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I.liS VOYAGEURS EN SUISSE

Hercule, Cli^omène. Briiliis, Cassiiis, Arria , Péliis, Calon et l'empereur Olhnn, étaient regardés comme de !;rands hommes. OiKiiqiie les suicides soient défendus dans nos noiiverneinens , il y en a beaucoup dans les grandes tilles. Dans une pelile ville j'en ai vu une douzaine par an. Je voudrais que ceux qui sorlent ainsi de la vie laissassent leurs motifs par écrit, avec un petit mol de leur philosophie; s'ils croient leur âme immortelle, s'ils espèfent qu'elle sera plus heureuse dans un autre monde. ^nsent-i!s cpie notre enlendement se réunit , après la mort , à l'âme générale de l'univers, nu qu'il n'est qu'une faculté, un réstiltat de nos organes , comme la végétation dans les plantes? Quelques réncxiniis lâ-de.ssus ne .seraient pas inutiles aux vivans et â l'histoire de l'esprit hnmain. •

On vint l'avertir que l'on était servi. Nous ertmes un excellent et maf jnifique diner ; nous mangions sur des assiettes d'argent oi'i étaient gravées ses armes. Au des- .sert , les cuillers, les fourchettes, les lames de couteaux Étalent de vermeil. Cinq domestiques nous servirent, dont trois en liitée: on n'admettait aucun domestique étranger. J'étais placée 3 coté de lui: j'eus l'air de rêver un thomént. 11 nie demanda ce qui m'occupait? «C'est, lui dis-je, que mon esprit est à Rome, chez Lucullus, dans la salle d'Apollon. — A la différence près, répondit-il en riârtt, que je ne vous doime pas à diner des dé|)Ouillcs dés nations; je voudrais seulement pouvoir vous pré.'^enîer lès oreilles de Kréron. « ^ous n'étions que huit à tahie; Ses .secrétaires n'y mangent pas. Dans aucune maison je n'ai trouvé celte liberté, cette aisance , ce ton de conversation enjoué, et cette philosophie aimable qui séduirait Diogène même ou le misanihiope Timon.

Voltaire mangeait vile et de bon appétit : je lui en fis omplimrnt. «Oui, me dit-il, j'ai de l'appétit, mais l'essentiel est de digérer. ■ Je lui répliquai soudain par les terS qu'il avait adressés jadis au président Iléuault.

Il a tout , il a l'art de plaire, L'art lie nous donner du plaisir, L"art ,si p u connu de jouir ; Mais il n'a rien s'il ne digère.

Voltaire sourit, et dit ensuite:" C'est une plaisante chose que la pensée dépende de l'estomac : cependant les meilleurs estomacs ne sont pas les meilleurs penseurs. »

Nous vînmes à parler de Rousseau le poêle. « Il s'avisa , non» dit-il, de m'envnyer son ode apoplectique, en me mandant que c'était par humilité chrétienne; qu'il m'avait toujours estimé, et qu'il nfaurait aimé si j'avais voulu. Je lui fia dire qu'il y avait en effet de l'humilité à avoir composé cette ode, et l)eaucoup à me l'envoyer; que si c'était de l'humilité chrétienne, je n'en savais rien, que je ne m'y connaissais pas , mais que je me connaissais fort en probité; qu'il fallait être juste avant d'être humble: que, puisqu'il m'estimait , il n'avait pas drt me calomnier, et que , puisqu'il m'avait calomnié, il devait se rétracter , et que je ne pouvais pardonner qu'a ce pri\. — Borde. S'est-il rétracté?— /o/ioi'rc. INon, je n'ai plus eu de ses nouvelles ; on prétend qu'il est mort dans de grands .senlimens de religion ; j'en suis bien aise pour .«on âme, mais cette âme était haineuse et méchante.— Borde. Vous ave^ â vous plaindre de tous les Rousseau. Cependant j'ai ouï dire à Jean-Jacques lors de son passage à Lyon : • Quand j'étais à la campagne avec madame Warens, rien dere qu'écrivait Voltaire ne nous échap-

