‹ Œuvres complètesChapitre 139 sur 416 · MADAME DE SAINT-OMER A BIANCHE · texte numérisé non relu

MADAME DE SAINT-OMER A BIANCHE

Elle répond à sa lettre sur la proposition du couvent. Il n'est que trop vrai, ma chère amie, que l'âme du méchant est souvent fermée aux remoids : le nombre en serait moins considérable , si le châtiment de Prométhée n'était pas fabuleux ; si un vautour, né de nos crimes, nous rongeait le cœur :

La crainte suit le crime , et c'est son châtiment,

a dit Voltaire. Cette sentence n'est pas un axiome. D'ailleurs la crainte n'est pas le remords : il est des êtres, nés malfaisans, qui commettent un forfait avec le même plaisir que nous faisons une bonne action ; l'effusion du sang humain était , pour Caligula , un spectacle agréable (42).

Un des supérieurs de Charenton m'aconté uneanecdote qui vient à l'appui de ce que j'avance, sur le plaisir affreux que certains hommes trouvent à faire du mal, et sur le silence de leur conscience.

Un gentilhomme de Montauban commit deux assassinats. Ses parens, pour le soustraire à l'infamie du châtiment et purger la société d'un scélérat , eurent le crédit de le faire enfermer à Charenton , sous prétexte de folie. Cet homme féroce avait beaucoup d'esprit, de connais,sances ; le supérieur de celte maison le voyait souvent, et se plaisait dans sa conversation. Un valet de la communauté allait, tous les matins, allumer le feu du prétendu fou; une garde l'accompagnait, fermait la porte, et l'allendaii en dehors. Un jour ce mallieureux, accroupi sur ses genoux , le corps incliné, soufflait le feu du prisonnier, lorsque ce monstre, après l'avoir regardé quelque temps d'un «il fixe, s'arme d'une bi'iche , et lui en assène un coup si violent sur la tête qu'il l'élend sur le plancher, nageant dans son sang. Cependant la garde , impatientée d'altendre, pénèlre dans la chambre, voit ce cadavre sanglant , et son bouireau qui se promenait avec un calme adinirable. A ce spectacle horrible , elle .s'enfuit , court appeler le supérieur , qui vole auprès de cet assassin, qu'il savau bien n'élre pas en démence; il lui reproche son crime et sa barbarie, lui demande la cause de ce meurlre exéciable.

Celui-ci, après l'avoir écouté avec beaucoup de sangfroid, lui répond ; « 11 faut mon père, que je vous fasse un aveu; c'est que je goitle un plaisir infini à la vue des souffrances, du sang et de la mort de l'homme que j'as.sassine; l'instiiicl l'emporte chez moi sur la réflexion. • Croirail-on à l'existence de ces monstres, si nos yeux n'en étaient témoins (43)!

Ne soyons donc plus étonnées si ta belle-mère, parvenue au comble de ses désirs , jouit d'une bonne santé , des agrémens de la forlune, sans remords, avec tranquillilé, parce que l'habitude du vice éteint foule idée de moralité, paralyse l'âme et lue la conscience. Souvenonsnous, cependant, que ces êtres immoraux, au milieu de leurs succès, de leurs plaisirs, sont privés de cetle jouissance profonde et intime que donnent une conscience pure , le souvenir d'une bonne action.

Le bonheur du méchant n'est qu'un songe pénible,

a dit un jour je ne sais quel auteur.

