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LETTRE LXXXII

ADOLPHE A SA TAI^ITE

De Zug. Du lac Lucenic. Du mont Pilate. De Lucerne. De la ivpobliqaedctiersaw. De rerniilagedeNunnecK. Du général Pfiffer. De la cascade de Slauback.

La ville de Zug est bâtie au bord du lac du même nom , dans un pays agréable et fCitile. Les rues y sont belles, les niai.sons jolies. Le lac a trois lieues de longueur, et une de largeur. C'est le plus poissonneux de toute la .Suisse; on y pêche as'ez commun 'ment des carpes du poids de cinquante livres, juiiqu'à quatre-vingt-dix. C'est ce que nous racontaient nos bateliers , qui nous apprirent que les filles du pays faisaient , grâce à Dieu, des enfan.s avant le mariage. "Mais, leur dis-je, trouvent-elles en^ suite des maris ? — De préférence; elles .sont éprouvées. — Elles aiment donc les hommes? Restez quelques heures à /{ug, el elles vinis le prouveront. < Un passager, qui était dans le bat."au , nous assura que dans l'inderlbourg, un jeune homme n'épousait sa mailresse, qu'après une parfaite connaissance.

Koiis passâmes à Zug ou Zeug comme chats sur braise, parce qu'il y régnait une espèce d'épidémie qui avait enlevé bien de pauvres gens. Cependant milord prétendait que nous n'avions rien â craindre. Nous lui en demandâmes la raison, «l'est, répondit-il, que nous sommes grnliishommes, eJ que la maladie attaque .seulement les malheureux paysans. » Cette réponse me fit rire. «Vous riez , reprit milord ; voici sur quoi j'appuie ma .sécurité : Breslaw élait iureclé d'une grande contagion , qui faisait périr jusqu'à cent vingt personnes par jour. Une comtesse, à qui ou eu demandail des nouvelles, répondit ; Dieu merci! la grande noble.«se est épargnée ; ce n'est que te pelit peuple qui meurt.

Dieu aidant et nos chevaux , nous voici aux bords du lac Lucerne ', prêts ,à nous embarquer : le temps est propice; un vent léger ride à peine la face de l'eau. Les zélîJiirs, le ciel , la [erre, les naïades et les amours agis.sent de concert pour favoriser noire navigation ; c'e^t du moins ce que milord et moi disions à Blanche, qui répondait qu'elle couiplail plus sur les bateliers que sur les naïades et les amours. Ce lac a environ huit lieues de longueur, sur liois de large; en plusieurs endroits il est bordé de rochers e.^carl)és et fort éle\és ; on y pêdie des écrevisses de couleur bleue , qui prennent dans la cuisson une teinte livide. Elles sont plusgros.ses que nos écrevisses ordinaires.

Pendant notre navigaliou, nous admirâmes le mont Pilale, qui sehne du sein des eaux à la hauleur de cinq mille sept cent qualre-vinj',t-si> pieds; ses lianes sont couvei is d'une verdure sombre. Un de nos balelicrs nous montra , sur le .sommet , un petit lac de douze â treize pieds de diamètre , et de trois pieds de profondeur , daog

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Icfjucl Ponce-Pilalcélail vcnuseiioyer. «Celiii-KI vicri! de loin, s'i'cria luilord; contez-nous cumulent la di ose est arrivée:- Ce maudit Juif, dit-il , après aïoir tralii Jésus- Clirist, eut tant de remords, fut si déjespfré, qu'il quitta KDU pays, V nt sur cette montagne, et se précipita dans le lar pour tfi'minersa lucchaule vie. Depuis, son âme s'y promenait; on y voyait des esprits, des spectres, des dra.joiis inalfaisans. Lorsqu'on s'approchait du lac , l'ilaie y excitait des teiupt'les, et tirait par les pieds ceux qui s'y liaignaient; mais aujourd'hui , le conseil a défendu de s'en approcher, tous des peines sévères. » Milord demanda à tîlanche ce qu'elle pensait de cette histoire. «Kable pour fable, répondit-elle, je préfère celle des paysans de Lycie, changés en grenouilles par Laloiie ' ; mais j'aiine mieux ceux qui croient au conte de Ponce-Pi ate, que ceux qui ne croient pas à l'existence de Dieu. »

Le nom de Pilaie est sans doute dérivé du latin pi/ca'us, nom que donnèrent les Romains à celte uionlague, à cau^e des nuages continuels qui ceignciU .'a léic. Elle est isolée, détachée des Alpes; laba:e, sise au milieu d'une plaiue, a douze lieues de circonférence : eJle s'élève .sur U- sol comme un vaste colo.sse. Celle monlagiic .sert de baromètre à ses hal)itans. Lorsque les nuages s'arrêtent sur la cime, c'est un présage de beau temps; s'ils desccndenl ju.squ'au pied , ils pronostiquent la pluie. Ces montagnards croient tirer leur origine d'une troupe de déiiitenrs romains ; ils sont spirituels et gais. Ltur ini;ra!e est singulière ; ils .«ont équitables, liounétes parjui eux , et t;nmpent sans scrupule les habilans de la l'iaiiie qu'ils d;daignent. ('.es princip'cs de mo. aie rcssemljlenl à ceux des gouvernemens , qui croient l'injuslice et le mensonge de |M;uple i peuple de droit politique. De l'autre côté du mont Pilate, est le m nt Bigi , moins superbe, Ui^is versant de nombreux ton eus qui, frappés des rayons du soleil, refièlenl des sillons «'argent et de feu. En avançant, nous passions au pied des rochers mena; ans, dont les ombres noires et vastes te prolongeaient au loin sur la surface du lac , y répandaient l'obscurilé et la Iriste.s.'-e. Après six heures de navigation , nous vinies le .soleil au bord de l'horizo]). Son coucher , déjà si beau , parut encore plus resplendiisant , quand il n'éclaira que les sommités des glaces. Les r0( hcrs étaieiU peints en couleur de lose, et les glaiiers ressemblaient à de lor fondu, (harun de nous, sileiiiieux comme ces Grecs qui pénéliaient dans le temple de Jupiter Olyiijpien, cro\ait entrer dans le temple de la naïuie.

Nous arrivâmes au pied de Gcrsavv, bourg situé dans une position charnianle ; il borde le lac, et offre un point de vue très pittoresque. Il est dominé par des montagnes fort eicarpées. C'est la plus petite république, le plus petit licuple de l'Euroiie. C*nt toises carrées de terrain compo- .scnt !> peu près son étendue; sa population , en y comprenant sa régence, ses Irésoriejs, grands dign taires, secrétaires, juges, minisires, o! liciers de marine, forces de terre, forces navales, eiitin tous les gouvcrnans et tous les gouvernés, peut s'élever de neuf cents à mille personnes.

' I.atone, après avoir mis au monde Apollon et Diane, fiiyjnl les por.iicutioiis de .Union , passait par un marais de Lyeic où dis p^iysans travaillaient la terre; elle Imr dem.imia un peu d'eau pour se rafiatelur ; t Vous me leniluz la vie leur (li:-elle... Ces pajsaus euieul la cruauté de troubler l'eau, pour l'eiiil ê her d'in bpirc. La(one, indignée, les changea en grenouille».

Koiis IraversiiiicK, ârenli-i'e du port , une flolle nombr«ise de ba.'elfî.s atiachés à leurs ancres. C^'lle Ilot le nous arrêta, et, les in'ormations pri.-es, on nous permit de montera la ville, qui consiste dans un petit bourg, et quelques maisons ccartres. La pure déinocralie est établie dans ce coin de terre, et si ce n'est pas là s n seul asile • c'csl du moins celui où elle peut exister sans trouble et sans anarchie.

