‹ Œuvres complètesChapitre 145 sur 416 · MADAME DE SA1\T-0MER A ADOLPHE · texte numérisé non relu

MADAME DE SA1\T-0MER A ADOLPHE

Inquiétude de madame de Saint-Oiner. Bertaul refuse de retirer sa malédiclion.

Ah! mon cher Adolphe! quelle affreuse nouvelle! 11 était huit heures du soir, je finissais ma toilelte : j'allais souper chez noire intendante, où il y avait bal, musique et proverbes; je répétais, en m'habillant, un petit rôle qu'on m'avait donné : l'ou m'apporte une lettre , je reconnais votre écriture; mon cœur s'épanouit de joie. Pauvres humains! Quel Arimane, quel génie malfaisant se joue de nos projets et de nos espérances! Je vous lis; mon sang se glace, s'arrête; je tombe dans un fauteuil; on m'en\ironne, on me secourt; je reste inanimée. Ah! si j'avais pu pleurer ! Ma fidèle Rose me rappelle ma fermeté, ma philosophie : j'écoute ses conseils; je change mes vêtemens, et je cours chez mon frère, votre lettre à la main. On me dit qu'il soupait chez monsieurDuguiés; je vole chez lui , je le demande , je l'instruis du motif qui m'amène, et le prie de faire appeler mon frère dans son cabinet. Bertaul arrive; ma présence l'éloune ; .Rassurez-vous, lui dis-je,je ne viens point vous faire de reproches ; je viens i ous demander une grâce ; voire fille , dans les bras de la mort, vous conjure, au nom d'un Dieu de miséricorde, de lui pardonner, de retirer \olre malédiction. Voilà la lettre de voire gendre, daignez la lire. — Je n'ai point de gendre, m'a-t-il répondu durement en repoussant la lettre. — Mais vous avez une fille ; elle se meurt, vous dis-je. — De fille! il y a long-temps que je n'en ai plus. — Quoi! vous ne lui pardonnerez pas au moment de sa mort? — Le ciel la punit de sa désobéissance.— Ah! si le ciel la punit, me suis-je écriée avec vivacité, tremblez pour vous! . .'VI. Duguié.s alors prit la parole, et lui dit ; <■ Écoute du moins celte lettre, je vais te la lire. — Cela est inutile ; je connais toutes ces ruses , toutes ces exagérations : mon piquet est c mmencé, et l'on m'attend. — Oui, allez jouer, lui ai-je répliqué, votre fille expire, elle est peut-être morle à présent ; il ne vous restera plus que d'aller jouer et danser sur sa tombe. • Ces mots l'ont troublé; son visage a pâli, mais il est resté inflexible: et cet homme est mon frère! cl je l'ai aimé! Ce matin, il m'a écrit un petil billet qui dit que si sa fille veut se relirer dans un couvent , renoncer à son mariage, il retirera sa malédiction. Je ne lui ai pas répondu. Quelle éni,;me que le cirur derhomme! est-il plus méchant civilisé que dans sa nature agreste et sauvage? J'attends impatiemment votre seconde leltre; j'espère beaucoup de la jeunesse de lilanche. Ah ! ma pauvre nièce ! ma chère Blanche! apprenez-moi vile sa résurrection , car je ne vis pas. Je peu.se que vous lui cacherez la dureté de son père , du moins jusqu'à ce qu'elle soit hors de tout danger.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

ADOLPHE A SA TANTE

Convalescence de Blanche.

Enfin l'orage est passé, je respire l'air de la vie : Blanche est sauvée; l'aimable Blanche, cette lleur, l'honneur du printemps, qui se desséchait, qui périssait, se relève ; la sève de la vie circule dans ses fibres.

Si fan dolci in quel moracnto , E le lagrimc e i sospiri ; Le memarie de' niartiri Si converlono in placer.

Nous ressuscitons trois à la fois ; car milord était aussi ronslerné que moi. Il aime Blanche comme sa fille : avec quelle chaleur, quelle allenlion, il a suivi sa maladie! Tibère a dit qu'à l'âge de trente ans il fallait être son médecin soi-même. Milord fait mieux: il est le médecin des autres: c'est un homme d'un rare mérite: son génie embrasse tout. 11 est chimiste, médecin , physicien , astronome , et ses vastes connai.ssantes sont parées de beaucoup de modestie et du charme de la sensibilité. La modestie chez lui n'est pas un principe de sagesse; elle est le résultat de sa façon de penser. Il n'attache aucun mérite à savoir plus ou moins; il aurait le génie de Newton, qu'il ne se croirait pas supérieur à un aulre homme. Ses grands moyens en médecine .sont la diéle el l'eau : il prétendqueles Grecs et les Romains regardaient l'eau comme la panacée universelle. La brillante sanlé dont il jouit prouve la bonté de ses aphorismes.

Revenons à ma tendre amie: elle est faible, pâle; mais son air, ses yeux languissans donnent une expres- .sion louchante à sa physionomie. Elle a l'éclat doux et tempéré d'un bcaujourde prinlempsvoilé pardes nuages. Sa joie nous aumse; elle veut ouvrir la fenêtre, voir la campagne, aller se promener; elle .s'enloure de fleurs; elle jouit de sa sanlé, comme une jeune fille jouit , le dimanche , de son habit de parure.

iMilord s'est acquis dans ce pays une réputation brillante par la guérison de Blanche. On vient tous les jours le consulter; il s'y prête de Ixinne grâce et avec beaucoup d'humanité.

Enfin, nous sommes tous comblés de joie et de bonheur. Blanche veut essayer de vous écrire. • Allons , ma douce amie, voilà la plume; écrivez. •

.-/postule de Blanche.

« Ah ! ma chère taille ! je reviens de la porte de l'autre monde :

Je disais à la nuit sonîbre ; 0 nuit ; (u vas , dans ton ombre , M'ensevdir pour toujours.

Je redisais à l'aurore :

Le jour que tu fais éclore Est le dernier de mes jours.

• Vous voyez qtie je n'ai pas perdu la mémoire. Fautil vous avouer ma faiblesse : plus d'une fois , à l'aspect de la mort , j'ai versé des larmes ; mais alors je cachais ma télé sous la couverture : je faisas tacitement mes .idieiix ù Oelmonl , 3 mon aimable tante, aux champs , à la verdure que j'aime tant. Je me disais : je ne les verrai plus, et je pleurais; ensuite je me jetais aux genoux de mon père . je le suppliais de retirer sa malédiction. Cependant, au milieu de mes douleurs , une idée consolante raffer-

missait mon courage contre les lerreiirs de la mort; c'était l'espoir de rejoindre ma mère, de la revoir encore. Mais ma tète et ma main sont fatiguées. Adieu , ma chère tante; veuillez croire que mon ca-ur ne l'est jamais eu songeant à vous. »

Continuation , par Adolphe.

Aujourd'hui Blanche a fait sa première sortie. Un temps doux, un soleil rayonnant invitaient l'homme i quitter sa demeure pour jouir du charme de ce beau jour el de l'aspect de la nature riante. Milord et moi nous lui donnions le bras : elle a reçu mille bénédictions sur son passage. « Quel dommage , disait-on , qu'une si jolie dame fi'it mortel » D'autres .s'écriaient : One Dieu la conserve! c'est un auge sur la terre. • (Jn vieillard s'est approché d'elle, el a baisé sa robe en lui disant : • Cela me fera vivre deux ans de plus. » Blanche, émue , ravie, leur souriait, les remerciait avec une sensibilité touchante. Quand nousavons été hors de la ville, nous nous sommes assis au pied d'un arbre : c'est sous ses rameaux que Blanche jouissait de la vue de la campagne, de la beauté du ciel, du plaisir d'exister; elle était dans une espèce d'extase. Nous respections son silence et son bonheur , ou plutôt nous le partagions. L'aspect d'un trou|)eau de moutons, le bêlement des agneaux , la Irauspoitaient de joie. Milord lui disait : . Conune la vie est chère et la nature magnifique aprèsune longue maladie! •

Nous vîmes venir une femme dont le visage décoloré annonçait une sanlé souffrante. Blanche l'arrêta, lui demanda d'où venait sa pâleur, et si elle était malade. • Oh ! oui, dit-elle, j'ai beaucoup souffert, il y a six jours; et vous avez l'air si aimable, que je vous .souhaite la même maladie. — Et pourquoi cela ? pourquoi désirez-vous que je .sois malade?— C'est que je vous souhaite une petite fille jolie comme vous. — Vous venez donc d'accoucher? — Oui, et je vais à la v ille pour chercher une marraine à mon entant. Ah! si je ne craignais ; mais je n'ose.... — Expliquezvous. — Comme vous lui porteriez bonheur, si vous vouliez être sa marraine ! — Et qui sera le parrain ? — C'est mon père. • Blanche accepta , et demanda trois jours pour rétablir ses forces Le baptême s'est fait avec une espèce de solennité. Blanche a donné sou nom â sa filleule , et a comblé de préseuslc père et la mère, qui étaient dans l'enchantement. Après la cérémonie, nous avons diné .sur l'herbe, auprès d'une fontaine, avec ces bonnes gens, lu nous nous sommes enivrés de lait, de crème et de plaisir.

Nous retournons à Lausanuc ; la saison est trop avan- (ée pour continuer notre voyage; nous le renvoyons à l'été prochain. Dans mon loisir d'hiver , je rédigerai une relation de notre route depuis Genève ju.squ'à Sion , et je V ous l'enverrai. Adieu , mon aiuiable tante ; souffrez que dans l'excès de ma joie je yoiis embrasse bien tendrement.

LETTRE LXVm.

ADOLPHE A SA TANTE

Voyage dans le Valais.

Nous voilà de retour de nos pérégrinations, pleins de santé et de vie. Blanche a résisté à toutes les fatigues; sa sanlé parait même s'être fortifiée depuis sa maladie. Voici un extrait de notre voyage jusqu'à Sion, que je viens de mettre au net [Xiur vous.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

La variété dessiles, des (limais, de tcnipéralure locale et des produclions de la Suisse, s'offreiil, dans le Valais, dans lin cadre plus r esserré <\ue dans les aiures canlons. Tantôt c'est une succession rapide et varice de tableaux et de points de vue; lanlôl les sonnnets glacés des hautes Alpes, qui dominant des rochers d'une hauteur effrayante, étonnent !es voyageurs. Bientôt celte situation magi<|ue di.si)arait, cachée par lui bois toufiu ou un coteau agréa- I)le : aux ombres d'une forêt succède une prairie riar le; au détour d'un chemin se présente une colline isolée , entourée de terres cuUivées, ou des horreurs d'un désert sauvage; plus loin, au-dessus d'un vignoble, un torrent impétueux , qui semble prendi'e sa source dans les nues , s'élance, se brise de rocher en rocher, arrive tout écuinant au pied des précipices; se repose ensuite, et promène tranquillement ses Ilots à travers le vallon ; des pâturages couverts de troupeaux . et éclairés d'un beau soleil , sont opposés à une montagne de glace; enlin , tous les contrastes des objets les plus imposans, les plus horribles , ou les plus agréables.

Les montagnes qui bordent des deux cotés cette vallée sont très élevées, leursonnnet inaccessible est couvert de neigea en hiver et de glaces en été. La hauteur deces montagnes et la dépression de l'arc diurne du soleil l'empéchenl d'y pénétrer trois .semaines avant le solstice d'hi\ cr, et trois semaines après. Le milieu de ces montagnes ne porte que des productions tardives, telles qu'on les trouve dans les pays les plus infertiles du nord ; mais d;ms les vallées où som-it la fécondité, les productions y sont excellentes et si précoces, que la moisson finit ordinairement avant l'expiration du mois de mai. Les vignobles sont très riches, et les vins, de qualité supérieure. Les habitans du Valais sont pauvres, si l'on peut appeler pauvres ceux qui ne désirent rien. La rusticité de leurs mœurs, l'ignorance, bornent leurs désiis ainsi que leurs besoins. Indifférens aux jouissances, aux commodités de la vie; ils sont engourdis par la paresse ; leur malpropreté cit repoussante. L'ivrognerie est leur vice dominant ; ils sont doux, obligea/is, mais très superstitieux et très âpres pour leurs intérêts; de plus, difficiles et entêtés.

