MADAME DE SAINT-OMER A ADOPHE
Séjour de madame de Saint -Omcr à la campagne. Anecdole d'un enfant trouvé. Suite de l'aventure de Bonnard.
J'ai passé, mon cher neveu, quinze jours alla inia villetta.
" Or , il élait le commencement du printemps, que tou- «les fleurs sont en vigueur; aussi jà commeucaient les «abeilles à bourdonner, les oiseaux à rossignoler, et les « agneaux à sauteler. Les petiLs moutons bondissaient par « les montaignes, et les oiseaux faisaient résonner les buis- «sons de leurs chanis. »
J'étais dans mon Tibur, plus seule que saint Paul dans laThébaïde, il recevait au moins la visite de saint Antoine et d'un corbeau qui lui apportait son pain. Mais j'avais avec moi ce que saint Paul n'avait pas ; les contes de Voltaire, mon petit La Fontaine, nioii grand Montaigne, et puis.... mais du secret, le traité de Cicéron sur la vieillesse. Une femme lire du latin ! mieux vaudrait avoir dix amans; le cas est plus graciable. Cependant, qui le croirait! le seizième siècle a produit quantité de femmes célèbres qui savaient parfaitement le grec et le latin. L'infortunée Jeanne Gray, qui passa du trône â l'échafaud, lisait dans l'original, avant de mourir, le dialogue de Platon sur rimmortalilé de l'âme : la belle Marie Sluart, tout aussi malheureuse, écrivait et parlait six langues , et faisait très bien les \ers dans la nôtre. Mais tout est mode, chez les femmes surtout. Au resie , Cicéron m'apprend à vieillir : il dit, avec rai.son, que la vieillesse n'est un poids onéreux que pour ceux qui jamais n'ont su jouir d'aucune des saisons de la vie.
J'ai fait seule de grandes promenades, un vaste chapeau de paille .sur la tête, un bourdon d'une main, ma lorgiietlede l'autre, suivie de mou fidèle Achate, mon garde du corps, mon ami, dont la société me convient mieux que celle de beaucoup de nos bipèdes, bons quelquefois par fadilesse, et presque toujours méchans par intérêt. Achale m'aime par reconnaissance, alioie, me parle sans que je sois obligée de lui répondre. An reste, ma tendresse pour Achale n'est pas aussi risU)lc que la passion de madame du Tertre pour le carlin Zizi. Un jour je la trouvai cplorée , jetant les hauts cris, prête ;\ s'élancer de la fenêtre. « Qu'avez-vous, madame? que vous est-il arrivé?— Mon chien, mon.charinant Zizi est perdu; je suis désespérée » Heureusement Zizi fut retrouvé. Alors elle me demanda ce que je pensais de son attachement pour son chien. « Il me fait croire , lui dis-je , à la mé-
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tempsychose. » Je me gardai Ijicn de lui développer ma pensée. Mais quand je vois celte passion effrénée et ridicule de quelques femmes pour des chiens ou des chats, je me ranjje du parti de Pylhagore, et je suppose qu'une âme humaine a passé dans le corps de l'animal , ou que l'âme d'une bête anime l'individu féminin.
Pendant mon séjour à ma chaumière, je l'ai faitem- Ijellir. Je vous ai arrangé un petit appartement d'où vous verrez la Saône et ses naïades. Dans l'angle de la maison, j'ai mis ma librairie, peu chargée de livres; car aujourd'hui tua provision d'idées est faite. « Je n'aime , comme dit mon cher Montaigne , que des livres plaisans ou faciles , qui me chatouillent ou me consolent , et me conseillent à régler ma vie et ma mort. » Le buste de Voltaire, celui de Jean-Jacques .sont dans ce cabinet en regard l'un de l'autre. Voltaire, avec sun ris sardonique, a l'air de se moquer du philosophe genevois; Rousseau fronce le sourcil, et regarde le poète de travers. J'imagine que dans l'autre monde ces deux philosophes ont ri de leur colère, de la puérilité de leur amour-pro|)re , et se sont embrassés cordialement. Voici des vers que Borde m'a faits pour graver au lias de leurs bustes. Vous m'en direz votre avis.
J'en sur l'ollaire.
Admirable en ses vers , éloquent dans l'histoire, Conslanl dans sa gailé . philosoiiho en .ses jeux, Impétueux, ardent , il aima ticip l.i i;kiire ; Mais son cœur fut toujours ou\ert aux niallieureux.
Sur Housscim.
écrivain éloquent , philo.soplic sensible. De la vertu, des nia'urs, apiitre courageux ; Mais bizarre, inquiet , orgiieillenv , su.sceplible. Égare par sou cœur, jI vécut inallieureux.
J'ai passé de ma chaumière dans les jardins de Lucullus, chez notre intendante, oi'i l'ai trouvé brillante société. Ici la Parque ourd-t ma vie à filets d'or. J'attrape par-ci par-là quelques petites indi,",estions, qui sont les bénéfices de la bonne comijagnie. Je cause une partie du jour, et je dors tant qu'il plait au sojumeil. Je suis les préceptes de mon ami Montaigne. «Je retiens avec mes dents et griffes l'usage des plaisirs, que les ans nous arrachent des poings les uns après les auli-es. »
Cependaut je me lève deux heures avant nos belles dames, qui ne m'envient pas ma vigilaine, ni moi leur triste paresse. Je fais le tour du pare, bouche béante, pour respirer l'air pur et vital du malin; ensuite je m'assieds au pied d'un arbre pour écouler l'aimable Philoinèle, qui me raconte mélodieusement ses lualheurs passés, La cloche sonne , je me rends au déjeuner : ce repas est peutêtre le plus gai de tous ; il .semble que l'âme . rafraîchie par le repos de la nuit et la douce température de la luatinée, sente mieux son existence , s'anime d'une gaité plus vive et plus franche. A])rès ce rejias , nous nous retirons dans le boudoir de notre aimable intendante. Là , entourés de beaux vases de fleurs , de belles glaces, assis sur le duvet de la mollesse , ayant en perspective un jardin délicieux, dessiné à l'anglaise, nous lisons d'al)Ord les journaux , ensuite une tragédie ou une coiuédie : c'est moi qui ai le noble emploi de lectrice. t)n lrou\e que je m'en acquitte assez bien. Je jnéfiti' peut-être cet éloge; car, dans mes différens séjours à Paris, j'ai cultivé ce petit talent, trop oublié dans l'éducation des jeunes demoiselles : cependant il est agréable et très utile; je le
mets au-dessus de celui du chant , ou de l'art de faire résonner un piano sous ses doigts. Il tient plus à l'esprit ; il est d'un usage plus fréquent, plus étendu. D'ailleurs la musique , comme l'amour, n'a qu'une saison , la jeunesse; et moi, matrone de cinquante ans, j'amuse une société sans être ridicule. Ajoutez à cela que les femmes de notre état sont en général des chanteuses si médiocres , que presque toujours leur prétendu talent est un ridicule de plus. D'ailleurs j'ai observé que les maris se souciaient fort peu des lalens de leurs femmes. Le reste de la matinée, je l'use dans ma chambre, à lire ou à écrire, et je gagne ici encore deux heures sur nos déesses ; elles les passent devant leur miroir, à s'admirer, à se pomijonner ; et ma toilette est expédiée dans un quart d'heure : aussi elle a passé en proverbe; on dit le quart d'heure de madame de Saint-Omer , comme le quart d'heure de Rabelais. Quand je m'habille, je dis à ma femme de chainbre : «Cherche ce qui nie convient; rcgarde-inoi comme ta |)oupée;. pense pour moi dans ce moment, je penserai pour loi le reste de la journée. » Je ne dois pas laisser de coté mon berger de soixante ans, il est des nôtres, fait tous les soirs ma partie de trictrac ou d'échecs. Il m'aime, c'est un plaisir : cela me rappelle lues beaux jours. Il est complaisant, aimable, ignorant comme un curé de village, mais doué de beaucoup d'esprit naturel, et d'un grand i.'sage du monde, que je préfère à l'érudition pédantes(|ue. Cependant ne vous alarmez pas; ne craignez pas une rechute de mariage , je ne veux pas abdiquer ma souveraineté ; je compte mourir encore plus veuve que la veuve Andromaque de pudique mémoire. Maiscroirezvous , mon cher Adolphe , que ma tète s'affaiblit, ou que , mes fibres acquérant trop de rigidité , je deviens folle. Je travaille dans ce moment une petite comédie pour la fête de notre intendante. Vainement mon Pégase regimbe, on a \ oulu absolument me charger de cette création, Me voilà sur le chemin de la gloire.
la fama eirinvaghisce a un dolcc suooo
(;ii .superbi niortali, e par si bella ,
E un eceho, un sogno , anzi d'un sogno, un' ombra,
flli'ad ogni vento si dilegua e sgombra.