Le lendemain, quand monseigneur le landcrn ann fut visible, nous allumes lui faire notre cour. Nous comptions trouver une espère de paysan lapis dans .sa hutle; nous fi'imes bien détrompés ; sa maison est très jolie, les appartemens sont vastes, ornés de glaces et de dorures; les lits même sont séparés, comme chez les grands, par des balustrades élégantes. La première antichambre est tapi.vséc de cartes géographiques. Ce souverain était âgé de .soixante-seize ans. Il nous demanda si nous croyions que Césai eût mieux aimé être le lendermann perpétuel de Gersaw, que le second de Roir.e? .Miloid lui cita en réponse un piopo» attribué au grand Condé, qui disait que, s'il était roi de son lit, il ne se lèverait jamais.

La ville de Gersaw a deux beaux édifices , l'égli.^e et la iiiai.snu de ville. Fn entrant dans le temple, nos oreilles furent assaillies d'un vacarme harmonique, ou de la discordance des voix d'une assemblée nmnbieuse , qui chantait les louanges de saint Zenon et de saint.e nrigilie. Les pàlurages sont l'unique produit de cet empire. On n'y Irouve pas un cheval; rie;i n'est moins étonnant dans un pays plus âpre que le fameux torrent de Cédrou. On nous a assuré que le Iribunal criminel éiait presque toujours inoccupé : preuve certaine que, plus le cercle d'un état est resserré, plus il y a de sagesfe et de bonheur.

La Hotte de ce pays ne fait la guerre qu'aux habitans des eaux. La pèche est un des reveuus de la république, dix-huit fois |ilus peuplée, en rai.son de son étendue, que le lerriloire français.

Après avoir déjeuné à (iersaw avec de l'excellent p isson et (lu mauvais vin, et pariouru tout ce (|ui pouvait inéiiterhos regards, nous remuiitSmesdans notre navire, en invoquant Castor et Pollux, et nous voguâmes vers Lucci ne , où i oiis arrivinies quand Téloile du soir se le- >ait taciturne et brillante.

Luccrne est bâtie sur les deux rives de la Renss , à l'endroit même où cette rivière s'échappe du lac. Le> deux parties de la ville sont unies par q;alre ponts de bois; l'un sert aux voitures, et leslrois autres sont destinés aux |)ié!ons ; un de ces ponts a six cents pieds de longueur , un autre trois à quatre cents. Ils servent de promenoir."! publics, et offrent de chanuans points de vue. Ils .sont couverts d'un t(,it supporté, de dix pas en dix pas, parues piliers, enti'e lesquels il y a des panneaux peints qui reprcjentenl des sujets de rhi.sti ire du pays, de l'iiicrilure- Sainie ou de la Eable. On y voit des drajons ailés, des gri fons, des diables et desc.culauref.

Le chemin qui conduit à Lucerne est environné de petits bois, de |irai;ies, de champs bien cultivés; mais la ville est assez mal bâtie, les rues sont étroites, les maisons construites sans goi^t, hors quelcjucs-unes. Le nombre des habilans n'excède pas quatre mille, mais la population du canton est de cent mille. Il a quatorze lieues de longueur, et autant â peu près de largeur. Les Lucernoi.ses sont bien laites, agréablement colorées. Les femmes de la campagne ont un costjme singulier; elles portent une ceinture de cuivre; leurs jupes les ceignent scus les

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épaules, et leur laissent les jambes eiilièrement dérouvertes : les jupes, divisées en deux par un ruban, sont ordinairement de deux couleurs. Un chapeau tressé, orné de rubans et de fleurs, complète leur parure. Les paysans sont et robustes et forlenieut constitués. ; Ou montre à l'arsenal l'armure de l'archiduc Léopold, tué à la bataille de Sempach. On fiarde à la tour d'Eau, ainsi nommée parce qu'elle est bâiie dans le lac , le sceau d'or massif de Charles-le-Hardi, son anneau et quelques auties dépouilles.

Lucerue est le séjour de la piété : tout y est plein d'oratoires, de peintures sacrées, d'ex voio. Dans les rues, aux marchés, on voit les femmes, le chapelet à la main ; j l'entrée de toutes les maisons et au dedans, on trouve un bénitier; les habitaus, pour se saluer, prononcent le nom de Jcsin-Clirist.

Sur la tour de la ville, une sentinelle fait résonner de temps en temps une corne d'un son rauque ; elle en donne deux coups, et la sentinelle, en faction sur la grande tour des remparts, doit répondre par trois coups du même instrument.

L'Ue des curiosités de Lucernc est un plan en relief, exécute par le général Pfiffer. Nous lui envoyiSmes demander la permission de ^oir ce chef-d'œuvre d'adresse tl de patience. Ce militaire, aussi aimable qu'instruit, nous fit dire qu'il était à nos ordres. Il nous accueillit avec toute l'urbauité française, dit à madame Delmont les cho.ses les plus llalteuses, s'empressa de lui expliquer les détails de son plan. Il représente une surface d'environ soisante lieues carrées, des contrées les plus montueuses de la Suisse, ce sont les cantons d'Underw alden , Schwitz, Uri, une partie de ceux de Lucerne, de Zug et de Berne, renfermés dans un espace de douze pieds de large. Le lac de Lucerue est le centre du plan, qui est en relief, posé sur u;:e grande table. On moule sur trois marches, d'où l'on voit le lac de Lucerue, les campagnes, les villes, les nionta;',nes, les villages et les hameaux du canton. Les proportions en sont justes, les formes vraies, et les détails prodigieux. La vérité eu est si frappante, l'illusion si complète , que l'un des deux paysansqui étaient avec nous, s'écria -.VciU mon village, ma maison! et l'antre, voilà notre fontaine où nous allons puiser de l'eau ! La matière de cette merveille est un amalgame de poix et de cire; mais les montagnes sont des blocs de rochers pris dans les montagnes que l'auteur veut représenter. Comme en regardant ces objets nous manifestions notre étonnement sur l'assiduité, la patience qu'avait exigées un ouvrage si merveilleux, M. Pfifler nous dit : "Vous .seriez bien plus surpris si vous comiaissiez la patience et le travail de l'ermite de Nunneck, qui, à l'exemple des castors et des fourmis, a passé sa vie à se creuser un logement. .l'ai eu la curiosité d'aller visiter ses travaux; j'avoue que je me suis trouvé un paresseux auprès de lui. » Nous le priâmes de nous faire connaître cet ermite et sa demeure. « Très volontiers, dit-il. In homme, lassé du monde, se retira sous mi rocher de Nunneck, village éloigné d'une lieue de Fribourg. Dans ses longs loisirs, il s'occupa à y tailler son logement ; il y mourut , et eut pour successeur le nommé Duprés de Grugnes, qui conlinna son ouvrage. Son plan et ses idées s'étendant tous les jours, il y travailla vingt-cinq ans, aidé d'un seul valet ou compagnon. 11 est sorti de son ciseau une église de .soixante-trois pieds de long, de trente-six de lai'geur, et de vingt-deux de hauteur, sur six d'épai.sseur: un clocher élevé de quatre-

vingts pieds, un réfectoire, une cuisine dont la cheminée a quatre vingt-dix pieds de hauteur; nue grande salle, deux cabinets, deux escaliers, une <ave où coule une source d'eau vive. Il avait créé de plus, devant sa maison, un petit jardin potager, élevé en terrasse. La .Sagne baigne le pied de c^" rocher. Il faut convenir que ce logement , l'ouvrage de deux hommes, est plus étonnant que celui des pyramides construites par des milliers d'esclaves, sous les ordres d'im despote. L'ermite de Nunneck n'aurait pas borné là ses travaux, si la mort ne l'eût surpris. Il repassait dans une nacelle des écoliers de Fribourg , qui étaient venus le voir le jour de la dédicace de son egli.se. La nacelle chavira ; il périt avec eux , le 17 janvier 1708. Cet ermitage est aujourd'hui habité par un Allemand, qui s'est associé un vieux soldat , son ami. »