Mais voyons, qu'est-ce? Tu me demandes mon avis sur la proposition de la chère dame Bertaut , qui t'offre un couvent pour asile ? Eh bieu ! je réponds à ta demande

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comme l'empereur Claude, de plaisante mémoire, répondit au sénat qui le cnnsnltait sur une affaire juridique : « Je suis de l'avis de ceux qui ont raison ', ■ c'està-dire que je suis de l'avis de tes Aufjlais et de Delmont. Tu ne dois pins le séparer de lui; l'éilat est fait; il est ton époux , ou doit l'être; tu n'as plus le choix d'un autre état, ni d'un aulre mariage. Ce projet de t'attiier ici est un nouveau piège tendu à ta crédulité, 3 Ion innocence; on t'envelopperail de toules paris ; nnn , ma clière amie, vis et meiM's avec Delmont. luveslis-t i de toules les vertus; sois douce, charitable, juste , indulgente pour les faiblesses des autres; ce sont là de ces vertus qui sont de Ions les pays, de tous les temps, qui ne sont ni locales, ni d'opinion , et qui te rendront l'ornement de ton sexe et le charme de la société. Mais, pour jusiifier et raffermir ton amour pour Delmont, je veux le raconter une petite anecdote de lui, que je ne sais que depuis deux jours." M usicur Adolphe, relirez-vous, s'il vous plail ; n'écoutez pas aux portes ; je n'aime pas à louer les gens en face.» Or, maintenant que nous sommes seules, tu sauras que cet Adolphe, à l'âge de quatorze ans, pressait, lourmeulail beaucoup sa mère de le mener à une fêle brillante que l'on célébrait au sujet de la paix , et de lui donner un habit de bal pour ce jour-la ; il désirait ce bal et cet liabit avec la même ardeur qu'un Romain, jadis, désirait la robe triomphale et la couronne de laurier. Le papa Delmont élait un peu dur d'oreille, quand il s'agissait d'ouvrir sa boiu'se, surtout pour des choses frivoles; mais enfin la mère et le fils firent tant d'instances, qu'ils obtinrent quatre louis pour cet habit de fête. Voilà M. Adolphe sautant, chanlanl, trépifinant de joie, et enthousiasmé de son habit futur. Dans ce moment, la femme du cordoimier de la maison entre toute tremblaule, gémit et pleure à chaudes larmes, sans pouvoir proférer une parole. « Qu'avez - vous , Thérèse, lui demanda madame Delmont ? rassurez-vous , confiez-moi vos peines. — Hélas! je suis au désespoir: mon pauvre mari est malade depuis im mois ; on va le porler à l'hôpital, faille de .secours ; il se désole , il dit qu'il y mourra; depuis deux jours mes enfaiis n'ont presque rien mangé. — Quoi ! v ous êtes sans ressource ? — Aucune : nous avons vendu presque tous nos meubles... « Alors le jeune Adolphe s'approche de sa maman, et lui dit à l'oreille ; . Maman , donne-lui les quatre louis que nous avons. — Kt ton habit ? — .le m'en passerai. — Le bal ? — Je n'irai pas. » Sa mère, à ces mots, l'embras.se , et remet les quatre louis à celle malheureuse épouse , qui s'en retourne pleurant de joie et de reconnai.ssance.

Madame Delmont crui que son mari rendrait les quatre louis à son fils; mais ce père quoique enclianlé , lui dit fort sensément: «.le me garderais bien de lui rasiituer cet argent , je gâterais une bonne aciion, qui n'a de prix que par le .sacrifice qu'il fait ; il faut qu'il en jouisse : récompenser un enfaul d'une bonne (Vin re c'est lui inspirer le désir du bien par des vues intéressées. • Eh bien! ma chère amie, que penses-tu de cet enfant; ne promet-il pas des merveilles? Oui, je suis sa caution; il tiendra sa promesse. " A présent, mmisicur Adolphe, vous pouvez revenir, car j'ai à vous |>arler de la chère l'hilippine Bertaiit. >

Je la rencontrai l'autre jour chez mon marchand d'é-

' Ce Irait est daiLS Suétone, \'ie de Claude: De qitodam etiam ita ex litbella pronuntiasse crédit w, secundum eos se senlii'e f/iii vcra profiosuissenl.

