‹ Œuvres complètesChapitre 142 sur 416 · BLANCHE A SON PÈRE · texte numérisé non relu

BLANCHE A SON PÈRE

Elle lui fait pari de son mariage.

iMon cher père, ma main tremble, mon cœur se resserre en vous traçant ces lig es. Par un enchainemeni de rirconslances fatales, je me suis liée au pied de l'autel à Delinoni , mon époux. Dieu a reçu mes sermens : je sais que j'ai counuis une grande faute, puisque je me suis donnée sans voire aveu; je la sens, je me la reproche; mais placée, par ma destinée, entre deux écueils, je n'ai pu les éviter Ions les deux. Proscrite par vous , rejetée de votre .sein paternel , je n'avais plus d'asile. Vous ne voulez ni la mort ni le désho.neur 'de votre fille , d'une tnfant que vous avez aiuiée, qui pendant quinze ans a été comblée de vos bontés. 0 mou père ! serez-v ous toujours insensible i mes peines, inexorable à mes prières' Ah! rendez-moi vos bontés et la vie! sanctifiez mon hymen par votre aveu. Veuillez me rapprocher de vous; vous trouverez toujours en moi une fille respeitueuse, qui ne respirera que pour vous prouver son amour, sa reconnaissance, cl prodiguer à votrevieilles.se tous les sohis que j'ai reçus de vous dans mon enfance. Mon mari partage mes senlinieus : daignez l'honorer de vos boutés, de votre amitié, \ous trouverez en lui le fils le plus tendre el le plus respectueux.

MADAME EERTAUT A ELASCHE.

Elle lui écrit au nom de Berlaul.

J'ai l'honneur, mademoiselle, de vous répondre pour M. votre père, qui ne vent plus avoir aucune relation avec vous. Il n'a pu lire, sans indignation, la démarche hardie que vous vous êtes permiie. Vous pailez toujour,-. de soumission , de devor , et vous n'écoulez que la vo'x de vos passions; vous portez l'ainerlnme et la douleur dans le sein paternel ; vous i ersez la hpnle sur ses derniers jours. Ou dit que vous lisez beaucoup; mais vous ne lisez pas YAncien-Testninent: vous seriez touchée de l'Obéissance , de la résignation d'Isaac ; le repentir , la résipiscence de l'enfant prodigue auraient dessillé vos yeux et fait cesser voire éj;a;ement. Vous implorez la boulé, la clémence paternelles ; il est bien tard. Votre famé, mademoi.selle, est irréparable; voire mariage est nul, de toute nnllilé : i! y auiait un beau désordre dans la société, si la jeunesse se mariait au gré de ses passions ou de ses caprices ! Après celle alteinle aux bonnes mœurs, ;ous n'avez plus d'autre refuge que le couvent , si l'on veut vous y recevoir ; mais le repentir n'esl pas encore près d'enirer dans votre âme. Au surplus, mes reproches sont dictés par la çeule pitié, et par l'intérêt qu'une belle-mèi'e doit prendi'e à la fille d'un mari qu'elle aime : voilà les .senlimcns qui coi)duisenl ma plume el animent mon cœur. Je icnnine celle lettre , qui me coiMe beaucoup à écrire, en vous souhaitant un prompt retour aux .sentimens de la nature et à une vie vertueuse, dans laquelle seule on peut trouver le bonheur. Je suis, mademoiselle, votre affeelioiuiée belle-mère,

Philippine Bertaut.

DELMOiHT A MADAME BERTAUT.

Réponse à la lettre préeiSdcnle.

Je vous prie, madame, de ne plus écrire â madame Deluiont, qui ne vous reconnait non pins pour sa bellemère que vous ne la reconnaissez pour ma femme. Il e.a 1res singulier que jadis mademoiselle Bonnard, puissoidsait veuve Waiidsieden , puis madame Bertaut, oubliant ces trois pcr.sonuages , et tons les rôles qu'elle a joués, se mêle de rappeler à ses devoirs, aux principes de morale, une personne parée de toutes les venus; modcslie, pudeur, amour de ses devoirs et noblesse d'âme. Quand vous pourrez balancer tant d'heureuses qualités par les vôtres, alors vous pourrez vous permellre les remoiilrances. L'n philosophe, que vous lisez sans doute, Mcole, a dit :« Il n'est point d'hounne, quelque mérite qu'il ait, qui ne fût très mortifié, s'il savait loutce que l'on pense de lui. • Jugez-vous, madame , et voyez ce que nous devons pi user de vous.

Si vous aviez jamais quelque affaire importante à nous communiquer; si M. Berlaut, rendu à lui-même, reprenait les enlrailles d'un père, et qu'il vous chargeât de nous l'annoncer, faites-moi l'honneur de m'adrc,s.ser vos lettres directement, et oubliez tout-.^-fail madame Delmont , si vous ii'av ez que des leçons et des exemples i lui donner.

UÛ

LES VOYAGEURS EN SUISSE

U\D\1>IE DE SAIIVT-OMER A DEIMOSIT CADET.

Récil de ce qui s'est passé chez Boitaul, à la nomelle du mariage de Blanche.

Bon vèpre, mon cher neveu. Voi;i le fait. La dame liertaut a ouvert la lettre de Blanche à son père, où elle lui fait part de son mariage; sans doute elle tient les rênes de l'empire :

.\u joug depuis long-lemps Berlaut est façonné ;

II adore la main qui le tient enchaîné.