Nous remerciâmes iM l'fiffer de son récit , et lui demandâmes combien de temps lui avaient coilté son ouvrage. « Dix ans, d'un travail assidu ; j'ai levé les plans .sur les lieux, j'ai calculé les élévations des montagnes, je les ai dessinées sous leurs divers aspects. Lorsque j'avais modelé une partie, j'appelais des paysans du pays, surtout des chasseurs de chamois, et je me corrigeais .sur leurs avis. Les nombreux obstacles ne m'ont ))oint rebuté; deux fois j'ai été arrêté comme espion. Dans les cantons populaires , j'ai souvent été forcé de travailler au clair de la lune pour me soustraire aux regards inquiets des habitans , qui craindraient pour leur liberté si l'on connaissait la topographie de leurs contrées. Pour me nourrir au haut des Alpes, où toute nourriture m'aurait manqué, je menais une chèvre qui me donnait du lait. Un jour, exposé sur le sommet d'une montagne de l'Underwald , accablé de fatigue, je priai un jeune paysan de porter mes instrumens. " Non, me dit-il froidement. — Pourquoi ?^ Je ne veux pas. — Je le donnerai de l'argent. — Vous avez de l'argent? — Oui. — Montrez-le moi ,je n'en ai jamais vu, quoique j'en aie beaucoup entendu parler. » Je lui en numtre; il le regarde, l'examine, et me le rend, en me disant : « ^u'en ferai-je? Noiis filons ici nos habits, et nous avons le lait de nos troupeaux. » Ce paysan était plus riche que le niaitre du Mexique et du Pérou. M. Ptiffer nous raconta encoreqii'au sommet d'une haute montagne, il avait trouvé dans une chapelle un jeune homme assis à coté d'une jeune femme. ■ Est - ce ton épouse, lui dit-il? — Non , c'est celle de mon ami; sa femme aime les montagnes , et la mienne aime la plaine , et nous troquons pendant l'été. » Notandi siint tibi mores.

Après avoir fait nos reinercimens, nos adieux à cet amiable et savant militaire, nous allâmes visiter, à demilieue de Lucerue, le monument que l'abbé Rayiial a fait élever aux trois libérateurs de la Suisse. C'est un obélisque de beau granit gris, qui porte des inscriptions sur chacune de ses faces. J'ai retenu celle-ci , la plus remarquable par sa précision.

Tl ibus optiniis eiviims , \\'erner, von Stauffaeh,

Walter Furst ; Arnold von Metthal.

Milord me dit que ce monument était plutôt l'ouvrage de l'orgueil que celui de l'amour de la liberté. « Milord, lui dis-je, le vrai moyeu de tarir les sources de la bienfaisance et des vertus, c'est d'en empoisonner la cause pour se dispenser de la reconnaissance. »

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Nous partîmes au lever du soleil pour nous rendre à Thoun, qui est la clef des Alpes du canton de Berne. Celte journée, de onze licnes, .sollicitait notre activité; mais le cheval de niilord, vrai rossinante, s'abaltit deux fois, et relarda la marche par la jjravilé de ses pas. A l'arrivée de la nuit, nous étions encore bien cloijjnés de Thoun; nous marchâmes sans parler : l'obscurilé, le silence de ces déserts répandaient autour de nous l'iiiquiélude et la crainte. l'our rassurer Blanche, j'enyageai notre yuide à chanter queliiues romances du pays; il enlonna une chanson, d'une voix forle et sonore, qui, répétée par les échos des défilés , paraissait former un concert de cent voix. Nous arrivâmes au bord d'une rivière qui roulait ses flots i (jrand bruit ; notre guide nous dit qu'il fallait la passer si nous ne voulions pas coucher sur sa rive. « Eh bien , ma chère amie , dis-je à Blanche , la traverseronsnous, ou coucherons-nous ici? — rSon , marchons ; milord dit que j'ai le courage d'une Anglaise; je veux soutenir ma répulalion.» Soudain elle fail entrer son cheval dans l'eau; je la plaçai entre milord et moi; nous voilù tous au milieu d'un torrent inconnu , enveloppé de ténèbres, n'entendant que le bruit effrayant des lloLs heurtant les rochers, roulant les cailloux. Nos chevauv avaient de l'eau jusqu'au poitrail ; enfin nous atteigniines le bord Milord félicita madame Delmout sur son courage, et lui demanda ce qui le lui inspirait. «Ma confiance, dit-elle, dans le mailre de nos destinées, et ma soumission à ses volontés. ■ Nous arrivâmes à Enches, au milieu de la nuit , on nous servit, pour uotre souper, du lait et du fromage, mais avec le repos , après une journée si fatigante , ce souper élait délicieux.

Enches est bien bili; ses habilans ont abondamment le vivre et le couvert; que faut-il (taranlagc ? ^ous y vîmes des honnnes à longues barbes, à culoltes larges, de belles feunnes qui cependant admirèrent Blanche, louèrent la souplesse de sa (aille, lui o. friren! des fruits, de la crème, des Heurs. Blanche accepta les Heurs, voulut les payer ; mais ces feunnes refusèrent avçc fierté , et lui demandèrent pour paiement la permission de l'embras.ser. Milord, ainsi que moi, nous nous mimes de la parlie, et nous embrassâmes ciiiq ou six femmes charmanles qui s'y prélènnl avec beaucoup de grâce et de gailé.

Nous ne voulilmes pas quitter cette vallée, sans aller visiler le célèbre Michel Schuppach , que Voltaire appelait le médecin des urines , et dont les voyageurs rapportent des succès étonnans. Sa maison est située au-dessus du village, sur la pente d'une montagne escarpée. Nous trouvâmes cet Esculape montagnard , environné de paysans qui venaient le consulter. Chacun d'eux porlail nue fiole remplie de son urine; c'est par leur inspection que Schuppach juge de l'état du malade. Après l'avoir salué, nous le priâmes de continuer ses consultations; il était placé devant celui qui le consultait, et promenait, en sifflant , ses yeux tantôt sur lui , lantot sur la fiole ; après quoi il donna son avis. On dit qu'il a .souvent le bonheur de frapper au but ; au surplus, il faudrait se garder d'attaquer sa science devant ses partisans et ses malades; ils le défendent vivement. Ces fréquentes guérisons lui amènent des pratiques de loule l'Europe. Sa maisou était alors encombrée d'Anglais, de Français et de Suisses; il ne lui manquait qu'un autel et des médailles pour Être le dieu d'Épidaure.

lest d'une grande corpulence ; sa figure est animée et caractéristique ; il a les yeux pleins de feu et de vivacité.

Cet Esculape, aujourd'hui si renommé, n'était jadis qu'un chirurgien de village; il a quelques noi ions eu anatomie, en chimie , en botanique; sa répnlalion ne biillc que depuis quelques années. On assure que, peu piofoud en Ihéorie, ses connaissances sont le fruit d'une grande pralique qui, en effet , est prodigieuse, quoiqu'il ne s'éloigne jamais de sa mai.son de plus d'une demi-lieue : U n'irait pas â Berne pour l'empereur lui-même. Sans vouloir infirmer les talens de ce docteur, on peni présumer qu'il doit uondire de ses succès à la confiance de sus malades , au changement d'air, à la salubrité de celui de la monlagne, à la dissipation, à l'aclivité de leur vie; mais on ne peut lui refuser sans injustice une âuie bienfaisante et charital)le ; il ne prodigne pas seulement .ses médicamens à l'indigent, mais il lui ouvre sa bourse; et une partie de son gain a toujours été consacrée aux pauvres de ses paroisses. Sa femme et ses filles , qui demeurent avec lui , sont vêtues avec la simplicilé des paysannes du pays; il ne leur a donné qu'une éducalion analogue à leur état Quand l'ainée eut atteint sa quinzième année, il la maria à un de .ses aides, avec une dot de irei/e cents francs, somme assez considérable pour ce pays. Il nous dit qu'il avait hâté son mariage pour la soustraire aux llalteries des beaux messieurs qui lui auraient persuadé qu'avec sa jolie figure , elle devait aspirer à un époux d'une condition supérieure.