toffes , richement habillée : elle était comme celte siétue que l'on avait fait riche, n'ayant pu la Faire belle. Je crus reconnaître , à ses longues oreilles , les dianians de ta mère. Je marchandais des étoffes , lorsqu'elle entra d'un air aisé et décidé : elle descendait de carrosse, ce qui lui donnait cette attitude .seigneuriale. Je tournais le dos à la porte ; elle ne me voyait pas : lorsqu'elle me reconnut , elle rougit beaucoup, et me salua assez gauchement Je lui rendis sa révérence avec cet air de supériorité que la vertu a sur le vice. J'attachai mes regards sur elle et la parcourus d'un air tranquille: elle baissait les yeux, toute déconcertée. Cependant , reprenant bientôt son audace, elle osa me demander des nouvelles de ma santé et ajouta, sans attendre ma réponse, que mon frère se plaignait de ce qu'il ne me voya'l point. • Nous avons passé chez vous, ces jours derniers, sans avoir eu le bonheur de vous rencontrer. — Mon frère, lui dis-je, a tort de se plaindre; je lui ai rendu sa visite, j'ai laissé mon billet ; mais je vous prie de lui dire que lorsque sa fille sera chez lui , dans la maison paternelle , je le verrai plus souvent. • L'entretien finit 11 Elle demanda à voir des étoffes. Un moment après , quand j'étais sur le point de sorlir, elle se tourna vers moi . et me dit : «Madame, il pleut, j'ai mon carosse ; voulez-vous que j'aie l'honneur de vous reconduire:' — Je vous remercie; ce n'e.st qu'un brouillard : d'ailleurs mon médecin n'e*t pas aussi indulgent que le votre, il m'ordon;'e de marcher. » Une salutation de pari et d'autre termina cette petite scène , dans laquelle jéiais très à mou aise, et elle fort décontenancée, malgré son carrosse, sesdiamans et son grand laquais.

Quando il mar bianchc(jgia et frcrae , Quaudo il ciel lanipeggia c tuona , Il noccbicr che s'abandonna.

Va sicuro a naufragar.

Grave ces vers dans ta mémoire. Adieu; je t'aime autant que lu es aimable : je fais une révérence profonde au berger Colin, qui n'a ni troupeau ni houlette, mais bien une charmatile bergère.

LETTRE XLl.

BLABitHE A MADAME BERTAUT.

Réponse à la proposition du couvent.

Je suis fort aise , inadaine , que M. votre frère ait la délicatesse et la géîiérosité de renoncer à moi ; c'est au moins un avantage que je retire de ma malheureuse (ijuipce , selon votre expression. Je vous remercie de vos sollicitalions auprès de mon père. Je serais beaucoup plus reconnaissante de vos bontés, si vous aviez obtenu de lui un pardon .sans condition, ou plutôt avec la permission d'épouser M. Delmont. Je suis fâchée de ne pouvoir profiler de son indulgence et de l'offre qu'il me fait de me payer une pension dans un couvent. 11 n'est plus temps; avant mon évasion j'aurais accepté cette retraite avec plaisir : mais aujourd'hui , ma démarche , mon inclination, j'ose dire mon devoir, liehl absolument ma destinée à celle de M. Delmont. Il sera mon éj oux , ou je mourrai. Jouissez , madame , de votre bonheur, que vous devez sans doute à voire sagesse , à Votre bonne conduite, el ne le troublez pas en vous occupant d'une infortunée qui ne vous demande qu'un oubli éternel.

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LETTRE XLIl.

ADOLPHE A SON FRÈRE

Mor.ilc. Repri'scnlatiou d'Adolphe à son friii'e sur soa voyage â Paris.

