MADAME DEIMONT A SA TANTE
Elle lui rend comple du plan que llelmonl lui a présenté pour leur condinle réiiproiiue dans leur mariage.
O ma chère taule I quel époux judicieux , honnête et sensible j'ai reçu de \os mains! quel homme aimalile
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qu'Adolphe ! que Lise a laisou de dire dans l'Enfant prodigue :
Point de milieu ; Télat ilii uinri:i|;e
Est des humains le plus cher avantage.
Quand le rapport des esprils cl des eieurs.
Des senlimens , des Rortls et des humeurs ,
Serre ces nœuds tissus par la nature.
Que l'amour forme et que l'honneur épure.
Que ma destinée est heureuse ! si elle m'a fait acheter le bonheur par de,s angoisses, par des larmes, combien elle m'a dédommagée I le jour de la félicité brille autour de moi!
Ce matin, appelé pour le déjeuner, Adolphe est entré dans ma chambre, un papier à la main. «Quel est ce papier? ai-je demandé... — C'est notre contrat de mariage. Déjeunons, nous le lirons et signerons après. — Et les témoins, où sont-ils? ^ Ici : nous en avons trois, l'amour , l'hymen et la raison. — Et le notaije? — La bonne foi, notre parole. » J'avoue qu'il me tardait de savoir ce que c'était que ce prétendu con Irai. Le déjeuné fini, restés seuls, il m'a dit: «Ma chère amie, voici une convenlion que nous allons signer pour notre bonheur mutuel. Le mariage n'est, pour l'ordinaire, obscurci par des nuages, que par la faule des époux qui enlrent dans ce labyrinthe, sans fil pour s'y conduire, sans réflexion , sans priif cipes, sans notion des égards que les épnnx se doivent réciproquement. Voici un petit mémoire qui sera notic code civil, si tu lui donnes la sanction. Je vais te le lire.
« Ma chère amie, en rerevani la foi et la main , j'ai contracté l'engagement solennel de m'occuper de ton bonheur , sans renoncer au mien , car il n'est pas dans la nature de l'homme de s'oublier. L'abnégation de soimême est une idée fanatique. L'égoisle est un sot qui ne sait pas calculer; car moins il met du sien dans la société, moins il en relire. Mais l'amour-propre , ou l'amour de soi, modifié et éclairé, esl la source de Ions nos sent mens, la base de toules nos aclioiis. Les lois sociales accordent, dans noire union , la supériorité à l'homme sur la femme. Je l'abdique ab.solumenl, surtout pour ce qui te regardera per.soimellement ; nue l'ennne est une compagne , nue amie , un élre égal à l'homme, (pii unit sa destinée à la sienne, pour jouir avec lui des agivmens de la vie, et .s'aider réciproquement à en supporter les peines. Je ne te dirai ptiinl inconsidérément qi:e tes goi'its scr.nt les miens , car je ne le pense pas : l'on ne change non plus ses goûts que son caractère; et l'on ne peut être heureux qu'avec ses goùls ; ainsi je suivrai les mens : mais si je demande l'indépendance pour moi, je veux que ma femme en jouisse également. .\\ec celle liberté, les sacrifices qu'on se fait respectivement se changent en plaisirs ; car ils sont volontaires , et le cœur jouit des sacrifiées qu'il s'impose lui-inéme. Le tien et le mien n'existeront pas entre nous, n'allumeront pas des guerres intestines. Cimon l'Athénien fil aballre les murs de ses jardins, pour que le peuple pût jouir de ses fruits cnmme lui-même. Moi , je renverse toutes les barrières qui l'empêcheraient de disposer de ma fortune comme de la tienne propre; elle est à toi comme à moi.
" Je respecterai tes lettres, les secrets , comme lu dois re-specter les miens. Sans doule nous mettrons en commun nos senlimens et nos pensées : mais un ami peut avoir des secrets à confier A l'un de nous , qu'il ne veut pas déposer dans le sein de l'autre, et souvent miMuc trois personnes savent un secret qu'elles ne peuvent se com-
muniquer. Puisque nous convenons que nous serons libres dans nos goûls, il s'ensuit la liberté de nos actions. Amour, liberté, complaisance, indulgence , voilà quels doivent élre nos associés dans notre ménage. INous nous quitterons dans la journée quand il nous plaira; le cœur, connue l'esprit, a besoin de inomens de repos ; c'est un axiome de la raison et de la délicates,se. Nous tâcherons d'avoir les mêmes sociélés , les mêmes amis, sans nous imposer aucune gjne â cet égard. Si l'un de nos domestiques déplaît à l'un de nous, il sera congédié sur-le-champ; auliement ce serait jeter sur notre sol des semences de division.
■ Je respecterai tes opinions religieuses, ta piété; tu me pardoimeras mes doutes, mes erreurs, ce que lu appelles mon .scepticisme. Nous reconnaissons tous deux l'existence d'un Dieu ; comme lui , je pense qu'il est le rémunérateur des bons, et le juge de!Mnéchans. La différence de notre opinion sur le reste est de peu d'importance; et tu n'auras pas, comme Julie d'Étanges, à pleurer en secret sur l'athéisme de Ion époux.
• Jurons au pied de la statue de la Concorde, que, lorsque l'un de nous aura sur le cœur quelque plainte ou quelque reproche à faire, il ne laissera jamais passer vingt-quaire heures sans s'expliquer. Saint Jérôme dit (pi'il ne faut pas dormir sur sa colère.
« .Me défiant de la tendresse maternelle , et .surtout de la sens.ibililé de ma bien-ainiée, je la prie de me laisser la supiênie puissance sur nos enfans, quand ils auront at ■ leinl leur septième année. Elle sait bien que je n'en abuserai pas : c'est à sept ans que les enfans de Lacédémone passaient entre les mains des hommes. • Ici finissait ce mémoire, et Delmonl me dit, en me le remellanl : 'Je te le laisse, afin que tu le lises à loisir. Il est juste qu'avant de se lier on connaisse les engagemens que l'on va con trader. Rétléchis , pèse tes intérêts , corrige ou modifie ce qui pourra le déplaire. " A ces mots, il s'est retiré. Au bout d'une heure, je lui répondis que je ne pouvais signer CCS prélimii:aires qu'à deux conditions : la iiremière, que mon mari eon.serverail son empire, car la nature, la société, la politique veulent que la femme soit dépendante de l'homme. La Genèse dit:» Vous .serez sous la puissance de l'Iioimne, et il vous dominera. - L'autre clause que je inels dans le traité, est que Delmonl respectera toujours le père de Blanche , lui pardonnera ses torts et .ses ri gueurs. Mes conditions ont été acceptées. Vous pense?, bien que cette convenlion n'a pas élé signée ; mais elle est cnicgisirée dans notre cœur el notre .sou\enir. Cependant, depuis nos accords, il semble qu'au lieu d'avoir conquis notre liberlé, nous l'avons perdue, car nous somme.t toujours ensemble. Mais je compte au premier jour faire quelque acte de liberlé pour constater mes droits. Je salue et j'embrasse mille fois la mia carissima zia.
LETTRE LVL
MVDASIE DE SAINT-OMER A BLAWCHK.
Réponse à la lettre précédente.
Je trouve ton mari aussi sage qu'il est aimable et .séduisant.
Qui n'est que juste , est dur ; qui n'est que sage, est triste.
Voltaire a raison ; Adolphe a évité ces deux écueils. Sa philosophie est d'un très bon aloi; il a celle de la rectitude, de la justesse du jugement et de la fermeté de
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râmc. Le mariage esl une assotialion commandée par la iialure , mais qui ne peut élre agréable el forUmée qu'auianl que l'esprit, la polllesse, lescnlinicnl appliquent leurs i'ouleurs ïurce (■ane^as. Ce lien a besoin même des illusions de ranidur-proiJi'e : on aime à se parer de son choix; "on s'applaudit de jouir exclusivement.
J'appelle un bon , voire nu parfait hymen , Quand les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sans trop me vanter, j'aurais été une Pénélope , une Arria, une Éponine, si M. de Saint-Ouier avait été Ulysse, Pctus. Sabiuus, on Adolphe Delnioni ; mais il semblait, en se mariant , m'a\oir achetée en ( irca.ssie pmir ses menus plaisirs; il prenait pour règles, pour principes , ses goills, ses passions , ses préjugés : il était infatué de l'opinion avancée par tant de sots, mise en pratique par tant d'égoistes, qu'un mari est le maître. 11 se trompait ; un époux n'est que le chef d'une petite république. La loi du plus fort n'existe qu'en Asie ou à Maroc; celles de la société n'ont été faites que pour protéger le faible contre le fort. Avec un jngeinent plus sain et moins de prévention, M. de Saint-Omer m'aurait rendue plus heureuse, el il aurait été plus aimé. Il me répétait souvent avec un ion emphatique :■ Madame, je suis le niait re. • Un jour , iuipatienlée , je lui répondis : « Oui , monsieur , comme le loup esl le niaitre de l'agneau qu'il a ravi. »
Tant qu'ils ne sont qu'aniniis . nous sommes souveraines ; Mais après l'hyuiénée , ils sont rois ;1 leur tour.
C'est préciscnieut mon histoire. Mon mari, épcrdumrnt amoureux de ma jeunesse et de mes charmes , me promettait le paradis dans l'hyméuée. .le le crus : nu paradis est si doux ;\ croire! .le n'avais que dix-sept ans; mais cet élysée n'a jamais existé que dans noire imagination. Il m'a trompée en se trompant Ini-mémc. Il s'est embarqué sans cartes, sans boussole, sur une mer agitée : il n'est p,is élounant que notre navigation ait été pénible, et souvent orageuse. Il ne s'est jamais aperçu que son égoisme rapportait tout à lui. Il a commencé par être jaloux, et sa jalousie était un effet sans cause. Il est vrai que j'aimais ù plaire, mais ce n'était en moi que \auilé des vanités; et celte vapeur de coquetterie s'est évanouie avec les fleurs de mon printemps. Hounne de robe, Sgé de quarante ans, grave par car.ictere, habitué à juger, il voulait me faire adopter ses goills et ses plaisirs: il prétendait me créer nu bonheur de sa façon ; il n'aimait ni le bal ni les spectacles, et m'empêchait de les fréquenter, ou prenait de l'humeur pour huit jours lorsqu'il n'osait me refuser la permission d'y aller. En revanche, il aimait les serinons, les graud'messesel m'y traînait a\ec lui, ou, jiarfois, pour y échapper, j'étais obligée de feindre quel- (|ue maladie. Il voulait souper et se coucher de bonne heure; il fallait quitter les assemblées où je m'anuisais long-temps avant les autres; et quand je dépassais de «luelques iniuules l'heure de son souper, je le trouvais boudant et groudaïu. 11 me molestait sans cesse sur ma toilette ; lanloi j'avais trop de rouge, taïUot ma parure était celle d'une coquelle. • Madame, me di.sait-il un join-, vous avez cinq ans de mariage, et je vois très peu d'amcudemeul chez vous. — Monsieur, donnez moi du temps, j'cspcre de nmurir corrigée. ■ Il me contrariait jusque dans mes lectures; il proscrivait les romans; il voulait que je lusse YUisloire de France par Daniel el Vffhloiie ancienne de Rollin. Les ouvrages de Voltaire, de Rous- .'ean étaient des livres iure.tés d'iuqiiété et de liberlinage.