Les âmes douces et vertueuses comme celles de mon aimable lanle et de Blanche croiraient respirer l'air pur du bonheur en voyant la paix, la simplicité des umcuis, l'ordre qui règne dans celle mai.son rustique. Blanche me disait: "Si je n'étais la femme de Delmout, je voudrais eue la compagne ou la fille du docleur Schuppach. » Son épouse joint à beaucoup d'intelligence, une grande aclivité ; elle aide son mari dans la préparation des inédicamens, et lui sert d'interprète, car, il ne sait d'anire idiome que l'allemand suisse : elle a le gouvernement des finances, recueille les honoraires qui sont 1res considérables, et souvent reçoit pour sa part des cadeaux, des orucmens dont elle se pare les fêtes et dimanclies. Midi est l'heure du diner de celle respectable famille Les étrangers présens sont admis à ce repas; i.ous y fûmes invilés, et nous acceptâmes avec un grand plaisir, ^os mœurs , nos habitudes , nos passions nous éloignent en vain de la nature ; une inclinalion secrèle nous y ramène toujours. L'aspect de la campagne, d'une chaumière i.solée sous des ombrages frais, entourée de vaches, de troupeaux, dediieus, gardiens fidèles, inspire un inlérét louchant. Noire âme, abandonnée à de riaules iliiLsious, .serepo.se doucement dans ce séjour fortuné, et jouit du charme et de la tranquillité de la vie pasiorale. Entronsnous dans un palais, nous regardons ses tableaux, ses dorures , les beaux vases , les marbres antiques , a\ ee curiosité , mais sans intérêt ; tout cet appareil ne dit rien à l'âme : c'est le séjour du faste et de l'orgueil ; ce n'est pas la nature. Nous étions à table avec l'esculape Schuppach , sous un toit ouvert de tous côtés ; c'est la salle à manger des beaux jours; de là nous jouis-sions de la vue d'une face de la monlagne et de la perspeclive très élendue des pays voisins ; les convives étaient des paysans invités comme nous. La bonté de cet honnête vieillard , l'ainéiiilé de son caractère , l'enjouement de sa famille, l'air d'attachement et de reconnaissance de ces bons contadins , la beauté du jour , la magnificence du paysage déployée sous mes yeux ; tout cet ensemble formait nu tableau

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enchanfeur cjiii né s'é'fâréra jamais de ma ii'.émoire. Blanrheélail placée ^ eàlé du docleiir qui la wrvail lopifiiKemi'iil , mais elle iouchail à peine ses mels: Srliuppacli qui s'en aperçu! , lui deuianda pourquoi elle mau- Seail si peu. « Je uianr;eiais beaucoup plus, lui dil-elle. si j'avais moins de plaisir. • Le docleur, après le diner, dômia de l'aryenl aux paysans et eu fit distribuer [lar SCS pe ites filles.

Souveni les .séances de cet Esculape durent depuis huit heures du inal'n , jusqu'à six heures du soir , sans anire inlervalle <;ue le temps du repas. Ses droj;ues son! de la meilleure qualilé; il cueille lui-même les simples, et les di-.lille. Sa maison est de bois comme toutes celles des pav.sans, el l'affluencc du inonde n'en bannit pas la propreté. Enfin , Mi{'hel Srhuppach e.st un parliculier suisse qui nous rappelle !a vie, les nia'uis de nos anciens patriarches. Kn prenant congé de lui , je le consultai sur ma santé et le ree;ime que je devais observer. « .le lous ordonne, dit-il, trois repas par jour; à voir diné du b in vin, le soir beaucoup deau; point d'excès; de la Oailé, et Ions les jour.< nu exercice modéré — Et moi, lui demanda Blanche, quel régime me prescrivez-vous ? — De donner un enfant à voire mari , c'est la meilleure médecine que je puisse vous conseiller. » .Wilord la consulté sur une affection srorbulique qui le travaille quel- (juefois , et il se trouve fort bien de la tisane qu'il lui a ordonnée'.

D'abord , après dîné , nous de.sccudimes h Lunjcnau pour voir la foire; le villa :;e était rempli de paysans: nous y entrâmes à pied. Bla)iche marchait à notre léle, en habit d'amazone, une petite canne à la main; ton! le monde avait les yeux sur elle. Tant de l-egards l'embarraisSaient; mais re qui nous étonna, c'est que nous entendîmes au milieu de ces bonnes gens celte phrase lailne: El vcra iitcc.isii patuil tien... Nous n'avons \m savoir quel était le Suisse ou l'étranjjer qui connaissait si bieu son Virgile.

Ces paysans avaient une longue barbe , étaient coiffés de chapeaux de paille, pareils à ceuv des Femmes, mais d'une ampleur qui leur donne une figure 1res grotesque. Leur \élemeul est im pourpoint sans manche.s, d'un gros drap b:uu , et des rhaus.ses boiiffaiiles de couiil d'une largeur énorme. Les clrveux des femmes sont ti'çssés avec un ruban qui pend jusqu'au-dessous de la ceinlure , et leur chapeau est de paille sans aucun ornement. Klles ont un corset de diap rouge ou brun, sans manches; une jupe tloire ou bleue, bordée de rouge, (;Ui desiend à peine jusqu'aux genoux; des bas rouges à coins noirs, el des souliers plais : leur chemise est fixée aulour du cou par un collier noir, orné de rouge. Les feunnes d'un certain rang ont une petite chaîne d'argent suspendue entre les épaules, et dont les deux bouts pa.ssani sous les bras, son! renoué;< au-dessus du sein, et relnmbciit en se jouant avec de peiiis orueineus d'arn;eut qui y sont atiachés.

Nous étions vi enchanlés de la siluaîion de ce village el du vieillaid de la nmnla;;ne. que nous en avons parlé pendant phisiem'S 'oui's. Blanche me disait : « Si la fortune nous abandonne, nous y re\iendrons vivre; j'aurai mes vaches , des moulons , des bas rouges à coins noirs , la jupe bleue bordée derou:;e; mais je la porterai plus longue; je ne veux pas montrer mes jambes »

Nous réprimes le chemin de Thoun; nous avons tra-

' Ce blciifaitciir de rhun:a:ii'c esl nnri en I78L

versé des vallons délicieux , des prairies, des bols environnés de co;eaux pillorcsques. Figurez - vous encore, dans ce beau jardin, des habilalions charmantes, des troupeaux , des bergers , des bergères assis à l'ombre des chênes ou sur le gazon , et vous désirerez le pinceau de Millon pour peindre ce nouvel Éden. Enfin , l'aslre des nnils, ;i son lever, nous li ouva dans Thoun.

C'est une des plus jolies villes de la Suisse : elle &st bâtie au pied dune montagne , dans une ile que forme l'Aar. L'église el le château .sont élevés de deux cents pieds au-dessus de la ville : c'est de letu- lei rasse qu'on ' promène ses regards sur un paysage enchanteur , par la réunion du lac, de \'.\di-, des montagnes, les unes couronnées de glaces , les autres embellies par la culture.

Au son ir de Thoun, nous nous embarquâmes sur l'Aar. Bientôt nous entrâmes dans le lac , dont les rives sont bordées de villages et de bourgs. Il est cerné par des montagnes, dont les unes S' nt rouvertes de pâturages, de vignobles, qui pr.idusent un vin qu'Horace n'aurait pas célèbre. Ce lac nourrit d'excellens poi.^sons : il a trois lieues de longueur, Irois quaris de lieue de largeur, et six cents toises de profondeur. Notre navigation élait très agréable: nous ne traversions pas, comme Kenaudi des mers immernses, conduits p:tr une jeune el jolie femmes aussi inconnue que les mers; nous ne voyions pas des villes, des empires nouveaux : mais nous passions en revue des golfes cha; mans , ombragés de bois touffus , de prairies embaumées de l'esprit des Heurs , et riantes de fraîcheur et de verdure.