Tu veux donc absolument quitter Lyon, le nid paternel, cette maison , ce jardin , témoin des jeux de ton enfance , tes hahiiudes, tes amis, pour aller te jeler dans le lourbillon de Paris , y déployer tes ailes ! La lorluue t'attend, ton beau-père t'appelle, ta femme te presse , le conjure. Allons, mon ami, embarque-toi sur la foi des zéphyrs; ton Ijeau-père va t'ouvrii' les mines du Potose, l'associer dans les affairai. Il te promet des nionlajjues d'or, je n'en suis pas surpris ; l'or est le rêve des financiers, banquiers marchands, etc. Mais quand tu auras une chambre remplie d'or, comme celle que le malheureux Atahualpa livra aux Espagnols pour sa rançon, et qui ne l'égoi'gèrent pas moins, que feras-tn?

Alors , cher Cynéas , victorieux , contons ,

Nous pourrons rire ii l'aise, et prendre du bon temps.

Kh '. .seigneur, dés ce jour, s:uis sortir de rf;|pire. Du soir jusqu'au malin , qui vous défend de rire ?

Jecrois connaître les hommes de finance ; ils travaillent sans relâche , jusqu'à l'expiration de leur vie , pour faire fortune. « Eh ! mon ami , tu l'as , dirais-jeà ce Crésus ; lu possèdes un hôtel, ime superbe terre; ta maison reluit d'or; ton porlefeuille rontieni des sommes considérables ; que désiies-lu encore? une province? un royaume? Veux-tu changer eu or tout ce que tu loucheias? aslii donc oublié l'histoire de Midas? — Mais j'ai des enfans , une femme ? — .l'enlends : la femme n'est pas satisfaite d'une bonne table , de cinq chevaux dans son écurie, de .sept A huil doniesliques; elle n'a pas aulanl de dianians que la reine de Golconde, el de robes que limpéralriee Callierine. Eh bien! mon cher Midas, .sollicile pour elle une place aux Petites-Maisons, elle y sera avec des rois, des princes, et le père élernel. — Mais , mon ami , réplique Crésus, j'ai trois enfans, et quand ma foilune sera parla.'jéeeu trois poêlions, elle sera bien affaiblie.— -, l'enlends ; les enfans seront moins opulens que leur pcre : mais pourquoi veux -tu les rendre riches? pour les rendre heureux , n'esl-ce pas? — Sans doute. — Eh bien , rends-les plus raisonnables que loi ; apprendsleiu' la iHodéralion des désirs, l'amour de la sages.se; donne-leiu- des maîlres qui cullivent leur esprit , leur inspii'ent le goiM des arts et des sciences : alors je te répontls qu'avec irnis fois moins d'argent ils seront dix fois plus riches et plus heureux que loi. »

Tu veux m'a.s,soeier à tes projets , el m'asseoie à coté de toi sur le char de la fortune ; et pour cela , lu me conseilles de te laisser mes fonds, qui d'ailleurs te sont nécessaires. J'y consens ; plus riche, j'aurai plus de moyens de satisfaire leRgortls et la générosité de Blanche. Elle n'aime point à briller par le luxe des diamaus et des habits; son goill et son adresse suffisent pour la parer. Donnez-lui des fleurs, des rubans, de la gaze, sa parure paraîtra l'ouvrage des Grâces; mais elle est bienfaisanle, aumonière ; les malheureux , les indigens l'intéressent , ont des droits à sa l'orlune. De plus, elle aime les tableaux, les gravures , les belles éditions ; son goût fin et délicat repousse tout ce qui est grossier, et même médiocre. Un autre de ses plaisirs, c'est d'avoir une table servie avec proprclé cl délicalcsse, non pour satisfaire sa friandise,

car , depuis qu'elle est en Suisse, elle ne vit presque que de laitage et de légumes ; mais elle dit que la propreté extérieure est l'image de la pureté de l'âme; de plus, elle aime à attirer chez elle des gens aimables et instruils. Mon premier besoin est de la rendre heureuse; le plus bel emploi de ma fortune, de satisfaire ses goills, d'embellir sa vie. Si j'étais seul , je dirais comme Tibulle ;

Parva scges salis est , salis es! requicsccre tccio , Si licet, et solito mcmhra levare toro.

