‹ Œuvres complètesChapitre 147 sur 416 · SS · texte numérisé non relu

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écarté et tranquille. — Ali! me dis-je tout bas, ce n'est pas du sanj; de mon ami (iii'il devrait être arrosé. » Nouî quittons nos habits, et tirons nos épées. Lorsque Henri et moi nous nous vîmes ainsi dépouillés, l'éi)ée J la main, prêts à foudre l'un sur l'autre, le souvenir de notre amitié, de nos caresses, de nos confidences nmttielles, de nos jeux , de notre gaité , réveilla notre sensibilité. Nous restâmes quelques minules sans mouvement ; enfin Henri me dit : « Mon ami , si tu me tues , je te rcconimaude ma mère et ma sœur. — Ah ! plutôt mourir mille fois que d'être ton assassin ! — fllcssieiirs , s'écrie un des deux capitaines, (|n'allendez-vous ? nous ne sommes pas venus ici pour disserter et nous attendrir. Allons , uum ami , défends-toi , dis-je à Henri; » et en même temps je l'attaque. D'abord nous nous battons liés mollement. Le même capitaine nous crie : «Me.ssieurs, il faut du sang; battezvous comme il faut, en fiens d'honneur. » J'ignore si c'est la vue du danger, ou un instinct de férocité né dans le coeur de l'homme ; mais, après quelques coups parés et ripostés, notre combat s'échauffe. Henri me porte un coup dépée qui me blesse légèrement au bras; je lui riposte par un autre qui lui pénètre le bas-venlie : Je vois le sang jaillir, et je lui crie ;« Henri, tu es blessé.— Oui , dit-il, en s'appuyant sur son épée;jene puis plus me soutenir, je me meurs, tu 'm'as tué. — Non, tu ne mourras point , » m'écriai-je , en jetant mon épée au loin ; et le prenant dans mes bras , je l'étends par terre ; je couvre sa blessure de mon mouchoir ; et je demande ensuite aux officiers qui voyaient cette scène d'un ct'il tranquille, s'ils étaient oonlens? "Oui, c'est assez pour aujourd'hui.» J'appelai alors deux paysans qui nous regardaient stupidement. [Mous construisons un brancard à la hâte, et nous transportons le malheureux blessé chez le chirurgien le plus proche. Je ne quittai Henri que quand le premier appareil fut mis, et que le chirurgien m'eut donné quelque espérance de guérison. Je n'osai accompagner mon ami à son logement; je craignais la présence, le ressenlinient de sa mère et de sa sœur. Hélas ! je ne tardai pas à être instruit de leur iudignation; je reçus ce billet de Joséphine :

«Vous devez sentir, monsieur, que le meurtrier de mon frère ne peut jamais m'appartcnir : ma mère est très irritée contre vous , et me charge expressément de vous interdire tout accès dans la mai.son. (Jiumt à moi, je vous crois plus malheureux que coupable. »

« Ce billet combla la mesure de mes chagrins ; je perdais une maîtresse, ma première inclination, et j'avais, nuit et jour, devant les yeux , mon ami tout baigué de sou sang , dans les bras de la mort ; je l'entendais encore qui me disait : «Mon ami, je meurs, tu m'as tué; je te recommande ma mère et ma sœur. » Je répondis à l'aimable Joséphine; je lui peijvuis ma douleur et la cruelle uéccssilé qui m'avait forcé de me battre avec son frère. Elle me fit dire par une de ses amies qu'on lui avait rendu compte des causes de ce fatal comliat , qu'elle me rendait justice, et n'imputait qu'aux lois barbares de l'honneur et du préjugé cet événement désastreux; mais que sa mère ne pouvait entendre prononcer mon nom sans frissonner d'horreur, (le (|ui mêla quelques rayons de joie à ma tristesse, ce lut la certitude que j'eus que la blessure de Henri n'était pas mortelle. Je reçus, quelques jours après, une lettre de nvm père, qui, informé par le lientenantcolonel , son ami , de l'affi'ont que j'avais reçu , et de la vengeance que j'en avais tirée , me félicilait de in'ê-

tre comporté en brave officier , en gentilhomme digne de son nom ; ajoutant qu'il présumait assez bien de son fils , pour croire que j'achèverais de laver ma honte dans le sang de mon ennemi. «Encore du sang! m'écriai-je, ma main n'en a que trop versé ! quoi ! il faut que j'achève d'assassiner mon ami , pour être honoré dans le monde et chéri de mon père ! »

« Au bout d'un mois, Henri, guéri de sa blessure, reparut à la parade ; nous nous viines sans nous parler : mais mon cœur tressaillit de joie à son aspect. Je remarquai que la plupart des officiers avaient les yeux sur moi; j'y donnai peu d'atleution. Le lendemain, je fis la même observation .sans m'y arrêter davantage. Mais le jour suivant, à huit heures du matin, le premier lieutenant et son même compagnon arrivèrent chez moi ; le premier lieutenant me dit ; « Tout le régiment est étonné de votre tranquillité; Henri est rétabli, il sort depuis trois jours, et vous ne l'avez pas encore appelé à un autre combat? Ignorez-vous que l'affront qu'il vous a fait ne peut être lavé que par sa mort oi'i la votre .^ — Messieurs, chacun se figure l'honneur suivant sa fantaisie : il est des pays oii l'on prèle sa fenune aux étrangers pour en être honoré; dans d'autres , ou a iimnolé des victimes huma nés pour honorer les dieux; les femmes indiennes se bri'ilent toutes vives après la mort de leur mai i , pour suivre les lois de l'honneur; dans un régiment allemand, il faut égorger son ami pour être estimé. Vous nie permettiez donc aussi de me faire un honneur à ma guise; je ne .serai pas l'assassin de mou ami; je ne priverai pas une famille respectable d'un fils, d'un frère, leur ornement , leur appui, et la patrie, d'un excellent sujet : je ne laverai point mes mains dans son sang , pour effacer je ne sais quelle tache imaginaire ; et je ne puis être déshonoré, puisque je su s honnête homme, et qu'à la guerre j ai toujours fait mou devoir aussi bien que tout autre. — (Juoi ! monsieur, vous ne vous battrez pas! s'écrie le premier lieutenant tout étonné. —[Non, nionsienr, très positivement.— Votre conduite est surprenante ; je v ais en instruire le régiment, qui prononcera sur votre sort.» Il revint deux heures après, et me demanda si je persistais à ne pas me battre jusqu'à la mort de l'un de nous deux. « Oui , monsieur, je persiste : si votre honneur me l'ordonne, l'humanité, l'aniiliéet la raison nie le défendent. — Monsieur, les philo.sophes sont de mauvais guerriers, et nous n'en voulons pas dans notre régiment. Je suis forcé, au nom de tous mes camarades , de vous demander votre démission. — Je vous la donne; j'aime mieux renoncera mon emploi que d'être un assassin en titre : que l'on me compte mesappoinlemensde trois mois qui me sont dus, et je partirai demain. — C'est votre dernier mot? — Oui , monsieur; je suis fâché de ne pas enqioricr l'estime de mes camarades , mais j'aurai celle des esprits bien faits, des âmes sensibles, et la mienne. » On m'envoya l'argent qui m'était di'i, et six cents livres de plus, que le régiment devait relirer de mon successeur. Navré de douleur, mais rassuré par la voix de ma conscienee , je me préparai à mon départ. Ce nouveau duel m'inspirait d'autant plus d'hoireur, que je me sentais supérieur à mou ami par la force et l'adresse dans cet art assassin de l'escriiiie.

« La nuit commençait, lorsqu'un notaire que je connaissais entra dans ma chambre, et jeta sur ma table un rouleau de cinquante louis. Je lui demandai d'oii venait cet argent. « Un de vos créanciers l'a apiorté chez moi

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)ioup vous le remeilre', eu me disntit que t'éiait une délie qu'il arquillail. — C'est mon cher Henri! m'écriai-je; oui , c'esl la clellc d'un cœur gêuéreux ; diles-lui que je le prie de venir dans la nuit ni'enibrasser avant mon départ. Cependant eniporlez cet argent; si je le vois, je m'arrangerai avec lui. » Le notaire sortit sans répliquer davantage; mais bientôt moucher Henri arriva, s'élança dans mes bias ; uous pleui-àmes serrés l'un contre l'autre , sans pouvoir proférer une parole. Quand il put parler, il me demanda pourquoi je refusais son argent. — Parce que je n'en ai pas besoin; mais je le promets de recourir à toi , si mon père me laisse sans .secoiu-s. » Satisfait de celte promes.se, cet ami tendre déplora notre malheur, la fatalité qui nous séparait, après dix ans delà plus douce, de la plus tendre intimité. Il me demanda encore pardon de sa vivacité ; il m'apprit que sa sœur me regretlait beaucoup, mais que depuis deux jours sa mère l'avait emmenée dans un vieux châleau à trente lieues de Strasbourg ; que cependant il se proposait de faire ses effort.s pour l'apaiser, pour l'engager A ni'accorder la main de sa sœur. « INon, mon ami, il n'est plus temps; je suis épris plus que jamais de l'aimable Jo.séphine; elle eiU fait la gloire et le bonheur de ma vie ; mais je ne lui conviens plus : je suis sans état , sans fortuue et pre,sqne déshonoré aux yeux des hommes. Tout ce que je la prie de m'accorder, c'est son estime et un peu d'amitié. » Ensuite Henri me fit part de ses projets; il avait pris ses camarades en aversion, et il allait solliciter du service en Prusse, où il avait im oncle, major dans le régiment de*", qui l'aimait beaucoup, et désirait vivement l'avoir auprès de lui. Nous passâmes le resie de la nuit dans les épanchemeus do l'amilié, nousembra.ssant, versant des larmes, nous jurant un souvenir et un attachement éternels. La renaissance du jour uous sépara , et nous nous dîmes : « Adieu , adieu , mon cher ami ! » en nous arrosant de nos larmes. Hélas ! je l'embrassai pour la dernière fois ! Il partit pour Berlin , enira dans le régiment de son oncle, où il se distingua; mais son inirépidilé lui acoilté la vie : il a péri en 1757, sous les murs de Prague, !\ la bataille de Chotzemitz que perdirent les Prussiens. Je ne sais s'il eut un pressentiment de sa mon ; mais celle même année, à l'ouverture de la campagne, il m'écrivit une lettre où il me disait ; « Mou ami ! je voudrais bien te voir et t'embrasser encore une fois. Oh ! oui , je le jure qu'à la fin de la campagne, si je suis encore vivant, j'irai te joindre, eu quelque lieu que tu sois. Adieu, mon tendre ami ! Quand uous reverrons-uous , et dans quel pays ? Dieu le sait ! . Av ant mou dé])art de Strasbourg , j'écrivis uneleltre à mon père, où je lui expo.sais ma conduite; je cherchai à me justifier par les lois de la morale et de l'huinaniié, et le priai de m'écrire à Nancy, où j'allais me rendre. Voici sa réponse :

■ Vous avez déshonoré mon nom , dégradé votre noblesse ; gardez-vous de i-eparaiire chez moi , je vous brûlerais la cervelle. Je vous envoie une lettre de change de douze cenis livres, par un re.sie de pilié pour un malheureux, l'opprobre de ma vieilles.se et de ma race. C'est tout ce que vous devez attendre de César-Alexandre, baron de '". »

«A cette lecture, je restai un quart d'heure dans un désespoir morne et silencieux; mais enfin j'en appelai à mon courage , à la Providence, aux âmes sensibles et au petit nombre des sages. Je ne répondis point à mon père, ré.solu de lui cacher ma destinée, de vivre seul, ignoré au

milieu des hommes, dont je méprisais le.s préjugés barbares et les fausses vertus.

. Incertain encore du parti que je prendrais, du pays que j'habiterais, je voulus voir les Vosges, montagnes qui séparent la Lorraine de l'Alsace et de la Franche- Comté. Hélas! je ne me plaisais plus qu'aux lieux aussi tristes que moi : mon âme trouvait je ne sais quel rapport entre le silence, l'aspérité de ces monts, et le sentiment qui l'oppressait. Le malheur réveillait en moi ce penchant secret que j'avais pour les lieux agrestes et pour la solitude , penchant qui depuis s'est fortifié , et m'a fixé enfin au Kandel-Streig : il ne m'a manqué qu'un peu de dévotion pour me faire embras.ser la vie érémitique , et imiter les Paul et les Antoine.

"En moiùant dans les Vosges, je sentais diminuer le poids qui pesait sur mon cœur. Cependant, un jour où je me trouvai au milieu d'une enceinte de rochers arides, sourcilleux , où nulle trace de végétation ne récréait la vue , où une immobililé complète semblaient annoncer le silence de la nature, je m'assis sur un rocher, et je m'y abandonnai à une profonde rêverie; mon âme se nourrit de souvenirs amers, un torrent de larmes s'échappa de mes yeux. Je songeai à mon père, à ma famille, à mon ami Henri, à celle aimable Joséphine, le premier objet que j'avais aimé; tous ces liens de mon cœur étaient rompus pour jamais ! « Me voilà donc, me disais-je , dans l'iiuiveis, sans fortune, abandonné des hommes, proscrit, déshonoré pour avoir écoulé la voix de l'humanité et n'avoir pas voulu déchirer le sein démon ami ! Quevaisje devenir? quel sera mon asile?» Ici mes larmes recommencèrent; mais celte effusion me .soulagea: penl-étre le soleil qui perça dans ce moment les nuages qui le voilaient , en rendant la sérénité au ciel , la versa aussi dans mon âme. Il laut si peu de cho.se pour l'obscurcir ou la rasséréner! le moral est tellement lié au physique! Pressé alors par l'appétit , je tirai de mon sac un morceau de pain durci et du fromage; une source voisine me désaltéra. Après celle réfection, ce désert, qui d'abord m'avait paru si sombre, si horrible , éclairé des rayons du soleil, me parut agréable et pittoresque; je ré.solus d'y passer une partie de la journée. J'avais acheté à Nancy le roman de Robiiuon - C'riisoé , que je n'avais jamais lu : je me fis un petit siège de terre molle et de mousse, et là, plus à mou aise que sur la pierre, je coumieuçai ce livre fameux, qui fut imaginé d'après , les aventures d'un Anglais jeté par son capitaine dans l'ile Jean-Fernandez (ôi);. Je ne lus pas ce li^ re , je le dévorai ; les situations m'enirainaient ; les loisirs, les travaux, le bonheur d'une existence si calme, loin des hommes, au sein de la nature, m'identifiaient avec lui; je jouissais de .ses plaisirs, tremblais de ses dangers ; je m'enllanmiais pour une vie qui paraissait si forlunée; enfin l'impression que me fit ce roman fut si forte, que pendant long -temps je n'ai rêvé que cabanes, solilude, vie champêtre, et n'ai vu le bonheur que dan,s l'ile de Robinson. l'ette lecture m'attacha tellement que j'oubliai les heures; et le soleil s'abai.ssait vers l'horizon, lorsque je me rappelai que j'étais éloigné de tout asile. Je me mis en route, et marchai toujours à grands pas , sans apercevoir aucun village. L'ombre s'épaississait, le crépuscule s'éleignait, bientôt la nuit m'enveloj)pa de ses ombres. Je ne savais où diriger ma cour.se; je ne découvrais aucun sentier : je montai sur un rocher émiuent pour embrasser un plus vaste horizon ; j'aperçus une lumière fort éloignée, ce fut pour

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moi l'étoile (lu noi'd; elle iiiriî;ea mes pas. J'enlendais le huilemenl des loups; j'en vis deux qui m'approrliaienl : lin eoup de pislolet les mit en fuite: d'autres revinrent quelques moniens après ; je m'en débarrassai de la mêine manière. Enfin j'alleijinis la hutte où brillait la lumière; un berffer l'occupait : il me reçut avec cette humanité, partaoe des âmes que l'intérêt et la sociélé n'ont point encore endurcies ; il partai;ea sou souper et sa paille fraîche avec moi. Cet homme était jïai , plaisant ; il chantait sans cesse. Je lui demandai s'il ne manquait rien i son bonheur. « Une fenune, dit-il , avec qui je puis.se rire et chanter, car la joie est le baume de la vie. — Et si votre femme est de méchante humeur ? — Je la laisserai , et je chanterai tout seul. — Mais si elle vous fait enrager? — Je l'enverrai au diable, et je chanterai tout seul Au reste, bon, si je me marie , bon , si je ne me marie pas; Dieu est le maiire. • Voilà , dis-jeen moi-même, de la philosophie de bon aloi.

« Mais lais.sons les 'Vosges, et marchons à Paris, où mon libre arbitre me conduisit. Onel élait mon plan ? je ne sais. La tliicluation de mes idées m'empêchait d'en former aucun; et j'ignore pourquoi j'allai à Paris, plutôt que dans toute autre ville. Je pris , en arrivant, le nom de mon aieul maternel. Ma première liaison accrut la mauvaise opinion que je commençais à avoir des hommes. Le chevalier de Saint-Aubin logeait dans le même hôtel , sur le même palier que moi; il s'empressa de faire ma connais.sance. Un air d'enjouement , une lournure aisée, une figure agréable prévenaient en sa faveur : la chaleur de ses offres, ses protestations d'amilié interdisaient la réflexion. Il m'accompagna aux spectacles, me présenla dans plusieurs sociétés, chez sa maitresse, la marquise de '", qui, à la seconde visite, me fit entendre que le chevalier élait un libertin usé, et (pi'il ne tiendrait qu'A moi de le remplacer. J'éludai la faveur , bien persuadé qu'elle me congédierait à mon lour, après mavc.ir uséselon son expression. Peu à peu le caractère du chevalier se dévoila , et je compris que noli'e amitié .s'évanouirait comme un métêoreau premier souille d'un ven léger- Cet homme brillant s'était lait un honneur à sa guise; il consistait à payer les deltes du jeu dans vingl-qualre heures, et à se battre à la moindre suspicion de la plus légère offense. Il avait tué deux de ses amis en combat singulier , et il n'aurait pas Iroqué sa gloire conire celle de Socrate nu de Cicéron , qui ne s'étaient jamais bal lus. (Cependant cet homme d'honneur était enlourê de créanciers, dont il se moquait ; il riait, dans le monde, des bons tours qu'il leur jouait ; et de leur argent , il régalait magnifiquement ses amis et ses maili-esses. 11 était encore plus glorieux de ses ruses , de se-; perfidies auprès des femmes. Il avait séduit une bourgeoise de province, sons la promesse de mariage; lorsqu'il sut qu'elle portait le fruit de leur fatale liaison, il s'éloigna du pays qu'elle habitait. La mère de cette inforlunée , insirnile de son malheur, écrivit à son séducteur , pour lui demander un conseil sur la situation de sa fille qu'il avait laissée enceinte. Saint -Aubin eut la barbarie de lui répondre: . Puisque votre fille est encciule , je lui conseille d'accoucher. • Et il trouvait cette réponse si plaisante, qu'il la racontait souvent. Un jour il vint me prnpo.ser de lui servir de témoin dans une nouvelle affaire avec un gardedu-corps. Je lui dis qu'il pouvait se battre tout seul , et que je n'aurais nul plaisir 5 lui voir égorger un galant homme. Ma réponse l'élonna : ce chevalier vendale ou

welche ne se doutait pas que rhumanité est bien au-dessus de l'honneur, surtout du sien.

" La nalion française, comme le dit La Bruyère, avec un langage si pur, une si grande recherche dans ses habits , des mœurs si cullivées de si belles lois et un visage si blanc , est encore infectée de ce levain de barbarie. » Je cherchais tous les jours des prétextes pour m'éloigner de ce paladin. Heureusement un service rendu m'en délivra. Il vint m'emprunter vingt-cinq louis pour deux jours Je lui lépondis que celle somme n'était pas en mon pouvoir. Alors il borna sa demande à douze; même excuse, même refus. Mais comme je compris que ce prêt serait le dénoilment de noire liaison , je lui en offris cinq. Il voulu! bien .s'en conlenler ; et depuis , cet homme d'honneur m'a loujours évité. Délivré de ce personnage, je vécus très retiré, me promenant toujours seul , ne fréquentant que les spectacles , passant les jours pluvieux dans ma chambre, tout enlier à la lecture, et les soirs dans un café du Palais-Royal, nommé le Caveau^, on , tacitement observateur , j'écoulais les beaux-esprits qui s'y rassemblaient, et je jugeais les hommes. La conversatiou de ces beaux-esprits, la lecture des romans et de l'histoire, éleclrisèrent mon imaginalion. Je pris la plume , et j'écrivis une parlie de mes aventures , celles de mes camarades , en y plaçant tous les souvenirs de ce que j'avais vu et enlendu , et brodant mes amours avec Joséphine, comme Virgile a embelli et brodé les amours d'Éuée et de Didon.

«Je menais celte vie uniforme, tranquille depuis six mois, lorsqu'un jemie seigneur allemand vint loger dans mon liolel. Dès qu'il sut qu'un de ses compatriotes habitait sous le même toil , il me fit demander la permission de me voir. Je le prévins; je de.scendis chez lui, car il logeait au premier , et moi , je m'étais rapproché du ciel. Sa jeunesse , sa figure aimable, sa douceur, cette franchise allemande que nous temms des Germains nos ancêtres, et dont l'empreinte n'est pas encore toul-à-fait effacée, firent sur moi l'effet de l'instinct. Je m'attachai à lui dès la première vue; notre liaison fut bientôt formée; l'Age et le titre de compalriole nous rapprochaient. Mais l'indinalion nous lia plus que les convenances : ce jeune comie m'arracha à ma retraite, et me produisit dans les meilleures sociétés de Paris. Mes finances n'auraient pu soutenir mou nouvel essor ; mais je n'eus besoin que de prendre un la(|uais poui' me servir à table et envoyer savoir des nouvelles des malades de ma connaissance, pour me dispenser d'y aller moi-même : la Providence vint à mon secours. Le jeu me riait. J avais vingt inai.sons où mon couvert était mis , une place dans le-s petites loge« à trois spectacles. La voiture de mon ami élait à mes ordres : ainsi je croyais être dans un pays où la communauté des biens était établie comme à Sparte. Mais à Paris on ne donne qu'à ceux qui ont de la fortune, ou qui passent pour en avoir : c'était le comte et un habit brodé qui me valiiieut tout cela. Ce jeune homme élait bien accueilli parlout; il joignait à un es| rit très aimable, à des connaissances peu ordinaires, des vertus rares, la générosité , la noblesse de l'àme , la bravoure , une sensibilité exquise: discret et modeste dans la société, il ne parlait jamais de lui ni des .aulres. Un de ses défauts , .si c'en est un, était une extrême facilité de caractère; un autre,

' C'était le rendez vous de Piron, Sauriu, Collé, etc.

Crébillon fils,

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plus dangereux , élail une > ive propension pour les plaisirs et pour les femmes. 11 se lia d'amilié avec un helespril du jour , et me mit en tiers dans leur liaison. Ce liel-esprit, poêle lirillant , avide de nloire littéraire, se donnaiit cependant pour un houmie du monde, sattachant aux feimnes par vanité plus que par sentiment , affectant la gailé , mais plus sérieux qu'enjoué , était le célèbre Dorât. Sur les pas d'Anacréon , de Chaulieu, il chantait l'amour, les belles et le plaisir. Il a cherché à se peindre daus ce quatrain :

Eolre l'amour et la folie

Ce pauvre niondc est ballotté; Sentir l'un e.sl ma volupté.

Rire de l'autre est mon génie.

• 11 dînait souvent chez le comte, nous récitait .ses vers, nous parlait de ses envieux, des tracasseries liltérairrs, et de ses oiivraj;es sur lesquels la cabale s'acharnait. Mais si Dorât a\ail des défauts , ils étaient tempérés par un esprit aimable, un cœur {jénéreux et ouvert à l'amitié.

■ Mon existence coulait assez doucement: en m'éloi- Cnant de l'époque de mes malheurs, ils perdaient de leur amertume; heureux du présent, je fermais les yeux sur l'avenir. D'ailleurs le comte, à qui j'avais confié mon nom et ma disgrâce, m'offrait un a.sile chez lui, et me pressait vivement de l'accepter. Mais ce moment de calme, de prospérité fut troublé par un orage épouvantable. Mon jeune ami a-, ail pour luailresse une des nymphes du temple de la volupté , que vous nommez l'Opéra ; il lui prodiguait son temps, sa santé, ses richesses. Je me hasardais parfoisde lui faire des remontrances sur son attachement pour une courtisane volage, infidèle et intéressée. Il me répondait à la Dorât, par ce couplet de Chaulieu.

AinioDS toujours, rhaog. onssans cesse; Chaque jour nouveaux désirs, ("est assez que lu tendresse Dure autant que les plaisirs.

Dieux ! ce soir, qu'Iris est belle!

Son cteur, dil-ellc. est à moi ; Passons la nuit avec elle , Et comptons peu sur sa foi.

• Cependant je m'apercevais, depuis quelques jours, que sa gaité dimuiuail ; qu'il était a;;ué de quelque idée qui le tourinentail d'autant plus vivement, qu'il la concentrait au fond de son âme. Je ne crus pas devoir solliciter fa confidence. Un soir, excédé du monde, qu'il ne faudrait voir qu'en passant et comme un spectacle, j'étais rentré chez moi pour jouir du raluie et de la sollitude de mon cabinet. J'avais In jusqu'à miiujil. Le sommeil fermait doucement mes paupières, lorsque des coups fiappés à ma porte m'éveillent en sursaut. J'écoute; le comte se nomme, je vais ouvrir; il entre une bougie à la main , et s'assied sur mon lit. .Pardon, me dit- il, mon cher ami, d'un air tranquille et (;rave, si je trouble votre sommeil; je viens vous demander un service que j'attends de votre amitié. — Parlez , je n'ai rien à vous refuser. — Dans trois beurcs, à la pointe du jour, je dois me batire au pistolet. — Juste ciel ! quel projet ! vous me déchirez l'âme! — Le rendez-vous est au bois de lîoulogue , et j'espère que vous voudrez bien me .servir de témoin. — Ah ! mon cher comte, quel .service vous exigez d'un ami qui abhorre ces horribles combats! — Je le sais, mais, étranger à Paris, je ne puis m'adrcsKr qu'à mou ami. — Ltrainitic

doit-elle se prêter à de telles horreurs! Quel est votre advcr.saire?— Le chevalier de Saint- Aubin. —Grand dieu! ce spada.ssin chargé de vices, d'infamie, et qui fait consister l'homieur et toutes les vertus à se battre, non dans les armées contre les ennemis de l'état . mais contre ses concitoyens , contre ses amis ! Quel est le sujet de votre querelle ? — Ost Rosalie. — Rosalie ! et c'est pour une courtisane que vous allez exposer votre vie , hasarder de priver les auteurs de vos jours d'un fils unique, qui doit être le soutien , la consolation de leur vieillesse , et la gloire de voire famille! — Ah ! quel tableau vous me tracez! vous me percez le cœur! mais je suis offensé, piqué au vif, et je respire la vengeance. — IVe peut-on vous réconcilier, accommoder cette affaire? — Impossible! écoutez et jugez. Depuis quelque temps je le rencontrais chez Rosalie, et sa figure me déplaisait autant par je ne sais quelle antipathie, que par jalousie d'amant. Je demandai à Rosalie le motif de ses fréquentes visites. • C'est, me dit-elle, nue connaissance ancienne, un homme .sans conséquence. •- Fort bien, ma belle; mais la conséquence peut venir, et cela ne me plairait pa.s. Ainsi je te prie de lui fermer ta porte. - Elle me le promit. Cependant je ne puis pas douter de scm intimité avec ce chevalier, et de la confidence qu'elle lui a faite de mes ordres. Hier an soir, au foyer de l'Opéra , devant plusieurs témoins , il s'avisa depersiffler les Allemands sur leur jalousie; il trouvait fort plaisant qu'un Cinibre, un Sicambre, vouliM être le rival tl'un Français , posséder à lui seul une femme aimable; qu'.^ table, le verre à la main , il nous cédait la gloire de contenir autant de vin qu'un tonneau ; mais qu'en amour , nous étions trop heureux d'avoir les restes d'un gentilhomme français. C'est en ricanant, en jetant souvent les yeux sur moi , qu'il débitait ces phrases. Je ne répondis rien; mais quelques minutes après, je le tirai à l'écart, et lui demandai si c'était moi qu'il avait en vue daus le propos qu'il venait de tenir? » Précisément, dit-il; c'est loi qui l'as nommé. — Vous êtes un fat. — Cela peut être , mais un fat qui donne sur les oreilles aux Germains iusolens. — C'est ce que nous verrons. — Volontiers. — A demain, au point du jour, au bois de Boulo,;ne. — Je m'y rendrai. Les armes ? — Au pistolet , et chacun notre témoin. — Tope. ■

«Vous voyez, mon cher, par ce récit, que je ne puis reculer sans me déshonorer. — Hélas! lui répondis-je> je vois que les hommes sont féroces ou insensés ! — Puisje compter sur vous ? — Oui : l'espoir de vous être utile , l'amilié, tout force ma répugnance. Mais allez vous reposer jusqu'au jour ; votre valet de chambre ou moi nous vous éveillerons. « J'étais trop agité, trop inquiet pour me rendormir. Je me levai , je me promenai dans ma chauibre sans pouvoir ni lire ni rester assis; de noirs presseutimens. des réflexions sinistres .sur la barbarie de nos préjugés . m'occupèrent , ou plutôt me tourmentèrent jusqu'à l'aube du jour. Dès que j'en aperçus le premier ravon , j'ei.trai daus la chambre du comte ; il dormait : je m'arrêtai. • Quelle cruauté , nie disais-je , de réveiller cet aimable jeune homme, pour lui rappeler qu'il faut aller se battre, et que c'est peut-être sa dernière journée ! » Je m'approchai d'un pas incertain ; je fis du bruit inv<ilonlairement, il s'é\eilla. Blenlôl habillé, nous partîmes dans sa voiture, a\ccsou valet de chambre. Dans la route, sou visage, ses discours n'annonçaient ni crainte ni tristesse. 11 me dit qne Rosalie était une malheureuse, et qu'il rouiprail avec elle. 11 ne nie parla ni de ses païens ni de

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ses volontés dernières , en ras de mort. Je ne sais si c'était coiifîaiice dans le succès du combat, ou s'il voulait écarter loule ijensée capable d'affaiblir son courage. Son silence là-dessus déleruiina le mien. Son ennemi parut bientôt après , acconipajjné d'un officier en uniforme de drafion. Us nous saluèrent fort civilement , et Sainl-Aubin nous proposa à déjeuner. Le comte dit qu'il était venu pour .se battre , et non pour déjeinier. Passons rapidement le récit de ce fatal combat. Le comte lira le premier, et ne loucha que la corne du chapeau de son adversaire. qui, plus exercé, perça de deux balles la poilnne de mon malheureux ami. Il tomba soudain, déjà couvert de .sang. «Ah! m'écriai- e , en me précipilant sur lui, il esl mort ! — Je le crois blessé bien dangereusement , dit .son meurtrier en le regardant d'un air tranquille; la leçon est un peu trop forle. » Je vis le momeul où je lui passais mon épée à travers le corps ; je me relins. • Oui , monsieur, lui dis-je, il est mort; il ne vous reste plus, pour imiter en tout les Cannibales de l'Amérique, qu'à le dépecer et le manger. — J'en suis fJché pour lui ! il l'a voulu. Mais, mon ami , dit-il au dragon , allons déjeuner à !\'euilly chez la conile.sse de *" ; de là , j'irai m'ensevelir, pendant quelques jours à la campagne, pour laisser dissiper l'orage. • CependanI il m'offiit ses services pour m'aider à transporter le conue dans sa voiture. Je le refusai avec indignaliou , et il partit aussi calme qu'un général d'armée qui abandonne le champ de bataille où il vient de cueillir des lauriers.

