I.KS VOVAGEl RS E.\ SI ISSli
mobile. Sur une autre face de la tour , Tell , après sVtre élancé de la barqvie, la rp|Knisse du pied au milieu des Mots; et dans un troisiêuie tableau, le bailli tombe uiorl , percé par la Hèche de ce luoderne Bi utus. A l'autre extrémité de la place existe une colonne, surmontée de la statue en pierre de ce héros, conduisant par la main sou lîls à la perche fatale ; le père a l'aibalete sur l'épaule, le fils tient à la main la pomme qui doit être mise sur sa tête.
Le canton de Claris est un des plus pittoresques de la Suisse : il a dix lieues d'étendue, (l'est un très beau vallon qui s'élève en amphithéâtre ju,squ'à des pâturaj-jes ma- (;nifiques, couronnés de neijTfes et de glaces. I.e lait des vaches qui paissent au pied de ces inontaunes fournit ces fromafîe^ si renommé.s, appelés scliabecrgre ou chripsigre , frOBiafje vert , compo.sé avec le seret du lait, et des herbes odoriférantes , conununes dans ce canton , et rares dans le reste de la Suisse. Le principal iniirédienl qui lui donne son parfum est le trif'olium otloratiiin , ou le mélilot odorant. C'est avec ses feuilles sèches (pie ,se pétrit la partie séreuse du lait. Ce fromage est aromatique et très salutaire : on en fait un commerce considérable, de même que du thé suisse que les benjers compo.sent. On dit que la quantité de bestiaux qui peuplent les moniBjïnes de Glaris surpasse celle des haliitans. .Ses liauleurs jjlacéessont l'asile des rhaniois qui, forlitii s dans leur retraite, bravent le* chasseurs les plus intrépides.
Les maiiions de Glaris ont trois et quatre élaî;es; .sa grande rue est d'un quart de lieue de lonpiueur: la ville est traversée par le Lintz, ri\ière considérable qui a un pont de quatre-vingts pieds de loug , et d'une seule arche.
Les riches prairies de ce canton, les villages, les bourgs qui se .succèdent, les hautes Alpes qui les environnent, présentent au voyai;eur un tableau inléressant et très curieux. Mais l'âpreté du climat, les pluies abondantes, les glaces, les amas de rochers , les précipices, les avalanches, les éboulemens de terre, la chute des rochers, les grêles fréquentes , tout nous prouve
Que la nature vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Ku approchant d'Appenzel, à la lueur du crépuscule, nous marchions en silence. J'ai observé qu'à l'arrivée de la nuit , les voyageurs tombent dans une rêverie qui suspend toute conveisalion, soit par l'impression de tristesse que la cessation du jour fait sur l'âme, soit que, moins distraite dans ce moment par les objets extérieurs, elle trouve quelque douceur à se replier sur elle-même, à s'abandonner à ses projets , à se nouirir de ses illusions. Quel hou esprit ne bat pas la campagne?
Chacun de nous rêvait, bâtissait ses châteaux , lorsque , tout a coup, nous fûmes éveillés par les voix de trois jeunes lilles qui chantaient d'aruiques couplets ; le sou de la cornemuse et de la musette s'iiuissaij; à leurs voix. Ce charmant concert, au coumieucemem de la nuit, au milieu de la solitude et du silence de la nature, nous causa une émotion plus vive, plus touchante, que le pins beau morceau de musique de l'Opéra de Paris. Nous priHâmes une oreille attentive : les chants cessaient par intervalle, et recommençaient bientôt sur la même mesure. fSous nous approchâmes de ces sirènes des moutagues ; elles étaient entourées d'hommes de tous les âges. Kous fûmes accueillis avec cordialité; nous priâmes les chanteuses de
recommencer leurs chansons, ce quelles tirent de très bonne grâce. Ce concert était d'usage dans les beaux jours de l'été, .s'exécutait toujours à la même heure et au même lien ; il durait jusqu'à l'heure de leur sommeil ; après quoi, chacun rega;;nail sa demeure.
Le petd pays d'Appenzel offre une masse d'énormes l'ollines et de moutaîjnes qui s'élève en amphithéâtre. Son climat est froid et très variable, mais l'été, ce canton de- V ient la vallée de Tempe , par la fraîcheur de ses eaux . la richesse de ses pâturages , l'excellenle qualité du lait , du miel, et la magnilicenee des points de vue. Les sources abondantes et salutaires de ses eaux y attirent quantité d'hahila.tsde la Suisse, qui vieuneut y puiseï- la vigueur et la sauté. Dans ce pays, on rencontre presque i chaque pas des sources jaillissantes, ou des ruisseaux qui coulent le long des rochers. Il en est de nuHne dans presque toute la Suisse , où l'on voit avec plaisu', à côte d'une cabane, une fontaine ordinairement ombragée par de beaux arbres: c'était le vieu d'Horace :
Hoc eiat in votis. Modus agri non ita ina^nus, Itortus ubi et leclo vicions aquœ fons.
Les eaux deces fontaines coulent dans des rigolesqui vont arroser des prairies. Il y a dans quelques maisons de campagne, et sur chaque place, dans les villes, des fontaines ornées de colonnes, de bassius de pierre et de marbre, .souvent sculptés. Dans les villages, ces bassius .sont de bois.
Celle vallée, d'où sont exilés Bacchus, Cérès et Pomone, qui ne produit pas mêiue des pommes de terre, est liourtant chargée, ju.squ'au .sommet des montagnes, dune foule de maisons qui semblent ne former qu'un village continu. Dans une étendue de soixante lieues, occupée par des glaciers, de» rocs escarpés , des ravins, des précipices, on compte nue populatiou de cinquante-cinq mille habitans, ce qui revient à dix-sept cents par lieue carrée. IVi les riches plaines du .■\lilanais, ni les plus belles contrées de France, ni le sol des Provinces-Unies, vivifiées par un commerce immense, n'offrent une telle population.
Cependant ce canton ne contient que deux ou trois brmrgs et un petit nombre de villages. Les autres paroisses sont formées par des maisons isolées , qui sont vastes, carrées, élevées, solides et propres. Appenzel est un grand bourg , dont la plupart des maisons sont peintes. Les monta|;nes qui le cernent semblent le séparer du reste de la terre. Les habitans sont bieu vêtus, bien logés, bien nourris : les auberges excellentes ; nous y viines des paysanes avec de petits galons d'or et d'argent à leurs corsets ; d'autres galonneut tout leur vêtement ; elles portent des chaînettes, des ros !ttes d'argent : des paysans même ornent leurs habits de boutons d'orfèvrerie. Enfin, nous avons vu des sonnettes d'argent de la valeur de cinquante écus suspendues au cou de leurs vaches favolites.
Les Appenzelais ont un caractère franc , honnête , un seusdroit, un esprit vif et prompt en reparties. L'un d'eux fil rougir Blancheetl'einbarra.ssa beaucoup; il la tutoyait : c'est leur usage avec les étrangers. Les distinctions de rang, les idées de supériorité les révoltent. Les hommes .s'exercent à la lutte, à lacour.se, à lancer des pierres pesantes ; ils jouent dune espèce de luth et du cor des Alpes.
Ce pays est le berceau de cette musique alpestre , ap-
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pelée !e rimz de<t j'.iiifv. A table, ils saluent avant île boire et après avoir bu, ils resieiit la lôte detouverle pendanl qu'ils boiieul. aiusi que celui qui est salué. Ce peuple est charitable et pieux : nous avons vu souvent sur noire ciiemin des Appenzelaisqui récitaient en commun des prières ou le chapelet. La prière précède toujours le repas. A YJngetiis , tous prient ; quelques-uns fléchissent les genoux. A la porte de chaque maison on trouve un bénitier, où les passans prennent de l'eau bénite. Un beau vieillard, orné d'une longue barbe, nous assura qu'il existai! , à une lieue d'Appenzel, une fontaine dédiée à saint Jacques , dont l'eau bouillonne le jour de la fête du saint. Nous lui laissâmes ime erreur qui lui était chère.
La richesse de ce canton est le produit de son bétail , de son lait, beurre, fromajje, de la filature du lin et du coton . de l'exploitation du .salpêtre, qui est une branche considérable de son commerce. Les élables sont l)âties sur des billots de bois de deux pieds de hauteur. Sous celte étable, on pratique une fosse que l'on remplit d'une terre graveleu.se qui, continuellement imprégnée de l'urine des bestiaux, et exposée à lair libre, se trouve, au bout de deux ans, suffisanunent chargée de nitre pour être lessivée avec succès.
C'est dans ces cantons agrestes que nos politiques, nos législateurs devraient étudier l'art de rendre les h(mimes heureux. C'est ici que l'on prend en pitié la folie de ces ambitieux qui n'aspirent qu'à reculer les bornes d'un empire. Insensés! plus votre empire est vaste, plus mal il est gouverné, moins les citoyens se chérissent, moins il y a de patrie, plus les fortunes sont inégales, les mœurs corrompues, les orages fréqueus, l'avarice, la cupidité cuflanimées , l'oisiveté et le vice en honneur.
Parlons, en finissant, de deux vertus qui caractérisent la Suisse : la bienlaisance et l'humanité. Deux causes peuvent leur inspirer ces vertus : la sécurité d'une nourriture abondante, et les désastres fi'équens causés par les orages , les avalanches et la chute des rochers.
Non igoara malis , niiscris succurrere ilisco....
Voilà pourquoi il faut chercher l'humanité dans la cabane du pauvre, et non dans le palais des riches. Mais, (lira-t-oii, les gens riches ouvrent parfois leur bourse à l'indigence : d'accord ; mais presque toujours sans humanité. Incapables de se soumettre à la moindre privation , ils laissent échapper quelques filets d'eaux inutiles dans les terres de leurs voisins. L'homme véritablement humain et généreux est celui qui , parcimonieux pour lui-même, fait des économies pour subvenir aux besoins des nécessiteux. Jlais on peut dire de ces honnnes-là : Rari uantcs ia gurgile vasto.
Sur ce, mon aimable tanle , je baise respectueusement vos mains si bienfaisantes.
ADOLPHE A SA TASTE
I)c»LTiptiou du niunt .Saint-Bernard. Anecdote d'un capitaine danois.
J'ai promis alla inia vczzoza zia , de la mener siu' le mont Saint-Bernard, .sans lui faire quitter son grand fauteuil de maroc|uin vert. Preslo , andiamo : c'est milord qui est notre guide tt notre cicérone, ou, pour
m'expliquer moins métaphoriquement, c'est lui que je copie, ou ses mémoires qu'il a bien voulu me prêter.