El en paraphrasant :

Pour moi , qui jamaùs n'importune Le dieu PluUis d'aucun soupir, Oui prérèrc l'art de jouir.

Une caresse du plaisir, A tous les dons de la forlune , Je fuis, conicnt de mes destins.

Loin des écueils, loin du rivage, Où vont, emportés par l'orage, Périr tant d'avides humains.

Ainsi l'on voil un Ixrger sage s'éloigner du bois lénébreux Oii naguère des loups affreux Ont dévoré le daim sauvage. L'agneau, joyeux de sou bel âge.

Et le pasteur même avec eux.

Que Xereés gouverne la terre , QLi'Ajax , Achille , Agameninon , Courent , armés de leur tonnerre , Porler la terreur et la gueri'e Jusques aux portes d'ition :

Je reslerai dans ma retraite.

Content d'y lire quelquefois , Dans le Mercure et la (iazette.

Les sollises et les explods De nos héros et de nos rois.

Ou'llerschel , ou Lalande, ou Laplaee, Armés d'un lube audacieux.

Pendant 1rs nuils cherchent la place Que lient Saturne dans les cicux ; Conqilent ses nombreux salellitcs Se promenant dans leurs orbiles.

Loin du soleil el de nos yeux :

Peu jaloux de leur bc.iu génie , ,]e leur cède, sans nulle envie, Saturne , Mars et Jupiter, Avec loul l'empire de l'air :

Satisfait d'avoir sur la terre Un pelil champ, simple réduit.

Où , prés de Blanche el loin du bruit , Le doux sommeil vienne la nuit Fermer mollement ma paupière, Où je puisse, quand les beaux jours A mon verger viendront sourire.

Caresser, avec le zéphire, La rose, fille des amours.

El quand l'hiver el la lenipélc, Précédés des fougueux autans , Feront relenlir sur ma télc Le désordre des éléinens ; Heureux encor dans mou asile.

Si je puis , prés d'un chêne ardent , Pleurer Didon avec Virgile, Éludier avec Emile

Les mœurs de l'houune encore enfant, philosopher avec Voltaire, Avec RacirÉC m'atlendrir. Et, porté sur l'aile légère De l'Arioistc et du Plaisir, Avec Médor el sa bergère, Égayer l'heure du loisir.

Ui

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Voilà les souhaits que j'adresse

A la volage déilé

De qui l'aveugle aclivilé

Élève, ab.ll , change sans cesse;

Du plus sage trompe l'adresse ,

Et donne au fou , qu'elle caresse,

Le priK qu'un autre a mérité.

Si cependant , par un caprice.

Un jour elle me prodiguait

Cet or si cher à l'avarice ,

Cet or coupable, dont l'altrait

Orne même le front du vice ;

Alors, moderne IaicuIIus,

Sous mes lambris d'or revêtus.

Je jouirais de ma richesse.

Et j'imiterais la sagesse

El d'Arislippc et d'Alticus :

Sous l'humble toit qui me recèle.

Prêt à rentrer sans nuls regrets ,

Si la fortune, d'un coup d'aile.

Détruit mon songe et mon palais.

Ces ver.s sont médiocres ; mais j'ai eu beaucoup plus de plaisir en les composant , que n'en peut goilterun financier en comptant son or , ou en digérant à l'Opéra un diner qui le fatigue, /'aie, et ama.

. C'est dans cet asile qu'il va passer une partie de ses journées, avec les ^'«i^i d'Young , poërae devenu sa lecture favorite. •

Voilà , mon aimable tante , l'état déplorable de ce pauvre Edouard ; nous espérons que le temps usera sa douleur et le rendra à la société. Mais que pensez-vous de l'apparition de sa maîtresse ? croyez-vous que les âmes puissent revenir auprès de nous ? et pourquoi pas , lorsque l'on s'est aimé si tendrement? On ne peut douter de l'immorlalilé de l'âme; ainsi son retour sur la terre ne peut être démontré impossible. ( L'ombre de Samuel apparut à Saill.) Combien de fois, dans les rêves de la nuit, j'ai parlé à ma mère ! je la voyais , je l'entendais. Milord etDelmontse moquent de ma crédulité; ils attribuèrent ces visions à une imagination vi> e et échauffée ; vous allez aussi me traiter de visionnaire ou tie folle ; mais j'ai fait promettre;! Delmont, si jai le malheur de lui survivre, de m'apparaître quelquefois; de mon côté, je lui ai fait la même promesse.

