demande mademoi.selle Rerlaut. « Voire nom ? » me dit la lourière. « L'ablic de Beaupré. — Ah ! fort bien ! je vais avenir la supérieure » Celle-ci manda Blanche, et lui dit : «Mademoiselle, vous allez descendre au parloir, avec la scriir .Sainle-Élisaheth , pour recevoir les bons avis d'un sage ecclésiastique , (|ni vient de la part de M. votre pèrç. » Blanche descendit , cherchant dans sa lêle quel pouvait être ce saint personnage député par son pcre. Quand je l'aperçus, mes yeux se troublèrent , mon cirnr tressaillit ; une joie inlime précipitait le cours de mon sang: mais Blanche hésilait, me regardait ; el quand elle ni'eut reconnu , clic resta immobile d'élonnenient, de crainte cl de sensibilité. Je démêlai son embarras. . Mademoiselle, lui dis-jc, rassurez-vous ; je vous apporte des paroles de paix el de consolation. Je sais 1res bon gré à M. votre père de m'avoir procuré le bonheur de vous voir; je le désirais depuis long-temps.» Blanche à ce discours, baissa les yeux, rougiUcar le plus léger in('u,s<mge alarmait son ingénuité. Cependant

. "'-1' '" ''il .j . \ ;. f /i:,i

d'une voix tremblante elle me demanda des nouvelles <îe ma santé. » Depuis quelque temps , Dieu m'a envoyé bien des afflictions; mais dans ce moment , je jouis d'ime silualion |)lusheureuse. Et vous, mademoiselle, comment vous irouvez-vous dans le couvent? — Je souffre beaucoup de la privation de mes parens, des personnes que j'aime; mais j'oppose à mes peines le courage et l'espérance. — Oui , dit la .sœur Elisabeth , femme de cinquante ans , mademoiselle a les venus et la patience d'Angèle de Bresse , noire admirable fondatrice ' ; elle lit tout le jour.

— Blanche- 11 est v rai , madame la supérieure a eu la boulé de me prêter les Confessions de saint Augustin , et les sermons de Massillon. Vous voyez , monsieur, que le malheur est bon â quelque chose. Dans le monde, je n'aurais peut-être jamais songé à ces pieuses lectures.

— Delmonl. Dieu nous mène souvent , pour notre salut, par des roules étroites et épineuses. Oserai-je, madeemoiselle, vous faire une question indiscrète? Comment, avec tant de piété, pouvez- vous nourrir dans voire cœur une passion dangereuse qui déplaît à M. voire père? — piaïulte. Monsieur, la religion ne condamne pas les sentimcns doux et honnêtes, qui tendent à uu but légilime. — Delmont. Vous êles doue toujours occupée de ce jeune homme ? — Blanche. Oui , monsieur. — Delmonl. Vous pensez souvent à lui? — Blanche. Oui, très souvent. — Sœur Elisabeth. Ma chère fille, cpie dites-vous \i? — Blanche. La vérilé, ma sœur, et j'aime mieux dire une vérilé qui peut me nuire, qu'un mensonge qui me serait utile, — Delmonl. Mademoiselle a raison , je lui sais bon gré de sa véracité ; le mensonge est odieux. — Sœur ÉlUabelh. Je lui proposerai l'exemple de sainle Thérèse, qui, après avoir été livrée au monde , aux passions, aperçut le précipice où elle allait périr, et devint une trèsgrande, sainte- — Delmont. Sainle Thérèse, il est vrai, avait une surabondance de grâce qui n'est pas donnée à tout le monde; elle étouffait de l'amour de Dieu. « Qui trouvera une femme forte? » demandait le plus sage et le pln.< éclairé des rois -. Mais si la jjrace manque à mademoiselle pour s'élever ii cette saintelé. il faut espérer du moins qu'un jour elle éleindera une pa.ssion malheureuse. — Blanche. Non , monsieur , jamais.

— Delmont. Quoi ! vous le jureriez? — Blanche. Oui, je le jure. — Delmont. Vous me faites trembler. Cependant , si voire père s'obstine , et veut vous donner un autre époux ? — Blanche. Monsieur , le (loignard sur le .sein, je n'obéirai pas. — Delmont. Et .s'il veut vous enchaîner dans un couvent par des vœux éternels? — Blanclie. Je n'obéirai pas davantage; ce n'est pas ma vocalion, et je neveux pas faire d'une fille vertueuse, nue religiiuse coupable. — Delmont. Mademoiselle, celle fermelé annonce un grand caraclère et un heureux allachement à vos devoirs; ainsi je ne renonce pas à l'espoir de vous ouvrir les yeux. La constance est une venu dans la roule du bien , mais une opin âtrelé coupable dans celle de l'erreur. Je reviendrai dans peu ... — Blanche. Non, monsieur, n'en prenez pas la peine:

' AngOle de Hhri.si , ou Angôle de Bres.sc, naquit sur le l.ic (lelatYU'dc, fonda l'onlro di'S IJr.suline.s en 15:W , cl mourut en IMO , ;'i(ïée de trenU'-qiialrc an.s ; elle a élt- béalifiée eu 1770. Sou irislilnl, consacré à l'éducation des jcuni s filles, ,se répandu bioiilol en Europe. Un nommé l&ar de Bus l'élalilit m France.

^ .MuUcrem forlcm quis inccnict? \ Dans les l'rovcrlx'S de SaluiUQu. ]

LES VOYAGEURS E^ SUSSE

vous ne devez pas douter du plaisir que j'ai a vous voir; mais je vous ai dit, et vous fe répèle que je ne oliarii;erai jamais. D'après cet aveu, vos visites seraient inutiles, et pourraient assembler sur nos têtes de nouveau j malheurs. Adieu, monsieur, priez le cjel pour moi. — Delmunl. Oui, mademoiselle, je l^jj demanderai votre salut et le mien. •

Ainsi finit ret entretien, qui, en me dévoilant la fermeté de Blanebe, apaisa mps craintes et raninia mes espérances.

J'allai conter cette $çèi(e à, madame de Saipt-Omer, qui en rit beaucoup, trouva le tour si plaisant, qu'elle iipplora tna protection pour pénétrer auprès de sa nièce. Le npqveau Perlant était trop p,alant pour refuser. Je savais que la supérieure avait une {jraude envie d'avoir un Pfrrpquet, je lui en envoyai un assez beau , avec un petit billet où je la priai de l'atcepter , pt de permettre à Blanche t|e voir au parloir madame de Saint-Qmer, sa tante. Avec ce passe-port les barrières s'ouirireut, et la tante et la nièce jouirent de leurs embrassemens.

Malheureusement quelques jours après, Bertaut s'avisa d'aller voir la supérieure; elle le reçut avec cet air de joie et de reconnaissance qu'inspire la mémoire d'un bienfait reçu. « Je vous remercie , lui dit-elle , de vos confitures et de votre perroquet; il est charmant et sait déjà dire: Jésus , Aie , ma sœur. — Je ne vous entends pas, madame, de quel perroquet me parlez-vous? — Du votre, de celui que vous m'avez envoyé. — Je n'ai jamais envoyé de perroquet à des religieuses. — J'ai pourtant votre billet ^ cil vous me dites de permettre à votre fille de voir sa tante et M. l'abbé de Beaupré, votre ami. — Moi! mais vous rêvez, sans doute. — C'est vous, monsieur, qui perdez la mémoire. — Et ma fille a vu cet abbé cl sa tante? — ((ni, monsieur! — Allez, madame, si je ne respectais votre habit et votre sexe, je dirais que vous aviez la tête dérangée. — Heureusement , monsieur , j'ai vos lettres sur moi; les voici: lisez. » Berlaul lit, voit qu'ils ont été joués, gronde la supérieure de sa simplicité, fait appeler sa fille, et lui demande quel est cet abbé de Beaupré qui avait eu l'audace de lui faire une visite. « Il est venu de votre part , répond Blanche , m'a assm-é qu'il était votre ami , et que ma pauvre mère l'honorait de ses bontés. Il voulait connaître mes sentimens; je lui ai ouvert mon àme : je ne puis vous en dire davantage. — C'est quelque ruse infernale! s'est écrié Bertaut; mais j'y mettrai bon ordre, et vous aurez de mes nouvelles.» Il sortit aus.silot, et alla consulter son Égérie'. Le conseil porta qu'on retirerait Blanche du couvent , et qii'cUe .serait renfermée dans une chambre , au troisième étage de la maison , sous la garde d'une duègne sévère et vii(ilante. Dès qu'on eut trouvé ce phénix. Blanche vint occuper sa pri.son avec son argus, qui veilla nuit et jour auprès d'elle ; avec celle différence qu'Argus avait cent yeux , et que la dnèf;ne était borgne.

La veuve se méfiait de Julie , et l'observait de près. Celle-ci, qui s'en aperçut, ré.solut d'opposer la finesse à l'astuce, et la dissimulation à l'hypocrisie. Elle aimait tendrement sa jeune maîtresse , et le désir de soulager ses peines échauffait sa têle et son cii'ur.

Pour éventer les rnses de la veuve, il fallait surprendre sa confiance. .Iulie imagina d'avoir un billet de Blanche,

? p'élait la nymphe que Numa-1'ompilius allait consullcr àaps un Iwis ; i sa moii clic fut cliaiigéc en fontaine , cl clic

par lequel elle lui promettait une forte récompense , si elle voulait lui être fidèle, et faire parvenir ses lettres à leur adresse. Blanche, instruite du plan, fit la lettre dans les termes convenus, et Julie courut la montrer à la dame Philippine , en la suppliant de lui garder le secret. La veuve, enchantée de son zèle et de son dévouement, lui promit des trésors et son amitié. Il fut convenu que Julie feindrait d'écouler les propositions de Blanche, et d'être la messagère tle ses lettres, qui seraient remises i Philippine. Blanche, conduite par Julie, écrivit deux lettres ;\ sa taule, l'une secrète pour elle, l'antre insignifiante pour être montrée à Philippine, qui, l'ayant lue, permit à Julie de la porlerà son adresse. Cette fille adroite, confia sa ruse à madame de Saint-Omer, qui répondit à sa nièce par deux lettres, une pour elle, l'autre ostensible. Ce manège, renouvelé quelqueiois, assoupit la défiance de la veuve; et le style des lettres lui fil espérer de vaincre l'obstination de Blanche, et de recueillir le fruit de se.s travaux.

L'activité de Julie ne s'arrêta pas à ce stratagème : pour mieux affermir la confiance de la dame Wandsiedcn , elle lui conseilla de faire enlever à Blanche tous ses livres. « Tant que celle jeune personne, lui disait-elle, jouira de ce fatras d'écrits, elle supportera sa prison mais si on le lui ravit , elle ne tiendra pas long-temps contre l'ennui et le désœuvrement. » La veuve, trouvant l'avis admirable, le confia à son vieux Céladon, et l'enlèvement des livres fut décrété. Mais Blanche, prévenue fit une provision secrète de livres choisis. Un beau malin , Bertaut, en robe de chambre , suivi de la duègne chargée d'une corbeille, entra dans la chambre de sa fille. "Mademoiselle, lui dit-il. donnez-moi la clef de votre bibliothèque : les livres sont Inutiles aux femmes, elles ont l'esprit trop léger et le cœur trop faible : elles lisenl .'i contre-sens; elles oublient le bon , et relienuent le mauvais.— Où laudra-l-il donc puiser nos insirnclions, étudier la morale? — Dans les conversations , dans les exemples qui sont sous vos yeux. — Les conversations sont .souvent bien frivoles, et les exemples bien dangereux. — Je sais que vous êtes une grande raisonneuse ; voilà le fruit des lectures, elles ne font qu'augmenter le babil et la vanité des femmes. • En parlant ainsi, il prenait les livres, et les jelait dans la corbeille, après avoir lu les titres. Ayant Irouvé un tome de Voltaire, Essai sur les mœurs des nations , il s'écria : « Comment! mademoiselle, vous lisez les ouvrages d'un impie, d'un athée! il lui convient bien de parler des impurs des antres! C'est sans doute quelque mauvais roman ?^ INon , mon père , c'est un essai sur l'histoiie, un tableau rapide des mœurs el des usages des nations modernes. — Et les comédies de Molière! est-ce là où vous puisez la morale? — Oui, dans le Misanthrope, le Tartuffe, let Femmes saiantes. — Sottise! les comédies ne peuvent que gâter l'esprit de la jeunesse.... Poésies tle Rousseau !E\p\uiue7.-moi l'utililc de la poésie, à quoi elle est bonne? — A former le langage, à orner l'esprit , à l'amuser. — Et à le rpmplir de mots vides de sens et de fariboles. En voici bien d'un autre! Les Nuits d'Voung! quel est ce livre-là? — C'est uii livre traduit de l'anglais. — Parbleu! on écrit assez de sot'ises en France, sans aller ramasser celles des autres peuples. Les Nuits d'Young ! C'est sans doute quelque mauvais roman. — Non, mon père, je ne le lirais pas: c'est an contraire l'ouvrage philosophique d'un écrivain triste et malheureux , qui nous parle de nos misères el de

LES VOYAGEURS ES S TISSE

la mort. — Cet écrivain cs( un sot nii uu fou : ce n"est pas la peine d'écrire, pour nous dire que nous sommes misérables et que nous devons mourir ; nous le savons assez. Je veux bien vous lai.<«er la Gnimmaire française et le Diclionnalre de l'Jvailémie : si ces livres-là n'apprennent rien . du moins ils ne corrompent pas le cœur. Cependant préparez-vous à recevoir la visite de madame Wandsiedeu : je vous ordonne de la recevoir. — Je vous obéirai. • Ainsi .se Icmina l'exécution de M. Bertaut.

La veuve Philippine parut à son tour. Blanche la reçut avec la douceur d'une âme pure, sen,sible et l'urbanité d'une femme aimable et bien élevée. .4prés les phi-ases d"usa,i;e sur la santé. Philippine lui dit : . Mademoiselle, vous m'en voulez .sans doute: vous me haLssez. — Kon, madame, la haine est un senlimenl passionné élranger à mon cœur.

— Du moins, vous ne m'aimez pas?— 11 est vrai.— Vous Êtes injuste à mon égard. — Je ne le crois pas. Je suis persécutée, tourmentée, et j'élais heureuse, aimée de mon père avant qu'il fit voire connaissance. — Il dépend de vous de retrouver ses bontés et le repos. — Sans doute, en épou.sant M. voire frère. — Mais vous lui feriez honneur, et grand plaisir à votre père. — Voulez-vous permettre que je m'e.vplique avec la sincérité d'une âme honnélePLa vue d'un cachot, d'un précipice, m'épouvanterait moins que ce mariage. — D'où peut nailrc celle aversion étonnante et injuste pour un jeune homme qui vous adore? —De la nature, de l'incompalibililé de nos caractères. Je crois que les âmes s'attirent ou se repoussent par un inslinct machinal, qui naît sans doute du contraste ou de la ressemblance des goiMs et des seutimeus.

