ADOLPHE A SON FKÈRE A PARIS
Arrivée des deux amans â Lyou. Entrevue de Blanche avec «on père. Mariage de Blanche et de Dclmoat. Anecdotes. Départ des deux époux.
ÎNous voilà tranquillement au port , respirant l'air de la félicité. Je l'ai promis le récit de notre voyage à Lyon ; le voici. Je n'invoquerai, comme dans la Heuriade, que l'auguste vérité.
L'aimable Blanche se flattait toujours que sa présence, ses supplications, ses pleurs fléchiraient la dureté de son père. Elle consulta sa tante, qui, séduite par le plaisir de la voir, lui conseilla de venir à Lyon. Madame de Saiut- Oiner mit dans la confidence M. Bermond, l'ancien associé de Berlaut, qui lui promit d'attirer son ami dans sa maison où Blanclie viendrait se jeter à ses pieds et implorer sa grâce.
INous sommes arrivés à Lyon â dix heures du soir; notre cœur palpitait , tressaillait.
E inslinto dinalura L'amor dil patrie uido : amano anch'esse Le spclonche nalie , le fiere islesse.
Nous sonnnes descendus <hez madame de Saint-Omer. Quels transports! quels embiassemens ! quelles étreintes entre ces deux êtres si aimables, si intéressans, si airaans ! de douces larmes roulaient dans leurs yeux. J'ai eu ma part à toutes les caresses et aux larmes. Je me suis retire, non sous le toit paternel, mais dans une auberge, sous un nom supposé ; car, comme les princes et les rois, je voyage incognito
Le lendemain , inadaEne de .Saint-Omer a fait savoir notre arrivée à M. Bermond , qui , sur-le-champ , est allé prier à diner son ami Bertaut pnur le lendemain , en lui annonçant deux excellentes truites de Genève, qu'en effet nous avions apportées Bertaut , homme friand , a accepté l'invitatiiin avec joie, et s'est rendu chez Bermond au jour fixe. Les convives de ce repas élaient M. et madame Bermond, et madame Amelin leur fille, femme aussi tendre qu'aimable et \ ertueuse : elle est affectée d'une maladie de poitrine, qui, sel in moi, la conduira au tombeau. Toute âme sensible sait quel intérêt tourhant , quelle d luleur pénétrante inspire l'aspect d'une femme jeune , aimable , qui dépérit sous nos yeux, comme la fleur que nous avons cueill e, et dont nous calcul us le peu de vie qui lui reste , en la flattant d'ime guéris m prochaine.
Ils ont dinégaiment et de bon appétit, surtout Bertau:. De temps en temps madame Amelin el sa mère laissaient échapper quelques mois sur Blanche; mais Bertaut fronçait le sourcil et gardait le silence. Cependant madame de Saint-Omer, Blanche et moi, nous nous sommes rendus chez M. Bermond. Un domestique affidé nous a introduits dans un cabinet covtigu au salon où l'on devait prendre le café. Dès qu'l a été pris , et que nous avons supposé que le vin , la liqueur , la bonne chère avaient porté leurs douces vapeurs d.ins la tête de Bertaut et attendri son âme, inad me Berm<iud et sa fille sont venues prendre Blanche pour la mener à son père ; ces dames lui donnaient le bras. En niarrhant elle tremblait comme la feuille agitée; ses genoux fléchissaient. A l'entrée du salon, quand elle a aperçu son père, ses forces, son courage l'ont aband innée; eile ne pouvait se contenir: ces dames la traînaient. Je suis resté dans le cabinet avec madame de Sant-Omer. Cependant ces dames approchaient lentement : « Mon ami , a dit Bermond à Bertaut, qui ne distinguait pas enwre les traits de sa fille qui s'avançait la tête baissée, jette les yeux sur cette infortunée, qui vient réchimer sa grâce et ta pitié. « Bertaut regardait , doutait encore , restait immobile d'élonnement et de dépit. Mais sa fille tombe à ses pieds , les embrasse , les arrose de ses larmes. Son cœur était si oppressé, qu'elle ne pouvait proférer que ces mots, d'une voix étouffée : «Mon père! mon père! • L'insensible Bertaut, qui la reconnaît enfin , la repousse en lui criant ;. Retirez-vous, retirez-vous.— Mon père, ayez pitié de votre inalhaureuse fille ! — Ma fille ! je n'en ai plus ; retirez-vous; vous êtes bien hardie de vous présenter devant moi.— Grâce, grâce, mon père; pardonnez-moi. — !Non, jamais, jamais; sortez, ou je vous lais arrêter. • X ces mois barbares , les dames Bermond et Amelin toml)eut â ses pieds , lui crient : « Grâce , miséricorde , ayez pitié de votre enfant. » Ber-