La race de ces montagnards, si l'on excepte les cantons attaqués du crétini.sme, est forte et vigoureuse. On y trorn e des vieillards robustes : heureux effet d'une vie laborieuse, frugale, et du calme de leur esprit.

Félix Plater, niédecin célèbre de Bâle, dont le père, Thomas Vater, était originaire du Valais, parle dans ses écrits de son aïeul maternel, Jean Sunnnerniatten, qui 5 l'âge de cent ans épousa une fille de trente, et en eut un fils dont il fit les noces vingt ans après. Il dit à Thomas riater , six ans avant sa mort , qu'il connaissait six hommes du canton de Pisp , plus .Igés que lui (.5i;. Dans le Haut- Valais jusqu'à Sion , le peuple parle l'allcmandsuisse, mêlé quelquelois d'un ilalicu-loinbard : au-dessous de Sion commence l'idiome français très altéré.

Nous avons fait un petit détc ur pour voir Bex, ou nous avons couché. Bex est a.ssis au pied d'une colline environnée de champs, de piairies, de bocages, d'eaux pures et salubres : c'est un des canlons les plus agrestes de la Suisse; les aspects en sont variés, les troupeaux y abondent , et le bonheur parait y habiter. Milord fut 1res satisfait de la bonne chère qu'on y fait. On nous servit des truites du Rhône, des perdrix, des grives délicates, quantité de fruits, framboises, frai.ses, poires, prunes : cependant ces fruits sont peu savoureux. Mais ce

qui excite l'ailmiralion des voyageurs, ce sont des salines .souterraines dans une montagne voisine qu'on connaissait â peine il y a deux cents ans. On y voit des puits de six cents pieds de profondeur, des rouages, des pompes pour élever les eaux salées, des ré.servoirs pour les contenir et des soupiraux de trois cents pieds de hauteur. Nous montâmes , pour sortir d'une galerie creusée dans le roc, par une échelle taillée dans la montagne : sa raideur et le nombre des marches nous obligeaient souvent de nous arrêter pour respirer.

Au sortir de Bex , nous trouvâmes un vénérable vieillard qui nous salua d'un air très agréable; sa politesse était simple ainsi que ses gestes; sa physionomie paraissait l'image de la sérénité et du bonheur ; il étajtbien vêtu. Nous lui demandâmes d'où il venait ainsi paré! «D'une nore. — Et que fait-on dans cette noce? ^ On boit, on mange, on danse, on plaisante et le reste va de lui-même.— Étes-vous tranquille, heureux dans c^pays?

— Sans doute : nous avons les montagnes pour nos trou^ peaux, les plaines pour nous, et nos maisons conti'e l'hiver. — Avez -vous des pauvres? — Pas un. — Et des riches?- Fort peu. — Vos femmes sont-elles sages?— Que nous importe ! — Croyez-vous aux soi'ciers, aux démons, aux esprits? — Non.— Croyez-vous â l'existence de Dieu? — Anant que nous pouvons.— Et vos seigneurs de Berne?

— Nous n'en entendon pas parler. — Quand vous mourez?...— On nous enterre, nous dit-il en riant. Adieu, le soleil va se coucher, ma femme, mes enfans et mon souper m'attendent. » La route de Saint- iVIaurice est belle et ombragée des deux côtés par de grands arbres. Le rire, la gaité, les chansons nous suivaient ; quand nous arrivâmes â l'auberge , l'astre au front d'argent , l'étoile éclatante de Vénus et tout le cortège céleste s'étaient levés pour nous voir pa.sser ; c'était du moins ce que je disais à Blanche.

Le Rhône, auprès duquel on voyage, forme de petites Iles couverles de bois; deux montagnes se présentent à l'eiUrée du Valais. Au-delà du fleuve, à une très grande hauteur, est l'Aiguille-du-Midi , offrant un pont couvert de glaces, qui constraste singulièrement avec les moissons et les prairies. La gauche est dominée par la Morde, qui s'élève droite comme une tour. C'est non loin de celle uiontagne . aux bailliages de Rougemont et de Chassenai, que l'on fait les fameux fromages de Gruyères. Ce fut en traversant ces paysages agrestes et rians, que nous atteignîmes le pas,sage de Saint -Maurice, la porte du Valais : cette gorge est presque tout envahie par le Rhône. Tandis que nons contemplions son pont superbe, qu'on dit l'ouvrage des Romains, nous vtmes arriver un radeau conduit par deux hinnmes qui descendaient le fleuve. A peine l'cûmes-nous aperçu qu'il se précipita sous le pont et disparut. Blanche jeta un cri qui retentit au loin, répété par les échos : elle crut ces malheureux engloutis dans le sein du Heu\e; mais leur prompte apparition sur sa surface la ras.sura bientôt.

La ville de Saint-Manrice esl enlie le Rhône et la montagne, au pied d'un énorme rocher couronné de beaux arbres : elle est traversée par nn ruisseau. Le lendemain , nous nous rendimesau couvert, et nous trouvâmes à la porte M. le gouverneur, traînant à ses côtés une longue épée, leçon entouré d'un gros mouchoir rouge; il achetait une bague en verre, dont sans doute il voulait décorer le doigt de sa divinité champêtre.

L'opinion du massacre de saint Maurice el de la légion

LES VOYAGECRS EN SUISSE

Thébaine qu'il commandait (55) , a fondé le nionaslère de ce nom. Il est encore très riche, quoiqu'il ait perdn une parti.: de ses biens. La maison de l'abbé et des chanoines est une des plus belles de la ville, et leur église passe pour la plus grande du pays.

Nous liâmes conversation avec un des chanoines, auquel milord donna de l'humeur en révoquant en doute le massacre des six mille hommes et lui disant que l'empereur Maximien aurait pu, dans cette gorge, les faire envelopper par ses troupes et les désarmer sans les niascrer. Mais le chanoine lui répondit qu'ils avaient une preuve victorieuse de l'existence de saint Maurice; c'était son épée dans une gaine d'argent que possède l'abbaye. Doutons , mais ne troublons pas le plaisir de ceux qui aiment à croire.

Le co.'tume des Valaisanes est leste et joli : elles portent un corset à manches, presque toujours de couleur rouge; un mouchoir Hotte sur leur sein ; un chapeau très petit, garni de rubans, est incliné avec élégance sur des cheveux nattés : souvent leurs bras ne sont couverts que des larges plis de leurs chemises. Cependant , malgré les tableaux exagérés de Jean-Jacques, celte contrée n'est pas l'asile de la beauté et des grâces.

Le Valais forme une partie des Alpes-Pennines. 11 renferme non - seulement les plus hautes montagnes des Alpes, mais encore une des plus longues vallées de l'Europe, puisqu'elle a trente-quatre lieues depuis Saint-Maurice ju,squ'à la source du Rhône. Sa largeur s'étend d'ime demi-lieue jusqu'à une lieue et demie. Dans ces deux grandes chaînes, au nord et au midi, s'élèvent ces murs inaccessibles, ces rochers coupés à pic et ces vallons horribles où les siècles ont accumulé le dépôt éternel des neiges et des glaces. La chaine du nord .sépare le Valais du canton de Berne; et celle du midi, de la Savoie, du Piémont et du Milanais. Le grand Saint-Bernard conduit dans le Piémont, et le Simplon dans le Milanais.

L'Aurore , cependant , au visage vermeil , Ouvrait dans l'orient Icc portes du soleil,

lorsque, debout, maîtres, valets et guides, nous partîmes pour Martigni : le chemin nous parut si agréable , que nous resiâmes six heures en route. Nous mettions souvent pied à terre : Blanche, sa canne à la main , marchaità côté de notre guide, qu'elle interrogeait sans cesse; ce qui lui fit dire : « Je n'ai jamais conduit de femme plus curieuse et qui marchât plus lestement. »

A une petite distance de Saint-Maurice, nous contemplâinesavec ravissement le magnifique déiroit d'où nous sortions. Devant nous était la perspective delà vallée de Martigni et celle des montagnes chargées de glaces. Le soleil les éclairait et embrassait de ses rayons les gorges où il parvenait; dans l'autre partie, la plus large de la vallée l'œil est réjoui par d'agréables prairies ornées d'habitations. Bientôt nous enlcndimes le bruit effrayant de la cascade nommée /'(«e-/«t7ie.- on lui donne huit cents pieds de hauteur. Je ne sais si on exagère; mais sa chute est superbe, sa nappe immense, et ses flots, perdus dans les airs qu'ils agitent, se résolvent en vapeurs, et forment un bel arc -en -ciel, lorsqu'ils sont pénétres des rayons du soleil. L'eau tombe en ligne verticale et se brise sur un rocher intliiié. Ces giands accideiis de la natuie portent au lond de l'âme des sentimeiis de tristesse et d'effroi, qui lurent bientôt effacés par les environs de Marligni, décorés de piairics verdoyantes, de

ruisseaux limpides qui serpentent à travers les fleurs, et de vergers couronnés des fruits de la saison. Cette ville était considérable. Sous l'empire de celte Rome,

Veuve d'un peuple-roi , reine encore du moudc,

nombre de citoyens opulens, fatigués des révolutions , vinrent y chercher un asile , cultiver les champs et l'oli- ^ier de la paix. C'est une opinion du pays, que ces souverains de l'univers connu y plantèrent les vignes de la Marque et de Coquempin , dont les vins sont fort estimés.

Du haut de la montagne de Trian, la vue des environs de Martigni est Ires riante: la vallée ressemble à un jardin coupé par des canaux; les principaux sont le Rhône et la Dranse. La gorge de Saint-Blanchier, d'où descend la dernière, est piquante par ses contrastes : ou voit de» vignes sous des rochers écroulés, des prairies, des boii sous des coteaux chargés de moissons. Ces oppositions d'objets affreux et rians distinguent aussi les gens du pays: on y trouve, plus qu'ailleurs, de belles femmes, des créatures hideuses, et des imbéciles qui ont des femmes aimables. Ces unions bizarres sont très communes; les feiumes ici gouvernent les hommes, et ils se trouvent bien de l'empire de ce sexe. Les maisons où elles régnent sont celles où il y a le plus de fortune et de bonheur. Les homme.s , même ceux qui sont attaqués du goitre, y jouissent d'une constitution vigoureu.se.

