‹ Œuvres complètesChapitre 15 sur 416 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Accusation el jugement du philosophe Cléanlhe. Anecjotes sur Aristippe.

J'avais la permission de venir la voir. Le lendemain elle me demanda comment j'avais passé la nuit : ' A me promener sur les bords de l'illyssus. Y retournez-vous ce malin? — IN'on, je vais à l'Aréopage. Vous connai.s,sez Cléanlhe, ce philosophe du Portique; il est mandé pour rendre compte de sa conduite. — Comment! ce grate el savant personnage! De quoi peul-on l'accuser? — D'être né pauvre. Il esl arrivé dans celle ville avec quatre drachmes. Les Athéniens prétendent qu'un homme indigent, dénué de lout , esl l'ennemi de Ions , el une loi oblige chaque citoyen à déclarer ses moyens de subsistance. Je suis fort en peine pourCléanthe;je lui ai fail offrir le crédil d'Arislippe el le mien ; il m'a refusée. Ma curiosité se joint a mon inqniélude pour lui, el je veux aller voir comment Il sortira de celle accu.salion; car enfin tout le inonde sait qu'il n'a rien , et qu'il passe ses journées dans l'école de

VOYAGES D'ANTÉNOR

îfëiioB. ï Je suivis Laslhénie à l'Aréopage. Dès que l'accusé parut, les juges lui doiiiaïKlérent d'un (on sévère quel niélier, quel Iravail le noiiirissaient. Cléaiitlie, à ces mois, préseiUa aux juges ini jardiuieret une vieille boulangère, en leur enjoignant de répondre iiour Ini. Le jardinlei' alleslaque, toutes les nuits, Cléanllie puisait de l'eau poiu' lui ; et la boulangère déclara qu'au sortir de chez le jardinier il venait pétrir pour elle. Celte justification remplit l'a.ssemljlée d'estime et d'admiration pour Cléanllie; et les juges, Irappés de cette grandeur d'âme, lui ofl rirent des présens considérables. Il les relusa eji disant: • Vous voyez que j'ai un trésordausmon travail. • Les spectateurs applaudirent avec transport à ce désintéressement , et le reconduisirent en triomphe.

En rentrant chez Lasthénie, nous trouvâmes Arislippe , qui nous quitta bientôt.

Coiiime ce galant jihilosophe était l'objet secret de ma jalousie, je me hasardai de dire à Lasthénie ;« Cet homme, si calme, si apathique, s'est pourtant animé pour vous, ou son àme a été pétrifiée par la télé de .Méduse. — Il protejîte que je suis la femme qu'il a le plus aimée; et j'avoue que ses a|;rémens, ses talens, ses lumières, en amusanl mon esprit, avaient jeté un vif intérêt dans mon ca'ur ; il voulut me plaire, et il y réussit ; mais il n'a pas eu l'art de nouirir cette illusiim : l'esprit amuse, mais il n'échauffe pas; c'est le feu d'un phosphore; sans un jjeu d'enlhou.sianie et d'ivTes,se, l'amour n'est plus qu'im sentiment conunun el méprisable. Cependant, comme je n'avais que vingt ans, je fus séduite, |)eul-élre autant par le charme de l'amour que par le langage et l'altaihement d'Aristippe ; et sans doute ma faiblesse el mon penchant auraient assuré son triomphe, si son enjouement, ses plaisanteries, sa légèreté, n'eus,senl peu ù peu attiédi mon cdur. Lorsqu'il parlait, je le trouvais charmant, je m'applaudissais de sa conquête; quand il me quittait, la réflexion le desservait , et je m'affermi.ssais dans mes refus. Un dernier trait de sa conduite fixa mon irrésolution. Vous savez la fin désastreuse du jilus sage des hoimnes, Socrate. Aristippe était son ami : des qu'il le sut condamné à boire la ciguë, il ces.sa de le voir. Je lui en demandai la rai.son.«Si je pouvais briser ses fers, je volerais à son secours; mais, dans l'impossibilité de le ser\ir, je m'épargne la douleur de le voir souffrir : à quoi bon .se forger des peines? Un jour que je devais donner un grand repas, on vint m'annoncer qu'un ami intime se mourait; soudain je deprie mes convives, et je cours prodiguer tous mes soins au malade. Je ne pus relarder sa mort d'un instant; il expira une heure avant le coucher dir soleil. Je rappelai au.s,sitot mes amis, et mes frais ne furent pas perdus. — Votre philosophie est d'une complexion facile; vous pouvez coimaiire tous les plaisirs, mais non celui des larmes. »

«Ce développement de son caractère me décida. Après une lutte pénible, je le fis prier de pas.ser chez moi. H déliula avec sa légèreté ordinaire, en m'adressanl des choses charmantes et flatteuses. Je résùslai à cette séduction. « Mon cher Aristippe , lui dis-je , non sans quelque end)arras, votre amitié m'e.st chère: votre philosophie aimable , l'enjouement el les grâces de votre esprit feront toujours le charme et le bonheur de ma vie : vous êtes fait pour instruire et embellir le monde ; mais avouez que vous n'êtes pas né pour l'amour. — D'où vient!' pourquoi me chasser si cruellement de son temple? — C'est que vous n'avez pas le don d'aimer, que vous faites l'amour

par système, par conveuanc*, el non par sentiment. — Mais il faut des principes, même en amour : ce dieu n'est qu'un enfant ; il faut jouer avec lui , non le traiter gravement. Les passions tumultueuses, exagérées, latiguent l'âme, la chargent de nuages : c'est le zéphyr (|ui fait éclore les fleurs; Borée les flétrit et les tue. — Eh bien! je vous prends au mol : je vous devrai mon repos et ma philosophie; vous avez débarrassé mon esprit de bien des préjugés ; vous m'avez éclairée ; permettez que je vous éclaire ù mon tour. L'amour n'est chez vous qu'une fantaisie, un mouvement de l'amour-propre ; vous voulez paraître aimable, peu soucieux d'aimer ou d'être amié. Bornez-vous donc à l'amitié, sentiment plus tranquille, plus analogue à l'assence de votre âme. — Quoi! vous Mnilez me renfermer dans le cercle étroit de l'amitié ! — Oui, si vous me jugez digne d'être votre amie.^ — Vous êtes trop aimable, trop intéressante pour que je refuse un titre si flatteur; mais au.ssi vous avez trop d'appas pour que j'éteigne facilement le feu qu'ils ont allumé. — Consultez-vous, éludiez vos goi'its et votre âme : les grâces de l'esprit , le prestige des plaisirs , la séduction des sens , nous donnent des maîtresses; c'est le mérite seul qui fixe l'amitié. Une véritable amie est un être bien rare. — Je crains bien (pie vous n'ayez rai.son. Allons , je répudie l'amour, et j'ouvre ma porte à l'amitié.»

Depuis, noire liaison est charmanle : ni jalousie ni querelles n'élèvent entre nous aucun nuage. Quand il retombe dans son défaut d'habitude et me parle d'amour, je lui dis en riant :« Vous vous trompez; songez que nous .sommes sm' la roule de l'amitié. «

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