Quoi qu'il en soit, que ma gloire future soit songe , écho ou fumée , ma pièce sera reçue , jouée et applaudie en dépit des beaux-esprits de la capitale. Je ne crains pas les siftlet.s; ils ne peuvent en dire autant. Mais parlons d'un procès qu'on vient déjuger ici, et dont le jugement a fait grand plaisir aux âmes sensibles et honnêtes. La scène s'est passée à une lieue du château de notre intendant. On laboureur qui conduisait sa charrue au bord d'un grand chemin avait suspendu son travail pour voir dcfilcr une voilure très élégante : il la conteiuplail avec ce seulimeut admiratif qu'iuspiie l'éclat de l'opulence à l'homme des champs. Un beau monsieur cpii était dans le carrosse, à l'aspect du paysan, fait arrêter , descend, l'appelle, et lui propose, en lui présentant deux êcus, de porter une corbeille, à demi-lieue, à un tel feriuier. Le paysan accepte la commission et part tout joyeux. Chemin faisant, il sent du mouvement dans la corbeille, et bientôt il entend un vagissement. Tout élonné, il l'entr'ouvre, et aperçoit un joli enfant qui souriait et lui tendait ses petits bras. A celle vue, plein de commisération, il double le pas,arriie tout essoufflé chez le fermier, lui conte son aventure, et lui reniet sou dépôt. Le fermier et sa femme le repoussent, en lui disant d'aller porter l'enfant à l'hôpital.
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Le bon contadln s'écrie alors : « Non , pardienne , il n'ira pas à l'hôpilal ! Ma femme nourrit un denosenfans; elle nourrira encore celui-ci qui est si centil , et j'espère que Dieu nous bénira. » Il repart avec sa corbeille , donne l'enfant à sa femme qui , aussi sensible , aussi charitable que lui, consent à partager son lait entre son fils et le nouveau venu. Ces bonnes gens se hâtent de le retirer de son étui. Mais quelle surpri.se! ils trouvent une belle layette, et au fond une bourse de cent louis avec un billet. Le paysan , très illiléré , court chez le curé pour en savoir le contenu. Il était conçu en ces termes : • Prenez soin de l'enfant ; vous trouverez au fond de la corbeille une bourse de cent louis pour les premiers frais de sa nourriture et de son entretien ; on aura soin de vous faire passer de l'argent , et vous aurez une bonne récompense. » A cette lecture, le.s deux époux remercient le ciel avec des transports de jo e et de reconnaissance. Cette nouvelle se répandit dans tout le village , et bientôt l'agile courrière aux cent langues , aux cent yeux, la porta aux oreilles du fermier négatif, qui, désespéré d'avoir laissé échapper une si riche proie , courut chez le paysan pour la réclamer comme un bien qui lui appartenait. Le paysan refuse : procès là-dessus. L'hounéte laboureur l'a gagné avec dépens. Le père de l'enfant , informé par la voie publique du procès et de la belle action du villageois , lui a fait compter une somme assez consid;rable , avec promesse d'une plus grande récompense au terme de la nourriture. Cet événement a occupé tous les esprits , et le jugement du procès a causé unejoe générale ; tant il est vrai que , malgré sa dépravation , l'homme conserve toujours au fond du cœur l'amour de la justice et de l'humanité ! Et comme dit si bien l'auteur du Méchant : Voyez à nos speclacles ; Quand on peint quelques traits de candeur, de bonlé , Où brille en (oui sou jour la tendre humanité. Tous les cœurs soûl leinplis d'une volupté pure, Et c'est là qu'on entend le cri de la nature.
Ce cri de la nature a surtout retenti dans mon cœur, et je compte aller rendre mes hommages à ces vertueux laboureurs. La curiosité s'agite pour découvrir les parens du nouveau-né; mais les ténèbres enveloppent encore cette naissance mystérieuse. Je m'en doute un peu; quelques rayons de lumière sont venus jusqu'à moi; mais je promets au père , et surtout à la mère qui ne m'a rien confié , un silence aussi inviolable que celui des initiés aux mystères de la bonne déesse.
Vous supposez qu'ici ma lettre enfin va finir, point du tout ; vous en avez encore pour près d'une demi heure : vous ne m'échapperez pas que je ne vous aie conté le petit régal que vient d'avoir mon amour-propre. Or, écoutez. Le célèbre Thomas , qui n'est ni Thomas Didyme , ni Thomas d'Aquin , ni Thomas qui tomba de cheval , mais bien Thomas le philosophe, l'auleur des Éloges, d'un Estai sur les femmes, est venu passer quelques jours avec nous. V^ous devinez les efforts que nos prétendus savans, nos beaux-esprits ont fails pour s'élever à sa hauteur et s'en faire admirer. La docte Verneuil, surlout, qui lit pour dire j'ai lu , qui s'écoute parler sans écouler les autres, et ne parle que pour être admirée, a étalé loule sa marchandise , tout le magasin de sa mémoire , et s'est emparée du pauvre Thomas. Pour moi, retirée dans ma coqudle, j'écoutais, je profilais, et n'entrais dans la conversation que pour mon contingent, c'est-à-dire pour une très petite part. Cepeudant l'intendante m'avait loujour
placée à table près de lui : nous étions depuis vingt-quaire heures ensemble, lorsque, le lendemain à diner, la conversation tomba sur la ville de Lyon. Thomas nous apprit qu'elle devait sa fondation à un Minulins Plancus, qui y établit une colonie romaine. Lyon , ajouta-t-il , essuya un incendie violent en 59, sous l'empire de Pv'éron : il fut causé par le feu du ciel. iNéron donna un million pour faire rebâtir la ville. L'empereur Claude y naquit l'an 744 de la fondation de Rome.