— Mon frère, honnéle et vertueux, devrait par ce rapport mériter votre estime et vous inspirer quelque intérêt.^Apparentent que le genre de ses venus n'a nidle analogie avec les miennes .35 . — A'ous payez d'ingralilude noire attachement pour votre père et pour vous.

— On pèche par ingratitude, madame, quand on reçoit des bienfaits et qu'on les oublie; jusqu'à présent, vous êtes loin de m'avoir obligée. Voulez-vous mériter ma reconnaissance, faites cesser les pérsécussions de mon père, rendez-moi sa tendresse et décidez M. votre frère à renoncer à moi. — Madeinoiselle, vous avez beaucoup d'esprit; il vous égarera. — Si le ciel m'a accordé quelque esprit, je m'en servirai pour éclairer ma route; mais, au défaut des lumières de l'esprit, j'aurai toujours ma conscience pour guide. — Que dirai-je à M. voire père? —Qu'il trouvera toujours en moi une fille pleine d'amour, de respect et de soumission. — Somnisc, avec quelque restriction mentale^ — Oui , pour ce qui regarde le don de ma main, parce que je ne crois pas que mon devoir me prescrive une obéi.ssance aveugle et illimiiée. — Je vais lui porter votre réponse : j'ai l'honneur de vous saluer. Restez, de grâce. — Permettez que je lous accompagne jusqu'à ma porte; c'est le terme de mes promenades. ■

Julie, pour endormir la méfiance, montait rarement à la chambre de sa maîtresse; mais le malin, avant l'arrivée de sa garde, elle lui glissait parfois un billet sous sa porte. J'ai la copie de quelques-uns de ces billets,

JSillct de Julie K ' Votre père est ce soir de fort belle humeur : il dine 1N0U.S avons changé très peu de chose au slyle de ces lettres : nous avons .seulement rcrliKé rorlhographei qui , comme n doit le supposer , est très fautive.

demain, avec madame Bertrand, chez sa Dulcinée. Le repas ne lui cofllera pas cher, car il lui envoie gibier, volaille, .sucre, café, vins et liqueurs, de quoi nourrir et abreuver vingt Bounards, n'eussent-ils pas mangé de huit jours. L'après-dinée, il la mènera dans son carrosse faire la digestion à la Croix-Rousse. »

Second billet de Julie.

' Hier, la chère veuve et le chevalier de la triste figure sont venus déjeuner chez nous : c'est moi qui ai servi le café et les biscuits. Le frère et la sœur ont bu chacun une jatle de café; j'ai tort de dire bu; ils ont mangé le café avec un panier de biscuits. Grand Dieu ! quels gouffres que leurs estomacs ! J'ai fait semblant de ravauder dans la chambre , pour entendre leur conversation. Votre père enlevait à la veuve les morceaux de biscuit qu'elle venait de mordre , et elle lui donnait des petits coups sur les doigts , en lui disant : • Petit friand , je vous y prends. — Ah ! ah ! vous me frappez : je vais, selon les préceptes de l'évangile , baiser la main qui me frappe. » Et il la lui baisait, et la veuve minaudait avec de petits airs enfantins. Il a été ensuite question de vous, et votre père a dit au Bonnard :'Va, mon enfant, ne te décourage pas : tn seras mon gendre en dépit d'elle ; j'en jure par les charmes ravissans de ta sœur. »

Troisième billet de Julie.

• Vous me défendez toute plaisanterie sur les inclinalions de M. votre père; je n'en parlerai plus; je me rabattrai sur la veuve. Pour cette mijaurée, vous ne trou-' verez pas mauvais que je rie à ses dépens. Hier, elle m'a prise en particulier , elle m'a d'abord voulu faire le présent magnifique de deux écus ; j'ai refusé généreusement, en disant que je ne vendais pas ma fidélité ; les écus .sont donc renlrés dans la bourse. Alors elle m'a demaudé s'il n'y aurait pas moyen de vous dégoûter de iM. Delmont, et de metire son frère dans vos bonnes grâces. A ces mois, j'ai pris un air pensif; et, après avoir rêvé quelques minutes', je lui ai répondu que vous aimiez beaucoup les gens d'e.sprit et la poésie, qu'il faudrait que son frère vous adressât quelque petiie drôlerie en beaux vers; que je croyais ce moyen infaillible. ■ Mais mon frère n'a jamais fait un vers de sa vie. — Tant pis : il peut commencer; au reste il n'a qu'à faire comme tant d'autres, s'approprier les vers de quelque ^ieil auteur, y changer certains mots , et les donner comme siens. — Ton idée est lumineuse ; je chercherai dans quelque antique almanach des Muses; c'est un dépôt public où tout le monde a le droit de se pourvoir. » La veuve m'a quittée pour aller coiumuniqutr ce proet à son frère. Ainsi attendez-vous à recevoir, au premier jour, des vers galans, choisis dans le magasin public de la poésie. »

Lettre de Bonnard à Blanche.

• Mademoiselle, c'est avec l'autorisation de M. votre père que je prends la liberté de vous adres.ser quelques stances erotiques que mon cœur m'a inspirées , plus que le dieu du Parnasse. En les composant , vous étiez le modèle sur qui j'attachais ma pensée, comme jadis Apelle avait les yeux sur Lais pour peindre sa Vénus. J'avoue qu'en m'occupant de i ous , je me nourrissais d'ambroisie. Jugez, mademoiselle, de mon idolâtrie pour vos beautés, puisque vos pré>enlions, vos rigueurs, dirai-je vos dédains? ne peuvent modérer l'incendie qui me consume.

LES VOYAGEURS EiN SUISSE.

Non, Oresie brillant pour Hermione , Vendôme pour Adélaïde , Orosmane pour Zaïre , ne furent jamais si malheureux que moi. Daignez du moin lire mes vers avec indulgence, et pardonnez leur infériorité en faveur de la muse qui me les a dictés , muse que les Grecs auraient placée, si elle eilt vécu parmi eux , enire Thalie et Polymnie. Je suis avec une adoraiion respectueuse.»

Stances à l'adorable Blanche,

Par son Irôs humble adorateur Makc-Antuine Bonnabd.

Je l'aime trop, celle jeune Délie; Aimant si bien , je devrais l'enflammer; Elle est ingrate, il faut que je l'oublie. Amour! Amour ! je ne veux plus aimer.

Ab ! je suis né pour brûler de sa flamme. Et ce penchant ne sert qu'à m'alarmer ; Ne m'offre neo qui s*^duise mon âme :

J'aimerais trop ; je ne veux plus aimer.

Délie alors à mes yeux se présente , Telle qu'Amour prit soin de la former.

Je m'écriai : Sans cloule elle esl charmante: Mais c'en est fait ; je ne veux plus aimer.

Hélas ! tout plall , loul charme dans Délie , El je crois voir , mais comment l'exprimer ? Flore , Vénus, cl Minerve , et Thalie : . Heureusement je ne veux plus aimer.

Depuis ce jour , sans vouloir m'en défendre , Des feux d'amour je me sens consumer.

Belle Délie, ai-je pu m'y méprendre?

Vous avoir vue , hélas ! c'est vous aimer.

Dès que celte production fut parvenue à Blanche, elle chargea Julie de la faire passer à Delmont, pour qu'il tâchât d'en découvrir l'auteur. Delinout lui nomma Moncrif , et Blanche fit alors sa réponse.

Lettre de Bla irhe à Bonnard.

«J'ai ouvert, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, parce qu'on me l'a donnée de la part de mon père, .le vous remercie des jolis vers que vous m'adressez. C'est sans doule pour railler mon ignorance , que vous vous en déclarez l'auteur. Je vous trouve bien modeste de copier Moncrif , et de lui prêter voire nom ; s'il le savait, il vous en témoignerait sa reconnaissance. Vous me parlez de votre adoration , de l'ambroisie qui vous nourrit eu pensant à moi : .s'il en est de vos senlimens comme de vos vers , je dois y croire , ainsi qu'i votre véracité. Je vous souhaite, monsieur , plus de bonheur qu'à Vendôme et Oresie, vos compagnons d'infortune; mais je vous prie de chercher une autre Polymnie pour vous inspirer, et de ne plus m'envoyer prose ni vers, quand même ils seraient de Racine on de Voltaire. Vous ne sauriez mieux me prouver votre adoration que par votre silence et votre éloignenient. »

Cependant Bertant, toujours plus épris de sa belle veuve , s'enflammait pour sa possession qui lui offrait un océan de délices; mais cette adroile beauté voulait célébrer deux hymens à la fois , celui de son frère et le sien; et tous les trois réunis s'occupaient sans cesse des moyens défaire plier l'indocilité d'une jeune fille. Ils imaginèrent de lui faire parler par le confesseur de sa mère. Julie fut admise à ce conseil, et approuva le projet. « Mademoiselle Blanche, disait-elle, est pénétrée de sa religion et d'un respect profond pour la mémoire de sa mère ; elle a une grande considération pour le père Anselme, et je ne

doute pas que ses remontrances et ses sollicitations ne la disposent à plus d'obéissance. •

Le père Anselme fut appelé, endoctriné et introduit auprès de Blanche. Julie l'avait prévenue de cette apparition.

Le père, enfant de saint Dominique, n'avait pas les lumières et la doctrine d'un père de l'église ; mais fervent dans sa piété, irréprochable dans ses mœurs, il aimait Dieu pour lui-même , el les hommes par rapport à Dieu. Plein de charité , il aurait bravé le feu et la mort pour sa religion; mais il n'aurait jamais approuvé qu'on tourmentât une créature humaine relativement à sa croyance. Arrivé chez Blanche, il commença par lui parler de sa raère. "Celait une dame bien respectable, une mère^bien ten dre. - Oui , mon père ; aussi je la pleure tons les jours. — Elle vous donnait d'excellens principes de conduite. — Oui , si j'ai quelques vertus , c'est d'elle que je les liens ; je suis son ouvrage.— Sans doule elle vous a parlé souvent de l'obéissance que l'on doit à ses parens, et de la religion qui la commande? — Oui , mon père; que ne vit-elle encore ! avec quel zèle je lui obéirais ! — Cependant vous résistez aux ordres de M. votre père. — La religion est sans doute établie pour le bonheur des hommes, non pour leur supplice ; pour perfectionner les mœurs , assurer la vertu, et non pour les affaiblir et les exposer. Je m'en rapporte à vous ; dois-je sacrifier à mon père mon salut , mou bonheur éternel ? — Non , c'est pour mériter le ciel que vous devez pratiquer vos devoirs. — Croyezvous qu'une femme qui haïrait et mépriserait son époux , ne risquerait pas son salut et sa vertu? — La haine peut s'éleindre avec le temps, par les attentions, les égards, la tendresse d'un mari. — A la rigueur la chose est possible; mais le mépris, croyez-vous que l'on puisse s'en défaire? ce n'est point une passion comme la haine, c'est un sentiment calme, modéré, qui prend sa source dans une âme saine, vertueuse, puisque l'on ne méprise que les êtres vicieux et abjects: une âme forte peut sortir du sentier du vice et du crime, mais une âme vile ne se relève jamais. Et si vous me supposez des sentimens d'honneur et de religion, comment osez-vous exiger que je lie mon existence à celle d'un homme que je méprise ? Ne serait-ce point m'exposer sur une penle rapide et glissante, sans appui pour me retenir?— .Mademoiselle, votre dialectique m'étonne , ine confond ; loin de vous condamner, je vais tâcher de dissuader M. votre pèie, lui parler pour vous, au nom de la religion et de l'humanité. • Blanche le remercia vivement , et se recommanda à ses prières.

Ce bon père , étant venu rendre compte de sa mission , fut traité d'idiot , et renvoyé à son couvent.

Bertant croyait aveuglément à la religion , il en observait exactement tous les préceptes; il n'aurait pas manqué la messe les fêtes et dimanches; il n'aurait pas souffert un poulet élique sur sa table les jouis maigres, ni quitté sans terreur le scapulaire qu'il portait depuis quarante ans , et qu'il regardait comme une égide sacrée. Il prenait ces pratiques pour l'essence de la religion. Mais vaincre ses passions , exercer la charilé, l'aumône, les devoirs de père el d'homme, lui paraissaient des cho.ses indifférentes 5 la loi de Dieu ; ou plutôt il croyait que Dieu lui pardonne.'ait ses faiblesses et ses vices, en faveur de l'observance de quelques préceptes de l'église.