Je me rappelle que, pour lire /(( KunccUc-HcloUc , quand elle parut, je feignis une uiaUidie ; j'envoyai chercher un imde iu, qui crut à ma maladie, m'ordonna des remèdes, qui je me gardai bien de faire, cl je me mis au lit pour trois jours, pendant lesquels je dévorai ce roman (45,. C'est depuis ce tour de force quou^m'appela la déi.xrcusc de livres. Knfin ce bon M. de Sainl-Omer m'a tourmentée pendant dix ans de mariage, .sans s'en douter, pensant que c'était sa vocation et son devoir, de sorte que cet homme, qui était d'une figure agréable, qui avait de l'esprit et des connaissances, une âme noble et généreuse, avait changé en chaînes de 1er les doux liens du mariage. Lu jour qu'il se plaignait de mon indifférence : «Monsieur, lui dis-je, si vous mettiez un saint dans le paradis terrestre, ù condition qu'il ne ferait jamais sa loloulé, il se croirait eu enfer. » Le premier bien de llionmie est la liberté de suivre ses goiils et ses penchans, en les supposant honnêtes ; tout élre qui est contrarié du malin an soir, fill-il du naturel le plus doux, finit par .s'aigrir et prendre de l'humeur. \'oilà pourquoi tant de maris ne sont jamais aiinés; voilà peut-être ce qui produit la haine des enfaus pour des instituteurs maladioils , et souvent leur indifférence pour leurs parcns.
Cependant , malgré sou égoisme et ses tracasseries , j'ai regretté mon époux, beaucoup plus que je ne l'aurais supposé dans mes mouieus d'impatience, de bouderie, parce qu'il avait des vertus, de la probité, et que l'habitude esl un lierre qui vous enlace imperceptiblement, et forme souvent ime chaîne diflîcile à rompre; puis, les défauts des morts s'oublient , et leurs bonnes qualités suruagent sur le lleuve Léihé.
Adieu, ma tout aimable, ma /c/u/c bonne : souvienstoi de laisser à ton luari la jouissance de ses goûts, de sa liberté, même de ses caprices. L'honnue a besoin d'exercice, de mouvement. « Voyez-le, dit réloqueiit Jean-Jacques, dans un cercle, auprès d'une cheminée, il agite ses jambes, se lève, s'approche du feu , sans avoir froid , mais pour changer de place, pour agir • J'ajouîcrai que les hommes en chambre ressemblent à ces oiseaux enfermés dans une cage, dont ils frappent saus cesse les barreaux pour .s'échapper. M. de .Saiul-Omer aimait beaucoup à se promener dans la chambre, et lu'impaliculait sonvcnl. l'ujour, que sa promenade m'excédait plus qu'à l'ordinaire, je ne pus in'em pêcher de lui dire :« Keposez-vous un peu, vous devez être fatigué.— Non, madame, j'ai des iuquieiudes quand je suis assis; j'ai besoin de mouvement el d'acliou. — Et moi , monsieur, j'ai besoin de repos et d* tranquillité. — Eh bien! madame, reposez-vous, moi je me promènerai. — Ah! monsieur, pourquoi ne pensez-vous pas toujours de même ! • Fiuis.sons : je ne sais si ce monde esl le meilleur des inondes possibles, cominc le prélendeni trois beaux esprits ou savans^'iC;; mais je suis très assurée qu'un mariage bien assorti est le meilleur des états possibles.
LETTRE LVIL
.\D0IP1IE A MADAME DE SAUVT-OMKR.
Arrivée des deux époux à Lansaune. Détails sur celle ville.
Nous voici, ma chère tante, transplantés à Lausanne, dans un joli appartement dont la vue délicieuse nous offre des prairies, des vignobles qui se lerinineut par une pente douce , au lac de Genève et sur les inoutagncs qui
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le coiivonnenl. Blanche esl enchaînée de celte perspective et de la fiaité de sa chambre. Elle assure qu'elle en sera plus aimable, plus tendre niénie pour moi; que sa sensibilité et sa belle humeur dépendent des lieux quelle habite.
Tavernier dit que la vue de Lausanne ressemble beaucoup à celle de Constantinople. C'est ce voyageur philosophe qui disait à Louis XIV, «qu'il avait acheté une terre en Suisse pour avoir quelque chose qui ne fût qu'à lui. »
Nous sommes logés au voisinage de nos amis les Anglais , dont la société nous est très précieuse. Quel charme que cette douce union de gens aimables, instruits, sans prétention , d'amis discrets qui se voient tous les jours, se communiquent, au sein de lasécurilé, leurs pensées, leurs .senlimens, leur joie et leurs peines! Quelle fête, quelle assemblée, qpelle cour peut donner un plaisir plus vrai, plus vif et plus pur! Les sols peuvent .se réunir, mais sans liaison, sans attachement; ils sont comme les houles d'ivoire , qui , en se louchant, se repoussent. Madame Delinont s'est mise à la tête du ménage , qu'elle a monté sur un ton très honnête ; elle se plait à avoir une table servie par l'élégance et le gortl ; je la laisse arbitre suprême dans nos états; d'ailleurs, elle n'aime ni le jeu, ni le bal , ni la parure , ui les assemblées nombreuses , qu'elle appelle des greniers d'ennui. Non plus que les Grecs et les Chinois, elle ne peut comprendre le plaisir delà promenade dans l'intérieur d'une ville, pour aller et revenir continuellement , et passer en revue devant mille badauds oisifs. Elle compare ces promeneurs au balancier d'une pendule, qui \a, icvieni toujours sur la même ligne, et à temps égaux. En revanche, elle aime les vallons, les collines; légère comme Atalaute , elle fatigue milord. Vous saurez aussi qu'elle monte à cheval comme Marphise on Biadamaute: c'est un exercice auquel je l'ai formée. Elle n'avait aucune idée d'équitation quand elle a quitté sa patrie ; elle tremblait .sur un cheval , aujourd'hui elle monterait Bucéphale ou Rabican '.
La situation de Lausanne re.ssemble , dit-on , à celle de Jérusalem. Cette ville esl bâtie sur trois collines à dcmilieue du lac. Les pentes sont si escarpées, que les chevaux, Irainaiil une voiture, n'y montent qu'avec peine. On a pratiqué dans les ravins des escaliers longs et droits par lesquels on descend dans un précipice, ou l'on moi.te sur un escarpement. Le torrent qui traverse cette ville roule soment des eaux rapides et furieuses, souvent au.ssi, épuisé de sécheresse, il infecte l'air de ses miasmes.
Le terrain autour de la ville est inégal et montueux; c'est un pays de vignes, de champs et de fruits. On appelle Lavaux , cet espace monlueux qui esl entre Lausanne et Vcvay, de trois lieues en longueui- et une lieue en largeur. C'est une chaîne de collines dont la pente e.st fort rude, et qui poric le meilleur vin de tout le ca :ton de Berne. Le Jorat esl une grande forêt de trois à quatre lieues de long et de deux de large, sur une montagne entre Lausanne et Mondon.
Lausanne a une université renommée dont les professeurssont payés par le gouvernement, une bibliothèque publique assez considérable, et u:i manège fort bien entretenu.
Sa (wpulation n'excède pas sept mille âmes, et il n'y a pas long-temps que le dénombreme t allait au-delà de dix mille. On observe que le pays de Vaud .se dépeuple
' liuljic.in est le chcva! de Roland d.ins l'.^rioslc.
depuis le siècle dernier : on attribue cet effet aux progrès du luxe qui diminue le nombre des mariages, surtout dans la noblesse (47j.
Lausanne fut , en 1219, la proie d'un incendie qui ennsuma trois cent soixante - quatorze maisons construites en bois, suivant l'usage du treizième sècle. La police alorsétait presque nulle. La cathédrale, dontl'archileclure est d'un beau g:ithique, perdit dans sim désa.stre un grand nombre d'ornemens précieux, drégoire .\, pour la dédommager, lui fit présent d'une quantité de reliques ^ parmi lesquelles il y avait du bois de la vraie croix, des cheveux de la sainte Vierge , une cote de .Marie-Madeleine, et du bois de la crèche qui servait de berceau à l'enfant .Jésus. On con.servait , parmi les choses précieuses de cette église , un rat qui avait mangé une hostie.
Une anecdote qui peint la superstition de ces temps-là mérite d'être citée. Le territoire de Lau.saune fut infesté, en 1479, d'une nuée de hannetons : le chancelier de Berne, qui passait pour un habile homme, conseilla de leur intenter un procès au nom de la république, et de les é\oquer devant le tribunal de l'évêque. Par une idée digne de ce siècle, on cita cumme leur avocat un nommé Perrodet , mort peu auparavant avec la réputation d'un mauvais chicaneur. Ni l'avocat ni les parties ne comparnrent. La cour ecclésiastique, que présidait l'évêque, prononça , par contumace, une sentence qui existe en original. Ces insectes furent excommuniés, pro.scriis an nom de la .sainte Trinité, et condamnés à sortir de toutes les terres du diocèse de Lausanne. Je doute , ainsi que vous, ma chère tante , que les hannetons aient obéi '.
Les étrangers qui ont un rang ou de l'arjient, sont accueillis dans cette ville avec empicssemenl. Voltaire y a passé plusieurs années; on n'a point oublié les agréniens que sa ))résence y a répandus : il s'est rencontré a>ec Ilaller, et Lausanne jouit à la fois de la société de deux hommes illustres, mais très opposés de caractère et de senlimens ; ils n'avaient de commun que la célébrité, leur goi'it pour la poésie el leurs vastes connaissances.
Congiunti cran gli albergi.
Ma non conginnli i cori :
Conforme cra l'ctate;; Ma il ponsicr non conforme.
Hallcr parut oublier pour quelque temps ses occupalions sérieu.scs, pour se livrer aux amusemeiis de la société : il a.ssisla aux spectacles dirigés par Vollaire , et ce fut an sortir de la représentation de Zaïre qu'il dit ce mol si connu sur le dénoilment de la pièce, ■ que jamais ou n'avait vu donner un rendez-vous pour se faire baptiser. •
Lansanneest divisée en deux parties : le raubourg situé an midi delà ville, el qui conduit vers le lac, et la ville supérieure , trop éloignée d'un port favorable au commerce, nommé Quckl ou Rive ; c'est un village situé ;^ une demi-lieue de Lausanne, où s'embarquent el se débarquent les marchandises que iransporte le lac. On y voit une lonr fort ancienne , construite par un évêquean douzième siècle.