pait; le goût que je pris à ces lectures m'inspira le désir d'écrire avec élégance, et de tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur dont j'étais enchanté. Ses lettres philosophique!: sont l'ouvrage qui m'attira le plus vers l'étude ; et depuis, ce gortt naissant ne s'est plus 'éteint. » — «Je vois bien , dit Voltaire , que c'est un ingrat qui a voulu battre son père nourricier. J'ai toujours envié deux choses aux bêtes; leur ignorance du mal à venir , et de celui que l'on dit d'elles. J'ai la passion des beau\-arts, j'en suis fou; voilà pourquoi j'ai été afiligé quand des gens de lettres m'ont per.sécuté : c'est que je suis un citoyen qui n'aime pas la guerre civile. • Dans ce moment , on lui apporta une feuille de Fréron qui venait d'arriver. Il en lut rapidement quelques lignes, et tout à coup, dans un mouvement de colère, il la porta à sa bouche et la déchira a^ec les dents. Nous restâmes tout pétrifiés. Voltaire, qui vil notre élonnement, tout à coup éclata de rire, lâcha quelques bons mots, et finit par s'écrier : . Il le faut avouer , à mon âge on ne peut être plus enfant; c'est ce misérable Frelon qui me dit de grosses injures, selon la respectable coutume de la philosophie, qui signifie amour de la sage.sse. Mais ils ont beau faire , je travaillerai jusqu'au dernier moment de ma vie; je ne veux pas imiter Racine qui fut assez sot pour aimer mieux être courtisan que grand homme. — Vous êtes, lui dis-je, comme Hercule, que les pygmccs osèrent attaquer pendant son sommeil; mais il s'éveilla, et les terrassa d'un souffle. «Il parut satisfait de cette comparai,çon , et il nie demanda si je n'avais jamais eu la fantaisie de faire une comédie ou un roman? «Oui, plus dune fois celte idée m'a passé par la lête; mais je me suis arrêtée sur les bords du Rubicon. — Pourquoi cela?— D'abord, parce que je me méfie de mes ailes; ensuite il règne eu France un préjugé terrible contre les femmes auteurs. Leur .sexe les envie et les déchire, les accuse d'êlre dédaigneuses et insociables. Les hommes prétendent qu'une femme bel-esprit est mère uégligeute, épouse indocile et incapable de conduire son inéna;;e. — T'oltaire. Il faut eu convenir, le gros de la nation française n'a point d'esprit; le petit nombre d'illuslres précepteurs du siècle passé n'a pu rendre encore la raison universelle; le faux, le petit sont le caractère dominant. Cependant il y a toujours quelques élus, dont vous êtes l'un et l'autre; mais il faul des années avant que les gens d'esprit aient repétri les sots. Je voudrais bien demander aux partisans de l'ignorauce, quel est celui qui conduit mieux son vaisseau , ou du pilote expérimenté, ou du pilote ignoranl? Apprenez aux dames françaises qu'Aspasie était aussi célèbre par son esprit , ses connaissances , que par sa beauté : sa maison était le rendez - vous des hommes les plus aimables, des philosophes , des grands capitaines ; et du sein de la mollesse et des plaisirs , elle gouvernait la ville d'.\thènes , et donnait dM leçons de philosophie, de politique et d'atlicisme. Dites-leur que dans celle république les maris faisaient des enfans à leurs femmes pour avoir des héritiers , et passaient leur v ie auprès des ccurtisanes chez lesquelles il s trouvaient des talens, de l'esprit, des grâces, du savoir et du plaisir; au lieu que chez leurs femmes ils ne rencontraient que la sottise et l'ennui. Qu'elles sachent que madame de .'Mainleiion ne dut sa fortune prodigieuse qu'à son esprit et à ses lettres; que les Sévigné , les La Fayette , les .Monlespan, les Ninon faisaient l'ornement de leur siècle et les délices de la sociélé ; que la marquise du Châtelet , auprès de qui j'ai passe les