El!e a couru aussitôt lui en porter la nouvelle. « Mon petit chat, lui a-t-elle dit en entrant (c'est le nom d'amitié qu'elle lui donne i, voici une mauvaise nouvelle; mais au nom de ma tendresse , petit chai , ne vous emportez pas ; songez à votre santé. -Qu'est-ce, ma perle? (c'est son nom d'amour' , vous m'effrayez ; parlez vite , ou je me trouve mal.— Rassurez-vous ; il faut vouloir ce que Dieu veut. Votre fille a épousé son séducteur; un prêtre indigne les a mariés : voilà la lettiede votre fille qui a l'audace de >ous en faire part. ■ A ces mots, mon frère furieux , s'est relevé , a frappé du pied , a menacé sa fille du poing. " Mon pet t chat, criait sa chère moiiié , ne vous emportez pas; vous me troublez; votre colère me tue.— Non, ma perle, je ne m'emporte pas ; soyez tranquille, je le suis; mais morbleu !.... • En prononçant ce mol sacrainental , il a jeté en bas , d'un coup de poing , un magot de la Chine (|ui décorait la cheminée. Le magot est allé , en roulant , expirer aux pieds de madame Bertaul , qui s'épuisait de dire a son mari ; « De grâce , apaise-toi; tu vas me faire mourir.— Non , ma perle , non ; mais si je n'avais pas .soixante-six ans , j'irais me battre avec ce traître de Delmont. » Julie est entrée dans ce moment , et a demandé la cause de ce vacarme. Ou lui a appris le mariage de Blanche. Elle a lépondu qu'elle le savait, mais qu'elle n'avait osé leur en parler, de peur de les chagriner et de les rendre malades. Ensuite elle leur a conté exactement comment la chose s'était passée ; le temps, le lieu de la noce , n'oubliant pas de m'inculper gravement. ■ Ma sœur me le paiera , s'écriail-il ; oui, je me vengerai : je vais lui écrire vertement. • 11 s'est mis aussitôt à l'ouvrage, et m'a griffonné un billet qui m'a fait sourire de pitié.

Billet lie Bertaul à sa sœur.

« Madame , le dérèglement de votre nièce ne m'étonne pas , puisque c'est vous qui la dirigez et l'instruisez à braver les préjugés et les volontés de son père ; voilJ où mènent le bel-esprit et la philosophie. Vous auriez beaucoup mieux fait de cultiver voire raison , que ce que vnus nommez, dans votre jargon, les muses; vous auriez su vous occuper de votre devoir , de votre ménage , plu 6t que des Racine, des Boileau , des Voltaire, et d'autres beaux esprits qui n'apprennent rien, et qui remplissent la télc de billevesées , ou plutôt qui ne vous ont ai)pris qu'à faire des .sottises. Je finis , car je n'ai plus rien à

vous dire »

Réponse de madame de Saint-Omer.

■ Monsieur mon frère, les gens instruits font souveni des sottises; mais les ignoraus en font et en disent beaucoup |)lus. Causer le nialhein- d'une fille in ocente et d'un mér te rare, vouloir lui donner lui avenlnrierpciur époux, épouser. soi-mèii:e la sœur très inconnue deiil a\enlurier, voilîi de* fautes capitales, que .sans doute vous aiu'iez évi-

tées si vous aviez lu Voltaire et Racine. Je puis avoir fait quelques soltises dans ma vie , mais , Dieu merci, aucune de celle force-li. Au reste, sachez que la philosophie n'est autre chose que la raison éclairée. Je finis , quoique j'aie encore beaucoup à dire. »

Je crois, mon cher neveu, que vous serez content |de ma réponse. Voilà le« hommes :

Lynx pour autrui, taupes envers eux-mêmes.

Ne montrez pas ma lettre à votre fennne, si vous craignez de l'affliger; ou choisissez le moment opportun. Je n'ai pas besoin de vous recommander son bonheur; vous l'aimez ; el Blanche mérite si fort d'être heureuse !

ADOLPHE A SA TANTE

Il lui parle de son bonheur, et de son projet d'aller s'établir i Lausanne.

Que ne doi.s-je pas , ma chère tante , à vos bontés , à cette sensibilité douce, active, qui s'alimente du bonheur des autres ! Je vous dois plus que l'existence ; car j'ai atteint l'apogée de la félicité. Blanche est toute à moi : je jouis de toutes les vertus qui décorent son âme ; doux seutimens, tendre abandon, franchise, vif intérêt, caresses affectueuses et timides. 0 ma chère Blanche !

,1e ne trouve qu'en loi je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours el jamais ne me lasse. De l'aimable vertu douxel puissansaltr.iilsl Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Avant l'hymen , un reste de circonspection enveloppait celle âme exjjansive , m'en dérobait toute la beauté, tout le charme. Hymen ! quel est ton délire ! de quelle volupté tu eiivres les âme-s vertueuses et aimantes ! Au milieu ,de mes transports , je vous avouerai cependant que cette femme adorée me traite un peu à la Spartiate ; nous avons chacun notre chambre , el nos reudez-vous ne sont pas fré(|uens. Lorsque je me plains, elle me cite Lycurgue et l'Emile de J.-J. Rousseau , qui sont , dit-elle, meilleurs logiciens que moi.

Nous allons transporter nos pénales à Lausanne, où nous allirent milord el milady Ellis , qui nous en fout une description charmante. Je cherche à complaire à l'aimable Pandore, qui aime avoir et à voyager; car pour moi, près d'elle , toul pays est le bosquet de Clarens.

Jposlille de Blanche.

« J'en demande pardon à mon cher époux , il aime autant que moi à courir les champs. Il a besoin d'action et de mouvement ; et s'il était un jour entier avec moi dans le bosquet de Clarens, les jambes liées, il demanderait grâce. Si j'ai eu l'initiative, en proposant daller nous fixer à Lau.sannc, c'est que j'ai pres.senli ses désirs. Adieu, mon aimable tante. Notre bonheur est votre ouvrage; joinssez de notre reconnaisance cl du souvenir louchant d'avoir fait des heureux. »

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