Le triumvirat, fatigué, irrité de tant de résistance, s'assembla de nouveau pour chercher un dénoûment à

LES VOYAGEURS EN SUISSE

C(J loup, drame et pour vaincre l'opiiiiâlrelé de Blanche. Il fut arrêté que le notaire apporterait , vers les onze hpures du sojr, le contrat de Blaucl^e et de Bontiard, tout 4r^sé; que Bertaul emploierait d'abord les prières, les caresses; et, en cas de résistance, finirait par déployer son autorité pour forcer sa fille à sijîncr. On avait choisi la nuit connue plus propice à effrayer l'imagination d'une jeune persopue. Julie, confidente du complot, en avertit sa maiiresse, qui s'arma de couragf et de réso- Iption. Le jour de l'exécution , on lui fit dire de ne pas se CQpcher. Upe heure avant minuit, lesileufe, la solitude et les ténèbres régnaqt dans la ipaibon . Blanche appelée, descendit dans la chambre de son père, qui l'attendait avec ses deux acolytes et le notaire. La sensible Julie, tremblant popr sa chère maîtresse, avait attiré une de SES cousines, pour voler avec elle au secours de Blanche, en cas de violence. Pendant tout le temps de cel le scé.'ie , elles restèrent dans l'antichambre , prèles, au moiqdre cri, à fondre sur les Bonnards, et à leur arracher les yeux. Bertaut fit asseoir sa fille , et lui dit avec une feinte d(|i)ceur ; «J'attends de votre coinplaisance , de votfe amour pour mpi , que vous me rendrez le repos, le bonhfiur et ipa fille. — Hélas! parlez, que faut-il faire? ipa vip est ^ yoijs , je yous l'aliaudonne. — INon , vis, mon enfaqt , pour notre félicité conunune; signe seuleiflppt fp contrat. — Quel contrat ? — Celui de ton mariage. — Avec qui ? — Avec le chevalier Bonnard , mon ai}ii , tqn amant , qiti t'adore. — Oui , mademoiselle , s'éq-îp Bonnard, à vos genoux , de\ant M. voire père , je vous jurp l'amour le plus tendre, nue adoration , un respect éternels. — Monsieur, je ne reçois ni \os serrafiiis, ni votre adoration; je ne puis être à vous, je ne VQK5 appartiendrai jamais. — Malheureii.se! s'écrie Bertaut, tu yeu.x ma mort ! mais je viviai et tu signeras. — J^tfdam? Waiid\ieiltn. Moiisieur Berlaut, ne vous échauffe? pas. Jlademoiselle , il est bien étonnant qu'une fiprsonppde vqtie âge, si bien élevée, ose ainsi blesser ses dfivoirs pt désobéir à son père ! — Blanche. De quoi Vfluç ipélez-yqqs , niadame? qui êles-vous? que faitesvous ici? de quel droit m'adressez-vous des remontrances? — Berlaut. Insolente! taisez-vous; signez, signez , pu craignez mou courroux. » En prononçant ces mots, il lin' prend la main avec force pour arracher sa •sigqalurp. Blanche s'écrie en .se jetant à ses pieds , et les ypiix pleins de laimes ; ■ .'ilon père, ayez pitié de moi . je vpus i)uplo|e ; ai| nom de nia mère , ne donnpz pas la mort à sa fijlp , à la votre. — .Signe , ingrate , signe : » et il l'entraînait vers la lable. Blanche alors se relève bipsquement , dégage sa main, et s'adrcssani au notaire, d'un Ion ferme et intrépide; « llopsieur , lui dit-elle, coininept pspz-vqusêtrelc complice d'une telle violence, vpus, le dépositaire de la loi ! tremblez ; un jour je vous poursuivrai devant les Iribun^px , oui , je demanderai vengeance de vous et de ces deux êtres impitoyables ( elle désignait de la main le frère et la sœur qui, pour dévouer la succession de mon père , veulent le déshonorer et précjpitpr ma ruine. » Le notaire , atterré de l'apostçophe, et craignaul les suites d'un complot odieux , déchira le coiilra| , et sortit , en disant à Bertaut qu'il ne pouvait se prêter à un manège si coupable. Berlaut, pûle de fureur, lançait des regards foudroyans sur sa fille ; la veuve, inierdile, se mordait les lèvres, s'agitait sur sa chai.sc ; el son frère, le nez en l'air, paraissait tombé dans un état de stupeur. Blanche, l'œil fixe, tremlilant de tous

ses membres, mais résolue à la iport plutôt qu'à ^igner , . restai! debout et immobile. « Retirez-vous, monstre d'ingratitude, lui cria .son père, d'une voix effrayante; rnontez à votre chambre ; je saurai me faire obéir. • Blanche sortit , accablée , silencieuse , et alla soulager son coeur oppressé , par d'abondantes larmes. Le lendemain , elle reçut ce billet de Julie.

Billet de Julie.

• La désolation , l'abomination sont dans la maison. Ils ont veillé ju.squ'à deux heures du matin, tous les trois, la porte fermée. L'oreille attachée à la serrure, j'ai lâché d'attraper quelques mots de leur conversation; mais je n'cnlendais que la voix de votre père, lorsqu'il tonnait. Voici quelques phrases : « Non , ma chère bonne , cela ne nie fait pas mal , je suis tranquille • Et puis : « Sans doute, quelque mauvais génie l'obsède, mais je sef^i plus diable qu'elle. » Quelques moyens après ; • Oui , QPi ; J6 dormirai, j'aurai soin de ma santé. ■ Ensuite le Bonnard s'est écrié en frappant du pied , que , s'il n'était retenu par la religion , il se ballrait avec Delmont , et le punirait de ses perfidies. Au reste , je vous dirai que , pendapt votre scène , je montais la garde avec ma cousine , qui est grande et forte , et qui a rossé plus d'une fois son ivrogne de mari. Comme nous aurions hou.spillé les Boupards , s> l'on vous avait poussée à bout! Deux fois j'ai failli d'entrer , mais heureusement ma cousine m'a arrêtée. ■

Autre billet de Julie.

1 La veuve a diné ici : elle m'a confié l'attaque de la nuit précédente, et ce qu'elle niimme votre insolence. Elle est enragée de votre résistance; elle cherche toutes les imaginations possibles pour vous ipetlreàla raison. Je lui ai dit que j'étais à sec , et que j'y réfléchirais. El|e m'a lâché cerlains propos, qui me donnent de grands soupçons et de vives inquiétudes. Tenez-vous sur vos gardes, surtout la nuit; poussez les verrous dès que Brigille sera sortie de votre chambre. La veuve est capable d'y faire entrer son frère, pour vous forcer par cet esclandre à l'épouser : ce sont des enragés capables de tout. »

Blanche, épouvantée de l'avis, mais non abattue, la nuit suivante mit les verrous, et se coucha tout habillée. Vers le minuit ; elle entendit une clé qui ouvrait tout doucement la serrure de la porte. Elle cria ; Brigitte lui répondit : • C'est moi , mademoiselle. — Que voulez-vous ? — J'ai laissé sur votre table mon livre de prières. — Je n'ouvre pas; vous le prendrez demain. « Le livre était en effet sur la lable ; mais Blanche ne douta point qu'il u'ertt été laissé à dessein : el que l'infâme Bonnard ne fiU avec cette créature. Blanche lui dit le lendemain , sans entrer dans aucune explication : «S'il marrive quelque événement fâcheux , je vous signifie, au nom de niî famille et au mien , que vous serez pendue. »

Blanche cependant écrivit sa situation ù sa tante, qui me fit prier de passer chez elle. A la lecture de la lettre de Blanche, je m'écriai qu'il n'y avait qu'un seul moyen de la sauver ; c'était de l'enlever , d'aller l^épopser à Genève. Madame de Saint-duicr liouva cet expédient violent et hasardeux ; mais je parlai avec tant de chaleur et d'onction, je montrai avec tant d'é\idence la nécessité de ce parli, qu'enfin elle se rendit, et pronijt d'pn écrire à sa nièce, qui lui Ht cette réponse.

Billet de Blanche à sa tante.

• Ma chère taqte , que me propp.sez-yous ? guelle repu-

LES VOYAGELÎR^ EN SUISSE

tatiQo lai$serai-je après moi ! Une fille s'enfuir avec un jeune hoiiime! quelle faule! ne ferais-je pas mieux de mourir ! J'aime Adolphe ; je ne vois de salut , de bonheur (|u'au|)rés de lui. Mais me rouvrir de honte! enfreindre toutes les lois de la nature et delà société! iSon, je ne m'y résoudrai jamais. Je n'écris pas à Delmont. mais je vous prie de l'assurer que jamais je ne prononcerai le viii fatal qiie l'c.i veut in'arracher. Si je meurs , je mourrai son êppuse par le cii'ur et par la pensée. »

Lorscpie madame de Saiut-Omer m'eut compiuuiqué cette réponse, l'amour, le dépit , la veii,",eauce enflammèrent inqu âme : je jurai d'exterminer le lâ<heBonuard. Madame de Saint -Omcr, pour m'apaiser et prévenir quelque catastrophe, me dit : « Modérez-vous ; vous serez toujours à teipps de tuer Bonnard ; mais abandonnez-moi le soin de cette affaire. Je tâcherai de voir ma nièce, et je lui parlerai avec tant d'inlér(!t, je donnerai des raisons si pres,santes, que je me flatte d'enlever .son consentement. " Je cédai, et promis de répiimer ma colère, l.a difficulté était d'obtenir de Berlaut un accès auprès de sa fille On eut recours aux talens de Julie , qui se concei ta avec Blanche. Il fut décidé que Blanche écrirai! à son pèj-e pour le prier de lui permettre un entretien avec sa tante, pour la coiisulter sur sa position , afin de prendre d'après ses conseils, un parti décisif. La veuve parla de cette Ict- Ireà Julie, et lui demanda son avis. «Lecasest enibarrass^pi . répondit Julie : d'aborfl je crois madaine de Saint- Oliver prévenue contre vous. — Oh ! rien n'est plus certain ; mais je lui rends bien haine pour haine. — Cependant, tout nulrement pesé, je permettrais l'entrevue. D'abord cet acte de complaisance peut adoucir la tante et la nièce ; si vous le refusez , Blanche n'en sera que plus irritée, et nous n'en serons pas plus avancés. Si vous l'accordez , il .se peut ((uc madame de Sainl-Omer, feiinne prudente, dontte nu bon conseil à sa nièce pour terminer sa prison et ses malheurs. Mais il faut exiyer que Bri- (;itle soit pré.seiUeà l'entretien. — Tu es une fille uniipie, pleine d'esprit, de \xoa sens; j'en parlerais Bprtaut , et j'espère qu'il sera de notre avis. »

Ëillcl de Julie à Blanche.

' Votre père, la veuve, et moi, qui ai voix au chapitre, avous consenti à la visitp de votre taule, sous une condition qne j'ai conseillée, c'est que la Brijjitte sera léiiioin, l'oreille bien ouverte; mais vous parlerez italien, et yoiis attraperez les curieux. La visite sera pour deniqin matin ; aujourd'hui c'est une trop belle fête pour s"pcc(!pcr d'autre chose que de la sainte du jour. Cette sainte, vous ne vous eu douteriez pas, c'est la yeuve Wandsieden; c'est .sa fête, [\oiis a\ons coimnencé à la célèbre)- hier soir. Votre père a acheté, je crois, toutes les fleurs du marché ; il en avait la charge d'une bourrique. La \euye a paie .son .sein d'un bouquet énorme : elle ressemblait à ces vierges que l'on porte à la procession. Chacun a offert son bouquet ; la dame Bertrand lui a présenté des lis, eii lui disant que c'était l'einblème de son âme. Moi-même j'ai donné mes fleurs qui m'ont bien coillé quarante swis. Le vieux chevalier du Bocai;e , ce poète qui mange si spuvpnt à la maison, qui parle si peu pendant te diner, et bavarde tant après le café , a donné, avec son l)ou(|uet, une pièce de vers qu'il nomme madrigal, qui a enchanté toute l'honorable compagnie; et pour yous enchaïucr aussi, je vous en envoie une •^8P!f v I^P? embrassades , les compliineps ne finissaient

pas. Mais le plus solide a élé uns CpUation à huit heures du soir : la table était couverte de dragées , de confitures sèches, de pûiisserie, cle fruits, <Je fleurs. Au milieu de cela s'élevait un teinpie de sucre, de l'inventipii du chevalier du Bocage, on était une Vénits environnée de petits Amours ailés. On lisait ces mots aux pieds de la déesse: l'énus- Philippine. Rien n'était plus galant; votre père était aux cieux. On a bu en chorus à la santé de Vénus-Philippine. Les bras s'allongeaient, les verres se choquaient avec des rires, des cris de joie qui phranlaient la salle. Aujourd'hui grand festin; cuisinière, cuisinier, marmiton , tout travaille, se démène; ce sont vraiment, comme l'on dit, les noces de Gamache. Comme ils vont s'en donner ! ils s'einpiffrerpiit pour huit jours. »

l'ers pour la fête de Philippine.

Par le chevalier du Iîocvce.

Alors qne dans l'Olympe on cilébrail la fêle Ile la belle Vénus , Amours , (Jràecs , Plaisirs S'empressaient autour d'elle , et couronnaient sa lêle Des bouquets iminorlel.s qu'ap|)orlaient les képhirs. ' Sur une lyre d'or , chaque musc fidèle En vers harnioDicnx redisaU sa beauté : Mais aujourd'hui qu'on voit celle divinité Emprunter parmi nous jes Ir^Us (l'une ntpfleHq, Quels hoiiiniagi's lui rendre > et quel Bis de f.ipps Osera eeiébfer Pin,uri)iNE-yÉi^ps !

Le lendemain de cette grande fêle, iiiadanie deSaint- Oiner se rendit chez sa nièce. Bertaut refp.sa de la voir. Il recommanda à la duègne Brigitte de ne pas quitter sa fille d'un seul moment, d'écouler altentiyepieut I ont ce que l'on dirait , et de le retenir pour pouvoir le lut re|>éter.

Blanche ;"i l'aspect de sa tante qu'elle n'ayait pas vue depuis long-icmps, se précipita dans jes bras , et yersa un torrent de larmes. Après ces épanchemens de tendresse et de pleurs , la duègne , son ouvrage à la main , .s'assit auprès d'elles: madame de Saiut-Omer, prévenue par Julie, i)arlaà.sa nièce dans l'idiome italien, qu'elle possède parfaitement. Blanche le balbutiait encore, mais le coml>renait très bien. Sa tante lui représenta la nécessité de sa fuite, le ri.sque qu'elle courait avec une femme qui se ferait un jeu de la dé.shouorer, pourvu qu'elle atteignit son but; le danger auquel elle exposait Delmont, qui voulait ou périr, ou exterminer Bonnard. Enfin, celle aimable lante finit par lui dire : "Je t'ordonne de partir, au nom de ta respectable mère que je représente , et qui te parle par ma voix. Epari;ne un crime a ton père '( que peut la.sciner et aveugler cette malheureuse;, un opprobre à la famille, et un malheur à Delmont.» La duègne, étonnée de ne rien coiiiprendre de ce long di.scours, ouvrait de grandes oreilles, écoiUait. se rapprochait, ne pouvait concevoir pourquoi elle ne comprenait point. Elle ne se doutait pas que dans le monde il y eût une autre langue que la sienne, ou du moins qu'une Francai.se parlât turc ou arabe. Blanche, ébranlée par le discours de sa taule, et entraînée par .son autorité , consentit à me suivre à Genève, et à.solliciler, de celte ville, leconsentenient de son père pour notre mariage. La tante et la nièce convinrent que le plan de l'évasion serait concerté avec Julie cl moi, aprèsquoi madame de Saiut-Omer prit congé de Blanche, en priant la dame Brigitte de ne rien rapporter de ce qu'elle avait eideudu. « Ma foi , madame , je

LES VOYAGEURS EN SUISSE

n'ai rien compris â votre jargon, et le diable ne l'entendrait pas plus que moi. »