Nous logeâmes, à Martrgni , chez une femme qui nous étonna. En nous recevant, elle nous parla français; un moment api es, elle adressa la parole â son mari en allemand. Je l'écoulais avec plaisir, et j'allais la féliciter sur ce double talent, lorsqu'un voyageur italien entra dans l'auberge, et voilà notre hôtesse qui lui répond en très bon italien ; c'est alors que notre admiration redoubla; mais nous devions aller de surprise en surprise. Nous aperçûmes un clavecin, et Blanche lui demanda très ingénument s'il était à vendre? «Non, madame, je m'en sers quelquefois pour mon ainusement. » Blanche rougit de sou erreur; je priai aussitôt cette singulière femme d'en toucher en attendant le diner. Elle y consentit de très bonne grâce, et .s'accompagna d'un air italien qu'elle chanta avec beaucoup de goût. Tant de talens réunis nous enchantaient, et nous lui prodiguâmes les éloges. Je lui demandai par quelle bizarrerie du sort, avec une éducation si brillante, elle était reléguée au milieu des montagnes et feiume d'un aubergiste. • C'est que j'ai été la maîtresse de choisir mon mari : je l'ai pris dans cette classe parce qu'il était bon , honnête, et qu'il m'aimait ; je le préferai à un ministre de Genève, savant en théologie et dans les langues grecque et latine , dont je n'avais que faire, qui m'aurait négligée pour ses livres, et qui, en sa qualité de savant, aurait prétendu la supériorité sur moi. « Mais voici le dernier trait <|ui finit le portrait de celte femme philosophe, dans la véritable acception du terme; car aux talens aimables elle joignait des connaissances en politique et en hi.stoire. A notre départ, nous demandâmes notre compte à son mari, homme fort ordinaire, et qui lui était trè.s soumis : il nous le donna, et nous payâmes. Quelques minutes après, sa femme entra dans notre chambre et jeta trois écus sur la table, en nous disant : ■ Pardon, messieurs, mou mari s'est trompé dans sim compte à votre désavantage; nous faisons ce métier pour vivre houiiélcment, et non pour pres.surer les étrangers. Je sais qu'en France la classe des auber-

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fiisles est avilie et ignorante ; mais en Suisse, ce sont des citoyens lionnêles qui exercent cet élat; et si vous avez voyajfé dans nos pays, vous aurez trouvé des magistrats aubergistes, hommes insiruits et très bien élevf's. »Milord n'osa pas lui dire que, parmi ces aubergistes bien élevés, il avait rencontré force fripons, ou du moins de grands iisuiiers.

Au sortir de Martigni, nous entrâmes dans la vallée de Bagnes, ainsi nommée pour ses baiiis jadis célèbres. Sa longueur est denviron sept lieues , et .sa largeur de trois, sur un plan incliné. Des deux côtés de celte plaine s'élèvent en amphithéâtre de belles collines très bien cultivées; des hameaux assis sur les penchans animent ce charmant paysage. Cette vallée fertile produit du froment, du seigle, de l'orge et toute espèce de légumes. Klle doit celle fertilité à de hautes montagnes qui l'abrilent contre ks vents du nord; ses pâturages sont aussi les meilleurs du Valais, et les moulons passent pour les plus délicats de la Suisse.

La nourriture ordinaire des habilans du Valais sont les viandes salées, les légumes et le laitage : le vin y est rare; on le supplée par le cidre, que l'abondance des fruits de la vallée rend commun. S'ils avaicnl du sel et de la sagesse, ils pourraient se passer du reste du monde; mais le luxe, précurseur de l'indigence et des faux besoins, a pénéiré dans ces pays agresles : sans cet actif poison, les Valaisans, i.solés dans ces aimables retrailes, seraient les plus heureux des honnnes; leurs besiiaux leur fourniraient des habits, des mets et du laitage.

Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis , El qui', (le leur toison , voit filer ses babils ; Qui ne voit d'autre mer que la Marne ou la Seine , El croit que tout finit où finit sou domaine.

Les bains de Bagnes ont élé engloutis par des avalanches de neige; ils étaient très fréquentés, et on y avait bâti des maisons commodes et agréables. On attribua la ruine de ces bains à ces édifices , parce que , pour les construire, on avait abatlu des foréls qui servaient de barrièreàces torrensde neige. Un duc de Savoie, Amédée III, abbé de Saint-Maurice et seigneur de celle vallée, troqua ces bois contre une table d'or du poids de soixante marcs, pour subvenir aux frais de la seconde croisade dont il était.

Les montagnes qui cernent la vallée de Bagnes présentent les aspects les plus beaux et les plus piitoresques. A l'est, on voit le Mont-Blanc et son front couronné de glaces éternelles; à ses pieds, de riches pâlurages el des forêts superbes. Le midi offre le lableau sauvage de rochers brisés, renver.sés et nus, de vasies déserts, d'immenses foyers de glaces. Milord voulant aller reconnaître ces soliludes agresles el romantiques, nous pria de l'attendre â Bagnes. Blanche , qui se doula que je n'élais pas de la partie à cause d'elle, voulut absolument suivre milord ; nos craintes , nos objections ne l'arrêtèrent pas : MOUS cédâmes.

Le lendemain , lorsque

Ancor dubbia l'aurora , ed immaluro Neir oriente il parto era del giorno,

nous partîmes . montés sur des mulets. Je fis suivre Blanche par un chasseur vigoureux el déterminé; moi-même j'avais toujours les yeux sur elle. Nous avions des provi-

sions pour trois jours, attendu qu'au dernier chalet oii nous devions coucher on n'a , ]Kiur toute nourriture, que du lait et du fromage. L'horizon élail pur ; le soleil se levait édalanl de rayons d'or; l'air élait frais et doux. Sur la roule, nous filmes frappés de la confiance el de la bonne foi des habilans, qui laissent leurs toiles neuves, leur linge, leurs chemises dans les fonlaines, le long des chemins, et pendant la nuit, sans que jamais on leur ait volé la moindre chose. Ainsi les pays pauvres sont l'asile de l'innocence et des mœurs, et nous rappellent cet âge d'or, si chaulé , si regretté et si fabuleux !

A Lultier, nous vimes des ruines, des maisons éparses, tristes monumens de la fureur des avalanches , fréquentes dans ce pays. Kn 1759, une de ces avalanches emporta dans la rivière, en deux minutes, une vingtaine de mai- .sons : un habilant, qui élail descendu la veille au marché de Marligni, Irouva le lendemain, à .son reloue, à une lieue de chez lui , le comble de sa maison emporté par la rivière.

Du village de Lutlier, nous commençâmes à monter nu chemin rapide, pavé de grosses pierres, au haut duquel la vallée semble être fermée ; la Dranse seule s'y ouvre un passage :elle roulait au-dessous de nous , â la profondeur de quatie-vingis pieds; le bruit des rochers qu'elle entraîne avec ses tlols porte l'effroi dans l'âme de.s voyageurs. Wous voyions sur noire tête , comme Phlégias aux enfers, des rochers suspendus et menaçans qui nous inspiraienl une jusie terreur'. Un de nos guides nous dit qu'il n'y avail plus de danger dans ce pa.ssage depuis qu'on l'avait mis .sous la prolection d'un crucifix qu'il nous montra. INous fûmes de son avis, et nous continuâmes noire ascension jusqu'à ce que, parvenus au niveau delà Dranse, nous la vimes s'élancer de si haut, qu'elle paraissait loudier du ciel. De celte gorge magnifique el terrible nous entrâmes dans une vallée délicieuse , où s'étendait un pâlurage embelli par les bois et les rochers qui l'enlouraient. La nature .seud)le avoir préparé cel asile pourinvilei' les voyageurs à s'y reposer. Nous nous rendîmes à cette invilalion : un gazon frais fut notre lit de repos et la table où le déjeuner fut élalé; l'appélit l'a.ssaisonna. Nous finies nos libalions à Bacchus avec du vieux vin de Chypre qui nous fil oublier nos peines.

Et louga obliïia potant.

Blanche aussi sacrifia à ce dieu, s'endormit surle gazon; les vents et les hommes respectèrent son sommeil.

Nous traversâmes la rivière sur un pont si élevé, que nous Irémissions en jetant la vue sur les précipices qu'il dounne; nous étions entourés de merveilles; nous mesurions des yeux un grand bassin fermé de loul coté par des rochers inaccessibles, tapissés de la plus belle verdure et enviroimés d'un bois touffu.' Mais ce qui excitait le plus notre admiration el noire surprise, c'est l'aspect des troupeaux de chèvres, de moulons, qui paissent tranquillement sans bergers et sans chiens. Nous ne pouvions concevoir par quelle issue ils arrivaieuLitans cette enceinte. Notre guide s'amusa de notre étonnement , el nous apprit que l'on descendait et remontait ces bestiaux avec des cordages, et qu'ils restaient li, pendant deux mois, à

' Phlégias élail fils de Mars , roi des Lapithes et père d'Ixion. Ayant appris que Coronis sa fille avail été insultée par Apollon, il mit le feu au lemple de ce dieu, qui le tua â coups de flèches, et le piécipila a'ix enfers, où il voit un énorme rocher toujours prêt à l'écraser.

l'abri de la voraeilé des ours et des loups : ils n'ont à craindre que la chute assez rare de quelques rochers. Un loup, alléché par la |iroie, osa risquer d'y descendre; Dieu sait quelle vie il aurait falle dans ce bercail : c'eiM été le rat relire dans un fromage de Hollande; mais il glissa , et paya sa léuiérilé de sa vie. Les rocs ((ui cernent celte euceiute sont agréablement découpés , et il eu jaillit de petites cascades qui voni abreuver les troupeaux.

Gravissant toujours de rocher en rocher , nous fiimes étonnés de voir la Dranse, si long-temps abaissée sous nos pieds, rouler alors ses flots sur notre léle. Quelque temps après, nous atteignîmes l'entrée du grand désert, nommé le Plan-du-Rain, ou plaine quiduie.

Nous avions alors sept heures de marche : accablés de chaleur et de fatigue, nous finies une seconde halle. Kous attaquâmes le flacon de vieux vin de Chypre et les restes d'un pâté.

Il n'est de vrais pliiisirs qu'avec de vrais besoins.

Depuis long-temps les arbres nous fuyaient, les pâturages disparaissaient. Nous étions sous l'étoile polaire, et marchions à travers les glaces et les rochers. Cependant nous n'avions pas fait la moitié du chemin pour arriver au cliâlet oii nous devions passer la nuit. Blanche soutenait la fatigue et la chaleur avec le courage de ces anciennes héroïnes qui couraient le monde sur de grands palefrois; souvent elle plaisantait milord, chargé de son embonpoint , et lui offrait sou bras pour le soutenir.

Il était déjà trois heures après midi , et le désert paraissait se prolonger sous nos pa.s : tantôt nous traversions l'obscurité d'un précipice, et bientôt après nous étions perchés sur des ruines. Du sounnet des rochers que nous gravissions, les objets se développaient ; nous conunencions à dominer les glacie; s qui nous avaient paru loucher au ciel. L'azur d'un horizon inunense répandait autour de nous un éclat imposant , el donnait aux glaciers une beauté iiouveHe. Cependant nous aspirions au cliâlet , lieu de notre repos; et noire imagination ne pouvait concevoir un asile habité au milieu d'un océan de glace. A dix pas de lui, nous le cherchions encore, quand tout à coup nous d'iules sous les yeux les plus beaux tapis de verdure et ce chalet si désiré. Quel changement de décoration! Kous viuics enfin des êtres vivans, après avoir marché tout le jour à travers une solitude vaste et silencieuse. Nous étions au milieu de .juclques familles qui cultivaient paisiblement cette région hyperborée. Il était temps d'arriver ;

L'attelage suait, soufflait , Otail reudu.

Blanche avait mis pied à terre pour soulager sou cheval, en lui disant : « Pauvre béte , que je le plains ! repose-toi. » Ce lapis de verdure était dessiné en talus , coupé par des monticules, par des nappes d'un cristal liquide, et de petits vallons, les uns dans l'ombre, les autres dorés des rayons d'im beau soleil couchant. Au milieu de ces merveilles on tl'OHvait une petite cabane, haute de quatre pieds, reVéUie de murs à jour, el qui , pour meubles et ornemehs. Avait un lit d'herbes étendues sur la terre. On dit relie prairie élevée de onze cents pieds au-dessus du lac de Genève.