J'embrasse ma chère et aimable tante. Adolphe me charge de mettre à vos pieds ses respects et sa tendresse pour vous.

LETTRE XLIH.

BLANCHE A SA TAMTE.

De la douleur et du délire d'Edouard Bodley. J'ai promis à ma chère taule de lui faire part des nouvelles que nous recevrions d'Edouard Bodley , dont le sort l'intéresse autant que nous. Voici ce que nous a appris une lettre de son valet de chambre, adressée à milord Ellis.

• Linforluné Edouard a couru nuit et jour sans prendre aucun repos. Arrivé à Londres, il a volé vers le tombeau de son amante ; au déclin du jour , il a fallu l'arracher de ce lien de douleur. Rentré dans sa chambre , il a pris un bouillon , seul aliment de sa journre ; s'est assis devant le feu, et a rt nvoyé le fid:le John ; au bout de qucKpie temps il l'a rappelé : « Ah ! John , qu'ai-je vu ? s'est écrié l'infortuné Edouard , lair effaré ; je viens de voir Félicia : oui , c'est elle-même ; elle était pâle, triste, portait la même robe que je lui vis le jour de mon départ, elle s'esl approchée de moi; j'ai seuli qn'el.e me serrait dans .ses bras. J'étouffais, j'étais couvert d'une sueur froide, je t'ai appelé, tu as mo;ité, et elle a disparu. —Tant pis, monsieur , j'aurais voulu la voir. — 0 ma te dre amie ! comment as-tu pu me qn ttcr ? Qu'elle était belle! combien son innocence et sa candeur ajoutaierjt à sa beauté ! la jeunesse, l'amour, le plaisir, tout souriait autour d'elle. iMaintena t elle est dans les bras de la mfirt! elle n'a brillé qu'un matin. ■ En cessant de parler , il a versé un torrent de larmes.

«Au point du jour il est parti pour sa terre, qui esta trente m'iles de Londres. Il a emporlé avec lui les restes sacrés de sa chère Félicia. Il a fait consiruireà la hâte une petite chapelle, ou rotonde, au milieu d'un bois; il y a placé le corps de son amante , la entouré de vases de fleurs , de serins et de tourterelles. Il a fait graver, au bas du tombeau, cette inscription en vers, qu'il a composée lui-même , et que Delmont a traduite ainsi : Le ciel l'orna de mille charmes, La Parque abrégea ses beaux jours.

Ui la vit quelquefois , lui donnera des larmes; qui la vil souveu» , la pleurera toujours.

UAO.\UE DE SAIST-OMER A BLANCHE.

Réponse à la lettre précédente. Je plains beaucoup Edouard Bodley; mais dès qu'il entoure l'ombre de sa Félicia de Heurs et d'oiseaux , et qu'il pleure , je compte sur sa 0uérison. J'ai remarqué que les violens chagrins, tenaces dans l'hiver, se dissipent dans la saison des roses, à l'aspect de la nature riante. Tu veux savoir ce que je pense de l'apparition des âmes dans cebas monde. Je suis, comme toi, très convaincue de leur immortalité ; iudépendaunnent de ma religion qui me ravsure et de l'aveu généralde toutes lesnations j'en ai en moi la persuasion et le désir intime ; et celui qui l'a gravé dans mon cneur ne veut pas me tromper. On ne peut rétléihir, rentrer dans soi-même , sans se persuader que la pensée , que l'âme est quelque chose de divin. Mais, soit dit sans le déplaire, je ne crois pas plus au s revenans qu'aux sorciers: je sais que jadis de grands philosophes, Pline, Tacite, ajoutaient foi aux apparitions des génies, des morts , des fantômes ; mais , quant à moi , je crois le chemin du retour impraticable. Ainsi ne compte pas sur moi ; après ma mort , je ne m'engage à rien.