« Aidé de sou valet de chambre , je donne des .secours à mon ami mourant ; nous le portons dans son carrosse , et nous courons , au grand Irot , chez le premier chirurgien de la rue du Ronle. Quels élaient mon angoisse , mon désespoir auprès d'un ami naguère si gai , si aimable , si plein de vie, mainlenanl , la poitrine oppressée, ne pouvant respirer, et couvert de la pâleur de la mon! Le chirurgien sonda ,«a blessure avec effroi , et me fit entendre qn'd était perdu. J'étais auprès du lit de cet inforfuné. reufennanl ma douleur el repoussant mes larmes. Il porta sur moi un oeil tîxe; et faisant un effort pour me parler, je suis mort, me dit-il, je le .sens. Mon cher ami, voilà mou diamant; reçois-le comme un gage de uwn amitié. » Le chirurgien et moi cherchâmes A le rassurer. «A la bonne heure, dit-il, d'une voix très faible; cependant acfeple ma bague; mort ou vivant, je le la donne : si je meurs, elle te rappellera le souvenir duu ami qui t'aimail. » Je la reçus en lui .serrant la main. Je sortis plusieurs fois pour aller répandre des larmes que je ne pouvais relenir. Il vécut encore quatre heures sans parler, fort agité , roulant des yeux Irè.s égarés , .souffrant beaucoup. J'étouffais mes sanglots, et, la mort dans l'âme, j'affeclais un visage serein. Je fus obligé d'éloigner son valet de chambre, abinié de douleur, et appelant son maître, son cher mallre. DaCiS ces derniers moniens, ce malheureux comte répéla plusieurs fois en allemand : Maudite France! maudils Fiançais! • Ce furent ses dernières paroles.

« Dès qu'il eut expiré , je courus chez l'ambassadeur de Vienne pour l'informer de celle catastrophe. 11 en fut au désespoir ; il élail très attaché au comte et à sa ramille. C'était un fiis unique, orné des qualités les plus aimables, les plus brillantes, et l'esp lir d'une maison illustre. Un allait le marier ; et il avait été assassiné, à la fleur de .son âge, par un homme méprisable (60). L'ambassadeur me demanda son nom. «C'est un être vil, lui dis-je, quoi-

qu'is.su d'une famille distinguée ; je le méprise, je le déteste, mais je ne serai pas son délateur. • L'ambassadeur le découvrit, le poursuivit, et demanda vengeance. Saint- Aubin fut obligé de s'enfuir, lise réfugia à Vienne en Autriche, où il se conduisit avec loule l'insolence d'un genlilhonuue français mal élevé, et le libertinage d'un hounne sans principes. Mais enfin le terme de ses vices, de .son audace et de sa vie, arriva. L'oncle du comte, major au service de l'empereur, apprit que l'assassin de son neveu était à Vienne ; il y courut , le joignit , l'iusulla de paroles et de {;estes. Ils allèrent se battre sur le bord du Danube , et Saint-Aubin , blessé grièvement , fut jelé , vivant encore, au milieu du fleuve ; vengeance atroce , mais bien méritée.

Discite justitiam monili, et non temnere divos.

■ L'horrible catastrophe du comte, ma cruelle aventure du régiment, toujours présentes à mon souvenir, m'ont lai.ssé une aver.sion invincible pour ces duels , aussi extravagans que barbares, dans lesquels s'esl signalée la nalion française que Voltaire accuse d'être la plus (érocede l'Kurope.

« Excédé de Paris, misanthrope autantpar goilt que par l'aspect des vices des hommes el le malheur de mon ami, je formai le projet d'aller parcourir la Suisse. Je venais de lire dans Rousseau, que la façon la plus agréable de voyager était d'aller à pied. Jeune, vigoureux, ardent, j'adoplai aisément sa mélhode; je résolus de courir le monde sous l'habit grossier d'un paysan helvélien. Cependanl mou trésor dé.senflaità vue d'ivil ; el, quoique les frais de mon voyage et de mou régime futur dussent être fort médiocres, je ne pouvais aller bien loin avec le vialique (pii me restait. Pour l'augmenter, j'imaginai de faire ressource de mon roman Je m'enfermai pendant quinze jours; je le corrigeai, l'amplifiai; j'y ajoutai la uKu-I tragique du comte, sous des noms supposés; et, l'ouvraise uu'lri el achevé, je courus de libraire en libraire pour leur en proposer l'achat. Mais ces me.ssieurs sont des frelons qui ne cherchent qu'à butiner le miel des pauvres abeilles; au lieu d'argent, ils m'offrirent la gloire pour salaire. ■ Ce mot est beau , leur dis-je , mais ,

Qiiaml dans la loiubc un pauvre homme esl inclus , (Ju'iuiporle un nom , un vain bruit qui n'tsl plus?»

• Quel malheur, me disais-je , de n'avoir pas une reputalion littéraire ! je vendrais me.s sottises à haut prix. Je revenais du pays latin , qu'on pourrall appeler le quartier des Juifs, rebuté par les imprimcuis, lorsque sur le Pont-Meuf je rencontrai Dorât , qui, après avoir gémi a^ec moi de la mort du comie, me proposa un billet de parlerre pour le jour suivaru. (>n donna Zulica , sa pre mière pièce de théâtre. Je vais demain , me dit-il , être livré aux bêles ; seul dans l'arène, je comballiai une horde d'ennemis; il faut mon cher baron, oppo.ser la réaclion à l'action , et poumons à poumons. » Je lui promis de faire mon devoir. « Mais j'ai aussi, ajoulai-je , une grâce à vous demander. J'ai fait un roman, je voudrais l'élablir dans le monde, aux frais d'un libraire; mais ce sont des llibreux qui lais.senl la gloire aux auteurs, et gardent l'argent pour eux.» Dorât me promit ses bons offices. " Knvoyez-moi, dit-il, votre manuscrit ; je le lirai, vous en dirai mon avis avec la franchise qu'on doit à un honnête homme, et je le proposerai ensuite à mon imprimeur, en l'appuyant de tout mon crédit. •

« J'allai a la première représen'atiOB de Zulica , qui

LES VOYAGEURS EX SUSSE

n'eut aiiciin siiccos. Les épaules d'Ailasou d'Hercule n'auraient pu soutenir cette œuvre traj^ique. J'avais promis à Dorât d'aller le lendemain lui porter mon manuscrit ; je m'y rendis tout tremblant ; que dire à un auteur tombé ! Je lui trouvé on air calme qui me rassura. « Eh bien ! me dit-il, ma barque a fait naufrage : je m'en prends à ce grand diable de Crébillon fils, qui m'a exhorté, encouragé à m'armer du poignard de Melpomène. J'ai besoin de me rappeler l'amitié et les bontés dont il m'honorait dans ses derniers jours, pour lui pardonner de m'avoir con.seillé un genre de tra\ ail qui m'expose à la malignité des hommes. Je suis né pour chanter l'amour et les plaisirs. Vous me voyez occupé à faire des corrections : j'espère me relever ^61, ; j'ai travaillé tome la nuit. — Votre santé, lui dis-je, en souffrira; vous devriez songer.... — A la gloire.

De veilles , de travaux un faible cœur s'étonne :

Qui ne sait toutefois que le lils de Latone, Dont nous suivons la cour,

Ne nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme,

Et ces ailes de feu qui ravissent une àme Au céleste séjour ' ■■

" Ces vers de Rousseau furent sa réponse. Je crus entendre M. de L'Empyrée. Il ajouta : > Je prends beaucoup sur mon sommeil, qui est un temps perdu. Que les loirs, les marmottes, le.s femmes, les imbéciles dorment: l'homme d'esprit doit veiller entre les muses et le plai.sir ;62;. .

• Je lui laissai mon manuscrit , qu'il me promit de lire attentivement après qu'il aurait fini ses corrections. Il m'envoya un billet de parterre pour la seconde représentation de Zulica , en me recommandant de m'armer de griffes et de voix contre la cabale, avec une invitation à déjeuner chez lui le lendemain. Je vis la résurrection de sa pièce , et j'allai à son déjeuner en toute assurance. Je trouvai son visage rayonnant de joie: pour celte fois, il était satisfait du parterre. 11 me traita en directeur de religieuses, me régala de chocolat, de biscuits, de pâtisseries, friandises qu'il aimait beaucoup; ensuite, avec une complaisance admirable , il m'indiriua les corrections nécessaires pour le succès de mon roman. Je courus chez moi , j'effaçai , j'ajoutai , et l'ouvrage parvenu à sa maturité , l'aimable Dorât m'obtint de l'imprimeur une .somme de quatre cents livres, dont la moitié comptant . le reste payable dans six mois , et Dorât eu la générosité de m'avancer le montant de ce billet. Je quittai Paris avant l'émission de mon ouvrage. J'ai su depuis, que les journalistes l'avaient impitoyablement injurie ; mais j'avais mon argent , et je me moquais de leurs censures. (> qui m'a consolé surtout des coups de verge qu'ils m'ont appliqués, c'est que le libraire a bénéficié sur mon roman. Il y avait de l'amour, des aventures tragiques; cette nourriture convient aux âmes tendres et aux têtes vides.

«Je partis pour Besancon, portant, comme Bias, toute ma fortune avec moi : trois chemùses, quelques mouchoirs formaient toute ma garde-robe. Je cachai le diamant du malheureux comte dans la doublure de mon gilet, renfermai trente louis en or. tout mon avoir, dans une ceinture de cuir: et , armé d'im gros bâton , je partis sous le nom de Pierre. Vous ne sauriez croire quelle était ma satisfaction , quelle douce quiétude coula dans mou âme, lor.squeje me vissenl, éloigné des hommes , délivré des tourmeus de la vanité , de l'opinion , et rentré, pour ainsi

dire, dans le sein de la nature. Le sauvage d'Olaïti, retourné dans sa pairie, embrassant l'arbre indigère qui lui avait prêté son ombre, n'était pas agité d'une joie plus pure , plus vive que la mienne; et depuis cette métamorphose dans mon existence , je me suis confirmé dans la pensée que la vanité , les faux besoins faisaient plut de malheureux que la nature.

" Je ne vous fatiguerai point du récit de mes observations , de mes diverses aventures : cependant je vous raconterai une interrogation que je subis à Bâle, chez un magistral chargé de la police. Voici à quelle occasion , du moins celle que je soupçonne. J'étais descendu à l'auberge des Trois-Rois ; l'hote me regarda attentivement , eti, croyant me reconnaître, me demanda s'il ne m'avait pas vu â Strasbomg, avec l'uniforme du régiment de *** ? Je lui répondis que je n'avais pas l'honneur d'être de ce régiment. «Parbleu! vous res,semblez singulièrement à un jeime officier de ce corps. — Cela peut être ; mais à coup sitr, je ne suis pas son frère. «Cette reconnaissance me fit déloger de l'auberge. Malheureusement, deux jours après, je rencontrai ce même homme sur le pont du Rhin ; il me croyait parti, et ma présence éveilla ses soupçons. 11 alla, sans doute, me dénoncer comme suspect ; car le lendemain matin je fus sonnué de comparaître au tribunal du magistrat de police. Je m'y rendis. 11 me demanda, d'un ton rauque, ce que je faisais à Bâle ? « Jeregarde, j'observe et je me promène. — Vous n'y faites rien de plus ? — Pardonnez-moi , trois repas par jour. — Qui étes-vous? — Un homme libre et honnête. — Votre nom ? — Pierre. Vous en imposez ; ce n'est pas votre nom. — Que je m'apppellejPierre ou Paul, que vous importe? si je respecte vos lois , votre gouvernement ; si ma conduite est irréprochable , vous devez me protéger , et non me questionner;' — Oui da ! eh bien ! Pierre ou Paul, vous déguerpirez de la ville dans vingt-quatre heures, ou je vous ferai arrêter. — Vous n'aurez pas ce plaisir ; je partirai dans la journée, enchanté de l'accueil de messieurs les magistrats de Bâle. »

■ Mais la nuit s'avance; je m'aperçois que madame Dclmont lutte contre le sommeil; de mon côté, mou ménage et mes troupeaux me demandent. On dit l'homme condamné au travail ; il serait bien plus malheureux s'il était condaumé à l'oisiveté. Demain, dimanche, le pasleur de Kruttingen doit officier; il ne vient que tous les quinze jours : je vous invile â la cérémonie ; elle vous fera plaisir. Je serai occupé toute la journée. Après demain, si mon histoire peut vous intéresser, j'en achèverai le récit. Bon sommeil ! bonne unit ! »

ADOIPHE A SA TANTE.

Célébration du dimanche an Kandel-SIreig. Voyage sur une gorge de luontague. Suite de l'Histoire de Pierre.

Nous voilà au dimanche, jour de toilette; la nôtre est recherchée. Blanche quille son grand chapeau et se couronne de fleurs. Jteia tanto brio , tiinle buone manière. Comme tous ces bons Helvétiens la regardaient sans parler, muets d'admiration et de plaisir! Nous allâmes avec tous les habitans au-devant du saint pasleur ; c'était jour de fêle pour le village. Nous le conduisîmes en pro( ession jus juà l'église. Après l'office , il y eut un repas donné aux frais de la conunnnauté, au milieu d'une charmante prairie ; nous étions invités. La gaité,

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le rire furent bruyaiis; le vin , père de la joie , déliait les langues, échauffait les têtes. Milord et moi, à force de boire des santés, uous nous senlinies animés de la vapeur du dieu.

La vertu du vieux Caton ,

Cliez les Romains tant prônée ,

Était souvent , nous dit-on ,

De Falcrne enluminée.

Voilà notre excuse ; si vous la refusez , je m'appuierai sur Horace , cjui dit :

Dulce est desipcre in loco.

Le festin fini , nous avons accompagné le ministre jus{|u'à la descente de la vallée, toujours riant et chantant. Là, chacun l'a remercié, et lui a rendu les mêmes bénédictions qu'il avait données, yue la religion est touchante, quand les fêtes riantes, les plaisirs innocens fions annoncent dans la Divinité un père indulgent qui nous créa pour notre bonheur ! • Monsieur le curé , disait Fénelon, ne dansons point; mais permettons à ces pauvres gens de danser : pourquoi les empêcher d'oublier un moment qu'ils sont malheureux ? «

Après le départ du niini.stre, nous nous rendîmes à la salle du bal : c'était la prairie. On dansa au son des chansons; les voix étaient mélodieuses , et les danseuses agréables ; la plupart même avaient de la beauté. Blanche se mêla à leurs jeux; et ,sa légèreté, sa grâce, son enjouement, ses sauts cadencés enchantaient ces bonnes gens, qui l'auraient prise pour Terpsichore s'ils avaient eu quelque notion sur la mythologie.

Le lendemain, milord et moi, sous la conduite d'un guide, allâmes visiter une gorge de montagne assez peu connue des gens du pays. Cette course nous parut trop pénible pour Blanche, qui passa la journée à voir traire les vaches , battre le beurre , et à aider madame Pierre à préparer notre diner.

Nous voilà gravissant de rocher en rocher. Chaque pas nous donnait des situations magniiiques ; le ciel nous paraissait nouveau, il semblait s'abaisser vers nous. De nombreux nuages se détachaient en tlocons, et s'étendaient sur les gorges que nous dominions. Nous jouissions de ce spectacle, lorsque tout à coup l'air s'ob.scurcit , des éclairs brillent, la foudre tonne autour de nous; les montagnes paraissent s'ébranler et prêles à nous écraser; le sifflement terrible des vents , le roulement de plusieurs rochers, de deux avalanches de neige, accrurent notre danger. Mil rd me disait; -C'est une belle chose qu'un orage. — Oui, à l'Opéra. Mais réfugions nous sous ces mélèzes pur nous garantir de l'inondalion qui va fondre sur nous. • L'orage fut rapide , le ciel s'éclaircit peu à peu, et la nature reprit sou calme et sa beauté. Nous continuâmes nos courses, et nous nous trouvâmes au-dessus d'un vaste lac , ceint de tous cotés d'énormes rochers. Ce tableau surpassait en magnificence tout ce que nous avions vu. Nous descendinies , non sans peine , au bord de cette petite mer, dont le contour, dune lieue et demie offre des goles et des détroits charmans. La tête des monts réfléchie sur cette eau limpide, le reflet coloré des glaces , les bases des montagnes ornées de verdure qui se perdaient au fond des eaux , présentaient à nos regards des tableaux imposans et variés. Le profond silence de ces déserts inspire une terreur relijjieuse; il n'était interrompu que par le bruit des cascades roulant de rocher en rocher, ou tombant perpendiculairenienl. Les arc«-en-

ciel formés par leurs chutes, les ombres des rochers peintes sur les eaux du lac, toute celte m^gnitique et large perspective nous tenait en extase. Roger n'était pas plus enchanté que nous, dans le palais d'Alcine, à la vue de cette beauté qui

l)i pcrsonna era fanto ben formata , Quanta me' fiiiger san pillorl industri.

J'étais fâché que ma chère Blanche ne partageât pas nos plaisirs , plus doux , plus vifs avec l'objet aimé.

Nous parcourûmes les rives , les sinuosités du lac ; nous roulâmes dans l'eau un grand arbre étendu sur la terre; nous montâmes dessus pour nous promener sur le lac, ce qui nous rappela l'origine de la navigation , et l'immense intervalle qui se trouvait entre un tronc d'arbre creusé et un vaisseau de cent pièces de canon. Cette promenade nous amusa beaucoup; milord citait , en riant, ces vers d'Horace ;

l!li robur et as triplex tirca pcclus ciat, qui fragilcm truci Cuiiiniisil pelago rateiii Primus.

Je lui demandai ironiquement si lesAnglais se croyaient souverains de cette mer. A cette question, il trempa son doigt dans l'eau, le porta à sa bouche, et dit : • Non, elle n'est pas salée. » Un de nos plaisirs fut de faire aboyer un chien que nous avions, et décrier nous-mêmes pour jouir de la voix multipliée des échos. Notre navigation tinie, nous allâmes nous reposer dans une prairie, vraie Thébaide , séjour éternel du .silence. Enfin , vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à l'auberge, fatigués et doués d'un grand appétit. Madame Delmont nous attendait avec inipalience; elle avait ordoimé un excellent diner, auquel ai aient travaillé ses mains délicates. Pierre et loule sa famille s'attablèrent avec nous : il nous régala au dessert d'une vieille bouteille de kirsch\vas.ser, qu'il faisait lui-même. « Celte liquem' simple, nous disait-il, est faite avec nos petites cerises noires : bien des Suisses la fraudent en y mêlant de l'eau-de-vie de prunes. Plus le kicschwasserest vieux , plus il est agréable; l'âge le convertit en une huile balsamique.» Après notre diner, Pierre nous conlinua son histoire.

«Je \oiis ai prévenu que je vous fei-ais grâce de bien des détails de mon voyage; mais je ne passerai pas sous silence la tendresse et les services de ma pauvre Amal- Ihée; c'est ainsi que je nninmai une jeune chèvre que j'achetai pour me nourrir dans les montagnes, afin de pouvoir, au gré de mon caprice, m'arrêler, me reposer, jouir de la beauté d'un site, de l'ombre d'une forêt, ou des sièges émaillés d'une prairie. Amalthée a été ma compagne fidèle; au bout de quelques jours, nous nous sommes aimés de l'amitié la plus tendre. J'attachai une petite sonnette d'argeutà son cou, pour él reaverti quand elle s'arrêterait pour brouter l'herbe. Combien de fois son lait a réparé mes forces épuisées ; et avec quel plaisir cette aimable nourrice m'abandonnait sa mamelle quand je la lui demandais!

«Je suis leiué de vous raconter ici un danger singulier que nous courûmes ensemble sur le mont l'ilalc. En le gravissant, je vis, non loin de moi, une troupe de soixante-dix vaches, qui m'avaient aperçu les premières. J'avais un gilet rouge , qui sans doute leur donna de l'humeur, hnprévoyant et préoccupé, je m'avançai d'un pas tranquille. A mou approche , elles feignirent de s'écarter

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pour m'oiiviir le passage, e( m'enfernier dans le cenle quelles formaient lusensihlement. J'avoue qu'à celle taelique , la peur me saisit. C.e])endaul je les menaçai de mon IjAiou , que j'agitai autour de moi ; mais je doute que j'eusse évité le sort d'Aetéon déchiré par ses eliieus , si un pasteur qui vit mon danger d'une hauteur voisine, n'eiH aeeoiii u en poussant de giandseris. Sa voix , ses menaces imposèrent à ces tilles d'Io, qui n'osèrent m'attaquer.

« Ce berger, mon sauveur, m'invita à venir me reposer dans son antre, qui pouvait contenir six honunes. De ce repaire il veillait sur son troupeau. Les patres de celle montagne ont des habitations à mi-c6le pour l'hiver, et ne vivent que de laitage et de pain noir. Dans l'été, ils se tiennent .sur les hauleurs. Ces hommes, demi-sauvages, endurcis par une vie pénible et misérable, ne troqueraient pas leur destinée contre celle des habitans des villes. Le calme, le contentement de l'âme respiraient sur la physionomie de mon hôte. Sa conversation minléressa beaucoup; il me peignitles charmes de celleexistence solitaire et pastorale, qu'il préférait de beaucoup à la société des hommes. Kn effet, la plupart d'entie eux la trouvent s attrayante, qu'à l'approche de l'hiver on les voit descendre de ces hauteurs d'un air morne et taciturne. Les troupeaux même out perdu celle joie qui les animait au printemps, lorsqu'ils retournaient sur la montagne; et, quoique parés de fleurs, de sonnettes su.speudues à leur cou, ils reviennent trisles et l'oreille baissée. Non, le Ixmheur n'est pas au milieu des hounnes; ils s'appellent frères, mais ce sont les frères ennemis.

" Ce berger me raconta que sur ces montagnes les troupeaux se garantissaient des loups par une tactique savante , ou par un instinct admirable. « Lorsque les vaches, nie disait-il, voient venir un loup, aussitôt elles se forment en cercle , la tète à la circonférence qu'elles présentent à l'ennemi ; les veaux el le menn bétail sont dans le centre. Mais un ours parait-il, la terreur est générale: bœufs et vaches, lout fuit vers les élables, ou auprès du bouvier qu'ils entourent, qu'ils pressent a\ec laut d'effroi et de désordre , que souvent ils finissent par l'étouffer.

" Eu parcourant ces moniagues , mon bâion ;i la main , ma garde-robe sur le dos , ma chèvre à mon coté , j'ai observé la variété de leurs climats. J'ai vu , des le mois de février, dans les vallées, lorsque l'hiver se relirait de bonne heure, la primevère émailler les prairies, les touffes de violettes répandre au loin leurs douces odeurs : le long deshaies, les arbrisseaux en .sève déployaient leurs jeunes boulons, et l'herlte, coloiéedu plus beau vert, sortait de la terre avec piofusion, landis que les neiges, les frimas séjournaient encore sur les montagnes. On a dit avec raismi que, depuis la cime de Schnecborn jusqu'aux lieux les plus tempérés du paysdeVaud, il y a (les climats aussi dilférens qu'entre le Spitzberg et la Provence. Kn mai-s et avril, les neiges abandonnent les collines, les montagnes les moins élevées; et .sur les Alpes, le mois de juillet est l'époque de la fonte la plus forte, fiel le progression successive, lente, empêche les iuondali^)ns subites, et alimente suffisaunnent les rivières. O Providence !

• Je ne sais, messieurs, si vous avez fait la mémcob.servalion que moi : au haut des Alpes, la couleur du ciel me parait plus foncée, le soleil plus petit. Il est d'une blancheur éblouissante; mais son éclat, quoique vif, est moins radieux : les éloiles perdent aussi leur scintillation. Ls lune semble plus voisine de notre globe, el son dia-

mèlrc plus petit ; l'atmosphère, plusdease J ta surface de la terre qu'à la moyenne région de l'air, eu réfractant les rayons d'une manière différente , occasione cette diversité d'optique.

"Voyageant sans projets, au gré de mon caprice, je résolus d'aller aux bains de Leuck. Je montai le Kandel- Streig. J'avais marché une partie du jour pour arriver au Rilters-Stein, n'ayant d'autre aliment que le lait de ma fîdèle nourrice. Vers le déclin du jour, je m'égarai; ne voyant plus aucun chemin frayé , accablé de lassitude, je m'assis sur une pierre. Des rochers imminens sur ma télé, des précipices à mes pieds m'offraient la perspective la plus terrible ; les idées les plus sombres vinrent m'assaillir el accroître mou épouvante. Un nouvel incident redoubla l'horreur de ma situation. Un brouillard s'élève peu à peu et m'enveloppe; il était d'une telle densité, que je ne voyais pas ma chèvre qui était à mes pieds, qu'elle pressait toute tremblante. Me voilà plongé dans lesténébreS) au sommetd'un désert horrible : j'entendais les hurlemens des loups et des ours, qui, répétés, multipliés par les échos, devenaient plus affreux, tnfin le brouillard se dissipa ; le jour me rendit le calme et l'espérance. J'avoue qu'à l'âge de onze ans , à la bataille de Fontenoy, le feu terrible des Anglais et des Hollandais , des m lliers de soldats étendus morts autour de moi , me causèrent beaucoup moins de frayeur Je crois qu'Alexandre et César, dans ma situation , n'auraient pas été plus intrépides : le mépris de la vie a besoin de témoins et de l'aspect de la gloire.

• Je profitai du reste du jour pour chercher un sentier qui pi"it me conduire au Ritters-Stein. Je crus le découvrir, .le traversai une vaste solitude, sans rencontrer nul être vivant. La nuit approchait : point d'asile, point de pain; autour de moi les glaces, la terreur, le silence et la mort. Kn fin j'aperçus un chemin mal tracé; il me mena dan.« un petit clos fermé par des rochers et des buissons. Toutà coup un être vivant se montra à ma vue : c'était une jeune fille de seize ans, qui, à mou aspect, jeta un grand cri et courut se cacher derrière un rocher. Je la suivis, et je \is bientôt un chalet et un homme d'une physionomie heureuse, décoré d'une barbe rousse fort épaisse. Je l'abordai en lui disant en allemand que je cherchais Hitters-Stein , et qu'alleint par la nuit, excédé de fatigue, je lui demandais un asile. « Volontiers , me répondit-il , nous souperons et coucherons ensemble; en attendant, vous allez boire un peu de lait. » Aussilôt il donna ordre à sa fille d'aller traire une chèvre. 0 destinée! quelle est cette main invisible qui nous conduit, à noire insu, à traders le dédale des évéuemens? Sur ces monls sourcilleux, dans ce dé.sert effrayant, j'ai trouvé l'ornement, le charme de mes jours. Cette jeune fille était une fleur transplantée dans un lieu sauvage. De grands yeux bleus , une taille comme celle de madame ( en désignant Blanche ! ; sur son leinl la fraiciieurdu printemps, la blancheur de la neijje; une voix douée, touchante, le langage un peu singulier d'un mauvais allemand, qui acquérait delà grâce en passant par son oi'gaue; ajoutez à ces traits la timidité, la iiiodeslie de ses regards , l'air de douceur avec lequel elle me présenta une écuelle de lait et un morceau de pain dur (omme la pierre; telle élait celte charmante Ursule que vous voyez devant vous, el dont vingt ans de mariage n'ont point encore rendu le p(u-lrait méconnaissable. » A ces mois, nous louâmes à l'envi madame Pierre , qui rougit et baissa les yeux

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«Paul Brougg, son père, continua Pierre, élait clievrler : ses Iromages, ses chèvres, une huile pour l'hiver au Kandel-Slreii), ses bras et sa lîlle composaient toutes ses richesses. Je lui ileniaiulai s'il ne songeait pas à marier Ursule. Il me réponilil qu'il lui avait donné un amoureux , mais qu'elle n'eu voulait pas ; que c'était sou affaire (le se choisir un hoiméle narçon. Je demandai à la jeune lille pourquoi elle avail refusé cet amoureux. «C'est, me dit-elle, qu'il ne me plaisait pas : il jurait beaucoup, et il aiiuait le vin »

" En l'écoulant, surtout en la voyant, il me semblait qu'une voix intérieure me disait : » Voilà ta femme, voilà celle qui fera ton bonheur. • Brougg me dit alors : « La imil arrive , il faut souper : demain , au ])oint du jour, ma lille vous mettra sur le chemin de Rillers-Slein. • La belle Ursule nous servit, sur une planche, un morceau de viande salée, du fromage, et du peiil-lail pour boisson. Après le soiqier, on étendit de la paille sur la terre, où nous couchâmes Ions les trois, le père au milieu de nous deux. Nous dormîmes du sommeil des justes. A l'aube matinale, Paul Brougg et Ursule allèrent traire leurs chèvres. Pour moi, assis sur un rocher devant la hutte, je crus, avec l'air frais du malin, respirer une nouvelle vie : une jouissance inliine me fai.sait oublier les hommes, leurs pa.ssions, leurs préjuj;és; mon âme, détachée de la terre, semblait voler dans le sein de la nature. Je me pénétrais de la félicité et de l'amour des i-hamps. Au milieu de ces pensées délicieux , je me rappelai les premiers pas de ma jeunesse, mesentraves, mes devoirs, mes chaînes; lis sollicitudes de l'ambition , de lavanilé, mes plaisirs empreints, comme les fruits sauvages, d'amertume et d'âpreté ; le froissement des iutéi'êts, des amours-propres; celle soif de l'or, ce besoin ronlinuel et pressant d'en amasser, de l'économiser; celle méfiance néce.s.saire des hommes qui, avides de vos biens, vous enveloppent de |iiéges et de mensonges : et moi, libre sur ces monlagnes comme le chamois qui les habile, riche connue lui des dons de la nature, solitaire et errant comme lui, je ne rends compte de ma vie qu'au divin Créateur qui me l'a donnée.