LES VOVAGEliRS EN SUISSE.

plus beaux jours de ma yie.a expliquéLeibnilz et commenlé rVewton: elle divisait de têlc neuf chiffres par neuf chiffres. Cependant le soir, avec les dames, elle parlait robes ^ toilette, s'amusait de tous les jeux, et riait de lout coniniè un enfant. Ajoutez à cela, s'écria-t-il avec chaleur, que les ignoranles, les imbéciles seules soni mauvaises mères, parce qu'un aveugle n'en peut conduire un autre; qu'elles sont insociables, car quelle société peut on former avec les bêles? Je conviens cependant qu'il y a une cerlaine dignité attachée à voire .sexe, et qu'une fennne d'esprit qui se fait auleur se déj-rade quand elle ne réussit pas. • Nous avions à table un jeune officier qui élait à Ferney depuis quelques jours; il devait parlir le malin , et il clail resté. Vollaire, à ses réponses ambijjuis, à son air confus, soupçonna son embarras; et au sortir de table, il le lira â l'écart, et lui dil dit : . Vous retournez à votre ré- Ciment; permcllez qu'un de mes chevaut, pour se former, fasse la roule avec vous. » Et lui glissant une bourse dans la main : «Je vous prie, ajoulat-il de vous charger de sa nourriture. » Ce jeune homme roujjil , et remercia les larmes aux yeux. Le café pris, Vollaire me demanda la permission de faire une partie d'échecs avec le père Adam. « Vous ne croiriez pas , me dit-il , que, sous Philippe-Auguste , un évéque de Paris défendit ce jeu au clergé , e( même de garder des échecs chez eux. Saint Louis condamna à l'amende Ions les joueurs d'échecs. Pierre Danuen imposa une pénilence à un évéquequi y jonail. Cependant ce jeu philosophique, qui vient des Indes , fut apporté en France par les croisés ; il y eut un succès prodigieux, malgré l'ignorance des temps. » Vollaire perdit la partie; et en se levant, il me dit ; «M. de Catiual prétend que son héros élait celui qui jouerait , avec tranquillité, une partie de quilles , après une bataille ou gagnée , ou perdue. Eh bien ! madame , je vous propose une promenade, malgré la bataille que je viens de perdre; préparez-vous à bien marcher. .11 nous conduisit à sa ménagerie. Comme j'admirais le soin qu'on avait des animaux qui étaient renfermés, il me dit :• Les animaux, nos confrères, méritent un peu plus d'éjvards, depui.s que le Seigueur a daigné faire un pacte avec eux , immédiatement après le déluge. Cependant, malgré ce pacte, nous les traitons avec presqu'aui-ant d'iidnmianilé que les Russes, les Polonais et les moines de Franche-Comté traitent leurs paysans, ou que les commis des fermes traitent ceux qui vont acheter une poignée de sel hors de chez eux. ..Les personnes qui accusent Vollaire d'égoisme ou d'insensibilité, n'ont pas joui du spectacle attendrissant dont nous avons été témoins. Lorsque nous primes congé de ce vénérable vieillard, il voulut nous acconqjaj;ner. Aussitôt qu'on l'aperçut dans son avenue, femmes, vieillards, enfans, ouvriers, tous accoururent, le bénirent , prièrent l'Éternel de conserver ses jours. . 0 mon Dieu ! s'écriaient-ils , conservez-nous notre bon père , notre bienfaiteur ; qu'il puisse marier nos enfans. . J'en ai vu se mettre à genoux , en élevant les bras vers le ciel. Ce spectacle touchant attendrissait Vollaire, il s'arrêlait, parlait i ces bonnes gens, leur promettait de les aider, d'avoir soin d'eux, les encourageaient à travailler, â servir Dieu : des larmes de sensibilité et de joie inondaient son visage (11 1. Je lui citai ces vers d'OEdipe ;

Au milieu dr,<; sujets soumis à sa puissance

Cortiiiic il t't.ill sanscrainle, il marchait sans i^éfcnsc;

Par l'amour de son peuple il se croyait gardé.