Dès que madame de Saint-Omer fut sortie , la veuve et Berlaut mandèrent la duègne, curieux desavoir le sujet de celle conversation. Mais elle leur fit la même réponse qu'à madame de Saint-Omer. Berlaut, irrité, la traita d'imbécile , de bfte : celle-ci criait que ce n'était pas sa faute; qu'elle n'était pas sorcière pour deviner un jargon infernal. La veuve prit sa défense , et apaisa son bienaimé. Elle vit qu'ils avaient été joués. Elle en parla à Julie, qui avoua que celte conversation mystériease l'inquiétait beaucoup; elle lui conseilla de redoubler de précaution. «Par exemple, lui dit-elle, monsieur devrait avoir chez lui tous les soirs la clef de la porte de la maison, qu'il laisse à Catherine. > La veuve accueillit cet avis, le trouva très important; et depuis, Berlaut fermait luimême sa porte à dix heures du .soir, et emportait la clef. Mais Julie, comme l'oiseleur qui .se cache sous des roseaux pour échapper à l'œil perçant de l'oiseau qu'il guette , se dérobait sous ces ruses auv regards cauteleux des persécuteurs de sa maîtresse. Son plan était dressé. La nuit fixée pour l'évasion, Delmont, déguisé, vint à dix heures se poster devant la porte de Berlaut; Blanche, au moment de s'enfuir, devait , pour si;;nal, mettre une bougie allumée sur sa fenêtre. Mais il fallait, pour sortir, avoir la clef de la porte de la rue et celle de la chambre que la duègne emportait tous les soirs dans sa poche. Voici par quelle ruse Julie fit tomber toutes ces barrières. A souper, elle glissa deux grains d'émétique dans la boisson de la duègne; ils produisirent bientôt leur effet. Le vomissement, la colique travaillèrent son chélîf individu; elle criait : .Je suis morte! bonne sainte Vierge, ayez pilié de moi ! .Julie jetait les hauts cris pour effrayer les assislans : elle la fit porter dans son lil , la dé.shabilla , et prit adroitement la clef de la chambre de sa maîtresse. Elle dit alors qu'il fallait avertir monsieur, et envoyer chercher l'apothicaire par Champagne. Bertaut donna la clef, et Champagne sorlit. Julie courut aussitôt chez Blanche qui l'allendait sur un lit d'épines. Julie lui dit : • Vous êtes libre, toutes les portes sont ouvertes; adieu, ma chère mailresse. bon voyage, et souvenez-vous de moi. ■ Blanche lui saule au cou , la presse dans ses bras , lui jure une amilié éternelle, descend ensuite d'un pas discret et sans lumière, portant un gros paquet sous le bras, et va joindre le fidèle Delmont.

Cependant Julie revient tout de suite auprès de la malade , et remet dans sa poche la clef dérobée. L'apothicaire arriva, ne comprit rien à la maladie, et à tout hasard, ordonna de l'huile d'amande douce Enfin le mal s'apaisa; et aune heure après minuit, tout rentra dans le silence et le repos. Ici finit ma relation ; mes leltres précédentes t'ont appris tout ce qui s'élait passé après notre départ.

Le ciel , en nous formant , mélangea notre vie De désirs, de dégoûts, de raison , de folie, De momens de plaisirs et de jours de tourraens : De notre être imparfait voilà les élémens.

ADOLPHE A SON FRÈRE

Dépai-t pour la montagne du Mole. De leurs occupations à Genève. Portrait de niilord el de milady.

Je te prie, mon cher frère, de ne plus me cherchera Genève ; notre humeur vagabonde , noire inquiétude aux jambes nous ayant repris, nous allons demain faire notre visite à la montagne du Môle. Cependant nous avons su jouir, .sages voluptueux, de nos jours de tranquillité. Milord , comme le dieu Comus, présidait à la bonne chère. Blanche l'accuse d'avoir enté sur moi un péché capital de plus, celui de la gourmandise; milord prétend qu'il m'a rendu service, el qu'il me donne un sens nouveau , qu'il faut user modérément, et non se priver. Des conversalions enjouées et intéressantes, de charmantes promenades remplissaient les heures rapides de l'après-dinée.

Le matin, je déjeune téle-à-têle avec Blanche. 0 vie heureuse! délices ineffables! nous avons relu \a Gerusalemme liberata. Blanche s'attendrissait à l'épisode si touchant d'Olinde et de Sophronie.

C'est surtout la tendre Herininie , fugitive comme elle, que nous idjlâtrons. Nous avons relu le septième chant jusqu'à trois fois. Blanche préfère Heiminie à tout l'eiichaulemeat d'Armide et de Renaud. Pour lui plaire et l'intéresser, il faut parler à sou âme. Mais lorsqu'au seizième chant, j'eus achevé de lire cette strophe si riante, d'un coloris si frais :

Dch ! mira, cgii canio, spuntarla rosa, Dal vcrde suo, modesia e virgiaella, Cbc mezzo aperla ancoi.i , c niezzo ascora. Quanto si nioslra nien , laoto é piu bella. Ecco poi nudo il son , gia baldanzosa, Dispiega ; ecco poi langue , p non par quella

Che desiata avanli

Fu da mille donzeile c mille amanli ,

je voyais Blanche, la tête baissée, rêver profondément: j'apei rus même des larmes dans ses yeux. • Qu'avez-vous donc, lui dis-je? d'où viennent ces pleurs? —C'est que j'étais jadis cette rose modeste et pure, digne des regards de ses concitoyens ; tout mon éclal s'est évanoui. — Ah ! m'écriai-je. Blanche sera toujours la gloire et l'ornement de sa pairie!... »

Mais avant de partir pour le Môle , je veux te faire connailre mes deux compagnons de voyage, afin que tu saches qui je fréquente et quel je suis. Milord Ellis joint à un esprii juste et lumineux , des connaissances bien digérées. C'est un philosophe éclectique qui tient à peu de préjugés, excepté à ceux de l'honneur et à ceux qu'il croit nécessaiies à la société. La lecture, la promenade, la bonne chère; voilà ses occupations et ses plaisirs. Il regarde l'ambilion comme le délire des âmes fortes, et l'amour comme celui des âmes tendres. A l'âge de vingt ans , il brilla des flammes de l'amour ; mais, trahi par sa mailresse, ou croyant l'êlre, dans son desespoir il se souvint de la mort de Séiièque , il voulut mourir comme lui. Il commande un bain , mande son chirurgien ; et s'étant enfermé avec lui . il enire dans .son bain , el prie le chirurgien de lui lire le monologue de Calon d'Addisson. Le jeune lord écoula la lecture avec beaucoup de sangfroid, fil même répéter plusieurs vers, ensuile ordonna à son docteur de lui ouvrir les quatre veines. Celui-ci , tout tremblant , refusa. Le jeune Ellis s'élance du bain , force

LES VOYAGEURS EN SUISSE

le plébolomisle, le pistolet surlagorae, de lui obéir. Heureusement cet amant désespéré s'é»anouil en perdant son sang. Le chirurgien se hâte de l'arrêter, appell/ du secours ; on porte Ellis dans son lit , où , ayant repris ses sens, il renonça à la mort, soit retour de sa raison , soit plutotque la perle de son sang, en exténuant ses forces, eût affaibli son désespoir : il ne lui est pas même resté, comme à la femme de Sénéque, une teinte de pâleur sur le visage. Depuis, l'amour n'est plus dans son âme : comme Aristippe, il possède, sans être possédé. Revenu de celle psssion, celle du jeu s'empara de lui; mais ayant eu le malheur de gagner une somme considérable â un père de famille, qui, de désespoir, se jeta dans la Tamise, il renvoya cet argent à sa veuve, et jura de ue plus jouer. 11 a tenu parole.

Un geulilhomme. voisin de ses terres, lui avait intente un procès injuste. Ce gentilhomme le perdit, et fut condamné â des frais qu'il ne pouvait acqiiiller, ainsi que d'autres dettes , que par la vente de sa terre. Milord instruit de son embarras, lui prête sous main deux mille guinées. Ce genlilhonnne n'a connu son créancier qu'au bout de dix ans , lorsqu'il a voulu le rembourser. Ce qui rend celte aventure très piquante, c'est que cet honnne ne cessait de se déchaîner contre milord, ne le saluait pas^ et ne pouvait supporter sa vue.

Ces Irails divers de Milord excitent ton admiration , et fixent Ion estime :

Mais â l'humanité, si parfait que l'on fût . Toujours par quelque faible on paya le tribut.

Son caiactère et ses iiriucipessont quelquefois en opposition : il convient philosophiquement que les hommes sont égaux , et cependant il tient beaucoup à sa noblesse. 11 s'e.st marié , non par goiH , pour s'associer une conqiagne aimable, car il prétend qu'un honnne d'esprit doit se suffire à lui-même, mais par atlachement pour son nom , pour perpétuer la gloire de sa famille. Son premier enfant fut une fille , il en fut presque inconsolable : le second accouchement de milady couronna ses vœux ; il eut un héritier. Quand sa fennne fut relevée de couche , il lui dit : • Ma chère amie, nous avons vécu deux ans ensemble , dans la plus douce intimité , et nous avons épuisé la coupe du plaisir ; j'ai toujours regardé le mariage comme une chaîne contraire à la nature, et peu proportionnée â la faiblesse et à l'inconstance de l'homme. Ke soyons pas esclaves des conventions sociales ; adoucissons notre joug ; après avoir donné deux ans à l'hymen , vivons aujourd'hui pour l'amilié; partagez ma fortune et ma liberté. Je vais voyager ; vous me joindrez quand bon vous semblera ; vous me quitterez à votre volonté , je vous reverrai toujours avec plaisir; mais je puis être heureux sans vous. Milady sou.scrivit au traité. H faut maintenant mettre en regard son portrait avec celui de son époux. Milady est grande, bien faite, moins jolie C|ue belle, d'une physionomie plus imposante que douce et sensible. Son esprit est juste, naturel, facile; son imagination, vive et féconde. Sans avoir une grande étendue de connaissances, elle sait bien ce qu'elle a appris. Quand elle lit un livre, elle l'étudié Elle a secoué quelques préjugés, pervertie par la philosophie de milord. Elle n'a pas grande idée des dames françaises, qu'elle nomme de jolies babioles. Elle prétend qu'elles ont plus de vanité que d'orgueil, moins d'esprit que de vivacité, et plus d'imagination que de jugement. Elle ajoute qu'elle n'a trouvée dans

Paris que des virtuoses de musique et de danse ; quant à l'instruction , elle en fait petite part à nos dames. Elle attribue sur ce point beaucoup de supériorité aux dames anglaises et allemandes. Milady a un grand caractère , une âme forte et généreuse. Un Anglais , dit-on , lui faisait sa cour, et était aimé : cet homme avait eu des liaisons très tendres avec une jeune miss , qui l'avait écouté , sous promesse, ou du moins sous l'espérance du mariage. Cette Ariane abandonnée gémi.ssait, dépérissait tous les jours. Milady, apprenant son intrigue et .son malheur, congédie ce nouveau Thé.sée, le menace de son indignation, s'il n'épouse l'infortunée miss; et pour faciliter ce mariage, elle fait présenta la future, dénuée des biens de la lorlune, d'une somme de nulle gi inées.

Voici un autre trait qui réclame l'indulgence pour ses faiblesses. Elle élait aux eaux de Bath , jouissant de tous les plaisirs que lui procuraient son rang , sa jeunesse , son opulence et l'attachement d'un nouvel adorateur. Une lettre arrive qui change tout. Milord est dangereusement malade à Paris, de la petite vérole; la nouvelle parvint ii huit heures du soir; à dix heures elle élait dans sa voiture. Elle court, s'embarque, Iraver.se le déiroit, marche nuit et jour, arrive chez milord, qui était dans la crise violente de l'éruption , et tout couvert de la malignité du mal : elle se précipite dans ses bras, chas,se le médecin, (|uiletrailaitselonla méthode française, appelle un simple chirurgien, fait ouvrir les fenêtres, gouverne son mari selon le système anglais, passe neuf jours dans sa chambre, l'arrache au trépas, et à son tour devient la proie de celle maladie. Le danger est iniminent : soupçonnant sa situalion , elle ordonne à .son chirurgien et à sa femme de chambre de lui déclarer la vérilé : on ne lui cèle point que la mort la menace. Elle mande un notaire, fait son testament en faveur de milord , car des héritages l'avaient enrichie, échappe à la mort, et retourne à Londres auprès de son amant. Quel caractère ! quel mélange étonnant de faiblesse, de courage , de vertus et de fautes! Ce problème m'a occupé bien souvent : voici le résultat de mes réllexion.s. Tout ce qui est justice, bienfaisance, courage; émane de son cœur ; ses erreurs sont le tort de son esprit , qui regarde comme préjugés les lois de la société, et les vertus locales qui ne tiennent qu'à l'opinion , et qui contrarient la nature.

Mais les chevaux sont à la porte; ils hennissent, du pied frappent la terre, et appellent les voyageurs, yale , te amOj te cliligo plurimum. A mon retour,

Mou voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême ; Je dirai : J'étais là ; telle chose m'advint : Vous y croirez être vous-même.

ADOLPHE \ SON FRÈRE

Voyage à la montagne du Mule. Anecdotes. De divers animaux. Nous voici descendus de la monlagne du Mole. — Sains et saufs? — Oui. — Fatigués ?— Pas mal, et fort aises de Solito nicmbra Icvare toro.

Mais commençons notre récit.

Celle montagne , \ ue de Cenèvc , dont elle e.st éloignée de cinq lieues, ressemble à une pyramide; sa verdure, et la tête des Alpes neigeuses qui sont derrière, jettent sur elle une teinte obscure. Son sommet, suivant M. du

LÉS TÔYAéîîUR^ EN SUISSE.

Luc, est de sept ceiit soixante toises au-dessus du lar; il domine une vaste étendue de montagnes secondaires.

I"(bu.s partîmes de Genève quand le soleil descendait à l'horizotl; une voiture nous transporta jusqu'à Bonneville, capitale du Faussi(;ny, peuplée de huit cents habilans doux et lionn('tes. Une autre espère de population est celle du gibier et du poisson qui y abondent : aussi les friands Gènevùis y viennent souvent polir fSii'e chère lie, et joilir de plus pl-ès dé l'aspect des montagnes. Après un soupet' assaisonné par l'appétit , nous nous mîmes dans nos lits, au moment où le .soleil Se plongeait dans le sien.