« Ma rêverie fut interrompue par l'arrivée d'Ursule et de son père; ils apportaieiu du lait chaud pour notre déjeuner. INoiis nous assîmes tous les trois sur des pierres Ii9rs de la cabane, et nous savourâmes notre lait, noire pain dur, en admirant le lever du soleil qni s'avançait paisible et majestueux, versant à grands tlots des rayons d'or sur la tète des montagnes ; mais la belle Ursule partageait mes regards, et augmenlait mou ravissement.

« Notre repas fini , je présentai un écu i mon hole. «Je vous remercie, me dit-il, l'hospitalité est un devoir; je le remplis autant qu'il m'est |)o,ssible; ma récompense sera 1 i-haul. • Je l'embrassai à ces mots, et je partis avec Ursule. ■ C'est donc dans ses dé.seris sauvages , me disais-je, (iue la venu el l'hospilalilé se sont relirées!» Ce qui a;oulait à mon élonnement, c'était la sécurité avec la- (|uelle cet homme confiait sa fille à un inconnu. Plus légère que moi, je la suivais avec peine : elle nie ramena au même endmit oii, enveloppé d'un épais brouillard, j'avais déses|5éré de nion sort. Là , elle me montra le sentier qui conduit au Ritlers-.Slein. Je la priai de s'asseoir un moment auprès de moi; je lui demandai s'il était vrai qu'elle n'aimàt personne. « Oui, très vrai. — C'est bien dommage 1 jeune et jolie comme vous l'êtes. — Jeime , oui; mais jolie, non ; je suis mal vêtue; le dimanche, au

Kandel-Sireig, je suis un peu plus passable. — Une colombe plail sans parure, ornée de ses .seuls attraits. Voulez-vous me prendre pour votre amoureux? — Si je vous connaissais davantage, volontiers; vous me plairiez plus qu'un autre. — Et moi, ta beauté, Ursule, me plaît comme le plus beau jour du printemps. Quand descendezvous au Kandel-Streig ? — Dans un mois. — Ce mois sera bieu long, mais j'irai vous y atlendre. Que voulez-vous que je vous appoite de Berne? — Un livre pour lire quelquefois, car j'ai peur d'oublier le peu que je sais » Je lui promis, je l'embra.ssai, et nous nous séparùntes. 0 charmante simplicilé de la nature! aimable ingénuité! me disais-je : quel conirasie avec l'affectation et les minauderies qui déparent les beautés des grandes villes! »

«Je maichai avec légèreté et gailé, emporlant l'idée d'un objet charmant, lor.squeje renconirai deux hommes, vovageurs comme moi. Je fus ravi de trouver cette société ; c'élait un Uu.sse avec un guide du pays. Le Russe élait un jeune homme de vingt-cinq ans, extrêmement blond et dune figure agréable, quoiqu'un peu fade: il balbutiait quelques mots allemands et quelques mots français; il avait surtout retenu ces trois mots, qu'il répétait sans cesse : Belle chose! ilélicieiixf Nous suppléâmes par des signes à l'inintelligence de nos langages, et nous devînmes dans une heure les meilleurs amis du monde.

"Nous aperçûmes bientôt le Rillers-Stein et son glacier ; nous y montâmes avec des crampons el des bâtons ferrés ; le guide ouvrait la mar( he ; le Russe el moi suivions, allenlifs à régler nos pas sur les siens. Nous parvînmes ainsi au-dessus du glacier, où nous trouvâmes une ouverture de trois à quatre pieds de diamètre : on entendait au fond une espèce de cascade dont l'eau s'échappait de dessous le glacier. Nous nous gli.ssâmes sur le ventre jusqu'à celte ouverture : j'y plongeais mes regards, l0i-.squc lout à coup le soleil, dardant ses rayons dans l'intérieur, montra à mon imagination une ville bâtie par les fées. Je voyais une rue bordée d'édifices, ornée de pyramides , de coloimes , d'obélisques, de diainans même et de pierres précieuses , dont le reflet augmentait l'éclat et la variété des couleurs. Je n'ai rien vu de plus beau, de plus extraordinaire tpie le fond de ce glacier, landis que le Ru.sseet moi jouissions de ces|>eciacle, qu'il s'écriait à chaque instant ; Belle chose ! iléticiciix ! le guide , sans nous en prévenir, tira un coup de pistolet : la conimntion fut si violente que tout le glacier en fut ébranlé; les stalactites se précipitèrent avec un fracas hiiriible , qui lui répété el prolongé au loin par les échos. Ouand ce fracas fut apaisé, nous vîmes un changement de décoralion : le premier tableau élait remplacé par de nouvelles beautés. Au Kandel-Streig , je me séparai de mon Russe , qui me pressa beaucoup de l'accompagner dans ses voyages; il me fit mille promesses de fortune. Je refusai , eu lui disant que je n'étais qu'un simple paysan , et que je ne voulais pas sortir de mon état. 11 fut atlligé de mon refus; il me quitta en m'embrassant avec la tendresse d'un frère : quelques jours d'habitude lui avaient inspiré celle vive amitié. Je n'en ai plus oui parler ; c'est le son des liaisons de voyage.

«Je pris la roule de Berne, où je voulais atlendre que la fin de l'été rappelât les bergers du haut des inonlagnes. \"ous peindrai-je ici une scène de douleur dont le souvenir m'attriste encore?

« En descendant à Berne , je parcourais le Mont-Gaster,

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et, fatigué, je m'étais endormi après aroir déjeuné du lait de ma chèvre. La pauvre liéte s'éloigna pour aller chercher sa pâture; un loup l'aperçut, se glissa derrière les rochers, et tout à coup d'un bond s'élança sur elle et l'étrangla ; il la traînait lorsque je m'éveillai ; je l'aperçus. Furieux, je me lève aussitôt, je fonds sur lui le pistolet à la main ; il lâche sa proie pour n:e combat Ire , je le préviens , et d'une balle je lui casse la cuisse : plus enragé , il fait de nouveaux efforts pour se jeter siu' moi ; un second coup de pistolet lui brise la tète. Soudain je courus à ma chère Amalthée, elle expira; mais, à ma vue, elle jeta sur moi un deruier regard de douleur et d'attendrissement. Je la pleurai, je l'avoue ; pourquiii rougirionsnous de pleurer l'animal dont nous fûmes aimés , qui nous a prodigué ses bienfaits? J'étais assuré de son attachement; de quel homme pourrait-on avoir la même certitude ? Je lui creusai un tombeau , que je couvri.s de grosses pierres pour qu'elle ne devint pas la pâture des bêles féroces.

«Au pied du Mont-Gaster est une vallée longue de quatre lieues, mais resserrée , où l'on ne parvient que par un sentier étroit et dangereux ; elle a de jolies vergers, des prairies, et quelques champs ofi l'on sème du lin et de l'orge. C'est une solitude charmante où , comme dans l'ile de Robinson , on parait séparé du reste du monde. On croit, en y pénétrant, avoir bu les eaux du Léthé; mais l'hiver change ces scènes agréables en un spectacle aussi majestueux que sombre et e: frayant. Des montagnes revêtues de neige, la glace environnant les maisons, nu silence vaste et morne qui n'est troublé que par la voix des houmies et l'ébranlement des masses de neige qui se précipitent dans de.s abimes proionds, tel est le tableau de celte vallée dans le cœur de l'hiver.

Arrivé à Berne , j'y entendis beaiTcoup parler de Jean- Jai'ques Rousseau , qui s'était réfugié dans la petite ile de Saint-Pierre , en s'enluyaut de Val-Travers , où le peuple l'avait lapidé et avait cassé ses vitres. J'avais de l'inclination pour ce fameux mi.santhnrpe ; il hait les hommes, et moi je les redoute; il aime la solitude et la campagne, elles font mes délices; il a écrit une lettre 1res éloquente contre les duels , que j'abhorre comme lui. Ainsi nos goi'its nous rapprochaient. Avide de connaître ce génie original, je partis pour l'ile de Saint-Pierre , située au milieu du lac de Bienne. I.a difficulté était de percer dans son asile. Logé che7. le receveur, avec sa femme ou sa gouvernante, il était d'un accès difficile. J'imaginai, pour aplanir les obstacles, de lui écrire ce petit billet , que je lui envoyai par un villageois.

«Un gentilhomme devenu pay.san , préférant la société desoursâ celle des hommes, qui, après avoir lu l'cuvrage immortel d'Emile, v.yage comme lui à pied, uu bâton à la main, désirerait connaître et saluer le panégyriste de l'homme sauvage . le philosophe qui prouve, avec tant d'éloquence , • que l'homme social est un animal dépravé, et que la société pervertit l'ordre de la nature '. »

• Pierre. ■

« Rousseau me fit dire que je pouvais venir sur les trois heures après midi. Je fus exact au rendez-vous. Il n'était pas chez lui ; mais on m'indiqua le lieu où je pourrais le trouver. J'aperçus de loin un homme perché sur un grand poirier, ceint d'un large sac, qu'il remplissait des fruits

* Ces maximes sin^rulièrcs se (roiiveat dans son Discours sur l'inégalité parmi les hommes , et sur l'origine des sociétés.

qu'il cueillait. Je lui demandai s'il avait vu M. Rousseau ? " Oui , monsieur, c'est moi : qu'y a-t-il pour votre service ?

— J'ai eu l'honneur de vous écrire un billet ce malin. — Ah! vous êtes M. Pierre! attendez; je suis à vous.» 11 descendit de l'arbre, embarrassé de son sac de poires. Dès qu'il fut à terre , il lechaifjea sur ses épaules, el me dit: " Allons dans ma chambre , vous vous reposerez , moi je me déferai de mon fardeau. » Chemin faisant , il me dit ; « Vous êtes bien jeune pour être déjà fatigué des hommes. — C'est que l'on ma jeté bien jeune au milieu d'eux , et qu'ils m'ont cruellement traité. — Vous les haïssez donc? — Non, je ne hais que leurs préjugés et leurs vices. — Vnns a\ ez raison , car l'homme est bon naturellement. — Je ne sais si l'homme est bon ; mais je sais qu'il faut des lois, des échafauds, des religions pour le contenir. — Ce sont ju.steinent ces institutions qui le rendent méchant : la source de ses misères el de sa perversité est dans ces funestes opinions. Vous êles genlilhomme?

— Je l'étais; mais j'ai abjuié ma noblesse. — Je vous approuve ; je ne vous dissimulerai pas que j'ai toujours eu tnie secrète aversion pour les états qui dominent les autres ; je bais les grands , leur dureté , leurs préjugés , leur lietilesse et leurs vices; je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. Pierre n'est pas votre nom ? — C'est mon nom de baptême; je n'en porte plus d'autre : j'ai voulu être libre et inconnu. — Je vous eu félicite, pourvu que vous ayez la fermeté de soutenir ce personnage. Quant à moi , je m'en trouve bien : l'état où je me suis mis est le seul où l'homme puisse vivre bon et heureux. Après avoir talé de tout, été dupe de tout, j'ai pensé que si je voulais être conséquent et secouer enfin le joug de l'opiiiioii , je n'avais pas un moment à perdre. • Lorsque nous fûmes dans sa chambre , il me dit : « Vous me voyez dans un grand désordre. Au milieu de mes effets, j'ai eu le plaisir, jusqu'à préseul , de ne rien déballer. Je jouis du précieux /ia;- /afH(e, la principale jouissance que je savoure depuis que je suis ici , dans toute sa douceur. Je voudrais que l'on me fit de celte ile une prison perpétuelle; que l'on m'intcidil toute espèce de communication avec la terre ferme , de sorte qu'oubliant tout le monde, j'en fusse oublié à jamais ; je n'ai pas même une écritoire. Quand de malheureuses lettres à répondre me forcent de prendre la plume .j'emprunte en murmurant l'écritoire du receveur ; au lieu de tristes paperas,ses et de toute celle bouquinerre, j'emplis ma chambre de fleurs et de fruits. Mais allons nous promener ; vous verrez une ile très agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un lionmie qui aime à se circonscrire. » Sa gouvernante lui apporta .sa peiile perruque ronde, .son chapeau et .son bâton. Kn sortant , il lui dit ; • Si le serrurier vient , il faudra lui payer son mémoire; mais ne rabattez rien : il me parait un très honnête homme. »

" rSous allâmes sur les bords du lac, parsemés de jolies maisons de campagne. Ce lac a trois lieues de long, et environ une lieue dans sa plus grande largeur. Aux deux tiers de sa longueur s'élève l'île de Saint-Pierre, qui a en\ iron une demi-lieue de lour. Lu bois d'une fraîcheur délicieuse ombrage sim sommet : il est sur une terrasse fort élevée, au milieu de laquelle e.st un grand salon , où , durant les vendanges, on se rassemble les dimanches , de tous les rivages voisins , pour danser et se réjouir. La partie méridionale de l'ile, couverte de vignobles, décline par une pente douce jusqu'au fond du lac. Elle n'a qu'une grande maison, logement du receveur

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epii a donné une chambre à Rousseau. Celle maison élait jadis un monastère occupé par des moines de l'ordre de Cluny.

> Jean-Jacques resta un quart d'heure sans parler; il cueillait des plantes, regardait le ciel , les eaux du lac. Il me dit enfin : » Ne soyez pas étonné de mon silence ; j'ai toujours aimé l'eau passionnément , et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse. Il me demanda ensuite comment je trouvais cette île. « Dijjne de fixer l'amant de la nature et le peintre de Clarens et du Valais. « Il sourit i ces mots , et me dit ; « Oui , cette retraite me plait infiniment ; j'y passe des jours rapides et fortunés avec moi seul, avec ma bonne et simple ftouvernanle, mon chien bien-aiuié et ma vieille chatte, avec les oiseaux, avec la nature entière et son inconcevable auteur. Ici nul lien ne m'importune, ne vient s'interposer entre la nature et moi. Quelquefois, absorbé dans une extase délicieuse, je m'écrie : « (irand Être ! 6 grand Être ! • sans pouvoir ni dire ni penser rien de plus. Ce qui me rappelle un sajje cvéque qui, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que O! Le prélat lui dit : • Bonne mère, continuez toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.» Celle meilleure prière est aussi la mienne. Ainsi s'écoulent , dans un délire continuel , les journées les plus charmantes que jamais créai ure humaine ait pa.ssées, et quand le coucher du soleil me fait songer à la retraite, étonné de 'a rapidité du temps, je crois n'avoir pas mis asi>ez à profit ma journée; je pense en pouvoir jouir davanlage encore; et pour réparer le temps perdu , je nie dis : » Je reviendrai demain. »

« Ainsi causant et marchant, nous nous trouvâmes visà-vis de la ville de Bienne. « Regardez , me dit-il , les dehors de cette ville ; elle a des aspects riches et variés, des prairies, des vergers, des bosquets, de beaux arbres, des allées régulières. Celte plaine, qui est entre le lac et la ville, a élé parlagée entre les habitans par une loi agraire très sage. Voyez le bien que produit la division des terres. Ce terrain est couvert de petits pâturages très bien cultivés. » Après un court silence, il me demanda si j'avais de la fortune. « INon , lui dis-je. — Tant mieux Et de quoi vivez- vous? — Comme Emile, de mon travail : j'ai des bras, de la vigueur. — Vous avez rai.son. Celui-là est véritablement libre, qui n'a pas besoin de mettre les bras d'un autre au bout des siens pour faire sa volonté. « Il s'arrêta pour cueillir une fleur , qu'il me présenla, en me demandant si je la connaissais. Je lui avouai mon ignorance en botanique. «C'est, me dit-il, la mélisse; les plantes de cette famille sont très aromatiques. Leur huile essentielle est rentérmée dans ces petites glandes que vous voyez ; les chats recherchent beaucoup celte fleur; ils la mordent, et se roulent dessus. Prise en cffiisiou comme du thé, elle est très agréable et bonne pour les nerfs : elle fait la base d'une eau spirilueuse, connue .sous le nom A'eau des Carmes. Mélissa, en grec, signifie abeille. Jeune homme, vous devriez vous attacher à la botanique : lous êtes leste, vigoureux, oisif; vous ne sauriez croire le plaisir que l'on goûle dans un exercice sain et agréable, et la vive sensation qu'on éprouve à la découverle d'une fleur inconnue. • Je lui promis de suivre ses conseils. . Il faut, contiiiua-t-il, vous faire des occupations, des goûts, surtout quand on veut vivre solitaire. J'ai im caur très aimant, mais qui peut se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de choix parmi eux; et

c'est parce que je les aime, que je hais l'injuslice , que je les fuis : je souffre moins de leurs maux quand je ne le.s vois pas.

"Un de mes grands fléaux, dans celle ville immense de Paris, élait cette foule qui cherchait à connaiire cet honnne bizarre qui ne recherchait personne et qui voulait être heureux à sa manière. Mais la curiosilé était bientôt sali.sfaite; je suis un homme sitôt vu, qu'il n'y a rien à voir de nouveau dès le lendemain. De prétendus amis, qui s'élaient emparés de moi , voulaient me rendre heureux à leur mode , et non à la mienne. Je ne suis vraiment libre que depuis que j'ai tout rompu. Mes maux sont l'ouvrage de la nature , mais mon bonheur est le mien ; et quoi que l'on puisse dire, j'ai été sage, puisque j'ai élé heureux autant que la nature m'a permis de l'être. • Je lui demandai des conseils sur mon genre de vie, sur les moyens de me rendre heureux. «Il faudrait, me répondil-il, pour vous donner des avis utiles , que je coniuisse \otre caractère, les diverses circonstances de votre vie': je n'ai pas l'indiscrétion de vous interroger là-dc,s.sus. j Je lui répliquai que son nom, son caractère , sa philosophie m'inspiraient la plus grande confiance, et que s'il voulait me sacrifier une demi-heure, je lui ferais le récit des événemens qui ont agité mon existence. » Avec plaisir, mais pas aujourd'hui : nous nous sonuues assez vus ; j'ai besoin d'élre .seul. J'ai l'esprit ébloui de mille lumières ; des foules d'idées vives se présentent à moi avec une force , une confusion, qui me jettent dans un trouble inexprimable; une violente palpitation m'oppres,se, soulève ma poitrinej'ai besoin de respirer. Adieu, monsieur Pierre, ù demain! à huit heures du matin , chez moi : je vous attends avec du café il la crrnie. » k ces mots, il me quitta, se rendit au bord du lac, cuira dans un pelit balcau , dans lequel ils'éleudit tout au long, la face contre le ciel qu'il .se mit à contempler : c'était son usage depuis qu'il habitait l'ile Saint-Pierre. Je le suivais de l'œil. Il s'abandonna au fil de l'eau, les yeux toujours fixés sur le firmament. Je l'entendis s'écrier : «O nature! 6 ma mère! me \oicisousta seule garde! » Je le lai.ssai sous la garde de la nature rêver tout à son aise, et j'allai m'héberger à Mdau, jolie petite ville sur le bord du lac, ,t l'embouchure de la 'l'hièle, et à une demi-lieue de Bienne ; ses rues sont laiges, propres; elle a de belles maisons bâties sur pilotis.

«Le lendemain matin, à huit heures, j'étais chez le philosophe genevois. Je le trouvai masqué, du moins je le crus d'abord , d'un habit d'Arménien ; il en avait la vesie, le cafelan et la ceinture. Il était assis dans im grand fauteuil , occupé à faire des lacets. Cet acconircment grotesque et ce travail faillirent à me faire éclater de rire. Je me contins; mais il s'aperçut de quelque mouvement sur mon visage, et il me dit : Mon costume vous étonne; je l'ai pris à Motiers, après avoir consulté mon pasteur ; j'ai assisté à l'office divin avec cet équipage. A l'égard de ce travail manuel, j'ai appris à Moliers à tresser ces lacets, pour me faire supporter linanilc du babillage , et passer mon temps sans ennui chez mes ^oisines, chez lesquelles je portais mon coussin. Vous m'avez laissé hier dans mon baleau ; je m'y suis tellement oublié, que j'aiélé obligé de revenir à force de rames, pour arriver avant la nuit. J'étais plongé dans nnlie rèvci'ies confuses , je m'enivrais des plus délicieux seutiniens. Pans ces promenades, oubliant lout-â-fait la race humaine, je me fais des sociétés de créatures parfaites, des amis sûrs et fidèles, tels que je n'en vois jamais ici-bas; des beautés célestes, autant par

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leurs vcrîiis que par leiiis cliarmes. J'ai souvent regretté (lu'il n'e\istûl pas de dryades; c'est infailliblenienl parmi ('lies que j'aurais fixé mon allaelienicnl. » Je l'écoulais avec des yeux ébahis, en me rappelant que saint Jérôme voyait comme lui, dans les airs, des dames romaines, dont les charmes le ravissaient au milieu des austérités et des prières.

« Madame Levasseur nous apporta le café. La chatte et le chien de Rousseau vinrent se placer à ses pieds. • Monsieur Pierre, me dit-il alors, étes-vous marié? — Non, monsieur.— Tant pis; je dois !\ ma femme bien des consolations : quel l)on repas, quand je suis avec ma Thérèse, ma châtie et mou chien, qui est mon ami, non mon esclave, car nous avons toujours la même volonté : jamais il ne m'ohéil. Lorsque je me suis lon!;-teuips promené, je reviens au petit pas , la trie nu peu fali;;uée, mais le caur coulent. Je soupe de jjrand appélit avec mes trois amis : si vous saviez connue je suis frai ! — l'as toujours , dit sa Tliéièse; vous êtes grondeur et taciiurne quand vous avez vu couina;;nie. — Sou ob.-ervaiiou e.sl jusie; c'est parce qu'alors je suis rarement content des autres, et jamais de moi. Lorsque mon .«ouper est fini, après avoir fait quelques tours de promenade, ou joue un air sur mon épinelle, je trouve dans mon lit un repos de corps et d'ùme cent lois plus doux que le sommeil. Cette nuit , je sonijeais ù Christophe de Beauiuout ' ; je pensais que je vaux mieux que lui : il est prêlre, hypocrite; et mni, à charge et à décharge, je ne crains pas d'élre vu tel que je suis.

«Ce Christophe me rappelle un tour exécrable d'un de ces fourbes qui perséculcul les houunes au nom d'un Dieu de clémence el de paix. .Sous le régne de Louis XIV, un jeune homme de beaucoup d'espril et de talent, d'une fijjnre très agréable, nommé Pelit, fils d'un tailleur^ avait répandu sourdement , dans Paiis , quelques clian- S(nis impies et libeiliues. Il fut découvert par un incident bien nialheurcus. Vn jour le vent enleva quelques carrés de papier, placés sur sa table qui louchait la lenêtre. Cn prêtre, tpii passa dans la rue, les ramassa, et, Irouvant des vers impies, il les porla au procureur du roi qui ni arrêter Pelit dans le moment qu'il rentrait chez lui. Ou trouva dans ses papiers les brouillons des couplets qui couraient alors. Cet infortuné jeune homme, malgré les vives sollicilalions des personnes du premier rang, niiil gré sa jeuiies.'ie, fut condamné à élre pendu, et brillé aprè.s sa mort. (Juelle barbarie! cependant n'accusons pas la relii;ion de ces horreurs; accu.'*ons-en les pa.s.sioiis des hommes. Muis puisque nous avons déjeuné, allons nous asseoir dans le bois charmani qui couronne le sommet de «elle ile. Là, sur un gazon frais, entourés de l'ombre et ilu silence; vous me coulerez voire bisioire, pui.sque vous voulez bien m'en taire le récit. »

» ^ous partimes aussitôt. Il garda son vétemeni arménien. En chemin, il me disait: « Je ne puis m'assonvir de plaisir en regardant ce lac el ses environs. Croiriezvons que jauia^,s je n'ai pu rien faire vis-à-vis d'une table et de mon papier? c'est J la promenade, au milieu des rochers et des bois; c'est la nuit, dans mou lit et durant mes insomnies, que j'écris diins mon cerveau avec une extrême kuleur, parce que je suis dépourvu de mémoire verbale, et que de la vie je n'ai pu retenir six vers par cœur. Il y a telle de mes péri, des que j'ai lournée et re-

' Archevi"<iiie de Paris.

tournée cinq à six nuils dan. ma têle; de l>"i vient qtie je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail^ qu'à ceux qui veulent êlre faits avec une cerlaine légèreté comm.e les leltres. Mais nous voici arrivés dans mon asile favori; voyez s'il n'est pas ravissant! » En effet, de grands arbres nous prêtaient leurs ombres; un gazon émaillé offrait des fiégesaux philosophes et aux amans. De cette hauteur on voyait le lac , toute Pile, riante de verdure, couverte de vignobles, de champs et de vergers.

« Rou.sseau ne disait rien; je le regardai , et je vis se,s yeux remplis de larmes. ,Te lui demandai quelle en élait la cause. Hélas ! dit-il , je m'attendris îi la douce idée du bonheur dont je jouis dans ce séjour, mais il est troublé pai' la crainle que j'ai de le perdre ; ah! que je changerais volontiers la lilierlé d'en sorlir contre l'assurance d'y élre retenu par force. Mais asseyons-nous, et commencez voire histoire. » Lorsque j'eus fini, il me dit : « Vous avez lu la !\'oiiirlle /^c'/oMf/'voiiscoiiiiaissez tout ce que j'ai écrit contre les duels? les combats singuliers nous vicnncul des anciens Germains ; ces hommes, selon Tacite» élaient toujours armés. t\ihil aiitcin ncque publicœ, el que piifarei, nisi arniiili ogunt. Cel usage que nous avons reçu d'eux est si généralement répandu que , le dimanche, en Espagne, les artisans, les laboureurs traînent à leur côlé une épée longue et menaçante (01).

« Je ne suis point élminé qu'avec un esprit juste, une âme doui e et sensible , vous ayez pris ces combats en hurrciu"; je comprends aussi vi Ire aversion pour ces buinmes brutes et féroces qui les recherchent et en tirent vanité. Vous me demandez des conseils sur votre existence lulure ; je pense que pour vous, comme pour moi , l'obscuiilé et la retraite vous donneront la plus grande porlion du bonheur prssible. Je me suis toujours repenti de m'êlre mis en évidence. Une malheureuse question, pioposce par une académie ' , m'a mené beaucoup plus loin que je ne voulais. Plusieurs adversaires se sont présenlés pour combalire m; n opinion; et, de dispute en dispute, je me suis trouvé engagé dans la redoutable carrière des lettres. Vous avez fait un mauvais roman, tenez- voiis-en là ; apprenez un métier; vivez à la campagne, cuUivez la terre. Eailes choix dcquelqnes bonslivre^ l)Our anui.ser vos loisirs, fixer vos idées et vous affermir dans la morale el le mépris des préjugés. » Je lui demandai à quels livres je devais mal lâcher. « Lisez les Essais de Monlaigne ; sou livre, comme disait le cardinal Du Perron, est le bréviaire des honnêtes gens. Cependant j'ai ri parfois de sa fausse naïveté : en faisant .semblant d'avouer ses défauts, il a grand soin de ne .s'en donner que d'aimables , laiidis que je sens , moi (|ui me siiis cru toujours , et qui me crois encoi'e, à loiit prendre , le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'inlérieur humain, si pur qu'il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. Une aulre lecture que je vous conseille , si vous savez le latin

si vous l'ignorez, apprenez-le j , c'est 'facile, grand mailre en morale. On l'aci use d'avoir peint la nature avec des couleurs trop sombres, c'est-à-dire de l'avoir peutêlre irop bien connue. Après Tacite, ouvrez Sénéque : on trouve dans ses ouvrages (miles les leçons de morale éparses dans les écrils anciens; il a des pensées puériles el fau.sses, mais il eu a d'admirables. Lisez aussi et relisez l'Inlariiue; à l'âge de six ans il me tomba sous la

' Si le rétablisscmenl des sciences el des artt a contribué ît épurer les mœurs.