Nous vis'lâmes la caverne de Saint-Béat , située sur le b rd du lac; son péristlye est environné d'arbres chargés de fruils; elle est élevée de plus de cent pieds au-dessus du lac, et divisée en plusieurs chambres: des rochers escarpes la garantissent de la fougue des vents. On y jouit de la vue charmante du lac et de .son rivage. Tous les enviions sont égayés par de beaux arbres , par le concert des oiseaux, par le cours d'une eau limpide, qui, sorlani du fo.id de la caverne, la traverse avec un agréable murmure, et va former une cascade magnifique.

Les anciennes légendes di.sent que saint Béat était un Anglais, noble et païen. Il fut baptisé par saint Barnabe, qi:i lui donna le nom de Béat cm de Maeaire. Il avait quarante ans lor.-ique saint Pierre. 'ordonna prêtre, l'envoya prêcher dans la S;iis.se , et le nounna ensuite évèque de ce pays. Il prêcha dans divers cantons; mais enfin, faligué de celte vie erranle, il fixa sa demeure dans celle caverne, où il finit .ses jours. Milord dit que ce saint lui apparleiiait comme compatriote, et qu'il voulait le loger dans la cave: ne de .Saint- Patrice.

Le habijans de ces montagnes se nourrissent en partie de lailage, de ponunes de terre; ils ont aussi beaucoup de frnils el d'e\( ellens poissons, du gibier en abondance, des chamois, des daims, des fai.sans el de» gelinottes lis ne cuisent du pain qu'une fois l'année: ils font de petits gâleaux de l'épaisseur de deux é.us, (pi'ils appellent gâ- U'Iels, et quMs sèchent souvent à la iheminée; pour 1rs inanfjer, il les font cuire el les jellcnl dans du lait. Les habilans sont généraltnicnl bien iails: ils ont une éloquence nalurellc, Icui' société est agréable, ils sont huma ns , généreux . très éclairés sur leurs lois et leurs privilèges: on irouve souvent , dans leurs chaumières , les livres les mieux choisis.

Je ne vous décrirai pas loutes les beautés romanliq'ie^ de noire roule. Imaginez, poéliquemeiit , le plus va.ste, le

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plus iTiaghrBîfiiè des Jardins anp,Iais; descascades, des lorrens, des vallons, des goryesde monlagnes couverles de troupeaux, de verdure, de bois, el courroniK'es d'un diadème de jjlaces.

Kous devions , ce même jour, aller coucher à Kaulerlirunn , chez le minislje du village, qui nous atlendait : il était delà connaissance de niilord; mais nous nous é[;aràmes. Dés que nous eûmes connu notre erreur, nous primes un i;uide. La nuit s'appnjcliant, nous traversions avec rapidité des vergers clian;és de fruits, à l'extrémité desquels était une vallée étroite, lérmée par des monts de glaces d'une hauteur prodigieuse. Alors la scène changea tout Si coup ; nous nous trouvâmes au milieu d'un amas de rochers, obscurcis par le^ ombres du soir: à notre gauche, une rivière rapide roulait avec fracas. Les ténèbres qui s'épaississaient , étaient eu divers endroits colorées de rayons lumineux ; leur effet était magique. Au plaisir des yeux se joignait celui de l'odorat ; nous respirions le suave parfum des plantes aroinaliques qu'élevait la fraîcheur du soir. Dans ce beau jardin de la nature , nous oublions les heures el le but de notre course Nous comptions arriver en peu de temps à Lautcrbinnn , lorsque notre guide disparut, ce qui nous étonna beaucoup: il nous avait parlé d'un clocher de fer-blanc, terme de notre route, que nous avions dejii dépassé.

Cependant, ne découvrant plus aucune habitation, et !e crépuscule s'éteignant par degrés, nous commençâmes à presser notre marche ; ce qui nous éloifiua de plus en plus de noire gite. Mous trottons à l'aventure, sans chemin tracé ; nous traversons hardiment l'obscurité d'un bois, nous arrivons dans une vallée inhabitée, semée de débris, coupée par mille torrens, dominée par des monts de glace et des glaciers, dont nous entendions le craquement. Alors la crainte, l'inquiétude nous saisissent : pour comble d'infortune, nous crilmes apercevoir le clocher de fer-blanc à une demi-lieue de nous Nous y courons par un chemin dm- et e.scarpé; liiais, jugez de notre chagrin, nous nous trouvâmes vi.s-J-vis d'une cascade qui tombait verticalement. Quel parti prendre? 11 fut décidé que nous rentrerions dans le bois pour y passer la uiiil : triste i-essonrce ! INous retournions mornes, silencieux, lorsque, dans réloigncnii nt, j'entrevis une lueur semblable 5 la clarté d'urie lampe. Ranimés par l'espoir, nous dirigeons nos pas vers cette faible lumière. Notis arrivons, et nous voyous à l'écart une étroite cabane. Nous frappons; un homme et une femme se^)résentenl. Nous les prions, en français, de nous conduire à Lanterbrnnn. Us ne nous entendent pas. Nous leur parlons italien , anglais, point de ré|)onse. Nous a^•ons recours au langage des gestes j nous ne sommes pas mieux compris, aucontiaire, nous les effrayons : mais l'aspect et la voix de Blanche les rassurent bientôt : ils pensèrent, sans doute, qu'une si jolie créature ne pouvait être associée avec des brigands ; cependant mus n'étions pas plus avancés, faute de nous entendre. Enfin Blanche eut une idée très heureuse : admirez l'ulililé des talens ! elle dessina sur un carré de papier blanc, un ministre avec une robe nolie, une grande fraise autour du cou , et un clocher devant lui. A peine eut-elle achevé celte esquisse, que cet homme jeta de grands cris, et nous fit entendre, par des gestes qu'il nous comprenait. Ilchaus.sa ses souliers, puis marcha à notre tète. Nous traversâmes des prairies pleines d'eau , des rivières difficiles 5 franchir : l'espérance et le désir du repos soutenaient nos forces épuisées. Enfin , à minuit et

' demi, nous entrâmes dans Lauterbrunn : nous avions passé tout auprès à huit heures. Ces travaux, ces dangers des voyages en tempèrent les agréniens; mais quand ils sont passés, on en jouit par le souvenir, et on aime à les raconter. Notre arrivée calma les inquiétudes du pasteur : il avait envoyé ù la découverle, fait sonnerie tocsin. Nous trouvâmes là le guide qui nous avait quittés par un zèle mal entendu : nous voyant près du village, il crut que nous ne pouvions plus tious égarer, et il avait gagné les devans pour nous annoncer.

La maison de cet honnête pasteur était bâtie à neuf, aux frais des magistrats de Berne, qui permettent aux ecclésiastiques de paroisse de recevoir des étrangers. Nous eilmes deu s chambres propres , jolies , un bon souper , un doux sonmicil, et nos fatigues furent oubliées. Notre méridien marquait midi, lorsque nous (juittâmes la plume oiseuse : la plume, c'est beaucoup dire: mais qui raconte exagère. Nous nous reposâmes le reste de la journée. Nous la passâmes, en grande partie, â table avec noire aimable pasteur, dans une conversation intéressante. Le pasteur nous peignit le bonheur dont jouissait son village. • Ici, disait-il, l'égalité des fortunes eulrelient la concorde, éteint toutes les passions haineuses, chaque indi\idu, content de son état, ne porte point un oil d'envie sur celui d'un autre. Lorsqu'une liabilalion est délabrée, les voi.sins se cotisent ou s'unis:-<ent pour la réparer : la confiance et la bonne foi, dieux tutélaires du pays, gardent les maisons, qui sont ti njours onverles. »