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moud le pressait dans ses bras, en lui disant : « rardcnir, pardoiHic ; accorde celte faveur à ma femme , à ma fille, â ton ami. » Rertaut , au milieu de tant de prières et de larmes, restait muet, inflexible, froid comme le marbre- Enfin , après un long silence , il s'est écrié ; « Qu'elle renonce à son lâche séducteur , à sa folle passion , et je reprendrai des sentimens de père. — Qu'exigez -vous de moi ! lui répond Blanche d'une voi\ éteinte ; la chose eut impossible : l'honneur , autant que l'auionr, me lient à Delniout : je ne puis avoir aujourd'hui d'autre époux, d'autre asile.— Vous l'entendez ! retire-loi, retire-toi, fille perverse, monstre d'ingratitude. « Berlaut , en prononçant ces mots , l'a poussée rudement, et l'a renversée sur le parquet , où el'e est tombée évanouie. « Ah ! mon Dieu ! elle se meurt , s'écrie madame Ainelin; secouronsla. • Aussitôt ou la relevé , <m l'emporte sur un s .fa. Aux cris de madame Ainelin, madame de Saint-Omer et moi, nous nous pi'écipitons dans la salle. Dès que Bertaut nous a aperçus, il s'est jelé sur son chapeau et sur sa canne, en disant à Berniond qu'il lui paierait celte trahison , qu'il ne mettrait plus les pieds chez lui, qu'il se vengerait de tout le monde, eî il est sorti en lançant sur moi un regard foudroyant. C'est de lui qu'on pourrait dire :
Duris 5 nuit le caulibus horrens
Cauca-sus , hyrcanarque adniomnt ubcra tigres.
El cet lionune a vécu soixante ans au milieu de la société , a joui de sejs douceurs et d'une considération persinnelle ! le ciel a favorisé toutes ses entreprises; il est parvenu à une grande opulence ; et cet honnne portait une âme atroce. Plus dissiumlé que Tibère, il a Ironipé pendaul cinquante ans , épouse , parens , amis , voisins , toute une ville! On croit cepeudanl que sa fennne le connaissait ; car en mourant elle ne cessait de plaindre sa fille , de gémir sur ^u sort. Que d'hommes meureu; ainsi méconnus !
Dès que Blanche eut repris S(îs sens , sa première pensée a été de de4nander son père. » Il est sorii , ai-je répondu. — llncm'apoinl pardonnée ? — Non , il est inexorable ; son àine e^t de fer. — Que je suis malheureuse! il n'est do..c plus d'espoir ! je n'ai plus de père ! — 11 vous reste Uii ami , un époux. — Et uni, ne suis-je pas la mère! s'est écrié madame de Saini-Omer en .se jetanl à son cou ; n'es- tu pas ma bile, ma chère tille! » Les caresses de sa tante , les soins , les amitié-s de tr.ut ce qui rcnvir:,nuait , répauchenient de ma tendresse onl enliu rendu qnel(|ue repos à celte Ame si >i\cnitut agitée. IkTuiond alors iwus a conseillé de repailir au plulot, pour n us souslraire aux poursuites de Bcrtaul , ipii siireuicnt aurait recours à la justice , et n:e poursuivrait c.iunne ravisseur. Je convenais de la nécessité d'un piiinipl départ ; ina'S auparavant, je voulais munir à Blamlie d'un nand indissoluble. J'inlércssai toute celle famille à mon son. Madame de Saint- Omer, madame Anielin, donl la voix est si douce, si touchante, parlèrent en mafa\eur; Berrnoud lui-même dit à Blanche que la puis.sauce d'un père avait ses limites, qu'il n'a pas le droit de déshon rer sa tille par un mariage honteux , et de la précipUer dans un abime ; que lîcrlaut n'écoutant ni la raison, ni la pitié, ni les convenances, .sou aulorilé pouvait être déclinée. Enfin sa tante , pour la décider , lui a dit ; .. J'ai les droits de ta mère , je la suis ; elle m'a confie ce dépôt qui lui fui si cher ; ainsi je t'ordoinie , eu son nom cl au mien , d'épouser Delmout , le mari qu'elle t'avail destiné. «Blanche, \aii.cuc par tant
de solbcitali. us, a rép ndu ii Sa tante et à madame Amelin , qui tour à tour la pressaient dans leurs bras : « Vous brisez mon cœur ; pnis-je vous refuser ? Ma chère tante, je m'abandonre à vns conseils, à voire amitié. Delmont , je suis à vous , \oilà ma main ; » ce qu'elle dit en me la présentant. Je la baisai avec transport. Elle ajouta : «Mais, ma lanle, comment nous marier? quel prêtre pourra bénir notre union? — Jeeonsnllerai, lui répondit salante, l'abbé de Saint-Yon , eonile de Lyon , mou ami et celui de tons les honnêtes gens. Je vais , par nu petit billet , le piier de se rendre ici toute affaire cessante. » Il arriva sur les huit heures du soir. Madame de Saint-Omer lui dil, eu souriant ,« qu'elle avait besoin de son ministère pour un mariage clandestin. — Si c'est pour le voire, madame, je suis à vos ordres. — Que me conseillez-* ons ? ne suis-je pas encore assez jeune ? — Je ne connais pas la date de votre extrait de baptême ; mais je sais que vous êtes assez aimable pour faire un heureux; aussi je vous donne ma bénédiction.» On rit, et après quelques momens de gaité et de plaisanterie, on l'instruisit du service que l'on exigeait de lui. Il nous connaissait. Blanche et moi , savait tous nos malheurs, il répondit • qu'il serait ravi