L'après-dinée la compagnie s'est rendue dans les belle» allées du parc. Tout en devisant , Thomas et moi, nous nous sommes trouvés à l'arrière-garde , en téte-à-tête. Il me parlait de sa sauté affaiblie par l'étude. Je lui ai demandé combien il travaillait d'heures par jour ? • Toute la journée, quand je suis assez heureux pour n'être pas dérangé : le malin, je lis ou médite dans mon lit jusqu'à sept ou huit heures; je me lève et me promène, en m'occupant toujours, jusqu'à neuf. Après un déjeuner très frugal, je m'assieds sur mon lit , où, les jambes croisées, les fenêtres et les rideaux fermés, je compose ju.squ'à l'heure du diner; diversion que je maudis souvent : je ne trouve rien de si triste; toujours diner! toujours se coucher ! on passe la moilié de la vie à recommencer la même chose. — Je vois , monsieur, que vous ne vivez , ne respirez que pour étudier, écrire , c'est-à-dire pour acquérir de la gloire ; chaque heure de votre vie qui s'écoule doit vous conduire à l'immorlalilé. — Oui, je dévoue mon exis- . tence à la philosophie et aux Muses. — Cette ardeur de sa- ' voir est une passion chez vous ? — Sans doute ; on ne fait rien sans un appétit violent, comme s'expriment certains philosophes, ou plutôt , sans enthousiasme. — Il me semble cependant que le premier précepte de la philosophie est de nous apprendre à gouverner, à modérer nos passions. ■ A ces mots , Thomas me regarda fixement , cherchant dans sa télé une réponse qui l'embarrassait. Je la prévins eu lui di.sant : « Je veux vous faire voir un commensal de la maison, un Socrale moderne, qui me parait avoir des idées plus justes que la plupart des philosophes de Paris. — Est-ce un homme fort instruit? — Il sait bien ce qu'il sait ; on ne peut pas en dire autant de beaucoup de beaux-esprits. — Je serais ravi de faire sa connaissance : 011 est-il ? — Nous le trouverons probablement dans le jardin. » Ainsi causant , nous arrivâmes auprès de MeoIa,s, jardinier eu chef du château. Il était assis sur un banc de gazon, a côlé d'une bouteille de vin. Nous l'abordons. « Que laites-vous là?» lui dis-je. «.Madame, je me repose, et je bois un petit coup. A votre santé. — Bien obligée. — Cela me ragaillardit. Ma foi ! le premier bien c'est la santé : elle passe par-dessus tout ; le second c'est le trava 1 , et puis le plaisir. — Tu n'es jamais malade? — Non, Dieu merci ! je ne prends du vin que ma suffisance , et de travail que ce que j'en puis faire sans m'incommoder. Et pourquoi irais-je me tracasser pour gagner davantage? J'en ai Je reste pour vivre content. — Mais tu devrais chercher à te signaler, à te faire la réputation du plus habile jardinier. — Tarare! je ne suis pas si sot que de me tuer pour de la réputation ; c'est de la graine de niais. Dame! quand je me serai bien tourmenté dans ma vie, que je serai mort vingl ans plus tôt, je serai bien avancé, parce que l'on dira de moi : « C'est dommage ! c'était un bon jardinier ! » Encore même il y en aura quelqu'un qui lie sera pas de cet avis, car les hommes ne sont jamais d'accord entre eux. (^uaudje donne un melouàM. l'inlendaiit , l'uudit-.' llesl bon; » l'autre ;« Il n'est pas man-
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vais; • celui-ci; « 11 est Iroji f;iil ; liicril eiM élc meilleur. » ' Après cela, tourmenlcz-vnus poiii' plaire à tout le monde. — Savez-vous, monsieur Mt-nlas, que vous èles un philosophe? — Comment cela, madame:' à peine sais-je lire. Selon vous autres, pour èlre philosophe, il faut savoir comment roule la liuie , combien il y a de toises d'ici au soleil , comment a été créé le monde , ce (|ue l'on y a fait pendant dix mille ans : il faut avoir autant de livres qu'il y a de chenilles dans mon jardin. Moi, je me soucie de tout cela comme d'apprendre qui fut le pi'emier qui a planté les choux et les raves; je veux savoir mon métier de jardinier, et je m'en pique. Je veux èlre honnête homme, aider ma famille, bien travailler, bien nie réjouir, me bien porter, et je me mot|ue du reste. Voilà ma philosophie : si ce n'est pas la bonne, tant pis; mais je n'en veux pas d'autre. A votre santé, madame et monsieur. • Et il avala un verre de vin. Nous primes alors congé de lui.
Thomas avait écoulé cet homme avec plaisir; il m'avoua qu'il lui trouvait de l'esprit et du jugement. • Mais , ajoulal-il, cherchous le philosophe dont vous m'avez parlé. — Comment , lui dis-je , vous ne l'avez pas reconnu ? vous venez de le quitter. — Quoi ! c'est Nicolas le jardinier? — Lui-même .je cause prestpie tous les jours avec lui, et il m'étonne par ses raisonnemens et la justes.se de son esprit; il vous a lait sentir le néant de la gloire. L'histoire de son melon qui trouve des /oiles, tout bon qu'il est, est celle des ouvrages qui ont coi'ité aux écrivains tant de veilles et d'élude. Un philosophe grec, dont j'ai oublia le nom, ne pouvait s'arracher à ses livres pour prendre un léger repas ; il fallait que sa servante lui mit les morceaux dans la bouche pendant qu'il lisait. Pline l'ancien , pour ne pas s'endormir, tenait dans sa main une boule de cuivre, dont la chute l'éveillait cpiand le sommeil triomphait de lui. J'avoue que je préfère la sagesse d'Aristippe, d'Alticus et de Nicolas le jardinier.
" Ce sont l.'i mes gens. Songez, monsieur, que vous vous tuez pour des ingrat.s. Vous faites, dit-on, un poëme épique ; je suis très convaincue de la supériorité de vos lumières et de vos talens; mais, après que vous aurez sacrifié votre repos, votre sanlé, voire existence pour le mener à sa perfection , quelques amateurs achèteront votre ouvrage, le liront une fois, ensuile le relégueront dans leur bibliothèque ; lesaulrcsle critiqueront, le déchireront ; et voilà quel sera le fruit de lant de veilles et de travaux. Croyez-moi, joui.ssez de vos talens au milieu d'un cercle d'amis qui vous aiment ; .soignez votre santé, le premier des biens, comme l'a dit Nicolas, et quittez le fantôme pour la réalité. « Thomas m'a promis d'écouler mes avis, et d'adopter les principes du philosophe Nicolas; j'ignore s'il tiendra sa promes>e '.
Thomas est doué d'une siuqilicité aimable; il ne fait point sentir .sa supériorité : négligé dans ses babils, dans ses manières, il n'a pas la tournure élégante d'un homme du monde ; mais il a l'indulgence de la raison , et la politesse du cœur.
Adieu , mon cher neveu ; adieu , ma chère nièce. Aimezvous tendrement; faites le bien; jouissez de vos beaux jours, de la Suisse; promenez-vous, courez !e monde
' Non : emporté par l'amour effréné de l,i gloire, il a continué ses veilles, ses lr.nvaux. Sa .sanlé s'altéra de plus en plus. Il craignit pour sa poitrine; on lui conseilla d'aller passer l'hiver à Nice, il en revint en 1785, avec plus d'apparence de sanlé ; mais il moinut celle même aimée , ilgé de cinquante ans, chez l'archt\équede Lyon.
comme la belle Angélique avec ,'.oii cher Médor. Dépensez avec écononn'e : ce n'est pas une veiiii de parade, mai.s une loi de l'intlexible nécessilé. La prodigalité est folie, l'économie sagesse , l'avarice bassesse.
A minuit.
Je ne sais quel auteur disait qu'il faut laisser reposer sou ouvrage pendant neuf ans '. J'ai laissé dormir ma leltre pendant dix heures, et je m'en applaudis ; non que je leuille rctnanier et redresser mes phrases. Maisje recois une leltre de Lyon qui m'apprend la péripétie du drame d'Eugénie Dupin et du traître Bonnard. Voici ce qu'on me mande.
Dès qu'Eugénie eut repris sa santé, .son père lui annonça sa retraite au couvent des dames de Fourvière ; elle eut beau gémir , protester de son innocence, il fallut obéir. Elle avouait cependant qu'elle avait reçu des letlresde Bonnard, et qu'elle lui avait répondu une seule fois, pour lui dire de la demander en mariaiie à ses parens.