La chaine des montagnes oil se trouve le mont Saint- , Bernard s'appelait autrelois les Alpes-Pennines, ou le j mont Jupiter; et par corruption, le mont de Joux, parce qu'il y avait un temple de ce dieu , dont on voit encore quelques vestiges. On a trouvé dans les fouilles , des inscriptions, des inslrumens pour les sacrifices quantité de médailles et de petites statues.
La maison qui sert d'hospice était fort riche, lorsqu'elle appartenait à la Savoie ; mais depuis qu'elle lui a été enlevée, elle ne jjeut subvenir à ses dépenses que par l&s aumônes. La France lui donne un louis d'or par jour. L'église est fort propre et bien décorée. Cent vaches et plus, qui paissent au bas de la montagne , lui fournissent du lait , du beurre , du fromage , et suffisent à peine ù sa consommation. Trente chevaux ne sont occupés pendant quatre mois de l'été , qu'à transporter du bois qu'on va chercher à .six lieues. On ne les nourrit qu'avec du pain, parce qu'il est plus aisé à transporter que le fourrage. Les chiens ou dogues, qui vont a\ec les domestiques à la découverte des voyageurs, ont une sagacité, un instinct merveilleux. Non-seulement leur odorat leur fait éventer les voyageurs à une distance considérable; mais ils les saisissent par leurs vêtemens sans leur faire aucun mal , les tirent du coté de l'hospice, les aident à marcher, et leur font apercevoir qu'ils ont au cou de petites bouteilles d'eau-de-vie desli- J, nées pour eux. Ils ont sauvé dernièrement le trésor du li couvent. Trente brigands s'y étaient rendus par pelotons. Les religieux les accueillirent de leur mieux ; mais ces coquins, s'étant réunis, .sommèrent le supérieur de leur remettre sur-le-champ tout l'argent de la maùson. Ce religieux ne perd point la tête ; il leur répond avec douceur qu'il n'aurait pas dû s'attendre à un pareil traitement, après la manière affectueuse et honnête avec laquelle il les avait reçus. Les brigands furent impitoyables. Alors le supérieur leur dit : « Puisque vous l'exigez absolument , je vais vous conduire à la caisse du monastère. » Ceux-ci le SHi\ent; il ouvre une porte; c'était la loge des dogues qui , à sa voix , s'élancent sur ces scélérats , déchirent les uns, étranglent les autres, et mirent tout le reste en fuite '.
Douze religieux desservent ce temple consacré à l'humanité. Ils sont accablés de travaux journaliers; on les voit en sentinelle au haut des rochers, promenant tout à l'entour leurs legards inquiets pour découvrir des malheureux , et voler à leur secours. Mais c'est dans le mauvais temps que redoublent leur zèle et leur activité. A la chute des neiges, ils déblaient les chemins, accourent au moindre bruit. Si une avalanche menace, tombe, ils brave le danger, pour sauver la vie à quelque voyageur. Knfin, ce sont des êtres dévoués à l'humanité, et les vrais bieufaileur.'S des hommes
Pendant les beaux jours, leurs travaux journaliers sont l'approvisionnement de la maison ; le bois , la farine, le fromage, le vin, le fourrage, tout cela est importé de fort loin. Mais le printemps et l'hiver sont pour eux les saisons des fatigues et des dangers. Depuis le mois de novendire jusqu'au moins de mai , un domestique de confiance, nounné le niarronier, va au-devant des voya-
• Malheureusement ces chiens, qui étaient d'une taille ex- Iraorilinaire , ont tous péri victimes de leur zèle et de leur courage.
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geurs jusqu'à la inoilié de la descente, escorté d'un ou deux jjrands chiens, dressés à connailre le chemin sous les neiges, et à découvrir les malheureux qui ont pu s'égarer. Les religieux intimes volent à leur secours, quand le marronier seul ne peut suffire ; ils les soutiennent, les conduisent, quelquerois même les rapportent sur leurs épaules : souvent ces voyageurs sont enlevés de force, parce que, engourdis par le froid et épuisés de fatigue, ils veulent se reposer et dormir sur la neige. La seule violence peut les arracher à ce sommeil qui les conduirait à la congelai ion et à la mort. Lorsque ces religieux sont exposés à ces froids excessifs, ils frappent continuellement leurs piedsel leurs mains conire les grands bâtons ferrés qu'ils portent avec eux, aul rement les exlremités de leurs membres s'engourdissent et se gèlent sans qu'ils s'en doutent. Malgré leurs soins, presque tous les hivers, des hommes périssent ou arrivent à l'hospice avec des membres gelés. L'usage des liqueurs fortes est extrêmement dangereux dans ces occasions; elles donnent , il est vrai pour un moment, de la chaleur et de l'activité ; mais cette tension forcée est bientôt suivie d'une alonie et d'un mortel épuisement. Lorsque l'on sait qu'il manf|ue quelque voyageur, les relij'.ieux vont sonder les neiges avec de grandes perches; et par la résistance qu'ils éprouvent, ils jugent .s'ils louchent un rocher ou un individu.
Le bâtiment de cet hospice est un carré long , bâti de pierres de roche; l'église, le réfectoire, elles chambres des pauvres sont au rez-de-chaussée : au-dessus on trouve le logement des religieux , et un grand nombre de chambres pour les voyageurs d'une certaine cla.sse. A coté de l'hospice est une écurie, où un hospitalier vend ce qui est nécessaire pour la nourriture des bêtes de somme.
Cette maison a été fondée ))ar Bernard de Menthon , originaire de Savoie, de famille noble. Il était archidiacre d'Aoste : sa vie simple et retirée, son humilité, sa piété, sa douceur, sa charité , lui avaient méiité la plus grande vénération. Il existait en ilfJ'i : c'est depuis celte époque que celte maison s'appelle le mont Saint- Bernard. L'aspect de ce niont , quoique très sauvage , offre des agrémens dans la belle .saison. Le bâtiment domine un lac d'une demi-lieue de tour; en hiver, il est gcléjusqu'au fond , et le chemin le traverse. Souvent les neijjes s'élèvent jusqu'au toit du couvent ; et quand elles s'ébranlent, elles chassent l'air avec tant d'impétuosité , qu'il soulève les portes. l'Iusieurs religieux ont péri par les avalanches.
Le froid , sur cette hauteur, qui est de mille deux cejit quarante toises au-dessus de la Méditerranée, est très vif; le mètre y descend, dans l'hiver, de dix-huit à dix-nenf degrés au-de,s.sous de la glace, et quelquefois, mais pour peu de temps, jusqu'à vingt et vingt-deux. On a vu, le i"' aortf, en 1767, â une heure après midi, le Ihernip. raètre en plein air au-dessous de zéro, et tous les environs du couvent couvert.s de glaces nouvelles. Les jardins des religieux, situés sur de petits terre-pleins, entre les rochers les mieux abrités , produisent avec peine , à la fin d'aoïlt, quelques laitues et des choux de la plus petile espèce, que les religieux cultivent plutôt pour leur anuisement que pour l'utilité (69). Des hivers de huit mois font, de ce séjour, une solitude triste et effrayante : ajoutez-y l'ennui, éternel habitant de ces régions, les rhumatismes, la goutte, les fluxions de poitrine , et l'on
verra que la religion seule peut commander aux hommes de pareils sacrifices.
' A une lieue du couvent , on trouve deux petits bâtimens voûtés qui portent le nom A'Iiôpilal. L'un sert d'asile aux voyageurs ; le maronier ou l'hospitalier y vient fréquemment, et surtout à l'entrée de la nuit, audevant des voyageurs, et y laisse, en .se retirant, du pain, du vin et du fromage. L'autre bâtiiuent est destiné à recevoir les corps de ceux qui ont péri; on les y dépose avec tous leurs vétemens : l'air y est si froid que les cadavres restent long-temps sans être défigurés; on en a vu de reconnaissables au bout de deux ans. Le passage du mont Saint-Bernard est très fréquenté; toutes les années sept à huit mille personnes le traversent. Je m'y suis trouvé avec cinq cent soixante-un voyageurs; il a fallu , pour notre subsistance, quatre bœufs, vingt moutons , et trois sacs de blé.
« Les avalanches y sont très fréquentes. Malgré le silence qu'on observe en marchant , elles partent, me disait le prieur, connue un coup de tonnerre, surprennent les voyageurs , les précipitent , ou les ensevelissent , et souvent, semblables à la foudre; elles étouffent un homme .sans le toucher , par la seule pression de l'air qui leur coupe la respiration. Il y a quatre ans, ajouta-t-il, que des voyageurs, dans la mauvaise saison , arrivèrent suite soir an couvent. Le temps ne nous paraissant pas favorable , nous les retînmes quarante - huit heures dans l'hospice. Le troisième jour, le ciel semblait s'édaircir; ils voulurent partir, malgré nos instances et nos con.seils dictés par l'expérience. Voyant nos efforts inutiles , nous les finies accompagner par nos domestiques. Pour entrer dans le val d'Aosie, il faut passer à coté du lac situé sur la montagne, à une petite distance du couvent. Ils en prirent le chemin vers les neuf heures du lualin , sans même attendre les guides. Dans ces sortes de voyages , on doit se tenir près les uns des autres, pour mieux résister aux avalanches, et .s'entr'aider à surmonter les neiges; mais leur iiupatience leur fit négliger celte précaution. A peine nous avaient-ils quittés, qu'une avalanche partit comme l'éclair, et les fil disparaître entièrement. Au bruit de sa chute , j'ouvre ma fenêtre , je jette les yeux sur le lac , et, n'apercev aul plus nos botes , je conjecture qu'ils ont été engloutis pas l'avalanche. Je répands l'alarme dans la maison ; nous nous assemblons , nous nous armons de longues perches, et bravant le danger, chacun se précipite sur la iieij;e. Enfin, après des peines excessives, nous eûmes le bonheur de les sauver tous, à l'exception de trois, ^ous les rapportâmes à l'hospice, et nos soins les rappelèrent à la vie. ^ous ne reirouvâmes les corps des autres, que deux mois après , à la toute des neiges. C'est sur celte roule que les malheureux bergers, surpris par le mauvais temps , sont obligés de se creuser des lanières de la grandeur de leur corps ; ils y entrent par les pieds en reculant, et s'y tiennent couchés sur le ventre , après avoir fermé l'entrée avec une plaque de pierre, percée d'un petit trou au travers duquel ils veillent sur leurs troupeaux.