d'obliger deux infortunés ; que la religion devait venir à leurs secours , lorsque les lois , ou l'abus des lois , faisaient des victimes. Voici la route que vous de\ez suivre. Il faut que mademoiselle aille se marier à Avignon , et ce sera nioi qui remplirai celte fonction sacrée : je me flatte d'avoir une permission tacite de notre sage et aimable prélat '. IS'ous partirons tous les trois , dit-il en s'adressant à Blanche et à moi , en poste demain avant le jour. Nous arriverons h Avignon dans l'espace de trente heures. Là , pendant que vous vous reposerez , j'irai solliciter la permission de dire la messe dans quelque paroisse ; vous viendrez l'entendre, et quand j'aurai fini, vous me demanderez la bénédiction nuptiale: dans cette ville papale, par la discipline de Rome , je ne puis vous la refuser, et j'aurai le lx)nhem' d'unir deux êtres intéressans et faits l'un pour l'autre. • Ce plan fut adopté. Madame de Saint-Omer voulut élre du voyage ; M. Bermond offrit sa voiture, l'abbé sortit pour aller prévenir l'archevéqne et cjjnnnander les chevaux. Le comte de Saint-Von, p;tr un accord assez lare. a su allier la philosophie avec la religion, llne austérité exagérée ne l'emporte pas au-delà de ces devoirs , mais il en suit la ligue rigonreusemeul. Au niilien de la société, qu'il aime et qu'il fréqncnie, il conserve la pureté de ses mirurs, l'estime des gens de son état et celle des gens du monde. Il dil que la vertu et la piété sont deux sœurs qui se sonliennent mnluellemenl. Quoiqu'il ait beaucoup d'espr t, qu'il lise Horace , Cicéron , Montesquieu et Voltaire, nul septicismc n'a ébraidé sa croyance : les incrédules s'en tto ;nent : mais Pascal, Arnaud, Mallebranche, Kacine, Boileau, Fénelon, et tant d'autres bonnes gens de celle espèce, ont cru de si bomie foi, que tout < lonnemenl doit cesser. L'abbé de Sainl-Yon , à une piélé douce cl éclairée, joint le désiulércssemenl de la philosophie. Avec dix mille francs de revenu , il n'a ni table nicarro.s,se ; un seul domesliqne, une biblinthèque choisie, c'est là tout son luxe et t mie sa dcpen.se. Il a abandonné à sa fainille S(m bien palrimouial ; le reste de .ses revenus , dil-il, appartient aux pauvres. Ses parens le pressaient d'aspirer ù un évéché, qu'il aurait obtenu aisément;
' C'était M. de Monlazct.
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mais il leur repondit qu'il aimait mieux honorer sa famille par ses mœurs et sa eonduite, que par des dimiilés qui ne prouvaient rien. Il porte le désinléressenieiil si loin, qu'il refuse, dans le monde, de jouer le jeu de société, parce qu'il y gagne toujours. «Je ne veux pas, dit-il , m'enricliir aux dépens des autres. »
Nous partîmes à l'aube naissante ; le voyage fut gai, (pioique Blanche poussai de temps en temps des soupirs et s'ahandoniiâl à des regrels en songeai t à son père el !x uu hymen contracté malgré lui ; mais les caresses de sa tante, sou amiable enjouement dissipaient ou écartaient ces nuages de tristesse. [Vous arrivâmes le surlendemain àAviguou, sur les huit heures du matin ; ces dames se reposèrent jusqu'à dix ; pour moi , Morphée me refusa sespavcls; j'élais trop agité de l'idée de mon bonheur futur. A onze heures , nous nous rendîmes à la paroisse deNolie-Dame-de.s-Dons. où l'abbé de (Saini-Von devait dire la messe. Lorsqu'elle fut tinie , nous nous approchâmes de l'autel : Blanche était entre sa tante et moi. Je portai la parole, et dis au célébrant que mademoiselle Bertaut et moi , désirant nous marier ensemble, nous venions le prier de nous donner la bénédiclion nuptiale. L'abbé de .Saint-Y on se t(,ui'na alors vers nous , et nous débita ce petit discoms : « Nous avez sans dotue réllcchi mûrement sur le sacrement que vous me demandez. Songez que la bénédiclion miptiale , (lue les paroles que je vais prononcer, sont les paroles que Dieu même prononça eu unis.sant Adam et Eve. Cet acte religieux, ce nouvel état vous ouvrent une nou>elle carrière, vous imposent de nouveaux devoirs, mais faciles et doux à reniiilir. Vous allez jurer à ce que vous aimez, amomconstant et lidélilé : ces deux mots renferuient toute la série de vos obligations. »
Après cç petit sermon. Blanche à gcjioux, sa main dans la mienne, les yeux au ciel pour lui demander pardon de sa désobéissauc* à sou père, prononça le oin solennel el sacré qui i.ous unit pour jamais l'un à l'autre. 0 doux moment! louchante cérémonie, qui fait inlervenir Dieu el la religion dans un acte civil , pour rendre le mariage plus respectable , plus sacré , et ses nœuds indissolubles ' .