Nous allâmes nous promener avant-hier, nos deux An-
• On a vu en France, sous François le', une sentence pareille
de l'oflicial lic Troycs; elle est citée par M. de Sainte-Foix. ■ l'.irlics ouici, faisant droit à la requête des habi ans de Villenose , admonestons les chenilles de se retirer dans six jours ; à faute de ce faire , les déclarons maudites cl cxcoirimuiiites. •
4ÔG
LES VOYAGEURS KxN .SLI.SSE.
jjlais, Blanche et moi, sui- une monla,'}iie appelée le petit Jura. Nous parlimes iS neuf heures du malin , api'és un ample déjeuner, lous les quali-e à pied. Au sorlir du fauliourg , sur la route de Moiidon , nous trou\ i\mes une montée pénible, pratiquées travers des roehers stériles , qui, s élevant en amphithéâtre au nord de la ville . semblent la menacer de leur chute. Nous mîmes deux grandes heures pour atteindre le sommet de la montagne, nommée te Calvoiic. Nous ne vimes dans cette route que des forêts de sapins , et quelques hameaux épars , dont \fs agrestes habilans gagnent lein-vie à voilurer les bois de chauffage destinés aux heureux Lausannais, et à transporter les bons \ins de la Côte et de Lavanx, dont ces malheureux ne boivent jamais.
Sic vos non vobis mellifiealis apcs; Sic vos non vobis vellera fertis oves.
Nous nous reposions sur une de ces hauteurs , respirant un air pur et une douce joie , lorsque nous aperçûmes dans le lointain une masse qui se mouvait à pas lents et qui nous paraissait extraordinaire. Elle fixa notre attention. Kntin le fantôme approche , nous distinguons une jeune femme qui poitait sur ses épaules un homme grand et robuste. Inquiets, attendris à cet aspect, nous allons au-devant deux. Nous arrivons à propos; la femme succombait sous l'excès de la faii'jue: dès qu'elle nous vil, elle implora noire secours. Son mari s'élait cassé la jambe, en voulant franchir un fossé: il venait de .s'évanouir de douleur. Nous l'étendimes sur l'herbe; Blanche lui fit respirer d'un sel volatil. Cependant personne ne paraissait dans celle solitude, qui pi'it nous secourir. Milord et moi nous nous décidons à transporter ce malheureux jusqu'à sa huile. Nous allons couper des branches de sapins ; nous construisons un brancard , lié avec nos mouchoiis et les jarretières de ces dames; et , chargés de cet honorable fardeau, nous partons pour l'asile de ce malheureux. Hlilady et Blanche piirenl sa femme sous le bras pour la soutenir dans la route; car elle était presque sans force. Nr.us fitnies obligés de nous reposer souvent ; nous arrivâmes enfin, épuisés de fatigue. Quelle habilalion! Celait une hutte de planches mal jointes, qui laissaient un libre passage à la pluie et aux vents; ces pauvres gens couchaient sur des planches couvertes d'une toile remplie de feuilles; une table, deux chaises de bois, une cruche , quelques assietles de terre , et deux jeunes garçons presque nus, c'était IJ toute leur richesse, toule leur espérance. L'aine des enfans avait quatre ans, le cadet un an de moins. Ces petits êtres s'étaient enfuis i notre aspect ; leur mère eut de la peine à les ramener : ils redoutaient par instinct la société des hommes. Nous nous hâtâmes de quitter ces inforlunés pour aller chercher des secours. Milord voulut absolument .se charger des frais du chirurgien , qu'il leur envoya de Lausaime, avec son valet de chambre qui leur portait des babils e! des couvertures. Blanche a gardé les enfans deux jours an logis; et ds sont retournés chez eux bien cnniens , vêtus de bons babils tout neufs. Quelques jours après , nous vouhtnies aller visiter le malade; nous finies porter notre diner â deux pas de celte butte; nous avions emmené des ouvriers pour la faire réparer. On la reconstruisit ; on ferma toutes les fentes ; on l'agrandit même d'une étable pour y ineitre deux chèvres que nous leur avions données. Nous passâmes la journée a^ec ces bonnes gens. No'js joui.ssions de leur joie, de leur reconnaissance : nous
jn'ésidions aux traianx de leur logement ; enfin nous goJlâme.s, dans ce .séjour de la pauvreté et de la misère , une loluplé pure, et nous nous préparâmes un souvenir bien doux. .Vinsi un accident fâcheux a procuré à ces pauvres moiilagnards cette douce aisance relative, source du bonheur.
Le superflu , chose si nécessaire,
a dit Voltaire asez légèrement; mais il n'est nécessaire qu'aux Sybarites des grandes villes, surchargés, par le vice et la paresse, d'une foule de besoins factices.
Hier malin, la femme du Jura entra dans la chambre de Blanche; j'y étais; nous ne la reconm^mes pas. LUe avait un chapeau, nu habit neuf; ainsi vêtue et appropriée, elle avait pris une autre figure; elle n'était pas de ces femmes, pour me servir de l'expre.ssion de Montaigne , sur qui les belles robes pleiprent : elle >oulut se jeter aux pieds de Blanche, qui la retint et l'embrassa. Cette bonne femme versa des larmes de sensibilité et de reconnai.ssance. Nous la fimes déjeuner , et elle s'en retourna comblée de nouveaux bienfaits. Quelle différence du cœur de Blanche avec celui de son père, qui dort d'un sommeil paisible au milieu des malheureux qu'il fait ! C^tte réflexion me rappelle une moralité du poêle persan Shadi. « Un jour, dit-il , je me promenais à midi sous un berceau de verdure ; je vis l'injuste sur le gazon ; il dormait. • Grand Dieu ! in'écriai-je, le souvenir des malheureux qu'il a fails ne trouble pas le repos de l'injuste! • Un ami qui était avec moi me répondit ; « Dieu accorde le sommeil aux méchans, afin que les bons soient tranquilles. ■
Mais avant de quitter le Jura, je dois vous parler de la piété filiale de ses habita;;s. C'est d'une histoire an-ivée sur une de ces inontagnes, que Rochon de Chabanne a tiré le sujet du Seigneur bienfaisant. Voici comme !e fait est raconté. • Un fils courageux 'ce nom lui est resté ;, étant au bois, fut surpris par un orage terrible. Au lieu de chercher à s'abriter, poussé, dit-il, par un pressentiment secret, il brave le toiinene et la phiie qui tombait en torrens, et court à son habitation. Il trouve au dehors sa femme et ses enfans , pâles , frappés de terreur, qui lui annoncent que la foudre est tombée sur leur chaumière. « Où est mon père.' ,s'é( rie-t-il. - Retenu par son rhumatisme, il n'a pu s'échapper, et nous ne pouvons rentrer, le feu a) ant i)ris à la porte. » Sur-le-champ ce bon fils se précipite dans les flaimnes, malgré les cris de sa femme, l)énctre dans la chambre où il trouve son père à genoux. Son fils, conservant sa pré,seiice d'esprit, jugeant qu'il périrait s'il sortait par la porte, sa'usit une hache, démolit une cloison, s'ouvre une issue du côté où le feu n'avait pas encore gagné, et emporte très heureusement son père sur .ses épaules. En entrant, il s'élail brûlé l'oreille et la joue gauche; mais .son habit pénétré d'eau et la rapidité de sa marche avaient garanti le reste de son corps. »
Changeons maintenant les décorations pour vous présenter des idées plus gaies, et vous faire contemi'ler les vergers et les charmantes rrairies , les points de vue romantiques, pittoresques, qui environnent les rochers de Lausanne. Ici, tnul est riant, tout est utile; les vergers, les vignes, 1rs prairies descendent jusqu'au lac par une pente douce ; des mai.sons de campagne charmantes , ileliziose villégiature , embellissent ces coteaux. La ville jouit d'un air pur et vivifiant ; la salubrité des eaux égale leur aliondance. Les choses nécessaires à la vie y
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affluenl ; si la richesse n'y élale pas son faste, du moins la paiivrelé n'y afflige pas les cœurs sensibles. Dans une école de charilé on élè\ e gratuilenieiU les enfans des deux sexes , on leur apprend à lire , à écrire cl nn métier. Il y a aussi un superbe hôpital qui attend des pauvres pour l'habiter, car ils y sont en petit nombre. Lausanne est presque le collège unique de la Suisse pom' la langue française et la politesse. Les vignes qui produisent le vin de la Côle, si estimé dans l'Helvétie , cotaient aux cultivateurs des soins continuels. La couche de lerre végétale est très mince , et elle serait bientôt entraînée dans le lac, si elle n'était contenue par une multitude de murailles disposées en gradins; malgré cette précaution , le vigneron est sans cesse occupé 5 transporter sa terre du degré inférieur à l'étage supérieur.
Je m'arréle ici en vous demandant grâce pour ma rel a lion , et en disant avec le b.mhomine :
Il est bon de parler, et mciltcur de se taire.
LETTRE LVIIL
HADAME DE SAIiHT-ODIER A BLANCHE.
Affront fait À madame lîertaul. Visile de Bcriaut à sa sœur. Tcslamonl do Bcriaul.
Qui bien se mire , bien se voit ; Oui bien se voit , bien se connoll ; Qui bien se connoll , peu se prise , t!l qui peu! se prise , sage est.
Je ne me rapjjelle point ou j'ai ramassé ces vers gothiques et sensés ' . Si la chère dame Berlaul avait lu et médité ces vers, elle n'aurait pas fait une lourde bévue. Ce récit pourra vous récréer l'esprit. Jeudi dernier, il y eut une fêle superbe à l'intendance; bal, souper, concert, illuminations et proverbes , et toute la ville , fors les aveugles et les sourds. Madame l'intendante avait chargé le secrétaire de son mai i d'envoyer des billets d'invitation à toutes les dames un peu connues. Le secrétaire, qui savait que mon frère marquait par ses richesses et son carrosse, et qui d'ailleurs l'avait vu jadis à l'inlcndance, crut devoir mettre sur la liste la fennne de Jérôme Bertaut. A la réception du billet, grande dilibéralion entre le inari, la femme et la fidèle Julie, pour savoir si on accepterait ou non. Mon frère était pour le re us; madame Bertaut inclinait pour l'acceptation , et la mal gne Julie, qui se doutait qu'il y avait du quiproquo , lui conseilla d'aller briller, parée de ses appas et de ses dianians , dans une fête aussi pompeuse. Chez les femmes , quand la vanité dit oui , In rai.son a beau dire non : j'y ai passé , j'en sais quelque chose. Enfin madame Bertaut , toute glorieuse d'être admise à l'intendance, ne songea plus qu'aux apprêts de sa parure. Soudain le meilleur coiffeur, la couluiière la plus renommée, la marchande de modes la plus célèbre sont mandés. Cinq jours furent employés à ces préparatifs , rien ne fut oublié pour attirer les regards des hommes, et exciter la jalousie des femmes.
Le bal était commencé, le cercle déjà nombreux, lorsqu'on annonça madame Bertaut; celait Junon qui avait emprunté la ceinture de Vénus. Madame l'intendante, un peu dure d'oreille, n'entendit pas le nom : j'étais auprès d'elle, me dispiUant avec l'abbé d'Erval , qui traitait Voltaire d'athée, et je ne voyais pas cette entrée triomphante.