Le lendemain, aussi malineuxqne l'aurore, nous gravîmes la montagne; milady et Blanche à cheval, et nous et nos gens à pied , à la Jean-Jacques. IVous employâmes cinq heures pour atteindre la pointe du I\1ôle , oii nous nous arrêtâmes pour déjeimer ; car, sur ces hauteurs , on a la maladie d'Érésiclhon 3(>', plus facile cependant à apaiser. Nous allâmes demander , pour la nuit . I hospitalité à la Chartreuse de la vallée du Beposoir : les pères nous accueillirent comme des frères, mais ils ne liailcrent pas les dames comme des sœurs; ils refusèrent de les lo.jer, et nous filmés obligés d'aller passer la nuit chez leurs paysans. Milady et Blanche eurent un matelas dans une petite chambre , et nous et notre suite allâmes jouir d'un doux sbhimeil sur des bottes de paille.

Soninus agrcstium tenis virorUm non liumilcs domos Fastidit.

Ces chartreux; l'année précédente, avaient en une terrible frayeur. ■ C'était, nous conta dom Ambroise , jeudi, jour de spacîment ( récréation h nous nous ])romenions dans ce bois voisin , tout à coup nous voyons des hommes armés qui nous entourent. Chacun de nous .se crut mort ; ils avancent , nous lri,ssonnohs. Un d'eux nous adresse la parole , et nous demaide l'hospitalité. Je lui réponds d'une voix tremblante : « Monsieur le capitaine, vous étés bien le maître; prenez tout ce qui vous est nécessaire, mais laissez la vie à de pauvres solitaires qui prient Dieu pour vous. » Le prétendu capitaine sourit de la méprise, car c'était M. de Saussure, qui nous assura qu'il venait dans des vues très pacifiques, il nous expliqua le motif de son voyage, en i.ons montrant ses instrumens de physique. Ce ne fut pourtant pas sans peine qne nous nous définies de notre peur. ■

Les forêts du Môle sont pleines de loups : nous marchions gais el tranquilles, lorsqu'un chien braque de niilord aboya fortement; Blanche aperçut, la première, deux loups qui détalaient au petit Irol. Le chien s'attache à leur poursiiile ; un de nos guides conseille à milord de le rappeler; il n'en fait rien. Les loups s'enfoncent dans la forêt; le chien, toujours abojant, les suit; ceux-ci alors , se voyant loin de nous , se jeltent sur lui et le dévorent. Nous arrivons deini-hcnre après, et nous trouvons ses tristes restes : Ce tableau nous affligea. Blanche . plus émue, voulait , dans sa colère (loursuivre leslou|s; mais nous modelâmes cette ardeur de vengeance. Nos guides nous apprirent que les loups de ces bois se conduisaient avec celle adresse.

Les pâlurages du Mole sont renommés par leur bonté ; le laitage et le beurre surtout sont plus gras et plus savoureux que ceux des montagnes voisines. On attribue cette supériorilc n(Mi-sculenient à l'excellence des pâtura- Ifes, mais à la pénurie de l'eau. La source la plus voisine

étant éloignée d'une lieue, on habitue les troupeaux à se contenter , pour boisson , de la rosée du matin , excepte dans les grandes sécheresses.

La i)liipart des montagnes de la Suisse apparliënneht â de riches propriélaires, ou à des communautés qui les afferment â des entrepreneurs q;.i y rassemblent un troupeau de deux cents vaches : ils font le beurre et le fromage dans de grands bâtiihens, qu'on pourrait nommer manufactnfes de fromage. Le Môle au contraire appartient à des paroisses dont chaque communié' peut établir son chalet sur la montagne, et y faire paître ses vaches. Mais nous ne vinies sur le Môle que de petiLs chalets et des troupeaux peu nombreux.

A la communauté de la Tour, élevée d'environ cinq cenis trente toises au-dessus du lac, ou nous montra uue grande prairie, fermée d'une clôlure pour empêcher les troupeaux d'y pénétrer. Ouand l'herbe en est fauchée et séchée, on l'entasse en meules pyramidales , et elle reste ainsi jusqu'à l'arrivée de la neige ; alors, au premier beau jour , loiite la jeunesse enferme ce foin dans des filets de corde, les arrondit en boules, et les fait rouler du haut de la montagne, avec une gaîté, un plaisir, qui se tiouvetit rarement dans les fêtes les plus brillantes, et dont la Grèce seule peut nous rappeler le souvenir dans la saison des vendanges.

Nous entrâmes dans un de ces châletS,

Demeure hospitalière, humble et simple maison.

Ce sont de petites huttes peu élevées, et bâties, pour la plupart, en pierres sèches. Le rez-de-chaussée, d'une seule pièce, coulient les troupeaux et les gardiens. La crèche , haute de dix-huit ponces , sépare les vaches de leurs maîtres; elles y sont attachées, et ont leur tête dans la cuisine, où se liennent les bergers : cette même cvèché est le sofa de la bergère, qui est assise devant soii feu , entre la tête de ses vaches. Ces femmes les caressent , passent leurs bras autour d'elles, en leur donnant des noms d'amilié. C'est ainsi qu'Europe caressait le superbe taureau qui lui cachait son amimt. Ces chalets n'ont pas de cheminée, le feu brille contre la muraille, et la fumée s'échappe par les intervalles des murs et du toit. Une potence de bois tournante supporte là chaudière dans laquelle on fait le fromage compacte, que l'on nomme seret : le reste du petit-lait .sert à ramollir un pain d'avoine très grossier, nourriture du paysan savoyard ^37). La laiterie est pratiquée dans un angle, et leurs toitures .sont des planchés mal assemblées, couvertes d'un peu de foin.

Les troupeaux du .Môle .sont pour l'ôrdinaiie sbus la garde des femmes : les hommes restent dans la plaine prtnr ItS travaux dés foins et des moissons. Si ceS femmes ont un enfant de douze à quatorze ans, elles lui cohfiéiit la garde des vaches pendant qu'elles font le fromage , b'ii vaquent aux soins du liiénage. La vie de ces remmes eiit dure et laborieuse. Il faut d'abord qu'elles aillent cherche'r l'eau soi- lehr tête à la distance d'une lieue; eiisniie elles vont , souvent au péril de leur vie , couper , aux Bord des précipil'es . les herbes que lesvaches nepeuvent atteindre.

Ce qui désole le plus ces pauvres montagnards, ce sont les vents orageux dn couchant : ils soni si violens, si impétueux, qu'ils emportent les vaches qu'ils trouvent sur

■ On appelle coni/niiriics ceux qui oui un droit aux biens des terres qui appartiennent eu commun aux habltâils U'une paroisse.

LÉS VOYAGEURS EN SUISSE

lès liorâ's déi àbliiies. Maïs lorsque l'ouragan commence à gronder, que l'on entend de loin nemontm increbrescere mm mur, les vaches, qui le pressentent par un instinct admirable, tournent leur croupe au vent, se cramponnent fortement dans la terre, en baissant la tète et écartant les jambes , et se laisseraient assommer plutôt que de bouger avant la fin de la tcmpéle. Cependant, à la plus légère apparence d'orage, les femmes et lesjeimes garçons courent a^ec une agilité élonnante sur les pentes les plus rapides, pour faire rentrer les troupeaux.

Les habilaiis du Mole ont un langage plus énergique et plus rapide que celui des autres monlagnards de Savoie ; malgré le poids de leurs travaux , ils sont doués d'un enjouement et d'une vivacité charmante; heureux dons qu'ils tiennent de la pureté de l'air et de l'activité laborieuse de leur vie. M. de Saussure rapporte le propos d'im de ces bergers j qui annonce un esprit de réflexion, bien rare dans cette classe d'hommes. « J'avais , dit-il, un chien qui , le soir avant de se coucher, se mit à tourner sur lui-même, comme tous les chiens font eu pareil cas. Ce berger, témoiu du fait, me dit en riant : «Je parie, monsieur, que, quoique vous connaissiez toutes les herbes et toutes les pierres de la montagne, vous seriez embarrassé de me dire pourquoi ce chien tourne si long-temps avant de se coucher, tandis qu'un homme se couche tout de suite, sans tourner dans .son lit?— C'est sans doute que le chien veut préparer un creux pour être plus a son aise.— Point du tout , car il pourrait arranger son lit sans tourner; mais ne voyez-vous pas, à son air incertain, qu'il tourne parce qu'il est indécis où placer sa télé ? Il veut la mettre , tantôt dans un endioit, tantôt dans un autre; aucune raison ne le décide; au lieu que l'hounne, qui voit son chevet, n'a nul motif d'iucertitude. » J'avoue, ajoute M. de Saussure, que je ne m'attendais pas à trouver dans ce berger un argujnenl sur la liberté d'indifférence. ■ Et moi , j'ajoute que , conuiie l'âne de Buridan , ce chien avait son franc arbitre.

ISous trouvâmes près du chemin , assis sur un rocher, un paysan semblable à celui du Danube , si bien peint par La Fontaine :

Son menton nourissait une barbe touffue ; Toute sa persomie velue

Représentait un ours , mais un ours mal léché:

Sous un .soncil l'pais il avait l'œil carhi' :

Le regard de travers , nez tortu , grosse lévré.

Te! 5 peu près était cet homme. Blanche, qui marchait à notre télc, lui dit en passant ; • Bonjour, mon ami. — Bonjour , madame ; je suis plus heureux que je ne croyais. — En quoi, s'il vous plait? — J'ai une jolie amie que je ne connaissais pas encore. — Tous les hommes doi\ eut être amis.— Oui, des jolies femmes.— Et que faisiez-vous ht, assis , tout seul? — Oh ! je n'étais pas seul. — Avec qui éliez-vous donc? je ne Vois personne. — J'étais avec mon esprit; tubleti! il me faisait de beaux contes! — Et que vousdisait-il?-Qu'un jour je trouverais un tré.sor, qu'avec ce trésor je ferais bomie chère, je boiiais de bon vin ; que je troquerais ma femme vieille et laide, contre une jeune et belle comme vous.— Je vous suis obligée, ensuite?—Ensuite vous êtes arrivée, ma marmite s'est ren-

in

veisée, lebih vin s'est écoulé, et ma vieille feunne me ri:'.-;te. Vous voyez, madame, le mal que vous m'avez fait. . Ce dialogue nous amusa beaucoup; nous dîmes à ce rêveur suisse , en le quittant , que nous souhaitions que son rêve se réalisât un jour. « Ma foi , messieurs, vous rêvez

toute l'année que vous êtes riches, que vbtis avez de belles choses; moi je rêve que j'ai de la santé, de la vigueur et un bon appétit; parlant quittes. »

Je ne puis m'empêcher de laconter encôl-e iine petite aventure qui peint la simplicité et l'innocence de ces monlagnards. En descendant du Môle, nous vitncs, prèis de Joire, un jeune homme et nue jeune fille qui , assis au frais dans une petite prairie, fai.saienl un repas frugal ; leur visage respirait l'enjouement et la sérénité. INos dames étaient fatiguées , et voulaient se reposer; la fraîcheur d'un rui.sseau qui partageait celte prairie, les iii- 1 ita à y descendre. A'ous nous assimes non loin de ce couple fortuné, dont nous n'osions troubler l'intéresSaht têteà-tête. Mais ml de nos chevaux s'élant échappé, ce jeilnfe homme se mit à sa poursuite avec nos domestiques; il les devança bientôt , arrêta le cheval et le i-ameilà. Apres l'avoir remercié, nous l'invitâmes ù boiié un verre de vin; il accepta avec plaisir, et sa compagne, que noiis appelâmes, vint aussi boire à notre santé. Après cette libation, nous leur demandâmes s'ils étaient maries? • >'on , répondit Henri Werdendjerg, c'est le nom du jeune homme; mais dans peu de jours Annètle .sera ma femme." Alors il noUs coulait qu'il était de Fribourg; qu'étant verni sur cette montagne pour des afiaires, il avait vu Aiinetle , le dimanche â la niesse , si jolie, si bièil parée, qu'il en élait devenu amoureux ; que raprès-dîneë il avait dansé avec elle dans la prairie; qtie la trouvant encore plus jolie, il l'avait aimée davantage, et qu'après la danse il lui avait dit tout bas : «.dunette, je vous trouve ch.irmante, je vous aime, marions-nous én,senible. Aunelle, à celte proposition, me demailda mon état, mon pays : stu- ma réponse, elle me dit qu'elle viendrait à Fribourg avec moi, pour prendre des informalions; ;ijoulant que si elle était conlenie du compte qu'on liiî rendrait de moi et de ma famille, elle serait volontiers ma femme. Nous sommes partis ensemble; Annelle a vu mon père et ma mère, elle en est très satisfaite; nous sommes de retour, et dans deux jom-s notre mariage va se f.'.ire ; Annetle sel-a tout à moi.» Quelle confiance! quelle naïveté de mipurs: cette jeune fille voyage tête-âtêle avec un jeune homme, sans craindre aucun danger, ni les rumeurs de l'opinion. Si les informations eussent été défavorables a son amant, elle l'aurait congédié, et serait revenue chez elle, sans que sa réputation eiU souffert la tnoindre atteinte (38; : les sbuptons sont les enfans dit vice.

Les Alpes fertiles sont divisées en premières et secondes classes : souvent un berger y a trois habitations , une d'hiver, une de printemps et hue d'été. Cicéron et Lncullus n'en avaient pas davantage. La première est la métropole; le bel-ger la quitte au mois de mai , avec sa famille, ses incubles et ses troupeaux, pour aller dans sa maison du printemps, placée sur la croupe des premières montagnes dont les neiges commencent à se retirer. II y demeure jusqu'en juillet : pendant cet intervalle, il redescend dans la plaiiu' pour faucher ses foins, et les enfermer dans sa demeure d'hiver. Au mois de juillet, quand les neiges abandonnent les Alpes supérieures, la petite colonie va occuper la maison d'été jusqu'au mois d'aoïU époque oi'i l'hiver annonce déjà son relotn-. On revient alors a la cabane du printemps , oïl les troupeaux trouvent \me nourriture abondarte dans l'hérbè qui a repoussé; en même temps on va dans la plaine couiièr le regain des foins , provision de l'hivel-. Enfin , qUâud l'à'ii-

LES VOYAGEURS EN SUISSE

lomne décline , le bétail ga^ne tristement les vallées , en paissant par-ci par-là quelques brins d'iierbe , jusqu'au moment où l'hiver le relègue dans ses étables.

Les travaux des paysans ne se bornent pas à recueillir le foin de leurs prairies ; ils grimpent des rochers élevés , coupent au bord des abinies quelques herbes isolées, qu'ils lient fortement en meules , et les précipitent de rochers en rochers.