Ce pâturage, nommé la Chainiontane, nourrit pendant un mois cent treize \aches, soixaule-dix génisses, trente-six chèvres, deux cents moulons, trente bétes noires, (pii restent nuit el jour sous les lambris du ciel : leur tranquillité est quelquefois troublée par des ouragans

LES VOYAGEURS EN SUISSE

terribles. Deux ans avant notre voyage , la neige avait été si abondante au milieu de l'été, que le bétail resta vingt-quatie heures sans manger. Après avoir dressé pour Blanche, dans le châlel, un lit d'herbes el de foin , nous profitâmes avec milord du reste du jour mourant, pour visiter le pâturage el le bas du glacier qui élait sur notre léle. Dujiant de ce glacier, dont l'aspeel est magnifique, nous voyions descendre des ruisseaux , qui allaient foiuier un lac oii se réflécliissaient l'azur du ciel et l'éclai; ébloui.ssant des glaces. La nuit nous ramena au châlel , où les bergers ne laidèreul pas à rentrer : un seul resta au milieu des troupeaux pour les garder pendant la nuit. IVous nous amusâmes à les voir pétrir leurs fromages; ils en firent cent vingt livres : c'est la quantité de tous les jours, llsvivent de leur laitage, et leurs occupations sout de traire les vaches deux fois par jour, de faire le fromage, de veiller les troupeaux, de fendre du bois, qu'ils vont chercher et rapportent sur leur dosa la dislance de huit lieues. Ce désert agreste, cette vie nionoloue et sauvage seraient nue punition terrible pour un habitant de nos grandes villes: cependant la sauté et la gaîté logent dansée châlct. tes pasteurs, sans femmes, sans passions, loin du séjour qu'elles agitent, jouissent d'un calme, d'une sérénité d'âme inaltérables; conlens de leur état, ils remercient tous les soirs l'Être suprême, et ne lui demandent, pour cette vie, que la continuité des mêmes faveurs, la paix de l'âme el la santé pour eux el leurs troupeaux. Leur piété touchante réveilla noire dévotion ; nous nous associâmes à leurs prières : Blanche surlout pria avec ferveur, à genoux au milieu d'eux. Quand ils eurent fini, je leur dis ; «Mes amis, aimez-vous toujours bien; vivez toujours en frères; meltez-ious tous les soirs sous la proteclion du ciel , ses bienfaits descendront sur vous dans celle vie et dans l'autre. » Ils furent touchés de ce'de petite instruction pasiorale. (Juel ennemi de la Divinité et des hommes, quel prétendu philosophe oserait dire à ces eufans de la nature ; « Cet Être que vous priez, que vous adorez, n'existe pas; ou U est indifférent, insensible à vos prières , à vos actions , à >os peines ; n'attendez de lui aucune coirsolatiou, aucune récompense , soit pendant votre existence, soit après votre mort'?» Wnia conviendrez (ju'un tel homme mériterait d'être lapidé comme l'ennemi du genre humain. • La vraie dévotion, dit La Bruyère, aussi bon philosophe qu'un autre, est la source du repos; elle fait supporter la vie, et rend la mon douce.» Si le jour avait éclairé des beautés, des merveilles sans nombre , la nuit â son tour attira nos hommages et notre admiration.

Nous étions assis, Blanche , milord et moi, sur un banc de pierre, contemplant ces soleils, ces planètes qui rou- Uiiciil dans les eieux. Milord nommait à Blanche les conslellalious et les cioiles qui s'élevaient sur l'horizon. « Pourquoi celle "toile, que vous nommez Sirius, est-elle plus brillante que les autres?» demandait Blanche. i Milord. l'aire qu'elle est la plus voisine de la lerre. — Blanche. Connait-ou la distance qu'il y a d'ici i celle étoile? — lililonl. Non , elle est trop éloignée pour en mesurer la parallaxe ; mais ce que l'on présume avec plus de certitude, c'est qu'un rayon de lumière, parti d'une étoile du Dra-

' Le sage peut s'égarer dans les abstractions de la métaphysique, s'étonnir (lu mal physique, du mal moral répandus sur la terre, et , de eoiiséquenee en eonséqueiice, douter de l'existence lie la Diviiii é ; mais qui la nie aftirinalivemenl , est un homme vain , sol, ou immoral.

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son , en parcourant trenle-Irois ou lrente-(|uatre millions de lieues par huit minutes, emploie six ans pour parvenir à la terre; et les étoiles qui, élant plus éloignées, nous paraissent plus petites, ne nous transmettent leur lumière que dans trente-six ans ' . — Blanche. Ce calcul est savant; mais est-il bien juste? — Milord. Oui. Roëmer, très célèbre astronome , a supputé que la lumière nous arrivait du soleil, distant de noire globe de trenle-qualre millions de lieues, en huit minutes ; ce calcul sert de règle à tous les autres. La voie lactée est , selon Homère , la grande route du ciel , ornée des deux cotés des palais des dieux. D'autres mythologues prétendent (|ue c'est un cercle du ciel , blanchi par des goultes du lait de .lunon , que laissa tomber son nourrisson Heiculc. Mais , pour nous , elle est l'assemblage d'une niullilude d'éloiles, si loin de nous , qu'elles ne nous Iraiismcllent qu'une lumière blanchâtre et affaiblie. 11 en est de même de ces taches que vous apercevez , que les astronomes nomment étoiles nébuleuses. Remarquez que ces éloiles ont chacune leur couleur : ce prodige annonce, sans doulc, une grande différence entre elles. — Blanche, tst-ce que le soleil ne bouge pas de sa place? — Milord. Il lournesur son axe, et fait sa révolulion eu vingt-cinq jours et demi. La terre se prouiène autour de lui , et parcoml chafpie année une ellipse d'environ cent quatre-viugt-dix millions de lieues. — Blanche. Jusie ciel! la téta m'en tourne; quelle effrayante vitesse ! > Dans ce moment nos guides et nos domestiques , qui s'embariassaient fort peu de ce qui se passe dans le ciel , pressés par l'appélil et le sommeil , vinrent nous dire que notre souper nous alleudait, et que le lendemain il fallait être debout au poiut du jour. Nous laissâmes donc Andromède, et Cassiope, et Bcllérophon , pour venir dans le chalet des bons pasteurs , faire un repas lel qu'en faisaient à Rome les Fabiicius et les Cincjimalus. Les hoiméles bergers nous abandonnèrent une partie de la cabane cl leurs matelas ; c'élaient des couches d'herbes, et sur ce lit, sous celle cabane, qui n'étaient pas Tasile de la mollesse , nous trouïâmes le rejjos el l'oubli des faligues d'une jouruée agréable et bieu remplie. Notre projet était de visiter le lendemain la vallée de glace qui nous dominait, et qui élait lobjet de noire voyage. Blanche, mal|;ré son ouirage, élail trop épuisée de forces pour pouvoir nous suivre. Je la laissai avec un domestique de confiauce , sous la garde des bergers , plus fidèle et plus silre que celle qui environne les rois.

Éveillés i l'aube maliiiale, nous parlimes avec nos guides. Je ne vous faliguerai point , ma chère lante , de tous les objets<|ui ont frappé nos regards.

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire. Après avoir monté plus de deux heures , sur des ruines de montagnes, un nouvel univers .se déploya à nos yeux ; c'éiait l'aspect d'une plaine de huit lieties d'étendue, environnée de loules pans de montagnes de glaces. La vie , le mouvement avaient fui de cet hoirible dé.sert ; un vasie silence efl rayait l'homme le plus iulrépide; tout riait mort; ce lieu semblait le tombeau de la nature. INous apercevions des pyramides si hautes, si majeslueuses , que l'imagination étonnée ne peut se les figurer ; c'était l'énorme entassement des glaces et des neiges de trois ou quaire mille hivers. Cependant, an sein de ces

' Et il faut encore bien plus de temps, pour que la lumière

émanée des étoiles macccssibks à la simple vue; parvienne dans le télescope de raslro:!Onic.

frimais nous montions gaiment, et bravions la rigueur du temps , échauffés par l'activité de notre marche. Après avoir assez admiré ces beautés, nous finies notre dincr sur un monceau de glaces : les sièges, l'air, tout ce qui nous enviroiniait élait glacé. Je demandai à milord s'il se rappelait la vallée de Tempe, l'émail de ses prairies, ses bosquets délicieux , sa douce température. « Oui , me dit-il, eu soufflant sur ses doigts; mais vous ne me persuaderez pas que j'y suis. "

Nous n'arrivâmes à notre chalet qu'à l'entrée de la nuit, très faligues ; mais Blanche m'accueillit d'un baiser , et mes peines s'évanouirent. Elle avait passé la journée dans le pâturage, au milieu des pasteurs , qui ne cessaient de la contempler. C'était Vénus ou Diane descendue au milieu des bergers de l'Arcadie ; elle conversait avec eux. Elle leur demanda s'ils étaient mariés? Plusieurs dirent que oui. «Etconunent pouvez-vousquiller vos femmes?

— Nous les quillons pour les faire vivre, répondit le Cicéron de la troupe. Mais, vous autres, comment avezvous pu lai.ssei' vos vaches, vos troupeaux, vcs chalets, pour venir dans ces monlagnes perdre votre tem])S? nous n'abandonnerions pas nos femmes pour si peu de chose.

— Nous n'avons ni troupeaux , ni pâturages , ni chalets , et nous avons beaucoup de lemps à perdre. — Et de quoi vivez-vous? — Du travail des autres. » A ces mots, insi- Jïnifians pour eux , ils ouvrirent de grands yeux , et leur orateur s'écria : « Vous ne iravailiez do.-.c pas! Et que faites-vous pendant toute la journée, depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit ? — Nous faisons des visites , c'est-àdire nous allons converser les uns avec le» autres; nnns jouons, nous allons au spectacle. — Si vous ne travaillez pas , vous devez bien vous e. nuyer ? — Mais 1res .souvent : l'ennui est la maladie des grandes villes. Et vous , mon ami, éles-vous content de votre son? — Oui, parbleu! J'ai une femme qui m'aime; nous avons de quoi vivre; nous dormons toute lanuil, et la santé est toujours bonne: que voulez-vous de plus?. Rien, dit tout bas Blanche, qui vit que le bonheur élail plus lait pour ces hommes agresles et gros.sicrs, que pour ceux que la société, la science el les arts ont investis de besoins el de lumières.

Le lendemain , nous redescendîmes à Bagnes , par une marche de hu l heures; de, là d'effort en effort, nous arrivâmes à Sainl-Branchin à six heures du stiir. Nous avions des lettres de recommaudalion pour M. Murilh dont le fils, grand vovageur, habile naluralisle, était cure de Bidile. l'ar un heureux hasard , il élail chez son père. Saconversaliou, pendant tout le souiier, fut instructive et intéressante. Nous le priâmes de nous raconter son voyage au mont Velan, qu'il avait en le courage d'escalader le premier.