Au sortir de l'église nous allumes prendi e un léger repas, aprts lequel nous reparlimes pour Lyon, où mus attendait, le lendcniaiii au soir, chez madame de Saint- Onier, un très joli festin.
A celte noce se trouvèrent M. el inadauie Bermoud, M. et madame Amelin , et notre cher abbé de Saiut-Vou. Avec ces aimables convives nous oubliâmes les fatigues du voyage; le plaisir, l'aniilié auimaient tous les cœurs : pour moi, j'étais trop pénétré de ma lélicilé pour ni'abandonuer à une joie extérieure, trop heureux pour èlregai, et ce qu'on appelle aimable. Blanche, négligcmment coif, ée , v élue d'une robe très sùnple , mais paréede l'éclat de sa jeunes,se et de ses allraits, le teint un peu pâle, lœil baissé, le regard timide et louchant, parlait peu, son ^me sensible sa\ ourail le bonheur de .se voir dans sa patrie , auprès (Je -sa tante , au milieu de ses amis , l'objet de leurs soins et de leurs caresses. Au dessert, l'ablié
' Nos pclils philosophes du jour, qui onl l'imagination aussi aride que le cœur, se moquiiil de toute cérémonie religieuse, (le loul acle de piété, de nos féus solennelles , de tout rapport cnliu de l'honmie avec Dieu, l'auvres êtres, qui ne se donicnl pas que la religion parle au eœui-, el que l'on conduit les hoiimus par le sentiment , il non par la dulecliquc et des sophismcs. ■
de Saint-Yon présenta un épiihalame à ma femme, et je fus chargé de la lire; la voici :
Épithalame pour madame Dclmont.
La jeune Églé de roses courounée, Los yeux baissés, d'un air timide el doux , .Jurai! aux pieds du dieu de l'ilyniénée, D'être à jamais fidèle à son époux.
Amour qui . par hasard, élai! dans la chapelle, Eiilend celle promesse, et s'approche A l'instant. .\li' dit-il, c'est ma sœur ! jurer d'être fidèle! L'tsl ce que nous verrons ■- dans six mois je t'attend. \a , dil rUjnien, je crains peu tes menaces : liegarde mieux , mon bel enfani; C'est la \'( rlu sous l'image dos Grâces.
Cet ép Ihalame fui goilté, relu et applaudi. Blanche dit à l'auteur: «Je vous reconnais aussi bon prêtre d'Apollon, que zélé ministre de la religion.» Madame Amelin annonça ^lors qu'elle avait aussi des couplets anonymes adressés aux nouveaux mariés. On la pria de les chanter, ce qu'elle fit avec beaucoup de goût et d'une voix pleine de fraîcheur et d'intérêt.
Couplets.
Heureux époux , que sur votre jeunesse v
Le dieu d'Hymen verse Ions ses plaisirs! fie dieu charmant se nourrit de tendresse , De soins, d'égards , et d'amoureux désirs.