' Ils sont d'un nommé Gringorc, auteur du seizième siècle.
La dame Bertaut, d'un air délibéré, s'avance et salue; l'intendante lui rend le salut avec sa politesse ordinaire, quoif|ue étonnée de la nouveauté de ce visage enluminé. Après l'avoir fait asseoir, elle me lira par la manche, et me demanda si je connaissais cette physionomie étrangère. Je regarde ; jugez de ma surpri.se , lorsque je reconnais la fameuse Philippine : j'élais tout inlerdite. L'intendante me demande encore si je la connaissais. > Eh ! oui , par Jupiter! ce n'est pas la Vénus de Médicis, c'est la Vénus de mon frère, que je suis très étonnée de voir chez vous.
— C'est madame Bertaut 1 par quel hasard ! c'est quelque méprise du secrétaire; mais je puis vous assurer qu'elle ne soupera pas ici. » En effet, des que l'on eut annoncé que l'on avait servi , elle s'avança vers elle et lui dit : «Je suis au désespoir, madame, que ma table ne puisse contenir un couvert de plus , ce qui me privera de l'honneur de vous avoir à souper. • Après ces douces paroles, elle lui tourna le dos et s'éloigna. La dame Bertaut , colorée d'un vif vermillon, confuse comme un loup pris dans le piège, jeta .sur moi deux gros yeux enflammés de colère, soupçonnant bien que je l'avais desservie. Cependant, s'armant d'audace, elle attendit, pour s'éclipser, que tout le monde eilt défilé dans la salle à manger; alors elle courut verser son désespoir et sa rage dans le cœur de son époux.
Le lendemain, vers le midi, il vint chez moi : j'étais encore dans les bras de Morphée. car je m'étais couchée à l'heure on bergers et bergères conduisent leurs troupeaux dans les champs. Il me fait éveiller, renvoie ma fennne de chambre, lire mes rideaux avec une vivacité alarmante ; il m'ef.raya; je saisis le cordon de ma sonnette, en criant : «Qui est là, que demandez-vous? — C'est moi , oui, moi-même, rassurez-vous. Je viens vous dire....» Il était si troublé, qu'il ne pouvait parler. «Je viens vous dire que vous êtes une impertinente. — Ce n'était pas la peine de m'éveiller pour cela.— Vous n'avez ni cervelle, ni jugement, ni respect pour votre famille.
— C'est-à-dire pour votre femme; j'en conviens; on ne peut pas la respecter moins. — Vous êtes furieuse; vous lui en voulez, parce qu'elle est plus jolie et plus jeuneque vous, — N(m, je vous jure; je n'envie ni sa beauté, ni sa eunesse de quarante ans. — Cela est faux , elle n'en a que trente-deux. — J'en suis ravie; elle fait bien de s'en tenir là. — Votre intendante est une malapprise, d'avoir traité la femme de AL Bertaut , ancien échevin , avec tant d'insolence.— Apparemment qu'elle avait ses raisons. — Elle .s'avise de faire la prude, la précieuse; est-ce que tout le monde ne sait pas, hors son benêt de mari , qu'elle a un amoureux, et, qui pis est, un abbé, un homme d'église? Et vous, ma sœur, si vous n'en avez plus, ce n'est pas voire faule; on sait que dans votre jeunesse les galans ne vous manquaient pas. — Oui, c'était le bon lemps; ma belle-sa'ur vivait , et j'avais un frère sensé , honoré dans
le monde, bon père de famille Mais si vous n'avez rien
de mieux à m'apprendre, laissez- moi dormir. — Pardonnez-moi; je viens vous rendre vos cinquante mille francs que je faisais valoir ; je ne veux plus me mêler de vos affaires : HL l'intendant pourra vous les placer. Les voilà , madame, en bons papiers; faites m'en le reçu.
— Rien n'est plus juste. » J'ai sonné ; l'on m'a apporté de l'encre et du papier; je lui ai donne .son reçu, et il est sorti brusquement en me di.sant ;• Adieu, madame, il fera beau quand je vous reverrai. — J'en doute , car vous amenez plutôt l'orage que le beau lemps. » Je crois eu
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effet que nous ae nous revcrrons pas de siiot. Cela m'afflige: j"ai aimé mou fiére, et je l'aime cncoie. Une malheureuse créature l'a perverti , ensorcelé ; il lui sacrifie tout; parens, amis, fortune, honneur ; pour lui ousrir les yeux il faudrait un miracle, et par malheur ils sont passés de mode.
Mais, mon cher neveu, armez-vous de courage et de philosophie : j ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Julie, la fidèle Julie m'a fait savoir, dans un petit billet, que mon frère a fait hier son testament , je ne sais en faveur de qui , sans doute de son odalisque chérie ; mais ma pauvre nièce est déshéritée Quelle injustice! INe lui en parlez pas , ou ménagez-lui la nouvelle. Quant h vous , je vous crois assez de fermeté et de raison pour sav oir vous passer d'opulence , lorsque vous jouissez d'une honnête médiocrité.
Di nubi si funeste
Tulo l'orror niartco;
E a vincerlo hasto
Scia un.i Stella.
Blanche doit être celle étoile qui doit dissiper tous les nuages qui planent sur votre tête.
Julie voulait refuser votre montre; mais l'ornement des cheveux l'a fait accepter avec un vif plaisir. A propos de montre , je dois vous diie que la dernière heure de la dame Bertrand , celte confidente intime de la femme Philippine, a sonné hier matin ; elle est partie pour l'aulre monde , bien confessée, bien préparée. Je ne sais trop ce que Dieu feia de sou âme : j'opine pour qu'il la loge dans les limbes.
Devers la lune oii l'on lient que, jadis. Était placé (les fous le paradis.
Dites pour elle \e Domine, salfum fac regciii. Adieu, j'embra.sse mes enfans.
MADAUE DELMONT A SA TAISTE
Réponse sur la perte de l'héritage. Éloge de Tissol.
Vous me connaîtriez mal, ma chère tante, si vous me croyiez vivement affectée de l'injustice du testament de mon père. J'imagine que je saurais jouir des dons de la fortune ; mais je me flalle au.ssi d'avoir assez de raison et de philosophie pour .savoir me conleuler de la médiocrité. Adolphe me contait que l'abbé Terra,s.son ayani vu sa fortune renversée avec le fameux .système, dit philosophiquemeul;«Me voilà tiré d'aftaire, je revivrai de peu ; cela m'est plus commode. » £<! aiirhe io, je saurai ni'accominoder à masiinaliou D'ailleurs, n'ai-je pas été élevée à l'école de l'adversité? Ce qui m'afflige vivement, c'est l'intlexibilité de mou père ; je gémis sur lui ; je pleui-e .sa destinée, sa vieillesse fléliie par une soiièlé indigne, qui éteint en lui l&s doux sentimens de la nature, et le .sépare dune sœur, d'une fille, d'une famille, qui l'aimaient; voilà ce qui ob.sciii'cit les jours démon printemps. Adolphe, en m'aimonçant la perle de mon héritage, a cru devoir n.ser de détours et de phrases préparatoires; mais, loin de me ra.ssurer, il m'a fort effrayée. «Mon père est mon ! me suis-je écriée. — Non , il se porte bien ; mais il vous a déshéritée par nu testament » .le lui ai répondu, en riant ; . M'a-t-il déshéritée de mon ami ? » El là-dessus de nous embrasser, de nous dire les choses les plus tendres; et comino la langue fraiiçai'e est 1res stérile en
expressions affectueuses, nous nous servons de la langue italienne, bien plus féconde, bien plus expressive.
Pour nous consoler de la perle de la succession paternelle, nous nous disons :« Peut-être si nous étions plus opulens, moins batins par l'orage, nous nous aimerions moins. L'âme a besoin de secousses pour ne pas s'endormir dans le sein du bonheur. •
Adolphe eut, l'autre jour, une légère indisposition; je crois qu'il se l'est donnée pour avoir le plaisir de se faire traiter par le fameux Ti,ssot.
Il alla chez lui : l'anecdote est plaisante. Une vieille servante ouvrit la porte, et lui dit que son maître était sorti. « Mais si vous venez le consulter sur quelque maladie , vous perdrez voire argent et vos peines. Il y a vingt ans que j'ai mal à l'estomac, jamais il n'a pu me guérir." Nous avons ri beaucoup, avec Tissot lui-même , de celle naïveté.
Nous l'avons vu plusieurs fois; il a même diné chez nous avec nos Anglais. Sa conversation est d'autant plus intéressante, que ses connaissances ne sont pas renfermées dans les limites de son art; elles s'étendent sur tontes les branches de la littérature. Ses vertus, son huiiianilé, égalent son savoir. Mais Delmont demande la plume : que sa volonté soit faite.
^poitille de Delmont.
« Ne soyez pas étonnée de ce petit panégyrique de Tis- .sol ; sans doute il est mérité : mais la sensible Blanche se pique de reconnaissance. Ce fameux Esculape lui a dit , • J'avoue, madame, que je craignais un peu l'instruction chez les femmes ; mais vous m'apprenez que lorsqu'elle est voilée par la modestie, c'est le coloris du tableau: c'est celui du Corrège. •
. Quant au testament de Berlaul , notre philosophie, disons plutôt, modestement, notre bonheur, nous élè^e au-dessus des richesses. Que notre amour nous reste; nous ne le tioquerions pas contre l'opulence de Crassus. PauMe Berlaul! c'esl lui qui peut dire :
Ul vidi , ut perii , ul uie malus abslulit error ! . . .
ADOLPHE A MADAME DE SAINT-OMER
Mœurs de Lausanne. Liaison avec (îibbon. Anecdote de Diderot.
La ville de Lausanne est l'asile du repos et de la paix :1a société y est plus aimable qu'à Genève, où les misérables disputes de polili(|ue contrisleiit les esprits. Les l.ausanuais ne sont occupés que de leurs plaisirs ; aussi la joie y e.sl nue plante indigène ; on rit et l'on jouit. Grande eçon pour ces prétendus Lycnrgues qi.i, au nom de la liberté et de la démocratie, excitent des orages et veulent fonder le bonheur sur des débris et des mines! Les hoiniuesaccoulumésà une vie douce, tranquille, préfèrent • leurs jouissances et leur repos aux illusions d'une liberté toujours idéale. Montaigne a dit : .Ces glandes altercations de la meilleure tonne de la .société, de règles pins commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de l'esprit. < Il cite à ce sujet le quatrain de Pibrac :
Aime l'état lel ([ne tu le vois eslrc : .S'il est royal . aime la royauté; S'il est de peu , on bien eonnnunaulé, Aiinc-Ic aussi; car Dieu t'y a fait uallre.