« Lorsque ce père eut finison récit, je lui racontai , continua inilord, une histoire analogue à la sienne, au.ssi touchante, aussi effrayante, arrivée à un capitaine danois, nommé Munck, pendant l'hiver de I719à 1720. C'est le premierqui ait osé pénétrer dans labaied'Hudson.Il cherchait un passage, par cette baie , à la mer du Sud ; il s'avança avec deux vaisseaux jusqu'au soixante-treizième degré
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vingt minUleS. Arrélé par les glaces au 7 seplembre , il fui obligé de passer l'hiver dans un port qu'il rencontra , à l'einbouchure d'une rivière parsemée de rochers. Il descendit à terre, els'enfoma de trois ou quatre lieues dans le pays, pour le reconnaître. Il trouva des traces d'hommes, mais il n'en vit aucun : ce qui lui fit présumer que les habitans s'étaieni retirés à l'approche de l'hiver, et qu'ils n'avaient pouit de demeure fixe. Il rapporta seulement de cette course beaiicoiq) de gibier, dont il fit une ample provision pour l'hiver, qu'il se détermina à passer dans ce lieu sauvage. Il y éprouva les rigueurs les plus affreu.ses ; toutes les liqueurs, l'eau-de-vie même, se gelèrent entièrement, et bri.sérent les toimeanx ; les maladies, et surtout le scorbut, se mirent dans les équipages des vaisseaux, dont l'un fiait de quarantehuit hommes, l'autre de seize. Dénués de tout secours, la inori les frappa successivement presque lous. Au mois de mai, les survivaus sentirent augmenter leurs douleurs; la disette .se joignit à tant de maux ; les forces manquaient aux plus résolus pour tuer les animaux qui se présentaient. Munck lui-même étail seul dans sa hulte si accablé qu'il n'attendait plus que la mort. L'n instant de courage l'en Ht sortir: il se traîna vers ses compagnons; il n'en trouva que deux encore en vie, mais pâles, exténués, faute de nourriture, et couchés dans leurs tanières. Ils s'embrassent, les yeux mouillés de larmes; ensuite ils s'encouragent réciproquement, fouillent snus la neige , trouvent des racines et des herbes , qui soutiennent leur débile existence. Fortifiés par cette nourriture, ils vont à lâchasse et à la pêche. Ces alimens et une température plus douce leur firent attendre que la belle saison leur permit de tenter les hasards de la mer pour regagner leur patrie. Ils abandonnèrent leurs vaisseaux , se mirent dans une chaloupe, et pas.sèrenf, non sans de grands efforts, à travers les glaces, pour regagner l'Océan, ou ils trouvèrent les vents et les tempêtes qui les jetèrent , après mille périls , dans un port de Norwége. tant de dangers et de malheurs n'avaient point déiouragé l'intrèiMde Munck : il allait tenter la même entreprise; ses vai.sseaux étaient armés. Il va prendre congé du roi de Dannemark , qui, lui rappelant .sa première aventure, semblait lui en imputer la faute. Mnuck, indigné, répond un peu trop vivement : le monarque le repousse avec sa cainie. Outré de l'affront qu'il venait de recevoir, cet infortuné marin alla se mettre au lit , où il mourut de désespoir. »
" J'ai, dit alors le religieux, la relation d'un événement terrible et presque miraculeux , causé par une avalanche. Ce livre intéressant est écrit en italien , et je puis \ons le faire lire. » Milord proposa au père de le lui vendre ; celui-ci lui en fit présent , et milord ne Fut pas ingrat. Connue cette anecdote peut intéresser la curiosité d'une femme philosophe et sensible , je vous en ferai l'extrait; car l'histoire est longuemenl et savanuneul contée , et je le joindrai à cette lettre.
Mais ne descendons point du sommet des .\lpes, séjour des vents, des tempêtes et des frimas, ■/ans donner gloire , comme le dit David, à celui qui fuit, de si grandes choses, et sans ajouter quelques petites réflexions sur ces montagnes
Les Al|)es augmentent beaucoup la surface de la Suisse, puisqu'elle peut contenir et nourrir , dans un petit espace, un plus grand nombre d'hommes et de bestiaux que ne le pourr.iit le même terrain dans une surface
plane. La diversité des vallées , des collines et des montagnes, récrée l'œil du voyageur, que fatigue l'uniformité d'une plaine immense, yuels tal)leaHX pour un peintre, ou pour les enfans d'Apollon !
« Sur le sommet du Saint-Gothard, dit l'immortel Hal- 1er , quand les premiers rayons du soleil dorent les pointes de ces rochers, et qu'un de ses regards di.ssipe \es brouillards, on découvre le spectacle le plus superbe de la nature. A travers les vapeurs d'un nuage léger , l'œil embrasse le vaste tableau de plusieurs peuples , le mélange ravis.saut de montagnes, de lacs , de rochers. Une montagne chauve revêt ses précipices dune glace éternelle, qui, semblable au cristal, renvoie les rayons du soleil; la chaleur briManle de la canicule fait de vains efforts coiitre elle. Une antre se couvre de pâturages abondans; sa pente insensible brille par l'éclat des blés qui mûrissent, et ses coteaux sont couverts de mille troupeaux. — Là , une montagne escarpée est (aillée en précipices aussi rapides que des murs : un torrent y pas.se avec fureur entre les rochers; une chute suit l'autre chute; ses Ilots irrités s'élancent avec une force impctucu.se; l'eau se disper.se, un arc-en-ciel brille à travers ses gouttes légères, et la vallée s'abreuve d'une rosée continuelle. Le voyageur voit avec surprise des rivières qui, sortant des nues, forment elles-mêmes des nuag(» et coulent dans les airs. Ce sont ces monts qui produisent les rivières, parles eaux réunies des glaces liquéfiées, des neiges fondues, et des pluies que versent les nuages. Les glaces empêchent l'évaporalion des parties aqueuses que ces monts renferment; il s'élève de leur sein des exhalai.sons chaudes qui fondent le dessous des glaces , et y forment d'iiiépui.sables ré.servoirs. Ces Alpes, ces glaciers réparent pour nous et pour l'Kui ope enlièi e ce que des temps trop .secs et trop chauds enlèvent, par l'évaporalion , aux i)esoinf de la végétatiou et de la vie. •
M. Haller , après avoir fait l'énumération des bienfaits de la nature dont jouissent les montagnards , loue la sage modération qui empêche les Suisses de creuser les mines qui reufermeiit des métaux. • Les eaux , dit-il, roulent un sable d'or; le berger voit ces trésors à ses pieds, et les laisse couler ; l'agriculteur sensé et laborieux Irouve des richesses suffisantes dans le champ qu'il cultive. Enfin , s'écrie-t-il, c'est à nos Alpes que nous devons la santé, le plus précieux de tous les biens. L'air y est sans cesse agité; le soleil y attire moins de vapeurs que dans les vallées; des courans perpétuels empêchent la stagnation , la corruption de l'air, et le purifient. »
Extrait de la Relation d'un désastre arrité dani les montagnes du l'icmviit, par la chute des aialanches.
Cil cvirait est liiê d'un ouvrage écrit en italien jur Igiiaca Somi.s , professeur de médecine à runiversilé royale de Turin.
• L'année 1755, il tomba à Turin , dans les mois de (cvricr et de mars, des pluies 1res abondanles. La pluie de la plaine est de la neige sur le« montagnes. Les vallées d'.ioste et de Suze en furent couvertes; plus de deux ' cents personnes y périreul. Un village, nommé en italien Bergcmolelto , a rendu son nom mémorable par l'exisleiue de quatre fenuncs ensevelies pendant Irente-sept jours sous quarante -deux pieds de neige.
■ liergemolelto, .situé entre les montagnes du Piémont cl du Dauphiné, est l'assemblage d'environ cinq cent
hn
cinquante habitan», moiitafinards vigoui-eux, brillaus d'embonpoint, heuieux et satisfaits de leur sort , malgré les privations du luxe et des lomniodités des villes, ou peut-éire parce qu'ils en étaient privés. La neige commença à tomber chez eux , les premiers jours de mars, et redoubla avec tant de furie depuis le 10 jusqu'au 19, que les habilans tremblèrent |)our leurs maisons, bilies de pierres liées avec de la terre. IN'on loin de l'église était la maison de Joseph Roscia , honnne de cinquante ans , époux d'une nommée Marie, par\enue à son huitième lustre : ils avaient deux tils, l'un âgé de quinze ans, l'autre de cinq. Le 19 mars: lorsque la neige tombait à grands Hotons, le père et le fils aine montèrent sur le toil de leur logis, pour balayer la neige et en diminuer le poids. Le curé , son voisin, sortit dans ce moment de chez lui pour aller à l'église faire sonner la messe ; tout à coup il enlend un bruit sourd qui parlai! du sommet de la montagne; il tourne la lèle, el voit rouler deux avalanches vei's le village. Il crie soudain à Joseph Rnscia de descendre du toit, et de se sauver au plus vite; luimême court se i-éfngier dans sa maison. Les deux avalanches .se réunirent dans leur cour.se , s'étendirent dans un grand espace, mais n'arrivèrent pas ju.squ'au village. Joseph Roscia, averli par les cris du curé, .se hâle de descendre, et, tout effrayé, il s'enfuil avec son tils vers l'église. A peine a-lil fait quarante pas , que son fils se laisse tomber : Joseph s'arrête pour le relever ; il tourne la télé, et ne voit plus, au lieu des(m habitation et de celles de ses voisins, qu'un innnense voUnne de neige, sans aucun veslifje de chemin ou apparence de maisons.
Le malheureux Joseph , songeant alors à sa fennue , à sa famille , au petit bien qu'il avait amassé avec tant de peine, et voyant tout perdu, s'évanouit de douleur : ,son jeune fils le rappelle à la vie, et l'aide ensuite à monter sur cet amas de neige qui avait englouti sa demeure et sa femme , pour aller se réfugier dans la maisou d'Esprit Roscia , son ami , éloignée de cent pas.
« Pendant que Joseph était sur le loit de sa mai.son , sa femme le regardait balayer, en al tendant que la c!oehe sonnât pour la me.sse; elle était devant leur élable, avec le petit Anioine son fils, sa belle-su'ur Anne, et sa fille Marguerite, dette malheureii.se épouse .songeait h rentrer dans sa maison pour allumer du feu, et faiiT chauffer une chemise à son mari, trcnqjc de sueur, lorsqu'elle entendit les cris du curé et un horrible bruit sur la montagne. Saisie de peur, elle entra précipitamment avec sa famille dans l'étable, et en ferma la porte. Ce fut très à propos; car ce grand fracas élail produit par une seconde avalancbe qui tomba sur le village i d'autres survinrent , et achevérenl .sa ruine. La neige s'éleva â quarante-deux pieds , et occupa un espace de quatre cent vingt-sept pieds de Paris en longueur, el de quatre-vingtquatorze en largeur. L'église el quelques maisons éparses échappèrent seules à ce fléau; trente maisons élaient englouties, et vingt- deux persoinies avaient disparu, paimi lesquelles était le bon priHre, depuis quarante ans pasteur du village.