«Madame, me dit-il, vous me cueillez Içs plus belles fleurs de mon jardin , pour m'en faire un bouquet. » Et il ajouta , en me quittant : • La plupart des femmes ne connai.ssenl que les passions et l'indolence; mais je crois déjà vous connaître assez pour espérer de vous de l'amitié. »

J'oubliais de vous raconter qu'au sujet de son Hi.stoire générale, Borde lui faisait entendre qu'il menait beaucoup d'adresse à pré.senter les faits, et que l'on devinait son secret. «Mon ami, répond Voltaire, il m'importe beaucoup d'être lu, et peu d'être Cru. Un jour, le roi de Prusse me di.sait : «Je n'aime pas les auteurs qu'on admire en b:)illanl. >

En retournant à Genève, Borde et moi nous étions pleins de Voltaire. «Ce grand homme, lui dis-je, doit être du pctil nombre des élus pour le bonheur. — \oici ce que j'ai entendu dire, à ce sujet , au célèbre Bodmer, le Nestor de la Suis.se et le patriarche de la littérature, dans un voyage que j'ai fait à Zurich. Frappé de la ressemblance que je lui trouvais avec Voltaire, je lui dis qu'il avait les mêmes traits, la même physionomie, les mêmes gestes; qu'il ne différait que par la couleur des yeux el l'expression de ses traits, où l'on voyait un peu plus de délicatesse. «Rien ne manquerait à ma gloire , me répoudil-il, si je resseudilaisen lout à M. de Voltaire; mais peut-être il serait plus heureux, s'il me ressemblait davantage.» En effet, sa physionomie calme et sereine démontrait lelxmheur dont il jouissait. — Il se peut, dis-je à Borde , que l'âme de Bodmer ait été moins agitée que celle de N'oltaire; mais a-t-il goi^té les plaisirs de la sensibilité conmie lui, lorsqu'il tendait une main protectrice aux Calas, aux Sirvcus, qu'il recevait chez lui la petite-nièce de Corneille, qu'il la mariait ; ou lorsqu'il fait vivre dans sa terre des cultivateurs, des horlogers, des familles entières? — M. Birsvenslaldt fait dans ses lettres le parallèle de Ilaller el de Vollaire. « Celui-ci est superficiel , l'autre est solide ; l'un fait des vers sur toutes sortes de .sujets, et répand sur tous la couleur de ses fictions; l'autre, poêle et philo- .sophe, aime particulièrement la vérité et la vertu; l'un ne paile que de tolérance, et ne peut rien souffrir, ni de Dieu, ni des hommes; l'autre pratique la morale et l'évangile ; l'un détruit , l'autre édifie Vollaire estimait peu les vers de Haller, et Haller faisait peu de cas des ouvrages de Voltaire. » — « Il n'est pas étonnant, répliquai-je , que deux hommes qui ne s'aimaient pas, ne sussent point s'apprécier ; d'ailleurs M. Haller, vrai philosophe, élait loin d'être un aus.si beau génie que Voltaire; et quand ce M. Birsvenstald ose dire que Vollaire ne peut rien souffrir, ni de Dieu, ni des hommes, qu'il .sache que Voltaire a dit : « Nulle société ne peut se soutenir sans la justice; adorons donc un Dieu juste : la loi de l'état ne punit que les crimes conmis; adorons donc un Dieu qui punit les crimes secrets. «Citons aussi l'anecdocte suivante an sujet de Jean-Jacques Rousseau. Voltaire apprend qu'il élait malheureux, persécuté, proscrit de Genève qu'il appelait son ingrate patrie; il lui écrit aussitôt qu'il le prie d'accepter, pour .sa vie , le château de Tornai , habitation charmante , située sur le lac, dépendante de Ferney. Le misanthrope Rousseau lui répond par une lellre insultante, où il finit par lui dire qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait. Peu de temps après cette singulière leltre, le secrélairede Voltaire enire précipitamment dans son cabinet, en criant : « Monsieur, voilà Rousseau qui est dans la cour; faut-il le rerevoir?. Vollaire, .1 ce nom qui réveille scn courroux, se lc\e fiiricu.x, en s'écriant, d'une ^oix de