" Je parii.s, nous dit-il, le 30 aoilt, accompagné de deux chasseurs pleins d'audace et de vigueur, muni de provisions de bouche , de deux thermomètres , d'un baronièire et d'un niveau. Après une marche très pénible , nous parviinnesà la moulagne de Zoiisse, située à deux lieues du bourg Saint-Pieire. Nous demandâmes l'ho.spilalilé pour la nuit aux paisibles habilaus d'un châlei , qui s'étaient déjà renfermés; mais ils reconnurent ma voix , et ils ouvrirent leur porle. Ils nous offrirent tout ce qu'ils possédaient. Nous soupâmes gaiment , et nos hôtes parlagèrent leur lit avec nous; c'est-à-dire la litière de leurs D'oupeaux. A deux heures el demie du malin , nous parlimes, éclairés des rayons brillans d'une lune réfléchie p.Tces'î;raTidsTésci-voirs de frlace. An premier irait du

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jour , j'aperciis la poiiilp du Mont-rilano. <|iii seule, au milieu des montajïnes. élaif alors éclairée des rayons du soleil naissanl. Je croyais voir un volcan environné des débris des monts t|u'il a\ait renversés : ce superbe spectacle fixa quelque temps nos regards et notre admiration. J'examinai ensuite mon baromètre, qui était suspendu à vingt pouces, après mes observations, nous poursuiviiues notre roule avec assez de facilité. Devant nous s'offrait le Velau; mais son sommet était si élevé, ses Hancs si rapides, si perpendiculaires, que mes chasseurs effrayés, ne voyant que des précipices et point de cheinin , s'efforcèrent de me persuader de renoncer à cette entreprise. « Ne craignez rien , leur dis-je; partout où il y ain-a du danger, je monterai le premier. » Mon exemple les ranime; l'un me suit ; l'autre fait un long détour pour chercher im sentier plus facile, nous perd de vue, erre tout le jour sur des rocs entassés, des glaces accumulées , et ne nous rejoint qu'à la nuit. Cependant mon chasseur me précède au milieu des rochers horribles , où il fallait s'élancer, se suspendre. Ps'ous nous tendions réciproquement la main pour nous aider, nous soutenir: nous marchâmes ainsi une heure et demie, ne nous arrêtant que pour recueillir nos forces et franchir des précipices. Nous croyions avoir surmonté les plus grands obstacles, lorsqu'une masse de neiges fondues se trouva de\ ant nous , comme un rempart haut de quarante pieds. L'effroi noussal.sit; nous hé.sitons: un seul faux pas nous menait à la mort. Cependant le courage renaît. Aidés de nos bêlons ferrés, de nos crampons , n'avançant qu'avec lenteur et prudence , nous franchissons ce pas.sage : au-deli le chemin fut plus difficile, sans être dangereux. Nous montâmes encore pendant une heure; le mont Velan s'abaissait insensiblement. Tout à coup un mur de glace se présente ù nos yeux : il était vertical. Nulle crevasse, nul appui pour reposer nos pieds, pour attacher nos mains ; à ses cotés étaient d'horribles précipices, des rocs inenaçans, coupés à pic, inaccessibles. Mes deux compagnons , frappés de terreur, s'arrélent silencieux; moi-même, j'avais perdu la parole, l'u d'eux, pâle et glacé, me déclare qu'il n'ira pas plus loin : le souvenir de sa femme, de ses eufans effrayait sou imagination ; s'il fait un pas de plus, il croit ne les revoir jamais. • Reposons-nous, leur dis-je, avant de prendre un pai ti. ■ Nous étions épuisés de fatigue et couverts de sueur. Je réfléchis. Je ne pouvais me ré.soudre à renoncer au but , si près de l'atteindre. J'exhorte, j'encourage mes chasseurs. • Ils me suivront , disent-ils, si nous pouvons surmonter cet obstacle; -ce qu'ils croyaient impo.ssible. Animés d'une nouvelle ardeur , je m'arme d'un marteau pointu ; je fais des trous dans le mur de glace pour y poser le pied et accrocher mes mains. Je m'élève , non sans effort , et j'arrive au sommet. Les chasseurs me regardaient, tout transis, Iremblans pour moi. Mais, me voyant en haut, ils s'encouragent el montent à leur tour. La fatigue, l'imprespression de l'air nous avaient étourdis ; notre tête était souffrante, et nous ne filmes soulagés qu'après être parvenus au sommet. Il ne nous restait plus qu'à gravir au-des.sus du roc qui forme la pointe du mont : il est très escarpé ; mais ses rides , ses fentes offraient des prises à nos mains et à nos pieds; cette route devenait facile après les autres. Nous l'escaladons, et nous nous trouvons, avec une douce .surprise , au ni\eau de la plaine que forme la calotte du Velau. Un spectacle aussi étonnant que magnifique se déploie alors à nos regards : le ciel paraissait

un drap noir dont la terre était enveloppée; le soleil qui brillait augmentait cette noirceur. Nos yeux baissés parcouraient un espace immense , hérissé de pointes aiguës , coupé par des vallons obscurs. Le Mont-Blanc s'élevait sous la forme d'une pyramide inclinée , et sa tète altière paraissait commandera toutes les Alpes. Au loin, à travers les vallées profondes, se distinguaient l'extrémité du lac de Genève , Vevay , assis sur son rivage , les mouLs rians de verdure qui l'environnent. Je découvris la chaîne du Jura , le lac de Neufchatel : j'aurais aperçu Milan , Turin , si j'avais pu percer l'obscurité vague qui semblait les envelopper. L'œil ne discernait qu'un océan d'air et de vapeurs; plus près, un nombre prodigieux de glaciers se montraient, sous différentes formes, resplendissans des feux du soleil , qu'ils réfléchissaient de toutes parts. Une immobilité imposante, un silence majestueux, imprimaient dans mon âme des sentimens nouveaux, impossibles à décrire. Le bruit des avalanches , répété par les échos, seul nous avertissait de la marche du temps: nous planions, pour ainsi dire, au-dessus du monde. Les fleuves naissaient à nos pieds dans ces lieux où la nature parait expirante; et c'est là cependant qu'elle assemble des forces pour porter sur la terre la fécondité et la vie. Après m'être pénétré de cette vue, je consultai le baromètre; il était a dix-sept pou:'esonze ligues, et le thermomètre de Réaumur à tiois degrés et demi au-dessous de la glai e. D'après mon calcul , j'établis la hauteur du Velan de dix mille trois cent quatre-vingt-onze pieds audessus du niveau de la mer. Pendant tout le temps que j'y restai, je ne vis d'autre insecte qu'une guêpe, qui, épuisée de forces , périt sur la neige, et un papillon qui , d'un vol rapide , franchit la calotte du mont ; et pendant quatre heures de marche je n'aperçus sur ma route aucun vestige de végétation. »

Il est temps, ma chère tante, de repo.ser ma plume et ma tête; nous sommes bien avant dans la nuit. Déjàj'enlends la voix du coq qui m'annonce le jour; déjà le paisible fermier, sa femme, sa fille modeste et laborieuse, leurs valets, et l'oiseau caché dans le bois qui avoisine sa maison rustique, finissent un tranquille sommeil, et vont bientôt recommencer leurs travaux journaliers. Moi . oisif habitani des villes, intervertissant l'ordre de la nature, je vais, à l'approche de l'aurore, me livrer au repos de la nuit. Je baise respectueusement les mains de la plus aimable et de la plus chérie des tantes.

ADOLPHE A MADAIUE DE SAINT-OHER.

Suite du Voyage dans le Valai,s.

Je suis resté, dans ma précédente lettre, dans la maison de M. Muriih , où nous jouissions d'un doux repos et de la conversation de son fils ; je vais donc en reprendre le fil , et vous redire ce qu'il nous apprit relativement aux mœurs des Valaisans, et en général de celles de la .Suisse. Ce seront moins nos observations que celles de ce savant et aimable curé de Bidde ; car des voyageurs comme nous, qui courent rapidement de pays en pays, ne voyant que la surface des ihoscs, peuvent parler tout au plus du costume des habilans el du matériel d'une contrée. Milord avait demandé à M. Murith quels étaient les impots que payaient les habitans?» Ma répon.se, dit-il , sera consolante; car ce mot d'impôt a toujours quelque chose d'odieux et d'affligeant ; excepté le péage des chariots, im-

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pot très volontaire, et le service personnel, le Suisse ne

paie, par an, qu'environ six francs C'est bien peu,

m'écriai-je. — Si vous étiez ici , vous trouveriez que c'est assez. > Milord dit qu'un Anglais trouverait cette taxebien légère. «Mais ajouta-t-il, je veux vous faire voir combien la république helvélique est heureuse, relativement aux impôts , non-seulement comparés à ceux de mon pays, mais à cette république romaine, si riche et si fastueuse.

«A Rome, la vente du .sol était le premier impôt; ensuite toutes les marchandises , tous les bateaux qui entraient dans les ports de l'Italie , payaient à leur entrée des droits exorbitans. Il y avait des taxes annuelles et volontaires: le droit appelé poiioria , établi sur toutes les fabrications; les dîmes de tous les fruits de la terre, levées dans les contrées , en nature , et qu'on nommait pecuidœ ; den redevances nommées scriptitrœ, imposées à ceux qui tenaient les terres conquises réunies au domaine: l'orge, le froment, les troupeaux, les arbres même , le vin , tout payait des (axes onéreuses. Le viiigtbuitième était prélevé sur les esclaves qu'on affranchissait: le censeur, à chaque dénombrement, pouvait hausser la capitation à volonté, sans pouvoir la diminuer. Je ne cite ici que les impôts levés dans la république ; c'était bien autre chose sous les empereurs , où l'on mit à con" tribution jusqu'aux fenêtres et aux urines.— Aussi , répliqua Murith, vous ne trouverez dans notre Helvélie, ni panthéon, ni cirques, ni superbes palais : le mol de finance y est inconnu ; nul n'est assez opulent pour acheter son voisin , et assez pauvre pour se vendre. Mais je vais répondre à votre question sur nos mœurs et coutumes.

« Dans nos climats , à dix-huit ans l'homme est formé; sa barbe est faite , sa tète est couronnée de cheveux bouclés; .ses formes, sa physionomie annoncent un Hercule. L'été, il habite les Alpes, sa voix retentit d'une montafine à l'autre : il chante du haut du mont, et on lui répond de l'autre sommet. Il aime la danse, et saute un jour entier sans se fatiguer. Est-il couierl de sueur, il va boire au ruisseau et revient au bal: il brave les longs frimas des hivers; il n'a que son habit, et par-dessus une chemisette de charretier II fume sa pipe la tète nue , et , en travaillant, il découvre ses bras et sa poitrine : il ne craint pas la mort; il meurt vile après une longue existence. L'Ainour se plait ici comme jadis dans la Grèce, mais il se plie à nos mœurs sauvages, ^ous n'avons ni Sapho, ni l'haon, ni Corinne, ni Anarréon; le Suisse passe sa journée avec sa maîtresse, et boit silencieusement avec elle au cabaret, mais elle ne boit qu'avec lui. Le samedi est le jour du plaisir; le snir, à la naissance du crépuscule , l'amant va chanter sous les fenêtres de sa bienaimée, et la conjure comme Tibulle :

Janua , jam pateas uni niihi virta qiicrelis , Neu furtim verso cardiiie aperta soiies.

Ce ne sont pas précisément les mêmes expressions qu'emploie notre amant suisse , mais ce sont les mêmes idées. Sa Délie , sensible à sa tendresse , vient doucement lui ouvrir sa porte, et l'amour n'attend pas l'hymen pour faire un heureux. Dans certains cantons, la mère, le matin , apporte le café à l'amant de sa fille : il est vrai qu'il est regardé comme l'époux futur , et que de ces nuits fortunées il ne résulte aucun fruit prématuré. Si un paysan d'un autre faubourg osait rôder sous la même fenêtre, il serait aussitôt tué et jeté dans un lac; car la jalousie est une maladie de nos climats. Ces rendez-vous

nocturnes vous étonnent , et paraissent blesser les mœurs; mais nos bons Suisses regardent ces liaisons comme choses très naturelles et nullement susceptibles de blâme; et madame (s'adres.santà Blanche) qui m'offre ici l'image de la modestie et de la décence , voudra bien me pardonner la liberté de ce tableau de nos mœurs , libres plutôt par innocence que par l'effet de la corruption. Je vais présentement, continua-t-il , avec le même crayon de la vérité , vous peindre les défauts de mes compatriotes.