Dans le Ilaut-Valais, et même en divers autres cantons, les paysans de la plaine confient leurs troupeaux à des bergers qui se chargent de tous ceux de la communauté , elles conduisent sur les Alpes. Les fromages qu'ils font sont partages avec les propriétaires, à raison de leur contingent ; si une vache périt par accident , ou de maladie , la perle est supportée par tous les propriétaires. Il arrive souvent, et surtout vers la fin de l'été, que ces animaux, aviaes de quelques brins d'herbe , alors devenus plus rares , vont le^ chercher dans des endroits périlleux , et paient celte témérité de leur vie, bien plus excusables que nos Yitellius, nos Apicius, qui meurent d'indigestion.

C'est pendant l'été , au .sommet des Hautes- Alpes , que l'on fait les fromages de la meilleure qualité. On trait les vaches deux fois par jour , et le produit d'une vache va depuis six jusqu'à douze pots de lait ; le pot est de deux pintes; ce lait est si gras, si épais, que lorsqu'on l'a écrémé, il égale notre crème par sa consistance, et la crème a la ténacité d'une pâte un peu délayée. On prétend que dans certains cantons, on éprouve la consistance de la crème en y plaçant un couteau qui doit surnager , quand elle n'est point mêlée de lait. Dans toutes les Hautes-Alpes , le fromage de la meilleure qualité n'est point imprégné de sel. La fermentation suffit pou- lui donner une saveur presque .saline , qui provient de l'odeur aromatique des plantes des montagnes.

Les fromages qui se font dans les mois de juillet et d'août , sur les pâturages les plus élevés , se conservent très long-temps, quand la pâte est bien pétrie : ils sont façonnés en meules de quelques pouces d'épaisseur , et pèsent depuis dix ju.squ'à cinquante livres. On les empile soutenus dans des cerceaux , et surchargés d'un poids très lourd qui les affaisse et en exprime toute la sérosité. On les garde ainsi quelque temps , et lorsqu'ils ont acquis de la solidité , on les porte dans des granges, où, exposés au frais et à l'air , ils sont abrités contre le froid et l'humidité. Ces granges, construites de pièces de bois entrelacées , sont des bâtimens à jour. On met les fromages , pour les garantir des souris , sur une large table d'ardoise élevée à quatre pieds de terre , et qui déborde , de tous cotés, d'un pied au moins : de là , ces fromages vont dans les celliers, où, ù l'abri des gelées de l'hi\er, on peut les conserver un siècle entier. On en mange d'une extrême vieillesse ; ils ressemblent alors à un pain de cire jaune. Kous en avons goilté de très ancien , mais non sans faire la grimace , car ils sont excessivement forts et piquans. Les vieillards du pays l'emploient souvent comme un très puissant digestif. Les Valaisans font un de ces fromages avec un soin particulier, à chaque événement remarquable qui arrive dans leur famille, soit un mariage , ou la naissance d'un enfant : si c'est un mariage , on met sur le fromage la date de la cérémonie nupliale et le nom des mariés. A celle époque, on sale aussi ui; cochon , »u plutôt ou l'embaume , et on le conserve potlr le manger dans les grandes solennités. Un jour, dinanl

chez im de ces montagnards , on nous servit de ce lard et de ce vieux fromage : nous sûmes que c'était une marque de très haute considération. Les Cypriotes enterraient , dans les grandes occasions, des futailles de vin ; on assure qu'on en exhume souvent de l'antiquité la plus reculée. Je préférerais à ces usages, celui de planter un arbre, dont le feuillage et les fleurs me rappelleraient agréablement une époque chérie.

Crescent illœ; crescclis, amores.

Tous les fromages de la Suisse n'ont pas les mêmes qualités . celui de i'Underwald est gras et doux , on ne le sale pas. Celui d'Uri , et de la partie supérieure de Berne, e,stsec et aromatique; celui de la partie inférieure passe pour putride et salé: il faut, pour le conserver, l'arroser fréquennnent de vin , tandis que celui des Hautes-Alpes ne peut souffrir l'humidité.

Dans presque toutes les montagnes delà Suisse on trouve des ours, qui cependant coumiencent à devenir plus rares, surtout du coté du nord. Dans le Valais ils sont plus communs, et l'on y trouve les deux espèces de ces animaux. La plus grande et la plus forte est absolument frugivore , et dort pendant l'hiver ; l'autre , plus petite , plus cruelle , est Carnivore , el plus dangereuse dans l'âpre saison (39). !1 existe entre ces ours et les taureaux une antipathie très remarquable ; leur haine et leur férocité respectives ont daimé des spectacles singuliers : on ne peut retenir un taureau qui sent un ours dans le voisinage ; il court audevant de lui pour l'attaquer. Ces animaux se donnent tous les jours des rendez-vous, et se battent jusqu'à ce que l'un des deux ait succombé. Hector , Achille , Énée et ïurnus n'étaient pas plus acharnés l'un contre l'autre. Dans la plaine, l'ours a l'avantage; dans les bois et les rochers, le taureau triomphe. Un jour, celui d'un troupeau d'Uri, qui avait poursuivi un ours, ne paraissait plus : après trois jours de recherches, on le trouva immobile, et pressant contre une roche son ennemi mort depuis long-temps , et absolument aplati. Ce taureau avait fait de si terribles efforts , que ses pieds étaient enfoncés de plusieurs pouces dans la terre.

Puisque nous en sommes sur les animaux de la Suisse, je dois te parler du chamois, des marmottes et de l'aigle des Alpes, qui règne, pour ainsi dire, sur le Schreelk- Horn el sur le Grimsel. C'est le plus terrible des oiseaux ; il surpas.se de beaucoup en force et en grandeur l'aigle royal : il ne trou\e son semblable que dans un autre hémisphère, où, comme lui, il n'habite que les montagnes les plus élevées; c'est le condor ou l'autour de l'Amérique méridionale '. Buffon place l'aigle des Alpes dans l'espèce des vautours dorés , et M. de Bomare à la tête des aigles : leshabitans le nomment Inrmmer-sexer, ce qui, dans le dialecte du pays, signifie vautour des agneaux. L'aigle royal a sept pieds et demi d'envergure ; le lœmmer-geyer en a jusqu'à quinze et seize; et sa férorif^ égale sa force et sa grandeur. Roi de l'air, il n'a point de rivaux ; le pays (ju'il habite en voit rarement deux réunis ; ils s'affameraient réciproquement. Ce tyran fait une guerre cruelle aux chèvres , aux brebis, aux lièvres el aux marmottes. C'est surtout contre le chamois qu'il déploie sa force et fon adresiie : c'est une proie digne de lui ; il le poursuit dans le fond des vallées solitaires; il l'attaque, l'effraie,

> Ij- condor d'Ami^riquc , si ressemblant d'ailleurs ù l'aigle lie? Alpes , est noir et blanc . et sa tê.e est garnie d'une espèce de tiuppc.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

et le force à la fuite. L'oiseau le suit en tournoyant autour des rocliers, et l'oblige à sauner les liauleurs. Le chamois, avec une célérité prodigieuse, franchit les glaces , s'élance de rocher en rocher , j ust|u',> ce que , pressÉ entre les ahimes et son ennemi , il n'a plus d'aulre ressource que son couraj;e el sa force ; alors il lui présente son front. L'aigle l'observe, le lournc, feint de fondre sur lui; le chamois menace, ré.sisie, se défend; mais an moment où son éf|uilibre est le moins assuré , l'oiseau fond sur lui , el d'un coup d'aile le précipite dans des pi'i> fondeurs d'où il ne peut plus sortir ; l'aigle le suit , l'achève à coups de bec, et le dévore. Naguère un Ueinmer-geyer, ayant eu l'aile cassée d'un coup de fusil, se battit contre trois vigoureux pay.sans, armés de leur petite massue, et il ne céda qu'après un long combat ; on le prit , et on le vendit vivant à Bâle. Un d'eux , de la plus grande espèce , saisit un jour un enfant de trois ans : le père accourut à ses cris, armé d'un bâton. Il eut le temps d'attaquer l'aigle, qui ne peut facilement s'élever sur un terrain plat Il lâcha sa proie pour se défendre , et tomba mort après un combat 1res opiniâtre. Cet animal, jaune par tout le corps, a des cercles blancs autour du cou '. f)iii croirait que ce terrible aigle a un ennemi dans les corbeaux , très dangereux par leur ta<tiqiie? Leurs combats sont curieux : les corbeaux assemblés composent une armée aérienne, qui s'éloigne, se divise en bataillons : le signal se donne ; un bataillon fond sur l'ennemi , un autre lui succède, fait une diversion : la victoire siiuvenl Hotte incertaine entre les deux partis, surtout lorsique l'aigle est encore jeune.

Le chamois est un peu plus grand que la chèvre : il est supérieur en force et en agilité â tous les animaux de son espèce. L'homme le plus nerveux ne pourrait retenir par les jambes un chamois de six semaines. Ils vivent en société avec les bouquetins : dans les allées qui vont en tournant, les chamois oui la prudence de poser des sentinelles aux angles; ils sont d'une agilité extrême; ils franchissent d'un bond des dislances prodigieuses; ils altcignent les sommets les plus escarpés; ils se précipitent des rochers les plus élevés, sans ciainle de se briser.

La chasse de cet anunal occupe un giand nombre d'habitans : elle est très perilleu.se dans un pays hérissé de rochers et bordé de précipices, ti'est là qu'il faut le poursuivre ; il parcourt des abimes que l'homme ne peut regarder sans frémir. Il a le coup d'œil si juste sur les dislances, qu'il attend l'homme jusqu'au moment où il le voit à la portée de l'attaquer; alojs il bondit sur ses pieds élastiques, et désespère le chas.seur par sa vélocité: cependant celui-ci le suit lentement, juge .sa marche, va autant qu'il le peut contre le vent, afin que les émanations de son corps, ou le bruit n'avertissent pas le chamois de son approche : malgré ces précautions, souvent il lui échappe , â inoins que des rochers inaccessibles ne le forcent de s'arrêter. C'est alors que le cha.sseur doit s'armer de courage et d'adresse. Un homme lourd, épais , va lutter contre l'agile chamois , sur le bord d'un abime effrayant : quelquefois cet homme, trop près pour se servir de son lusil , tâche d'épouvanter l'animal pour l'obliger à se précipiter; mais si la profondeur e.st liop considérable, le chamois, désespéré, refuse de reculer, et menace sou ennemi de le précipiter lui-même. Plusiems fois il s'est élancé sur le chasseur, pour s'en délivrer im périr avec lui.

' Voltaire en a gardé un peiidaiU trois ans ù Fcrney.

Cette chasse coûte la vie a beaucoup d'hommes : souvent le chasseur, surpris par un brouillard épais, s'égare dans les glaces, et y périt de froid et de faim; ou bien des orages, des pluies rendent les roches .si gli.ssanles, que .sa chaussure , quoique bien ferrée , ne peut s'y cramponner ; d'aulre fois l'intensité de la chaleur dessèche lelleinent le visage et la peau du chasseur, qu'il est obligé de .se faire de larges blessures aux pieds el aux jambes, pour s'humecter avec son sang. Un autie danger l'allend sur les glaces qu'il est forcé de traverser : le soleil qui frappe sur ce miroir, métamorphosé en mine de diamans, reflète, sur les yeux du chasseur, des gerbes de feu qui le privent de la vue pendant des jours entiers. Souvent un vent du nord, chargé de liaits aigus, lui déchire la peau du visage; la nuit , pour n'élre pas gelé , il se couche dans des sacs de peau, et attend , au point du jour, le chevreuil qui bondit à sou réveil.

La vie de ces cha.sseurs rappelle l'audace , l'intrépidité des llibuslieis. Xu milieu des neiges, des rochers, bravant tous les périls, ces chasseurs suivent les chamois à la piste, comme eux franchissent les précipices, glissent avec rapidité sur la glace, sur les rochers, n'ayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau, et pour oreiller, pendant la nuit, qu'un fragment de rocher. Ils partent dans les ténèbres, pour se trouver, au premier trait du jour, sur les pâturages les plus élevés, où le chamois vient paille avant l'arrivée des troupeaux. Dès que l'homme est près du lieu où il le suppo.se, il en fait la revue avec sa lunette : s il ne voit rien, il suit sa route; s'il en découvre quelqu'un, il lâche de mouler au-de.ssus de lui et de l'approcher furlivemenl. Parvenu à la distance où il peut distinguer les cornes, il juge l'animal à la portée du coup; il appuie son fusil sur un rocher, ajuste, et presque toujours frappe de mort l'innoceiile bêle, qui tranquillement paissait, el jouissait des derniers momens de sa douce existence. Ce fusil est une carabine rayée , dans laquelle on fait entrer la balle avec force; quelques-unes sont à deux coups , dans un seul canon. Les coups sont placés l'un sur l'autre , et on les tire successivement. Si le chamois est tué, le chasseur, tout joyeux, court sur sa proie, lui coupe les jarrets, el l'emporte pour nourrir sa famille, surtout s'il est jeune. Si la dislance ou la difficulté des chemins l'empêclie de s'en charger, il ne prend que la peau, qui est précieuse : ses cornes, ses pieds, tout est utile. Mais si l'œil vigilant du chamois aperçoit le chasseur, ce qui arrive souvent, il fuit, franchit d'un pas rap de les glaciers, les neiges et les rochers les plus escarpés, tiinor iiildulit alitw La difficulté de les approcher est encore plus grande lorsqu'ils sont plusieurs ensemble; alors l'un d'eux se lient en vedette sur une éminence : s'il entrevoit quelque objet qui l'effraie, il avertit ses compagnons par une espèce de sifllement; soudain ils accourent vers lui, pour juger' du dan ler par eux-mêmes, et s'ils voient le cha.sseur ou quciqrre bête féroce, ce qui pour eux est la même chose, ils se sanierrt à la file dan.s des lieux inaccessibles, le plus expéiirnerué marchant à leur tête. C'est dans ce inomenl que commencent les fatigues du chasseur ; plus de danger pour lui ; avide de sa proie, il traverse les neiges, brave les abimes qu'elles peuvent couvrir, s'élance sur les rochers, imprévoyant dri retour :1a nuit arrive, l'espérance du lendemain le ras sure; il la passe au milieu d un rocher. Là, .sans feu, sans lumière, il lire de .son sac un peu de fromage, un morceau de pain d'avoine , si dur qu'il est obligé de le rompre avec

LES VOYAGEURS EN SUISSE

luie pierre, ou avec la hache qu'il porte pour tailler îles uiarches dans la p,lace. Ce repas fini , il s'endort sur un lit de pierres, en révaiit à la lontc que les chamois peuvent avoir suivie. Au point du jour, transi de froid, il s'éveille, et insensible aux charmes d'une belle uialinée, à l'éclat des rayons (|ui arpentent la léte des inonlajjnes , il sonjîe à sa proie, mesure des yeux les abimes qu'il doit franchir pour l'alleindre , boit un peu d'eau-de-vie, et court à de nouveaux hasards. Ainsi la nature est perdue pour l'homme! Ces chasseurs restent sou\ent plusieurs jours dans ces horribles déserts, pendant que leurs familles , leurs femmes , a;;ilée,s des plus vi^•es alarmes , repoussent inénie le sommeil, de peur de voir en songe leurs maris morts; car c'est un des préjugés du pays, qu'un chasseur après sa mort apparaît à la personne qui lui est la plus chère, pniu' lui indiquer où est sa dépouille, et la charger de lui rendre les derniers devoirs.