LES VOYAGEURS EN SUSSE

lonDcrre : «S'il a l'audace d'entrer, qu'on lejeilc i)ai' la fenéire. » Mais s'adnuoissant bientôt ; «>'on . dit-il, c'est lin infortuné, qu'on le reçoive. » .'\lalhcuieuscnient ce n'était pas lui. Eh hien ! délracleur.s de Yollaire, est-ce IJ le trait d'un homme inlolérani ei sans verlu? .apprenez, messieurs , que secrélaires, domestiques, tout ce qui entourait ce grand homme, ne parlait de lui qu'avec amour et respect ; ils l'écoulaient comme un orac e : c'était une divinité au milieu de son temple. Sa présence animait tout, inspirail la vénération, et fixait tous les regards et tous les cœurs. •

Voliaire éiait grand, mince, maigre ; son menton et sa mâchoire inférieure s'aiancaicnt un peu. Son regard était plein de feu, et sa physi ;nomie fort animée : il marchait la tète baissée : mais lorsqu'il parlait , il la relevai! avec vivacité. Sa marche élail prompte, ses jambes très agiles, quoique fort minces Peu d'hommes de son âge avaient autant de légérelé et de promptiuide que lui; il était dans sa vieillesse tel qu'on l'avait toujours vu : la mémoire aussi ferme, la présence d'esprit aussi nette, la même ardeur pour la gloire, l'épigramme aussi piquante, l'impatience dans la conlradiclion aussi vive, son despoiisme dans sts jugemens aus.si impérieux. Sa gaielé élait inaltérable. Il aimait à parler et à écouter; le premier, parce qu'il brillait dans la convcrsalinn; le second, parce qu'il espérait profiler. La louange dclicale le flallait lieaucoup, surtout lorsqu'on lui citail adroitement ses vers. On pouvait dire de lui qu'il était le plus riche des savans , et le plus savant des riches ' . Voici ce qui l'attira sur les bords du lac Léman , dans une maison qu'il baptisa du nom de Délices , et qu'il a célébrée dans l'épitre qui cinuience ainsi ;

O m,iisou d'.AristippL"! 0) jardin d'Épicurel....

Il vivait à Colmar, enroi e affecté de sa di.sgràce de Berlin, n'ayant pour sociaé que son secrétaire et son médecin. Crammer, libraire, homme de beaucoup d'esprit, lui apparut tout à coup, lui proposa d'imprimer loutes ses œuvres, et de \enii- s'établir dans une inai.son près de Genève, dont il lui vanta les agrémeus. La bonne mine et les manières de Crainnier frappèrent si viveinenl Voltaire, qu'il lui dit a\cc .sa gaieté ordinaire ; -Çuoi 1 vous êtes libraire ;' je vous ai pris pour un maréchal-decamp.- La proposition fut acceptée, et Voltaire transporta ses Pénales aux Délices. On prélend que ce n'est que dans cet heureux séjour qu'il a commencé à jouir de sa fortune, long-temps prodigue d'esprit, et économe d'argent. Il affecta dès lors le ton de l'opulence ; il acheta ensuite Ferney, qui n'était qu'un petit hameau de sept à huit maison ; à sa mon on en comptait quatre-\ingls, et douze cents habitans, la plupart horlogers, ou occupés de métiers relatii's à l'horlogerie. 11 aiait fait construire pour sa sépulture une tombe de pierre en forme de pyramide : pendant qu'il bâtissait son église, ses ennemis, les journaux l'accusaient d'impiété; il allait cependant à la messe de minuit avec la famille qu'il avait adoptée, et il écrivait an roi de Pologne, Stanislas; • Il faut que chacun dans sa chaumière fasse au;ant de bien que votre majesté en lait dans ses états : elle biltit rie belles églises royales; j'édifie des églises de village ; Diogène remuait son tonneau, quand les Athéniens construi.saieiit des Roues. Si vous soulagez mille malheureux, il faut que nous autres petits, nous eu soulagions dix ; le 'On l'avait dit aussi de Scaliger.