Mais des bouquets dont Flore est couro/inée ,
Pour l'avenir réservez quelque Heur;
N'épuisez pas la coupe d'Hyménée;
Le vin gardé n'est, dit-on, que meilleur- Ces couplets eurent le succès qu'ils méritaient comme vers de société. Madame de .Saiul-Omer seule fui sobre d'éloges, ce qui nous fit soupçonner l'auteur. Ou la plaisanta, on la pressa, et enfin on lui arracha l'aveu de sa malernilé. « J'ai voulu, nous dil-elle, nie cacher sous le voile de l'aiioiiyme, pour voir s'il m'arriverait la même aveiilure qu'à Louis XIV. C'est une anecdote que j'ai ouï conter, à l'Age de onze ans, à la célèbre Pauline de (h'ignan, pctile-fiHe de madame de Sévigné, alors madame de Siuiiane. Ce monarque avait la fantaisie d'apprendre l'an de la rime, et i\LM. de Sainl-Agnan et Daugeau étaient ses mailres -. il composa un petit madrigal doni il a\ail mauvaise opinion. Le maréchal deGraniinonl , adroit courtisan , étant venu lui faire sa cour, le roi lui dil ; « Monsieur le maréchal, lisez ce petit madrigal Cjue l'on vient de m'cnvoyer ; comme l'on sait que je suis amaleur de poésie, on m'accable de vers iinpertineus. » Le maréchal lut les vers et répondit : Votre majesté juge divinement toules cho,ses; il est vrai que voilà le plus sot et le plus mauvais madrigal que j'aie jamais lu. — !N'est-il pas vrai que celui qui l'a lait est uu fai:'-Sire, il n'y a pas moyen de lui dunner un autre nom. — Eh bien! je suis ravi que vous parliez avec celle sincérité : c'est moi qui l'ai l'ait. — Ah! sire, quelle trahi.son! que voire majesté me le rende; je l'ai jugé précipitauiiuent. — Kon, monsieur le maréchal , les premiers seulimeus sont toujours les meilleurs. » Louis XIV, plus sage que Denis le tyran, ril beaucoup de celle folie. Madame de Simiane, continue madame de Saiiil-Omer, nou.î dit que cette anecdote se trouvait dans une des leltres inédiles de madame de Sévigué ' ; et moi, quoique bien jeune encore, je ne
' Ces lettres ont été imprimées depuis avec celles de madame de Simiane.
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l'ai jamais oubliée , non plus que celte leçon judicieuse qu'elle daigna me faire : • Mon enfant , vous êtes bien jolie; c'est beaucoup pour la vanité, ce n'est rien pour le bonheur : voulez-vous en avoir une petite portion , ménagez votre santé, cultivez votre esprit et aimez la venu. • Cette leçon , donnée par une femme de beaucoup d'esprit, petite-fille de madame de Séiigné, me fit une impression si forte qu'elle a influé sur ma conduite. Je pris dés ce moment un goût très vif pour la lecture, et je commençai par ]es Letlrex de inat/amc lie Sêtignc. Hé\as\ madame de Simiane mourut six mois après ce dincr mémorable '. Mais n'oublions pas que nous célébrons une noce ; j'ai encore quelques couplets que je \ ais chanter moi-même. Je n'ai pas la voix de rossignol de inadame Amelin , je chante comme une corneille : la faute en est aux dieux. J'ai bien d'autres reproches à leur faire dont je ne me vante pas.
« Ces couplets , monsieur Delraont , s'adressent à vous.
Clianson.
Vous qui prenez femme jolie, Écoulez bien cette leçon ; Chassez l'humeur, la jalousie , Logez les ris dans la maison.
Cultivez bien , fur toutes choses.
Le champ qu'Hymen vous a donné; L'épine nail , au lieu de roses, Dans un terrulo abandonné.
Ne faites pas chez vous le maître, A noire humeur ce Ion df plaît ; Conteniez vous de le paraître , Si voire femme le permet.
Ne cuei'lez point , hors du ménage, Des fruits qui paraissent plus doux ; Quand vous glanez au voisinage.
Souvent l'ou moissonne chez vous.
Celle jolie chanson fui le bouquet de la fête: chacun désira en counaitre l'auteur, et madame de .Saint-Omer nous avoua qu'elle l'avait composée dans sa jeunesse , à la noce du comte de Virville qui épousait une demoiselle du Dauphiné, de très grande maison. — C'est ma parente, dit l'abbé de Sainl-Yon ; mais , à l'époque de .son mariage . j'élais a Rome, où j'avais le bonheur de faire ma cour à Beiioil XIV, ce fameux Lambertini, qui joignait à une vaste érudition, à beaucoup d'espril. la pureté des nmurs, une gailé piquante et un Ion de plaisanterie Ires aimable. Un jour, il nous disait : • Je n'ai pas une physionomie papale, elle manque de gravité; mais je prierai les sculpteurs et les pe nlres de me la donner. » L'ne petite avenlure , arrivée pendant mon séjour à Rome, vous peindra mieux lecaraclère aimable, l'esprit de sagesse de ce ponlife. que le portrait le plus travaillé. La malignité humaine lui d('nonca un minisire des autels qui vivait a\ ec nue femme dont il avait des enfans , et qui , pour subvenir à leur entretien , disait plusieurs messes par jour. Le pape manda ce prêtre, et ayant éloigné tous les témoins, il l'adjura de lui répondre avec sincérilé. • On dit que vous avez une femme?— Il est vrai , sainteté. — \'ous en avez eu des enfans ?— Oui , sainteté. — Combien ?— Deux filles. — Çuel est leur âge?— L'une treize ans, l'autre quinze. — 11 suffit; retirez-vous : je vous suspends de toute fonction sacerdotale en attendant mes ordres. « Ce pau\ re prèlre se retira tout tremblant et ef, rayé du châliuienl qui le mena-
' Elle est morte en 17.36.