« Le bruit de cet accident déplorable se ré| audit bientôt dans le voisinage , et plus de trois cents personnes accoururent pour secourir les malheureux habilans, et les aider, s'il élait possible , à déterrer leurs maisons et leurs pareils ensevelis sous la neige, .loseph Roscia , soil par nue suite de son évanouis.seuient, soil accablé de l'excès de sa douleur, resia cinq jours s;ms pouvoir rien faire.
Les travaux furent inutiles; la profondeur de l'avalauche.et la neige qui continuait à tomber, empêchèrent les travailleurs de rien découvrir ; ils abaudonuèrent l'ouvrage et s'en retournèrent chez eux. Joseph Roscia resia avec ses deux beaux-frères , Antoine et Joseiih Bruno, qui élaient venus de Delmonte à sou secours. Us continuèrent encore leurs recherches pendant quelques jours; mais, voyant l'inutilité de leurs efforts, ils décidèrent d'attendre que le retours du printemps eût fait fondre la neige. Us n'espéraient plus sauver leur famille, mais ils voulaient retirer une parliedu bien delinforluné Joseph , cl faire enterrer leurs malheureux parens Sur la fin de mars, le temps changea; un vent doux tempéra la rigueui- du froid , et commença la fonte des neiiies : la vallée de Bei'gemolelto peu à peu se dessina, et reprit sa forme première; la teinpéralure surtout fut très adoucie au 18 avril. Alors les habilans voyaul le lemps favorable pour retrouver leurs maisons et leurs parens, se remirent à l'ouvrage : armés de iiioches, ils se frayaient un passage dans la neige, et la perçaient avec de longues perches pour sonder le terrain. La première maison qu'ils découvrirent fut celle de Louis Roscia, qu'ils liouvèrent mort à coté de .son fils. Dans une autre maison, on exhuma le cadavre du bon pasteur ; il avait un cha|)elet !> la main , les deux grosses poulres sur le dos. Joseph Roscia, animé par ses decouveiles, redoubla d'efforis et d'ardeur [mur retrouver sou loijis; heureu.semeut l'haleine du printemps amollissail la neige de plus en plus ; il Iravaillait seul avec .sou fils; la nuit suspendait leurs travaux. Le 25 d'avril, quand ils élaient !> l'ouvrage, ils virent arriver Joseph el Amollie Bruno, qui, avertis par un songe, venaient partager leurs fatigues, .\ntoine avait vu dans la niiil Anne-Marie , sa sœur , le visage teint de la pâleur de la mon , qui lui disait d'une voix languissante : « Mou cherfrcre, quoique tout le monde me croie morte, lUeu m'a conservé la vie. Ke m'abandonne pas; viens me délivrer de l'horrible silualion on je suis. » A ce discours, à cette apparition , Antoine s'éveille, palpitant de douleur et d'effroi; il appelle son frère , et lui raconte son rêve. Persuadés l'un et l'aulie que celle vision était un avis du Ciel, que leur situr vivait encore, ils partirent i la pointe du jour pour aller joindre son mari ; ils se méfient au travail , bêchent, écarlent la neige, creusent. Knfin, à dix heures du malin, ils découvrent la maison de .loseph Roscia; mais nul cadavre n'y élait : ils imaginent alors que ces malheureuses femmes seraient dans l'êlable. Ils en connaissaient la position ; ils y vont, travailleiil de nouveau, percent la neige avec une longue perche. Alors ils enlendirent une voix faible el élonffèe qui disait : « Mou cher mari ! mon cher frère ! secoureznous , tirez-nons d'ici ! » .\ ces cris lourhans, ils s'arrêtent, frémissent de joie, leur courage et leurs travaux redoublent. A mesure qu'ils avançaient, la voix, se faisait mieux entendre. Lorsqu'ils eurent ouvert un large passage dans la neige, Antoine y descendit, demanda qui élait la personne qui leur parlait. Anne-Marie reconnut la voix de son frère, vivement émue et pleurant d'allégresse, elle répondit : «C'est moi, moucher frère, qui suis ici avec ma belle-sœur et avec Marguerile. Dieu , dans sa iniséricorde, nous a sauvées toiites les trois. » .Alors Antoine cria à ses compagnons que sa sœur élait reirouvée, qu'elle élait encore vivante, ainsi que sa famille. A ces cris, le mari et Joseph Bruno, transportés, hors d'eux, élargissent l'ouverture, et descendent dans
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retable. Le fils de Roscia , reste sur le bord , appelle tous les montagnards qui travaillaient aux environs pour découvrir leurs cabanes; ils arcouruient. D'aliord, on vit arriver en haut deux chèvres encore vivantes; ensuite parut Joseph Roscia , avec sa feninie sur ses épaules ; ses camarades lui tendirent les bras et l'enlevèrent; luais sitôt que cette malheureuse femme vit la lumière, elle sentit dans ses yeux de très vives douleurs, s'évanouit, et faillit de périr au moment de sa déliv rance , par l'impression subite de l'air , dont elle avait été privée si longtemps. Son fils, dénué de tout secours, lui frotta le visage et les tempes avec de l'eau de neij;e On profita de cet exemple pour prévenir un pareil accident pour les autres prisonnières; ou leur couvrit le visage d'un voile épais , et ou les traus|X)ita ainsi dans la maison du nommé Jean Arnaud , où, avec du vin , on rappela Anne- Marie de son évanouissement.
" De cette maison , on les alla coucher dans une étable chaude et obscure; on leur fit une soupe de farine de seigle avec du beurre; mais leur estomac se trouva d'alx)rd surchargé : ce viscère, oisif pendant si long-temps, avait de la peine à reprendre ses fonctions; les sucs digestifs ayant perdu leur activité, et les fibres leurs re.ssorts, ne pouvaient plus triturer leurs alimens; elles respiraient même avec beaucoup de difficulté. Époux, frères, amis, empressés auiour d'elles, leur prodiguaient Ions leurs soins, les caresses les plus tendres. Le long jeune, l'humidité, le froid, la niéme situation dans une crèche étroite, avaient tellement affaibli leurs corps et leurs jambes, qu'elles ne pouvaient rester un seul moment debout ; la pâleur de leur visage inspirait l'effroi ; leurs vétemens étaient pourris ; elles ne pouvaient même étendre leurs jambes, surtout les plus âgées: les jambes et les cui.sses d'Aime-Marie enflèrent beaucoup. Un médecin de Démonté, bourg voisin, qui fut appelé le 27 avril, leur défendit de parler : car l'on accourait de toute part pour les voir et entendre les détails d'un événement qui tenait du prodige. Le docteur leur fit faire du bouillon de veau mêlé avec du lait de chev re; elles en prenaient, de trois en trois heures, la quantité que leur e.stomac pouvait supporter : il leur taisait boire de l'eau très souvent, jwur .soula|;er la soif ardente qui les dévorait; tout ce quelle mettaient dans la bouche leur paraissait amer, et parliculierenient l'eau : ce goût d'amertume ne cessa, chez les deux ainées, qu'au bout d'un mois. Le docteur leur fit donner d'un bon vin deux fois par jour. La jeOne Marguerite ne garda le lit que pendant, nue semaine et reprit bientôt sa première santé; mais Anne ne put se lever de long-temps, et ne fut entièrement rétablie qu'au mois dejuin. Depuis sa .sortie, elle était restée cinq jours sans dormir, et le sixième, lorsqu'elle succomba au besoin du sommeil , des songes épouvaniables l'éveillaient en .sursaut; elle voyait sa belle- .sœur et sa fille écrasées .sons les ruines de l'élable; insensiblement, les .songes s'évanouirent, et le douzième jour, pour la première fois, elle doriuit pendant quatre heures de suite. Ses yeux ne pouvaient distinguer les objets qu'avec peine; ils les voyaient doubles.
• Mais passons au détail tout aussi intéressant de la situation, du genre de vie de ces femmes pendant leur séjour dans cette tombe, où elles étaient ensevelies vivantes.
. Elles y trouvèrent, en entrant, six chèvres, dont quatre disparurent, une ânesse et quelques poules. Dans un '
coin de cette étable était un petit réduit où l'on renfermait des provisions de bouche; il y avait un lit : c'était un asile quand le mauvais temps empêchait d'aller à la maison, éloignée de cent pas. A peine ces temnies furent dans cette étable, qu'elles entendirent sur leurs têtes un bruit affreux, sentirent une poutre du toit s'écrouler , et se virent tout à coup enveloppées de la nuit la plus uoire. Elles comprirent que l'avalanche se précipitait .sur elles; frappées de terreur, pâles d'effroi, elles restaient muettes et immobiles. Cependant elles écoutaient, attentives au moindre bruit ; mais un silence profond avait succédé à cet horrible fraras. Anne ouvrit alors la porte de l'étable, pour voir si la fuite était possible; mais elle ne vit qu'une nuit profonde; elle avança la luain, elle sentit nue muraille de glace ; elle dit à ses compagnes d'unir leur voix à la sienne pour appeler du secours; au.ssitôt toutes à la fois crient de toutes leurs forces qu'on vieime â leur secours, qu'elles étaient encore en vie; mais n'ayant aucune répon.se, Anne alors ferma la porte. Elles marchèrent â tâtons dans l'élable et parvinrent à la crèche. Anne-Marie ouvrit l'avis de s'y retirer sur le foin , jusqu'à ce que la bonté div lue eût pitié d'elles et finit leurs malheurs. Elles s'y tinrent accroupies, les jambes retirées et les genoux élevés. L'ânesse qui était attachée à la crèche se débattit avec tant de violence, qu'on fut obligé de la délier; elle alla donner contre un chaudron. A ce bruit, Anne conseilla de s'emparer de cet ustensile, qui pourrait servir à fondre la neige : elle alla le chercher en tâtonnant et le rapporta à la crèche.
