M\DAME DE SAINT-OSIER A BLANCHE
Elle lui parle de la colère (le son père , cl l'exhorte à faire le bonheur de son époux, llue lettre de ton mari m'apprend votre arrivée à Genève. Le calme est plus doux après l'orage: c'est une maxime toute nouvelle. Mon frère estdésolé d'avoir laissé échapper sa pr ie. Le jour de ton départ il fit irruption chez uuii, à neuf heures du matin, avec des gardes qu'il laissa à la porte : il est monté .seul. On lui a dit que je dormais. « Eh bien! qu'on l'éveille de ma part.» L'on m'a éveillée. Ah! c;imme je dormais! Il est entré dans ma chambre. « Bonjour, madame. — Bonjour, monsieur : quelle terrible affaire vous amène si bon matin? — Je viens reprendre ma fille. - Klle n'est pas chez moi. — Eh ! où est plie? — Bien Lin, sur la route de Genève. — Ru.se, mensonge; elle est dans votre maison, et je la trouverai. — Cherchez -la do c, et me laissez dormir. — Oui , oui, je la chercherai. — Rose, ai-je dit à ma femme de chambre, conduisez moi.sieiu' de la chambre au grenier, et rendezlui sa fille si vous la trouvez.» Rose l'a mené dans
t nies les chaniires. Il a tout vi.silé, cabinets, bouges ; il a fouillé jusque dans les ai-moires, et il est enfin sorti en jurant, en disant que j'étais nu diable. Heureusement je ne suis pas le diable boiteux.
Je viens de découvrir l'auteur du billet anonyme que
nous avons reçu dans la nuil de ta noce; tu le devines sans doute, ou du moins tu dois ra\oir soupçonné : c'est Julie, la fidèle Julie. Le soir de ton mariage, elle couchait ta belle-mère, qui lui confia les projets de ton pèie pour te faire enlever le lendemain à neuf heures du matin. La tendre Julie , effrayée de ce complot, résolut de le parer. Quand tonte la maison dormait, elle s'est emparée subtilenu nt de la clef de la rue , s'est envelopiiée d'une large redingote, s'est coiffée d'un grand feutre , a descendu à pas de loup ; son zèle et sou attachement échauffant son c(urage, elle a traversé les rues de la ville, .seule, au milieu du silence et de la solitude de.s ténèbres. Elle a frappé chez moi , remis le billet, et a repris le chemin du logis avec la même intrépidité, la même prudence. Cette fille est vraiment un phénix : discrétion, caractère, sensibilité, attachement , zèle, probité, adresse, activité, désintéressement. Il y a là un amas de vertus de quoi faire dix bans sujets ; il ne lui manque qu'un théâtre plus élevé. Je lui ai ec.voyé nos remerciniens, et la promesse d'u e reconnai.ssance éternelle. J'avais joint à ce petit compliment dix louis en i r. Elle a accepté les paroles, et refusé l'argent.