cail. Cependant le pontife fil prendre des informations secrètes sur ses mœurs , sa vie tiabiluelle : il apprit qu'il vivait très retiré, tranquille, aimé, estimé de toutes ses connaissances pour sa probité et sa douceur ; que son seul crime était de dire plusieurs messes et de vivre avec une femme qu'il aimait, liaison prohibée par la discipline de l'Égli.se. Les informalions prises, le saint père manda le délinquant , et lui dit ; • Je vais faire enirer dans un couvent la femme aiec laquelle vous avez vécu , et vos deux filles dans un autre ; je ferai compter à cette femme tous les mois dix écus' porr son entretien : vos deux filles auront aussi pour dot trente écus par mois. Vous pourrez aller voir que Upiefois leur mère au parloir , et vos deux filles autant que vous voudrez. 11 leur sera permis de visiter leur mère, et celle-ci pourra aller à leur couvent en cas de maladie. Quant à vous personnellement , je vous donne cinq écus par mois jusqu'à ce que vous ayez de quoi vous soutenir : je vous rends le pouvoir de dire la messe ; mais souvenez-vous que si vous faites encore quelque sottise . je vous fais pendre. » Ce jugement , qui vaut bien celui de .Salomon . fut très applaudi dans Rome ; il prouva combien ce pape avait d'esprit , d'humanité et de ju.slice 44;. »
Noire souper se prolongeait , le plaisir et la joie se répandaient dansions les cœurs, lorsqu'un domestique de madame de Saint Orner lui remit un billet qn'on venait d'apporter. Elle rou\Tit aussitôt, et après la lecture, elle demanda au domestique, avec un a:r d'inquiétude, qui avait apporté ce billet? • Un petit homme, qui se cachait sous un grand chapeau , et qui s'est retiré tout de suite. • Madame de Saint - Orner nous lut alors cet écrit mystérieux.
A une heure après minuit.
■ Je vous préviens , madame , que M. Bertaut a fait des démarches pour faire arrêter sa fille et M. Delmont. pf utélie aujourd'hui, dans la mat'née, leur départ ne sera plus possible... (Qu'ils partent aussitôt ; c'est un véritable ami qui le leur conseille. »
Ce l.illet changea la jubilalion en tristesse: je fus bientôt décidé. Je proposai à madame Delmont de partir à la pointe du jour ; elle y c nsent't : mais qu'il lui en coûtait de quitler sa laiile, une société où elle se trouvait [si bien, où tous les cœurs ne semblaie: l respirer que pour elle ! Ce qui aggravait surtout sa douleur , c'était la persécution obstinée de son père. «0 mon père ! s'écriaitelle , que vous ai-je fait? 'On chercha à deviner quelle main généreuse avait trace le billet : mais l'écriture étant conirefaite, le secret resta impénétrable.
Nos chevaux fuient commandés pour cinq heures du malin. Toute la société veilla avec nous: chacun s'empressa de rassurer Blanche, de la consoler, de lui promettre un avenir plus doux. Knfin on i int annoncer l'ar- T-ivée des chevaux. A celte nouvelle. Blanche, abattue, sans force, inmiob!le dans son fauteuil , versait des pleurs amers. Sa tante vint la prendre par la main , et lui dit p'un t n ferme : « Allons . ma chère enfant , c'ast du courage et non des pleurs qu'il faut en ce moment; la fernielé triomphe des revers , la faiblesse nous y précipite : songe que Dclinoul est Ion époux; j'espère que dans peu nous nous reverrons. » En lui parlant ainsi , el'e lui atlacha au cou son portrait entouré de diamans. «Cette figure, lui dit-elle , est un talisman ; toutes les fois que tu
I ' L'éctt romain vaut cinq livres, monnaie de France.
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le regai-deras, (a songeras à moi , et moi je parlerai ;\ ton <(rur, et je te dirai : "Courafse, nia chère nièce; la pni- Uence et la vertu ranièncnl les beaux jonrs. Allons, Delmont, donnez-lui le bras. • Je m'avançai; Rlanclie se leva sans mot dire, son mouelioir sur les yeux, s'appuya sur moi. Nous descendîmes ; loule la société nous suivit. Arrivés sur le seuil delà porte, chacun, tour à tour, embrassa Blanche , le cœur sérié, les larmes aux yeux. Madame de Sainl-Omer seule affeclait de la gailé. Elle me fit signe de partir. Je pris Blanclie dans mes bras et la mis dans la voiture; j'y montai sans autres adieux, et je criai au postillon: lioiitc de Gtncie.