Elle gémissait depuis près d'un mois dans ce triste séjour, lorsque M. Dupin reçut du jeune Vionnet le billet suivant ;
• .Monsieur,
• Le cœur déchiré de remords, de mon injustice . je me jette à vos pieds, à ceux de rinléres-saiile et verlueu.se Eugénie; j'implore mon pardon. Tout est éclairci ; daignez me recevoir chez vous, entendre ma justification, celle de voire aimable fille, et permettre que j'amène avec moi un témoin nécessaire. »
Dupin accorda le rendez-vous , Vionnet y vint avec le nommé Gaspard, écrivain public. Cet homme, instruit par la renommée, du malheur de deux fai.iilles respectables, eut des remords; il fut honnête homme. Un jour il alla trouver Vionnet fils, lui a\oua que le sieur Bonnard l'avait engagé, à force de mensonges, de proines.ses , à ralurer des mots de la lettre d'une jeune demoiselle , et à en substituer d'autres en imitant l'écriture; que AI. Bonnard n'avait pas voulu lui nommer la personne, mais qu'il s'agissait, disait- il, d'un mariage très a.ssorli, vivement désiré de la demoi.selle, mais auquel les parenss'oppo- .saient sans motifs, et qu'on voulait décider par celle pelile ruse. Gaspard refit sa confession devant M. Dupin , et montra les mots qu'il avait raturés dans la letlre d'Eugénie, et ceux qui y étaient substitués. Les voici. Jugez de la scélératesse de ce Bonnard ! Une phi'ase disait : « Vou.s me demandez si je vous aime? notre mariage conclu, vous conn.'.itrez mes sentimens. . Au lieu de ces mots, notre mariage conclu, on aiait mis, </iirinilje serai dans vos bras; ce qui était fort leste. Ceii l'est tout autant. Dans la minute, on lisait : votre bouquet m'a fait grand plaisir; votre baiser avait pris la place de votre bouquet. Autre changement plus caractéristique: le texte portail : toute la nuit j'ai songé à notre mariage, aux moyens d'y faire consentir mon père. Le Gaspard avait ainsi changé cette phrase :/<»»/<• la nuit j'ai songé à notre rendez-vous, aux moyef.i de tromper mon père. Comment trouvez- vous cette ruse d'enfer? Heureusement, en y regardant de près, les ratures s'aperçoivent, ainsi que la différence d'écriture, quoique bieu imitée.
Dupin, repentant de sasévérilé, et louché du malheur de sa fille, lui envoya un carrosse , avec ordre de reieuir sur-le-champ ; Vionnet l'attendait. L'écrivain fut congé-
' C'est Horace.
No.-iumque promafiir in aunum.
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(lié avec des remerciraens , el môme avec des élojjes; car il faut louer les fripons du mal qu'ils ne font pas, ou de celui qu'ils réparent. Etijïénip arriva bientôt dans le plus simple néglifïé, avec le \isajve d'une personne qui se nourii^sail de chagrins et de larmes. Klle entre, tonte tremblanle, dans le cabinet de son père , où se trouvaient aussi sa mère et Vionnet : elle pâlii à cet aspect , et ses forces défaillirent. Son père courut à elle, l'embrassa, la pressa sur son sein , lui dit r|u'plle clail jusiifif c , lui présenta Vionnet comme son époux, l.a tendre Kugénie, étonnée, pénétrée de joie et daltendrissement, suffoquait , versait des pleurs , ne pouvait parler : son père, l'ayant fait asseoir, lui dévoila toute la perfidie du lâclie Ronnard. «Belle leçon, ajoula-t-il, pour les jeunes demoiselles qui veulent ,se choisir des époux à l'insu de leurs parens! ■ Enfin, voilà nos amans au port ; le mariage .sera célébré jeudi prochain. Vionnet cherche ce h'iche el vil délateur, mais il se cache dans sa taupinière. Adieu, mes chers enfans.
LETTRE LXXIll.
ADOLPHE A SA TAIVTE.
Suite du voyage dans le Valais. Des bains de Lenck. Histoire de l'ierre.
Le prinlemps vieillissait , le srleil s'approchait du Cancer, et, du haut de son char de triomphe, commençait à inonder la terre de ses rayons enflammés; c'est-à-dire, ma chère tante, que nous entrions dans l'été, lorsque, lourmenlés de nouveau par noire humeur vagabonde, nous sommes remontés sur nos béics, avec milord, de retour depuis un mois, et avons chevauché, pleins d'hilarité et de courage, dans les montagnes du Valais. Je passerai rapidement à travers de Sion, qui nous rappelle une époque si fâcheuse.
En sortant de la ville, nous avons pris la rive droile du {ihône. La montagne qui borde le fleuve est tapissée de prairies et de bois ; mais son aspect est sombre : elle est critrecoupi^e de gorges sauvages, au bout desquelles s'élendent des vallées supérieures où l'on Ironve des habitations , digne .séjour de la philosophie. Nous atteigin'mes la vallée d'Herens. arrosée par mie rivière qui la divise en deux parties, en se précipitant dans le Rhône, de cataracte en cataracte, de cascade en cascade, dont l'effet nous enchantait. Tantôt elle mugil, écume sur des pierres qu'elle entraine; lantôi elle parait se reposer el dormiicuire des prairies qu'elle fertilise : pins loin , elle se jette sur d'énormes rochers qu'elle ébranle. Des maisons bJties sur la côte de celle vallée . animent ce tableau, qui est des plus rians. Chaqtip habitani a sa demeure placée au centre lie son domaine. L'extrémité de la vallée est fermée par le va.ste glacier de Bagnes, qui contrasie bien singulièrement avec le speclacle des grands bois el des riches pâlurages : par malheur , les glaces nsurpent peu à )ieu les terrains euvironnans. C'est sous ce glacier que la rivière de Bagnes prend sa source ; on l'entend mugir sous les glaces, d'où elle s'échappe ra|)ide et écumante.
Cinq mille âmes forment la population de cette vallée. <;e peuple simple, hospilalier, de mo'urs antiques, jouit d'une honnête médiocrité, qui devrail élie le parlage de tous les hommes : un peu de vin , des viandes salées, des légumes, du laitage, surfont du fromage roli . voilà tout le luxe de Uni- lable. Les voisins de la ville fêtent un peu jilus le dieu Bacchus, elont moins de rusticité que les
montagnards; mais ils ont des désirs, des soucis, des querelles et des (irocès inronmis à ces bonnes gens. Le bétail est beau et recherché. La plus grande partie des monlagnards vil, pendant l'élé, sur les monlagnes, occupée à la fabi icalion des fromages, et les fennnes restent dans leur demeure, pour faucher les foins el se livrer aux travaux de lacampagne. Les Valaisansse piquent d'entendre l'allemand, le français, l'ilalien et même le lalin.
Dans ces cantons, ainsi qu'en plusieurs aulres de la Suisse , on se sert de poêles de pierre , qui sont d'un très bon usage; ils conservent long-temps la chaleur, et supportent un très grand feu sans se briser et sans incommoder : ils sont formés de l'assemblage de plusieurs morceaux.
.Ajirès que l'on a gravi un chemin ouvert le long des croupes des monlagnes, la perspective se développe avec magnificence. Elle est formée de petites montagnes qui s'élèvent en cônes, semées dans un espace de qualre lieues de longueur. Les nues présenleni les ruines d'anliqnes chàleaux, qui rappellent ces maiires orgueilleux, qui ne sont pfus qu'un peu de poussière . • ou , comme dit Bo.ssnet, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans auciMie langue • Les autres monlagnes offrent des champs, des praii les ou d'agréables bosquels. Enfin la v ariété des couleurs des diverses végétalioiis, le Rhône et .ses îles, le bétail répandu dans les pâturages, forment un tableau champêtre des plus pilloresques; c'est en l'admirant, et en ne ce.ssant d'en parler , que nous arrivâmes au bourj; de Siders, on nous descendimes à l'auberge du Soleil. Celte pelile ville, capitale d'un district, a une position des plus heureuses : elle est au pied d'un amphithéâtre, qiù .se fernnne à une masse de montagnes qui la protègent contre la rigueur du nord. On y recueille des vins 1res estimés, qui le seraient encore davantage, si on les préparait avec plus de soin.