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main; à huit, je le savais par ccur '. Avec res écrivains viMis pouvez vous former une laifon folide, et passer une »ic ajjréable dans une cabane, peut-olie niêiiie dans un palais. N'allez pasvous briser conUerécucil où j'ai donné etvousTaire unescience parliculière. J'ajoulej'ai, à l'égard du maria;;e, que si vous prenez une fenune, je vous y exiiorte, vous ne devez vous atlacher ni i l'cspril, ni à la science, ni même à la beaulé. J'aisenli, en m'associaul à Thérèse, qu'il me fallait une femme qui ei'it soin de mon méuafle , et lujn une femme bel-esprit , babillarde et jîIorieuse. yuandje veux faire de l'espril, je rentre dans mon cabinet, et j'ouvre mes livres. J'observerai encore que, pour jouir de quelque bonheur, il faut consulter voire teuipérauient et votre caractère, en suivre la peu:e, pour vous rendre bon à vous-même, et nuUemenl niéchanl au.v autres : c'est ce que j'ai fait , après avoir passé quarante ans de ma vie aussi méconlent de moi que des aulres. La plupart des hommes sont malheureux parce qu'ils ne fout jamais ce qu'ils voudraient ni ce qu'ils devraient. Dans le monde, tout m'effarouchait; les moindres devoirs de la vie civile m'éiaicnl insupportables; un mot à dire, nue lettre J écrire, une visile à rendre, dés qu'il le fallait, étaient pour moi des supplices. Si je rentrais dans la société, j'aurais toujours un bilboquet à la main , et j'en jouerais pour me dispenser de parler quand je n'aurais rien à dire : si chacun en fai.sail aulanl , les lionunes seraient moins méchans. I.a cliaiiie des devoirs m'épouvanlcà un tel point, que.j'ai toujours redoute les bienfaits , car tout bienfait exij;e reconnaissance, et je me sens le ciwir ingrat, par cela seul que la reconnaissance est un devoir. Enfin l'espèce de bonheur qu'il me faut, Ji'est pas tant de faire ce que je veux , que de ue pas faire ce que je ne veux pas. Mais le soleil vertical nous cha .se d'ici ; jc vais i e;5ajjncr nuu colombier. Je veux complaire à mon pauvre chien ; vojs voyez que , pressé par la faim, il sollicite son rciour. Adieu! monsieur Pierie; je vous sais gré de votre visile : quoique le commerce des lionnnes me soit odieux , l'intime amilié m'est bien chère , parce qu'il n'y a plus de devoir |X)ur elle ; on suit son cœur , et tout est fait. Je souhaite que mes conseils vous soient de quelque utilité. •

«Je le remerciai , el lui promis de ne jamais oublier ni sa conversation ni ses préceptes : il me serra la main, et nous nous sépaiSmcs Irès salisfails l'un de l'aulre.

• Rousseau est de pelile .stature. De sou aveu, dans sa jeunesse, il avait un joli pied , la jambe fine, l'air dpjjaiié : sa phy,siouomie est animée, ses .sourcils sont noirs; il a la bouche miynonne, les yeux pelils et enfonces, mai pétillans de feu. Vous ferai-je un aveu qui choquera peutêtre vos prévenlions ? celle entrevue avec ce célèbre écrivain n'a pas confirmé la haule opinion que j'avais de lui , non relativement à ses lalens, à son p,énie, mais à son caractère moral. Que penser d'un eti'ur qui craint la reconnai.ssance comme un devoir ou un fardeau , qui hait les ijrands et tout ce qui domine sur lui ? Pour un vrai philosophe les grands ne sont que des personnages de Iheàlre, uéLC^ssaires à la pièce, dignes de nos honnnages et de nuire allaehement, quand ils sont verlueux : sans vertu, sans nioralité, ils renireut dans la cla.'^se des hommes méprisables.

' Rousseau , j r;l(;c de six ans , avait déjà lu quanlitê de roniaus , «qui , dn-ll, uralla-'haienl, ui'inléicssaieut , me iransporlaieut au point , que j'en pleurais à chaudes larmes.»

" J'ai lu depuis le- ouvj a;^,es de Rousseau avec aîlention , sa dialectique , embellie par le charme d'un style anime; mélodieux et pilloresqi;e, est sédu saute cl ucrveute. Cependant suivez le fil de .'■es raisonneuiens , vous le voyez s'égarer, se contredire, donner des sophismes poiir des vérités , et des systèmes bizarres pour des principes imnniables; mais ce n'était pas sa tête qui travaillait, les idées s'y succédaient sans liaison , sans suile : c'était sou cœur qui l'enlrainait, qui était la source de ses égaremenset de son éloquence. Je suis convaincu que je uedois sou accueil obligeant qu'à mon costume et au mépris que j'affeclais comme lui pour les rangs et les vanités du monde. .Son rêve de bonheur dans l'ile de .Saint-l'ierre fut de courte durée; quinze jours après ma vi.siie, le gouvernement de Berne lui fit signifier de quitter celte l'elraile fortunée.

« .le profitai de ses conseils ; j'appris le laliu , je me ( onfirmai dans le projet de mener une vie obscure , relirée, loin des villes, avec une compagne douce , simple, modeste; el mon imaginalion éihauffaut mon cœur, mes yeux se fixèrent sur la jeune Ursule. J'aittndis avec inipalieuce l'approche de l'autonme; dès (jue bergers et troupeaux quittèrent les monlagnes , jc revins au Kandel- .Streig; j'y trouvai Brougg avec sa fille et ses chèvres. Ui'sule me parut encore plus jolie que sur la moiilagne; elle élail plus parée sans être plus coquelle; elle lémoigna du plaisir à me voir. Je pris une chambie dans celte même auberge que je gouverne aujourd'hui ; je voyais tout le jour l'aimable Ur.sule, taulol tête à lête , lautôt avec son père ; ce bon Suis,se, exeuqit de méfiance, nous laissait une cnlière liberté. Quand le .soleil brillait de quelque éclat, que la gelée avait durci la terre, nous allions avec Ur,sule nous promener, gli.sser sur la j;lace : lorsque la neige tombait à flocons, que les venis nmgissa eut autour de nous, renfermés dans noire huile, réchauffés par un poêle, nous jouis.sions, pour ainsi diie, de l'intempérie du temps. Dans nos longs loisirs, je lui apprenais à lire, je lui li.sais dans l'original les poésies de (Jessuer: les tal)leau.v champélr&s, les sentimcnsdoux et naifs de cet auleur l'inléressaient beaucoup. Je lui ai lu aussi l'hisloire de son pays, et les Mille el une Nuili: celle dernière leclure n'est pas celle qui l'amusait le moins. Ainsi, ces jours d'un hiver rigoureux, où la nalure gémissait dans le deuil, dans les ténèbres, ont elé les plus beaux de ma vie. Du lait, du fromage, quelquefois un peu de viande, faisaient noire nourriture; pour régal r.ous buvions uu verre de vin ou de larschw asscr. Point deniditres, de devoirs à remplir, une liberté altsolue. Oh ! Jean-Jaeq'.ies Rou,sseau, combien lu as rais n! quelle différence du temps que j'ai passé au régiment, où, comme un aulomate deVaucau-on, je n'étais uiù que par la volonté des autres , ou tous mes plaisirs éla'eut des devoirs, et mes devoirs des chaînes.

«Mon amour pour Ur.sule croi.ssail de jour en jrtir. Quand je lui disais que je l'aimais, eile me répondait : "Je t'aime aussi. — Les eaux limpidci» de Kandel-Stri ig soûl moins pmes que ton âme, el la voix esl plus douce ;'\ mon cii'iir que le chant du rossignol ne l'est , an milieu de la nuit, au berger qui veille auprès de son troupeau. • Quand je lui demandais uu baiser, elle baissait les yeux , rougissait, et le laissait cueil ir. Un jour, je lui dis : « .Ma bien-aimce , nous ne pouvons nous marier qu'au printemps ; il faut monter noire ménage; jc veux acheter un petit champ qui puisse nous nourrir en le travaillant ; il

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nous faut du linge , des habits : mais je languis, je souffre dans l'attente; sois ma femme aujourd'hui , je t'en conjure. — Si tu souffres, je ne veux pas en être la cau.se; m^tis je confie tes peines J mon père ; s'il veut que tu m'épouses aujourd'hui , je ne m'y opposerai pas. »

« Dés que Brougg fut rentré, je le priai de m'accorder sa fille en mariage des ce jour même , lui promettant de l'épouser, devant l'église, au printemps ])rochain. Brougg, à cette proposition , me prit par la main , sans mot dire, cl m'enmiena hors de sa huile : la nuit épaississait ses ombres; la lune se levait majestueuse et brillante; des éioiles innombrables scintillaient au haut du firmament. Brougg me dit : "Vois-tu cette lune qui revient tous les mois ? — Oui , je la vois. — Vois-tu ces étoiles qui roulent dans les cieux ? — Oui, je les vois. — Qui est-ce qui a fait tout cela? — C'est Dieu. — Eh bien! jure par ce Dieu qui t'entend el q li lit dans ton âme, que lu épouseras ma fille au pi intemps. — Oui , je le le jure par ce Dieu qui m'entend et qui lit dans mon âme. — Embrassemoi; je te donne lua fille; elle sera ta femme dès cette unit. «Nous rentrâmes dans sa chaumière : Ursule nous altendait, inquiète de noire absence. .Son père lui dit : "Ursule, tu es mariée, Pierre est ton époux ; je vous donne ma bénédiction.» Je me jetai dans les bras d'Ursule, et nous finies les noces. Nous mangeâmes une cuisse de chamois , un morceau de fromage , âgé de soixante ans : Brougg i:ous dit que son père l'avait pétri lui-même le lendemain de son mariage. Un matelas étendu sur des peaux de bœuf fut notre couche nuptiale. Cet hymen, contracté sur ma bonne foi , porte la couleur des mœurs antiques : ainsi Abraham épousa Agar sa servante; ainsi Hachel et Lia , femmes de Jacob , mirent leurs servantes dans son lit : la seule différence entre ces patriarches et moi , c'est qu'ils avaient plusieurs femmes. Mais .saint Augustin remarque qu'ils étaient plus sages, avec ce nombre d'épouses, que les chrétiens avec une seule, ce qui est facile à croire.

« Au printemps, je descendis à Berne : mon piojet était de vendre le diamant que m'avait donné mon malheureux ami en expirant, el d'acheter du produit une métairie, un troupeau et les ustensiles de ménage : il m'en coiMait beaucoup de me défaire d'un présent si cher. Mais mon ami même aurait approuvé sa destination. Un diamant m'était inutile; il me fallait une bêche, des vases d'argile et une cabane. Je m'adressai à un Juif qui, après avoir bien examiné ce bijou sous toutes les faces, m'en offrit deux mille florins. Un jeune homme, présent â ce marché, profila de l'absence momentanée de l'Hébreu, et me demanda la préférence pour deux mille deux cents florins. J'y consentis.

« Il me pria de l'attendre à mon auberge, pendant qu'il allait chercher la somme chez son père, négociant de celle ville. Le jeune Kesler , c'est le nom de mon acheteur, dit â son père qu'il venait de conclure un excellent marché, et d'acheter , pour deux mille deux cents florins , un diamant qui en valait trois mille au moins. Le père lui répond : « Le vendeur n'en sait donc pas le prix ? — Il doit le savoir; mais il parait i)ressé d'argent et de besoin. — C'est-à-dire , mon fils , qu'au lieu de cherilicr à aider ce malheureux, et de lui tendre une main secourable, vous voulez profiler de sa détresse pour aihe\ er sa ruine, ^e sentez-vous pas que lui prendre huit cenis florins dans sa poche , ou les lui voler dans un marché , est une action également blâmable ei indigne de tout honnête homme?

La seule différence est que la loi sévit contre le preniief vol , et que le second n'est que trop autorisé par l'exemple. Allez prier cet étranger de prendre la peine de passer chez moi. » Le fils, honteux , moins coupable par avarice que par la contagion de l'exemple , car les prétendus honnêles gens du monde n'aiment que trop à profiter du malheur de leurs semblables, vint me chercher et me mena chez son père. C'était im vieillard d'une physiono- ' mie heureuse et respectable. On voit rarement, parmi les gens d'affaires, de ces visages calmes où .sont écrites la probilé , la douceur et la paix oe l'âme. Après qu'il m'eut fait asseoir, il me demanda mon diamant, l'examina, s'informa si je l'avais fait estimer, si j'en savais la valeur. « Je sais qu'il a élé acheté à Paris huit mille francs , et à Bâle 011 me l'a estime trois mille florins. — Cependant vous le laissez â mon fils pour deux mille deux cents? — Il est vrai ; mais dans Berne je n'en trouve pas davantage. J'ai besoin d'argent pour entrer en ménage. — Mon ami , vous parlez très bon français. — C'est que j'ai long-temps habité la France. — On le voit bien. Voulezvous me confier votre bague une petite demi-heure? mon fils vous fera compagnie. » Je la lui donnai ; il sortit , revint bientôt , et me dit : « J'ai deux propositions à vous faire; vous opterez. Je vous prêterai sur votre bague deux mille florins sans intérêt , pour deux ans , ou bien je l'achète et vous en donne trois mille, qui est sa valeur. — Monsieur , excusez ma surprise. — De quoi étes-vous surpris ? de trouver de la probité à Berne , chez un négociant suisse ? — Non ; mais une probité aussi sévère est bien rare dans toutes les professions et dans tous les pays. — Non pas dans ma pairie. Laquelle de mes propositions acceptez-vous? — La dernière, les trois mille florins. — Je vais , monsieur , vous les compter. ■ Ici , il cessa de m'appeler son ami : apparemment il soupçonna que je pouvais élre son égal. « J'ai un autre service à vous demander, lui dis-je ; ce serait de me garder cet argent pendant quelques mois. Je veux faire une acquisition , et mon choix n'est pas encore fixé. — Je n'aime pas beaucoup à élre dépositaire, mais je le deviendrai pour vous obliger. Quel est voire nom ? — Pierre. — Pierre , sans plus? — Je n'en porte pas d'autre. — Voire langage, votre air démentent la rusticité de vos habits. Je ne vous demande pas voire .secret ; je n'ai pas encore mérité votre confiance. Voulez-vous me faire l'honneur de diner avec moi?» J'acceptai : il me fil faire très bonne chère, nous donna d'excellent vin. Mais ce qui m'amusa le plus, ce furent les airs, la suffisance de l'un des convives, marquis français. Avant de nous mettre à table, ce marquis, me trouvant dans la salle, m'a» ait dit : .Mon ami, failcs-moi le plaisii-, en descendant , dédire au laquais du marquis de "", qu'il vienne me servir, que je dine ici. — Monsieur le marquis, je ne descends pas. — Comment? pourquoi cela ? — C'est que, comme vous, je dine ici. — Vous dinez a.ec nous? reprit-il d'un air étonné. — Oui, j'aurai ce plaisir. — Ah ! fort bien ! dil-il en ricanant : j'oubliais que je suis en-Helvélie, chez les bons Allobroges. . A table , il fui placé à coté de moi, ce qui parut l'indigner. Cependant il s'empara de la conversation ; il discourut â lorl et à travers sur les actrices de Paris, sur le Iheâlre fiançais, la comédie italienne. Il avança que la répulalion de Molière comiiu iicail à bais,scr dans l'esprit public.» Las de l'enlendre déraisonner, je lui dis: «De quel public parle monsieur le marquis ? Est-ce de Rousseau, de Diderot, de Vollaire? Je ne les crois pas de son

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avis. » Aces mots, il me jeta un coup d'œil dédaigneux, et, sans me répondre, il continua à parler. Il dit que le cardinal de Richelieu avait fait bâtir le Luxembourg «Pardonnez-moi, lui dis-je, c'est Marie de Médicis, à qui nous devons aussi la promenade appelée le Cours la Reine. » Autre regard dédaigneux pom- toute réponse. Toujours parlant, il affirma tfue Louis XIV naimait pas Boileau. > Ce monarque, lui dis-je , est resté quelque temps «ans le connaître; mais, sur sa réputation , il le manda pour lui entendre lire son Liilrin ; et quand ce prince l'eut ouï, il s'écria avec enthousiasme : « Voilà qui est très beau ! cela est admirable ! Je vous louerais davantage si vous ne m'aviez pas tant loué. Je vous donne une pension de deux mille francs.» Une autre fois il lui dit, en lui montrant sa montre qu'il avait par hasard à la main : « Souvenez-vous que j'ai toujours une heure par semaine à vous donner quand vous voudrez nie voir. " Croyezvous, après cela , monsieur le marquis, que Louis .\1V eût de l'aversion pour ce grand iTOéte^'» Le marquis me regarda encore de travers, en disant qu'il doutait de ces anecdotes; et, me voyant assez fort sur le chapitre des écrivains , pour me dérouter et se débarrasser de mes répliques , il passa à la bataille de Fontenoy , où son père commandait un régiment. Il prétendait qu'elle s'était donnée en 1744. «Vous m'excuserez, monsieur le marquis, c'est en 1745, le 1 1 mai. — Les Anglais et les Hollandais avaient formé un bataillon carré. — Permettez-moi de vous dire qu'ils attaquèrent en colonne. — Le maréchal de Saxe sacrifia beaucoup de monde ; il ne ménageait pas le sang du soldat. — Je vous demande excuse, il en était avare. La veille de la bataille de Kaucoux, M. deSeuac, son médecin , entra le soir dans sa tente, et le trouvant triste et rêveur , il lui en demanda la cause. Le maréchal répondit par des vers de Racine qu'il parodia ;

Songe , songe , Scnac , A celte nuit cruelle

Qui fut pour tout un peuple une nuit ('loraelle ;

Songe aux cris des vaiiK|iienrs, songe .un: cris des mourans.

Dans la Hamnie étouffés, sous le fer explrans.

— Et tous ces .soldats n'en savent rien encore. »

«Une autre fois un officier - général lui montrait un poste qui pouvait être utile. • H ne vous en roiUera , lui dit-il , pour l'enlever , pas plus de douze grenadiers. — Passe encore, répond le maréchal, si c'étaient douze lieiitenans- généraux. • Mes réponses piquaient au vif l'amour-propre du marquis, augmentaient sa .surprise, et amusaient beaucoup la compagnie. M. Kesler m'emourageait du coin de l'icil. Cependant mes contrariétés n'arrêtèrent pas la volubllilé de cet impeitubable parleur. Il s'élait retranché dans celte bataille de Fonlenoy , connue dans le fort de .son érudition. Il accusa les officiers des gardes du roi d'Angleterre de s'être comportés incivilement dans cette affaire. ■ Cependant , lui répondisje , ils saluèient les premiers les officiers des gardesfrançaises , en ôtant leurs chapeaux ; le comte de Chabannes et le duc de Biron , qui s'étaient avancés avec tous les officiers des gardes, leur rendirent le salut Alors un capitaine anglais leur cria : • Messieurs des gardes , lirez.» Le comte d'.\uteroche répondit ;« Tirez vcus-mêmes ; nous ne tirons jamais les premiers. » Mon marquis , toujours plus stupéfait, me demanda oii j'avais recueilli ces anecdotes. ■ A l'armée, où j'étais alors. • M. Kesler, pour s'égayer encore plus à ses dépens , affecta de m'appeler par mon nom , en m'offrant d'un plat. « Mon- |

sieur s'appelle Pierre ? s'écria le marquis. — Oui, monsieur. — Vous êtes à Berne comme voyageur? — INon, monsieur ; je viens acheter des souliers et des l)as pour ma femme, et deux vaches pour notre ménage.» Le marquis , anéanti , ne pouvait concilier dans Sa tête , les bas, les vaches, les souliers, avec ma façon de ni'énoucer, ma peliteérudilion, et la bataille de Fontenoy où je m'étais trou\é. Heureusement pour les convives , son embarras, sa confusion arrêtèrent sa loquacité pour le reste du repas.

«Je remontai bientôt au Kandel -Streig . où Ursule m'attendait, .l'avais pris deux cents florins sur la somme qui m'était due ; j'achetai des nippes et des bijoux d'argent pour ma future. >'olre mariage fut célébré avec fracas : je puis me servir de cette expression ; car pendant vingt-quatre heures on dan.sa , on chanta , et le vin coula à grands flots; toutes les têtes s'en ressentirent : sans exagération , tout le village était ivre, excepté Ursule et mol. Les bons Helvétlens fêtent volontiers le dieu des vendanges. J'eus bientôt l'occasion d'acheter ua petit champ : je courus à Berne chercher mon argent. M. Kesler me combla d'amitiés, et, pour répondre à ses procédés, je lui racontai mon histoire. Depuis, il a eu pour moi la tendresse d'un père ; j'ai logé chez lui toutes les fois que mes affaires ou le désir de le voir m'ont appelé h Berne.

« Dès que j'ai possédé mon petit domaine, je l'ai cultivé, et je jouis , avec ma femme et mes enfans, de toute l'aisance que peut désirer un paysan suisse et un homme raisonnable. M. Kesler a eu la complaisance d'écrire secrètement à ma famille : mon père venait de mourir et de me déshériter. Je pouvais cependant réclamer une très modique légitime, mais j'y al renoncé. Mon frère aiué me croit, ou chez les morts, ou chez les Hurons ; je n'ai pas voulu le dé.sabu.ser. C'est ici où , retiré depuis environ vingt ans, ayant abdiqué, comme Dioclétien ou Chailes-Quint, les grandeurs de ce monde, ayant osé braver l'opinion, je suis parvenu, par une roule bien peu usuée aux grands de mon état, à jouir d'une vie paisible et aussi fortunée qu'on peut l'avoir sur ce globe désolé par l'essaim des soucis et des maux , depuis l'ouverture de la boite de Pandore, ou la chute d'Adam. Je suis devenu riche eu renonçant aux richesses, et je me suis fait honorer Ici en me déshonorant dans ma patrie.

« Je terminerai ma narration par une aventure assez pi<inante qui m'est arrivée l'aimée dernière. • Une grande dame, portant titre de comtesse, descendit dans mon auberge avec sou mari et un autre étranger ; ils allaient aux bains de Leuck. La physionomie de la comles-e me frappa. Je la regardai attentivement, lorsqu'elle appela l'autre étranger par mon nom de tamille, le baron de *". Je tressaillis. J'attache mes regards sur ce baron, je crois recounailre mon frère à un air de famille, et surtout par sa ressemblance avec mon père. Je ne témoigne rien ; je reçois mes hôtes avec distinction, et je les quitte pour aller leur préparer un bon souper. J'appris par im des domestiques que le baron était mon frère aine que je n'avais pas vu depuis trente ans , et madame la comtesse lette belle Joséphine, mes premières amours , la sœur de mou cher Henri. La Parque, à la sourdine, avait filé vingt-cinq ans depuis le jour fatal de notre séparation ; le temps l'avait un peu détieurie. Muni de ces notions, je renfermai mon secret. Je me dérobai le mieux que je pus sous la grossièreté de mes vêlemens et d'uue barbe

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de huit joiii'S dont je me ;)a:'dai bien de dépouiller mon ^isa,'ie. Je sonpai avec eux, placé pi'ès du baron, qui élait bieu loin de soupçonner dans Pierre l'aubcroisle, le fils de son père. 11 aurait rou;;i doublement , et par le souvenir de ma prélendiie Ulcheté, et par l'iiumilialion de mon nouvel état. Un î;enlilbomme , un baron, frère d'un aubergiste ! Mais la comlesse ne cessait de me reyaider : elle croyait démêler des traits qui ne lui étaient |)as inconnus. Sa curiosité ne put se conlenir : elle me demanda si j'étais né en Sni^.se. « Aon , madame, je .suis Allemand. — .•\\ez-vous habité Strasbourg? — Oui , dans ma jeuncs.'ie. — Que faisiez-vous alurs? quel était voire elat? — J'étais soldat dans le régiment de *** (c'était le mien ) — Vous avez donc connu le chevalier de *" , il s'agissait de moi ) ? — Je crois l'avoir vu. N'a-t-il pas eu une affaire malheureuse? — Trè.s malheureuse. — J,e Saroii. El Irèsdéshonoranle pour lui et ,«a famille.— Za Comtesse. Elle ne l'est pas aux yeux de l'humanilé et de la philosophie. — Le Baron. Il faut laisser la philosophie aux savans, aux bourgeois de l'aris; mais un j;cnliUionnne doil avoir les préjugé.s de l'honneur , el non ceux des pédans de collège. — Pierre. Monsieur le baron ne se pique pas d'élre philosophe?— Le Baron. Kon , mon ami, je ne les aime pas; je voudiaisque Vollaire et Kousieau fussent au fond de la mer. — Pierre. Sans doute vous avez lu ces auteurs? — Le Baron. Uieu m'en préserve! 11 n'y a pas long-lemps qu'on a b l'île auprès de ma terre le-s œuvres d'un nommé Bayle ' ; ph'it au ciel qu'on en fît autant de tous les ouvrages diaboliques des philo.sophps! — Pierre. 11 parait que monsieur le baron n'aime pas la leclure. — Zc Baron Kon, vraiment; ce sont les paresseux et les désœuvrés qui lisent : un geiitillionnne va à la chasse et s'occuje de ses affa;rcs. — La Coinles.se. IVe trouvez -vous pas, baron, dans les traits de Pierre, quelque ressemblance avec voire frère?— Le Baron. Je ne m'en doulc pas; il y a si long-temps que je ne l'ai vu! » Ici finit notre diner et noire conversation. Le lendemain, avant sou départ, la comtesse me fil appeler à sa loilelle "Sa\ez-voiis, monsieur Pierre, me dil-elle, que vous r&ssemblez singulièiement à un hounne que j'ai aimé? — Madame, je suis lix)p heureux ; et qu'avez-: ous fait de voire amour? — Le temps l'aemporlé; les circonslances nous oui contraiiés : mais, l'on a beau dire, c'clait un homme très aimable, plein d'honneur , décourage el d'humanilé. — S'il vous entendait, il serait bien glorieux! — 'Vous n'avez pas d'idée combien vous me le rappelez. Plus je vous examine, plus je suis frappée delà ressemblance : je crois .seulemenl qu'il élail un peu plus grand que vous (je commençais à me voilier ; (|n'il avail le leiiil plus blanc, plus coloré, la taille plus svelle, la démarche plus Itère (j'avais vingl-cinq ans de plus , elle hSIe de la campagne \ — Il ne convieudi ail jias J un pauvre pay.san suisse d'avoir la démarche fièi-e. ■ Mon frère enira dans ce moment pour annoncer le dépari et payer les frais. • Monsieur Pierre, ((iinbitn vous est il dA? — Avez- vous été content ? — Ou ne peut davantage. — Je vous ai traité comme mon propre Ircre. Je vous en remercie. — -V l'égard de voire dépense, ce sera ce que vous jugerez à propos , pourvu que vous ne me donniez que ce qui me

' Un jr'siiilp éih^iuffa si bien les liMes , A Colmar, dan.s un siTnion coiilie Us philo.so|)he.< el les impies, (pic lou.sccnx qui IiofsédaienI un exemplaire de Bayle le vinrent brrtler dans la pl,->cp pnbliqne.

revient; je ne prends jamais rien au-delà.» Le baron m'offrit uu paiement que je déduisis de moitié, en lui disaut : • J'ai eu l'honneur de vous prév cuir que je voulais vous traiter comme mon propre fri re. — Vous êtes trop honuéle et trop désinlcressé. — Croiriez- vous, monsieur le baron, que j'ai un frère en Alsace qui ne m'aime pas? — Le Baron. Ce doit être un mauvais ciiur, indigne de vous apparlenir; car vous m'avez l'air d'un très galant homme. — Ah! oui, s'écria la comtesse , je serais sa canlion. — l'ierrc. Mais je lui pardonne son indifléreiice ou son aversion : l'inlérét et les préjugés divisent les hommes; ceux qui ne sont ni intéressés, ni aveuglés par l'opinion, doivent être iudulgens. — Le Baron. i'\lonsieur Pierre, vous éles uu brave homme; louchez là. » Il me pré,sema la main , et je sentis une douce émolion en la lui pressant. Mon secret me vint sur le bord des lèvres, mais je le relins. La comtesse me tendit la main ; je la lui serrai, mais je n'osai la baiser; cela me parui un peu irop galant pour un montagnard sui.ss;. Tous les trois nous étions émus, et moi .seul j'en savais la cau>e. Je vis que mon frère n'avait pas le cœur dénaturé, que c'était la force du préjugé, la chimère d'un honneur prétendu , qui avaient éteint le* senliinens d'affedion qu'il me devait.»

Ici, ma chère tante, finit l'hi.stoire du .sage Pierre, dont la philosophie est bieu supérieure à celle du trop fameux Jean-Jacques. Pierre, sans haïr les hommes, les luit comme des bC-tes farouches ; il a cherché le bonheur dans l'obscnrilé cl le repus. 11 a bravé les préjugés, non par orgueil et avec ostentaliun, mais par haine pour le vice, par la pente d'une âme heureusement uée.d'un esprit jusie, solide. Il a uue sérénité, une force d'âme admirables, une jiailé deuce, soutenue, heureux efiet d'une conscieiiee sans reproche, et d'un bon esprit; car les sols et les méchans ne sont pas gais. Il ne se plaint pas de sa pauvreté, il en jouit ; il ne prend pas avec faste la vérité pour devise ', il l'a dans son c(tur et sur ses lev! es ; il n'ambilionne |)oint les suffrages des hommes , il se conlenledn sien ; et il s'est mis au-dessus deropinion, s'est expo'é au mépris par un excès de sensibilité et de coniage vrainieni philo.sophique. Ce porirait est presque l'opposé de celui de Kousseau ; pour les dessiner l'un et l'aulre parun seul Irait, je dirai que la sage.s.se et la philosophie de Pierre étaient dans son cœur, et celles de Rousseau dans .sa léle. J ajoutera , à l'égard des talens de ce dernier :

Ainsi du plumage qu'il eut ,

le Mre penerlit l'usage ;

Il le reçut pour son salut ,

Il s'cu sirvil pour son douiniage.