• Le Suisse a de l'astuce; il fraude son lait , détériore son beurre ; il e,st intéressé , a l'e.sprit mercantib : enclin à la chicane, il plaide volontiers, mais sans l'intervention des avocats ; lui-même défend sa cause sans émotion, sans accent, comme il lit une gazette. Les procès sont longs et opiniâtres. Haineux, très irascibles dans leurs querelles, les Suisses se battent jusqu'au sang , mais jamais avec des armes ou des bâtons , toujours à coups de poing. Sujets à l'ivrognerie , dans leur ivresse ils deviennent furieux. Je vous crayonne ici , messieurs, le tableau des mœurs générales; il y a des exceptions locales et nombreuses, surtout parmi nos pasteurs et les concitoyens des ours et des marmottes , c'est-à-dire de ceux qui vivent au milieu de la neige et des glaces.» Milord interrompit M. Murith pour proposer du thé; MM. Murith acceptèrent: Blanche le prépara , et ces messieurs ne manquèrent pas de la comparer à la jeune llébé versant le nectar. Au sujet du thé, M. Murith nous parla du café long-temps prohibé en Suisse , et qui commençait à s'y introduire , et suppléait l'usage du vin. • Cette liqueur , dit-il , est une dépense pour notre pays, mais elle donne plus d'activité à notre commerce. » Nous lui demandâmes alors un court précis des productions de la Suisseet de ses échanges. " La Suisse exporte pour vingt millions de toile qu'elle fabrique ; la France en achète pour quatre millions : les mousselines de Saint-Gall , et celles plus communes de Zurich et des autres cantons, rapportent deux fois autant. Les fromages, principale richesse des états démocratiques, sont une denrée très recherchée par les Allemands et les nations maritimes; le produit en est évalué à quinze millions. Les chevaux font un revenu annuel d'un million; la France en achète, année commune, pour deux cent mille francs; elle en complète ses trains d'artillerie. Le superflu de ces marchandises paie les grains, le sel, le fer , les draps , le café , le tabac , les épices , l'eau-de-vie. Le commerce seul peut nous procurer tous ces objets qui nous manquent. Les voyageurs importent encore un revenu à la Suisse , et les Anglais en paient la plus grande partie. L'Italie attire les étrangers par ses temples, ses monumens, ses artistes, .ses statues antiques, ses tableaux; la France , par ses opéras , ses fêtes , son luxe , la facilité , la douceur de ses mœurs, et j'ajouterai , sans chercher à faire un compliment à madame, par les grâces et l'amabilité de son sexe. Noire Helvétie , peut-être plus heureuse , n'a pas besoin de fêtes , de carnavals , d'entretenir des artistes . des monumens à grands frais , pour attirer les voyageurs ; on y vient pour gravir sur les Alpes, pour y jouir de la salubrité de l'air, et du tableau toujours intéressant de la vie pastorale. Ou trouve ici une originalité de ton et de couleurs qui produit des images bien différentes de celles des autres pays ; on y éprouve des sensations nouvelles. — Il est vrai , dit milord ; aussi je préfère ce séjour à celui de Rome , de Florence et de Naples, lieux si chéris de mes compatriotes. » • Des censeurs atrabilaires, de.'préteudus Lycurgues, re-

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prit notre cure philosophe, linprôùvènt nos manufactures qui introduisent le luxe; mais ce mot luxe est, selon moi, uu mot très abstrait. Qu'eiitendcul-ils par luxe? Ils n'en savent rien. Vaul-il mieux porter des sabots que des souliers? E.^t-il bien fâcheux d'avoir une chemise de toile fiue , et une montre dans sa poche , qui règle votre temps, et souvent vous eu rappelle le prix? Le commerce, dil-ou, amène le luxe ; mais il défriche les terres ; il adoucit les mœurs, lie les hommes par leurs besoins et par l'urbauité, il nourrit chez eux l'esprit de liberté et d'égalité ; car rien ne les rapproche tant (jue l'industrie et le commerce. INos historiens et nos philosojjhes modernes vantent beaucoup, par morosité, je pense, les mœurs de Sparte; mais moi , quoiîjue Suisse j'aurais préféré vivreà Athènes, au r.iilicu des arts, du luxe et de la politesse attiques. Périclès me parait bien supérieur à Diogène dans sou tonneau ; et j'aimerais beaucoup mieux diner avec Atticus ou Lucullus, dans le salon d'.\pollon, que dans la chaumière de Curius Denlalus.qui soupait avec des carottes cuites dans un pot de terre. » Je dis alors, en riant, à M. Murith ;■ Je ïoisque vouséles un peu mondain , et que vous diriez comme Voltaire :

Or, maintenant, monsieur du Télî'maque , Vantez-nous bien votre petite Ithaque , \'olre Salcnti'Ct vos murs mallieureux , Où vos Crétiiis , tristement fastueux , Pauvres il'etfets et riclirs d'abstinence , Manquent de tout pour avoir l'al)ondance. .l'admire fort voire style Hattein-, Et ïolre prose encor qu'un peu traînante : Mais , mon ami , je consens, de bon cœur, D'être fessé dans vos murs de Salcnte, SI je vais là pour cberclier le boidicur.

— Ma foi , répond M. Murllh , je pense comme Voltaire , et comme le roi Salomon , qui nous conseille de jouir de la vie, et qui dit qu'un lion mort ne vaut pas un moucheron qui respire. Parlons présentement des maladies de ■notre pays. Les Suisses, ayant un genre de vie particulier , ont nécessairement des maladies locales; la liste en est peu considérable; c'est un bienfait de notre situation physique et de la vie active et laborieuse des habitans. L&s maladies du paj'S sont des membres froids et gelés , les hernies et les ruptures, les transpirations arrêtées, les inflammations provenant de l'usage immodéré du vin et des vulnéraires échauffans , les épidémies qui naissent de la malpropreté et delà négligence à aérer les chambres à coucher , les engourdissemens provenant de l'usage excessif du labac.

• Vous ne voyez point, dans cette liste, les maux de nerfs, les évanouissemens et les maladies chroniques qui tourmentent les habitans des grandes villes : la misère n'y produit pas ces épui.semcns, ces marasmes, suite du défaut de nourriture; les montagnards vivent avec du lait et des ponmies de (erre, et leurs fibres sont si ro- Imstes, que j'ai nui dire à M. Tissol qu'il fallait, pour les purger, ju.çqu'îi vingt-quatre grains d'antimoine, tandis que deux grains suffisent ponr empoisonner deux hommes ordinaires.

■ La classe la plus nombreuse, celle des pasteurs, est, comme dans tous les pays, la plus .saine et la plus modérée. La nourriture du pasteur est sobre ; il assaisonne ses mets avec du poivre et des épiceries; il connaît peu l'usage de la viande. 11 est aux champs au point du jour, et ne les quitte qu'S la nuit, le matin, il respire le baume

des fleurs ; il végète comme une plante sous les rayons du soleil. 11 se promène dans une atmosphère fraîche et pure; l'exercice double ses forces; le corps agit sa is excès, et son esprit se repose : aucune inquiétude morale n'allume son sang. Un médecin des papes disait : «Il est impo.ssible f|ue des courtisans se portent bien.» Et moi je dis, en sens inverse ; Il n'est pas po.îsiblc que des pasteurs montagnards aient une mauvaise constitution. Us ne veillent jamais trop , se couchent avec le soleil, se lèvent avec lui : c'est pour eux que l'araonr est un besoin el un plaisir. — Je croyais au contraire , lui dis- je, qu'il n'avait de temple que dans la' Grèce ou en Sicile. — C'est un préjugé : il est vrai que nos bergers ne le connaissent que plusieurs années après l'adolescence; mais, exempts de son ivre.sse, ils l'ont dans le cœur et non pas dans la tète. Ils sont élevés dans l'ignorance, mais ils ont la santé el la force. Quel tempérament ils aujaient, s'ils usaient a^ec plus de sobriété du vin, des liqueurs et du tabac à fumer! Leur défaut de lumières leur a fait rejeter jusqu'à l'usage de l'inoculation [50]. Leurs préjugés les éloignent de toute innovation , et la liberté n'ose les introduire.

« Ici , la médecine consulte encore les astrologues et les almanachs ; on ne purge le malade qu'à tel signe du soleil , ou à tel quartier de la lune. On met sa confiance dans un pèlerinage à Sainte-Biaise, ou à Notre-Dame-des-Auges. Les charlataus trouvent un débit prodigieux de leurs drogues : c'est dans nos vallées que les empiriques italiens A iennent en faire l'essai ; de là ils passent dans la Souabe et dans les éleclorats, on ils trouvent des hommes tout aussi dupes de leur crédulité et de la superstition. Mous a\'nns encore des paysans qui s'érigent en médecins, sous le nom de mages; i\s parcourent les campapnes, traitent les maladies, et opèrent avec le secours des prières, des astres et de la magie. Le magistrat devrait s'opposer à ce charlatanisme; mais lui-même a souvent les yeux couverts du bandeau de la crédulité; d'ailleurs son pouvoir ne s'élend pas sur l'opinion d'un homme libre. 11 n'oserait bannir un citoyen , mage du lieu , dont la vie est exemplaire, médecin sans honoraires, chéri et respecté de ses concitoyens. INos hôpitaux ne sont pas nombreux; mais le Suisse n'est pas assez pauvre pour implorer les bienfaits de la pitié : il dédaigne d'ailleurs le pain de l'aumône.

« Nos commîmes font des achats considérables en remèdes; les minisires eu sont bien fournis; ils les distribuent, et souvent ils sont a,ssez instruits pour suivre le traitement des maladies. Dès qu'un minisire ou les chefs des cantons savent qu'il y a des malades , ils envoient le médecin à leur secours : celui-ci est, de plus, obligé de visiter la contrée el de rendre couiple de ses travaux.

«La nuit qui s'avauce, et une simple ronvecsation , ne peuvent me ;-crii etirede vous parler du code hehélique : quelques coutumes el le droit romain sont la base de nos lois , ainsi que des lois modernes des autres élals (57) ; ce qui prouve que la législation de Rome est le résultat d'un accord entre le droit naturel et les convenances .sociales. Ce code n'est point l'ouvrage des beaux jours des Romains; c'est celui des empereurs, à l'époque oi1 les mu'urs et la religion s'écroulaient sur leurs magnifiques foiidemens. Jnstinicn et Caligula, dont le nom seul inspire un mouvement d'horreur, sont les législateurs qui ont le plus travaillé à la coufectiou des lois. — Nous pourrions dis-je alors, comparer Caligula à noire Henri III : son

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code est un des plus sages et des plus suivis. Les malheurs des temps, la nécessilé urj5eiUe firent éilore ces lois pour arrêter le cours des désordres les plus affreux. •

Ici finit notre conversation avec MM. Muritli, que nous quittâmes enchautés de leur politesse et de leur savoir.

Kn .sortant de Marligni , nous gagnâmes la droite de la vallée. A trois quarts de lieue on trouve des villages adossés contre les croupes des montagnes, et au-dessus. des champs et des prairies. Dans la partie oii serpente le Rhône, on ne voit que des prairies marécageuses, des Ijois traversés par divers bras du fleuve, et qui forment des iles plus ou moins grandes, présentant des tableaux charmans. Les moutai'.nes situées au-delà de la vallée, ont â leur pied des villages, des châteaux, des vignes, et vers leur cime, des bois et de beaux pâturages bornés par d'arides rochers. Ce magnifique et vaste paysage doit étonner un peintre, et lui prouver (|ue l'art est bien loin de la nature. Les habitations des Valaisans sont sur les montagnes et dans les gorges , où l'on voit leurs hameaux suspendus : les collines, bien cultivés, paraissent des jardins élevés dans l'air. Leurs cultivateurs sont simples, adroits, laborieux , bienfaisans; privés de numéraire, ils ne connaissent pas l'indigence. Si l'un deux tombait dans la misère, tons se réuniraient pour subvenir à ses besoins. La pureté de leurs mœurs égale leur bonne foi. Celui qui a donné le jour à un enfant illégitime est non-seulement couvert d'opprobre, mais pour échapper à la houle, il est obligé de quitter son village.

Leur terrain est trop rapide pour employer des bêles décharge à leurs exploitations; ils portent leur récolte sur le cou ou .sur le dos. Les femmes travaillent à la terre comme les hommes; et pourai'coulumer lesenfansàcelte vie laborieuse, des l'âge de .'•ix ans on leur met une petite hotte sur le dos. Ces travaux pénibles défigurent l'espèce humaine. On voit chez eux peu d'hommes bien faits; les femmes y sont hâlées, et sont bien loin d'avoir ces formes, ces traits adoucis et délicats qui donnent tant de grâces aux femmes du Haut- Valais.