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« Ainsi parlait, coiiliriiie MoiilaiDiic, ce bon M. de Pibrai', que nous venons de perdre, qui avait un esprit si (jenlil, les opinions si saines, les mœurs si douces ! ■
Les Lausannaises sont jolies, et ont celle nuance de coquellerie qui rend l'espril aimable, sans allérer les mœurs. Mais ce qui ternil leurs a|;rémens, c'est l'amour du jeu qui a succédé à celui du bel-esprit. Vous savez que l'aiuiable Pandore ne peul lenir les caries sans être tourmenlée des vapeurs soporifiques ; quand je lui repré.senle la néces.silé de .se préler à l'anuLscuicnl des aulres, elle me répond qu'elle n'est pas plus maiiresse d'aimer le jeu que Jean-.lacques n'est le niailre d'aimer les visites, et moi les sermons.
L'affectation est le péché originel des Lausannais; ils a'feclent le luxe, la noblesse, l'e.sprit ; ils aspirent à s'élever, à enfler leur existence aux yeux des autres. La noble,s.se aime mieux se nourrir d'oj-gueil el s'ainaii;rir de privations , que de s'enrichir pai' le commerce ; mais leur enjouement, leur vivacité demandent grlce pour ces légères imperfections.
INous avons lié connaissance avec uu .savant , vrai philosophe; car il a quilté la ville brill.ujle de Londres, où il était considéré , fêté, oii il pouvait prétendre aux ijrauds emplois, pour jouir, à Lausanne, d'un air pur el d'un calme philosophique. Ce savant est tiibbon , aLileur de la Dccadencc el de la chulc de l'empire Romain ; bel ouvrajje, dont les premiers historiens de l'Europe, Hume el Robcrlsou, parlent avec éloge. Nous lui avons donné .'i diner, et il nous l'a rendu. La société de Blanche lui plait infiniment; il prétend que sa figure el son esprit ont beaucoup d'analogie , que l'un et l'aulre respirent la facilité el le charme des grikes. Il v ient la voir presque tous les jours; il a une mémoireirès heureu.se, sa conversation est instructive et amusanle.
Gibbon a vécu long-leuips à Paris ; il a connu d'AIeinbert et Diderot , mesdames Geoffrin et du Bocage. Il trouvait la société de ce pays Ircsagiéable. Il éiail recommandé au comte de Caylus, mais il n'a pu le voir que 1res rarement : « Ce que j'attribue , nous disait-il , à sou genre de vie. C'était uu liounne simple et d'une extrême bonté ; il se levait de grand malin , courail tous les aieliers des artistes pendant le jour, et renirait chez lui à si\ heures du soii', pour se melire dans sa ro! e de chauibie el s'enfermer dans son cabinel.» Au sujet de Diderol , Gibbon nous a conté une anecdole plaisante. «J'élais, dit-il, dans nue petite loge aux secondes, à la Comédie- Krançai.sc, où l'on jouait .Ua/io/zic^ ; j'aperçus Diderotdans une loge peu éloignée delà mienne. Nous nous salu;lmes. Au commencement delà pièce, ayauljeté les yeux sur lui, je vis qu'il se bouchait les oreilles avec les doigts, sans cesser cependant de regardei' les acieurs, qui fixaient toute .son alleuliou. Dans l'enli-acle, il qnilla celle position, ne la reprit que lorsque les acieurs reparurent, et ce jeu dura pendant tome la pièce Je fis remarquer cette siiigularité aux dames avec qui j'élais: elles en rireni beaucoup; mais nous ne pûmes jamais deviner la cause de celte bizarre façon déconter une tragédie. Cependant , comme Diderot n'était pas fou, je supposai qu'il y ai ail dans celle conduite des mol ifs plus raisonnables qu'ils ne nous paraissaient. Le lendemain malin, je m'empressai d'aller le voir et de lui eu demander l'explicalion. « IN'esi-il pas vrai , uie dit-il , que vos dames ont ri à mes dépens , et in'oulgralifié d'une dose de folie? Elles auraient ri bien
davantage si elles m'avaient vu pleurer, les oreilles fermées, aux morceaux paihétiques : mes voisins, qui m'avaient jusqu'alors regardés avec des yeux ébahis, en voyant mes larmes, m'ont cru lout-à-fait en dtnience. L'uu d'eux n'a pu s'empêcher de me questionner; je lui ai répondu froidement que chacun avait sa manière d'écouler. Ce qui m'a le plus annisé, c'est la simplicilé de quelques personnes qui onl voulu m'imiler, el qui s'éloimaient beaucoup de ne rien entendre les oreilles bouchées. — Pour moi , lui dis-je , si je n'avais bien connu le sage Diderot , j'a\oue que je l'aurais pris pour un échappé des Peliles- Maisous; mais votre conduite n'en est pas moins une énigme pour moi. — Je vais vous en donner la solulion. Poui- jug<r saincmeul de l'iulonaliou des acieurs, il faut enlcndie le discours sans voir le personnage; et j'ai cru que, pour bien juger de leurs gestes et de leurs mouvemens, il fallait considérer l'acteur sans enleudre le discours. J'ai beaucoup fréquenlé les spectacles, je sais par cd'ur la plupart de nos bonnes pièces ; voilà pourquoi je in'allendrissais aux moi'ceaux paihétiques, quand les gestes et le mouvement répondaient au discours : mais j'ai \u, par celle expérience, qu'il y a peu de comédiens qui puissent soulenir une pareille épreuve: et si j'écrivais mes remarques, je les humilierais singulièrement. Pour venir à l'appui de mon expérience , je vous dirai que l'auleur de Gilblas et de Turcarel, le cé.èbre Lesage, était devenu .si sourd dans sa vieillesse, qu'il fallait , pour s'en faire entendre , mettre la bouclie sur son cni'net , et crier de toute sa force; cependant il allait à la rcpi'ésenlalion de ses pièces, el n'en perdail presque pas un mol : il disail même qu'il n'avail jamais mieux jugé ses comédies et le jeu des a:leurs que depuis qu'il ne les entendait plus. Je me suis assuré, par mou expérience, qud disail vrai.»
Gibbon aime et loue beaucoup la douceur, la liberlé, l'aisance qui règne dans les cercles de Paris, agrément inconnu fi l'aïuiquilé, et encore ignoré des nations modernes. « Heureux e tel , dil-il, du caractère léger et aimable des Français. A Loiidies, les maisons s'ouvrent avec peine; les liaisons se forment lentemeni : à Paris, on croit \ ous faire plaisir en vous recei ant , et l'on s'en fait à soimême. J'avais moins de sociétés A Londres que chez vous. •
Ce philo .ophe anglais, âgé dednquanle ans, est d'une gros.seur prodigieuse: la nature iudulgeule, ou perfide, l'a doué d'un grand appélil. Il diue et soupe régulièremont , el apiès cliaiine repas , il prend une gi-ande tasse de café. Je n'ose me flatter qu'il parvienne h une grande lieille.sse '.
Kous lui demandâmes, l'autre jour, s'il n'avail jamais eu envie de s'associer une conqiagne qui fit les honneurs de .sa maison. • Depuis mon séjour ici , dil-il , j'ai beaucoup vécu dans la société des femmes : j'ai trouvé une demi-douzaine de beautés dont je serais presque amoureux, sous des rapports différens. J'aimerais l'une comme maiiresse, l'aulre connue connaissance infiniment agréable; je m'altacherais volontiers à une lioisièine par les ududs de l'amitié, à cause de la boulé de son naturel; une qualiième me conviendrait pour représeuler avec grâce el dignilé au haut de ma table, el à la léle de ma famille ; une cinquième , comme économe el femme de (harge; el la dernière , comme excellente nourrice, yue je trouve loules ces qualités réunies en une seule , je m'offre pour époux , el l'on me rendra justice eu me lelusant
' ClhlKin est mort, le 16 janvier 1794, d'un hydroeèle.
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— Je vois que vous pensez à peu près comme le bon La Fontaine:
J'ai vu beaucoup d'hymens, aucuD d'eux ne me tente.
Sa méthode est de travailler le matin , et de donner l'aprcs-dinée à la société. Il nous assura, ce qui serait difficile à croire si sa véracité n'était pas reconnue, qu'il avait livré 5 l'impression cinq volumes in-4"' sur son premier manuscrit , sans l'avoir mis au net et l'avoir montrée personne-'. «Aussi, disait-il, mes défauts et mes mériles ni'apparlieunent exclusivement.— Vous n'i" mitez pas, lui dis-je , Pline et Tacite, qui se consultaient sans cesse sur leurs ouvrages , et recevaient les conseils de leurs amis. »
Il aime les jeux de commerce, les plaisirs de la bonne compaijnie • Je ne demande, dit-il , à la société que des égards et de la politesse; c'est dans les livres que je puise mes connaissances. Mes amis de Londres combattaient vivement mon projet de transporler mes dieux et ma bibliolhèque à Lausanne, m'assurant que je serais fort ilésappoiittt dans ma spéculation de repos et de bonheur; mais j'avais ce dessein dans le C(Pur autant que dans la tête, cl je n'ai point été trompé. Ma connaissance du monde n'a servi qu'à me convaincre qu'une capitale, une multitude peuvent contenir beaucoup moins de sociétés véritables, que le petit cercle d'une jolie retraite. Voilà nue année rapidement écoulée depuis mon airivée à Lau.sanne, sans avoir eu aucun regret à mon émigra tion. Ma vie actuelle, sans manquer dornemeiis , brille de sa propre lumière. Ma bibliolhèque domine , par trois belles fenêtres , sur une perspective sans bornes , de vignes, de champs, de montagnes, et du lac ;48}. Une bonne table, un jardin charmant ne sont pas, pour le bonheur de ce monde, des ingrédiens à mépri.ser. Je pense comme Pomponius Atlicus, que je ne vous citerai pas en latin', qui, malgré ses richesses, fut l'homme le plus économe en cho,ses supertlues, en édifices, mais qui eut soin pourtant de se loger commodément , et d'orner .sa maison de tout ce qu'il y avait de plus agréable et de plus utile. Quant au point essentiel, qui est l'amitié, j'ai un ami avec lequel je vis dans l'iulimilé depuis vingthuit ans*. Jecouiiens cependant que tous les momens delà vie domestique, même entre époux qui .s'aiment tendrement , n'ont pas la douceur de la lune du miel °. Mais il faut apprendre à .se supporter mutuellement , à se pardonner sou humeur et ses défauts respeclifs : c'est peut-être ce que l'on apprend le plus difficilement. »
Ici , je salue ma chère tante ; elle voudra bien m'excuser si je la quitte pour Blanche ; d'ailleurs j'ai tout dit.
' Anssi l'on dit que sa réputation baisse en Angleterre , (pie son style surtout n'est pas estimé.
' On assure que Rétif delà Brelonnc, écrivain fécond , étant composilcur d'imprimerie, adonné au public des ouvrages que sa plume n'a jamais écrits : il imprimait à mesure qu'il composait. Mais aussi quel siyle!
' Nam ciim esset pecuniosus, nenio illo minus fuit emax, minus edilicator, ne(|ue lauien non imprimis benc habilavit omnibusque optiniis rébus usus est : elegans non magnilicus, splrndidus non sunip'uosus , omni diligcutia mundiliam non afflueulcni affcctabat. Suppellex modica, non multa, ut in neulram paricm conspici j-osset.
{Cornélius JVepos.)
' M. d'Yverdun , de Lausanne.