?.ons avons quille ce philosophe montagnard avec bien du regret : mais !el esl le .sort des voyageurs; leurs sensalions, leurs senliinens doivent , pour ainsi dire, se renouveler à ch'^que gile.

Nous n'avons pas voulu descendre à Berne , qui n'est éloigné du kandel-Sireig que de seize lieues, et nous sommes rentrés dans le Valais. Fralanto diro alla inia lezzoza zia.

Vous, en qui tant d'esprit abonJe, Tant de grâce, laul île douceur.

Si mu place est daiisvolic cieur, Elle est la première du HioiiUc.

N'OLT.lIRf.

' r'étail celle île Ronsieau :

Vilani impeuitcrcvcro.

oO:î

ADOLPHE A SA TAKTE.

Suite du voyage dans le Va ais.

En quitlaiU le pliilosophe pratique dii Kandel-Slix-ijï, nous reiiioulâmes la Gemmi, et nous tjoiMâines un nonveau plaisir à la revoir. Les objets .se préseni aient sous un nouvel aspect. Nous voyions les nionlajjnes renversées les unes sur les autres jusque dans les abimes les plus profonds ; ce vaste amas de débris est limace ducliaos; on niarclie sur des ruines faites par les révolutions du Ijlobe , dont l'époque se perd dans la nuit des temps. Ces tableaux tontristeraient l'âuie, si la vivacité du ciel, ''éclat des jjlaces, l'aspect delà maison et de qneUpies parcs d'un beau vert, ne la distrayaient de ces pensers tristes, pour l'occuper plus agréableinent.

Nous dinâmes à l'iiospice avec du lait , du fruit , et les dons de Cérès. L'aprè^-dinée, nous nous rendîmes aux banis, bien satisfait* de notre voyage. Blanche prétend que l'ierre est Dioyène civilisé.

Avant notre départ de la vallée des Bains, nous fûmes curieux de voir l'endroit d'où un jeune honnne s'était précipité de la hauteur de six cents toises, sans ce tuer. C'était uu Hollandais, ijarçon tailleur ; il voulait traverser la Gemmi ; Il prit malheureusement un sentier qui alionti.ssait au sommet d'un glacier; la penle était rapide, Il tomba en arrière, et, par un bonheur inouï, la ijlaciliés unie le poussa au-delà du précipice, sur la neli;e durcie, d'où II conllnua de rouler jusqu'au loiid de la vallée; il y passa toute la nuit, balyné dans son sani; et sans connaissance. Le lendemain , des bei'cers l'aperçurent et le transportèrent an village , où il fut rendu a la vie par les soins charitables du curé et d'un médecin de Sioii. Il était si défiynré, qu'il était ab.solumenl méconuaissable; cependant, au bout de quinze jours, il lut rétabli. A si.v heures du soir, nous entrâmes dans Leuck : nous rejjrettânies l'auberije de Pierre; mais on ne doit pas voyager pour tj rio lecubarc toro , et inan))er ionjours des faisans et des perdrix. Les mauvais (jlles sont bientôt oubliés, et ce que l'on a vu, appris , reste dans la mémuiie.

Leuck, que l'on décore du n m de ville, n'est qu'un amas de baraques noires et eni uinées , qui res.'^emble plulol au séjour des Cyclopes qu'à une ville ; elle est située à la jjauche du Uhône, en le remoiilant : le pays abonde en excellens pâlnrajics ; Il y a quelques viijnobles, et un pont sur lequel nous avons traversé ce fleuve. Nous nous sonimcs arrêtés au milieu pour contempler sa marche iinpnsanle au centre des collines et des monts qui se succèdent à perle de vue. Il n'est pas de tableau plus varié, plus beau, plus pittoresque. Milord n'oubliait pas son exclamation accoutumée : A veiy bianlifiil! Ce n'est pas seulement la main des hommes qui rend ce pa)S si beau, si romanlùpie ; c'est la nature qui y déploie tout son luxe, toute .sa magnilicence, et qui ofire .sans cesse desccnitrasles piquans. A l'orient, les tleurs du priiilcmps; an midi, les fruits de l'automne; an nord, les filai es de l'hiver ; enfin , au même Heu , au même instant , toutes les saisons, tous les climats. Ajoutez à cela rilliislon de l'optique, le clair-obscur du soleil el des ombres, enfin tous les accidens de la lumière du malin et du .soir De ce superbe site nous entrâmes dans la vallée des Annlvliis, où nous trouvâmes, au lieu de pié<i|)ices el de

rochers, un beau bassin, de jolis hameau \ dispcrsésct rangés en amphithéâtre sur le penchant des collines. C'est là qu'on volt la nature sau\ âge associée à la nature culllvée. A coté d'une caverne , on trouve une maison; les pampres et les vignes étalent leur verdure sur le ,sol on l'on n'attendait que des ronces.

Les nombreuses habitations de cette vallée sont de bois; il y a des particuliers qui en ont qnalre, et qnelqsefols cinq, placées dans leurs possessions: ils ont, à l'instar des anciens sénateurs romains, leur palais d'hiver, d'été et de printemps. Ces habitations sont propres et commodes : chacune a un fourneau de pierre d'un excellent usage; Ils conservent la chaleur .sans aucune qualité nuisible, et ils soutiennent le plus grand feu.

Ce lieu fut autrefois la retraite des Huns et des Alains '62,. Ce peuple est aujourd'hui bien différent de ses ancêtres; il est bon , religieux , bienfaisant , et si hospitalier que, lorsqu'un parent ou nu ami va le visiter, les habltans de la vallée des Anniviers invlient tons les voisins à partager leur joie et leur plaisir. Cependant Ils ont conservé quelques traces de leurs anciennes moins, lui que le r,oùt de changer de demeure, comme les nomades ; et ce goût est encore si vif , que l'on trouve des hameaux déserts dans cerlaine saison de l'annre : le curé, nomado ciimnie ses paroissiens, les suit dans leurs stations nouvelles.

Il n'y a point d'indigens parmi eux. Pourvu qu'un homme ait des moeurs, et qu'il soit laborieux , Il est toujours assuré de sa subsistance et de celle de sa famille; sou quartier pourvoit à tous ses besoius : mais si sa conduite est liré;',uliére, s'il est dissipateur, il faut qu'il s'exile de la vallée; on le chasse, ou craint la coiilagion de l'exemple. Les femmes. Ires laborieuses, parla,;ent avec les hommes les travaux de la campagne; aussi elles sont hàlées, de petite taille, mais joies : sans doule leur développement physlquee.st arrêté par les fardeaux qu'elles portent des leur première jeune.sse. Les hommes ont conservé l'Inclination guerrère de leurs ancêtres ; tons les jeunes gens s'enrôlent en France, en Piémont ou en Espagne.

Ce pays fait un grand commerce d'excellent beurre, de fromage el de viandes salées. Leur nonrrilure ordinaire, ainsi que celle de la plupart de» Valaisans .consisle en salaisons, légumes, laitage el fromage roii. Ils ont peu de \ in, et n'en usent qu'avec beaucoup d'eionomie; ils le tirent de Sierre , o chaque habitant s'est ménagé une lietiie pièce de vigne.

En parcourant celte vallée, noire guide nous mollira le chalet d'une famille, qu'il nous rendit inléressaiile pjr le récit d'un malheur auquel elle est échappée. «Il y q environ dix ans que le nommé Waller revenait de Sion, vers les premers jours d'octobre; il avait follement neigé. Walter regagnait son chalet avec une peine infinie; enfin, excédé, Il atteint un rocher d'où 11 pouvait découvrir son habitation. 0 désasire ! ô dé.sespiiir! son chalet a disparu ! Il ne voit plus (pi'un épouvaiilable amas de neiges éboulées. Plus d'asile; sa chaumière, sa femme, son hls unique sont engloutis! Il s'assied sur ceti^ •odie, conlemple, glacé d'effroi , cet affreux spectacle. Bientôt, sans doule Inspiré |iar le ciel , il se lève , i! court chez Si)ii voisin, le conjure de l'aider dans son projet. Plusieurs habltans se joignent à lui , el parlent armes de pelles, de pioches et de pics. Les voilà iravaillant avec uuearcleiii inraligable à déblayer cet horrible mont de iic'geel

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déglace : Waller lès e\lioile, les encoiirayo, triple ses forces et son travail. La nuit vient , ses amis le quittent ; lui reste et travaille. Ils reviennent le lendemain; même ardeur, même constance : mais, liélas! le second jour finit et rieu ne parait encore ! Walter, resté seul , continue ses efforts. Le troisième jour, les travaux recommencent. 0 excès de joie! Walter aperçoit le premier la cheminée de sa chaumière, et il voit dans le foyer, à la lueur d'une lampe, .sa femme, son enfant, et une chèvre qui l'allaitait. Il crie, il descend dans le chalet, ^ui peindrait le tableau de cette famille au moment de leur réunion , leurs embrassemens , leurs pleurs, leurs transports, l'ivresse de leur joie! Tout était sauvé, la femme, les enfaiiset le troupeau. Une roche qui protégeait cette cabane avait forcé l'avalanche à prendre une antre direction. » IN'ous avons conversé avec ce couple respectable ; dix ans , écoulés depuis cet événement , n'ont point attiédi leur tendresse mutuelle; ils ont six enfans qui promettent d'hériter de la vertu de leur père. Blanche a embras-sé la mère et les six enfans ; elle a détaché de sa têle un mouchoir de soie, pour l'attacher à celle d'une jeune fille de neuf ans , qui le regardait beaucoup; et le diadème qui a ! ceint le front de la Sémiramis de Babylone , et celui de la Sémiramis moderne du Nord , ne leur ont pas causé autant de joie et de félicité. Après avoir visité les Anniviers, nous parcou n'Hues , en remontant la droite du Rhône, d'autres districts du Valais.

Nous fimes la roule la plus variée et la plus riche en magnifiques points de vue. Cette superbe galerie de tableaux était terminée par d'agréables habitations, dont les possesseurs nous recevaient avec cetlecordialité, cet intérêt qui nous rappelaient l'antique hospitalité. Nous voyagions dans la terre fortunée du repos, du bonheur cl de la bienfaisance. Les maisons sont toujours ouvertes aux voyageurs, sans acception de personne; tout homme est pour eux un compatriote, un ami : les tables .sont toujours dressées, et les lits préparé.s. Ils ne demandent ni votre pays ni votre nom. C'est ainsi qu'ils reçurent Rousseau, qui a fait im tableau si touchant des mœurs de ces bonnes gens et de l'hospitalité qu'ils exercent 6.5 .

Celle hospitalité des montagnes du Valais ne s'est point altérée; partout la bonté et l'indulgence nous ont accueillis. Les hou.mes sont forts et robustes . et les femmes se présentent avec des grâces que leur modestie rend encore plus touchantes. Leurs manières respirent la douceur ; les soins qu'elles prennent de leurs enfans , de leurs maris , des vieillards , .sont dictés par la nature , la tendresse et l'humanité. Les deux sexes étendent ces senlimens jusque sur les animaux qui les entourent ; loin cte les maltraiter, ils les soignent de la même manière que leurs enfans. Jamais femmes ou filles ne sortent sans quelques bribes de pain dans leurs poches ou quelque autre nourriture pour donner aux animaux qu'ils renconlrenl ; et quand les troupeaux passent près de leurs maisons, les enfans, par ordre de leurs parens, leur portent quelque chose à manger. On cherche à leur inspirer de lionne heure de l'altacbemenl et de l'humanité pour toutes es créatures. Il n'est point de pays en Europe où l'on trouve autant de dialectes que dans le Valais; on en compte juscpi'à douze. Les uns parlent un roman corrompu, les antres un mauvais allemand , d'autres mêlenl l'italien à ces deux langues; il y a même des disirictsqui parlent encore un dialecte qui tient beaucoup du celtique. Cette variété de langage dans un si [letit espace, a été oc-

casionée par les établissemens successifs des peuples qui sont venus chercher un asile dans ces rochers, à la chute de l'empire romain.

Les aspects dont nous jouissions sur ces niontasnes étaient colorés el variés suivant les accidens de lumière; le soir, les sommets étaient embellis des plus belles couleurs : les glaces ressemblaient à l'or fondu dans le creuset , et les rochers étaient d'un incarnat de rose. Plus bas, l'ombre enveloppait les bois antiques et touffus. L'aurore nous donnait un autre spectacle ; les glaces étaient argentées, et la vallée qui se découvrait par degrés , semblait sortir du néant. Cet aspect magique nous remplissait d'émotions délicieuses , et nous prouvait combien les objets extérieurs influent sur notre âme et sur les modifications du caractère. Aussi Blanche me disait : • Je ne veux plus habiter que des chambres qui donnent sur un jardin , sur la campagne. Je ne m'étonne pas que des hommes , logés dans les rues sales et obscures , soient toujours tristes et moroses. Je m'imagine que , si l'on obser\ ait la cause de la différence des caractères dans les eunes gens, on trouverait que celui qui a de la vivacité, de l'enjouement, a été élevé la campagne ou dans une maison riante ; et que celui dont le natin el est sombre , aigre et fâcheux, a passé son enfance daus des maisons obscures et sans vue. » J'approuvai celle réflexion, et lui promis de proposer la question à l'académie des sciences , ou à l'école de médecine de Montpellier.

Mais un tableau plus louchant que tout ce qui nous environnait, fut celui d'une jeune fille portant dans ses bras un vieillard paralytique. Elle sortait d'une huml)le cabane , située à rexlrémité du village d'Underbeck. Nous étions peu éloignés. Celte fille, grande et bien faite, déposa ce fardeau précieux dans un fauteuil de bois , mit un tabouret sous les pieds du vieillard , s'a.ssit auprès de lui , et lui fit la lecture. Nous regardions d'une hauteur une scène si attendrissante. Cependant nous avançâmes, car noire roule nous conduisait près d'eux. A noire approche, la jeune fille ferma son livre el se leva. Madame Delmont l'aborda la première , la félicita sur cet acte d'humanité , dont nous avions été témoins; elle répondit que ce vieillard était son père, paralytique depuis deux ans , et qu'elle était seule pour le soigiîer. • .Mais quoi ! vous avez la force de le porter?— Le fardeau d'un père est toujours léger ; il me semble que, depuis sa maladie, la Providence m'a rendue plus robuste.» Le vieillard nous dit alors, d'un ton de sensibilité ; • Croiriez-vous que ma chère Louise n'a pas voulu se marier, quoiqu'elle ait vingt-cinq ans , pour me donner ses soins , se conserver toute pour moi? Mais j'espère que le ciel la bénira. « Ce vieillard, quoique perclus et impotent, avait un air de douceur, de sérénité, (|ui annonçait la force de son caractère et le calme de son âme. Blanche ouvrit le livre que sa fille lisait ; c'étaient les Idylles de Gessner en original. «Belle Louise, lui ditelle , vous savez donc l'allemand ? — Oui ; depuis que mon père est retiré du ser> ice , il me l'a appris. » Je lui demandai oii servait son père. « Dans les troupes de l'empereur , répondit le vieux soldat; c'est à la guerre que j'ai gagné ma paralysie ; j'ai passé bien des nuits au bivouac et dans l'eau. Mais voulez-vous déjeuner? Je ne puis vous offrir que du fromage, du lait très bon et un morceau de viande salée; vous honorerez ma cabane si vous acceptez. «Nous le remerciâmes, et lui demandâmes , à notre tour, si nous pouvions lui être de quelque ulililé. » Dieu merci, je n'ai besoin de rien. — Impotent comme vous l'éles , comment

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vivez-vous? — La Providence ne m'a point abandonné ; j'ai un lils digne de sa sœur; il est mainlenant aux champs, où il travaille un petit bien que j'ai reçu de mes pères, et, de plus, j'ai une pension de l'empereur: cependant, vous pouvez me faire un don magnifique, c'est un peu de labac. » Milord lui en donna une livre , ce qui lui fit le plus grand plaisir.

Blanche voulut aussi offrir son présent ; elle tira un petit anneau d'or de son doigt, et le mit dans celui de l'intéressante Louise, comme pour l'essayer. (Jiiand celleci voulut le lui rendre : » Non , lui dit Blanche, portez-le toujours pour l'amour de moi ; souvenez-vous de Blanche Delmont, qui n'est pas as,sez heureuse pour avoir un père qui l'aime, et dont elle puisse soigner les vieux jours.» Louise refusait en rougissant , mais .son père lui dit ; « Tu peux accepter; c'est ta vertu, ton bon cœur, que cette belle dame veut récompenser. » Nous lui demandâmes si , dans ce village agreste et isolé, il ne regrettait pas le séjour des villes et de la plaine. « Je ne regrette que la santé et le libre exercice de me» jambes, que j'ai perdus pour toujours; mais le ciel le veut. Quels plaisirs avez-vous dans vos grandes villes? des comédies , des assemblées de jeu , où les nicilleurs amis cherchent à se dépouiller ; des grands repas qui fatiguent votre estomac pendant vingtquatre heures , et qui deviennent le germe de tant de maladies. Convenez que si cela donnait le bonheur, il ne serait pas , comme le soleil , levé pour tout le monde. Ici , nos plaisirs sont communs ; plus ils sont partagés, mieux on jouit : nous sommes contens de notre pauvreté qui n'est pas la misère ; nous respirons un air pur, nos alimens sont sains , et nous ne connai.ssons pas les indigestions. Nos enfans sont bien faits et robustes; l'exercice , la salubrité de l'air, la sobriété, entretiennent leurs forces et leur santé. Voyez Louise, ses belles couleurs, et comme elle me porte sur ses épaules! Mon fils a deux pouces de plus que moi; il s'est battu lui seul contre un ours, n'ayant pour arme qu'un bâton; il l'a terrassé et tué.» La conversation de ce Nestor agreste nous faisait oublier le temps; cependant il fallut prendre congé de lui. Il nous combla de bénédictions; Louise et ma femme s'embrassèrent, et nous nous quittâmes comme les amis les plus tendres.

Blanche me dit : « Pourquoi le ciel n'a-t-il pas placé notre berceau ici, au sein de la nature? Je jouirais de la pureté de l'air, des mœurs simples des liabitans ; j'aurais encore un père; ma mère, ma pauvre mère, peut-être, vivrait aussi. A leur exemple , je pratiquerais les devoirs de l'hospitalité, de l'humanité, et ma vie, aussi pure que l'eau de ces montagnes, s'écoulerait avec la métne rapidité, sans trouble et sans remiirds. — Voilà, ma chère amie, un système vraiment philosophique; mais défionsnous de notre imagination , qui transporte toujours le bonheur aux lieux où nous ne sommes pas. Avec ime âme comme la tienne, le bonheur est partout . ni le monde, ni la retraiti', ni la richesse, ni la médiocrité, ne le donnent; il est le fruit d'un esprit sage, d'une âme douce, bienfaisante, des désirs modérés et du goiU pour le travail. Quand l'orage qui nous poin-suil sera dissipé , nous vivrons neuf mois de l'année à la campagne : tu auras ton jardin , les fleurs, la ménagerie , tes livres, les vertus, ta bienfaisance et ton âme. Les trois mois rigoureux de l'hiver, nous les passerons à la ville : celte variété me parait nécessaire, pour ne pas perdre l'habitude des hommes , le ton de la société , pour assouplir le caractère ,

aiguiser notre esprit, pour mieux jouir du retour du printemps et du calme de la solitude, au sortir de l'agitation , du fracas de la ville. »

A ri.ssue de ces montagnes, nous vimes au-dessous de nous la partie du Valais la plus ingrateet la plus étroite, submergée par le Rhône , et couverte de roseaux. Le chemin est au pied des inonlagnes; mais le fleuve le ronge tous les jours. Les vallons, les collines, y présentent les perspectives les plus riantes ; leurs habitans, comme dans les montagnes que nous venions de parcourir, ont une douceur et une franchise qui enchantent. L'habillement du sexe a plus d'élégance qu'ailleurs, et cette élégance est soutenue d'une figure charmante. Lesenfans nous ont paru les plus beaux du Valais. Ils nous suivaient en troupe, avec une familiarité à laquelle nous n'étions pas accouiumés, et nous crilmes qu'ils ne déployaient leurs grâces enfantines , en se jouant sur l'herbe , que pour exciter notre générosité. Nous leur jetâmes quelques pièces de monnaie ; mais ils les refusèrent, et nous ne parvînmes à les faire accepter qu'en faisant accroire à leurs parens que c'étaient des médailles marquées aux armes d'Angleterre.

La vallée du dizain de Visp forme en s'ouvrant un très beau bassin , cerné de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre; les gorges qui les séparent, les rivières et torrens qui en descendent , offrent des tableaux enchanteurs. Ce coin du globe semble renfermer tout ce qui peut répandre quelque bonheur sur la vie. Vi.sp , Glis, Brique et Craters , sont les bourgs qui frappent d'abord la vue ; leurs maisons semblent des habitations chinoises ; les terrasses sur lesquelles plusieurs de ces maisons sont bâties , leurs bosquets , les diverses sortes de culture , les effets de lumière opposés aux grandes masses de l'ombre des montagnes, les sinuosités continuelles de mille ruisseaux, et la descente du Rhône , étonnent , ravissent tellement rimai;ination , que l'on prendrait ces divers tableaux pour des illusions d'optique.

Le quatrième jour de noire sortie de Leuck , nous arrivâmes à Brique, ou Bricq, chef-lieu du sixième dizain du Valais. Ce bouriv est le plus considérable et le mieux bâti du pays; sa siluatîon est fort riante, et les environs très fertiles. A une lieue de ce bourg, sont les bains de Bricq , aujourd'hui abandonnés , malgré la vertu de leurs eaux thermales. Bricq, quoique très élevé, jouit d'un climat doux et même chaud, comme le prouvent ses productions; mais ce lieu agréable est dévasté par d'affreux ouragans , et par des inondations fréquentes , tant la nature s'est étudiée à mêler les biens et les maux ! On nous montra une montagne considérablement abaissée, image des grandeurs humaines; des monts fendus, des maisons endoimuagées. L'époque de ces derniers désastres est la même que celle de la catastrophe de Li.sbonne. Un bruit sourd dans les cavités de la terre, et l'agitation de l'air, annoncèrent cet événement. Pendant plusieurs jours, on sentit des secousses violentes ; mais le 9 décembre , l'effroi fut général : on crut voir le pays englouti. La scène s'ouvrit par un imigissement souterrain, semblable au bruit d'un torrent qui se précipite du haut d'une montagne, ou au roulement un peu lointain du tonnerre. A ce bruit effrayant succède un sifflement aigu; les montagnes, les édifices les plus solides vacillent sur leurs fondemens; les toits des maisons sont emportés, les cheminées abattues, les tuiles .s'entre-brisent dans l'air, la terre s'ouvre et se referme, les arbres s'agitent, les collines s'affais-

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sent, et l'habitant s'enfuit épouvanté, désespi'ré de voir son champ , sa chaumière , ses troupeaux menacés de leur ruine; trop heureux encore de racheter sa vie et celle de sa famille aux dépens de ses biens.

Les niéines causes des Iremblemens si fréquens dans le Valais, donnent les sources abondantes d'eaux chaudes et thermales.

En sortant de Bricq , nous traversâmes le Rhône sur un pont de pierre : nous montâmes à Nutters-Bourg , situé .sur une hautetu', et l'étoile du soir nous trouva à Conrhe, septième et dernier dizain du Valais, qui a onze lieues d'élendue. La beauté, la magnificence des bois qui habillent ces montagnes , excèdent tout ce que l'imagination peut se iïijurer : leur étendue est immense . la vigueur des végétaux étonnante ; ils sont d une forme pyramidale très agréable à l'œil L'entrée de ces bois n'est point obstruée par des ronces et des épines ; le sol est couvert d'un tapis de verdure qui invite au repos le voyageur harassé : le daim paisible , le lièvre timide et l'oiseau léger, jouissent de ces douces retraites sans ciaindre l'homme, leur compagnon , qui n'a pas besoin de les massacrer pour s'arrachera l'ennui.

Au-des.sons de ces bois, les hameaux sont assis au milieu de belles prairies :

Hic ver pnrpureum, varios hic flumina circum Fundil humus flores

On découvre aussi de beaux villages dont les maisons en bois sont commodes et bien bâties. Les hommes de cette partie du Valais, pleins de vigueur, connaissent peu les maladies, parviennent à une grande longévité. C'est ici que nous vimes la maitresse de la maison et ses filles se tenir debout derrière nos chaises , pour nous servir à table. Cet usage embarrassait notre politesse. Madame Deinionl se confondait en excuses à chaque petit seriice qu'elles lui rendaient ; ses excuses , sa rougeur faisaient aussi rougir nus aimables et timides hôtesses- Je fis signe à Blanche , du coin de l'œil , de se rassurer, et de se soumetlreâ l'usage. Saint-Preux, ou plutôt Jean-.Iacques , s'était trouvé dans la même situation; il s'en lira mie.ix que nous. Voici ce qu'il en dit : • La galanterie Irauçaise serait d'autant plus embarrassée à réparer cette incongiuilé, qu'avec la figure de Valaisanes, des servantes même rendraient leurs services gcnans. Pour moi, qui respecte encore plus les usages du pays où je vis, que ceux lie la galanterie, je recevais leur service en silence, avec autant de gravité que don yiiicholte en avait chez la duchesse. J'opposais quelquefois, en souriant, les grandes barbes et l'air gro.ssier des convives, au teint ébloui.ssanl de ces jeunes beautés qu'un mot faisait rougir, et ne rendait que plus agréables. »

IS'ous trouvâmes d'autres villages assez populeux, après lesquels les bois disparaissent , et sont remplacés par des champs et des prairies. Dans cette partie la plus élevée du Valais, les terres sont si fécondes, qu'on .sème immédiatement après la moisson, sans que cette fécondité les fatigue.

L'extrémité du Valais ressemble à une terre épuisée; mais elle est riche en pâturages, et l'expoi-tation du fromage lait la riciiessedes liabitans. Après Oberwald , on commence à mouler la Fourche : le Rhône qui en descend, n'est l,\ qu'.'i son berceau. Ce n'est pas encore ce fleuve majcslueux qui roule ses ondes rapides à Genève , au milien de la France : cependant le fracas qu'il fait , tl.ius

sa descente, .semble présager sa grandeur future. Mais quittons

Ces monts sourcilleux Qui pressent les enfers et vont fendre les cicux.

« A demain les affaires sérieu.ses , • disait certain Grec. Kons allons diner chez madame de'**, dans sa charmante maison de campagne , à la porte de Lausanne, avec milord, milady, et deux voyageurs qu'on dit fort aiinables. J'cderemo.

Du lendemain.

Je ne puis fermer cette lettre sans vous faire part de la journée agréable que nous avons passée hier, depuis trois heures d'après-midi jusfiu'à minuit. Nous dînâmes un peu tard, contre l'usage du pays ; le repas fut long : nous vînmes prendre le café , boire la liqueur et le iiunrh , sous des ombrages charinans. C'est là on la conversation s'anima, et devint très intéressante. Je ne dirai point qui; ma cliêre Blanche y brilla , car elle parle peu, par goi1t et par décence ; mais elle enchanta par ses grâces , sa douceur, sa gaité , sa modestie, et l'agrément de .ses reparties. Celui qui a fait les frais de la conversation est un voyageur, honinie de beaucoup d'esprit , mais caustique et malin, qui me parait avoir plus d'imagination que de justesse et de logique H exerça .sou esprit satirique sur la plupart des princes de l'Europe , sur les grands et les cardinaux de Rome. H est prodigue de sarcasmes, et très avare déloges. Cet homme ne sera jamais mon ami , mais il nous amusa.

Hit-on (lu mal , c'est jubilation ;

Uit-on do bien , des mains le livre tombe ,

Et vous endort coinnie bel opiuiu.

Voici, entr'autres, une anecdote .singulière qu'il nous a contée , et que ma chère tante lira sans doute avec plaisir. J'ai employé une espèce de prosopopèe pour animer mou récit. Je garde modestement le silence, et je mets mou homme sur la scène; c'est lui qui va parler.

«Dans mon séjour à Rome, j'allai souvent au couvent des Capucins, puur en voir les tombeaux. Je ferai vous oiiserver que ces moines barbus sont beaucoup plus insiruils à Rome, et mieux élevés que partout ailleurs. Le général de l'ordre, .allemand d'origine , me reçut avec cordialité, et m'offrit à déjeuner ; ce qui me surprit , car , à Rome , les déjeuners et les diners sont des comités secrets oii Ton n'admet per,soane. En me promenant dans le couvent , je lus irappéde la physionomie de l'un des moines. Se» traits portaient reuipreinle de la vieillesse, mais marquée d'un air d'originalité qui n'avait aucun cqiport avec un visage européen. Je lui adressai la parole; et, après m'avoir fait répeler plusieurs fois ma question , il me répondit qu il était de Perse, et qu'il avait quatre-vingt-onze ans. «Comment peut-on être Persan ?» a dit plaisammeiil iMontesquieu. Cette réponse aiguillonna ma curio,si;é; maiscinnuK il s'exprimait avec peine, je madre.ssai, pour être mieux insiruit, à l'un de ses confrères ; voici ce qu'il m'apprit :

■ Les capucins ont un hospice à Ispahau, qui porte le nom de Mission : ils n'y font pas propager la vigne du Seigneur, car l'idte de la trinité révolte extrêmement les enlans de Mahomet ; mais le sophi , pour l'intérêt du commerce, tolère l'exercice du culte catholique Les chrétiens ,se rendent â leur église, moins par pi-incipe de religion que pour y trouver du soulagement A leurs maladies. Les religieux s'appliquent â la médecine, à la chirurgie v

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ce qui assure leur existence et leur considération dans le pays.