Ce district est fameti \ par des goitres d'une monstrnense gro.s.seur; cependant ou en trouve dans la vallée d'.Voste de plus considérables. Nous vîmes à Siders quelques blafards bien plus à plaindre que les goitreux , parce qu'ils sont plus faibles. Kous n'y séjournâmes qne vingtqualre heures, dont près de la moitié fut consumée dans noire lit. Ce repos et la bonne chère ayant restauré nos forces, nous nous remîmes en chemin, joyeux comme des gens qui vont à la noce. A demi-lieue de Siders, on entre dans un 1res beau vallon, dont le fond est une prairie d'un vert tendre, entrecoupée de bosquels charnians; les bergères, non pas les Amaryllis de Virgile, encore moins les l'hilis de Fonlenelle et deGre.sset, s'y i refirent pendant la chaleur du jour. Un grand vignoble | domine la prairie; plus haut sont des champs abril es par des bois touffus. Mais de quel élonnemeul nous finies frappés a la vue d'un gibet où tlol talent suspendus, ou cloués , de« restes de cadavres, des télés el d'autres membres! quel S|ieclacle hideux au milieu d'un séjour cham- ])èlre et pasloial! On nous dit que ces gibets étaient communs dans le Valais, où la justice est rigoureuse et le vol puni de mort, tandis qu'ailleurs on ne lui inflige qne le châtiment du fouet. .Ainsi, partout des gibels,des prisons, el des crimes! Nous doublâmes le pas pour nous éloigner d'un lableau qui nous soulevait le cœur. Le chemin que nous primes est rapide, mais diversifié par les plus belles échappées de vue : lantôl nous découvrions, dans une grande profondeur, enire d'énormes rochers, la rivière de la Dalle qui descend des ))ains de Leuck;
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tantôt notre Tue se reposait sur la ville et lecliàieau, qui est comme la clef de la vallée. Nous vimes des chevaux qui poilaient des malades attachés dans des paniers; nous les refiardious, non sans teneur , marcher suspendus sur le précipice.
Du chemin des galerie* que nous avions pris, nous montions ronlinuellement , ayairt à noire droite une j;rande uionlagne décorée de magnifiques champs rangés en amphithéâtre, sur laquelle existe une bourgade bâtie en bois ; le-s maisons y sont si serrées, qu'elles ressemblent à une ruche d'abeilles; elles sont construites sur le même modèle; l'église seule coupe celte uniformité. Ce village est sans doute l'asile de l'égalité; la chercher hors des rochers et des montagnes est la démence des yirélendus philosophes. La route paraissait toujours .s'allonger ; mais notre impatience était tempérée par les beautés (pie nous découvrions i tout moment ; des touffes d'arbres, des bosquets charmans et des rochers variés dans leur forme succédaient à des tapis de verdure. Enfin nous aperçâmes le village des bains.
En y entrant, le premier objet qui nous frappa fut la vue de quinze loups empaillés et suspendus sous la saillie de la maison d'un particulier, sans doute le grand-louvetier du canton. I.euck est assis sur une petite éminencc qui domine la vallée, dans le centre d'un amphithéâtre de prairies, surmonté de magnifiques rochers, dont les sommets resplendissent de l'éclat des neiges et des glaces : sur cette élévation , les bains voient une petite région du ciel , et jouissent , dans les grands jours de l'été, de l'aspect du .soleil depuis huit heures du matin jusqu'à quatre heures du soir; le reste de la vallée n'en jouit qu'aux environs de midi : il est des districts où , dès le premier jour de décembre jusqu'au 10 janvier, le .soleil ne jette jamais un rayon consolateur; ils sont interceptés par l'énormité des montagnes.
La température de la vallée de Leurk est celle de la Sibérie. Souvent, au milieu de juillet, quand le vent des montagnes commence à souffler, c'est l'hiver qui descend tout à coup du Gemini, avec ses bruines et ses frimas. Du pied des rochers, dans un coin de cette région sauvage, jaillissent , de temps innnémorial, cinq sources d'eaux thermales qui .se rendent dans les bassins destinés aux bains; elles sont chaudes et sans odeur; leur température et leur vertu sont différcules. Le mercure du thermomètre de Réaumur s'élève h quarante-deux degrés dans la plus chaude; et , ce qui nous étonna le plus, c'est la vue d'une source d'eau froide cpii coule à coté de cette soirce bri"ilanle. On a trouvé, par l'analyse, que ces eaux sont imprégnées d'esprit de vitriol et d'une terre martiale; elles sont rouge.Mres et teignent la terre. Au mois de mai, elles se troublent et deviennent blanchâtres. On les prend de trois manières : en les buvant , elles guérissent les maladies internes, les obstructions, les jaunisse.», les maux des intestins; par l'immersion, elles emportent les maladies de l'épiderme, dartres, lèpre, gale, érysipèle; elles sont efficaces pour les maladies de nerfs, les rhumatismes, les scialiques : enfin l'usage de la douche rend la vie aux parties du corps paralysées. Ces bains se prennent .sous des bâtimens couverts; il yen a quatre dans le village et un autre au dehors, dans le sein d'une prairie riante : l'un de ces quatre bains est destiné aux pauvres, qu'assistent les aumônes du riche et la bienfaisance des aubergiste.s.
Bien des gens ne peuvent supporter la transpiration
excessive qu'excitent ces eaux thermales, l'ne de leurs singulières propriétés est de raviver les plantes flétries et de conserver la fraîcheur et le coloris des Meurs. Les baigneurs entrent pêle-mêle dans le bain , d'une manière incommode et peu décente.
Nous trouvâmes à Leuck le comte de '** et la femme d'un fermier général de Paris, tous deux venus aux eaux pour des douleurs rhumatismales : tous deux .se plaignaient de la lenteur de leur guérison. «Coinment avezvous voyagé? leur demanda milord. — Mais, dans notre berlinejusqu'à Kandel-Sireig, et ensuite on nous a transportés ju.squ'ici enveloppés dans des couvertures et des manteaux fourrés.— Vous êtes riches, sans doute?— Oue fait notre richesse à notre maladie? — Elle empêche votre guérison. — Cela e.st nouveau, milord! — Non, l'idée est ancienne. Si vous n'aviez pas de fortune, vous auriez gravi la montagne à pied , vous auriez joui de la salubrité de l'air, et celui des montagnes est un bain peut-être aussi salutaire que celui des eaux. Déplus, l'exercice que vous auriez fait en montant aurait rétabli les ressorts de vos nerfs, facilité la transpiration et la circulation du sang. — De par tous les diables! comment vous voulezvous qu'avec une .scialiqiie je grimpe ces rochers escarpés? — Comme vous pourriez. D'abord, vous feriez un pas; ensuite deux, trois; et d'encore en encore, et d'effort en effort vous finiriez par marcher légèrement et opérer votre guérison. » Le comte promit de l'essayer ; mais madame de*" dit quelle ne pourrait jamais, qu'elle n'y était pas accoutumée et qu'il serait dangereux de rompre .ses habitudes. «En ce cas, madame, reprit milord, habituez-vous à être malade; je ne tiens pas à mes ordonnances. »
Avant 1719, Leuck était une petite ville très agréable; elle a\ ait une belle rue, une place ornée de portiques et une magnifique auberge. A cette époque, une effroyable avalanche de neige partit, comme la foudre, du sommet de la montagne, emporta presque tout le village : tout fut entraîné ou enseveli sous l'immense volume des neiges, et soixante pcr.-ionnes y périrent. On réédifia plusieurs maisons, et les bains reprirent faveur; mais en 1758 une nouvelle avalanche renversa presque tous ses nouveaux édifices : depuis, nombre d'habitans, les aubergistes même abandonnent ce lieu pendant l'hiver et n'y reviennent qu'après que le temps des avalanches est passé C'est dans le voisinage des bains que l'on recueille ces simples précieux et les herbes vulnéraires qu'on emploie dans la médecine. On y trouve à la fois les plantes de tous les climats, des prairies émaillées de fleurs, des fraises colorées et d'un goi'it exquis ; les neiges, les glaces y présentent le spectacle simultané du printemps et de l'hiver. La bonté des p:lturages y donne un embonpoint prodigieux aux bêtesà cornes. On nous a assiiréqu'en 1682 on y a tué un bceut qui pesait deux mille six cent cinquante-trois livres.