devoir des princes et des particuliers est de faire , chacun dans son état , tout le bien qu'il peut. • Adieu , mes chers eufans. Quoique, depuis ce voyage,

La Parque à la sourdine ait diublcmcnl filé,

j'ai la télé pleine de Voltaire; je le vois dans sa belle robe-de-chambre, dans sou bonuel de nuit orné d'un beau ruban couleur de rose. Je me rappelle tout ce qu'il m'a du de flatteur, d'ingénieux, de philosophique. O fumée de la gloire ! ce grand homme n'est plus ! Je finis en vous citant les meilleurs vers qu'on a faits sur sa mort.

O Parnasse, gémis de douleur et d'effroi ' Muscs, pleurez, brisez vos lyres imiKorlelles ! foi , dont il fatigua les cent voix et tes ailes, Dis que Voltaire est mort , pleure !.,. cl repose-toi.

LETTRE XXXVlll.

MJIOAIIE BERTACT A BLANCHE.

Elle lui propose d'entrer dans uu couvent.

Le vif attachement que j'ai pour ?.I. votre père me fait supporter avec résignation votre indifférence, et pent-étre votre haine : on ne vit pas long-temps sans s'habituer à l'injustice des hommes. Je sollicite tous les jours, en votre faveur, l'indulgence de mon époux , mais \ ous ne m'en devez aucun remerciement ; je fais mon de- \o\t, et je suis les mouvemens de mon cœur ; qui oblige dans l'espoir de la reconnaissance n'eu mérile aucune, et dénature le bienfait. J'ai pressé I\I. Bcrtaut de .se désister de votre mariage avec mon frère , qui a trop de délicatesse pour désirer plus long temps de s'unir à vous, après la malheureuse équipée, perinetlez-:-îioi ce mol , où vous vous êtes laissé entraîner. Ouelque assurés que nous soyions de votre verlu , l'apparence et l'opinion sout contre vous ; le témoignage de notre confiance ne suffit pas; celui des autres est nécessaire à une âme honnête et délicate. Cii célèbre Romain disait : «Ce n'est pas assez que la femme de César soit vertueuse, il faut encore qu'elle soit au-dessus des soupçons. »

Pour en revenir au motif de cette lettre, votre père, sur mes instances, consent à vous pardonner votre faute, si vous quittez ,M. Delmont , et si \ons consentez à >ous retirer dans un couvent , il vous fera une pension suffisaute à lotie entretien et à vos menus plaisirs II a déjà fait parler à l'abbesse de Sainl-Beuoit, qui, après quelque difficullé, à cause du scandale que vous avez donné, a con.senli à vous recevoir parmi ses pensionnaires. Rétléchis,sez , mademoiselle, sur celte proposition , et sachez que si le chemin de la verlu nous parait quelquefois héris.sé d'épines, lui seul pourtant conduit au repos et au bonheur. Je suis, avec une véritable aniilié.

Philippine Bonmard-Bihtaut.

bla;«che a madame de sal-vt-omer.

Elle consulte sa tante sur la proiwsition que lui fait sa bellemire d'aller au couveul.