Il nous conta qu'à l'époque du tremblement de terre de Lisbonne, ses paroissiens crurent voir la dissolution du globe. Les monlagnes furent lellemeiit ébranlées, que les oiseaux de proie fuyaient épouvantés, du sommet des rochers, pour se ré; ugier dans les plaines. Le umgissement des monts et d'un vent terrible , qui provoquai! les avalanches, répandît une si vive terreur, que, bergers, troupeaux , tout s'enfuyait disper.séet plein d'effioi. Heureusement la secousse et l'orage furent de courte durée. Le lendanain dimanche, jour de dévotion , Blanche voulut assister au service divin. En l'attendant, nous nous promenions hors du village, lorsque les sons d'un concert méli'dieux , exécutésurnne éminence, v nreiit frapper nos oreilles. Nous nous approchâmes; nous apprîmes que c'étaient les musiciens titrés de l'église, qui préludaient , par un petit concert de hautbois el de bassons. Quand le pasfenr fut arrivé, nous entrâmes dans l'église avec tout le village. Les vieillards se placèrent d'un colé ^ les jeunes gens de l'autre ; les mères de famille , dans une tribune eu face des jeunes personnes de leur sexe: les musiciens occnpèrenl lechipur ; l'ordre et la décence régnèrent pendant tout le service divin. La mélodie des instriimens, léchant simple et noble des cantiques, le recueil lemenl, la piété de ces bons paysans, éveillèrent dans notre âme, avec le seutimeul du plaisir, l'intérêt touchant de la dévotion. Milord convenait qu'il avait été ému , et que ces prières, ces chants religieux, cette communication de l'homme avec Dieu avaient quelque chose de doux, de mélancolique, qui élevait l'âme vers la divinité. « Voits voyez doue, lui dit Blanche, que le déisme n'est qu'une idée abstraite, qui lais.se l'âme vide, sans consolation et sans appui. — D'accord; mais, dans le royaume de Bénin, en Afrique , les nègres pensent qu'il est inutile de servir le dieu qu'ils reconnais.sent, parce qu'il est Ixin , et ils ot fient leurs sacrifices au diable pour apaiser .sa malice. • Le village de Ljulcrbninn est très circonscrit ; mais il

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y a qiianlilé de maisons éparses dans la vallée , qui peut avoir cinq à six lieues de longueur : sa populalion est d'environ mille personne;.

Le jour suivant, aux premiers rayons du soleil, pendant que ma fliere lante, moUemenl dans son lit, avait les yeux fermés, les noires, bien ouverts , jouissaient déjà de la vue de la magnifique cascade de Staubach : voilà l'avantage des hommes diligens sur les paresseux; ils jouissent, pendant que ceux-ci sont, pour ainsi dire, plongés dans le néant.

Celte cascade se précipite d'un rocher taillé à pic et très saillant. Le torrent tombe perpendiculairement , dans moins d'une minute, de la hauteur de neuf cents pieds; mais une petite portion de cette eau , rencontrant à michemin un rocher avancé, le frappe et rejaillit avec une extrême violence. L'autre portion de l'eau ofire un phénomène singulier : au moment oii le torrent s'élance de la montagne, le vent en saisit quelques filets, et les promenant au gré de son inconstance, présente le spectacle amusant d'un torrent qui Hotte dans les airs , semblable à un ruban argenté. La plus grande partie des eaux du Staubach se dissipe en un brouillard errant , qui humecte au loin les prairies, et en nuages qui s'élèvent dans l'atniosphère. L'eau, qui tombe sur la roche saillante, s'écoule le long de sa penle , et va former , au pied de la montagne, un petit rui.sseau , rejeton iinperceplible d'une rivière considérable : ainsi Rome n'est plus qu'un faible ruisseau, reste d'un Henve immense. In vent très fort souffle continuellement autour de cette chute, et plus vio leininentau-de^sous. En hiver, le torrent résiste pendant quelque temps à la gelée ; mais quand l'intensité du froid augmente, ses eaux se condensent en forme de grêle, qui, tombant avec un bruit épouvantable, annonce la congélation entière du torrent , qui devient bientôt un énorme glaçon suspendu au bord du canal, et dont le volume s'accroil jusqu'à ce que son poids l'entraine, le précipite avec un fracas semblable à celui du tonnerre'. Comme nous considérions avec élonnement ce spectacle superbe, un grand arbi e tomba à vingt pas de nous, et nous effraya sur le danger passé. INous reculâmes bien vite, et l'on nous apprii qu'il y avait du danger à .s'approcher de trop près. Le torrent entraîne des cailloux , des arbres qui se prédpitenl avec l'eau : ces arbres sont une espèce de tribut que le tiirrent paie aux hahitans de Lauterbrunn.

En attendant l'obliquité du soleil, nous montâmes andessus du bassin où celle eau se réunit. L'épouvantable vacarme (|ui retentissait sous nos pieds, portait la terreur dan nolreàine. Nous en descendiines bientôt. Alors le soleil frappant obli(|ueinent sur la chute de l'eau, nous donna le spectacle de deux belles écharpes, se déroulant l'une au-dessus de l'autre. C'est le moment de parcourir la \ allée, qui déploie la plus belle verdure, des rochers sourcilleux suspendus sur nos tètes, et des gerbes de feu qui descendent comme des éclairs : tableau sublime par ses accidens de lumière , ses sites et ses coutrasies. Milord ne C'ssait de répéter sa phrase accoutumée : By God! is veiy bcaiid/'iil.' et nous, gue cela est beau !

On nous amena nos chevaux au pied de la montagne, d'où nous partîmes pour la vallée de Griudeiwald. >'ous jetâmes nos derniers regards sur la scène que nous quit-

' Cette cascade est une image affaiblie du fameux saut de Niagara en Amérique , oii le Hcuve Sanit-Laurint tombe de plus de cent toises de hauteur, sur plus de trois quarts de lieues de largeur.

lions. En gravissant la montagne, tantôt nous nous Irouvions au milieu des prairies, lontôt entourés de rochers inenaçans. Plus loin , nous rencontrions des sapins et des blocs de rochers culbutés des sommilés voisines : c'étaient les ruines d'une ancienne convulsion de la terre. Au milieu de celte marche pénible, je citai à milord , en riant , ce vers bizarre :

Droite et raide est la côte et le sentier étroit.

0 Ce vers est de vous ? me dit-il. — Vous me faites trop d'honneur, il est de Boileau;» ce qui l'étonna. Enfin, après deux heures de marche , nous arrivâmes vis-à-vis des monts de glace : ce lieu parait le tombeau de la nature. Mais nous fùn-.es surpris agréablement par l'aspect de quelques êtres vivans. Nos guides nous dirent que c'étaient des bouquetins : nous les voyions plutôt voler que marcher; dans leur vélocité, nous les perdions à tous niomens de vue. Ils s'élançaient de^ rocher en rocher, franchis.saient les espaces avec la rapidité d'une pierre laucée avec force. Ils étaient au nombre de cinq ; ils montaient une cote de neige si rapide , qu'il nous paraissait impossible de pouvoir s'y soutenir.

Ces animaux, plus rares que les chamois, sont beaucoup plus agiles : ils fréquentent les sonnnets des Alpes les plus élevés ; ils se nourrissent de genepi , de carline et d'amres plantes précieuses, qui naissent dans les feules des rochers. Ils s'engrais.sent l'été ; mais l'hiver, pour tout aliment, réduits à lécher les rochers, ils tombent dans une maigreur pitoyable, surtout lorsque la fonte des neiges tarde quelque temps. Leur bois est long et épais, il e.st noueux; leur sang est d'une nature si ardente, que les habitans de ces contrées, très sujets aux pleurésies, en prennent quelques gouttes délayées dans l'eau, comme le spécifique le plus actif contre ce genre de maladie : ils le conservent dans des vessies.

L'espèce de ces animaux , ainsi que celle des chamois, diminue de jour en jour. Ils vivent conslanniient en société ; ils se défendent avec beaucoup d'intelligence contre ks ruses des chassciu's ; et quelquefois leur courage, leur désespoir, lorsqu'ils se votent près d'il re atteints, attendrissent leurs ennemis. On dit que, dans les passages difficiles, ils s'entr'aident mutuellement de leurs cornes; mais il est bien difficile d'observer leurs habitudes : Ihoimne avide de cetleproieles effarouche. Un jour, grâce à notre barbarie , la race des chamois, des castors et des bouquetins, ainsi que celle de bien d'autres animaux, seront effacées du livre de vie ; on prendra pour des fables le ré -il véridique de leurs mœurs et de leur sagacité.