■ Ces infortunées restèrent quelques heures dans celte position , se flattant toujours que l'on viendrait les déli- VTer; mais quand elles virent que le temps s'écoulait, elles songèrent aux moyens de subsistance. Anne se rappela qu'elle avait dix-sept châtaignes dans sa poche, et que, deux jours auparavant, on avait apporté trente ou quarante petits pains dans le réduit attenant. Quelle abondance pour des malheureux condamnés à mourir de faim! A ce souvenir, elle quitte sa crèche et va, les mains en avant, chercher la porte de ce petit office. Elle ne put jamais la trouver; la voilà donc qui revient tristement i son poste. Cependant l'appétit se réveilla chez Anne-Marie et chez Anne; les deux plus jeunes avaient déjeuné; les deux belles-sœurs mangèrent chacune deux châtaignes, économisant les autres pour l'avenir. Afin de se désaltérer, elles firent fondre de la neige dans leurs mains et dans leur bouche ; elles se mirent ensuite à prier Dieu , à implorer sa miséricorde. Apres un long temps donné aux prières, s'imaginaut que la nuit était venue, elles tâchèrent de s'endormir: mais le petit Antoine .seul, dans l'âge heureux de l'imprévoyance , goûta les douceurs du sommeil; les autres passèrent une partie de la nuit à gémir, à prier, à s'encourager réciproquement. Quand elles supposèrent que le jour renaissait, leur espoir se fortifia: elles attendiretit d'heure en heure le moment de leur délivrance. L'enfant demandant à manger, Anne Inj donna trois châtaignes; elle en donna trois autres à sa belle-sœur, autant à Marguerite, et elle en garda quatre pour son compte.
• Au milieu des ténèbres qui les environnaient, léchant des poules fixa les époques du lever et du coucher du soleil : je ne sais si cette horloge était bien juste. La nuit suivante se pas.sa comme la première; les deux ainées à prier Dieu, et les deux autres à dormir. Le Icndejuain , l'ânesse se fit entendre pour la dernière
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fois; mais elles scnlircnt Une joie bien vive à l'approche de deux chèvres qui vinrent les lrou\er : elles apporlaient la manne du désert. On les caressa; on leur donna du foin ; l'une de ces chèvres était pleine, mais l'autre avait du lail abondamment. Anne se rappela qu'il y avait sous sa crèche une écuelle destinée à rece\oir le iail; elle la chercha et la trouva. La chèvre donna un peu plus d'une livre de lait Anne, interrogée coinnieni elle faisait la distribution de ce lait, répondit avec ingénuité ; « Je commençais par avoir de la charité pour moi ; mais sans oublier les autres, j'en buvais ce que je croyais devoir suffire pour me soutenir. Ma belle-sœur avait la même discrétion et donnait le reste à MaiGueritc et au petit Antoine. »
« La troisième nuit fut semblable aux précédentes. Quel poids énorme que le temps pour ces infortunés! Quels étaient leurs vœux , leur agitation ! » 0 mon cher mari ! s'écriait Anne-Marie, pourquoi ne viens-tu pas délivrer ta femme, ta famille?» Après ces exclamations, elles se remettaient à prier Dieu.
•• Le neuvième jour de leur demeure dans ce tombeau, calculé d'après le chant des poules, Anne-.Marie voulut essayer encore une tentative pour avoir les pains enfermés dans la petilechambre. Quel bonheur! (|uelles riches provisions si on les trouvait! Elle marche lentement, touche tantôt un mur, tantôt des pierres détachées : elle sentit ensuite sous sa main une pièce de bois qui devait être la porte si désirée; elle la pousse, la secoue, lâche de l'enfoncer; la porte est inébranlable. Anne-Marie voulut alors, pour l'abattre, s'armer d'une fourche (jui était dans la crèche; mais .sa belle-sœur lui représenta le danger qu'il y aurait dans cet ébranlement qui pouvait entraîner la chute du toit et les faire écraser sous ses ruines. Ce con.seil l'arrêta , et toutes ensemble elles décidèrent qu'il fallait se contenter, pour soutenir leur vie, du lait de la chèvre, leur tidèle nourrice.
« 11 y avait dans cette étable un grenier dont l'ouverture était perpendiculaire à la crèche; elles pouvaient en se levant l'atteindre et enlever quelques poignées de foin. Au moyen de cette nouvelle res.source, la chèvre leur fournissait jusqu'à deux livres de lait par jour, ce qui, avec de l'eau de neige, pouvait suffire pour les empêcher de mourir d'inanition ; mais elles furent bientôt tourmentées d'une soif ardente qu'elles tâchaient d'apaiser en mettant fréquemment de la neige dans la bouche. Quant au sommeil , Anne-Marie ne le goûta que trois fois pendant environ deux heures, dans le laps de trente-sept jours : ses compagnes furent plus heureuses et dormirent toutes les nuits.
« Mais un nouveau malheur acheva de les accabler. Le petit Antoine commença à pleurer, à se plaindre de vives douleurs d'estomac; sa mère, sa tante, toiu' à tour le prenaient dans leurs bras , le pressaient sur leur sein , le réchauffaient ; la douleur s'apaisait quelquefois pour de courts intervalles, mais recommençait ensuite avec plus de violence. Le neuvième jour de la maladie , selon leur calcul , d'après le chant d'une poule qui survivait encore, l'enfant, déchiré par la douleur, poussa des cris lamentables. Quel supplice pour une mère ! Elle l'embrassait , le couvrait de .ses vêteinens, le réchauffait de son haleine; mais il louchait au terme de sa vie. Peu de temps avant d'expirer, il s'écria: « 0 mon père! il est peut-être mort sous la neige ! ■ Sa mère répandait un torrent de larmes ; il était déjà mort qu'elle l'entourait encore de ses bras.
Anne-Marie lui enleva ce cadavre, et le porta dans un coin de retable. Celte mort fut le coup le plus terrible pour le cœur de celle triste tamille.
«Cependant leurs souffrances augmentaient tous les jours; elles étaient transies de froid; leur position dans la crèche était extrêmement gênante , accroupies, les genoux élevés ; la neige découlait sur elles goutte à goutte, les mouillait, les glaçait et pourrissait leurs vêteinens; l'odeur infecte de leurs excrémens, de celui des chèvres et des cadavres, leur soulevait le cœur ; pour ne pas y succomber, elles prenaient de la neige, en niellaient sous le nez , dans la bouche ; mais cette neige leur brûlait le palais. Ce qui achevait de les épouvanter et de les entraîner au désespoir, c'était de se voir abandonnées de l'univers, et de voir leur subsistance diminuer tous les jours. La chèvre , moins nourrie, donnait à peine une livre de lait , au lieu de deux ; déjà le foin de la crèche était consommé, cl celui qu'elles reliraient de l'ouverture du grenier, ve- nait en pelile quantité.
• Les chèvres, apprivoisées par l'habitude et la reconnaissance , s'étaient , pour ainsi dire , liées d'amitié avec leurs compagnes d'infortune : ces pauvres bêtes, en recevant leur nourriture, leur léchaient le vi.sage et les mains. Anne , encouragée parcelle familiarité, imagina de les faire monter sur ses épaules pour les faire arriver à la bouche du grenier. Que la nécessité est industrieuse! Les chèvres grimpèrent sur Anne, atteignirent le foin, et Irouvèrcnt une pâture plus abondante.
« Bientôt ces animaux se passèrent du secours d'Anne, montèrent d'eux-mêmes sur le mur, et pourvurent ainsi à leur subsistance. Ce nouvel expédient rendit un peu de confiance à cette triste famille ; cependant la faim cessa d'être le plus vif de leurs maux Les premiers jours elles en avaient beaucoup souflêrt, mais heureusement leur estomac s'accoutuma à cette modique noiiiriture. Ce qui les tourmentait beaucoup plus, c'était la difficulté de respirer qui était devenue très grande; depuis les cinquième et sixième jours, elles sentaient sur la poitrine un poids iulolérable: un surcroit de douleur était la vermine qui les dévorait , et l'eau qui leur tombait sur la tête. Dans cette situation aifreuse, elles n'ont jamais perdu l'espérance ; elles pensaient que , la neige fondant dans le mois d'avril, elles pourraient être secourues; elles croyaient entendre une voix intérieure qui leur disait ; «Dieu ne vous abandonnera pas. » Anne fut la plus intrépide ; elle encourageait et consolait les autres. Elle n'a pleuré qu'une lois : c'était en songeant que ses amies pouvaient périr les premières , et qu'elle se trouverait seule au milieu de leurs cadavres.
« La chèvre, qui était pleine, mit bas au commencement d'avril, el son lait fut un nouveau bienfait du ciel : on en lira de chaque chèvre une écuelle par jour; mais le foin diminua et le lait aussi.
• Enfin, pour lerminer ce triste et long récit, un jour ces pauvres femmes crurent entendre un bruit lointain : c'était probablement le iO avril, quand on découvrit le cadavre du curé dans la inaisou voisine de l'élable. A ce bruit, elles crièrent ensemble, de toutes leurs forces; • Au secours ' au secours ! » Mais le bruit cessa , et les laissa dans l'affliction. Cependant ce faible rayon d'espérance ranima leur ferveur ; elles adressèrent à Dieu de nouvelles .snppliralions. Quelques jours après , elles entendent encore du bruit ; elles se taisent , prêtent l'oreille , la joie . l'espérance dans le cœur. Elles ne se trompaient
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pas : c'était le bruit qile faisaient sur leurs liHes leurs parens pour s'ouvrir un passage. Un rnrps tomba dans l'étable; elles redoublèrent leurs cris. Le lendemain, au lever du soleil , un de ses rayons, pénétra dans leur tombeau. Marie s'effraya ; elle crut que c'était le pré.sajje de leur mort; mais Anne la rassura, et lui annonça la fin de leur malheur. On a vu comment Antoine Bruno desrendit le premier dans l'étable, et comment ces infortunées furent délivrées. •
Si l'on s'étonne de l'existence de ces femmes pendant trente-sept jours de souffrances si cruelles, il faut rétléehir qu'elles étaient d'une constitution robuste, et que leurs fibres étaient endurcies par le travail, et par l'âpreté du climat qu'elles habitaient. Mais
Déj,\ la lune est en haut de son cours ' Voilà minuit : c'est l'heure des amours.
Oui, c'est l'heure où tout bon mari doit être nel Icllo géniale. Bonsoir, ma tante, et bonne nuit.
LETTRE 1>XXX
ADOLPHE A SA TANTE
Du canton de Schwitz.
Nous avons traversé le canton de Schwit?., sempre allegiwnente. Blanche, toujours intrépide, infatigable, toujours le sourire de la fiaité sur les lèvres, plaisante sou\ent a> ec milord , qu'elle n'envoie qu'en purjiatoire , parce que sa .sensibilité ne peut croire à l'éternité des peines. Milord l'en remercie, et lui demande plus d'indulfience dans ce inonde que dans l'autre. S'ed ad leinporum. ordincm leileo ; c'est-à-dire , je vous ramène à Schwili, qui a donné le nom de son canton à la Suisse.
Ce canton a huit lieues de longueur , sur douze de lar- Reur: ilrontienl, dans cette enceinte, de très hautes Alpes, dont les bases et les vallées sont fertiles. L'air de ces montagnes est sain et pui-; les bonnnes y sont vigoureux ; les pâturages, excellens, produisent des bestiaux de la plus hante taille.