' Expression orientale du premier mois du mariage.
ADOLPHE A SA TANTE
De Lavater.
Puisque mon aimable tante vent bien m'écouter, je vais lui faire le récit d'un long dîner chez M. Gibbon, et d'une journée iharmanle passée avec nos deux Anglais et le colonel Tolimson , qui revenait de Zurich , où il était allé visiter le célèbre Lavater, et étudier sous lui; car ce colonel a une inclination décidée pour le système de ce grand maiire en physionomies. Il parait très content de son voyage et de son héros. Voici ce qu'il nous en a raconté.
"En arrivant à Zurich, je m'empressai, comme tout étranger, d'aller voir ce favori d'Épidaure. il accueille les voyageurs a\ec beaucoup de facilite. J'avais une lettre pour lui, ce qui m'allira une distinction particulière. Il me reçut dans sa bibliolhèque, où il a rassemblé une foule de gravures et de portraits, objets de .ses éludes sur l'expression de la figure humaine.
• Jean-Gaspard Lai ater est un vieillard vénérable. Son visage est long et e filé; ses traits sont prononcés, son front sillonné ; il est grand, mince : il y a de l'intérêt dans sa physionomie , et parfois de la mélancolie , lorsqu'il est occupé de quelque idée grave ; mais quand il sourit , elle prend une expression de douceur et de finesse. Sa conversation est attachante ; il aune éloquence simple, une franchise aimable. Comme il ne sait pas la langue anglaise , je lui parlai en français. 11 s'exprime dans cet idiome avec quelque peine; mais dès qu'il est embarrassé pour le mot, il en emprunte de l'allemand. Ou prétend que ces mois tudesques sont la plupart des épithètescompo.sées, d'une énergie singulière, qu'il crée lui-même. Il me dit qu'après Dieu , il ne counai.s,sait rien d'aussi respectable que le temps , qu'il regardait comme le trésor le plus précieux de l'homme , et la pei te de ses moindres parlies, comme une grande inconduile. Corneille a dit comme Lavaler ;
Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire.
Mais il y a tant de gens qui ne perdent rien en perdant leur temps, qu'on ne peut leur en faire un crime. Lavater se levé tous les matins à cinq heures; et quoique son appétit l'imite à déjeuner tout de .suite, il a pour principe de mériier ce repas par quelque travail, afin de sauver cette [lorlion de sa journée, si des circonstances imprévues viennent le détourner. Il a été trente ans ministre du .saint Évangile à Zurich. Il s'entretint avec nous et quelques étrangers sur la religion, sur les consolations et les espérances qu'elle donne. Il en parle avec enthousiasme; C!i \oit qu'elle remplit son coeur et l'anime du besoin de la vertu, de l'humanité, de la piété. Quand les étrangers voulurent se retirer, il les pria d'écrire leurs noms et le lieu de leur séjour sur un registre destiné i cet usage
• Lorsque nous filmes seuls, je lui dis qu'à l'exemple des anciens Grecs qui voyageaient dans l'Egypte, dans la Chaldéeet dans l'Asie, pour acquérir des connaissances, je venais en chercher auprès du philosophe de Zurich , et me perfectionner dans l'étude des physionomies , pour laquelle je me sentais une vive inclination. Il sourit à ces n.ots , et me prenant par la main , il me dit ; ■ Asseyonsnous. Vousavez lu mon Traité de lapliysionomieP—Om
LES VOYAGEURS EN SLUSSE
très souvent. — Il a élé traduit en plusieurs laiij;uos, et j'en prépare une belle édition, avec cent cintinanle gravures. Chaque homme a un trait distinclif du visaiye qui se trouve toujours le même dans un caractère semblable. La forme de la télé, les mouveniens des bras , le coloris des chairs, sont des signes qui font deviner l'énigme du cœur humain. Poita, auteur moderne, a traité des ressemblances des animaux avec les hommes ; et il prouve , par maintes citations d'anciens philosophes , que ceux qui ont quelque cho.se de l'air des animaux , ont de l'analogie avec leur caractère '. Je suis de l'avis de Porta : il est incontestable que chaque être a sa physionomie , et j'en juge par ce principe : ceux (\m excellent dans un art , décident, au premier coup d'œil , des défauts ou de la perfection de l'objet de leurs éludes. Un bon jardinier devine, à la première vue , la maturité du fruit; et si, comme le dit Arislote , les chasseurs connaissent la bonté des chiens par l'inspection de leur figure, pourquoi les physionomistes ne jugeraient- ils pas des qualités des hommes par la réunion des traits de leurs visages? La physionomie est un miroir fidèle qui ne peut tromper ; on y aperçoit jusqu'aux efforts que l'on fait pour.«e cacher. Les hommes se contredisent dans leurs discours; leurs actions dépendent des circonstances ; mais les changemcns qu'amène la fortune ne sont qu'extérieurs; leur caractère reste immuable; li métamorphose n'est qu'apparente. Le hasard m'a fait connaître que j'avais quelque talent pour lire dans les physionomies; j'ai cherché à le perfectionner, je crois avoir réussi. Il y a dans cette connaissance des plaisirs infinis, tirés de la diversité des caractères , plus variés peut-être que les visages : on ne s'ennuie jamais avec ce goût- là. Un jour un Allemand combattait mon système : • Ce n'est pas, lui dis-je, la faute de la nature et de mes principes , si vous ne voyez pas le résultat des physionomies; n'en concluez pas que la chose n'est point ; dites que vous ne la voyez pas , et je vous aiderai à voir. Dans Athènes, jadis existait un certain Zopire, grand physionomiste. Des disciples de Sorrale, pour éprouver son habileté, l'amenèrent à leur maître, inconnu à cet homme. Zopire , après avoir bien examiné les traits de son visage , dit que c'était le \ ieillard le plus enclin aux femmes et à l'ivrognerie qu'il eût jamais vu. Les disciples de Socrate éclatèrent de rire de la piétendue sottise du physionomiste; mais Sorrale leur dit qu'il ne se trompait pas ; que son naturel l'aurait entiainé vers ces deux vi(es,s'il ne les avait combattus par les préceptes de la philosophie (491 > Lavater me cita ensuite des passages d'Arislote, de Jésus Christ, de Salonion, de La Chambre , de Baptiste Porta, et d'aunes auteurs dans les livres desquels il prétend avoir puisé une paitie de ses connaissances sur les physionomies. C'était l'heure de son diner; il m'invita, je ne pus accepter, et je lui demandai la permission de revenir le lendemain avec un compagnon de voyage.
• Je revins en effet avec unHambourgeoisdont je tairai le nom. Je priai Lavater , tout bas, d'observer la physionomie de cet homme, et de m'en dire sou avis lorsqu'il serait sorti. Notre conversation roula sur les différens peuples de l'Europe. Lavater nous parla des dames anglaises et françaises. Il sépare les Anglaises en deux classes : « L'une , dit-il , est imprudente , hardie , altière ;
' On prétend que le grand Condé av.iil la physionomie d'un aigle , el qu'il annail i l'entendre dire.
l'autre est un composé d'anges pétris de douceur et de perrection. » 11 convint de l'amabilité des Françaises; mais, à quelques exceptions près, il n'en avait vu aucune dont les traits prononcés annonçassent un caractère particulier. 11 prétend (|u'un Anglais peut entendre une vérité courageuse sans s'olfenser, et qu'un Français ne la pardonne que revêtue de grâce et de sensibilité; que l'Allelemand , dans ses voyages , cherche l'érudition , el jamais l'honnne ignorant. Le Français étudie l'homme qu'il observe avec sagacité; l'Anglais ne s'occupe ni d'esprit, ni de savoir, ni de sensibilité ; il cherche le bon sens et la probité. Selon lui , la figure de Sterne se rapproche des traits du diable ; son coeur n'a jamais éprouvé les sentimens délicieux qui respirent dans ses ouvra,",es. Jean- Jacques est un être manqué, inachevé, inconcevable, susceptible de tout genre d'impressions , n'ayant ni sentiniens, ni opinions réellement à lui; on peut le regarder, ainsi que Sterne, comme des pièces rares, étonnantes, el de nature démoniaque. Voltaire est un composé d'ironie, de finesse, d'esprit, sans caractère et sans génie '. ■ Regardez, nous dit-il, ce portrait; c'est celui de Diderot. Son front large, découvert et mollement arrondi, porte l'enqireinte imposante d'un esprit vaste, lumineux et fécond; mais j'y reconnais les traces d'un caractère timide et peu entreprenant (50). « Le Hambourgeois s'étant retiré, resté seul avec Lavater. je lui demandai le résultat de ses observations sur sa physionomie. «Cet homme, me dit-il gravement, est-il votre ami? — Non, c'est une connaissance de voyage, et nous allons nous séparer bientôt pour ne nous revoir, je pense , que dans la grande vallée de l'autre monde. — Tant mieux, je serais fâché qu'il y eût quelque liaison d'amitié entre vous deux. Le fond de son teint est un peu livide, ses yeux .sont petite et énoncés , malades et presque fermés quand il rit ; son rire n'est pas beau, il ouvre trop la bouche, il y a même de la causticité dans sa façon de rire : sa bouche fermée lui donne un air rechigné; il a le nez tout d'une venue, et son visage est triste. Voici les conséquences que je lire de ce portrait. Je crois que cet homme est dominé par l'envie; il est jaloux des talents des autres et du bien qu'ils font ; il doit être intéressé et flatteur, se vanter des qualités qu'il n'eut jamais. Son esprit est médiocre; l'intérêt doit le rendre d'un commerce assez doux , quoique la douceur ne soit pas l'essence de son caractère; il est plus poltron qu'il n'est humain ; sa façon de rire annonce un esprit peu juste. Gardez-vous de le consulter sur ce que vous devez penser des autres , il ne vous en donnera que des idées fausses ; il ne peut croire à la bonté des hommes; il pense gagner à les supposer méchans. ■
• Depuis ce rapport de La\ aler, continua le colonel , j'ai étudié plus attentivement cet homme, et je lui ai trouvé la plupart des \icesque le physionomiste lui attribuait.» Gibbon lui demanda si la physionomie de Lavater annonçait .ses taleiis, celte perspicacité qui lui faisait pénétrer tous les caractères. «Voici le jugement que je portai de lui à notre seconde entrevue. J'avais vu, sans émotion , plusieurs hommes célèbres, et je n'avais pas trouvé dans leurcoinmerce cet cnchantementque leur nom inspire (51 ). Lavater seul a surpassé mon attente : il n'existe peut-être aucun homme dont l'imagination soit plus brillante et la
I Sans caractère, pa.s.sc; ne disputons pas : mais sans génie! l'auteur de si belles tragédies, de^a Hennade, Aeln Pucelle,elc.
sensibililé plus profomle : ?nn latigaije est d'une naïvelé populaire; cependani il eiil raine, il subjugue : ses manières sont négligées, mais une sorle de simplicilé et de grâce les rend lout-à-fait séduisanles; sa figure n'est pas régulière, mais elle semble eaclier (|ueU|ue diose degrand et de beau; on voit son Ame à travers le voile; son regard est d'une vivacité, d'une franchise qui inspire à la fois la crainte et l'espérance. Je lai vu dans l'inlérieur de sa maison , de son ménage , au milieu de ses délassemens ; partout je l'ai trouvé simple, grand et intéressant. Il est bon époux , père tendre , pasteur zélé, ami fidèle et généreux. On a beau crilirpier son système; le doute cesse quand on l'entend , et l'on ne peut être son ami sans devenir sou disciple ; c'est ce qui m'est arrivé. Je vous ai dit qu'il s'cxpriuiait mal en français : mais quand il parle de son étude favorite, c'est avec une chaleur, une expression toul-3-fait entraînantes.