Les bouquetins ayant disparu, nous continuâmes notre route, et, au bout dune heure, nous finies halle dans un chalet. Le couvert fut mis devant la porte , sur un lapis de mousse verte. De ce site , nous jouissions d'une perspective admirable; nous avions des monts de glace prolongés dans les nues, des glaciers qui paraissaient en descendre ; au-dessous de nous , un abime de neiges et de rochers. Cette perspective était adoucie par la verdure de notre pâturage; nous jouissions, en vrais amans delà nature, du repos, de notre appétit, et de la beauté de ces objets extraordinaires , quand , tout à coup , le roulement d'une avalanche retenlità nos oreilles. Nous écoutons, le bruit est loin encore; mais ils'accroit, s'avance : bientôt nous croyons voir un mont de glace tomber sur nous. Aussi effrayés que le rat des champs qui dinait chez le rat de ville ,

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A la porte de la salle

Us entciidirenl du bruit;

Le rat de vdie détale.

Et sou compagnon le suit.

Comme eux , nous quiltioiis noire banquet ; mais où courir, où nous réfugier? Le bruit roulait lanlôt d'un roté, tantôt de l'autre; nous l'enlendions ensuiie pins loin dans dévastes vallées, avec un fracas toujours plus ei frayant. Nous marchions rapidement avec Blanche, à qui je donnais le bras ; elle nie dit avec beaucoup de fermeté : « Au moins, mon ami, nous périrons ensemble; mais il faut espérer que Dieu nous sauvera. » Milord disait que Dieu ne se mêlait pas de ces bagatelles. Enfin une avalanche de neige, cau.se de tout ce vacarme, roula assez loin de nous, et couvrit des rochers auprès desquels nous avions passé. Le danger évanoui, la gailé et la plaisanterie revinrent. Milord dit à madame Pelmont : "Je vois bien que je voyage comme Tobie , avec mon ange gardien : aussi , avec vous , je monterais sur le Vésuve en feu. »

INous observâmes que des troupeaux de vaches, qui paissaient auprès de l'avalanche, n'avaient point partagé nos alarmes: peut-être que l'habitude leur avait fait discerner le danger apparent du danger réel. Ce que les bergers redoutent le plus sur les hauteurs, ce sont les orages et les neiges d'été ; aussi le pâturage n'est habité que pendant trois semaines.

Nous suivions gaiment notre route, lorsque milord s'arrêta pour nous montrer au loin une armée rangée en bataille. Je lui dis que c'étaient apparemment les ombres des anciens libérateurs de l'Helvélie, qui habitaient ces montagnes, comme les guerriers d'Ossian séjournent dans les nuages. • Non, parbleu; prenez vos lunettes, et v.ous verrez des corps animés , et non des ombres. » Je lorgnai, et je vis qu'il avait raison. Nos conducteurs étaient retournés à Lauterbrunn. Cependant la curiosité accélère notre marche, et enfin nous reconnaissons, avec autant de plaisir que de surprise, que cette armée préfendue était un attroupement d'hommes et de fennnes, qu'une fête rassemblait ; mais le lieu de la fête , si éloigné, couvert encore en partie de neiges , nous paraissait un choix bizarre. Arrivés auprès d'eux , nous nous crilmes transportés dans les plaines d'Olympie. Trois cents personnes étaient rangées sur deux lignes, une d'hommes, l'autre de femmes : au centre de ces deux ligues , deux vigoureux athlètes s'attaquaient, se pressaient, s'entrelaçaient; ils déployaient à l'envi la vigueur , la légèreté et la souplesse. Le prix du vainqueur, comme en Grèce, était la gloire , et plus .souvent la main et le cœur d'une jeune beauté. C'est à cette fcte annuelle et publique que le dieu d'hymen pose la couronne nuptiale sur la tête des amans ; c'est sous les yeux de sa maitresse que le Suisse combat pour la mériler; et la fille, sous les auspices de sa mère, suit son amant de l'œil, l'eucourage d'un regard, pâlit ou étincelle de joie, suivant les viei,s.siludes de la lutte. Enchantés de ce tableau , il occupait notre âme et nos regards , lorsqu'une de ces nymphes , fraîche comme Hébé, colorée de pudeur, fixa notre attention : elle s'en aperçut , et ,se déroba aussitôt à nos regards , cachée derrière ses compagnes. Plus curieux de la connaitre, nous demandâmes qui elle était; on nous dit que c'était une jeune mariée de la veille. Blanche léuioigna le désir de la \oir; ses compagnes la firent avancer ; sa beauté touchante , son air de langueur , sa modestie , me rappelèrent les vers channans de Demahis ;

La jeune épouse de la veille.

Tout à la fois pâle et verineille,

Avait encor l'air étonné.

Et, tout ensemble heureuse et sage,

Laissait lire sur son visage

Le plaisir qu'elle avait donné.

Une partie de cette troupe s'empressa de nous mener sur le bord de la montagne , pour nous montrer toute la vallée de Grindelwald. La perspective était magnifique ; les deux glaciers qui descendent , leurs pics, leurs pyramides de glaces transparentes, ressemblent à des villes bâties en porcelaine et en cristal ; la plus riche culture, le plus beau vert , faisaient le fond de ce tableau.

Ce qui peut étonner ceux qui pensent que l'hiver dévastateur habite constamment la région des glaces, c'est la fécondité qui règne au pied des glaciers. Les pins , les frênes, les saules y parviennent à leur perfection; les pommes de terre, les pois, les bettes et les navels , y sont cultivés avec succès : nous cueillîmes même , à l'ombre des glaces , des fraises et des cerises sauvages. Les cerisiers qui les portent .sont communs dans celle vallée, ainsi que les merisiers, qui piodui.sent le meilleur kirschewasser de la Suisse. Les merises sont des cerises non greffées, qui seules composent cette liqueur si digestive et si nécessaire dans un pays où l'on se nourrit de lait. On la fait en concassant le fruit et les noyaux dans un mortier de pierre, avec des pilons de bois; on laisse fermenter le tout, et ou prépare ensuite l'esprit par la dislillalion. On eu fait aussi avec des prunes; mais il ne vaut pas celui des merises.

Nous étions à trois lieues de Grindelwald; la descente était lapide; il fallait traverser un vaste lit de neige. Nous o.sâmes nous risquer. Nos chutes réitérées, notre gaucherie, provoquaient le rire de toute la troupe, surtout des jeunes filles : plusieurs d'elles, pour nous railler, nous offrirent la main. Blanche, plus souple et plus légère , s'en tira mieux que milord el moi , elle ne tomba qu'une. seule f. is : déjeunes paysans lui avaient offert le bras, mais son amour-propie refusa leur appui. Quand nous Irtnifts parvenus au bas de la neige, nous vîmes cette bande joyeuse , que nous avions laissée sur la hauteur, se préparer â descendre à son tour. Les jeunes filles, d'un regard, saluèrent leurs amans, puis, se tenant par la main , s'élancèrent les premières , toutes à la fois. Leur légèreté , leurs tresses , les bandelettes de leurs chapeaux qui flouaient au jjré desvents, offraient un tableau digne du pinceau de l'Albane et du Corrége. Les mamans les suivaient, et paraissaient avoir la même agilité. Cette troupe prolongeait nos plaisirs par des haltes cadencées ; elles'arrêlait à \olonlésurre talus rapide et glacé. Arrivées près de nous, elles se rangèrent sur une ligne, pour voii' descendre leurs amans ou leurs époux. Ceux-ci ne s'amusèrent point sur la route : leur but était de rejoindre leurs compagnes , et, dans un clin-d'œil , nous nous trouvâmes encore au milieu de celle phalange, qui ne respirait que la joie et le plaisir : mais â mesure que nous achevions de descendre, chacun regardait son habitation d'été.