Le chel-lieu de ce canton, qui n'a point de villes, est le l)ourg de Schwitz. , agréablement situé au pied des montagnes, au Fond d'une plaine riante et d'une pente douce. Les maisons sont dispersées, et en général bien l>âlies.
I.£S cimetières dece canton offrent l'aspect des Champs- Ély.sées. Les tombeaux de famille y sont entourés de Heurs, .surtout de beaux œillets, cultivé.* par la main des parens: c'est là que nous retrouvâmes l'antique usage de jet£r des fleurs sur les toud)eau\. l'ue femme qui en répandait sur une pierre tombale, se mit ensuite à genoux, et versa des lariue,s. Blanche, émue , lui demanda quel était l'objet de ses pleurs? • Hélas! ait -elle, je pleure ma chère fille, miirte à l'âge de quinze ans.— Consolez-vous, ma bonne femme, vous la retrouverez un jour en paradis.— Je l'cspè!C , et j'attends la mort connue le terme de mes chagrins.» Blanche me dit alors: ■ Si je meurs avant loi, fais porter ma dépouille à ta campagne : là , sur le penchant de la coUme, sous l'ombre de tes chênes, ouvre mon dernier asile, entouie-le d'arbustes et de lleurs: grave ces mots sur la pierre qui me couvrira; Elle n'a aimé que moi. Tu y viendras parfois verser des larmes, me parler; peut -être je t entendrai — Ma chère amie, lui dis -je en l'embrassant, j'cspérc mourir avant toi; alors
Mio ben riconlati S'e avvicn ch'io mora.
Quanto quest' anima , Fcdel l'amo.
E se pur amano ; Lefredde cineri , Neir urna ancora T'ailorero.
Je n'aime point à parler gouvernement; tant de voya» geurs, de politiques, se sont étendus sur ces matières! D'ailleurs, selon moi, le système , les modifications de* gouvernemens, n'influent en rien sur la félicité pid)lique; elle tient aux moeurs et à la sagesse des gonvemans et des gouvernés. Athènes était heureuse et pleine de gloire sous Périclès, Rome sous Auguste, l'Angleterre sous Elisabeth, et même sous l'infâme Cromwell, la France .sous nos rois. Voici ce qne me disait un jour un grand politique : • Le sage aime la monarchie ; les ambitieux l'aiistocratie. • Cependant la constitution de cette petite république mérite quelque attention.
Le titre de citoyen est héréditaire et 8xe. Le citoyen , dès l'âge de seize ans, a le droit de suffrage dans les assemblées générales , qui sont convoquées tous les ans au dernier dimanche du mois d'avril : elles se tiennent à une demi-lieue de Sehwilz, dans une prairie ornée de beaux arbies. Tout citoyen s'y rend l'épée au côté. Environ quatre mille persoimes composent l'assemblée: le domestique y est auprès du maître; le paysan, sur la même ligne que son seigneur. Les citoyens forment un grand cercle, au nulieu duquel flottent les drapeaux; tout y respire l'appareil militaire. Le magistrat occupe le centre, le glaive à la main , symbole de l'autorité suprême. On invoque le ciel avant d'entrer en délibération : le signe d'acquiescement est l'élévation de la main ; l'inaction annonie le refus. Le nombre des suffrages est- il douteux, on croise deux hallebardes; ceux qui sont pour l'affirmaliie passent dessous, et vont se former en ligne; ceux qui restent se rangent de leur côté , et l'on compte alors le nombre des voix.
Dans ce canton, et en général dans les petits cantons, tout citoyen témoin d'une rixe est revêtu par l'état de l'autorité du magistrat : il a le drnit d'imposer silence aux deux partis, et à sa voix tout rentre dans l'ordre; ceux qui n'obéiraient pas seraient punis comme réfraclaires à la loi.
Le luxe n'a point encore franchi les barrières de ce séjour agreste : vêtement, nourriture, usage, tout y porte encore l'empreinte de la frugalité. Le pré.sent qui flatte le plus un jeune hcmime est une hallebarde que lui donne .sou père , à l'âge fixé par la loi. Dés qu'il l'a reçue, il est admis sous les drapeaux de la république.
Voici un trait aussi singulier que touchant, arrivé dans ( e canton les premières années de la liberté. Le nommé Frantz viut un soir trouver Gaspard qui fauchait son pré, et lui dit ; « Mon ami, voici le temps de la récolte des foins; tu sais que nous avons un différend pour une prairie ; nous ignorons à qui de nous elle appartient : pour décider la question, j'ai fait assembler les juges à Schwitz ; ainsi, viens demain comparaître avec moi. — Tu vois, Krantz, que j'ai fauché cette prairie ; il faut absolument ramasser le loin demain , et je ne puis m'abscnter. — Et moi , je ne puis renvoyer les juges qui ont choisi ce jour ; d'ailleurs, il faut savoir à qui restera la prairie avant de la faucher. • Us contestèrent quelque temps : enfin Cas-
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pard dit h Fi'anlz : «Sais-tu ce qu'il faut faire? Va-t-en ileiuain i Scliwilz, dis aux juges mes raisons el les tiennes, et je serai dispensé d'y aller moi-même. » Ainsi d'accord, t'rantz va plaider pour et contre lui , d duil le mieux (ju'il peut ses raisons et celle de Gaspard, l-orsque le^ ju- (jes eurent prononcé , il i-elourua vers son ami Gaspard , et lui dit : • La prairie est à loi; la semence est en ta faveur: je l'en félicite. • Franiz el Gaspard restèrent toujours aniis. Peuplez la terre de pareils homjnes , le bonheur riiabitera.
Apres un grand conseil tenu dans notre dernier souper à Scliwilz, où Blanche présidait, il fut décidé que nous irions \isit<rr iNotre-Oame-des-Ermites, riche et magnifique abbaye de Bénédictins, qui doit son éclat à lavieige miraculeuse qu'elle possède. Voici l'histoire de l'origine de celte abbaye ;
Dans le neuvième siècle, un ermite, nommé Meinrad, se relira dans ce lieu alors désert , y bâtit une chapelle , et |)érit assassiné par des voleurs. Ce meurtre , dit-on , fut découvert par deux corneilles qui poursuivirent les assassins jusqu'à Zurich , où ils furent arrêtés et exécutés. Le corps de IUcinrad, inhuiué dans sa chapelle, opéra des miracles : on accourut de toutes i>arts en pèlerinage pour honorer ses ossemeus. Un nouveau saint vint ensuite y bâtir une autre chapelle qu'il dédia à la Vierge; il y employa tonte sa fortune. L'opulence de celle chapelle s'accrut par de riches donations. Conrad, évéque de Constance , se préparant, eu 948, à la consacrer, entendit une voix céleste qui l'avertil que Dieu lui-même l'avait déjà consacrée.
Nous parlùnes de Schwilz de grand malin , selon nol re usage, car Blanche a toule l'activité de César : Ni lut mtum ri^piiluiis , duin quid siiperessel agenduiii, Aprèsavoirgravi les deux sommets du mont Halkemberg, nous desceudimes dans une vallée longue, étroite et profonde. A .son extrémité nous trouvâmes ce riche monastère. Nous allâmes nous promener dans le bourg, dont toutes les maisons sont autant d'auberges uécessaii'es pour recevoir l'affluence de^ pèlerins.
Le malin, au sortir des bras de Morphée, après une jolie toiletle de Blanche . nous nous rendîmes au monastère.
Au milieu d'un désert aride et sauvage, s'élève un palais, un teuiple superbe, où la magnificence éclate de loule part. IWiloid nie disait : « Je crois visiter le temple de Delphes.» Il n'y a, lui dis je, que la différence des divinités. Sur la porle , nous lûmes cette inscription :
lIlCEST REMISSIO I>ECC\T01111M A CULPA ET A POENA.
Au haut de celte porte était attachée une plaque d'argent, percée de ciu(| irons, qu'on assure avoir été formée de la iiiain de Dieu : les jièlerins y passent les doijjls par dévotion, en récilaut des prières. La cUxhe de l'église l)éseceot trente quiutaux; sous les voûtes du temple, de vieux murs enfumés sont éclairés parlesleux de mille llambeaux caché.s aux yeux , et dont la douce clarté fait briller l'or, les diamans et l'orfèvrerie qui révèlent le sanctuaire.
iNoiis emràmes ^ans la chapelle de la Vierge , qui a 35 pieds de long, 21 de large sur l'J de haut. Le^ mnis soûl BUS el noiicis pai' la fumée des lampes, qui sont d'argent , et qui répandent un demi-jour favorable i la dévotion. La chapelle est fermée par une grille de fer ; elle était
pleine de pèlerins qui psalmodiaient, priaient à haute voix, tantôt .seuls, tantôt plusieurs ensemble; d'autres poussaient des élans dont retentissaient les voûtes de l'église. L'image de la Vierge est élevée sur un autel de trois pieds et demi de hauteur; sa figure ressemble à celle de LoiClte , soit par les traits , soit par son habillement : son visage était noir, ainsi que celui de l'enfanl Jésus; elle est richement velue , et elle change de parure toutes les semaines. On lui entretient trente-deux ajustemens conqilets. « Elisabeth d'Angleterre, médit milord, était plus fastueuse : elle avait un habit pour chaque jour de l'année.» La Vierge a trois couronnes qu'elle porte successivement, qui sont des dons de diveis souverains: deux sout d'or pur, ornées de pierreries d'un grand prix; de plus, cette madoue e«l chargée de croix, de peudans d'oreilles, de diamans et de colliers de pierres précieuse^). Daus les jours de fête, seize cierges, aussi gros que des troncs d'arbres, brûlent à ses cotés. Un Bénédictin
E grasso , e rubicondo , Chc scnibra un chérubin dcl paradiso ,
nous assura que la statue de la Vierge et la chapelle avaient été apportées par des anges; il nous mcuitra dans l'église des pas de Jésus-Christ, de la .sainte Vierge et des anges. Il uuus fit voir le trésor de la Vierge, qui contient des richesses innnenses en bijoux d'or et d'argent, en pierres précieuses : entre autres richesses, un ciboire d'une grandeur prodigieuse, pesant 2(j0 onces d'or, enrichi de 184 grosses perles, parnn lesquelles il y en a quelques-unes de la grosseur d'un œuf de pigeon, de 3(W diamans, 38 saphirs, 150 grandes cmeraudes, 857 rubis, 44grenals, 20 hyacinthes, 19 améthystes, 4 spinelles, faisant eu tout 1,629 pierres précieuses. Notre moine nous montra aussi avec emphase des .squelettes de saints et de saintes parés d'habils, de bonnets et de robes magnifiques, comme fMiur aller au bal. Il nous cita ensuite les miracles innombrables de la Vierge, qu'il prouvait par la prodigieuse quaulité de figures, d'oreilles, d'yeux de jambes, de bras, de tètes, donnés par les malades guéri par l'intervenlion de la Vierge. Le temple d'Esculape à Épidaure n'en étalait pas davantage. Ce moine uous mena daus une autre salle où l'on vendait des rosaires, des croix , de petites images : il nous propo.sa d'en acheter, nous affirmant que ces divers articles avaient touché l'image de la Vierge. Pour lui payer son accueil obligeant et .ses peines, nous finies quelques empleltes : milord adjela un ruban dont il fit présenta madame Deluiont. 11 portait celte inscription : Ce ruban entier esl lu longueur, et jusqu'au trail, el l'épaisseur de l'image de Nolre-Damc-des-Ermitcs : il a louché l'image miraculeuse. Je demandai à ce Cicérone bénédictin si Voltaire n'était jamais venu visiter la sainte chapelle. A ce nom de Voltaire, il fit le signe de la croix, et s'écria en italien ; Dio siguardi! e unanti-crislo.