Cette passion pour la chasse des chamois est si insurmontable, qu'un jeune chasseur, marié depuis peu à une femme charmante, disait à milord, ave^ nn sang-froid sloiqne ; « Mon f,rand-|iérc et mon (lère sont morts à la chas.se; je suis tellement persuadé que j'y mourrai, que je nomme ce sac que je porte mon drap mortuaire, parce que je suis assuré que je n'en aurai jamais d'autre : cependant la plus brillante fortune ne m'y ferait pas renoncer. » Cet homme était d'une adresee et d'une force étonnantes ; mais sa témérité était plus grande encore, îiix mois après cet entrelien, milord apprit que le pied lui avait glissé au bord d'un précipice oii il subit sa destinée.

Une autre anecdote prouve encore le.s dangers et les malheurs de celte cha-^se. Un de ces chasseurs, nommé Gaspard Saint-Véri, poursuivant des chamois, avec deux de ses camarades , tomba dans un abinie de glaces fondues ; ses compagnons le crurent englonli. Cependant, dans l'espoir de le sauver, ils courent chercher des cordes à la cabane la plus voisine, distante pourtant d'une grande lieue. N'en trouvant point, ils s'emparent d'une méchante couverture qu'ils coupetit par bandes, revolent vers l'abimeoù était leurmalhenreiix camarade qui était resté à trente pieds de profondeur, soutenu par les deux côtés de la glace qui allait en se rétrécissant : la moitié de sou corps était plongée dans l'eau ; mourant de froid, frappé de terreur, il recommandait son âme à Dieu, n'attendant plus que la mort. Ses compagnons l'appellent , il répond ; on lui descend les bandes nouées . il s'y attache , et on le monte ; il touchait déjà le bord de l'abime , il était sauvé , lor.sqn'ime des bandes se rompt ; l'infortuné retombe dans le gouffre , et, pour comble de malheur, se casse le bras. Ses camarades se raniment, renouent les bandes, les tordent pour les forlitier, et les font parvenir au malheureux Gaspard, qui, malgré la rupture de son bras, lie la bande autour de son corps, est enlevé, et sort enfin de cet abinie par une espèce de miracle.

Le petit nombre de cetix qui yieillissent dans ce métier, portent sur Icin-s visages l'empreinte de leur genre de vie : ils ont un air sau\age , hagard et farouche. C'est sans doute cette mauvaise phy.sionomie qui fait accroire à des paysans superstitieux qu'ils sont .sorciers, et que le diable finit par les jeter dans les précipices. «Quel est donc l'attrait de ce genre de vie? s'écrie M. de Saussure- Si c'est la cnpidilé, elle n'est pas raisonnes , car le plus beau chamois ne se vend pas au-delà de douze francs ;

probablement se sont les dangers , l'alternative de l'espérance et de la crainte, l'agiiaiion coiUinuelle que ces mouvemens eutreliennent dans l'àme, qui animent les chasseurs ainsi que les guerriers, le navigateur, le joueur, et même jus(|u'à un certain point le naturaliste des Alpes, dont la vie a quelque ressemblance avec le chasseur de chamois. .

On commence ù s'a()€rcevoir que cette espèce diminue dans les Alpes, et plusieurs cantons ont fixé le nombre qu'il serait permis d'eu tuer annuellement. Deux sortes de chamois habitent les Alpes; l'une, moins forte, moins sauvage , vit coiuine les biches et les cerfs ; elle peuple les iVlpes du Dauphiné; l'autre, svelte, plus vigoureuse, lie se tient que dans les grandes Alpes, au milieu des glaciers. Son port est plus noble , sa tête pins belle, ses yeux plus ardens. Ces animaux, vifs et gais sur les montagnes, péris.seut de tristesse dans les plaines. Ainsi des sauvages, conduits à Londres ou à Paris, y périssent dç regrets et d'ennui.

Une chasse de ces montagnes, exempte de peine et ^e dangers, fatale senltmcntà des animaux faibles et timides, est la chasse des marmottes. Lorsqu'on les cJH)it endormies, ou en léthargie dans leurs tanières, on va les creuser c'est le mot technique j. Elles y sont quelquefois jusqu'au nombre dedix à douze, roulées sur elles-mêmes et eulenées dans le foin, leur sommeil est si profo(id, que souvent le chasseur les emporte chez lui sans les réveiller. La chair des jeunes est bonne, quoique un peu huileuse et muscpiée; lem- graisse sert de remède centre les douleurs rhinuati-smales; leur peau ne se vend que cinq à six sous. Un nous a assuré que l'invention qu'où leur attribue de faire coucher une d'elle sur le dos, de la charger et de la traîner ensuite . est absolument fabuleuse ; elles portent le foin dans leur gueule , non pour le man;;er, mais pour faire leur litière, et .se munir contre le froid dans leur intérieur. Lorsqu'on les prend en automne, on leur ti ouve les inlestinsabsolumeut vides, ce (jui prouverait que leur engourdissement est précédé d'un jeilne on d'une é\acuation. A leur réveil , elles restent quelques jours sans manger, sans doute jusqu'à ce que la circulation et la foice digestive aient repris leur activité. Peu après leur .sortie, elles semblent folles et étonnées du grand jour : on les a.ssomme alors à coups de bàlon , sans (|n'clles songent à la fuite. Leur maigreur n'est pas excessi\e au moment de leur sortie, mais elle augmente beaucoup pendant lis premiers jours; quelque profond que soit leur sommeil , leur sang n'est jamais li.gé. Les habitans leur font une si terrible guerre, que l'cs- Ijèce commence à d'uiiinier j40;.

Te \oilà, mon cher frère, sans sortir de ta chambre, aus.^i instruit .sur les Alpes, sur ses hôtes soi-disant raisonnables ou sur ceux privés de raison, que moi qui cours et par monts et par vaux. Mais si tu n'as pas la fatigue et la peine du voyage, tn n'en as pas les jouissances; tu ne goi'ues pas les plaisirs durep;is:et nous, comme Garo, nous sommes rentrés dans notre niche,

Gais e( cçntens , Çn louant Dieu de toute chose.

Pour mêler une teinte douce aux descriptions de chasse et d'animaux, je te raconterai nue petite anecdote où brille la sensibilité de Blanche. En gravissant la montagne par une route àpie et pénible, nous trouvâmes un octogénaire, qui.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

Sous le poiils des ans , Ctmissanlet couibé, niarcliailà paspcsans, El tâchait de gagner sa ihauiuiérc cnfurnte.

Blanche, attendrie à son aspect, lui demanda s'il allait l)leii loin encore? "Uni, bien loin pour moi. — Vous me paraissez très faliijué. —C'est que je suis vieux, je n'ai plus mes jambes d'autrefois. «Alors Blanche est descendue de cheval et l'a prié de le monter et de le conduire. Cet honnête vieillard refusait ; mais Blanche lui a dit d'un ton si doux, si touchant :• Mon père, vous me chagrinez beaucoup; est-ce que vous me dédaignez? Allons, je vous en supplie, accordez-moi cette grâce. • Le vieillard, àcesmoLs, s'est écrié; «Oui, oui, ma bonne dame, je vais monter.»

Nous l'avons aidé et conduit dans sa demeure. Blanche le suivait à pied, causait avec lui. «Mais, me diras-tu, et vous autres, grands dadais, vous éliez donc restés sur vos chevaux? — Non, sur nos jambes; les chevaux avaient gagné les devaus avec nos domestiques. Milady seule avait encore le sien ; mais elle avait mal au pied. > S'erfo padrone.

MADMUE DE SAINT-OMF.R A ADOLPHE.

Kteit de son voyage à l'erney. Son entretien avec A'oltaire.

Vous éles allés visiter le temple où, pendant ireide ans, le génie de Voltaire a travaillé à l'inslructiou et au\ plaisirs du geurc humain. E anche io ci sono andata, et j'ai vu ce grand honnne dans son bonnet de nuit, .l'ai ciu qu'une femme r|ui se piquait d'un peu de (ihilosopliie devait, au moins une fois dans sa vie, faire un pèlerinage à Ferney, non pour rapporter, d'un entrelien de quelques heures, d&s connaissances profondes, niais jiour entendre parler cet homme unlvecsel, jouir de sa présence, el peut-être pour dire : Je l'ai vu.

J'allai ù Cenève, encore dans la saison fortunée de mes beaux jours, si l'époque de la jeune.s.sc e«t celle du bonheur, ce dont je doute. Mon ami Borde, très coimu de Voltaire, m'accompagna dans ce voyage; il fut mon mentor el mon guide. Après avoir vi.'ité la ville de Calvi;i et le fameux lac Léman, nous parlime.s, par une belle matinée, pour l'erney, où je brillais d'arriver. Borde se fil annoncer à Volaire, qui, indisposé ce jour-U'i, nous fit prier à diner pour le lendemain, (iependant, au défaut de madame Denis, qui était absente, il nous envoya un de ses secrétaires, qui nous fit les honneurs du chàlean : il nous promena dans les jardins, en nous parlant de Virgile, d'Horace, de Racine, et surtout désœuvrés de Vollaire, dont il était plein.

Cet asile était celui de la politesse et de l'aisaiire; la philo.suphie la plus aimable en faisait les honneurs. Le château était orné des tableaux de Paul Vcronèse, de deux belles copies de l'Albaiic el du bu.sle en marbre du ■iiaiire du lieu. Nous vimcs encore dans d'autres pièces .'es portraits, ceux de madame Denis, de la petite-nièce de Corneille, de son mari, el plusieurs excellentes gra- \ tires. .Ses jardins étaient dessinés par le goi'it , riches en fruits, en nnhicrs, en ruches, en abeilles. Voltaire aimait l'agricnlinre, et faisait valoir plusieurs charrues, iiidépendainmcnl de celles des fermiers ; il essayait souvent de nouveaux procèdes dans la culture.

Après avoir parcouru la maison, je priai notre conducteur de nous conduire dans sa chambre ; il refusait

par modestie; mais j'insistai par honnêteté. Cette cliambre elail un vrai muséum ; on y voyait épars livres, cartes, gravures, manuscrits. Je le félicitai sur ses richesses; il me dit qu'il manquait à son cabinet son plus bel ornement. « Lequel? - C'est votre portrait, madame. • Je promis de le lui envoyer quand j'aurais fait quelque bel ouvrage.

Ce secrétaire nous apprit la manière de coinpo.ser de Vollaire, qui a fait dire à Piron :« Voltaire travaille en marque:erie, et moi je jette en bronze. » Ce pauvre l'Empyrée se croyait au moins l'égal de l'auteur de la Henhade, d'OEdipe, de Zaïre, de Malwmet, d'Jlzire et de tant d'autres chefs-d'œuvre. ■ Voltaire, disait notre guide, a cinq pupitres dressés dans son cabinet; il passe de l'un a l'autre. Il écrit à mesure que ses idées l'obsèdent, soit vers, soit prose, sur des carrés de papier, et jette ensuite ces matériaux dans un portefeuille. Lorsqu'il veut traiter un sujet, nous rassemblons tout ce qui y a quelque rapport. . Borde me dit que c'était là le moyen de produire beaucoup, mais que ce n'était pas travailler <!e verve. Voltaire croyait que c'était profiter du temps que de n'en point perdre. Je crois au contraire qu'il faut savoir en perdre pour ranimer son génie et renouveler ses idées : se reposer n'est pas reculer, c'est reprendre des forces pour avancer. Je parlai au secrétaire de cet amour de la gloire qui lourmentail ce beau génie. «C'est sa seule passion, me dit-il; elle l'obsède depuis son enfance. Madame connait-elle les vers qu'il fit à l'âge de quinze ans?— Non ; voulez-vous avoir la complaisance de me les dire?

Voyez cette beauté sous les yeux de sa niére;

Elle apprend en naissant l'art djii(;ereux de plaire,

Et d'irriter en nous de funestes iiencbans:

Son enfance prévient le temps d'être coupable; Le vie*, trop ain)al)le.

Instruit ses jeunes ans.

Cependant M. de Vollaire, continua ce secrétaire, sen tout le néant de la gloire. Je lui al oui dire souvent : « Les hommes ne mérilent pas qu'on recherche leur suffrage, et cependant on a la faiblesse de désirer ce suffrage (|ui n'est que du vent : l'essentiel est d'être bien avec .soi-même et de ref;arder le public comme des chiens (|ui tantôt nous mordent, tantôt nous lèchent. .

Borde aperçut sur le bureau une inscription latine écrite eu grosses lellres. «Elle est destinée, lui dit notre introducteur, pour la porte de Ferney. « Borde en prit une copie. La voici :

.'« /-"otteriopolini Siimplibus has propriis striixit Voltarius a'des: llic efïudil opes , diini scriptis edoret orbcm. Miinia si stareni , vatis duni seripîa mancbuni ; Ui bs œlerna fores , œlernum nonien tiaberes.

Nous prîmes congé de cet aimable secrétaire , qui avait si bien fait les honneins du château de Ferney. Le lendemain, dès qu'on nous eut annoncés, M. de Vollaire vint au-devant de nous. . Madame, me dit-il en m'abordant, je vous ai donné un rendez-vous pour aujourd'hui; mais je. suis plus près d'en avoir un avec Corneille et Racine, qu'avec une belle dame : la mort s'est déjà emparée de mes yeux, de mes dents et de mes oreilles.— Vous avez en poche, lui répondis-je, votre brevet d'immortalité. . Il dit â Borde : « Je crois voir Cbloé et le Papillon , » faisant allusion à la fable de Borde, ainsi intitulée.