Nous finies à Leuck la rencontre d'un homme de beaucoup d'esprit , d'un caractère original , qui se nommait l'eters ou l'ierre. A travers la rusticité de .son vêtement , qui était celui d'un paysan suisse endimanché, on devinait un homme qui avait en de l'éducation : son langage et sa conversation élégante et pure dans notre idiome nous confirmèrent dans cette opinion. Une .sciatique l'avait attiré aux eaux, et sa vie active et durelavait bientôt délivré de cette incommodité: il cultivait la botanique. • Dans ma jeunesse, nous disait-il, je lisais avidement les
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poêles, parce qu'à celle époque noire imafiiiialion ardente a besoin d'illusion ; mais à mon neuvième lustre, c'est mon âge, il faut des alimens plussolides. — Vous èles privé, lui dis-je, d'un grand plaisir, si Racine et Virgile sont bannis de voire bibliothèque. — .)p sais que VoUaire a dit quelque part ;
Qui n'aime pas les vers , a l'esprit sec et lourd.
Soit; je suis un montagnard, et je passe condamnatiou ; d'ailleurs, j'ai ce rapport avec nombre de grands hommes, Malebrauche, Montesquieu et Buffon. Cependant je lis La Fonlame, parce que dans ses fables il me transporte au milieu des animaux, dont j'aime beaucoup la société; je lis aussi Buffon par le même molif : j'ajouterai que, grâce aux sages conseils de J.-J. Rousseau, j'ai appris un peu de latin , et j'ai dans ma bibliothèque Cicéron, Sénèque et Tacite. Au reste , je n'ouvre des livres que pendant les longues nuits de nos hivers; l'été, je suis toujours sub tlio , occupé de mon ménage, de mon troupeau, de mon jardin et de la recherche des plantes. — Vous êtes sans doute Français? lui dit milord, et vous avez vécu à Paris? — Oui, milord, mais j'habite le Kandel-Streig avec ma femme et mes enfans, oit je tiens auberge dans ce moment; car vous saurez que nous gouvernons celte hôtellerie à tour de rôle pendant deux ans. Vous logerez nécessairement chez moi, oii je vous recevrai de mou mieux. La maison est fort belle, quoique de bois, et les meubles sont très propres. Je pars demain à la pointe du jour; j'irai préparer voire logement. » Tout te que disait ce philo.sophe agreste augmenlail notre curiosité. Milord lui demanda s'il avait voyagé à Londres. "Non, je n'aime pas plus votre ville enfumée que voire Shakespear.— Vous ne me flattez pas, dit milord, un peu étonne de la franchise de cet homme.— Pardon , milord, j'ai la franchise d'un montagnard. — Mais vous avez sans doute des motifs d'aversion ou d'improba'ion contre Londres et Shakespear? — Oui, sans doute, tort ou raison. Ces villes fastueuses, si opulentes, si populeuses, sont le séjour de la misère , de l'avarice, du liberlinage, de l'improbité et du malheur. — Vous avez lu Rousseau l'exagéralcur, qui veut nous renvoyer â la vie des Huronsou des Illinois. — Je suis plus modéré. Je crois que les bomnies, divisés en petites sociétés, sont beaucoup plus heureux. Considérez les montagnards de l'Helvélie ; c'e.st ici que, du haut de nos rochers, nous voyous d'un O'il calme les fluctualions, les balancemcns, les orages que la politique et les passions élèvent sur le reste du globe : c'est ici où la dignité de l'homme se déploie sur son front paisible et majestueux; où chaque habilaiil peut vivre de son travail; où le faste insolent ne foule pas l'indigence à ses pieds; où les impôts n'aspirent pas la sueur du citoyen honnête et laborieux pour engraisser les intrigans, les oisifs et les valets des gouvernans; où le pauvre ne rougit pas de sa pauvreté devant le riche. — Passons, dit milord, sur les iuconvéniens ou l'uliliié du luxe; celte question est agitée de siècle en siècle, et adhac sub juilite lis est; mais pour condamner Shakespear, l'avez -vous lu dans l'original? — Non, je ne connais que la traduction de Lelourneur, et quelques morceaux de Voltaire. — Je sais que Vollaire appelle les tragéd es de cet auteur des nionslruosilés, qu'il le traite de saltiiiiban'|iie; mais Voltaire et les délraclcurs de ce beau génie oublient la maxime d Doiace : l'bi plura nitent in canninc Écoulez celle anecdote. Lord Soii-
thamplon, homme d'un mérite très distingué, ayant appris qu'il manquait à Shakespear mille giiinées pour le paiement d'une terre qu'il voulait acheter, les lui envoya snr-le-champ. Croyez-vous que ce lord eût accordé cette gralilicalion à un sallimbanque, auteur de tant de monstruosités?" Pierre convint que, ne sachant pas l'anglais, il ne pouvait porter aucun jugement sur Shakespear ; et, pour adoucir milord, il lui dit que l'Angleterre avait produit Newton, un des beaux génies qui aient existé, et Richardson, auteur de Clarisse, « que je hrais, ajoutat-il, avec plus de plaisir, si l'avenue de son édifice était un peu moins longue. » Après ce petit compliment, il nous quitta, et nous nous séparâmes, en lui promettant d'aller bientôt le visiter dans son ermitage. Après son départ, la tournure, l'éducation de cet homme, si opposées à son costume , à son élat , devinrent l'aliment de nos conversations et de nos conjectures.
Le lendemain nous partîmes de Leuck : dsns une demiheure de marche nous arrivâmes au bas des rochers du Gemini. Figurez-vous l'escalier d'une vieille tour, façonné intérieurement en spirale : cette rampe a neuf cents pieds de hauteur; on l'a pratiquée à force de poudre, et si bien exécutée, que les chevaux et les mulets y marchent d'un pas ferme. On monte suspendu sur des abimes , dont l'a'il n'ose mesurer la profoudeur qu'avec effroi. Le bruit d'une canne , des pas des bétes de somme, répété avec fracas par les échos , et grossi par l'imagination, augmente la frayeur. J'ai vu la courageuse Blanche pâlir plus d'une fois ; cependant elle n'avait pas voulu qu'on l'attachât sur son cheval ' précaution que prennent bien des voyageurs), eu disant plaisamuient • qu'elle u'élait pas encore folle à lier. » Elle di.sait aussi en luontani : « Ceci esU'échelle de Jacob; elle touche au ciel et ne finit pas '.» Milord lui répliqua galamment ,> qu'il y avait en effet quelque rapport entre ce.s deux échelles , puisqu'un ange montait aussi cette dernière. «
A chaque pas que nous faisions, la vallée des bains s'enfonçait de plus en plus; les coteaux , les collines s'aplanissaient , et de nouveaux objets frappaient nos regards ; c'étaient des sommels prodigieux tout couverts de glaces. La diversité des accidens de lumière et des masses de l'ombre rend cet aspect magnifique ; les couches de l'atmosphère *ariaieut singulièrement, et, en avançant, les objets se dessinaient avec la plus grande netteté et une extrême précision , taudis que ceux dont nous nous éloignions s'effaçaient par degrés sous un voile nébuleux.