Quoique les portes de la chapelle soient très épaisses et incrustées daus des membrures de fer, on esl souvent obligé d'en remettre d'autres : les pèlerins les rougent, les échaiicreut , pour en détacher des esquilles qu'ils emportent pieusement chez eux.
Ce pèlerinage esl , avec celui de Lorelte , le plus faineus de la chrétienté: cent mille [lelerins et plus y abordent coniinuellemeut. A cent lieues à la ronde, on trouve des gens dont le métier est d'aller à ce pèlerinage pour le compte de ceux qui ne peuvent s'y transporter. Ces pèle?
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rins à gage sont salaries eu raison de la dislance des lieux.
L'église est desservie par quatre-vingt-quatre Bénédictins, y compris vin!;t convers ; l'abbé, élu par les religieux , est prince tutélaire de l'empire. Le couvent ofre l'aspect d'un palais : il est précédé d'un portique ou péristyle à colonnes, avec une balustrade surmontée de statues, de vases et de génies : au milieu du péristyle est une grande fontaine de marbre , qui verse l'eau par quatorze tuyaux de laiton, ce qui rappelle la fontaine de Castalie de Delphes ; elle est toujours environnée de pèlerins qui viennent s'abreuver de cette eau sacrée. Sous la fontaine est une statue en bronze de la Vierge , la tète ceinte d'une couromie d'étoiles. Le portique est rempli de petites boutiques garnies de rosaires, de chapelets , d'images de la Vierge, à'Jgnus Dei, de livres de prières, de cierges et autres bagatelles qui forment une branche de commerce considérable.
L'intérieur de l'église est surchargé de bronze , de marbre, de dorures, de peintures passables; la musique, et quatre orgues placées dans les quatre angles de l'église, accompagnent toujours le service divin.
Les hàtimens du monastère renferment de grandes cours, une salle très spacieuse , ornée de peintures , une bibliothèque nombreu.se, de beaux appartemens pour l'abbé , des logemens commodes pour les religieux et pour les étrangers. Milord me dit en sortant de cette magnifique église : « Si j'étais un seul jour souverain de la Sui.sse, je ferais graver sur la porte le distique de madame la duchesse du Maine :
De par le roi , défense J Dieu D'opérer miracle en ce lieu.
" Et moi, lui répondis-je, si j'étais membre de l'opposition, je combattrais votre projet. Ce temple est sans doute entaché de superstition ; mais faut-il le détruire? Non : le malheureux y trouve de la consolation ; le coupable, l'espoir de .sa grâce; le caur sensible s'y remplit d'amour, et le riche de pitié et d'humanité: ainsi, ne crions pas aussi intempeslivementqueCalon : Detendacsl Cathargo[(iS). — J'y consens , à condition que vous laisserez également subsister la dent du prophète Mahomet , qui est dans le trésor du sultan. Tous les ans, le premier jour du ramazan , il la donne à baiser à sa cour, après des prières publiques instituées pour cette solennité. On y garde aussi la robe sacrée du prophète. Chaque année, à pareil jour, on la fait tremper dans l'eau appelée l'eau sacrée du prophète. Les Turcs croient, par l'attouchement de cette eau, devenir incorruptibles : sa hautesseen distribue à ses favoris, pour s'en servir aux jours de jeûne. Vers le soleil couché, ils en mettent une goutte dans un grand verre d'eau , qu'ils boivent , à trois diverses reprises , avec cérémonie. »
LETTRE LXXXL
HADAME DE SAIi'iT-OHER A ADOLPHE.
Notice de la vie d'un ami iiuclle vient de perdre. Deux mois de silence, mon cher neveu, viennent de s'écouler. Ma plume était glacée par un accident malheureux, .l'ai perdu un ami de vingt ans , et je suis restée six semaines à ma Iliger; mais enfin le cœur ne fournit pas toujours des larmes, et les vivans m'ont un peu consolée des morts.
Cet ami , que vous avez vu chez moi . est M. de Monjiroux. Esprit oiiginal , homme vertueux, bienfaisant par 'nstinct, comme les tigres, les Néron, les Caligula et leurs semblables sont méchans par nature, l'romeneur infatigable, grand penseur, grand rêveur, il lisait peu, mais il faisait des livres en marchant , sans pourtant rien écrire. Quand on lui demandait pourquoi il ne produisait rien : » C'est, disait-il, parce qu'il y a déjà trop de livres, et que je n'ai besoin ni de gloire ni d'argent. ■ Il avait beaucoup voyagé. A r.1ge de vingt-six ans il perdit son père, qui , entiché de sa noblesse de la veille, et voulant en soutenir l'éclat, le nomma son héritier, en réduisant sesdeui tilscadels à la légitime. Monjironx , à la lecture du testament, dit à ses frères : « Le dioit d'ainesse est d'origine barbare ; la fortune de mon père vous appartient autant (|u'à moi. Ainsi , nous partagerons par égale portion. » Ce qui fut exécuté. Il proposa ensuite à son frère puiné de voyager ensemble à pied, en Suisse et en Italie. Son frère accepta , et ils partirent suivis d'un valet, robuste paysan qui |>)rtait le bagage. Leur vêtement était (/fm(-6oî/rgcois, demi-maiianl , leurs armes un grand bâton, et leur garde deux gros chiens. Ils voyagèrent ainsi pendant deux ans, s'occupant peu des hommes, mais beaucoup de botanique, d'histoire naturelle, et des sites, des tableaux des pays qu'ils parcouraient. Sur les montagnes helvétiques, ils combattirent contre les ours, contre les loups, et furent toujours victorieux.
Monjiroux, de retour à Paris, pour mettre à profit la connaissance qu'il avait des simples et des plantes, étudia la médecine, pour laquelle il avait toujours eu de l'inclination. Un revers de fortune léduisit ses revenus à seize cents francs. Un de ses amis crut lui rendre service en sollicitant un emploi pour lui; il l'obtint, et, plein de joie, il vint le lui annoncer. L'emploi rendait mille écus. « Mon ami, répond Monjiroux, cela demande réflexion; demain je le rendrai réponse. « Le jour suivant il lui dit : « Je me suis consulté : j'ai vu qu'avec mes seize cents francs j'attrapais le bout de l'année, allègre et dispos, et que mille écus de plus de revenu ne me donneraient ni un plus grand estomac, ni plus de gaité Ainsi je te remercie: fais passer cet emploi sur quelque malheureux qui manque de pain, ou quelque riche qui manque de jugement.
Il s'attacha de plus en plus â la médecine, non dans l'espoir d'en faire son étal , mais animé du dé,sir d'être utile à l'humanité. Il voyait des malades, sans recevoir aucune rétribution , et c'est surtout les asiles du pauvre qu'il allait visiter.
Un jour, pa,ssant dans la rue de l'Université, devant un grand hôtel, â la porte duquel on avait étendu une couche de paille, il .s'arrête. 11 voit arriver deux médecins, appelés pour une consultation : la malade était la marquise de Sainl-Léger, attaquée d'une maladie très grave. Monjiroux suit les médecins , entre a> ec eux chez la marquise , s'approche du lit, écoute les iiiterrogalions des docteurs et les réponses de la malade. Les médecins croyaient que c'était un homme delà maison, et les gens de la maison que c'était un troisième médecin consultant. Les deux docteurs, après avoir bien examiné la malade, allèrent à l'écart disserter sur les pronostics, diagnostics de la maladie, et sur les remèdes les plus convenables. Monjiroux, toujours avec eux, les écoutait en silence. Les docteurs s'accordent sur la nécessité d'une saignée, mais l'un la voulait au bras, et l'autre au pied. Chacun s'entêtait dans .son opinion . la dispute s'échauffait , lorsque Monji-
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roiix lève la télé , et s'écrie : « Messicui s , je vais vous mettre d'accord ; vous vous trompez tous les deux lourdement. Vous tuez la malade si vous la saignez. Voilà mon avis. — Monsieur, éles-vrus uii'decin? lui dit l'un d'eux. — Qui ête.s- vous , s'il vous plail '' s'écria l'autre. Je ne suis pas le docteur Sani;rado, mais j'ai le sens commim. • Les docteurs indijjnés , appelèrent l'époux de la marquise, lui portèrent leurs plaintes. Le marquis, s'adressant à Monjiroux, le pria de lui dire ce qui l'amenait chez lui. . L'humanité, le désir de vous être utile. Je vais me retirer , puisque ma présence choque ces messieurs; mais je vous prédis que, si votre femme est saignée , elle sera morte dans trois jours. Adieu , monsieur le marquis ; messieurs, je vous salue. » Le marquis, homme aimable et bien élevé , lacconipaii^a avec des excuses jusqu'à la porte de l'antichambre , et le pria de lui dire son nom. " Je me nomme Monjiroux , je demeure dans le cloitre Saint-Honoré , et je suis à votre service. Mais gardez-vous de faire saigner votre fenune. »
Un mois après cette scène, Monjiroux, traversant la place Vendôme, un petit parapluie à la main , fut arrêté par nn grand laquais , qui lui dit : « Monsieur, vondriezvous avoir la complaisance de venir parler à M. le marquis de Saint-Léger, qui est 1,> dans son carrosse. «Monjiroux vit un carrosse drapé de noir ; il y alla. Le marquis, après lui avoir demandé pardun, lui dit : "Monsieur, je suis au désespoir de n'avoir pas suivi voire conseil ; j'ai eu le malheur de perdre ma femme. — Klle a donc été saignée?— Hélas! oui; et comme les médecins consultans n'étaient pas d'accord pour la saignée du bras nu du pied , pour t' ut concilier ils l'ont saignée i l'un et à l'autre membre. J'ai eu le malheur de la perdre au bout de trois jours, comme vous l'ai iez prédit.— Monsieur le marquis , j'en suis fâché, mais il n'y a plus de remède. — Il pleut; voulez-vous que je vous conduise quelque part .' — Je vous remercie; je vais chez un paun'e ouvrier malade, à deux pas d'ici. — Voulez-vous me taire l'honneur de dinerehez moi?— Aujourd'hui je ne le peux, j'ai plusieurs malades à voir ; mais demain je suis à vos ordres. » Depuis Monjiroux devint le médecin de la maison du marquis , (|ui s'attacha à lui de la plus tendre amitié , lui offrit un logement , sa table , une pension ; mais Monjiroux n'a rien accepté; il a voulu être libre, et se réserver le plaisir d'être utile sans recevoir le salaire de ses services.