Monsieur Adolphe , voulez-vous que je vous donne une nouvelle! Madame de Mnrat, si tendre, si amoureu.se, si jalouse, s'est jetée à corps perdu dans les chapelets, les sermons , les con essious ; c'est une conversion à la Rancé '. Le chevalier de Valavoir, son amant, a été tué à l'armée; son mari, sans songer à mal, lui a annoncé cette nouvelle; la pauvre femme s'esl évanouie, a eu des convulsions, a poussé des sanglots ù fendre tous les cœurs , excepté celui de son mari , qui s'étonnait , disait : .Je ne' m'en doutais pas; je n'imaginais pas qu'elle l'aimât à ce point : cela n'est pas croyable!...» Cependant il a fini par le croire ; il y a eu desgronderies , des humeurs, du vacarme ; le confesseur a réconcilié les esprits : c'est

' L'abbé de Rancé, au retour d'un voyage, allant voir sa maîtresse, la duchesse de Mon.bazon, dont il ignorait la mort, monta par un escalier dérobé, et trouva sa tétc dans un plat. On l'avait coupée, parce que le cercueil se trouvait trop petit. Cet affreux événement le jeta dans la dévotion.

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un ex -jésuite, qui a prouvé à Murât que si le corps a failli, l'âme n'était pas coupable , au moyen des restrictions mentales. Pour moi, qui n'ai point perdu d'amant, je suis encore dans la voie large des folies mondaines. J'en suis fâchée : la philosopliie ne vaut pas la dévotion; elle promet beaucoup , et tient peu. Le saint homme Job me parait le prem er des pbilo.sophes.

Ton père se porte à merveille; le mariage l'a trempé dans la fontaine de Jouvence ; il dit qu'il s'est marié, à soixante-six ans, pour ne pas risquer son salut. Je le vis passer l'aulre jour dans sa voilure, tcte-à-téie avec sa triomphante, pirée comme la Madone de Lorelle. C'étaient bijoux sur bijoux; des camées, des bagues, des diamans à ne pas finir. ]i\leseprcla.\sait .sous ce fardeau, comme l'âne chargé de reliques. J'étais tentée de lui crier avec La Fontaine ;

Maître baudet , ûtez-vous de l'esprit Une vanité si folle.

C'est ce qu'il faudrait cr er aux oreilles de la plupart des femmes ; mais ou ne les corrigerait pas plus que les baudets.

Adieu, mon aimable nièce; aime toujours bien Adolphe et ta tante.

ADOLPHE A SON FRÈRE A PARIS

Il lui fait part de son mariage.

Mon cher ami, félicite-moi, embras.se-moi , partage mes transports, mou ivresse , mou délire; l'hymen vient de in'unir à cette Pandore si aimée, si aimable, si désirée. 0 ma chère Blanche! te voilà donc à moi ! Le ciel l'a fait naître.

Tecuni ut longx sociarem gaudia vitse , Inque tuo cideret noslra scnecta sinu.

yue mon étoile est brillante! Je ne puis l'en dire davantage. Nous partons, nous fuyons notre patrie pour la seconde fois ; mais je l'emmène avec moi , et je ne la perdrai pas en route connue le pieux Énée perdit sa chère Creuse. Je t'écrirai des bords du lac Léman, à tête plus reposée, tout ce qui vient de se passer; aujourd'hui le temps et la présence d'esprit me manquent. Adieu ; je le souhaite la moitié du bonheur dont je jouis, ou plutôt dont je m'enivre. f'ivc,valeque.

LETTRE XLVl.

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