«Tlianiiis-Koulikan, roi de Perse, fut attaqué d'une maladie qui parui dangereuse ; elle empira par l'ij^norance de médecins de la cour. Le fjraud trésorier se sou\int alors des religieux de l'hospice, et manda le plus habile d'entre eux; c'était le supérieur, qui guérit le monarque en peu de jours , car sa maladie n'était qu'une indigestion. Le lié.sorier, pour le récompenser, lui présenta une bourse d'or; le père la refusa , en le suppliant de porler ses reniei clriiens aux pieds du troue. Thamas, instruit de ce refus, présumant (|u'd ne provenait que de la modicité de la somme, envoya à l'hospice une bourse plus considérable. « Hou institut , répondit le religieux , me délcnd de recevoir de l'or ou de l'argent; je supplie très inslainmenl sa majesté de ne pas insister. Si elle croit devoir quelque récompense à mon zèle et à mes .voins , l'honneur de .sa protection sera pour moi le prix le plus doux et le plus glorieux, l'unique chose qu'il me soit permis d'aicepler, ce sont des vivres. » Le sophi , élonué de ce désintéressement, donna ordre que l'on portât au dervidie tous les comestibles qu'il demanderai! , el il n'y pensa plus.

« Il n'en fut pas de même du trésorier, qui, Irappé de ce mépris des richesses, si inconnu en Perse, et plein d'estime pour des hommes si extraordinaires , ré.solut de les voir et de s'unir d'amilié avec eux. Le chef de celle mission , Romain d'origine , élait savant et parlai! très bien la langue persane : le grandi résnrier le visita plusieurs fois , l'atlira même chez lui , ne cessant de l'interrogei' sur les mœurs et les coutumes de l'Europe. Le religieux ne connaissait que Kome : c'élai! pour lui le centre et l'abrégé du monde chrétien II lui peignit celle ville avec des couleurs si .séduisaiiles, que le Persan, enthousiasmé, quoique sans inclinalion pour le rhrisiiaiiisme, conçu! le projet de s'éloigner du séjour de l'ignorance et du despotisme , pour se retirer dans la partie desariset delà liberlé. Il différa et dissinnila son dépar! pour alleuLlre l'occasion d'emporter une partie de ia fortune.

«Par une de ces révolutions fréquenles dans les gouvernemens despotiques, le sophi fut assassiné ; le grand trésorier .saisissant ce! instant, s'échappa avec quelques marchands chrétiens e! un religieux de la mission qu'on Uii donna pour guide el pour con.seil. Arrivé à Rome , il vendit les dianians qu'il avait sauvés, el du produi! il s'assura un revenu suffisan! pour dé rayer le couven! de sa nourrilure, de son enti etien, et pour faire des actes de bienfaisance. Cet homme fut traité dans le niona.stcre avec beaucoup d'égards, e! jouit de Ions les avantages, de tous les droits attachés à la robe qu'il portai! ; mais en adoptant le costume de cet ordre, il refusa obslinénient d'abjurer .sa religion. Doux, b'enfaisani, tranquille, el ne disputant jamais, il fut aimé de ses confrères, qui renoncèrent au plaisir d'en faire un prosélyte. Il n'avait acceplé d'aulre dislinclion que celle d'une robe d'un lissu plus fin. et l'usage dn linge. Dans les premiers jours de .son arrivée à Rouie, il avait fait une grande sensation , on accourait . nu s'enlassai! pour le voir : chaque ministre du Seigneur aspirait à le convertir ; il repoussa toutes les insinuations el toutes les instaures. Le pape eut la prudence d'arrêter ces convertisseurs, et d'ordonner qu'on le laissât se damner ou se sauver, selon son bon plaisir. On lui proposa de rejeler le froc, et de mener dans le monde une vie plus agréable. -Si j'avais voulu, répondit-

il, jouir de tous les agrémens que procure l'opulence, je n'aurais pas quitté Ispahan; et si le goût des honneurs, des richesses, se réveille dans moi , je saurai y retour-^ ner ■ . »

Vous voyez, ma chère tante, par cet exemple unique, que la philosophie est un fruit de tous les climats , et que ce philosophe persan vaut bien nos philosophes de Londies et de Paris, connue Confucius vaut bien Jean-Jacques, s'il ne vaut mieux. Milord était aussi étonné de la prudence des moines et de la sagesse du pape, que de la coiiduilc du Persan , personnage considérable qui , sur la foi d'un capucin, renonce à sa patrie, à ses habitudes, i ses richesses, et se Iransporle d'Asie en Europe pour suivre la loi de .Mahomet , sous le froc d'uu moine mendiant. Pour moi, je ne crois pas que ma philosophie m'inspire jamais le désir d'endosser la toge de capucin : je ne sais si la votre vous enverra chez les capucines.

Jddio, vezzc'za e caiTusima zia. Je vous dirai en confidence que je commence à être jaloux de ma femme ; elle ne pense, ne révc qu'à vous, ne parle que de vous; je ne suis que le second personnage de la pièce : cependant , je sens bien qu'il faut lui pardonner cette faiblesse. Au reste, n'allez pas dire de moi, à propos de mes courses , ce que Socrate répondit à un homme qui lui disait qu'un tel ne s'était pas amendé dans ses voyages : • Je le crois bien, il s'était emporté lui-même. »

ADOLPHE \ SA TANTE

Suite de l'histoire d'Edouard Bodley.

Auriez-vous, par hasard, oublié Edouard Rodley , ce héros de la cour d'amour, ce Roland devenu fou par la perle d'Angélique? «Non, dites-vous, car je gémis encore sur lui; je pleure cette Félicia si belle, si touchante, moissonnée si jeune aux porles de l'hymen. — Eh bien , séchez vos lainies. Appiencz que le temps a fait un tour de son mélier; il a consolé l'inconsolable Bodley; il vit encore, et, de plus, il est marié.— Marié! — Oiii.

C'est en vain que l'on se fortifie.

Par le grave .set'ours itt* la philosophie. Contre un sexe charniani

- Contez-moi vit ece dénoûmeiu, je brûle de le savoir.— r.oinine moi de vous le dire; et pour ce, je vais évocjuer le génie qui préside aux traduclions , qui inspira Vaugelas, l'abbé d'Uliv et, Dacier, el le prier de vous traduire la lellre d'Edouard à milord, que celui-ci vient de in'envoyer.

• Mon cher milord , fatigué de ma retraile , où parens , amis, voisins m'appoilaient des ronsolalions que mon cœur repoussait , el qui m'empêchaient de pleurer sans lémoins ma chère Félicia, je résolus d'aller au milieu des .sauvages du Canada, pour m'y nourrir de ma douleur, loin des imporluns et de l'obsession de mes amis. Il faut que l'amour de la vie soit bien enraciné dans l'âme, pour nous faire supporler tant de peines. Plusieurs fois j'ai voulu me donner la mort, je ne sais quelle puissance ennemie a relemi mon bras. Enfin, je suis encore en vie. Je m'embarquai pour Québec, où j'arrivai à la fin de septembre. J'v ai essuyé un hiver très rigoureux. Quoique celle ville soit sous le parallèle de 4C à il degrés, ce cli-

' Cet ho:T!me est mort en 1/87, Sgê do qualre-vingt-dix-sept ans.

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mat est très froid : le thermomètre de Réaumur y descendit, en 174Î, jusqu'à 33 degrés au-dessous de la congélalion. Cependant, comme l'air y est pur, le soleil radieux, je bravais l'âprelé de la saison , et , enveloppé de fourrures j'allais souvent visiter les lrot|Uois et les Algonquins ; j'observais leurs mœurs , leurs usages. Leur bonheur et leur gloire consistent à conduire un canol , à ballre l'ennemi , à construire une cabane, à vivre de peu, à faire cent lieues dans les forêts , sans autres guides que le vent et le soleil , et sans autres provisions qu'un arc et des flèches. Mais comme plusieurs voyageurs ont parlé de ces nations, je me bornerai, milord, à vous en rappeler quelques traits.

« Lorsque les Canadiens ont un malade, ils l'enferment dans une étuve pour lui procurer une transpiration abondante; cette opération se fait avec un vacarme et des convulsions terribles, en prononçant des paroles mystérieuses et faisant des gambades. Voici leur manière de faire l'amour. Lorsqu'un sauvage s'est assuré , après une longue épreuve, de sa passion pour une jeune lille , il enire la nuit dans sa chambre a(ec un morceau de bois allumé, s'approche du lit , pince trois fois le nez de sa maitiesse, l'éveille et lui déclare son amour. Elle garde le silence , mais ses yeux parlent pour elle. S'ils parlent le langage du sentiment, l'amoureux revient toutes les nuits pendant deux mois; mais sa tendresse est toujours aussi respectueuse que celle des chevaliers de la Table Ronde pour les belles qu'ils poêlaient en croupe. Après ce noviciat, les pères des amans ont une eulrevue, fument la même pipe ensemble , et le mariage est conclu ; mais souvent il n'est consommé que plusieurs mois après la célébration. Nombre de ces nations sauvages ont adopté le divorce et la pluralité des femmes. Ils regardent l'indissolubilité du mariage comme une loi absurde, contraire à celle delà nalure, et destructive du bonheur de l'homme.» LeGrand- Espril, disent-ils, nous a créés |M)ur être heureux, et c'est l'offenser que de s'imposer des chaînes et des tourmens. » Kos docteurs d'Oxford et de Cambridge ne raisonnent pas mieux. Quand les époux ne se conviennent pas, ils se séparent d'un commun accord, et se parlageni les enfans. Les sauvages regardent avec indignation la supériorité des rangs établie en Europe. «C'est outrager, disent-ils, la dignilé de l'homme. » L'inégalité des fortunes ble^sse aussi leur raison. La terre , selon eux, e.st faite pour tous les hommes ; aucun n'y doit posséder la portion de deux. Belle pensée, si la chose était possible! Ils ont une philosophie bien rare parmi nous. Quand ils sont frappés par l'adversité, ils s'écrient : • L'Homme d'en haut l'a voulu ! » Voici un fait qui vous peindra l'énergie de leur caractère, et leur palience dans la douleur. « On chef des Iroquois , âgé de cent ans , fut pris par les Murons, les ennemis de sa nation. Ses compagnons l'avaient abandonné dans un combat , et il avait préféré les supplices et la mort à une fuite honteuse. Les Hurons s'acharnèrent avec rage sur ce malheureux vieillard , qui , calme, inflexible, humilia les Français, alliés des Ilurons, et reprocha à ceux-ci d'élre les vils esclaves de la nation française. Vn de ces bourreaux , outré de .ses insultes, le perce de trois coups de poignard. « Tu as tort, lui dit froidement le vieillard, d'abréger ma vie; tu aurais eu plus de temps pour apprendre à mourir en homme. » Convenez, milord, que ce sauvage méritait d'être Anglais ou Romain.

r. Au retour dn printemps, je partis de Québec pour

Philadelphie, toujours i)leurant ma chère Félicia, toujours poursuiii par son ombre. l'Iiiladelphie est une ville superbe; ses rues sont tirées au cordeau , et ont , la plus part, cinquante pieds de largeur: les deux principales en ont cent. Un des plus beaux oruemeus de cette capitale est une bibliothèque fondée, eu 1742, par l'immortel Franklin.

■ On me parla, à Philadelphie, d'une petite ville appelée Euphrale, disiaule de cinquante milles, où des hommes de moeurs simples , sous le nom de Dumplers, menaient une >ie cénobilique. Dans les dispositions d'esprit où je me trouvais , épris de la campagne , encore plus de la solitude, où je jouissais, pour ainsi dire, de ma douleur et du souvenir de l'infortunée Félicia, je partis pour Euphrate, sans domestique, sans lettre de recommandation. J'y arrivai au déclin du jour. M'étant avancé dans un grand verger situe dans le centre de la ville, je vis un groupe d'habilaus vêtus d'une robe blanche de toile, à laquelle était attaché un capuchon qui couvrait leur tête, au lieu de chapeau ; une large culotte, des souliers épais, et une chemise de toile gro.ssiere, complétaient leur ajustement. En hiver, leur robe est de laine. Je demandai à l'un d'eux où je pourrais loger dans cette ville .^« Chez moi, me répondit-il, vous êtes ici avec >os frères; je vous recevrai avec la même satisfaction que le roi Salmanazar reçut jadis le vieux Tobie. » A ces mots, il prit mon cheval par la bride , et me dit : « Suivez - moi. Sachez que saint Paul disait aux Hébreux : IS'oubliez pas l'hospitalité, car quelques-uns ont logé des anges. ' Arrivé dans sa maison , il me présenta à sa femme et à sa tille , qui avaient le même costume que les hommes, à la culotte près : deux petits garçons achevaient de composer sa famille. Sir Patrick, c'est le nom de mou hôte, me servit un souper digne de Pythagore: c'était un plat de lentilles. « Je vous sers , me dit-il , le souper qu'Isaac servit à ses jumeaux , Jacob et Ésau. Ici , nous nous abstenons de la chair des animaux, non par une loi positive, mais pour nous conformer à l'esprit du christianisme , qui abhorre le sang. » Il m'apprit ensuite que le fondateur de leur .société était un Alleuiand qui , las du monde et des affaires , avait choisi cette retraite pour y jouir du repos et de lui-même. ÎVombre de ses compatriotes , >enus pour le visiter , s'y tixerent , séduits par l'aménité du lieu , par les douceurs d'une vie paisible. .\près le souper et une courte prière, mon hôte me conduisit dans ma chambre. Mon lit répondait à la frugalité du repas ; un mince matelas sur des planches et uu oreiller de bois furent la couche où je me reposai des fatigues du jour.

• Le lendemain , mon hôte , au lever du .soleil, m'invita à le suivre dans le temple, avec sa famille: il se sentait inspiré ; il avait un sermon dans sa têle. Tout Dumpler, ainsi que les Quakers et les Méthodistes, a le droit de prêcher quand l'Esprit saint souffle eu lui. AU|lemple, les femmes se placèrent d'un côté, les hommes de l'autre. C'était un singulier coup d'œil que présentait cette assemblée d'individus encapuchonnés , vêtus de blanc, que l'on aurait pris pour des Chartreux, s'il n'y avait eu desfenunes parmi eux. Sir Patrick, qui était le Tilloli«n ' de la communauté , prêcha sur l'enfer, le paradis, sur la punition des méchaus, et les récompenses qui attendaient l'homme vertueux; mais il nia l'éternité des peines, et dit que c'était insulter la justice et la clémeuce de Dieu , que d'ad-

' Grand prédicateur anglais , archevêque de CantorMry.

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mettre les châtiniens éternels. 11 attaqua ensuite le dogme du péché originel. «Dieu, s'écriait-il, ne peut punir que les (aulcs volontaires. » Cette opinion est celle de tous les Duinplers : cependant ils croient le baptême indispensable pour le salut; mais ils ne baptisent que les adulles. Ensuite il nous parla du prophète Élie, que des corbeaux nourrirent dans le désert , où il s'était caché par l'ordre de Dieu , et qui fut enlevé dans un chariot de feu , laissant à Elysée, son disciple, son esprit et son manteau. H déclara que ce grand prophète n'était pas dans le ciel , auprès de Dieu , mais qu'il vivait dans un séjour au-dessus de la terre. Après ce flux d'éloquence , écouté très silencieusement, l'orateur céda sa place à un aulre inspiré. Celui-ci prêcha sur la tempérance, cila la chasteté de Joseph , qui abandonna son manteau à la femme de Putiphar. Ensuite il pai'la de Cham , fils de Noé. « Ce fils ingrat, criait-il, trouva son père endormi dans une posture indécente : loin de le couvrir de son manteau, il se moqua de lui. Noé le maudit, et ses descendans furentexiermiiiés par les Israélites. » Ces longs .sermons, je l'a* oue, me donnèrent de l'humeur contre l'Esprit saint qui inspirait si long-temps ces nouveaux apôtres.

« Au sortir du temple , chaque Dumpler alla gaiment aux travaux qui lui sont prescrits par la communauté, et qui se font au profit de tous. Les uns cultivent la lerrc, les autres travaillent aux maimfactures , à tous les arts de première nécessité; car les Dumplers rejettent tout ce qui tient aux superfluités et au luxe. Sir Patrick était manufacturier en draps. Il me laissa avec sa femme et sa fille , auxquelles il me recommanda. Madame Patrick approchait de son huitième lustre : elle avait en de la beauté, dont quelques traces avaient résisté aux atteintes du temps; .'■on esprit était d'une simplicité admirable. Née et nourrie à Euphrate , le cercle de ses idées était borné aux notions acquises dans les sermons, dans la doctrine de son mari , et les détails de son ménage. Le soleil, la lune, les étoiles, la végétation, la vie lui paraissaient des choses toutes simples , toutes naturelles. Elle était douce , bienfaisante , bonne épouse , tendre mère , non par devoir, par principe , mais par un instinct de bonté, heureux présent de la nature. Hélas ! les hommes , comme les animaux , naissent bons et méchans !

• Le portrait de sa fille Betsy a des couleurs plus brillantes. Dix-sept printemps formaient son âge. Sa taille est avantageuse; sa physionomie respire la vie, la force et la santé ; l'éclat de ses grands yeux noirs est tempéré par une douce langueur; sa voix est l'organe du sentiment ; enfin Betsy , fraîche comme la rose , belle comme la colombe , s'iijnorait elle-méne ; c'était l'élève de la nature. Modeste et naïve , elle ne rougit point , parce que sa pensée est pure, et que l'innocence habile dans son âme. Son e.sprit vif et juste est orné de quelque culture; elle a In Y Histoire du peuple de Dieu , les Sermons de TiUolson , les Saisons de Thompson j et l' Histoire de la réformation de l'Église d'Jnglelcrre, par Burnet, évéque de Salisbury. tes livres composaient toute la bibliothèque de sir Patrick. Mais l'âme sensible de Belsy élait agitée de tendres inquiétudes et du besoin d'aimer. Elle ne combattait pas ce penchant dont elle ne soupçonnait pas la cause; mais elle versait des larmes, rêvait souvent, cherchait les lieux solitaires, aimait surtout â se promener au claii- de la lune : celte lumière douce et affaiblie lui rendait ses rêveries délicieuses. Betsy n'avait pas encore vu de jeune Dumpler dont elle ei"it auiré les

regards. A Euphrale , les deux sexes vivent séparément • et les jeunes gens ne se rapprochent qu'au moment de leur union , après laquelle ils se retirent à la campagne , dans un terrain que l'état leur donne. Ils ne craignent pas de multiplier les fruits de leur hymen ; lesenfans sont élevés aux frais de la colonie.

« Après un léger déjeuner , Betsy m'offrit de me faire voir la ville, ce que j'acceptai avec plaisir. La solitude y régnait; tous les habitaus étaient à leurs travaux. Elle est construite en triangle , entourée de pommiers , de mûriers plantés en allées ; le centre est occupé par un verger très étendu. Entre ce verger et les allées s'élèvent les mai.sons de bois à trois étages , isolées , où chaque habitant peut vivre en vrai reclus. Leur nombre n'excède pas cinq cents; leur territoire ne s'étend pas au-delà de deux cent cinquante acres; une rivière, une montagne couverte de forêts, un étang le circonscrivent et marquent ses linnles. L'aimable Betsy m'expliquait tout cela avec une douceur, une complaisance qui me ravissaient. A midi , nous revînmes pour diner. Sir Patrick se mit en frais pour moi ; il couvrit sa table de deux plais de légumes, d un fromage et d'une assiette de pommes. Il me dit (|u'il voudrait pouvoir me donner un festin comme celui que Joseph donna en Egypte â ses frères , lorsqu'ils lui amenèrent son frère Benjamin ; mais qu'il croirait blesser sa religion et sa con.science, s'il répandait le sang du plus chélif animal. Je lui répondis que, dans mes voyages, je cherchais des con.solations , et non des festins. — Je vou.s dirai avec Job ; L'homme , né de la femme , vit très peu de temps , et il est rempli de beaucoup de misères. Dieu , sans doute , veut vous éprouver, comme il éprouva jadis ce saint patriarche ; il vit son corps couvert d'une lèpre épouvantable, et II perdit à la fois ses biens et ses enfans, écrasés sous les ruines d'une maison , pendant (pi'ils élaient à table. Mais veuillez me raconter vos malheurs : j'y prendrai autant d'intérêt qu'à ceux de ce patriarche, qui m'ont coûté bien des larmes. ■ J'y consentis. Nous allâmes nous asseoir devant sa porte , sur un banc de bois, avec sa femme et sa fille , là je leur fis le récit de la mort de l'infortunée Félicia , de mon désespoir et de ma douleur, ma compagne éternelle.

" Mon récit les toucha vivement ; Betsy surtout en fut très affectée ; je voyais dans ses yeux rouler les larmes de la douce pitié. Sir Patrick me dit alors : • Vous avez souffert connue Job. Sans doute celui qui lie les eaux dans les nuées, qui âlc le bouclier aux rois, et ceint leurs reins d'une corde , finira vos douleurs comme il termina celles de Job. Ce patriarche s'était prosterné devant Dieu , en lui disant : « Seigneur, la douleur me serre de tout côté; mais vous êtes plus miséricordieux que ceux qui peuvent écouter la voix de la pitié. «Cette prière monta jusqu'au trône du Très Haut; les souffrances de Job cessèrent. L'ange Gabriel descendit du ciel , prit le patriarche par la main, frappa la terre de son pied, et en Ht jaillir une fontaine d'une eau pure avec laquelle il lui lava loul le corps, lui ordonna d'en boire, et Job .se trouva guéri : il recouvra aussi toutes ses richesses. Ainsi Dieu aura pitié de vous, et changera vos peines en jubilation. Reslez quelque temps dans cet asile ; nous vous recevrons ici a\ec la même joie, la même tendresse que le père de l'enfant prodigue reçut son fils égaré. Vous \i\\n avec des hommes religieux cl hospilaliers, au milieu de nos vergers champéires. Ici les passions se laisent<»iious n'avons ni querelles , ni procès ; personne ne cherche à dé-

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poiiiller son voisin : toute venfçeanre nous est dé entlue par notre religion. Les fruits de la terre et de nos travaux sont partagés entre nous. L'on s'assemble deux fois par jour, dans le temple , pour écouter la parole de Dieu , et lui adresser des prières. Nous serions les \ rais enfans de Basile el d'Antoine, si , par une loi conforme à la nature, le marjajïe chez nous n'était permis et eiicoura(;é, et si l'oisiveté n'était pas bannie de nos cellules. Nous n'avons de jours de repos que celui du sabbat , que nous solennisons ainsi que les Juifs, en mémoire de ce que Dieu, après avoir créé le monde en six jours , se reposa le septième Ce jour solennel , tout travail est sévèrement probibé {(M). Mais je vous quitte : voici l'heure où nous nous rendons au temple, el de là à nos travaux ordinaires. »

«Après son départ, la jeune Betsy nie proposa d'aller nous promener achevai à la monta.'ïne, m'assurant que cet exercice me dissiperait, adoucirait mes chagrins. Sur ma réponse, elle prit le cheval de son père , je montai le mien , et nous partîmes pour cette promenade. Betsy se tenait à cheval , non avec le talent d'un écolier du manège , mais avec les grâces de son sexe et la sécurité du nôtre. En marchant, elle me parlait deKclicia, plaignait sa destinée, la mienne; cn.suile, me priait d'oublier ma tristesse, m'assurait que l'aspect de ma douleur l'affligeait au.s,si. Cet entretien, l'intérêt qu'elle me témoignait, me pénétraient d'une douceur nouvelle ; je n'oubliais pas mes chagiins, mais il me seud)lait que j'en partageais le poids avec cette aimable enfant. Nous mimes pied à terre au bas de la montagne, oU nous laissâmes nos chevaux, sans craindre qu'on nous les enlevât, et nous montâmes dans une vaste forèl. Sa fraîche obscurité , le chant mélodieux des oiseaux , la voix de Betsy, plus mélodieuse encore; ses attraits, ses doux regards, ses tendres sollicitudes sur mon sort , ses pleurs pour Félicia , tout me rendit celte promenade délicieuse. Ce fut la première fois, depuis la perte de ma chère Fèlicia, qu'un rayon de joie ertt percé dans mou âme. Apr'ès aïoir parcouru la lOrét, nous descendîmes la montagne, et vînmes nous asseoir près d'un ruisseau dont les bords étaient éniaillésil'hcrbes et de fleurs. Betsy me parla encore de Félicia , me demanda si elle était belle. « Connue toi , Betsy. — Ne me trompe pas, elle était bien plus belle. Et pourquoi ne l'astu pas épousée tout de suite? — Son père a voulu , pour éprouver notre pas.sion, que je voyageasse pendant un an. — Eh ! quoi ! lorsqu'on aime une fois , n'aime-t-on pas toujours? Console-loi, ta Félicia est heureu.se ; elle pense à toi dans le ciel. Mais le soleil baisse; je vois déjà l'étoile de la nuit. Mon père nous attend pour .souper: retournons promptement. • Nous mai-chinns à coté l'un de l'autre; en chemin, elle me demanda si je croyais que l'âme de F'élicia entendit mes regrets, vil mes pleurs? « Oui, je le crois — Dans la nuit , ne vient-elle jamais auprès de ton lit pour te voir, teparler?^ — Souvent j'ai cru la voir, l'entendre, et j'éprouve alors une émotion, un frissormement qui me persuade qu'elle est présente. — Ah! s'éi ria la tendre Betsy, à sa place je reviendrais toutes les nuits! «Arrivés chez sir l'a trie k , nous fimes noire souper ordinaire : ensuite, après avoir adressé nos inieres à l'Étemel, nous allâmes chercher un doux sommeil sur notre oreiller de bois.