Comme j'aime encore mieux peindre les hommes par leurs actions qu'avec mes couleurs , je vous conterai encore cette anecdote.
L'abbé Durand, fils d'un pâtissier de Lyon , élevé par la fortune au grade de précepteur de lenfant d'un riche financier, avait un neveu à Lyon, qui mourut et laissa des dettes, entr eautres im billet de trois cents francs à une pauvre femme chez laquelle il logeait. On envoya à Paris ce billet à Monjiroux pour le faire payer à l'oncle du défunt. Monjiroux alla chez lui à huit heures du matin ; son laquais lui dit qu'il n'était pas jour encore. « A quelle heure commence le jour pour .M. l'aljbé? — A neuf heures. — Je reviendrai i neuf heures. » Il revint ; et le même laquais lui dit qu'il fallait attendre, que monsieur venait d'entrer dans son bain . A quelle heure finit le bain de M. l'abbé? — Vers les dix heures— Vous me reverrez à dix heures. » Il faut observer que Monjiroux était toujours vêtu d'un habit noir , l'emblème de la pauvreté ou de la philosophie sa sœur, et que le laqu is ne faisait pas grand cas du philosophe Monjiroux. A dix heures précises, il reparut.
« Verrai-je ejifin voire mailre?demanda-t-il au laquais.— Je ne sais ; il prend son chocolat. .Alaisque lui voulez-vous? voyous. — Je veux lui dire qu'il a un laquais insolent, qu'il devrait nietlre à la poi'te. » Cette vive aposirophc fit tomber l'insolence de cet homme ; il alla annoncer Monjiroux , qui pcnéti'a enfin dans le cabinet de M. l'abbc. Il prenait son chocolat , enveloppé d'une belle robe de chambre de satin. Monjiroux salue; l'abbé répond d'une inclination de télé , eu lui indiquant de la main un fauteuil pour s'asseoir. Hs'assied , cl garde le silence , observant en curieux le ton, les airs, la fatuité et la figure du préleiidu mentor, qui de son coté aussi le regardait en trempant un biscuit dans sa tasse. Enfin le déjeuner fini , il lui demanda ce qu'il y avait pour son service. «Vous aviez à Lyo i un neveu qui e.st mort. — Je le sais ; ce n'est pas une grande perte. 11 n'a rien laissé. — Pardonnez-moi , il a laissé des dettes. — Je m'en doutais ; il n'avait ni sens ni ccnduite ; il n'a jamais su arrivera rien. — Tout le monde ne peut s'élever conune vous. Entre autres deltes, il doit à une pauvre fcnnuc, qui l'a secouru et hébergé, la somme de cent écus; j'apporte son billet que l'on m'a envoyé, espérant que vous leiiez honneur à la mémoire de votre neveu. — Je ne m'embarrasse pas de la mémoire de mon neveu , et je n'acquitte pas ses deltes. — C'est ce que j'ai rép ndu ; j'ai gagé que vous ne paieriez pas. — Voilà qui est plaisant ; et sur quel présomplion avez-vous parié ? — La voi( i :
« Vous avez sur votre chejninée la figure de Henri IV, qui me rappelle une anecdote de sa vie. Un paysan béarnais avait été camarade de ce bon roi dans scn enfance; ils avaient couru en.semble les monlagues de Béarn. Henri devint roi de France , et ce bon paysan accourut pour l'en féliciter. Il le trouva dans la galerie de Kontaincbleau, et du plus loin qu'il l'aperçut, plein de joie , il lui cria: Hcnii! Henri! en agilanl ses bras, son chapeau cl lout son corps. Le roi feignit de ne pas l'euleidre. Le paysan se retirait lout triste, lor,sque le roi le fil appeler. Mais sa joie était éteinte, son amitié blessée.- Savez-ïous, lui dit-il, que vous êtes fiar depuis que vous êtes roi ; quand je vous ai baillé mon lard et mes fèves, je ne l'étais pas, moi.» L'abbé sentit l'application; mais dissimulant, il dit à Monjiroux ; <■ Il me parait , monsieur, à votre accent que vous n'êtes pas de Paris. (Monjiroux avait l'accent lyonnais.)— Non , monsieur, je suis de Blois; mais j'ai eu nn maudit précepteur lyonnais qui m'a gâté l'accent. • L'abbé voyant i quel homme il avait à faire , descendit de sa gloire, paya le billet, et même accompagna Monjiroux jusqu'à la porte de son cabinet.
Monjiroux. né un peu caustique et avec un grand amcur pour la liberté, déclamait souvent contre le gouvernement, disait tout haut qu'il n'aimait ni les rois ni les prêtres, et le roi et les préires le firent prier de quitter Paris ; et d'aller autre part exhaler sa mauvaise humeur. Il revint dans sa patrie ; il avait perdu ses deux frères , et leur succession avait accru sa fortune ; il jouissait de cinq à six mille francs de rente. Le séjour de la ville l'ennuya bientôt ; il critiquait les Lyonnais avec sa causiicilé ordinaire , il les accusait d'avarice et de cupidité. 11 prétendait que l'esprit du commerce élait comme certains vents dont le souffle répand l'aridité. Il acheta une jolie maison de campagne sur les bords de la Saône, qu'il appelait le mont Hymèle, parce qu'il était à mi-côte d'une colline , et ([u'il y éleva des abeilles. Il a vécu vingt ans dans celle retra'te; pendant ce laps de temps, il n'a couché que neuf
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fois a I,yoii , et toujours malfïré lui. Il n'y venait que p ur atheler de» drop,ues pour ses malades. J'allais tous les jeudis dincr à sa campaine. avec Borde son ami. C'était vraiment une journée pliilo.sopliitpie. Borde et moi commandions le diiier huit jours à l'avani e ; nous fixions le nombre des plats, et ceux que nous désirions. Ce fut à l'un de ces diuers que Borde nous lut , pour la première fois, sou odesur la fïuerre, que les favoris de Mars, et non de la raison et de l'humanité , devraient lire et méditer. Monjiroux, sous un vernis de morosité, de brusquerie même, aimait la société des fejnuies; il la préférait à celle des hounnes. L'amitié des femmes, disait-il, est plus active, conuait mieux toutes les petites fibres du coeur, les remue avec plus de délicatesse ; la sensiliililé de leur âme se répand autour d'elles, vous pénètre et vous échauffe , connue le feu du soleil du printemps. L'amitié d'un homme peut être plus utile iwuc le conseil , pour les lirandes occasions; celle d'une fenune, pour le Iwuheur (le tous les jours. Sionjiroux n'avait été amoureux (|uune fois dans sa vie ; el .sa maîtresse, jalouse, voulant exijier de lui qu'il cessât de v ir une de ses amies , il lui dit : « .Madame, je ue fais pas de ces marchés-là ; je ne sacrifie pas une amie de dix ans à une maîtresse d'un jour. » Et il rompit avec elle. Il disait que le mariajie aurait pu le tenter, si le divorce avait été permis; mais qu'il n'était pas assez fou ou assez inconséquent pour risquer le h nheur de sa vie entière , pour une preniièi-e i;uit de noces.
Il avait gravé, sur la porte de sa maison, ces quatre vers de Voltaire ;
Dieu fit la douce illusion Pour les heureux fous du bel ;1j;e; Pour les vieux fous ranibilioii , Et ta retraite pour le sage.
Monjiroux aimait beaucoup à marcher ; il faisait tous les jours plu.sieurs lieues. Les travaux de la campaune ne l'amusaient pas. Une de .ses plus chères occupations était la médecine; il allait visiter un malade à plusieurs lieues de chez lui. «Vous ne sauriez croire, nous disait-il un jour, combien je fais d'heureux avec sept ou huit louis de di'osue.s que ]e distribue à mes malades. » Un de ses ijrands plaisirs encore, était les soins de sa ménajjerie, qui n'était peuplée que d'animaux doux et paisibles ; il passait des heures eulières à rejjarder leurs jeux, leurs amours, leur joie et leur trépignement, à l'aspect du (jraiu qu'il leur apportait. «Celaient , di.sail-il, ses amis, les vrais eufaus de la nalure. » Il nous contait. souvent que Charles V, roi d'Anjjlelerre, allant 5 la mort, suivi de ses deux chiens, se tourna vers eux , lorsfpi'il fut au pied de l'échafaud, et leur dit, les yeux mouillés de larmes ; « Adieu , mes chers el uui(|ue.s amis! » La ménagerie était très jolie ; il y avait une fomaiue au milieu , el un grand platane qui la couvrait de son ouil)re.
Ce sage , âgé de soixanie-quinze ans , a eu d'abord une fièvre légère qui, prenant par degrés uu caractère grave, l'a conduit à la mon. Il a franchi ce passage avec beaucoup de fermeté et de philosophie, .sans regret pour la vie, sans terreur pour l'avenir. Son curé vint le visiter, et lui parla de coufession. • Monsieur le curé, lui a-l-il ré|M)udu , dans la primitive église, on se confes.sait à haute voix; je veux agir de même. J'ai eu des défauts, des faiblesses; j'ai fait du bien aux hommes, mo iis peutêtre que je n'aurais dû; mais j'ose espérer que l'Être suprême aura pitié d'une faible créature , son ouvrage. »
Après celle confession, il pria le rnri5 de lui accorder quelques heures de repos. Depuis, toutes les fois qu'on lui parlait du curé et de confession , il répondait : Moriatiir anima mcii maiie philosoplforum.
J'ai pleuré sa mort , je le regretterai long-temps. Ainsi tous les liens qui nous attachent à la vie se dinouent peu à peu, lorsque l'on vit au delà de son contingent ! Mais, pour chasser ce nuag-e de tristesse, approchez-vous, mes enfaiis; venez, l'un après l'autre, afin que je vous embrasse tendrement.