En chemin, pour adoucir les regiels de Blanche, je lui peignis les charmes de nolie hymen, nos jours unis, coulant ensemble; l'espérance d'un avenir plus doux et plus rian". «Oui, mon ami, je compte, me disait-elle, sur un temps plus fortuné; je jouis même en ce nioiiient d'une secrète joie, en songeant que le plus doux des liens nous unit à jamais. Mais laissez-moi donner (pielfpies larmes au malheur qui me sépare de ma taule, qui m'evilo de ma patrie, et qui m'a privée d'un père que j'aimais, que j'aime encore malgré ses rigueurs. ■ Cette eonveisalinn fut terminée par un sommeil prof, nd , dont celle aimable enfant avait besoin, après quatre jours de laligue et de veilles; elle dormit jusqu'à Bourgoiu, où nous relayâmes. Le jour s'éleijjnait , des nua.jes errans obscurcissa'cnt la faible lumière du crépuscule. Nous nous abandonnions avec Blanche à ces rêves séduisans qui , en berçant noire imagination, nous consolent de nos misères; nous parlions de nos projets futurs, nous avancions dans la vie, nous réglions notre mén;ige, nous arrangions notre maison de campagne , i:ous plantions des bo.squels charmans ; nous avions une volière, une ménagerie, une bibliothèque dans un lieu élevé, dont la vue s'étendait au loin sur la campagne, com|iosèe de livres choisis, de jolies éditions. Tout à coup, au sein de ces illusions, de ces entretiens délicieux, nous enteiidoiis crier: « Arrête, po.stillon , arrête. — Non, lui dis- je, va toujours, fouette tes chevaux. » Il obéit, il pique ses chevaux , il court ; mais une balle siftle à nos oreilles, et va percer la corne du chapeau du postillon. Une voix terrible lui crie encore : « Arrête, ou tu es mort. • Blanche alors , d'un Ion terme, lui ordonne de .s'arrêter. Je saisis mes pistolets, ma's Blanche s'en empare , en me disant ; « Toute défense est inutile ; ils sont cinq armés de fusils ; c'est de fermeté et de résignation qu'il faut nous armer, et nous recommander à celui qui règle nos destinées. — Tu as rai.son, lui dis-je, éloimé de son intrépidité. » Quatre hommes environnent la voilure , et le cinquième va veiller sur le poslillon. lin d'eux nous cria : « Descendez. — Messieurs, leur dit Blanche en ,sc monirani , nous sommes deux amans fugiiils de Lyon, persêculés par nosparens: de grâce, ne nous relardez pas. — Messieurs, ajoulai-je, ayez pilié d'une jeune femme aimable et malheureuse, obligée de quitter sa pairie. ^ Ton nom? me demande le plus apparent. — Adolphe Itelmont, et celle jeune personne esl mademoiselle Berlaul.— Je les connais, dit cet hi.inme à ses compagnons: ce sont de braves gens, laissons-les passer.—Madame, dit-il à Bla che, nous sommes fâchés delà peur que nous vous avons causée ; ce n'est pas vous que nous attendons. DelmonI , tu dois avoir des pistolets? — Oui , messieurs.— Uomie-les; c'est tout ce que nous voulons de toi. — Messieurs , les voil."!. — PostiUon , tu peux partir. Adieu , madame, bon voyage. — .Messieurs, leur
dit Blanche , je vous remercie bien slneèremenl ; je snuhaile que la bonne action que vous faites , vous y.oiie bonheur. » Alors je demandai à Blanche , si elle n'avait besoin d'aucun secours. «Tu as di"! le troubler i l'aspect de ces brij;ands?— Oui, j'ai élé émue au premier munis'iil ; mais j'ai mis ma confiance en Dieu, et je me suis senlie animée d'un nouveau courage : je suis faible dans les événemens qui tiennent à la sensibilité ; et dans les dangers qui ne menacent que ma vie , mon âme se relève et prend de l'énergie. — CependanI je voudrais savoir quelle espèce de bonheur tu souhaites à ces gens-là ; esl-i e de trouver des voyageurs plus opulens que nous? — IN'on , que la voix du remords Içs ramène à une meilleure i ie. »
Nous allâmes coucher à la Tour-du-Pin. Le matin, à noire lever, on nous apprit qu'un néiiociant de Bordeaux, arrivé dans la nuit , avait élé arrêté et volé: on lui avait pris cinq cenis louis , soit en bijoux , .soit en argent : c'était probablement le gros poisson que ces hérons altendaienl; ils n'ava'ent pas voulu ouvrir le bec pour des tanches comme nous.