"Le lendemain, à mon réveil , qui fut plus tardif que celui de mes hôtes, je trouvai ma chambre remplie de fleurs. Dès que je vis lîeisy , je lui demandai à qui je devais un si joli présent ?« .\ moi, me dit-elle: je cultive des

fleurs p.iur mon plaisir , je te les donne pour le tien. Je suis entrée pendant ton sommeil, je marchais doucement sur la pointe des pieds , pour ne pas t'éveiller , et j'ai arrangé les fleurs. »

« C'était le jour du sabbat, jour de repos pour les Dunl" plers. J'allai deux lois au temple avec sir Patrick et sa famille : j'entendis plusieurs sermons prêches d'abondance, inspirés par l'Esprit saint. L'un des orateurs, pour nous prouver la miséricorde de [)ieu , nous parla du prophète Habacuc, que l'ange du Seigneur transporta par les cheveux à Babylone, avec le diner qu'il avait |)réparé pour ses moissonneurs. Dieu avait destiné ces vivres à Daniel , qui était alors dans la fos.se aux lions. Après qu'IIabacuc lui eut donné ces vivres, le même ange le rapporta en Judée de la même manière. Il nous cita une vision de Jérémie. « Dieu, dit-il, lui montra dans cette vision deux paniers placés devant le temple, dont l'un contenait des ligues exquises, et l'autre des figues si mauvaises qu'on n'en pouvait manger. La conséquence de celte vision était que le panier des bonnes figues représentait les Dumplers et les yuakers : et le panier des mauvaises figues, leurs ennemis et ceux de la religion. »

« L'après-dinée, au sortir du temple, sir Patrick m'invita à me promener avec lui. J'aurais préféré aller avec la tendre Ketsy; nous aurions parlé de Félicia; mais je n'eus pas le choix. Sir Patrick m'entretint des Quakers de Philadelphie. Je lui demandai s'il était vrai que, quand on donne un soufflet à un Quaker, il présente l'autre joue; et que, si ou lui demande son habit, il offre aussi sa veste? « S'il en était ainsi , les Quakers de Londres ne pourraient sortir dans l'hiver sans s'exposer à mourir de froid, parce qu'à chaque pas ils rencontreraient des amis qui leur demanderaient jusqu'aux dernière vètemens. A l'éjjard du soufflet, je ne conseillerais à per.sonne d'en faire l'essai, ni en Angleterre, ni en Amérique. Voici un fait dont j'ai été le témoin à Philadelphie. Un matelot anglais, qui voulut éprouver la religion et la patience d'un Quaker, ou plutôt rire à ses dépens, le li-ouvant dans une hôtellerie auprès du feu, s'entretenant avec plusieui-s personnes, lui appliqua d'un poing vigoureux un grand coup sur l'épaule, en lui di.sani qu'il lui procurait l'occasion de pratiquer les vertus de sa religion. Le Quaker, qui était un Milon de Crotoue pour la force, se lève, ouvre seulement les deux premiers doigts de chaque main , prend le matelot par le milieu du corps, l'emporte jus- (ju'à la nmraille, et le serre tellement que le malheureux beuglait de toutes ses forces . et suppliait son rnde anlajîonisle de se rappeler sa reli{sion. " l\!a religion, lui ditil , me défend de le battre, mais non de :e serrer. • Enfin, après l'aioir fortement pressé, .secoué, il le met à terre, el s'en retourne iranquillement auprès du feu. Il en est, coiitinua-t-il , de leur désintcrcssemenl et de leur humilité, connue de leur patience. Ces vertus prétendues .s'exagèrenl en passant de bouche en bouihe ; ou les croit paît* qu'elles sont peu croyables. « Mon ami , me disait un jour un Quaker, noire appaieute simplicité, notre mépris du faste, ne font qu'augmculcr noue orgueil Je vois, disait Platon, l'orgueil d'Aniisthene à travers les trous de .son manteau. » LtsIJuakers notent le chapeau à personne; mais ils se l.icheut quand ceux diS antres sectes ne les saluent pas. A table, ils portent des toasts d'une manière bizarre; au lieu dî dire : â la santé , ils di.scnt : ' Je te regarde v6ô;. » Un jour, dans nu giand dinei', un jeune homme s'avisa de dire à un Quaker : • Thomas, je le

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re.'ïai'de. — Je le vois bien , Guillaume , et Ui le fais avec . beaurotip d'inipiideiice. • Voilà des Iraits (|ui dénieulent l'humilité et la lésigiialiou dont on les yralilie. Il est vrai (ju'ils disent , pour s'excuser, que les aulies sectes doivent observer vis-ù-vis d'eux les formules de leur pr)lilesse ordinaire. Le mérite principal des Quakers consiste dans le travail et dans l'économie; on ne peut leur refuser des talens supérieurs dans le commerce. Quant ù l'article de l'Iiospitalilé, de la bienfaisance, ils ressemblent aux lioiniues du siècle, non aux anciens palriarcbcs. En fait d'hypoeri.sie, personne ne les é;;ale; dans le commerce, la délicatesse et l'équité ne sont pas leurs vertus favorites. Ils trompent d'autant plus aisément, que la simplicité de leur extérieur en impose; et leur manière reli;;ieuse de contracter les a souvent dispensés de tenir leur parole. Au reste, ils ne valent ni plus ni moins que les autres hommes. •

" A notre retour de la promenade , je trouvai Belsy, assise devant la porte de la maison, qui contemplait le lever de la lime. • Que fais-tu là, Belsy? lui dis-je en l'abordant. — ,1e l'attendais : lu es resté lonfv-temps avec mon père. - Oui, il m'a conduit fort loin. !\lais tu regardais la lune ? — H est vrai. Je pensais que c'est là où vont les âmes tendres et fidèles après noire mon : ta Féliria y est sans doute? — Je voudrais mêle persuader. Mais tu as les yeux rouges : il semble que tu aies pleuré. — Oui , j'ai pleuré. — Ou'avais-lu dotic? quel était ton chngrin? — Rien : je ne me comprends pas. J'avais l'àmcattristée, et ces larmes m'ont fait du bien. A propos, demain matin dors encore quand le soleil se lèvera pour nous, et je te porterai des fleurs. « Je le promis : je lui tins parole sans m'en douter car, en m'éveillaut , je me trouvai environné ri'irillels et de roses. Je déjeunai avec cette honnête famille : sir Patrick retourna à ses travaux ordinaires; madame l'atrick s'occupa de son ménage et de son rouet. I.a journée était très chaude : Betsy me proposa d'aller nous baigner dans la rivière. > Je le mènerai, me dit-elle, dans un endroit couvert d'arbustes, de roseaux épais; nous ne nous verrons pas, mais nous pnuirons nous entendre, et je le parlerai, pour le faire plaisir, de ta chère Félicia. • Nous partîmes à cheval pour la rivière. Quelle sécurité touchante! quelle bonté de mœurs! Son inuoccrice ne soupçonnait pas le moindre dan;;er, la moindre improbalion à se baigner tète à tète, non loin de moi. Elle me conduisit dans un asile charmant : une langue de terre, chargée d'arbustes, de roseaux, se prolongeait dans la rivière, et formait des deux cotés de petites baies, où l'onde se jouait avec un sable transparent. L'aimable, l'ingénue Retsy se relira derrière les roseaux ; lorsqu'elle fut dans l'eau, elle m'appela, et me demanda si j'y étais aussi. — Oui, Betsy.— Eh bien! parlons de ta Félicia. Élail-elle grande?— Pas autant que toi.— Elle avait un beau teint, était fort blanche? — Oui , très blanche. — Moi , je .suis brune! Te disait-elle souvent qu'elle t'aimait? T'appelait elle mon ami ? — Non , pas encore.— Pourquoi cela?— Elle attendait que nous fussions mariés. — Tu devais l'épouser ; n'est-ce pas la même chose? — Non , pas toujours dans mon pays. — Tu m'étonnes. L'embrassaistu quelquefois? —Très rarement : elle me refusait souvent. -Elle attendait aussilemariage? — Un jour, nous étions dans son jardin, sous un berceau couronné de chèvrefeuilles et de lilas; je lui dis: . Belle Félicia! la natuie nous .sourit, l'amour remplit l'air de ses feux , permettezmoi de cueillir un baiser sur vos lèvres de rose. » Elle ne

voulut pas : j'insistai , je pressai ; même refus ; je me fâchai; elle se moqua de ma colère. Cela m'irrita da\antage ; je la (piittai : elle me laissa sortir, et alla s'eniermer dans sa chambre.

(Juelque temps après j'eus du regret ; je sentis le besoin de la revoir; j'allai frapper à sa porte : elle ne l'ouvrit pas. Alors je me mis à genoux sur le seuil , je lui dem,-;ndai pardon de ma colère. Elle regarda par le trou de la serrure ; me voyant à genoux , elle fut touchée ; elle ouvrit la porte tout doucement, et me pardonna. — Je gage qu'elle se laissa embrasser. — Tu as deviné , Betsy. » Pendant cet entretien . une heure rapide s'écoula. Je joui.ssais de la fraîcheur du bain , et du pkiisir d'entendre parler de Félicia par un objet charmant qui partageait ma dculeur. Betsy sortit de l'eau. Sa toilette fut bientôt faite : elle s'enveloppa de sa robe de toile , et couvrit sa tète de son capuchon. Elle ressemblait à un jeune novice de la plus jolie figure du monde. Son visage élait frais, coloré, animé; ses yeux brillaient de l'éclat le jilus doux. ,\ la vue de tant de charmes, mes sens fureiu émus; j'éprouvai des sensations inconnues depu'S long-temps. " Betsy, m'écriai-je, tu es fraîche corLuie la lleur qui borde cette rivière, et jolie comme ces anges qui descendaient autrefois sur la terre! — Je voudrais être aussi jolie que ta Félicia, pour le plaire davaiMage. — Veux-tu me permettre de t'cmbras.ser? — Non ; tu n'es pas mon ami , et tu ne dois pas m'épouser. — Ah ! Beisy ! — Quoi ! mon refus te fait de la peine? — Oui , beaucoup. — Embrasse-moi donc , je te le permets. » .Aussitôt un baiser, cueilli sin- les lèvres de l'iiinorence, nie pénétra d'une volupté douce et pure.

" A diner avec sir Patrick , nous jiarlâmes deV Histoire phi/osopliigue des deux Indes , de l'abbé Raynal. Patrick l'avait lue, et en élait mécontent. Il prétendait que ce livre était rempli d'erreurs. « Les vrais philo.sophes, me disait-il, raisonnent et ne déclament pas : leurs passions (Ui leur imagination n'exagèrent rien. L'auteur, par exemple, dit qu'à Philadelphie chaque maison a son jardin et .son verger; je puis vous assurer le contraire : le terrain y est trop précieux. Il fait naître le docteur Franklin dans celle ville ; point du tout ; il est né à Bostou, le 17 janvier 1706. « Je le priai de me donner quelques détails .sur la vie de cet homme célèbre. «Volonliers. Son père était fabricant de chandelles; le jeune Franklin apprit d'abnrd cette profession. A l'âge de qualor/.e ans, avide d'instruction, il partit pour Philadelphie, entra chez le seul imprimeur qu'il y eùl alors dans cette ville et dans toute l'Améiique septentrionale. 11 y vécut de pain et d'eau pendant un an, et de ses économies il achetait des livres. Ses progrès, ses découvertes, principalement dans la physique, lui firent une grande réputation. L'étude ne lui fit point négliger sa fortune : il coniinua d'imp! iiner et de vendre des livres. Il devint directeur gtnéral des postes de l'Amérique .septentrionale, place très lucrative ; il l'occupait encore lorsqu'il parut . en Février I7f><>. dans la chambre des communes de Londres, pour soutenir les droits des colonies à s'imposer ellesmêmes (<)K). 1

" Cepeiidaut, quinze jours s'étaient écoulés dans cette douce retraite, et je crus ne devoir pas abuser de la géui rosilé de mes hôtes. J'annonçai à table mon départ poiu" le lendemain. Sir Patrick se récria, me dit que je n'imitais pas le patriarche Jacob, qui était resté quatorze ans chez Labau , en Mésopotamie. 11 me pria , d'un Ion af-

fectueux , de leur accorder encore deux jours , et je cédai sans peine à ses instances. Pendant cel entrelien , Betsy nous avait quittés. Je la cherchai hmg-lenips ; enfin je la trouvai assise à l'ombre d'un pommier, son mouchoir sur les yeux : elle pleurait. « Qu'as-tu donc , Bel.sy? luidis-je. Qui peut faire couler tes larmes? — C'est toi : lu pars; je ne te verrai plus ; tu ne me parleras plus de Félicia , et personne ne te consolera. 0 Félicia ! que lu es heureuse ! — Ma chère Betsy, ne t'afflige pas ; je te promets de revenir. — Et quand? — Le printemps prochain. — Kon, ne reviens pas. La verdure alors ne renaîtra plus pour moi : je ne respirerai plus le parfum des roses ; je n'enlendrai plus le chant d'hymen des oiseaux. — Que m'nnaonces-tu, Betsy? Si jeune, au connnencemcnt de la vie, tu veux priver la terre de sa plus belle fleur! — J'irai joindre Félicia; nous parlerons de toi, de son ami, qui n'était pas le mien. — .\imable Betsy, sèche tes pleurs : je reviendrai plus tôt. — Et quand? - Lorsque la pomme qui est suspendue sur ta tête sera colorée et nirtrie par l'automne. Me promets-ln de m'attendre sans t'affliger. — Je m'affligerai, mais je t'attendrai. » Cet entretien avec cette aimable er\fant agita mon cœur d'un trouble nouveau ; je vis que j'étais aimé de l'âme la plus douce, la plus sensible, et que la reconnaissance était un sentiment peut-être aus.si vif que l'amour. D'autre part, Félicia revenait à ma pensée avec tous ses charmes ; je me rappelais la foi, la fidélité que je lui avais jurée pendant sa vie et sur son tombeau. Pour m'arracher à ces cruelles perplexités, je fixai irrévocablement mon départ au jour suivant, me flattant que l'absence effacerait ces impressions nouvelles, et me rendrait à ma chère Félicia. La veille de mou départ, Betsy, affectée d'une mélancolie profonde, me disait : « Je vais laisser mourir mes fleurs; je n'irai plus me baigner dans la rivière , où tu ne seras plus; je fuirai la clarté de la lune, que j'aimais tant : sa lumière m'attendrirait trop, je penserais trop à toi, et je m'abimerais dans mes larmes. — Ma chère Betsy, je te jure par cette lune que tu chéris, et par r£tre suprême qui créa tous les soleils, toutes les planètes, qui para la terre de cette riante verdure, que jeviendrai cueillir avec toi les doux fruits de l'automne. »

«Enfin, l'aurore qui devait nous séparer éclaira l'horizon. Sir Patrick m'embrassa tendrement , en me disant : • Imitez le prophète Ézéchiel, qui fut transporté en esprit dans le temple de Jérusalem , où Dieu lui montra tout ce qui s'y passait. Transportez-vous en esprit parmi nous : vous y verrez des gens qui vous aiment et qui pensent à vous. » .le trouvai à la porte deux chevaux tout sellés, le mien et celui de Betsy, qui m'attendait pour m'accompagner jusqu'à une savanne ' qui était .1 dix milles de la maison. J'embrassai madame Patrick , qui recommanda à sa fille d'avoir bieu .soin de moi. Kous montons à choal et nous partons, le cœur assailh de regrets, de pen.sées affligeantes. Betsy me regardait, soupirait. Lor.sfpie nous voyions quelque site agréable, que nous traversions des bois, des ruisseaux, des prairies, elle médisait : « Regardeles bien ; peut-êti-e tu les vois p ur la dernière fois. — Non , Betsy, je t'ai promis de revenir cel automne. — Oui , tu reviendras, mais pour me quitter encore! » et un soupir profond accompagnait ces mots. Nous arrivâmes bientôt au terme fatal où nous devions nous séparer. Nous étions dans une prairie charmantequ'arrosaient plusieurs

• Savanne tignifie prairie ,

ruisseaux , qu'ombrageaient quantité de mûriers. Nous descendîmes de cheval, et j'embrassai Betsy. • Adieu, adieu , ma chère Betsy ! » Elle ne me répondit pas; elle était immobile ; une sueur froide découlait de son front : elle allait tomber évanouie. Je la soutiens , je la repose au pied d'un arbre , je puise de l'eau dans le creux de ma main, et je la rappelle à la vie. En ouvrant les yeux , elle s'écria : ■ Ciel ! c'est toi , Edouard ! Par pitié , laisse-moi mourir. — Non , tu ne mourras point. Écoute-moi , Betsy : jet'aimc. — Et lu t'en vas, tu m'abandonnes! — Non, mon amie, je ne veux plus me séparer de toi. Retournons chez ton père : je vais te demander en mariage, si tu consens à m'épouser, à me suivre partout. — Ah ! tu me rends la vie ! Oui .je le suivrai partout. — Eh bien ! Betsy, embrasse ton époux. » Alors elle se jeta dans mes bras , et nos baisers se mêlèrent aux larmes les plus douces. Nous remontons à cheval : le chemin disparait sous le» pas rapides de nos coursiers. Betsy galopait avec une grâce charmante : la joie et la tendresse brillaient dans ses yeux. Nous trouvâmes sir Patrick à table, vi.s-à-vis sa feunne et d'un plat de légumes. Mon retoin- les étonna. Je lui dis que je revenais pour lui demander sa fille en mariage Je m'expliquai sur ma naissance, sur ma fortune. ■> Mon ami , me dit P.ilrick , je le crois , et je crois encore plus ta physionomie , ton air honnête , que tes paroles. Je le donne Betsy avec le même plaisir que Laban donna sa fille Rachel â Jacob, fils d'isaac. » Imaginez, milord, le contentement, la joie qui se répandirent sous ce toit pauvre et modeste.

" Sir Patrick alla prévenir le magistrat , qui , le lendemain , reçut nos vœux, nos sermens, et les sanctionna par l'aveu de la loi. Betsy a voulu prendre le nom de Félicia , croyant que , sous ce nom , je l'en aimerais davantage; mais mon amour, ainsi que mon bonheur, sont extrêmes. J'ai trouvé dans Betsy tout ce qu'une âme douce, tendre, peut réunir d'amour et de vertus. A ces qualités célestes, elle joint un esprit juste, lumineux, qui se cache quelquefois sous l'expression du sentiment, mais qui se montre bien vite dans le raisonnement et les affaires. J'ai décidé sir Patrick à renoncer à sa vie monastique, à quitter son capuchon blanc , ses larges culottes, etâ se retirer à Philadelphie avec moi. «Tu veux, mon fils, medisail-il, me faire imiter Jacob, qui laissa ses champs paternels pour aller vivre auprès de son fiU Joseph ; soit : j'irai manger des ognons d'Egypte. « Je lui ai prêté des fonds avec lesquels il a élevé une manufacture de draps, qui commence à prospérer. J'ai acheté une mai- .son charmante, avec mi beau jardin que je cultive, en attendant (|ue je me donne quelque occupation plus importante. Adieu, mon cher milord ; je vous souhaite le même bonheur dont je jouis. Pourquoi n'est-il pas le partage de tous les hommes ? »

One pensez-vous, ma chère tante, de cette conversion de sir Edouard? Moi, je dis, avec notre ami de Ferrare:

Si chescusare, il buon rnggier si deve, Se si mostro quivi , incostante e lieve.

LETTRE LXXVil.

ADULPHE A SA TANTE.

Suilcdu voyage à la source du Rhône cl au mont Saint-Golhard.

Rentrons, ma chère tante, dans le Valais; jouissons

du bonheur de ses habitans, qui, loin du luxe des villes,

pauvres sans besoins, plus soumis â la nature qu'aux

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pommes, voient, du haut de leurs chalels, les niia,r;es se former à leurs pieds, agiter les nations, renverser les trônes , ravager les campagnes.

Suave mari raagno, lurbantlbus œquora vcnlis, E terri magnuiu alterius spectare lalx>rem.

« Parce que, continue Lucrèce, il est doux de se voir exempt des peines qui affligent les autres. » J'en demande pardon à sa philosophie ; ce n'est pas là le cneur humain. A l'aspect d'une scène pathétique, nous ne renéchi,s.sons pas : nous partageons les peines , les dangers des malheureux ; et , pour toute âme sensible , sentir, c'est jouir. Voilà ce qui rend les pleurs du senlimentsi délicieux. Mais continuons notre voyage.

A rrivés dans un sentier qui mène à la source du Rhône nous voyions disparaître les villages, les cabanes; tout reculait dans les ténèbres, à mesure que nous montions. Parvenus auprès d'une petite chapelle, nous aperçûmes le Mont-Blanc, qui domine en monarque sur toutes les montagnes. Là , nous finies une halle pour déjeuner.

Le régal fut petit et sans beaucoup d'appréis.

' Après ce léger repas, nous portâmes nos regards .sur la superbe perspective du Valais, développée tout entière sous nos yeux. Le cours sinueux du Rhône, la diversilé des couleurs, des paysages, formaient des tableaux pleins d'intérêt et de charme ; mais la décoration allait changer. En avançant, nous entrions dans le sein d'une nature sauvage , nue , héiissée de rochers menaçans et de neiges éternelles. Nouvelle sensation , nouveau plaisir. Nous montions par un sentier taillé dans le roc, ayant le fleuve à notre droite, et des pins, qui semblaient vouloir nous écraser.

Cette élévation parait être le centre du mouvement. Le bruit terrible de l'eau, l'agitation de l'air, les pins brisés et renversés , les lorrens , les cascades, tout étonne et attache l'imagination. Bientôt le fleuve disparut enseveli .sous des amas de neiges qui résistent aux soleils desétés. Enfin, parvenus au dernier échelon , nous aperçûmes à travers les arbres un mont de glaces éclatantes, d'une lumière égale à celle du jour ; c'était le premier glacier du Rhône. Bientôt une vaste forêt de pins le déroba à nos yeux; ensuite il reparut entredeux blocs de rochers prodigieux, qui formaient une espèce de portique. Nousl'alteignîmes avec effort; mais qu'on est dédommagé ! Figurez-vous un échafaudage déglaces éblouissante*, s'étendant l'espace de deux milles, ets'allongeantdans les nues. Nous vîmes ensuile, dans l'enfoncement des glaciers, la large bouche du Rhône, dont ce fleuve sort avec fracas : ses orneinens sont des roches énormes, des débris de montagnes entassés. Dans ce séjour horrible, nous trouvâmes des bergers qui vivent avec leurs troupeaux pendant cinq semaines de l'été. Ils jouissent d'une petite prairie semée de quantité de fleurs qui exhalent le parfum le plus suave, et dont les couleurs sont plus vives que celles de la plaine. L'oreilled'ours, le serpolet, le thym, sont si riches en essence, qu'en les agitant on imprègne l'air d'odeurs délicieuses. Ces bergers nous dirent qu'il existait au-dessus du glacier une vallée immense, d'où descendaient les glaces qui étaient devant nous. Milord et moi nous résohlmes d'y monter , et de laisser Blanche avec un domestique au milieu de ces bergers : un d'eux nous servit de guide. Nous gravîmes à travers des rochers et des bruyères i bientôt nous ne trouvâmes qu'iuie mous.se rase et glissante. Nous

rampions sur nos mains; et souvent , dans ime minute , nous perdions en reculant le chemin qui nous en avait coûté dix. Nous étions l'image des ambitieux. En montant, nos regards s'arrêtaient sur le glacier, qui s'élevait par étage sur des pyramides de la plus belle transiiarence, et sur des milliers de colonnes qui avaient depuis cent pieds jusquà cent toi.ses de hauteur. De là, nous avions l'aspect du mont Saint-Gothard , superbe assemblage de rochers de glaces et de neiges. Nous vîmes une vallée de glaces de six lieues de longueur, sur une de largeur ^ deux chaînes de rochers pyramidaux la renferment. Dans ce séjour inaccessible à l'honmie , siège de l'hiver et de la nature désolée , on ne voit que des rochers sourcilleux , à pic, et des précipices qui aboutissent au centre du globe. C'est là le réservoir de ce Rhône superbe , qui vient à Lyon s'unir avec la Saône. Je fus tenté d'offrir au dieu du fleuve un sacrifice, à la manière antique; mais je craignis de passer pour païen.

Rien de si beau que le ciel , vu de cette élévation. Pendant la nuit, les étoiles brillent de la lumière la plus pure, sans aucune scintillation , ce qui, dans la plaine, les fait distinguer des planètes. La lune, notre fidèle compagne^ y parait plus près de nous, quoique son diamètre soit extrêmement diminué. Le disque du soleil se montre aussi plus petit et désarmé de .ses rayons , mais il jette un éclat étonnant; et sa lumière, d'une blancheur éblouissante , contraste fortement avec l'obscurité profonde d'un ciel dont le bleu foncé .s'étend et se perd au loin derrière cet astre. Dans l'été , la nuit n'obscurcit poiiU, les sommités de ces montagnes : du bas de la plaine, on les voit teintes de pourpre, long-temps après le coucher du soleil; et long-temps avant son lever, l'aurore s'annonce parmi beau couleur de rose, admirablement nuancé, et par le reflet d argent et d'azur des plaines de glaces.

Après avoir assez admiré ce magnifique spectacle, nous descendiines vers les huttes des bergers, pour rejoindre notre aimable Pandore. Nous la trouv,1mes encore émue dune conversation qu'elle venait d'avoir avec un de ce» pâtres, qu'elle nous montra assis à l'écart .sur un fragment de rocher.

«Je le voyais, nous dit-elle, triste, rêveur; je me suis enhardie , et l'ai abordé. Il était assis sur celte pierre, la tête inclinée et cachée dans ses deux mains. Au bruit de mes pas , il l'a relevée , m'a regardée d'un oeil fixe , et m'a dit brusquement: « As-tu un père?-» Celle question m'a troublée; cependant je lui ai répondu : « Oui, j'ai un père. — Et tu l'as quitté-' — Malgré moi, pour suivre mon époux. — Que ton père doit être malheureux! m Après un moment de silence : « Sais-tu que j'ai été père , et que je ne le suis plus? Mon fils a péri à l'âge de seize ans : je le vois encore sanglant, déchiré et mort. » Ces mots m'ont fait frémir. » Regarde à ta droite ce terrible rocher; c'est là que je lai perdu. Un ours énorme, affamé: caché derrière cet abri, s'est jeté sur lui. Mon fils a combattu avec courage : j'ai entendu ses cris; j'ai volé à son .secours; mais mon enfant avait succombé! Enflammé de rage, armé de mon bâton , j'ai attaqué le monstre: le combat a été long; mais la fureur redoublant mes efforts, je l'ai teirassé, il a expiré à mes pieds. Je suis vengé, mais je n'ai plus de fils! « Il a prononcé ces mots avec véhémence; tout son corps tremblait, ses yeux étaient ég.irés: ses larmes ne coulaient pas, mais les miennes tdiiibaieut en abondance. Je voulais consoler ce malheureux père, je n'avais plus de voix ; cependant il parut se

àl4

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ralmer. Alors, se louinaiU i ers le soleil: « Vois-ti;, iii'a-t-il dit, ce soleil brillant do lumière? As-tu du plaisir i le rejjardei' ? — Oui , j'ai du plaisir à le voir. — Eh liien! je n'en ai plus. Mais que fais-tu ici? Pars, retourne dans ton pays , afin que ton père ait encore du plaisir à \oir le soleil et les fleurs du printemps. » A ces mots, je ine suis éloignée, et suis venue pleurer, au pied de ce rocher, sur son fils , sur lui et sur moi. •

Le soir, nous allâmes couchera lliospice du Grimsel. C'était l'antre de Cacus, infecté par l'odeur des viandes que l'on y gardait.

• Celle vallée est l'image de l'entrée du Tarlare, me disait milord, qui aime à citer, excepté qu'on n'y voit point Tisiphone, palld succincta ciucntd , et qu'on n'y entend pas les jjémisseniens des damnés. »

Hinc exandire gemitus et saeva sonare Vcrbeia

Nous étions environnés de montagnes escarpées et d'al)imes profonds. Ce désert sauvage redoubla dhorreur ([uand le soleil eut éteint tous ses rayons; le dialecte des habitans, que nous n'entendions pas, acheva d'attrister nus Âmes. INous comprenions cependant notie hôte, qn parlait llalien.

A l'apiiroche de la nuit, il parcourut les environs de son hospice, criant d'une voix de Slentiir, pour avertir les voyageurs tardifs et égarés. Il entend dans le lointain une voU lamentable; il redouble ses cris en s'avançant : on lui répond encore ; il suit la direction de la voix. Entin , il trouve un homme égaré , épuisé de fatigue, et couché sur la neige ; il le ranime par un verre d'eau-de-vie ; encore plus par sa présence et ses discours. La nuit couvrait depuis long-temps '■<?■" montagnes, lorsqu'ils arrivèrent à l'hospice. Cet homme était un marchand italien. Il nous dit qu'il s'était cru perdu, qu'il avait leconnnandé son ûine à Dieu, et qu'il devait son salut à la sainte Vierge, ayant récité le chapelet en son honneur, pour implorer sa miséricorde.

Après un souper dont l'appéiit faisait l'assaisonnement, nous allumes passer la nuit dans une grange i foin ; Blanche y dormit ( omrae sur un lit de plimies.

E peso Hn ch'un nemlx) rosso e bianco

I)i linri sparsc le «mira de liele

Uel lucido oriente, d'ogiii iiilerno;

Ed Indi usci dell' aureo albcrgho il giorno.

Rien ne réjouit l'âme, après la tristesse d'une nuit ténébreuse, comme l'aspect d'une belle aurore Égayés par ses rayons , nous moiuâmes sur la crête d'un rocher ; notre hole prit Blanche sur ses épaules , en disant en italien : Clic gli parera portfir un uccello. De cette élévation , nous voyions la rivière de l'Aar ser|)enler négligenuiient au milieu dune plaine oii se montrait un peu de verdure: plus loin nous découvrions nue belle goriye formée par des montagnes, dont les soniiuels el filés divisaient les nues : c'était là le beriean de l'Aar. Une de ses sources soit de dessous un pont de glace , qui couvre une vallée de sept lieues de longueur. Le désir d'y pénétrer nous saisit; nous nuichons sur les pas de notre hôte, nous Iraver.sous l'Aar, et nous parvenons à l'endroit oii cette rivière semble naître sous une pile de rochers, mais, pour la voir de plus près , il fallait encore la passer, choisir ses pas. s'élancer de rochers en roihers glissans. L'eau était rapide et profonde en quelques endroits. Milord me proposa <'e passage : je le refusai .l cause de

Blanche; mais elle se récria, m'assura qu'elle était aussi intrépide, aussi leste que nous ; et sur-le-i;hanip, précédée de noire bote, aussi légère que le chamois, elle saule de rochers en rochers, et dans un instant parvient à l'autre bord. Pour nous, restés sur le rivage , nous la suivions de l'œil, treinblans. étonnés, enchantés. Çuand elle fut arrivée , elle nous regarda, et se mit à sourire ; nous la félicitâmes pardesbattemens de mains. » Ah '.s'écria milord, quelle femme charmante vous avez ! C'est une Anglaise pour la légèreté et le courage , une Française pour la gr;lce et l'agrément. » Wons passâmes à notre tour.

La sortie de l'Aar est surmontée d'une masse de rocheR amoncelées. Le (leuve, furieux, s'échappe avec fracas, court, roule des masses de rocs qui se heurtent, mugit, écume, se précipite à travers les rochers ou s'élance pardessus, et ouvre enfin un passage à ses ondes courroucées. Pendan t l'espace de sept à huit lieues, il torabede cataractes en cataractes : la plus belle de ses chutes est d'environ quatre vingts pieds de haut. F.n tombant, il s'engouffre, avec un mugissement épouvantable, entre deux roches t rès rapprochées. La vallée offre une multitude de cascades; point d'ombrage, point de verdure, nul être vivant; pour tout bruit le seul mugissement des eaux : c'est l'endroit le plus horrible des Alpes, la nature dans toute sa difformité. Ces rochers écroulés, ces monts affaissés et entassés les uns sur les autres, rappellent les réflexions du sa\ant Rourrit. "C'est le sort, dit-il, qui attend les montagnes qui sont sur pied, et celles dont les bases paraissent les pins solides et les plus liées entre elles. On n'en saurait douter, pour peu qu'on veiiille réfléchir sur ce qui se passe continuellement dans le sein de ces colosses. Mille causes li'avaiUent à leur ruine : les eaux qui filtrent des sommets en détachent , à la longue, des parties, ou les fêlent. Les vents et les avalanches de neiges les ébranlent et les font écrouler; les glacfs les font éclater, tandis qu'à leurs pieds les torrens , les rivières , les minent insensiblement. Encore quelques milliers d'années, et ces montagnes ne seront plus. Alors, si la terre porte encore des hommes, il verront des ruines, des bouleversemens de plusieurs centaines de lieues d'étendue, comme nous en voyons en petit : ils raisonneront sur ces médailles des révolutions du globe, peut-être avec autant d'incertitude que nous. » J'en demande pardon ù M. Bourrit : il oublie que la sour(e des fleuves est siu- les montagnes, et que si elles s'écroulent, les fleuves ne porteront plus la fécondité et la vie sur ce globe desséché, et que par conséquent il n'y ania plus d'hommes pour raisonner sur ces débris du monde , à moins qu'il ne présume que d'autres montagnes s'élèveront et remplaceront les premières. Quelle \yer&peclive accablante pour les amans de la gloire! Si le monde cesse, on ne parlera plus d'eux.