«Ce philosophe a fait plusieurs ouvrages. Il déliula fort jeune par un recueil de poésies lyriques ; il a composé de nombreux sermons, un poPnie inlilulé le Mes\ie, des relations de voyages; mais ce qui a le plusélendu sa célébrité, c'est son Traité de lu physionomie.
«Sa petite habitation est décorée par la simplicilé et la propreté; sa bibliothèque est peu considérable ; il aime les tableaux ; il ne se lasse point d'étudier, de contempler nue lête de Jésus-C.hrisl de Carlo Doice, où est peinte la résignation d'un Dieu de charité , mourant pour le salut des hommes '52V
« Vous êtes donc bien persuadé, dit Gibbon à son conipalriote, que la science de Lavaler n'est point mi (harlatanisme? — Non, assurément : je me suis formé à l'école de ce grand maitre (53), et je me suis rarement trompé dans .ses divinations. »
Blanche demanda à Tolimson si la laideuc amère du visage n'était pas un pronostic certain de la laideur de l'âme. «Je n'en doute pas ; cependant, il faut y prendre garde, il y a des figures choquantes du premier coup d'œil , qui . observées atlentivenienl , ont une teinte d'intérêt et de bonté qui présage la beauté de leur âme; mais ces exceptions sont rares. » — • Cependani , lui dit Gibl)on , si votre ar-t n'est pas conjectural conmie celui de la médecine, je crois que les femmes doivent mieux se connaître en physionomie que les hommes . parce que, moins occupées de sciences , l'élude n'émousse pas chez elles celle délicatesse de sentiment, ce tact fin qu'elles ont reçu de la nature. Voilà pourquoi je n'aime pas les femmes savantes; ce sexe, doué de beau^oiqi d'esprit naturel, perd, parrélude,en agrément, ce qu'il croil gagner par l'instruction. Le savoir, même chez les hommes, souvent ob.s<urcit leni's lumière:-;; j'ai vu des fénmies ignorantes raisonner avec plus de justesse (pie des philosophes qui avaient étouffé leur espril sous l'enla-ssemenl de lem-s éludes. L'érudition la plus estimable est celle qui orne l'esprit sans affectation et sans effort , pl je n'ai vu cette science que très rarement et seulement chez les fenmies. »
Voilà, ma chère lanle, bien du verbiage; mais vous m'avez ordonné de vous communiquer tout ce que je verrais, tout ce que j'entendrais, jusqu'à mes arrière-pensées, et j'obéis; d'ailleurs , quand je vous écris, mon co'ur échauffe ma tète; mes souvenirs se réveillent; mes idées se succèdent , se pressent, ma plume snil le torrent ; et si mon griifonnage pciU vous amuser, je ne dirai pas comme Horace, que j'irai donner du front contre les deux; mais je me croirai au.ssi heureux qu'Alcibiade l'é-
tait lorsque ses chevaux triomphèrent aux jeux olympiques.
LETTRE LXM.
A M^DtUE DE SAIIHT-OMER;
(COMMENCÉE PAR BlXNCnE ET FIME PiR DEl.MONT ).
Du Crélinisme. De Sion. Du Valais.
Nous voici, ma chère tante, à Sion, où je suis arrivée comme le pigeon de La Fontaine ,
Tirant l'aile et traînant le pied , Demi-morte , demi -boiteuse ;
mais sans maudire ma curiosité. J'ai beaucoup marché , à la télé de ma troupe, obombrée d'un grand chapeau de paille. Ces messieurs admiraient ma vigueur, mon agilité, et même ma taille. Leurs éloges sonlenaient mes fnrceset mon audace. Vous dirai-je quels objets hideux et tristes j'ai vus â Villeneuve, bourg situé entre des montagnes élevées: le .soleil descendait du ciel lorsque nous le traver.sâmes ? Tous les êtres soi-disani raisonnables étaient dans les champs, occupés de leurs travaux ; nous ignorions que les seuls imbéciles peuplafenl alors celle solitude. Adolphe demande au prenn'er venu le nom du village; il ne répond point : il en inlerrogeun second, un troii-ième; même silence, ou bien ils proféraient des sons inarticulés. Jugez de noire élonnement , et puis de iiotre rire. Ces malheureux nous regardaient avec des yeux slupides; lein-s goitres énormes, leurs grosses lèvres entr'ouverles, leurs épaisses paupières, leur ganache pendanlc, leur teint basané , mêlaient à ma surprise une impression de pilié et de tristes.se : je croyais voir des animaux .sous les traits de la figure humaine. Je sortis de Villeneuve, emportant cette impression, qui ne s'effacera pas de sitôt de mon .souvenir. Qu'ont fait ces malheureux pour êlre ainsi déshérités de la nature? et qu'ont fait ces liommes, doués d'une âme raisonnable, qui sont livrés aux douleurs aiguës de la goutte, de la pierre, et à tant i d'antres maux ? Mais , pour éloigner ces idées qui m'at- | Iristent et me confondent , je cède la plume à Delmonl : 1 les hommes ne s'apitoient pas si aisément. i
Suite par Dclmont.
Qu'ont fait ces hommes ,dile.s-vous, exposés à tant de souffrance?
Demandez-le à celui qui nous donna la vie.
Voilà la réponse que je fais aux pourquoi de Blanche snr les malheurs et les maux qui investissent la pauvre humanité : lant de grands philosophes ont manqué le mot de celle é;-igme, que je ne me Halte pas de le trouver. Mais je veux vous parler des crétins et de notre voyage. Les crélins réunis.'ent à la figure la plus hideuse, la p'us dégoi'itanle, l'absence totale des facultés intellectuelles : leur inerlie e.st exirême; ils ne sont capables d'aui un mouvement sponlané, excepté celui de la déglulition. II eu est que l'on fait manger comme des enfans nouveau -nés. Il y a des goilres depuis la grosseur d'une noix jusqu'à celle d'un pain. .Selon un médecin du pays, les goilres naissent quelquefois avec l'individu: ces excrois.sances , parvenues â une grandeur démesurée, f;ênent la respiration , et jellent ces malheureux dans l'indolence et ridiolisnic. J'ai remarqué, parmi ces crélins on idiots, une gradation sensible : les sourds n'ont
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qu'une seiisibiliK' purement animale ; d'autres , plus animés, ont un crépuscule de raison. Tous les Valaisans ne sont pas également frappés de cette infirmité , qui est particulièrement endémique dans le Bas- Valais.
Ces crétins me paraissent une race d'hommes dégénérée : leur taille moyenne est de quatre pieds ; on en voit de trois pieds et demi: très peu excédent quatre pieds et demi. Ils sont boursouflés, joufflus; ils ont le visage large et plat , les yeux été nls, le nez écrasé, les lèvres décolorées, le teint livide, jaunâtre, tirant sur le vert ; leurs chairs sont molles : ils marchent en se balançant, se soutiennent à peine ; leurs sens sont émoussés el presque obtus. Il en est qui n'ont jamais bougé de la même plate, immobiles comme des végétaux ou des huîtres ; en effet, leur âme parait privée de .sentimens et d'idées, comme certaine espèce d'animaux. Au reste, ils ne .sont point malheureux , puisque lein-s facultés sont éteintes : grand sujet de réflexion! Un crétin a peut-être joui d'une e.\islence plus douce que celle de Voltaire et de Jeau-Jac(|ues.
C'est uiie opinion générale que les goitres proviennent de l'usage de l'eau de neige. Ce n'est pas l'avis de uiiloid ; car, dit-il, dans plusieurs parties de la Suisse, l'eau qui coule des glaciers est la seule boisson des habitaus, et cependant ils sont exempts de cette infirmité, .le pen.sc que plusieurs causes morales et physiques se réunissenl pour produire celte difformité ; la qualilc des eaux croupissantes, la chaleur excessive des vallées, et l'inconcevable paresse du peuple, qui se résigné indoleunmnt , sans recourir 5 des remèdes. C'est ainsi qu'en Egypte les Turcs s'abandonnent à leur destinée , sans prendre la peine d'opposer des barrières aux irruptions de la peste. .Sans doute les causes qui en;;endrent les goitres influent beaucoup sur l'idiot i.snie La négligence de l'éducation est une des causes morales de celle imbécillité : la clas.se inférieure du peuple néglige ses enfans, qui vivent à l'instar des animaux : comme eux ils se vautrent dans la boue , se ra.ssasieut et se désaltèrent de tout ce qu'ils trouvent; dans l'hiver, ils restent accroupis toute la journée dans une chambre à poêle.
On nous assure ici que depuis quelques années le nombre des personnes affligées de goilres et d'imbécillité diminue considérablement. On attribue cet hcnieux changement à deux causes; la première est le dessèchement des eaux stagnantes, voisine des habitations; la seconde est l'usage adopté de faire nourrir les enfans sur les montagnes. On dit que le peuple, malgré toutes les lumières dont on veut l'éclairer, regaide ces automates comme des êtres privilégiés par le ciel; il les nomme bonnes dincs île Dieu , nettes de pèches, el les parens les préfèrent à leurs autres enfans, parce qu'ils les regardent comme assurés du bonheur de la vie future : tel est le rappoit de divers voyageurs; mais j'ose en douter. Ce qui m'a paru vraisemblable , c'est (|ue l'inno- (cnceellad ureur de ces idiots inspirent l'intérêt et la conqiassion. Vous ue serez pas fâché, ma chère tante , de savoir ce que dil le cha.ioiue Paw des crétins, dans ses Recherches phllosopliiques sur les Amcriiains.
« On ne saurait mieux comparer les blafards de l'isthme des Dariens , leur dégénéralion , leur état, qu'à ceux des crétins; ils sont sourds, muets, presque insensibles aux coups, et ils portent des goitres prodigieux qui leur descendent jusqu'à la ceinture. Us ne sont ni 'urieux ni malfaisaus; ils n'ont qu'une sorte d'attrait
assez violent pour les besoins physiques , et ils s'abandonnent aux plaisirs des sens de toute espèce , sans y soupçonner aucun crime, aucune indécence. Les habilans du Valais regardent les crétins comme les anges tntélaires des familles, comme des saints: on ne les contrarie jamais, on les soigne avec a.ssidnité, on cherche à les aunrer, à satisfaire leurs appétits. Les enfans n'osent les insulter, et les vieillards les respectent : ils nais,sent crétins , el les années n'apportent aucune diminution à leur abrutissement. Le signe extérieur du crétinisme est un engorgement dans les glandes du cou. Cependant tous ceux qui ont des goitres ne sont pas des crétins et des idiots: il y a des gens d'esprit affligés de cette maladie, qui n'est que l'efièt du relàchenieut de la fibre : cependant on trouve dans le Valais, dans la vallée d'AosIe et dans la Jlanrienne, diverses nuances de celte infirmité. On voit des crétins qui ne profèrent que des sons articulés, d'autres qui balbutient des mots, d'antres qui, sans avoir l'usage de raison, appi'ennent (omme les singes, par imitation , à vaquer à certains travaux de la campagne ou du ménage ; plusieurs même .se marient.