Adieu , mou a niable ami ; jouis des délices de la moderne l'er.sépolis; je ne les envie pas. Les Romains dcmandaienl pancm et circenses ; je ne demande que du pain et Blanche.
ADOLPHE A MADAME DE SAINT-OMER
Il se plaint de la .sévérité de Blanche, qui lui refuse son bonheur.
Ma chère et adorable tanle , nous sommes arrivés sans encombre à la ville, du moins sains et saufs. L'aimable Pandore , après tant de fatigues, aspirait au repos; de longs et paisibles sommeils ont réparé nos veilles et nos courses. Mais si je suis délivré de loule inquiétude relativement à sasanlé, d'autres soucis s'èlevent, comme des nuages, du sein même de mon bonheur; c'est pour les di.ssiper que j'ai recours à vos bontés. Peul-êlre rirez-vons de mes plaintes et de la cause de mes ennuis; mais plaignons l'homme soii'frani , quel que .soit le niolif de sa douleur. Blanche , ma feninie , me refuse mes droits, recule mon bonheur , oppose ses larmes aux miennes, ses prières à mes .supplicalions; elle prélend que notre mariage, sans l'aveu de son père, n'est pas indi.s.soluble. Mon amour, mon désespoir, mes raisonnemens glissent sur son âme ; elle a une inflexibilité de carartere qui ne plie jamais quand elle croit avoir pour elle la raison et le devoir. J'ai eu sans doule quelque lorf ; j'ai mis de l'humeur, quand il ne fallait que douceur et patience. Nous nous boudons depuis hier au soir; elle m'a appelé monsieuije l'ai appelée mademoiselle : celle dénomination l'a offensée. « Mademoiseile ! m'a-l-elle dil , oui je le suis, je veux l'êlre; pint au ciel que je n'eusse jamais quitté mon père!— Ajuulez: pli1t au ciel que j'eusse épousé SI. RonnardlxCe reproche l'a fait rini;;ir. « Non, monsieur, m'a-t-elle répondu d'un Ion plus calme el plus doux , je n'ai point de pareils regrets ; mais c est l'heure de mon sommeil , faites-moi l'amitié de vous retirer. » ,[c l'ai saluée sans répliquer, je suis venu prendre la plume pour épancher mes peines dans le sein de l'amilié , et implorer vos bontés. Veuillez, ma chère tanle, pcrsu.ider à Blanche qu'elle est ma femme par I :us les droils civils el i-eligieux. Fléchissez, par voire êIo;|i!ence el votre ascendc;nt sur elle . l'anslérilé déplacée de ses principes. Notre union
LES VOYAGEIRS EiN SUISSE.
v;.t voire ouvrage; et , piiisriue nous nous rommes embarqués sous vos auspices, menez les amans au porl.
A huit bernes du malin.
Oh ! ma elière lanle!
Que l;i nuil parail longue à la douleur qui veille!
Mais on m'appone un billet de Blanche: lisons ensemble. "Mon cher ami , ayez pcnr moi de l'induliience; je n'ai pas dormi de toute la nuil : paidonnez-moi ce que vous appelez mes rigueurs , mes caprices ; ma-s gaidez - vous d'aecu.ser m<ni cieur; il ne peut aimer que vous dans l'univers , et je ne puis être heureuse que par vous. Je vous attends à déjeu: er : j'ai fait moi-même le café ; j'ai d'excellente crème ; vous .serez content de moi , au moins pour le déjeuner. Si vous ne veniez pas , le café , la crème et les tasses, tout sauterait parla fenêtre. •
Je me suis rendu snr-le-chauip à cette invitation. Dès que Blanche m'a aperçu , elle est venue au-devant de moi, et ma demandé d'un air doux et riant, si je boudais encore. «Allons, mon ami, plus de nuages; tu m'as dit si souvent qu'un de mes sourires les dissipait!» A ces mots, je l'ai embrassée. Klle a ajouté, d'un air moitié gai, moitié tendre : «Soyons frère et sour encore six mois: Rdu.ssean l'a dit, s'tth.Ktcnir, c'est jouir. Oh: que je serai heureuse! comme j'aimerai mon frère. — Ma chère amie, lui ai-je répliqué, je te répondrai coinnie l'abbé de Bernis répi ndit à l'évéque de Mirepoix , qui lui disait que de son vivant il n'aurait jamais de bénéfice. «Monseigneur, j'attendrai. » Et moi aussi j'attendrai l'in.stant de ta clémence. »
Je lui cache a requête que je vous adresse; c'est sur vous seule que j'appuie mes espérances.
Da voi cari Uuni , Dipendc il niioslato; Voisiele i niiei uuini, Voi siete il mio fato.