Après maintes autres courses, nous rentrâmes à l'hospice vers le déclin du jour; notre bote alors donna ses soins à son ménage, à .ses troupeaux, aux pa.ssagers. Celait un nonune |>lein d'humanité et de douceur. La plaie qu'il occupe est une esiiéce de fermage qui dépend de la vallée d'ilasly. 11 doit habiter ce .séjour depuis le mois de mars jusque vers la Saint-André , dans le mois de novembre, et souvent, à cette é|X)que, il .se trouve enfermé par les neiges. Il a pour salaire les pâturages de celle montagne, qui peuvent nourrir dix-huit vaches , un grand nombre de chèvres et de brel)is , et le produit d'une quête annuelle qu'il fait dans la Suisse. Il est obligé d'héberger gratis les pauvres de toutes les na-

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lions : malgré celle diai'fiC, la jilace n'en esl pas moins rcclierchée; mais cet aiibeijjislc se plaint de l'envahisse- Mient des neiges el des glaces sur les croupes des monts qui nourrissaient naguère le menu Ijétail. Quand il quitte son poste, il laisse des ( liandelles, de la viande salée, du fromage et du bois à liriMer pour les voyageurs surpris par l'biver. De plus, pour indiquer le chemin, on a planté des perches des deux cotés, à peu de distance les unes des autres. Ce dernier liote avait créé non loin de sa cabane, sur un rocher peu élevé, avec des terres transportées, un potager qui lui doDiiait des navets , des choux et quelques autres légumes.

6[ec pccori opportuua scgcs, neccommoda Baccho, Uiç raruin in duuiis oins.

De nombreux troupeaux de chèvres se dispersent le matin sur ces montagnes, et le soir, avant le coucher du .soleil, elles regagnent leur asile, marchant l'une après l'autre au bord des précipices : leur lait est très savoureux. Autour de l'hospice sont les huttes où l'on renferme les fromages, qui sont d'une pite excellente.

Le matin, dès que le soleil rayonna sur la cime des montagnes, nous parllines pour le Grimsel. iNous montâmes, pendant plus d'une heure, des d serts lugubres et couverts de neiges. De celte hauteur nous eûmes la perspective du Valais, du Milanais, de milliers de montagnes et de monts enchaînés les uns aux autres. Les glai es du Grimsel ne fondent jamais : c'est sur ce mont qu'on a découvert la plus belle mine de cristal que l'on connaisse. Le célèbre Haller y a vu des blocs de six cent qiiatiivingts livres : cette mine esl pour la Suis.se la mine du Potose. Les hommes dévoues à son exploitation bravent tous les périls ; souvent ils y ont trouv é leur tombeau : il en est qui, de père en fils, n'ont pas d'antre sépiilliue. Une anecdote suffira pour donner une idée de leur audace et de leur âpreté pour le gain. Une troupe de chercheurs crut apercevoir une esrarbouric dans le lit prnfoiul de la cascade de Reicheiibaih : ils ramasseni les coi des les plus longues, les nouent l'iuie à l'antre. Le plus téméraire ou le plus avide se dévoue; on le ceint à mi-corps, et on le file au fond de l'abime. F.n de,scendant , il fallait qu'il évit.1t les pointes saillanics des rochers qui l'auraienl déchiré. Arrivé dans celle profondeur, l'escarboucle .s'évanouit; c'était un retlel de la lumière qui les avait trompés. Quels regrets! tant de dangers! la mort toujours présente, et la fortune échappée! Heureux encore qu'on l'ait retiré avec le même succès!

Le cristal que fournil celle mine passe ii Milan , oit on le travaille; les blocs peu considérables sont envoyés en Allemagne ; on en fait des pommes de cannes, des pierres pour les Iwucles; les fi'agmens passent aux verreries, et servent à la composition des vei res blancs et des cristaux factices.

On cherche des diamans au Brésil , dans le royaume de (iolconde; sur le (irimsel . ou en trouve des rochers entiers, sur lesquels se jouent mille ronleurs el croissent des Heurs qui deviennent des masses solides.

Il est peu de miits où il ne gèle sur cette montagne : les voyageurs qui s'y hasardent après la belle saison , y périssent, ou de froid, ou sous l'amas des neiges; el quand elles se fondent, on trouve les corps de ces malheureux si bien conservés , qu'ils semblent respirer encore, (les débris, ces entassemens aimoncent la vétusté du globe et le combat des élémens. Nous nous reposions sur un lit

de pierres, loisque iiouii viine.< api'.rorher un berger rcvélii d'une peau d'ours : à sa fij'.ure, à ses babils, nous rainions pris pour un orang-outang; quelle fut noire surprise, lorsque nous vîmes sous son bras un livre bien relié! Je lui demandai s'il l'avait Irouvé?» INon , il m'appartient; je le lis en gardant mon troupeau. «Ce livre élait i'/fisloire de Danemark , par .M. Mallet. Pour nous prouver qu'il le lisait , il nous en cita plusieurs passages ; la vue de ce pasteur savant nous étonna plus que les inoiilagues inéines.

Parvenus ù la hauteur d'environ douze cents toi.ses , nous vojions autour de nous des plateaux de neige, d'où descendaient plusieurs ruisseaux; les uns couraient vers les mers du nord, en s'unissant avec le Rhin; les autres allaient se perdre avec le Rhône dans la Méditerranée. Ainsi .se dispersent les enfaiis d'une même famille ; l'un va chercher la fortune aux Indes , l'autre dans r.Ainériquc , celui-ci en Egypte; et, après quelques révolutions annuelles du soleil, eux et leur fortune ont disparu.

La nuit avait tout noirci de ses ombres, lor,<que nous arrivâmes à l'hopilal dans la vallée d'Urseren, Avec quel délice noussoupàmes et jouîmes du repos : lienieu-sement nous trouvâmes bon souper, bon gîte et te reste ; mais ce reste élait le sommeil, après le souper, l'unique de nos besoins.

La vallée d'Urseren a six lieues de longueur, sur une de largeur; elle est tout en pilturages. On ne voit dans celte éleudue qu'un seul bois au-dessus d'Andermat , chef-lieu du canton ; ce bois sert de rempart contre les avalanches : aussi il est défendu d'en couper un .seul arbi e . .sous peine de mort.

lieux rivières se promènent dans celle vallée, se réunissent au-dessus de l'hopilal, vont passer sous le pont du Diable, et .se jeter dans le lac d'Altorf. lies montagnes sont nues, chauves et arides; le printemps n'y sourit jamais; l'aulomiie y prend la face de l'hiver; l'été n'y dure que liois mois. Cependant ce lieu sauvage est habile par un peuple nombreux ; réuni dans les villages, il jouil d'une douce aisance; il a même assez de .superflu pour dorer les clochers de ses églises. Les mai.sons sont bâties en bois, importé de la dislance de deux lieues. Les habilaiis .se chauffent avec des bruyères. On prétend que celle vallée est la plus élevée de celle où les hommes puis,seiit exisler; i\. Cassiui lui donne quatre mille six cent onze pieds an-de.-isus du niveau de la mer.

Le caraclère de ces montagnards est franc , généreux , hum;'in; leurs mœurs sont pures. Les femmes, agréables et jolies, tressent leurs cheveux, qu'elles couvrent d'un petit bonnet élégant. L'ho.spilaliléest la déesse tulélaiiedu pays; les pauvres y trouvent un asile el des secours ; la charité, la compassion y soûl d'autant plU'* actives , qu'ils ne connaissent d'antres maladies q:ie celles qui terminent leur existence.

Nous nous reposâmes deux jours â l'hôpital, arrélés par la bonté de l'auberge et les agrémeiis de deux jeunes holes.sesqui parlaient l'italien, lisaient l'Ariosteet leTas,se; elles joignaient à cette heureuse éducation une polites.sc très aimable. Madame Delmonl fut enchantée de la repartie d'une d'elles; la cadette était fort timide, et cherchait à se cacher; Blanche dit à sa sœur ainée :

Quanto si nioslra mon , tanto è piu bella Elle lui répliqua sur-le-champ.

E mezzo aperla ancora , e mezzo aeeosa.

LES VOYAGEURS EN' SUISSE

Dlanche n'a cessé de parler la langue du Tasse. Ces dcnx jours ont passé comme l'éclair; el si tout ce que lous vo\ ons et sentons n'est qu'un rêve , comme le disent les sceptiques, notre rêve sur le Grimsel a du moins été agréable.

Nous quittâmes nos charmantes hôtesses avec beaucoup de regret, nous leur disions un éternel adieu.

Au sortir d'un village, nous nionlâmes un vallon rapide, pavé de grosses pierres , ayant la Reiisse à notre gauche >ous arrivâmes bientôt à un pas-sage resserré entre des rochers et la rivière, qui roule avec fracas i traders des rocs écroulés. Mais tout à coup , nous vîmes au milieu delà route, un rocher dune seule pierre de granit, de quatre-vingts pieds de large , sur mille de hauteur; un escalier taillé dans le roc continue le chemin. Quel Hercule, ou quelle convulsion avait remué el placé celle niasse énoime ! ^ous étions saisis d'étonnement et de crainte ; la rivière , dans cet étroit passage, écume de fureur, court de rochers eu rochers, et de précipices en précipices. Dès que nous l'eûmes traversée, une vaste perspective s'ouvrit devant nous ; c'est le lieu le plus élevé du passage du Sainl-Gothard. La plaine, d'une lieue de longueur, sur une de largeur, est entrecoupée de sept lacs, dominée par d'immenses sommets revêtus de frimas élernels. La Reusse sort du lac Lucendro; il est gelé neuf à dix mois de l'année , et le poisson ne peut y vivre. Les sommets de ces hautes montagnes sont réfléchis sur les eaux, le soleil les argenté, leurs bases viennent s'y baigner, grand nombre de lorrens s'y précipitent , et l'extrémité du lac est parée d'une verdure riante. Pour arriver à la maison des capucins, nous pass.'^ine.s entre les six autres lacs qui donnent naissance au Tes.sin; ainsi, le sommet du Peiina, c'est le nom de cette montagne, est le père nourricier des fleuves, le Rhin, le Rhône et l'Éridan.

Les réservoirs de ces fleuves étaient à notre gauche, parmi des amas de rochers et de glaces. Au reste , ma chère tante , je vous abrégerai la route du Saint-Gothard; tous les voyageurs en Suisse en ont fait la description. Je me bornerai à vous faire reposer avec nous dans l'hospice destiné à recevoir les vo\ ageurs, gardé par deux capucins italiens; heureusement l'un d'eux était absent, et Blanche et moi occupâmes sa cellule. A notre arrivée, nous demandâmes du feu; car, quoique le soleil fût encore dans la constellation du Grand-Chien ', nous étions i demi gelés. L'hiver a posé son trône sur ces montagnes; rien n'y vit, n'y végète: lorsque le vent est impétueux, il y gémit d'une manière lugubre contre la pointe des rochers. Les malheureux Capucins sont pendant neuf mois de l'année ensevelis dans les neiges, qui souvent, dans une nuit , s'élèvent à la hauteur de leurs toits; alors ils sont obligés de se frayer un passage par les fenêtres supérieures; cette neige commence à tomber vers la fin de septembre. Notre hôte nous servit un diner de Bernardins : des truites excellenles , pêchées dans les lacs voisins , un dessert composé d'un beurre délicieux et d'un très bon fromage pétri dans ce triste désert, dont les pâturages sont excellens. Milord demanda au capucin comment ils faisaient dans l'hiver pour avoir du pain ; si un corbeau leur en apportait, comme jadis à saint Paul

' Les Romains redoutaient Ullenicnt les iuHucnccs ni.ilipios de la canicule, que, nonr 1rs détourner, ils lui s.wri(iaicnt un chien roux , sans doute à cause du nom. Les myiologues disent qnc ce chien était celui de l'rocris . ou la chienne d'ÉrigOoe.

dans la Thrbaïde. « Nous ne sommes pas assez méritau» devant Dieu pour obtenir une telle faveur. — Je crois au contraire que vous méritez davantage, car vous êtes plus utiles aux hommes.»

Le sommet du Saint-Gothard est une plate-forme, de granit nu ; on y jouit d'un horizon vaste et imposant. Nous voyions sous nos pieds des nuages dont la variété étonne; ils recèlent la tempête dans leurs flancs; on les voit se promener de vallée en vallée, tandis que la sérénité règne .sur la montagne. Leur marche rapide, leurs courans. leurs tourbillons ont des effets bien différensde ce qu'on voit dans la plaine.

A l'orient de Saint-Gothard commence un assemblage de monts fort éle>és, connus sous le nom générique du mont Adula. Leurs intervalles forment autant de vallées de glaces immenses et de précipices effroyables; l'homme ne peut y pénétrer : le chamois même s'en éloigne , et le soleil semble craindre d'éclairer des lietix si horribles. De la partie la plus élevée de ces monts inaccessibles s'échappent les deux sources inférieures du Rhin ; le bas Rhin et le Rhin du milieu. Le Rhin supérieur sort du mont Bedus, derrière lequel existe une vallée de glace de six lieues de profondeur, connue sous le nom de Rheinwald ; elle a neuf lieues de longueur. Le fleuve descend d'un amas supérieur de glaces ; tantôt il s'ensevelit sous des neiges errantes, tantôt il s'en dégage, et ne se montre tout entier qu'à deux lieues de son origine. Li , seulement , renaît la verdure que paissent quelques troupeaux. C'est sans doute de ce lieu dont veut parler Boileau , lorsqu'il dit :

Au pied du mont Adule, entre mille roseaux. Le Rhin, tranquille el lier du progrès de ses eaux , Appuyé d'une main sur son urue penchante. Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

La vie des bergers de ce canton ressemble à celle des animaux : ils n'ont d'autre demeure, pendant plusieurs semaines , que les cavernes des rochers , ou les grottes formées par les glaces. Ils mangent la chair des brebis qui se tuent en roulant des rochers, ou qui se précipitent dans les fentes des glaces. A défaut de viande, de la farine , du sel et de l'eau chaude composent une bouillie qu'ils passent à travers un drap , et le résidu , qui n'a pu filtrer parce tamis, leur sert de pain. Sine apparatu, sine b/andiinenlis expcllunt /"ampm. Cependant, selon Bourril , ces pâtres sauvages sont aussi heureux que les liergers d'.\rcadie et de Sicile, qui vivaient dans les climats les plus doux , sous des ombrages frais , au milieu des fleurs, des fruits de leurs vergers, et près de leurs bergères. Mais les pasteurs suisses n'ont pas l'amour :

Plus d'amour, partant plus de joie.

Cependant, au défaut d'amour, ils mèneni une vie libre, ils jouissent d'une parfaite tranquillité, et c'est avec regret qu'ils abandonnent leurs montagnes pour se rapprocher des hommes. Cela parait d'abord très problématique]; mm quand on réfléchit à leurs jouissances, l'élonnement cesse. Leurs promenades ne sont pascirconscriles; chaque jour ils parcourent plusieurs lieues d'étendue ; quand ils voient les nuages les atteindre et couvrir leurs pâturages, ils s'éUvent pour chercher un ciel plus pur, plus tranquille, et parcourent à grands pas les sommets et les glaces; ils montent jusqu'aux cimes les plus élevées, pour y jouir d'une vue aussi \ ariée qu'immense. C'est de là que, dans les beaux jours, ils découvrent les troupeaux de

LES VOYAGEURS EN SUISSE

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plusieurs cantons, voient ce qui se passe dans les habitalions diverses, aperçoivent les voyafjeurs dans leur roule, et souvent les préviennent, par leurs rris ou leurs serours , des dangers qui les menacent. Ces pasteurs aiment la chasse, défient les bèie.s féroces, découvrent leurs lanières, et leur tendent des pièges. A.oulcz à ces jouissances une sauté inaltérable, leur exercice continuel, le plaisir qu'ils trouvent à ramasser les marcassiles, les grenats, l'arsenl , l'or, les (rislaux qui j',erment, pour ainsi dire , sous leurs pas. Toutes ces diverses occupations, réunies aux soins qu'exigent leurs nombreux troupeaux , font de leur vie une continuité de travaux agréables, sources de leur bonheur.

Qui croirait que cette vallée sauvage porte le nom de Paradis? • Klleest sans doute le paradis des chamois . s'écrie Bourrit, car elle est pour eux un asile inviolable.» Cependant celte antique dénomination semblerait annoncer que ce pays a été cultivé et fertilisé dans les tcnips les plus reculés ; c'est du moins l'opinion des babilaus (|ni disent en avoir les documens certains : ils pensent que ce n'est que depuis quelques siècles que les glaces ont occupé leur pays.

L'étendue des montagnes des lignes grisonnes, qui font presque la moitié des Alpes suisses, est d'environ quatre-vingt-dix lieues , couvertes de neiges et de glaces. La hauteur du Saint-Gothard , selon M. de Saussure , est de 1378 toises au-dessus de la Méditerranée; et l'hospice des capucins est élevé à 1061 toises. C'est par ce mont que se fait le commerce de la Suisse orientale en Italie. Douze cents chevaux ou mulets sont employés, presque toute l'année, au transport des marchandises. Du sonnnet glacé de ces montagnes descendent les pluies , les neiges, les grêles et le froid qui vont désoler les belles pleines de Lombardie. Milord prétend que leur induence s'étend jusqu'en Angleterre, et en modifie la lenqjérature. Il appuie .son as.sertion de l'exemple d'Ispahan, qui, éloignée de trente lieues des branches du Taurus, en reçoit cependant ses pluies et son hiver. « Mais quelle différence, nous disait-il, du climat du Saint-Gothard, au.ssi rigoureux que celui du Groenland ou de la Nouvelle-Zemble, avec celui de Quito, qui a un tiers d'élévation de plus, où le thermomètre marque constamment 14 ù 1.5 degrés audessus de la glace, ou la terre est toujours riante de verdure, et les arbres chargés en même temps de fruits et de fleurs ! Mais ce beau climat a des orages très fréquens et des pluies journalières. — Cela étant ainsi, lui dit Blanche , je préftre le climat de Lyon à celui de Quito , comme j'aiuje mieux un état médiocre qu'un rang élevé , environné de tempêtes et d'éclairs. — La température du Saint-Gothard, reprit milord, me rappelle une anecdote assez piquante de la cour de Russie, que m'a contée à Londres l'ambassadeur russe.

« Le prince de "* ayant abjuré le rit grec , l'impératrice Petrowna, pour punir son apostasie, le força d'épouser une mendiante vieille et dérharnée : l'hymen fut con.sommé dans un château de glace; le lit nuptial était de glace; le canon qui annonça cette pompeuse fête, ainsi que le boulet, était de la même matière , et le canon soutint plusieurs décharges sans crever. — Une pareille plaisanterie , lui dis-je , n'aurait pas réussi à Londres. — Il n'y aurait eu que Guillaume-le-!Normand qui eiH o.sé se la permettre. — Ajoulezy le terrible Henri VIII. » On ne peut habiter long-temps les sommités des montagnes ; l'air froid et très subtil n'est jamais en équilibre avec

celui des poumons : la respiration devient pénible, les veines s'enflent, et l'on perd l'appétit. Les eaux des glaciers sont très salubres; on assure même querelles de Chamouni ont la propriété d'épurer le sang de la terrible maladie importée de l'Amérique.

Le printemps, cette belle saison qui rend à la terre ses fleurs et sa fécondité, aux arbres leur parure, aux faibles mortels la gaité et l'espérance , est une époque redoutée au voisinage des glaciers : il ne s'annonce qu'en roulant d'énormes avalanches qui inondent les vallées et engloutissent les villages. Tout périt. Souvent le cultivateur ne retrouve plus son champ, transporté au loin ou enseveli sous les glaces. Alors les vents sont dangereux; l'homme ne marche qu'en silence, de peur que sa voix n'ébranle les glaces. Auprès d'Avers, les avalanches sont si teiribles, qu'on n'y suspend les cloches qu'à deux pieds de terre, et les plus prudens même n'en ont point. Le voyageur renqilit de foin les sonnettes des montures : de petites croix, plantées sur la route, conservent le triste souvenir des malheurs causés par ces désastres. On tâche quelquefois de provoquer la chute de l'avalanche par un coup de fusil . avant qu'elle ne puisse vous atteindre.

Les costumes de ces montagnards sont variés : les uns , comme les Lapons, sont vêtus de peaux dont le poil est en dehors; les autres imitent l'habillement des Indiens; enfin , ces régions offrent le tableau réuni de tous les aspects, de tous les climats et de tous les peuples du monde connu.

Quoique la Suisse soit sous une latitude peu avancée, l'air y est beaucoup plus rude que dans les pays situés dans les mêmes parallèles : une nudtilude de lacs , placés à différentes hauteurs, dont l'évaporalion se joint à celle des rivières, entretient dans l'atmosphère une fraîcheur continuelle. Le temps y est d'une ineonstauce extrême; souvent on passe, dans vingt-cpiatre heures, du froid au chaud. Les neiges des Alpes envoient des pluies fréquentes dans les plaines, et y apportent la température des montagnes, quand elles durent quelque temps. Cependant ces vicissitudes n'altèrent pas la vigoureuse constitution de ses habitans, et ne cause aucune épidémie. Ce qui contribue beaucoup à la salubrité de l'air , à la santé, à la force des Suisses, ce sont les sources d'une eau très pure cl très agréable à boire.

Si l'hiver sur ces hauteurs est souvent au.ssi rigoureux qu'en Sibérie, l'été s'arme parfois dans la plaine d'une chaleur beaucoup plus vive que celle d'Hspagne ou d'Italie; les rayons du soleil, réfléchis en tous .sens parles rochers , changent quelques vallons en des fournaises ardentes; mais la siccitéet la pureté de l'air écartent les maladies ; d'ailleurs ces étés violens sont de courte durée.

Le sol de l'Helvétie est en général aride et pierreux ; mais l'industrie des habitans le fertilise partout où la culture peut le dompter. Us portent les eaux dans les terres les plus élevées, par le moyen de canaux creusés dans des troncs de sapins; les montagnes sont divisées en terrasses , cultivées depuis leurs pieds jusqu'aux rochers qui couronnent leurs sommets ; le reste fournit des pâturages abondans '.

' En général, on est fort content en Suisse, lorsque le blé, confié i la terre , rend cinq fois la semence. Ce terrain ne fournil p.is la dixième partie du grain nécessaire à la consommation des habitans, el il est d'une qualité médiocre. La poputalion s'y élève à deux raillions d'âmes. Dans les contrées Ict

LES VOYAGKLiRS EN SUISSE.

Les Suisses, sans doiile, n'ont pas les plaisirs, les fêtes des ;;raudes \illes, mais ils jouissent des fêles continuelles de la nature. L'union conjugale, les doux liens qui atlaclient les pères aux enlans, et les eufaus aux pères, la bienveillance réciproque des habitans, leur subsistance assurée par le travail, le repos rendu nécessaire par la falijiue, l'absence des folles passions, une saule robuste ; voilà la source constante de leur lélicité intérieure; et l'un peut leur appliquer ce que Tacite disait des Germains : Plusque M boni mores valent quàm alibi honte legci.

L'homme aura beau perfectionner les arts, propager le luxe, inventer des jouissances, il faudra toujours, après avoir parcouru le cercle des folies bnmaiues, en levenir aux mœurs simples de l'Helvétie, c'est-à-dire aux plaisirs qui ne tiennent ni à l'opinion ni à la vanité, et que la nature met sous n )tre main.

Ici, macbère tante, nous ferons une paitse; le courrier prochain vous dira le reste.

LETTRE LXXVm.

ADOLPHE A SA TAiVTE.

Du Pont -du -Diable. De la ville d'AUorf. Des canlous de Claris el d'.^ppcnzel.

Allons, debout ; le coq a chanté trois fois; lejour pointe : nous devons nous rendre à Altorf , faire une journée de dix à onze lieues d'un chemin rapide, dans une vallée étroite, célèbie par ses hoirenrs, et surtout par le Poutdu-Diable. Blanche est déjà achevai, brillante du coloris du malin, le fioul serein et riant. Milord peste rontre .son valet de chambre qui lui a perdu son volume de Pope; Blanche eu rit, et dit à milord qu'elle aime mieux que l'on ail é(;aré Pope que la boite du café. Enfin , nous voilà tous à cheval , fiers comme des Écossais; nous parlons, el nous arrivons en tace d'un souterrain taillé dans la montagne, qui ii'ofl'rait aucune issue. Milord, qui connaissait ce passage, s'amusa un moment de notie embarras; ensuite en me regardant , il s'écria ;

Nunc aniuiisopus, jEiiea, ntine pectore firme.

A ces mois, il entre dans le soulerrain; je prends Blanche .sous le bras , de peur de la perdre , connue le pieux Énée perdit sa femme qu'U oublia en chemin, el nous nous enfonçons dans la caverne. Elle a deux cents pieds de longueui' sur douze de hauteur ; une faible clarté (jui pénètre par une eievasse, loin de rassurer les espi'ils, augmente la terreur. i\lilord comparait cet antre à celui de la sibylle de Cumes :

Spelunca alla fuit, vasloqiie imniaiiîs liialu Scrupca

,\u sortir de la caverne , nous nous trouvâmes comme ensevelis sims nn amas de rochers affreux ; bientôt nous filmes vis-.'i-vis du Pont-du~Diable , ainsi nommé sans donle , tant à ca'se de la hardies.se de sa coustruelion , qu'à cause de son site . de ses précir.ices, des mugi3,seniens de la Reusse qui court de gouffre eu gouffre, eu couvi ant celle gorge d'un tourbillon de vapeurs. C'est an fond d'un précipice de deux cents pieds que cette rivière roule ses eaux brisées, froissées, écum^iles. Le bruit est si épouvantable qu'on ne peut s'enteuUre : il faut avouer aussi

plus favorisées de la nature , on compte huit cents hommes par

lipiic carrer", et le sol in.'-ral ic la Suisse en porte plus de mille.

que l'impression de terreur était si foile , que nous n'avions null envie de nous communiquer nos idées. Blanche pa.ssa silenrien.sement ce ponl entre milord et moi ; elle ne eo!iimença à respirer qu'après l'avoir franchi. C'est alors que nous examinâmes avec tranquillité sa forme et sa dimension, également élonnautes. C'est une voûte de trente pieds d'ouverture, d'une seule arche très légère, suspendue sur un abime. Celte arche , appuyée sur deux r.K'hers saillaus, est formée de pierres brutes, ce qui la rend analogue à l'horreur de son site. Il est impossible d'imaginer cominenl on a pu établir l'échafaudage et le cinli e nécessaires à sa construction. Ce pont , sans parapets, a quinze pieds de largeur. Selon la tradition, son architecte se nommait Tcufct , ce qui signifie Diable ; il était du canton de Lucerne,et sa famille existe encore, avec le même nom; mais notre guide, vrai croyant, nous coula l'opinion re;;He, el selon lui la plus certaine. « Le diable , toujours aux aguets pour étendre son empire, promit de mettre la mairi à l'anvre, à condition que la liremicie créature qui passerait le ponl lui appartiendiait. L'accord fut conclu, et le pont fini; les Suisses, plus rusé.s que le diable, se firent précéder d'un chien , ce qui irrita si fort cet ennemi du genre humain , qu'il voulut lancer tm rocher contre le ponl pour l'écraser ; mais un saint, qui apparut, lui ordonna d'abandonner ces lieux à l'instant même. »

Le narrateur, pour confirmer son récit, nous montra, auprès du village de Gestinen, les griffes du diable encore empreintes sur le rocher qu'il avait voulu lancer. «Mon ami, lui dit milord, je crois d'autant plus facilement Ion histoire, qu'il n'y a rien de si commun que de voir les griffes du diable imprimées sur les pas el les actions des hommes. »

Les Alpes ont plusieurs ponts, que les bonnes gens alti'ibuenl également au diable. Ces ponts ont environ deux siècles d'antiquité, et datent de l'époque qui a suivi les victoires de la liberté.

Sur notre roule, nous rencontrâmes un curé qui nous parut avoir de rinstruction et du jugement ; mais .semblable à ce fou qui . après avoir parlé raisonnablement sur plu.sieurs objets, finit par se déclarer le Père Éternel, noire curé nous dit ivravemeni, au sujet du p<ml , que le diable, qui e>tunpnr espiil.ne pouvait être l'auteur d'un édifice matériel , mais qu'il était l'ouvrage des enfans du diable. Ce bon cin-é croyait qu'un pur esprit pouvait faire des enfans et non des ponts.

Enfin , nous arrivâmes à Altorf ; i'I était temps : nous y trouvâmes l'été, sa douceur et ses richesses, des fruits suspendus aux arbres, el des v ignés chargées de raisins qui tapi.ssaieni les murs des maisou.s.

Altorf est dans une plaine très jolie, quoique dans un enfoncement. Celle ville, voi.sine de la Reusse, est à une lieue du lac de Lucerne. On voit devant ses murs lui bassin ovale, fnimé par des montagnes boisées et embellies par la culture ; les toits des maisons sont chargés de gros.'^es pierres pour les assurer contre l'impétuosité des vents qui désolent ce canton.

C'est sur la place du uiarihé d'.VIIorf qu'en 1307, au milieu d'un peuple immense , Tell décocha le trait qui abattit la pomme sur la tête de son fils: on a élevé une tour, à l'eiidioit même où fut plantée la perche à laquelle élail lié le fils de Tell. Des peintures gro.ssières représentent cette action : la flèche part , Tell tressaille, ses bras se roidissent. Les yeux fixes, la bouche béante , il est iui-

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