« Il parait que c'est .surtout daiis l'enfance que se détermine cette maladie; car ceux qui en ont été exempts jusqu'à leur dixième année ne la redoutent plus. Les étrangers qui s'établissent dans le pays n'en sont point allaqnés; mais leurs enfans y sont sujets comme les indigènes. »
M. de Saussure n'attribue le crétinisme ni à la crudité des eaux , ni à la mauvaise nourriture, ni à la débauche, pui.sque cette infirmité n'existe plus à cinq ou six cents toises au-dessus de la mer ni dans les (daines, oh cependant les eaux de neige, la misère et l'intempérance se trouvent également.
"Il faut, dit-il, chercher la cause du crétenisme dans la chaleur et la stagnation de l'air renfermé entre les montagnes qui entourent ces vallées: et ce qui prouve l'influence de la chaleur, c'est qu'en général, dans les vallées un peu larges, comme celle du Rhiine, couvertes d'habitations des deux côtés, lei villages les plus exposés au soleil , qui reçoivent ses rayons di; ects ou réfléchis par des rochers, sont plus attaqués du crétinisme que les villages situés au nord. D'un autre côté, la chaleur seule ne produit pas cette maladie, puisque les plaines des pays méridionaux , briMées par des chaleurs suffoquantes, ne la connaissent point. Il parait donc que l'air, renfermé dans de profondes vallées, réchauffé par le soleil, contracte un genre de corruption dont la nature ne nous est pas connue : cet air chaud et corrompu agit principalement tur les fibres tendres des enfans , et y produit un relâchement d'où résulte ce gonflement, cette atonie qui est le <aractère spécifique de cette maladie. On voit des goitres en Angleterre, à Sumalra, et dans quelques iles situées sous la ligue, mais seulement dans les vallées. »
Ce qui manque , selon moi, dans le Valais, c'est un hôpilal tel que celui de la nouvelle Carthagène, dans lequel on enferme les gens attaqués de la lèpre , maladie endémique de ces climats, occasionée par la continuité des grandes chaleurs. Dans cet hôpital, femmes, hommes, enfans, occupent une enceinte spacieuse, où chacun a son logement , lin jardin proportionné à sa fortune ; on permet le mariage à ces hospiciés , aussi avides des plaisirs de l'hyiiien que les crétins du Valais.
J'ai dit que les gens aisés du Valais envoyaient leurs en'ans sur les montagnes jusqu'à l'âge de dix à douze
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ans. Les pei-sonnes au-dessus du peuple portcnl la précauliou plus loin ; leurs feninies , pendant leur gros.sesse , vont vivre et accoucher dans les villages élevés, et celle précaution e.st suivie du plus lieureux succès.
11 serait bien inipnrlant pour l'iiunianilé, selon le vœu de M. Bonnet de Genève, de disféquer le cerveau de ces imbéciles, pour connaître la différence de leur cervelet à celui des autres hommes.
Nous avons remarqué que les dames de Sien ont le cou un peu gros , et même quelque apparence de goitre : celles qui passent l'été dans les monlagnes élevées y perdent cette petite difformité, qui reparait pendant leur séjour dans la ville.
Sion est siluo sur un coteau, à quelque distance de la rive du Rhône, dans une belle plaine. Sa situation est riante ; sa vue s'élend sur deux vallées ; elle a en face , audelà du Rhône, une montagne couverte de belles maisons de campagne, rangées en amphiihéàlre; et les propriétaires, sans .sortir de la ville, jouissent de rasjject de leurs possessions. Les maisons sont assez bien bàlies ; on peut distinguer celles des chanoines, et la caihédrale. Ce qui blesse l'œil dans cette ville et inspire le dégoilt, ce sont les fumiers, les immondices de toute espèce, qui pavent les rues et infectent l'air.
Sion nous a paru un mélange de militaires et d'ecclésiastiques. Hier, dimanche, nous sommes allés à l'église; après la messe, les hommes s'assemblèrent avec leurs armes. Le capitaine était en grande perruque, en habit noir, et les autres bigarrés de diverses couleurs; ils partirent en ordre, lambojr ballant , pour se rendre au lir, où tous les dimanches ils vont s'exercer. Blanche trouva les femmes jolies ; elles ont le teint beau, les cheveux blonds, la taille haute, de beaux bras ; leurs mouvemens sont doux , et leurs grâces point affectées. Elles paraissent avoir plus de gravité que de vivacité. Les unes portent de petites coiffes sur leurs tresses , qui sont relevées par des agrafes d'or ou d'argent; d'aulies les laissent flotler, et se eoutenlent d'un petit chapeau déloffe, orné de rubans. Blanche a conversé avec plu.sicurs de ces dames, et a trouvé leur caraclère plein d'aménilé el de modestie.
IVIais, pour voir la différence des mœ'urs des Valaisans, il faut s'élever sur les hauteiu's; c'est lu qu'on trouve dans jes hameaux , dans les villages , les mœurs pa.storales ; des hommes simples et doux, ignorant notre luxeel nosaris, occupés de leurs troupeaux , de leurs travaux rustiques, y coulent en paix une vie laborieuse et saine, et ne connaissent pas même la ville de Sion qui est à leurs pieds.
Je finirai celle lettre par l'hisloire d'un simple paysan de Briq , dont les pos.sessions actuelles surpassent , dit-on , les domaines de plus d'un prince. Ce paysan se nomme StorUhalber; l'origine de la fortune de sa famille remonle à la quatrième généralion: ou allribue son immense richesse à la découvcrle d'un filon d'or dans le Haul-Valais. Le bisaïeul de Storkhalber avait des forges : c'était peutêtre là sa mine d'or. Il parvint en peu de leu'.ps à une opulence considérable, el il obiint, en lépandant quelque argent , l'entreprise de la fournilure des sels , ce qui sans doute accru! ses trésors. Il eut bienlôl les plus belles po.sse.s.sions du Haut-Valais; et l'on assure que, de Sion à Milan , il pouvait marcher de ferme en ferme toujours dans ses domaines. .Ses descendans jouissent encore de la plus grande partie de sa fortune, malgré les différentes persécutions qu'il ont essuyées. On lacoute que son fils fui condamné par le peuple assemblé, comme jadis Aris-
tide, 5 une amende considérable, à cause de ses richesséi! ou de ses opinions religieuses. La régence d'alors penchait vers la réforme ; d'autres disent qu'il s'était rendu suspect par im dépôt d'armes que l'on trouva chez lui, ou par le nouibie d'hommes qu'il occupait dans ses terres , et qui allait jusqu'à six mille. Slorklialber était le Cimon du Valais. On ajoute qu'il eut l'adresse d'affaiblir cette demande par une ru.se que lui suggérèrent les jésuites. On avait exigé de lui la déclaralion de ses biens, et le serment qu'il diiait la vérité. Obligé de porter sur l'autel ses titres, ses contrats et ses effets précieux , il en cacha une partie dans une cavité pratiquée au-dessous. En prononçant le serment, il étendit .sa main sur le morceau visible, el jura, avec une restriclion menlale et jésuitique, que tout ce qu'il possédait élait foiis sa main. Ce qui peut faire croire à cette tradilion , c'est que, depuis, il fit élever dans Briq une f glise parliculièie, qu'il confia à six jésuites, et sa famille continue d'y en maintenir un pareil nombre, même depuis la suppression de l'ordre ; ils ont un logement commode , des jardins, des champs séparés, des troupeaux entretenus aux frais des fondateurs ; el de plus, six cenis livres d'honoraires, somme considérable pour le Valais.
Je ne vous fatiguerai point de toutes les fables et de loul le merveilleux dont on embellit l'histoire de celle famille puissanle. Nous n'avons point vu le Storkhalber actuel , mais on nous assure qu'avec les biens de ses pères , il a hérité de leur simplicité : le luxe n'a point pénéirédans ses foyers; rien, dit -on, ne le distingue des pay.sans aisés delà contrée, si ce n'csl son église, son clergé, le litre de inon^'icur que le peuple donne aux mâles de celte famille.
Nous saluons , nous révérons , embrassons la nostra caritiUna zia.
LETTRE LXllI.
ADOLPHE K UAD/VIUE DE SAINT-OMER.
Maladie de Blanche.
0 ma chère taule! comment vous le dire! les jours de Blanche sont menacés; ma vie, mon âme , vont s'éteindre avec elle. Oui, chère épouse! le même jour, la même lombe nous enfermera. Une fièvre inflammatoire la consiune ; occasionée sans doute par l'excès de la fatigue et l'ardeur du soleil , qu'elle a bravées avec un courage audes,sus de ses forces. Dans son délire, elle m'a nommé; elle parle de malédiction. Ce matin, après une .saignée, ayant repris ses connaissances, elle m'a tendu la main , me l'a serrée, et m'a dit : "J'ai besoin, pour hâter ma guérison, d'avoir l'esprit tranquille. Écris à mon père pour le prier de retirer sa malédiction , et de m'accorder le pardon de ma désobéissance. »Je lui ai promis d'écrire loul de .suite, et j'ai baisé sa main sur lacpielle j'ai versé quelques larmes. • Pourquoi pleurcs-lu, mon cher ami -'je ne suis pas bien malade; non , je n'en mourrai pas. »
Je n'cnirc jioint encore dans les détails de cette cruelle maladie ; à peine puis-je assez recueillir mes esprits pour tracer celle lettre. Ce qui accroît ma terreur, c'est que le médecin est un ignorant, qui, .sans milord, allait as.sassiner ma femme. Il ordounail de la Ihériaijue, du quinquina, émélique, apozèmes ; il appelait à lui tous les remèdes que la méiuoire lui fouriiissail Mais Blanche me
fait appeler; elle veut que j'écrive dans sa chambre la lettre à .son père, el j'y cours. Que le ciel nous la conserve !
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ÀposlUle.
Jesuis, machèretanle, enire la vieel la mort ; le paroxisme est fort, la tête eiiibarrassi'e ; le délire augmenle. Elle prononçait ces mots : • Grand Dieu , ayez pitié de moi... Je ne vois pas ma tante... Relirez voire malédiclion... Oui, je l'aime, •■.levons quitte; la plume m'échappe, mes yeux sont troublés, un voile de glace couvre mon âme. Milord a ordonné une seconde saignée, malgré sa répugnance pour cette opération ; il m'assure que ce sera la dernière. Hélas ! ma destinée repose sur lui !