Nous parvînmes enfin dans une enceinte de rochers, image de la désolation et du chaos. Je gravis avec milord sur une hauteur , d'où nous u'apercevions que des montagnes écroulées , fracassées, roulées les unes sur les autres , et, au milieu de ces horribles débris , un lac de trois quarts de lieue de largeur. C'est au centre de cette dévasialion que l'on voit un hospice entouré de rians pâturages qui peuvent nourrir deux mille moulons pendant quatre mois de l'année. Nous y trouvâmes du pain , du vin , du lait et du repos. On évalue à raille toises perpendiculaires la hauleur de celle montée , et celle du Gemini à deux mille deux cenis. Notre hôte était d'une haute
' Tout le monde sait ou doit savoir que le patriarche .lacob s'élaiit icpiné en roule, vil en songe une échelle dont le pied louchait à la terre, cl l'aulrc extrémité au ciel: les anges montaieiil et descendaient, et Dieu paraissait au bautdel'éehille.
slalui'P, et son caractère plein d'aménité ; il avait pour loute société ses troupeaux, et une jeune parente aveujjlc, à laquelle il servait de père. Celte jeune fille eut beaucoup d'attention pour Blanche , et lui dit (pi'elle devait être bien jolie. "Comment le savez-vous, répliqua Blanche, puisque vous ne me voyez pas? — J'en juge par le son de votre voix , qui est si doux , si touchant , qu'il ne peut sortir que d'un beau corps. » Son parent prétend que cette fille se trompe très rarement sur la figuie de ceux qu'elle entend, et qu'elle aime ou hait, suivant que la voix de la personne qui lui parle Hatte ou choque son oreille.
INous reprimes notre roule après trois heures de repos, et, au déclin du jour, nous entrâmes dans la vallée de Kandel-.Slreig: nous descendîmes chez Pierre, le philosophe aubergiste. INous fûmes accueillis comme Ulysse chez .\lciuoiis. Il nous présenta ses trois enfans, sa femme , beauté défleurie par sept lustres et le hàle des étés , mais parée encore de sa simplicité , de sa modestie , et d'un reste d'attraits. Le petit Pierre, âgé de dix ans, paraissait tout honteux de sa jolie figure. En arrivant, chargés de fatigue , nous demandâmes à souper, et de la table nous tombâmes dans les bras de Morphée.
Le lendemain , quand le soleil argenlait à peine le soiumet des niontagues, nous allâmes uous promener dans la vallée, après avoir commandé notre diner à l'heure des Romains ou des Anglais, ce qui n'est pas l'usage de la Suisse, où ce repas se fait d'abord après midi. Notre promenade fut très agréable. Celte vallée renferme les plus beaux pâturages ; c'est une plaine sur laquelle s'élèvent de petils monticules qui fiument entre eux des vallons d'une fraîcheur délicieuse. Deux rivières la traversent; l'une est le Kandel-Sireig ; l'autre, dont le cours n'est que d'une demi-lieue, sort d'un petit lac qui baigne le pied d'un grand rocher : les eaux de ce lac sont limpides; il nourrit, ainsi que la petite rivière, d'excellens poissons.
Les maisons de Kandel-Streig sont semées ça et là; loules annoncent l'aisance de ce district, peuplé de quatrevingt -cinq hommes portant les armes. Les rochers qui conlournent celte vallée ont des aspects très pittoresques et plusieurs gorges sauvajjes, dont l'une conduit à la vallée de Castre ; c'est un lieu séparé du reste du monde, digne .séjour de Robiuson Crusoé , ou de J.-J. Rousseau. Tout l'espace de celle gorge, qui est entre ces deux magnifiques rochers, est si resserré qu'il est entièrement occupé par un petit sentier et un torrent qui descend d'un rocher. Nous n'avions sous les yeux que des rocs écroulés, des pics ou des précipices horribles. L'obscurité de cette gorge , la brunie qui s'élève du torrent , et les cascades qui se précipitent de tous les côtés, y répandent l'effroi. On découvre ensuite quelques arbustes et des arbres échappés à la chute des rochers et i celle des eaux. Mais tout à coup nous filmes frappés agréablement de l'aspect imprévu d'un vallon charmant , et de nombre d'habitations sur le penchant des collines , au pied des sommets des glaciers les plus menaçans : telle est la vallée de Castre, l'une des plus singulières des Alpes. C'est au moins le séjour de la paix : les habitans n'y ont que les dé.sirs et les besoins d'une vie simple et frugale ; l'usage du iiain leur esl presque inconnu , et ceux qui eu ont mangé, hors de leur vallée, le regardent comme une friandi.se dont l'homme doit se passer. Ils sont effrayés des travaux qu'exige la culture du froment , et ils remercient la Pro-
vidence de l'aspérité de leur sol , qui les exempte de tant de fatigues C'est dans ce point d globe que les hommes sont vraiment frères :
Spcsso in poveri alberghi , e n picciol tetti
INelle calamitadi e ne i disag,
Megglio s'aggiongon d'amicizia i pelti,
Cfic fra richezze invidiosc ed ag .
Chez ce peuple agreste , un malheur particulier devient un malheur général, tandis que chez les nations polies, les hommes cherchent leur bonheur aux dépens les uns des autres. La même simplicité de mœurs règne à peu près au Kandel-Streig; leur innocence rend utile la présence d'un pasteur : il n'y a qu'une chapelle où , tous les quinze jours, un ministre de Frutlingen vient officier; le jour de son arrivée est une fête pour lui et les habitans. Mais je vous dois l'hisioire de l'hote Pierre, qu'il nous avait promise. Il nous mena dans son jardin , où, rangés eu cercle dans une cabane, au milieu des poulets, des vaches et des chiens il commença sa narration :
• Pierre est mon nom de baptême : je tais celui de ma famille; je l'ai presque oublié. Je suis né sur les frontières de l'Alsace, moitié Allemand, moitié Français. Mon père, bon gentilhomme, capitaine dans un régiment allemand au service de France, m'y obtint unesouslieuleriance à l'âge de onze ans. Peu de temps après, en 1714, j'entrai en campagne , et j'en ai fait quatre sous le maréchal de Saxe, à Fontenoy , en 1745, je portais le drapeau ; et un soldat ennemi ayant voulu me l'arracher, je lui cassai la tête d'un coup de pistolet. Cette action d'un officier si jeune fit du bruit dans l'armée; Louis XV en fut instruit , et demanda à me voir : je lui fus présente avec uinn père , par le maréchal. Le roi me caressa beaucoup , me promit .ses bontés, et me fit donner une gratification de quatre cents livres. Je dinai ce jour-là chez le maréchal , qui me plaça à sa gauche et mon père à sa droite. Vous voyez que ma carrière s'ouvrait d'une façon brillante , et que l'avenir m'offrait la plus belle destinée : ce beau rêve s'est terminé par le rôle d'aubergiste dans les montagnes d'Helvélie.
« Mon père, bon officier , regardant le métier des armes comme le plus glorieux de la terre, le seul vraiment digne d'un gentilhomme, et la bravoure comme la première des vertus , me donna une éducation toute militaire : l'exercice , l'art de l'équitation et de l'escrime , un peu de géoniplrie, l'histoire romaine , l'histoire de France, voil.1 oii se bornèrent mes étudeset mon érudition jusqu'à l'âge de vingt ans. Cependant je jouais très bien au trictrac et au billard , dont les profits suppléaient à l'extrême modi cilé de ma pension et de mes appointemens.