■ Vous voyez, monsieur, que je n'oublie pas vos jolies

LES VOYAGEURS EN SUISSE

fables. » Je lui dis que j'avais eu l'honneur de souper avec lui chez madame du Detfant. Il nie répondit : "Je m'en ressouviendrais mieux, si j'avais eu trente ans de moins. » Il me loua sur ma figure Je répondis d'abord assez fjauehement à ses éloges : malgré mon habitude du grand monde, sa présence m'intimidait, ou plutôt Mon génie étonné tremblait devant le sien. Mais par degrés il me mit à mon aise, et il parut assez content de moi. Après ces premiers complinieiis, il nous parla de se^s ainusemens champêtres , il nous poinena dans .ses quinconces , dans ses parterres. Il cueillit des Ueurs qu'il me présenta , en me disant ;

Si qu'un bouquet donné d'amour profonde. C'était donner toute la terre ronde.

Heureusement je me rappelai le refrain du rondeau de Marot qu'il citait, et je lui répondis :

Vingt , trente ans , cela durait au monde, Au bon vieux tcnip.s.

Il sourit. Il nous montra ensuite des bas blancs qu'il avait aux jambes, en nous disant que Ks Calas, pendant leur séjour à Ferney, les avaient fabriqués avec lui, de la soie de son cru. Alors il nous entretint des Calas, des Sirven , du chevalier de La Barre , de l'intérêt que l'impératrice de Russie prenait à cette épouvantable et absurde weleherie. • C'est une chose bien extraordinaire, s'écria-t-il avec une extrême vivacité, que la nation welche! Peut-on réunir tant de supersiilion et tant de philosophie, tant d'atroc lés et tant de gailé, tant de crimes et tant de vertus, tant d'esprit et tant de bêtises! Un jeune gentilhonuiie, pour n'avoir pas salué une procession de capucins qui passait à quarante pas, est condamné au supplice des parricides pai- trois Busiris de province, dont l'un était un euneiui déclaré; l'autre un cabaretier, marchand de cochons et jadis procureur, » Quinze lus- Ires passés n'avaient point encore éteint le feu de ses yeux, le timbre de sa voix , et il animait tout ce qu'il disait par la vivacité, la gaité et la politesse. • Je vais vous conter, relativement à la superstition, lui dit Borde, une anecdote d'un genre bien différent. Je voyageais avec une jolie femme sur la côte de Gênes. A Savone, en nous promenant hors de la ville, nous rencontrons un moine au teint frais et vermeil , que j'aurais pu prendre pour le frère jumeau de Gribourdon. Je l'arrêtai pour m'informer si le sentier qui était devant nous conduisait vers quelque asile, en cas que nous fussions atteints par l'orage qui menaçait? Il nous dit :« Oui,» et il nous suivit en regardani ma compagne du coin lascif d'une vice prunelle. Cette dame, pour le faire jaser, lui demanda s'il y avait de la société à Savone? «Oui, madame, le pays il tsl bonissinio pour les moines. — Pourquoi cela? on y vit sans doule à bon compte? — Oui, il y a beaucoup de vittuaglia e maneanza d'houmies, et les dames nous prennent pcr loro sigisbei. — C'est foi't heureux; mais votre évêque vous permet donc ce pelit arrangement?

— Non, pas beaucoup; il se fâche, il niormoreggia , ma biwgnaque les dames soient servies. — Rien n'est plus juste ; vous avez donc aussi votre dame que vous servez ?

— .yi i7ir/iOC«. —Est-elle jolie? Sic la jHU bella dcl /)«c.s('. » Dans ce moment, ini éclair perce la nue, et le lounerre gronde. I.e moine, pAle. palpilaul, fait soudain des signes de croix, tire une petite relique de sa poche et la pré.<cnle à la dauic, en lui di.sant ; . l'iciula .••ignora,

c non abbia paîtra ; è benedcila. Ha toccato la gamba délia madona di Laureflo. » Voltaire rit l>eaucoup de cette histoire, et dit ; «Ces moines italiens sont les farceurs de la religion ; ils ressemblent aux prêtres de Cybèle, à cela près qu'ils ne sont pas assez fanatiques pour se mutiler. — Voici une autre anecdote , reprit Borde, qui prouve l'influence des prêtres sur ce peuple passionné et ignorant. Un jour, à !Naples,je vis, dans une place, un grand attroupement. Un capucin perce cette foule, monte sur nu banc, plante une croix dans un tas de pierres et fait un grand signe de croix. L'auditoire l'entoure, se prosterne et mon capucin commence .son .sermon dans l'idiome des lazzaroni. Le texte était le péché originel ; il transporte la scène de ce premier crime à Naples. Adam, Eve, le serpent, l'arbre, le fruit défendu, et jusqu'au péché, il fait de tout cela un tableau frappant, qu'il met sur le compte des INapolilains, leur dit des injuies atroces, et ajoute qu'un Napolitain seul pouvait être l'auteur d'une invenlion si diabolique. Il crie comme un énergumène que le Seigneur, eimuyé, fatigué de pardonner sans cesse le même crime à des gueux qui se moquent de lui, va les envoyer à tous les diables. Après ces grands mouvemens d'éloquence, il prend un ton lamentable, soupire, gémit, pleure, sanglotte, lève les mains au ciel , frappe son frotit , sa poitrine , montre à ses auditeurs l'enfer, le paradis dont il les chasse à jamais. Le peuple s'émeut, s'agite, répète tous les gestes, toutes ]es inflexions de voix du prédicateur; on entend un chorus de pleurs et de gémissemens. Au milieu de cette scène pathétique, un des assislans s'avise de regarder une jolie fille qui passait. Le cénobite irrité arrache la croix, en frappe avec force la tête du coupable, le sang coule, et cet homme se prosteine au pied de la croix qui l'a frappé.— Les prêtres de notre religion, répliqtia Voltaire, diffèrent étrangement de ceux des temps reculés. Chez les Chaldéens, les mages habitaient sur le sommet des montagnes; chez les Celles, les druides vivaient dans la solitude des bois; chez les Indiens et les Éthiopiens, les brachmanes et les gymnosophisles avaient des lieux qui leur étaient consacrés; les demeures des prêtres, chez les Égyptiens, étaient de vastes et profonds souleirains : tous menaient daus ces retraites une vie frugale et laborieuse, prêchaient la douceur et la bienfaisance, enseiguaieni l'existence d'un Être suprême et l'immortalité de l'âme. Tou,s chantaient dans leurs hymnes les bienfaits de la divinilé et les merveilles de la nature; ~ tous aussi étudiaient la médecine, l'astronomie, la chimie f t d'autres sciences... Mais, madame, venez voir mon polager; je suis dans mon château connue le bonhomme Géronle dans le sien , je ne vous ferai pas grâce d'une laitue.» On voit en effet qu'il est attaché à ses terres, à ses productions; il a tout planté, tout créé, tout bâti. Comme il nous le racontait avec satisfaction. Borde lui cita les premiers vers de son Epltre sur l'agriculture :

Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge, Coninie le graiid Vngile occupa son printemps! Du Ijeau lae de Manloue il aimait le rivage; Il cultivait la terre, cl chantait ses présens.

— Mais, dit-il, je n'imiterai pas ce bizarre Amédée,

Oui voulut êlrc pjpe et cessa il'êlre sage.

J'espère ne (|uiller jamais ma .solitude, et d'ailleurs j'aimerais mieux êlrc prieur des Bernardins, que pape iiu roi. » Voici nu Irait qui pcini le caractère de l'homme. 11

LES VOYAGEURS EN SUISSE

se donna un coup contre une pierre ; il voulut l'aryacher, elle tenait fortemenl ; nous lui offrîmes de l'aider. « Kon , non, je veux l'avoir loul .seul; on a de la vanité. » H fait de nouveaux efforts, et enfin la pierre céda. Il s'écria alors en riant : «Tout est vanité, disait l'aulre, et plilt à Dieu que tout ne fiU que vanité; mais la plupart du temps tout est souffrance. »

La promenade se termiua à la bibliothèque. En passant par un petit salon décoré de plusieurs bustes, il dit à Borde : « Connaissez-vous cette tête ? — Non , monsieur, — C'est le buste du plus [jrand génie qui ait existé : quand tous les génies de l'univers seraient assemblés, c'est lui qui mènernt la bande. • (l'était Newton dont il voulait parler. Lorsque nous filmes dans la ))ibliothèque , Borde s'approcha du buste de Voltaire, en disant: llic est Mecenas , Virgiliusqucsiniul.

Voltaire lui répondit ; • Ce ne serait pas trop , monsieur , pour vous recevoir dignement. » Il nous montra le portrait de Frédéric, roi de Prusse. « Voilà , nous dit-il , cet homme qui dit un jour devant d'Argens , qu'il donnerait une province pour m'avoir auprès de lui, et qui ensuite m'a fait traiter à Francfort avec tant d'iudignilé. • Après ce petit mouvement de dépit, il nous demanda la permission d'aller faire sa toilette pour diner.

Sa bibliothèque , très agréablement située, était riche par le nombre des livres et la beauté des éditions. Ce grand lionmie y était représenté en terre cuile , un livre à la main.

Il revint bientôt dans une parure recherchée; il avait du beau linge, de belles dentelles, des bas de soie blancs, pant mfles de maroquin rouge, ime robe-de-chambre de Perse i fond blanc ; et sou bonnet de nuit, qui enveloppait une perruque grise à trois marteaux , était orné d'un beau na-nd de ruban rose. Il quittait rarement ce costume; c'est celui avec lequel il est peint, gravé et sculpté.

En rentrant, il me présenta galamment une pièce de vers qu'il venait de dicter tout en s'habillant.

Foliaire à madame de Saint-Omer^.

Si je croyais aux revcnans,

Je croirais que celle Diane , Oui fixa dans .\nct les amuurs cl le temps , A daigné de Neslor visiler la cabane, Pour ranimer son cœur gl.icé dn froid des ans. Langage , espril , raison , doux éclat de la rose , Tout parait façonné par les mêmes amours :

Ah! faudra-t-il, dans nu'S vieux jours.

Être forcé de croire à la niéleinpsycose!

Je dis à M. de Voltaire que j'étais fâchée de ne pouvoir afficher ces vers à ma porte , comme les Romains y exposaient leurs couronnes et leurs lro|)hées , mais que je les garderais dans mes archives, comme un monument de gloire et de nobles.se pour moi et ma famille. Ces vers amenèrent la conversalion sur la poésie fi ançaise ; nous parlâmes des auteurs modernes. «Savez-vous, 'dit Voltaire, qu'il faut quinze jours pour faire vingt bons vers français. Depuis nos grands maîtres, dites-moi qui a fait vingt beaux vers alexandrins de suite ? On m'a reproché quelquefois des tours familiers dans mes épilres: ah ! vraiment, ce sont les ressorts de ce style. Quelque ton sublime qu'on prenne , si on ne mêle pas des repos aux

' Ces vers de Voltaire ne se U-ouvcnt dans aucune édition de ses œuvres , ni nulle part.

écarts, on est perdu; san.< variété, jamais de beauté; être toujours admirable, c'est ennuyer. Voulez vous, madame, une pelile règle infaillible pour les vers? la voici. Quand une pensée est juste et noble , il n'y a encore rien de fait ; il faut voir si la manière dont vous l'exprimez eu vers serait aussi belle eu prose ; et si votre vers, dépouillé de la rime et de la césure, vous parait surchargé d'un mot su perflu, s'il y a dans la construction le moindre défaut , si unecoujoncliou est oubliée; enfin, si le mot propre n'est pas employé ou n'est pas à sa place , concluez que l'or de cette pensée n'est pas bien enchâssé. Quant à moi , si le royaume des cieux est pour ceux qui s'amendent, j'y aurai bonne part. — Aussi vos vers , lui dit M. Borde , ont fait vivre un homme dix ans de plus qu'il n'avait projeté.

— C'est un miracle égal à celui d'Ainphion; et comment?

— L'anecdole est singulière. Un nommé Poujet, homme d'espiit , fils d'un orfèvre de Paris , travaillé sans doute d'une bile noire, forma, à l'âge de dix-huit ans, le projet de se détruire; il délestait la \ie.L"n ami le détourna de ce suicide, eu lui reniontranl qu'à peine il commeu^-ait à vivre , qu'il ignorait ses futurs contingens , et si le bonheur ne l'attendait pas dans un âge plus avancé. Eulrainé par les conseils de son ami , il a supporté l'existence ju.squ'à l'âge de trente-deux ans.

«Un jour qu'ils sortaient d'une société dont Poujet avait fait les délices par son enjouement et ses saillies, son ami lui dit: «Eh bien! tu conviendras qu'il y a d'agréables niomens dans la vie, et qu'elle a son prix ? — Je l'abhorre plus que jamais. Sais-tu ce qui m'a retenu jusqu'à présent sur ce misérable globe? c'est le plaisir que je trouve à lire les pièces fugitives de Voltaiie ; comme j'eu attends tous les jours quelque nouvelle , afin d'en jouir , je diffère ma mort. » — « Bon ! s'écria Voltaire , en ^oilà un que je fais vivre, cela console; j'en ai tant fait crever d'envie ! Mais qu'est devenu ce galant homme? — Ha fini par se tuer. Deux jours avant cette expédition , il se promenait aux Tuileries avec ce même ami , homme d'esprit et savant. Leur conversation tomba .sur les merveilles de la nature et la nécessité d'un premier géomètre. «Oui , disait Poujet, ces créations prodigieuses, cet ordre, cette harmonie admirable prouvent maihématiquenieut l'existence d'un être créaleur. Mais je ne puis pardonner à ce Dieu toutpuissant d'avoir rendu l'honime si malheureux ; ce n'est pas un Dieu bienfaisant, c'est l'ange des ténèbres. • Il ajouta ensuile qu'il n'aimait pas la manière de se tuer des .\nglais, qui mènent le pistolet dans la bouche. • Je crois, dil-il , que la façon la plus sûre est de l'appliquer sur la tempe. "Effectivement, peu de jours après, il a été trouvé étendu dans sou lit , et la tempe emportée. Il laissa une lettre pour M. de Sarline, lieutenant de police, où 11 lui disait de ne point faire de recherches sur sa mort , qu'il allait se brûler la cervelle par haine pour la vie. Ce qu'il y a de plus élonuant , c'est que cet homme était très gai , Iles amusant en société; on le désirait, on le recherchait.» Voltaire écoulait ce récit dans un profond sileuce; et tout à coup il le rompit par ces vers de Sidney :

L'esclave est-il coupable en brisant sa prison ? Le juge qui l'aKend dans cette nuit obscure. Est le père et l'ami de toute la nature : Renipli de .ses bontés , mon espril immortel , Va tomber sans frémir dans fon sein paternel.

« Le suicide , continua-t-il , n'était autorisé ni chez les Grecs , ni chez les Romains , mais aucune loi ne le punissait ; au contraire, ceux qui se .sont donné la mort , comme

Page 1