Après une marche de deux lieues et demie, nous traversâmes le Rhône sur un pont de bois. Ici la vallée déploie plus de richesses ; ou voit de belles campagnes ; les croupes des montagnes sont enrichies de vignes, tandis que leurs sommets montrent des rocs pelés et dégradés. Ce fut derrière ces montagnes qu'en 1714, le 2.3 septembre, les rochers du mont Diableiel s'écroulèrent. Le ciel était beau, tranquille; les troupeaux paissaient à l'ombre de ces rochers; les chèvres, les moulons bondissaient sur ces rocs ; les bergers , les bergères , animés d'une douce gaité , se li\ raient à des jeux iniiocens, jouissaient de leur bonheur, quand tout à coup la montagne mugit, s'agite, s'ébranle, s'écroule et ensevelit sons ses ruines, bergers, bétail , pâturages et hameaux. L'éclat des rochers, l'éboulemcnt des terres qui s'étendit à deux lieues, la fumée, le bruit affreux répété par les échos, tout semblait annoncer le bouleversement entier du globe. L'horreur , l'épouvante , les cris des hommes et les miigissemens des bétes, le vol tnmultueux des oiseaux augmentaient le désordre et l'effroi. On fuit, on court de tout. côté pour chercher un asile. Cette convulsion terrible fit prrir cent vaches et grand nombre de bestiaux , renversa des bois , considérables qui servaient de remparts cojilre les avalanches. Les ruisseaux qui descendaient de ces monlagnes, et qui allaient arroser les jardins, les prairies des

fortunés habitans , s'évànoliiréîat. 'Ainsi «S liktx , jadis si agréables, si pittoresques.

Où l'on voyait éclore, El les fruits de l'oinone, et les présens de Flore ,

soni aujourd'hui frappés de stérilité , par la privation des eaux vivifiantes qui les humectaient.

Une bande de rochers partage la vallée en deux : le Rhône coule du côté le plus large , et ses rives sont décorées de champs, de prairies et de bois. La partie la plus étroite n'est pas moins riante; ellee.st couverte d'une riche moisson qui s'élè^e en terrasse jusqu'à des rochers couronnés d'arbustes. C'est à l'exlrémilé du vallon qu'on voit enfin la ville de Son , environnée d'agréables collines et de châteaux d'un aspect antique. A la vue de Sion, que nous cherchions depuis lon!;-teinps , nous nous écriâmes : « Saint , terre féconde , ville si désirée ! » Nous nous repo.sâmes auprès d'un ruisseau qui roulait , en murmurant, une eau fraîche et limpide, car nous étions très fatigués. Blanche, voyant son ombre dans ce miroir liquide, et le désordre de sa parure, s'écria ; « Ah ! mon Itieu, jefais peur!» Je dis alors, avec madame Deshoulieres :

Ruisseau , ce n'est plus que chez vous Qu'on trouve encor delà franchise :

On y voit la laideur, ou la beauté qu'eu nous La bi/aiTc nature a mise ; Aucun défaut ne s'y déguise;

Aux rois comme aux bergers vous les reprochez tous....

Après une heure de repos , nous avons poursuivi notre roule. La perspective qu'on découvre au-delà de Sion est 1res belle; d'un côté .s'élévenl des montagnes arides que le soleil couchant peint de ses plus beaux rayons; d'autres moijtagnes sont entrecoupées par des vallons hérissés de bois , au fond desquels circulent des ri\ ières et des lorrens qui vont se perdre dans le Rhône.

Mais nous voilà dans Sion , où la maladie attendait Blanche. Oublions cette époque fatale, et jouissons du calme qui nous environne. Salut, ma chère tante ; lisez-moi avec le même plaisir que j'ai à vous écrire, et ne dites pas comme le Clirisalde de iMolière :

On cherche ce qu'il dit , après qu'il a parlé.

LETTRÉ LXX

1U.\DAIIE DE SAlNT-OMf.R A DELMONT CADET.

Tour d'adresse de Bonnard.

Mes amis, n'allez pas me trahir; ma cinquantième année a sonné hier matin, â dix heures: cimt ! je vons le dis à l'oreille , et d'autant plus bas qu'il y a un beau jeune hoinme de soixante ans qui parait engoué de mes charmes et de mon grand nèz. Je ne démêle pas encore ses vues et ce qu'il veut faire de moi ; je ne sais si je dois être la BaiK is, la Lame on l'Astrée de ce moderne Céladon , qui adressie sans doute tous les matins à l'AnioUr, la prière du poêle Rousseau ;

Mais quand du soir viendra le crépuscule, Temple on le cœur languit inanimé , Du moins, .^monr , f.iis-moi bailler cédule D'aiinor encor, même sans être aimé.

J'entre aujourd'hui dans une avenue sombre, où les fleurs naissent difficilement ; mais j'y entre avec courage et sans regret : quand on sort d'un bal où l'on a lieaucoup dansé , on n'aspire qu'au repos.

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Mais j'ai à vous parler d'une aventure bien plus intéressante que mes amnurs naissans, et qui fournit un grand aliment à la conversation des bnns Lyonnais; le héros de la pièce est le cher beau-frère de Berlaul , le paladin Bonnard. Vous allez voir qu'il joint à la bravoure et à la galanterie des anciens chevaliers l'asluce et la politique des héros de Machiavel. Sa destinée, qui pourra peut-éire le conduire au port de Toulon , lui fit rencontrer dans un bal l'aimable Ku(;énie Dupin ; il a été frappé de l'éclat de ses charmes, et surtout de l'éclat plus imposant d'une dot de deux cent mille francs : l'amour de la dot et celui de la beauté d'Eugénie, réunis, ont fait de ces deux amours une passion très vive et très sentimentale. La tendre Eugénie , rose naissante , a ouvert son âme avec confiance aux premiers traits d'un amour qui se présentait sous l'escorte de l'hymen; car l'adroit Bonnard aftectait tous les senliniens de la vertu, il pénétra doucement dans le cœur de son amante, qui l'écouîa, reçut ses lettres, et a eu la faiblesse de lui répondre:

Amer che nasce.

Colla sporanza ,

Dolcc s'avanza ,

Ne se navvede, L'amante cor.

La mère perça l'obscurité de cette intrigue , et interrogea sa fille, dont l'ingénuité s'expliqua sans détour. Cette bonne mère se conduisit avec prudence et tendresse. Loin de gronder sa fille, elle a opposé aux pièges de la séduction le langage touchant d'une amie, les lumières de la raison , et les prières encore plus persuasives d'une mère. Sa main délicate versait goutte à goutte, sur la blessure de sa fille , le baume qui devait la fermer ; elle lui traça le portrait , les qualités , les mœurs de sou amant. Eugénie rougissait et pleurait, dans le sein de sa mère, un attachement dont elle avait tant de peine à triompher. Pour hâter sa guérison , on lui présenta un nouvel aspirant à sa main; c'était V'ionnet l'ainé, jeune homme d'une figure charmante , qui joint à une éducation très cultivée, car il a été élevé à Paris , une aménité de caractère , une pureté de mœurs fort rare à son âge et avec sa figure : le seul défaut qu'il nous apportât de Paris , c'était de parler sans cesse de celle capitale , de ses usages, de ses modes, qu'il comparait continuellement avec ceux de Lyon , pour les censurer. Déplus, il necitaitjamaisquedes marquises, des cotntesses, des duchesses, qu'il avait vues, avec qui il avait soupe; il vantait leur bon ton, leur esprit, leur amabilité. Un jour, impatientée de cet étalage, je lui demandai s'il n'y avait plus de bourgeoises à Paris, et si les rues Saint-Denis, Saint-Honoré n'étaient peuplées que de duches,«es? A cette question; l'assemblée éclata de rire ; mon jeune homme, qui sentit la dérision , rougit et perdit la parole. Comme il est né avec beaucoup d'esprit et de jugement , il n'a pas tardé à s'apercevoir du ridicule de son engouement pour les gens de qualité et les u.sages de Paris. Enfin, ce jeune Vionnet fut admis dans la maison de M. Dupin , où l'Amour l'attendait, caché dans les yeux de la belle Eugénie. Encouragé par les parens, il chercha à plaire , et insensiblement il détrôna le paladin ; le mariage fut arrêté, et répo((ue fixée au 15 de ce mois. Le lâche Bonnard, informé de cet événemeni, a couru chez son ri>al,)e14, à huit heures du mat in, et lui a dit; «J'apprends que vous allez épouser mademoiselle Eugénie Dupin ; je ne viens point m'en prendre à vous ; à votre place je me conduirais de même ; mais vous ignorez sans

doute mes droits sur la main , sur le cœur de cette infidèle.—Vos droits, monsieur? — Oui, vous m'accuseriez d'imposture et d'audace , si je ne venais la preuve en main ; je vous apporte une de ses lettres, j'en ai bien d'autres; mais celle-ci suffira pour dessiller vos yeux. Lisez , monsieur ; vous connaissez sans doute son écriture ? — Oui , je viens de recevoir dans l'instant même un billet de sa main. — Eh bien! confrontez-le avec le mien. — Je ne puis le nier, l'écriture est la même.» Vionnet lit, reste slupide d'étonnement , de douleur, au style d'une lettre aussi hardi que passionné , et qui annonçait que l'intrigue était fortement nouée ; et moi , je suis tout aussi stupéfaite que lui. 11 faut en convenir , noire sexe mérite de régner, si la dissimulation est le premier mérite des gouvernans. Avez-vous jamais vu des Vierges de Raphaël ? Eli bien ! cette Eugénie si leste a, dans ses traits charmans, la même décence, la même candeur. 0 filles imprudentes! et vous , hommes vils et trompeurs ! qui déshonorez votre maîtresse après l'avoir séduite, les lois ne punissent pas ce crime, mais la société devrait en faire justice. Vionnet, confondu, désespéré, dit à son rival qu'il lui laissait le champ libre, qu'il abjurait à jamais toute liaison avec la perfide Eugénie ; • et pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-il, je vais, pour dégager ma parole, écrire sous vos yeux un billet à son père. •

[Billet de f'ionnet à M. Dupin.