■ Deux ans après la paix de 1748, mon père, affaibli par ses campagnes, ses blessures, quitta le service, alla cultiver sa terre et ses lauriers. Confiné dans son antique château , il ne quitta jamais sa croix de .Saint-Louis ; re dingotes, robes de chambre, bonnets de nuit,éuient décorés du ruban ponceau : il ne se promenait, dans la campagne ou dans le village, que l'épée au côté, et sa cocarde attachée au chapeau : il avait dans son château une galerie toute tapissée de tableaux de batailles. Il ne concevait pas la réputation d'Homère, de Virgile, de Racine et de Voltaire, qui n'étaient ni guerriers, ni gentilshommes : ses héros étaient Faber , Chevert , et un certain Pontis dont il lisait sans cesse les mémoires très fabuleux ; mais malheur à qui lui aurait nié l'existence de
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ce prétendu jjiiemer, car il s'élait ballii conlre un de ses taniarades, pour promer qu'il u'élail pas un èlre iiuaj)inaire, et, pour prix de sou atlathement à son héros, il reçut une blessure i;rave '. La dévotion elles romans de chevalerie remplirent agréablement le reste de ses jours. Il avait l'honneur , la probité des antiques ehevalicrs; il s'élait battu sept fois en combat singulier, et avait presque toujours été blessé. Dans sou dernier duel , il avait eu le malheur de luer son adversaire, et, loin de le plaindre, il dit qu'il était mort en yenlilhomme, au lit d'honneur; mais lorsqu'il apprit que cet infortuné laissait une femme et des enfans dans l'indigence , il leur assura une pension.
« La paix faite, je passai ma vie dans les f;arnisons , vie bien insipide pour un être pensant. J'atleianais ma vinstième année , lor.sque le régiment fut envoyé à Strasbourg, J'y devins bientôt épris de la sœur d'un de mes camarades, jeu ue homme de mon âge, auquel j'étais lié de l'amitié la plus tendre, sentiment si vif dans la jeunesse , et si tiède dans l'âge mi'ir. Henri , c'est le nom de baptême de mon jeune ami, favorisait mon inclination auprès de sa mère et de Joséphine sa sœur, riche d'une dot considérable pom- moi cadet de famille. Je vous peindrai en peu de traits le caractère et la figure de l'intéressante Joséphine. Elle avait plus de grâces et de physionomie que de beauté : elle était bien faite et d'une taille élevée, les yeux un peu myopes, mais animés d'un feu doux. Cependant Joséphine comptait peu de courtisans dans les jeunes militaires : elle avait un défaut, ainsi qu'ils le disaient , qui les repoussait ; c'était son goi^it pour la lecture , .son aversion pour les assemblées tumultueuses, où la vanité vient apporter et respirer l'ennui , et surtout son dégoiU trop visible pour les fadeurs banales qu'on lui débitait. Aussi mes camarades la nommaient la belle Arsène, c'est-à-dire la bégueule. Je fus assez heureux pour ne pas lui faire de ces complimens fastidieux , et ce fut par cette économie de douceurs que je parvins à lui plaire. Lorsque nos âmes comiuencèrent à s'entendre, elle me reprocha mon oisiveté, mon ignorance; me dit qu'il n'y avait pas une grande gloire à être brave, que c'était celle des Vandales , des Cimbres , des Teutons , qui valaient bien les Français pour l'intrépidité et la valeur; mais que l'urbanité, l'esprit, l'instruction devaient distinguer l'oflicier français de la horde des peuples sauvages, et adoucir ce que le métier des aimes peut avoir de hideux, de féroce aux yeux de l'humanité et de la philosophie. Klle ajoutait à ces principes, qu'elle n'épouserait jamais un homme qui en aurait tué un autre dans une affaire particulière. Ces remontrances d'une personne aimée produisirent leur effet. Je commençai à ouvrir les livres, et, .soit dé.slr de plaire ou penchant naturel, mon goiU |)our la lecture s'accrut, se fortifia de jour en jour. Des ce moment je ne parus que très rareiuent au café et au billard, rendez-vous de tous mes camarades : j'étais à mou devoir ou dans ma chambre , et le soir auprès de Jo.séphine. Enfiu l'amour changea mon être, et me donna uue âme toute nouvelle ; aussi mes camarades ne m'appelaient plus que Caton le cadet , ou le philosophe.
• Depuis six mois je menais une vie heureuse entre l'amour, l'amitié et l'étude, lorsque le génie du mal, échappé des enfers, fit tonner l'orage sur ma tète, et renversa
' C'est une erreur, Pontis a existé et écril ses mémoires.
mon bonheur et mes espérances. Après un grand repas que nous avions donné aux lieutenans du régiment de fSormandie, où le vin et la joie animèrent les esprits, ou m'entrairia au billard ; nous fiines ce qu'on appelle une poule, il survint un point de litige entre Henri et moi. Malheureusement, dans la chaleur de la discussion, je lai.ssai échapper cette phrase: «Cela n'est pas vrai. • Henri, d'un caractère vif, et d'ailleurs échauffé des vapeurs du vin ; me réplique aussitôt : « C'est toi qui en as menti ; « et il accompagne ces mots du geste outrageux d'une queue qu'il tenait à la main. A cet aspect un silène* profond succède à la rumeur et au vacarme de notre assemblée. Il sendile que la foudre est tombée au lullieu de nous ; moi-même , à la vue d'un affront fait par nu ami si cher , le frère de Joséphine , je reste immobile de douleur. Lui , sentaul sa faute , rouge de confusion , pénétré de regrets, .s'évade sans mot dire. Je sors bientôt après lui , et je vais m'enfcrmer dans ma chambre; j'y passe toute la soirée et tonte la nuit dans une agitation violente; je sentais qu'il me fallait égorger mon ami , ou être déshonoré aux yeux des honnues.
« Le lendemain, à neuf heures du matin , j'étais encore en proie aux plus cruelles perplexités, loisque le premier lieutenant du régiment , avec un autre de mes camarades, entrèrent dans ma chambre. Le premier lieutenant porta la i)arole , et me demanda ce que je me proposais de faire après la scène de la veille. «Je voudrais pardonner, lui dis-je. — Pardonner! et l'hoimeur;' sachez que le régimeul ne le souffrira pas : il faut vous battre , ou vous êtes déshonoré et perdu. — Il suffit; je me battrai —Nous sommes nommés pour vous servir de témoins. — Eh bien! messieurs, marchons. . J'allai chez Henri, et mes deux camarades m'attendirent dans la rue. — Je monte chez mon ami : juste ciel ! sa sœur était auprès de lui • elle cherchait à le consoler, et lui demandait la cause de son émotion, de sa tristesse. Lorsqu'elle m'aperçut, elle s'écria : • Vous venez à propos , mon frère a besoin des consolations de l'amitié : j'ignore le sujet de son chagrin , mais il m'inquiète. » Je gardais le silence, accablé du poids terrible de mes réllexlons. Henri , qui comprit le motif de ma visite, pria sa .sœur de s'éloigner. «J'y conseus, ditelle, puisque je vous laisse dans les bras d'un ami. Je vous le recommande , ajoula-t-elie, en s'adre-ssant à moi ; tâchez de lui faire oublier ses peines » Une seule parole ne put sortir de mou cieur oppressé; je ne lui répondis qu'eu lui baisant la main , et elle se retira en me jetant un regard des plus tendres. Quelle situation ! je l'aimais ; elle me reconunandail son frère, mon ann intime, et j'allais l'égorger! 0 préjugé gothique! «Mon ami, me dit Henri, je \ois ce qui l'amène; j'ai fait une grande faute, je t'en demande pardon. Mais l'honneur veut du sang , je lésais; je vais le suivre. — Ah! moucher Henri, quel malheur! je suis au désespoir! » A ces mots, il me saute au cou, m'embrasse; et, pres.sés dans les bras l'un de l'autre, nous versons un torrent de larmes. Apres celte scène déchirante, Henri prit son épée, et nous descendons : nous trouvâmes à la porte deux témoins de plus. Le régiment avait nounué deux capitaines, et choisi les officiers les plus austères et les plus impiloyables. Nous sortons de la ville tous les six en silence. INous arrivons dans un lien solitaire, ombragé de beaux arbres, et couvert d'un lapis de verdure : les rayons du soleil, tempérés parle feuillage, y répandaient un jour doux et voluptueux. «Cet endroit convieul, disent les témoins; il est
LES VOYAGEURS EN SUISSE