Ma chère tante, soyez mon refuge, mon conseil, ma consololion. Ah! comme une faute s'étend sur tous le» jours de noire vie ! heureux celui qui n'a jamais quitté la ligne de sou devoir. Cependant madame Berlaut est heureuse, à ce qu'il parait, et elle n'est parvenue à celte félicité que par des voies iniques et coupables; elle est sans

LES VOYAGEURS EN SI ISSE

remords, ses jours forliinés coulent sans anieruinie; et moi, pour une faute iuvokmiaire, inévitable, je ficmis sous le poids du repentir; ma conscience me persécute par des reproches secrets : est-ce que tous les hommes n'ont pas la même conscience? ou chacun s'en fait-il une à sa guise? y aurait-il des personnes qui font le mal par instinct, et avec le même plaisir que le vautour déchire la colombe? Pardonnez-moi, ma chère tante, ces réflexions, ou plulôt cet épanchenient de tristesse : le croiriez-vous ? elle succède i une gailé que je dis folle , et que milord et Delmont trouvaient charmaule. Je crois que je devais cet épanouissement, cet oubli de mes peines, ii la vivacité , à la pureté de l'air des montagnes, et surtout à l'activité de ma vie. J'ai observé qu'un voyajje, une partie de campagne, une longue promenade à travers champs, secouaient mon âme, la dilalaient, la remplissaient de vie. Ah ! que la scène a changé autour de moi , lorsque, rentrée dans Genève, j'ai reçu la lettre de ma belle-mère, puisqu'il faut la nommer ainsi. Delmont, après l'avoir lue, me demanda quel était mon projet? «Hélas! c'est d'obéir; d'aller attendre dans ce trisie asile la fin de l'orage. • Il s'écria que je l'abandonnais, que je le trahissais. «On vous trompe, dit-il; votre belle-mère n'est qu'une hypocrite qui vous dresse un piège. Séparée de moi, on trouvera mille moyens de me nuire, de me calomnier : la lassitude, l'ennui, les fausses cares,ses, mou absence, tout peut vaincre votre constance, attiédir votre attachement pour moi. — Ne craignez rien; jamais, jamais. Mais ne voyez-vous pas mon devoir tracé dans cette lettre fatale ? une madame \V andsieden , une créature m'abreuve d'ignominie ! et ce qu'il y a de plus cruel, c'est qu'elle en a le droit apparent. Il faut absolument

nous séparer; un jour viendra — Non , mademoiselle,

vous ne partirez pas!» s'écrie-t- il avec sa vivacité ordinaire. A ces mots peu mesurés, je réponds, d'un air graveetlranquille : « Wonsieur, je partirai demain. — Non, mademoiselle, vous resleiez avec moi. — Kt (pii m'y forcera? — Moi, qui suis votre époux. — Vous ne l'éles pas encore, et personne ici ne peut me commander. » Au milieu de cette discussion, milord et milady sont enirès. Notre air , notre silence , le visage colore et agile de Delmont , leur ont fait voir que la discoïde s'était glissée entre nous. Delmont s'est hâté de leur confier la cause de notre dispute, et il en a appelé à leur Iribunal : les juges lui ont été favorables. Je nie suis plainte à mon tour de sa vivacité, de son ion impérieux.

Milady l'a blâmé haulenient, et lui a ordonné de me faire des excuses. Alors il s'est jeté à mes pieds, et m'a demandé sa grâce avec l'accent du repentir. Il a voulu prendre ma main poiu' la baiser , je l'ai retirée ; mais milady la lui a donnée, et, enire nous, je n'en ai pas été fâchée. J'ai pardonné, en lui déclarant que je vous prendrais pour arbitre, et que j'exécuterais votre sentence à la lettre. 11 a accepté cette condit ion avec pla isir ; i 1 se flatte, je crois , que vous serez de .son avis ; pour moi , je suis assurée d'être de l'avis de mon aimable tante. Enfin, ce petit orage, semblable aux pluies d'été, paraît, avoir épuré l'air et embelli l'horizon. Nous atiendons votre décision avec impatience; je ne répondrai à madame Bertaut qu'après votre leltre reçue ; préparez-vons à la colère de l'impétueux Adolphe , si l'arrêt n'est pas en sa faveur.

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