' Monsieur, des motifs très puisiians m'obligent de renoncer à la main de mademoiselle votre fille. Je vous paraîtrai coupable ; mais ne me jugez pas sur les apparences, qui m'ont trompé moi-même. Il serait inutile de vous en dire davantage. Cependant veuillez bien me croire pénétré de respect et de reconnaissance pour vous et madame Dupin. Vous méritiez plus de bonheur. •

Le billet fut envoyé soudain à son adresse , et les deux rivaux se séparèrent, l'un an désespoir, l'autre enchanté du succès de sa perfidie. Ce terrible écrit est arrivé dans le moment où toute la famille était assemblée pour le déjeuner. Eugénie, brillante du coloris du matin, et de cette douce galté qui est à la physionomie ce que les rayons d'une belle aurore sont à l'horizon qui s'éclaire, essayait des robes , des coi, fures nouvelles, recevait les félicitations. La joie animait tous les cœurs, quand un laquais entre, donne la lettre de la part de M. Vionnet. Dupin l'ouvre précipitamment : quel coup de foudre! Le billet lui tombe des mains; la mère le ramasse, le lit tout haut, d'une voix tremblante. Eugénie se trouve mal : on s'empresse de la secourir; elle revient de son évanouissement et verse un torrent de larmes. Cependant les ouvrières s'enfuient; le vieux Dupin demande une épée; il veut aller se battre avec Vionnet ; sa femme le relient et jette li's hauts cris ; tout à coup, au milieu de celte .scène désastreuse, on annonce le père et la mère du coupable. Ces bonnes gens arrivaient de la campagne pour assister à la noce; et n'ayant pas trouvé leur fils chez eux, ils ne doutaient pas qu'il ne fiU près de sa future. Us entrent : quel acrueillquel silence! Ils s'avancent, ils saluent; personne ne répond, tout reste immobile, pétrifié. M. Vionnet, fort étonné, demande le motif d'une récepliou si froide; Dupin , pour réponse , lui montre la lettre de son fils, en lui criant ; « Votre fils est un traître ! il ne mourra que de ma main. » Vionnet lui répond , après lecture faite : «Je n'y comprends rien. Mon fils est honnête , sensible ; il aimait Eugénie. Cela me passe. Cependant ne nous cmpor-

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tons pas; je m'en vais lui parler; je découviiiai les motifs d'une telle conduite : s'il est coupable, je saurai le punir; je vous ferai toute la satisfaction que vous exigerez. » Après cette explication, les bons Vionnet se sont retirés, l'esprit très agité et la douleur dans l'àme. Quel contraste avec la joie qu'ils apportaient en entrant! Us cherchent leur fils de maison en maison , et le trouvent enfin à la campagne , chez un ami. Le jeune homme , pour se justifier, leur a montré la lettre d'Eugénie à Bonnard. Malheureusement, cette aventure perce dans la ville ; voilà cette enfant perdue; le coup est accablant pour la famille. Je liens tous ces détails de la saur de madame Vionnet. Cet événement n'a point altéré la santé ni la physionomie de madame Bertaut, ma très honorée bellesœur, qui se porte aussi bien que Tartuffe , de glorieuse mémoire : elle a l'oreille rouge et le teint fleuri. L'autre jour, elle figurait en première loge à ce chef-d'oeuvre de Molière; elle était avec son cher Orgon, mon frère, et près de madame Lemaire, qui la connaît fort bien. A cette .scène si heureuse où Tartuffe s'accuse, et dit avec tant de sincérité;

Tout le monde me prend pour un homme de bien , Et la vérité pure est que je ne vaux rien,

madame Bertaut dit à madame Lemaire ; « Est-il possible, madame qu'il y ait des hommes aussi méchans , d'une hypocrisie si profonde! cela n'e.st pas dans la nature. — Pardonnez-moi, madame ; il y a des hommes , et même des femmes, qui ressemblent beaucoup à l'original de Molière.» Je crois que la belle senlit l'application , car elle ne lui parla plus. On m'a dit que, pendant qu'elle était dans sa petite chambre, ch^z la Bertrand, elle était jan.séniste, blâmait la fréquentation des spectacles; aujourd'hui je ne sais plus dans quelle secte philosophique ou diabolique elle s'est fourrée; on la voit dans tous les endroits publics. On m'apprend que la petite Eugénie a une fièvre violente. Pauvre enfant ! Je la plains beaucoup. Les hommes .sont impitoyables; ils ne pardonnent rien ; leur orgueil punit l'erreur et la faiblesse , comme le vice ou le crime.

En voilà assez pour aujourd'hui. Quand je saurai la fin de cette triste aventure , je vous en ferai part , et vous pourrez me dire: «Ma chère tante, vous qui ne dormez pas , et qui contez si bien , je vous supplie de finir le récit intéressant que vous avez commencé. » Approchezvous , ma chère Blanche , que je vous embrasse. Adieu , vous autres.

LETTRE LXXL

ADOLPHE A SA TAMTE.

Complimens de la bonne année ; vers à ce sujet. Conversation

avec Haller. Anecdote de Blanche.

Aimable et chère tante, M. Gérard vous porte une espèce de monstre dans sou genre , dont l'aspect cependant ne doit pas vous e; frayer ; ce monstre est une truite, citoyenne des eaux du lac Léman ; elle pè,se trente- deux livres; on a vu de ses frères peser jusqu'à quarante. En 1663, on en envoya une à Amsterdam, du poids de soixanledeux livres : celle-ci, sans doute, est une petite-fille de cette arrière-grand'mère ; mais vous savez que les en fans dégénèrent. Cette infortunée n'a pu éviter son sort; elle est née, s'est engraissée , a été piise pour être mangée à Lyon par vous : et puis , niez le fatalisme ! Cette légère

offrande est en mémoire de la fête de Janus , que nous célébrons, à l'instar des Romains, le premier jour de l'an ; car, sans nous en douter , nous sommes un peu païens. Pour imiter les Romains dans loules les cérémonies de ce jour solennel , et chasser la paresse , j'ai travaillé une petite pièce de vers qui part à votre adresse avec le monstie ;58,. Si les truites vivent âge de carpes, ou de patriarches, celle-ci doit avoir vu Guillaume Tell, et dû jouir de la liberté qu'il a procurée à sa patrie : je dis , jouir ; car je suppose que les poissons , comme les hommes , se paient de mots.

Cette offrande , me direz-vous, est peut-être une petite ruse de ma part pour faire passer l'assaisonnement que j'y joins, c'est-à-dire mes vers. Ainsi Voltaire envoya à Dufresne un pâté de perdrix, pour lui faire adopter ses corrections'. Ainsi la truite obtiendra grâce pour mes faibles rimes , qui seraient dignes de Racine si j'avais pu exprimer mon attachement, ma reconnaissance, et la vivacité des vœux que je forme, au pied du grand moteur de nos destinées , per la mia carissima zia.

fers à madame de Saint -Orner, Pour le Jour de l'an.

Que l'an nouveau qui vient d'éclore Brille pour vous plein de douceur ; Que le lever de chaque aurore Vous éveille pour le lionheur.

Cueillez auprès de la nature Les fleurs, les fruits de la saison :

Philosophez comme Épieure, Vieillissez connne Anaeréon.

Kn approchant de la centaine, Vivez loin du monde oublié , Entre Vol aire et La Foulaine, Et dans les bras de l'amitié.

Que la gaîlé vous environne ; Que votre esprit toujours brillant , Ainsi qu'un beau soleil d'automne.

Embellisse votre couchant.

Et quand de votre heure dernière Vous entendrez le dernier son.

Fermez cloucenienl la paupière , En méditant une chanson.

apostille de Blanche.

• Quel bouquet enverrai-je à ma chère tante , moi qui n'ai n'y myrte, ni fleurs dans mon jardin? Mais je vais dérober une fleurette dans celui de Voltaire, qui a bien la plus belle collection de fleurs de l'Europe. Je vous dirai donc avec lui :

• Que le ciel prolonge le cours D'un sort aussi doux que le vôtre :

Saint-Onier, l'élé de vos jours Vaut mieux que le printemps d'une autre.

« Vous me demandez si ma vie est heureuse? Oui, je lis beaucoup ; la lecture n'est pas chez moi un goilt faible et frivole, un passe-temps pour tuer l'ennui, mais une espèce de passion qui change mes lectures en jouissances. De plus, je vis avec des gens aimables, ce qui me parait

' \'oltaire composait rapidement , et corrigeait sans cesse. Itufiesne , fatigué des corrections qu'il lui proposait continuellement , pour une tragédie de lui qu'on allait jouer, n'en voulait plus recevoir : Voltaire lui envoya un pâté de perdrix qui fut très bien accueilli. On le sert, on l'ouvre ; chaque perdrix avait dans son bec un papier contenant des changemens.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

le plus grand cliarmo de la vie. Deux lois nous avons eu à diuer le fameux Hallor : c'est un philosophe d'uue douceur, d'une sérénité d'âme admirable. Il nous disait qu'il se félicitait d'être caché dans un coin du monde, avec peu de liaison, et eiicore mains d'iulhience. « Madame , me disait-il, les heureux de la terre ne sont pas ceux dont on parle ; ce sont ceux qui sont i;;uorcs. » Je lui répondis que je tremblais pour son bonheur, car le nom de Halltr était connu daus toute l'Europe. Il n'aime pas Voltaire; c'est un tribut qu'il paie à l'humanité; c'est là son faible. Ilaller est très âgé, mais il a toute l'activité de l'âge viril : il veut mourir la plume à la main, comme Vesiiasien a voulu mourir debout. Il nons conta que dans sa jeunesse il avait bravé un incendie pour sauver ses vers, et que, l'année d'après, il avait eu le courage , plus héroïque , de les jeter au feu. Je lui ai demandé s'il s'était marié? "J'ai eu, madame, trois femmes que j'ai beaucoup aimées, et vous me les rappelez toutes les trois.» En prenant congé de nous , il m'a demandé la permission de m'embrasser ; je m'y suis prêtée de bonne grâce : j'ai cru embrasser Platon octogénaire. C'est le baiser de Maiguerite d'Ecosse à Alain Chartier. Nous lui avons parlé de vous ; Il serait enchanté de votre connaissance. Ah ! que n'élesvous ici au milieu de nous I rien ne manquerait à ma félicité , que les bontés de mon père ! Voilà le ver solilaire qui me ronge le cœur. Je n'ose pas lui écrire pour la bonne aiiné.'; il repous,serait ma lettre et mes vœux. Cependant je demande toujours an ciel qu'il prolonge sa vie et la comble de bénédictions. Je prie même pour ma belle-mère, malgré le mal qu'elle me fait, puisqu'elle est nécessaire au bonheur de mon père , et que la religion ordonne de pardonnera ser> ennemis. Miladyest relournée à Londres, milord est allé passer l'hiver à iVaples, pour venir nous rejoindre avec les hirondelles. Leur absence nous attriste : se séparer de ses amis , c'est briser une partie des liens qui attachent à la vie. Celte séparalion augmente notre dépense; mais Adolphe dit que son frère bat monnaie pour lui à Paris.

«Adieu, ma chère et incomparable lanle; je vous embrasse, je vous hotiore, je vous aime di lutlo il iiiio cuore , di tulla la inia anima. »

Jposlille (le Delinont.

Que je vous conte, ma chère tante, à l'insu de Pandore, une anecdote où vous reconnaîtrez son âme. Notre blanchisseuse, femme de bicuetFrancai.se, niais affligée de pauvreté, compagne lro)i fidèle de la vertu, vint un jour nous voir avec sa petite lille, âgée de sept ans. Cette cnlani, quia une physionomie très spirituelle, voyait dfs livres sur le bureau de ma feninie, et a\ ait l'air de les convoiter. Elle lui en donne un ; l'enfant l'ouvre, regarde beaucoup, et parait s'impatienter de n'y rien comprendre. Blanche, qui la suivait de l'œil et s'amusait de sa petite colère, lui demanda si elle savait lire? «Oh! non, je ne suis pas si heureuse que les daines. — Voudriez-vous apprendre.* — De fout mon cœur; mais il faut de l'argent , et maman dit qu'elle est pauvre. » Sa mère ajoula qn'il en coulait trop cher pour aller ù l'école. " Combien ? — Trois florins par mois, sans compter de petits présens au maître d'école , et les habits du dimanche qu'd faudi'ait mettre tous le-s jours : il ne laut pas être fier; mais l'on doit cacher sa misère, autremeni on vous méprise. » J'entrai dans ce nionienl. Blanche me demanda comment je trouvais cette peiiie lille. Je la regardai, la caressai,

et louai sa figure. Quand Blanche les eut congédiées , elle me dit ; « N'est-il pas fâcheux que , faute de six ou sept francs par mois, cette petite ne puisse apprendre à lire? — Il est vrai, mais je les donnerai; c'est une bonne œuvre. — A qui les donnerez-vous ? — Au maître d'école. — Non , à moi ; je veux gagner cet argent ; je montrerai à lire à la petite, les six francs serviront à l'habiller un peu propreineut ; car je suis aussi fière qu'un magister ; je ne veux point dans mon école d'eufans déguenillés. » Depuis ce jour, elle a paré sa poupée, comme elle l'appelle, de jolis véteniens, et elle lui donne tous les matins une leçon. Celte en ant fait des progrès surprenans. D Blanche! ô mon amie! les hommes .seraient encore plus vicieux, plus méchans, que l'ange llhuriel leur ferait grâce à cau.se de loi : tu fais pardonner à l'espèce humaine.

LETTRE LXXIL

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