Maintenant abordons unequeslion plus grave. Comment, ma chère amie, lu chagrines Delmont ! tu flétris son bonheur, e i l'efusant de le reconnaître pour ton époux ! Cela n'est ni généreux ni laisonnaJile : ton mariage est contracté dans le sein de l'église; il est valide, très valide devant Dieu et les hounues. La sanction de la loi , dans notre religion , dans nos mœurs , n'ajoute rien à sa force. La loi n'intervient dans les mariages ([ue pour assurer l'ordre dans l'état et dans les familles; l'adhésion du magistrat , sans l'aveu de l'église , ne peut légitimer ce lien , et l'église le .sanctionne sans l'aveu du magistrat. Mais je ne veux pas m'enfoncer jusqu'au cou dans la théologie : c'est d'ailleurs l'abbé de Saint-Yon , ton marieur, qui le parle par mon organe. (Juant à moi , je ne dois employer que les armes de ma logique, et les idées de convenance : tu t'es unie à Delmont volontairement pour ton bonheur et le sien ; cependant tu ne peux l'affliger, et tirer eiUre vous ime ligue de démarcation. Pourquoi le priver des bienfaits du mariage? Rappelle-loi cette touchante Éponine qui alla joindre son mari dans une caverne, où elle lui donna des enfans ; sonive que par tes rigueurs lu exposes ton mari à l'ii fidélité et à l'inconstance. Tous les états , ma chère amie , nous imposent des devoirs : c'est à ces dev. irs qu'il faut pres(|ue toujours faire plier sa volonté, ses goûts, inunoler ses plaisirs même. La so<iété ne se .«outieut que par le nombre des liens qui nous attachent les uns aux antres; un nœud ronqni en dèti'uit l'harmonie : voilà ce qui me donne de l'iunueur contre le fameux ,!;an-Jaciiues. Il ue pouvait, di.sail-il , supporter les devoirs de la société. Si les ours parlaient ou pensaient^ ils penseraient de même En voilà bien assez ; c'est un sujet sur lequel on doit glisser légèrement : je t'abandonne à la prudence et à tes réflexions.
Je te donnerai pour nouvelle, que la petit* madame Bérard j failli de mourir de dé.sespoir. Elle i inl l'autre jour dans un 1res beau bal , affublée d'une lobe toute neuve, toute brillante, mais nullement à la-mode. .Ses douces rivales l'en avertirent charitablement. Au.ssili'it la migraine , la fièvre la saisirent ; elle fut obligée de quitter le bal : elle a été .saignée deux fois; mais l'on espère que cette maladie n'aura pas de.suiles. pourvu que .sa couturière ne .se présente pas devant elle ; car son nom seul lui
LES VOYAGEURS E\ SUISSE
donne des convulsions. I.a rolîc que Médi'c envoya ù Crénse , sa rivale , ne produisit pas nn effet plus terrihle. Bonsoir.
MADAME DEI.IHOST A SA TAJiTE.
Elle lui iipprcnil qu'elle s'est rendue à ses eonsells. Ah ! que la voix d'une (anie adorée a de pouvoir sur mon cœur! Je suis la femme de Delnioiil ; e( lui, dit-il , le plus fortuné des époux et des hommes. Sans doute que le bonheur que l'on procure se réflécliit sur nous. Mais si celui d'Adolphe est ealme el pur, le mien est mêlé d'amertume : j'ai toujours mon père devant les yeux , sa colère, son indijjnalion , fs lendres.se passée, ma désobéi,ssance , l'exil de ma patrie. Le nœud qui m'unit i mon épnu\ ne ppul. dites-vous, être brisé: cela devrait élre. La nature, l'amonr l'ont formé; la relifiion l'a saneliouné; mais la loi de mon pays me condannie; mon mariaiïe est nul en Frami'. Deluiont pourrait ronqn-e ses enfiagemens, ni'abandonner, laisser dans l'opprobre sa femme et ses eufans. Ah ! loin de moi nue telle pensée ! pardon , mou cher auii; je le sais, je déchire Ion c(eur, j'offense la probité, ta venu! Je vais écrire à mon père, pour lui faire savoir mon mariajïe. Le zèle et le courage de Julie ne m'éton'nent pas. Celle fille n'esl point à sa place; mais le sort met souvent sous la pourpre, sous le dais le vice el la basses,se, et laisse dans l'ouibre, dans la pauvreté la firandeur d'âme et la vertu. Je regarderai toujours Julie connue num amie. Je vous prie de lui donner la montre que vous porte M. Perrault. Elle ne jîourra refu.ser ce léger cadeau , puisque la chaîne qui y est attachée est lissue de mrs cheveux. Je plains madame Rérard d'avoir paru au bal avec une robe non A la mode, beaucoup plus que je n'aurais plaint Catinat après la perte d'une baiaille. HUerisco In mia c.tra, ctrrissima zia.