Les glaciers des Alpes ont trois à quatre cents pieds de profondeur, et même ju.squ'à six cents, sur plusieurs lieues de longueur. C'est cette masse énorme qui empêche leur fusion tolale sous les rayons de la canicule ; ce sont eux qui uourris.sent ces grands fleuves qui traversent l'Europe. La fusion dure depuis la fin d'avril jusqu'au

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milieu de septembre. On évalue à deux pouies de profoiidein- ce que la liquéfaolion enlève chaque JDur , l'un perlant l'antre, à la superficie du glacier ; ce qui fait soixante pouces ou ciuq pieds par mois, et vini',t-cinq pieds pour la durée de l'été. Cette perte est très peu considérable , relaliveuieut au volume du jjlacier, et les neiges de l'hiver la réparent bien vile. Voil.'i ce qui assure l'élernilé de ces glaces, ii moins que la main du temps n'aliais.se ces montagnes , ou qu'une, convulsion ne les fasse écrouler- Je ne puis mieux terminer le récit de notre course, que par les beaux vers de Roueher sur le tableau que présente le Grindeiwald :

Dieux ' quel pompeux .spectacle étalé devant moi ! Sous mes yeux' cncliantés la nature rassemble Tout I c qu'elle a d'hoi reurs et de beautés ensemble.

Et comment embrasser ce mélanse éclatant De verdure , de fleurs , de moissons o'titoyantes, De foiilaîncs, de lacs, de Heuve, de torrent. De paisibles ruisseaux, de cascades bruyantes,

De terrains éboulés, de rocs mines par l'âge, Pendans .sur des vallons, où le ptintenips Heurit, Des coteauï escarpés , oii l'aulome sourit.

D'abtmcs ténébreux, de cimes éclairées.

De neiges couronnant de brillantes contrées, Et des gl.iriers Ciifin , vaste et solide mer, Où règne, sur son IrOue, im éternel hiver.

INous de8cendini&<) au Grindeiwald, chez le pasteur, pour qui nous avions une lettre de recommandatiim. t était un honune grave et iu.struit, âgé d'environ cinquante ans, qui , satisfait de sa médiocrité, comparait les ambitieux de gloire aux hommes qui font du feu avec du bois vert : ils .se tourmcutent , souKlent , ressoufllen' , pour ne produire que de la !umée. Il avait été lon;;-temps nhnistre à Berne, jouissant des agrémens de cette ville, et des douceurs de l'ai.sance; mais ayaiU eu le malheur de perdre sa femme, il s'était retiré sur celte ino tagne, oii il vivait depuis dix ans, culiivant, comme Didclétien , son jardin et ses laitues. Lue de mes retlex oiis habituelles, dans ces mohtagnes, est que, si la .somme du bonheur est petite sur la terre, la portion des Suisses est plus considérable que celle de Paris , de Lyon , et des autres grandes cités.

Le pasteur nous mena dans son |ietit jardin. Milord lui dit, en le comparant au vieillard de Virgile :

Cui pauca relie i

Jugera ruris erant

Il lui répondit sur-le-champ :

Rcguni œ(|uabat opes animis.

Nous vîmes , dans le creux d'tin rocher , un petit vase de porphyre, avec cette inscription : Ce cœur fui loujonrs à moi ; Je ne puis m'en séparer. • Hélas! nous dit-il , c'est le ca'ur d'une épou.ie adorée ! ■

Le Grindel\val(J est ime vallée évasée en cirque , d'environ c'nq lieues ; elle est .semée de vallons , de collines , et présente un amphithéâtre bien cultivé, jusqu'au glacier. On y jouit de l'existence simultanée des horreurs de l'hiver et des richesses de l'été , des glaces entassées et des arbres chargés de (niit.s, qui disputent le terrain aux Ciaciers. Dans trois tr.ois, la Végét-ition y parvient à sa

maturité. Les maisons sont séparées par de petits monticules et de charmans bocages; pre.scine toutes ont des fontaines jaillissantes.

Les prairies et les pâturages sont la prineipaîe richesse des habitans ; ils nourrissent au-delà de deux mille pièces de gros bétail, et quelques milliers de petit. Celte vallée exporte en Italie mille quintaux de fromage, qui se vendent huit à dix écus le quintal. La population est nombreuse , les maisons propres et bien bâties , les habitans bien vêtus; ils portent l'empreinte de la santé, delà vigueur et du contentement intérieur; heureux bienfaits qu'ils doivent à la frugalité de leur vie , à la simplicité de leuis mœurs, et à l'attention qu'ils ont de ne pas mêler leur sang avec celui des étrangers. L rsque deux hommes de ce canton se rencontrent dans les montagnes , quoiqi e courbés sous leur fardeau, ils s'arréteat , se redressent , et se disent gravement : «Salut, homme libre.» Deux paysans s'étaient batius; l'ui d'eux , sur le lit de mort, malgré les plus vives exhortations, ne voulait point pardonner à son ennemi. On le menace de l'enfer , il se lève avec vivacité, et s'écrie ;• I\e sui.s-je pas un homme libre ? Je n'irai qu'où je voudrai. « La France avait demandé à ce caiu n quelques subsides pour les troupes suis.se8 qu'elle avait à son service. On agita la question dans une a.ssemblée, et le dernier opinant termina ain.si son discours ; ■ Apres tout , il faut bien faire vivre le roi de France . qui a une nombreuse famille. » Ce charitable avis décida l'impôt.

Plus je vois ces contrées fortunées, plus j'étudie leur» maurs, et plus je me désabuse des grands empires. Ici le bonheur est appuyé sur trois pivots .solides, égalité, sécurité et médiocrité. L'avarice ne s'y tourmente pas pour élever des piles d'or, et l'honnête homme ne redoute pas les horreurs de l'indigence. Ici l'on a une patrie , ou l'aime. Les grands empires, iasatiables d'argent, prodiguant les places aux intrigaiLS, les honneurs aux hommes déshonorés, ne peuvent inspirer aucun attachement.

Cependant, ma chère tante, n'allez pas, sur parole, vous délaire de vos biens, pour venii habiter le village de Grindeiwald. Les grâces de votre esprit, vos connaissauces , votre aimable gaitésont des plantes trop délicates pour la rudesse de ces climats. Le bonheur est partout pour l'homme honnête et raisonnable; et je crois qu'un prince, qu'un roi même , peut être aussi heureux sur le trône qu'un paysan d'Helvétie dans sa chaumière, avec sa fontaine, ses vaches, et une jolie femme quil aime. Uinilissimo scrvo.

LETTRK LXXXIII.

ABOLPHK k SA ÏAIfTE.

Voyage dans la vallée d'ilasly, et â Berne. Nous avons quitté le Grindeiwald pour aller parcourir le pays du llasly , l'un des plus intéressans des Alpes. Il nous fallait monter le grand Schedeck , montagne couverte de pâturages, entre le Grindeiwald et le liasly. A cinq heures du matin, nous étions tousàcheval, Blanche ii la tête.

Il vigoroso cor, ihe nulia langue.

Val si che'l debil corpo ne sustenta ,

Nous marchions depuis une heure, lorsque les nuages s'amasscrcui et aincncrcit Icstcuèhres et la tefi'Cur;la

nature paraissait se disMiidre: le biiiit des avalanches. leurs roiilcniens majeslueiix , iinilaieril celui du tonnerre, lieureuseuieut les inia(;es ne s'ouvrirent pas ; l'eau du ciel resta suspendue dansles airs, le soleil [lerça insensiblement et, avec le.'ouj-, ramena la sfrcnilé et la joie. Alors nos yeux furent égayc's par l'aspect des j;laciers , le bel azur des glaces et la riante verdure des pâturages; mais l'aspérité du cliemiu diminuait le plaisir de celte perspective- Nous airi\âmes vis-à-vis d'un escalier très étroit et construit en forme d'échelle. Blanche était ialiguée; un de nos guides, personnage vigoureux, la prit sur ses épaules, et la monta lestement; je crus voir Borée enlevant Oriihye.

Nous alteignimes un cliôlet, situé au milieu d'un beau pâturage , où étaient des bergers occupés à faire leurs iToniages; nous leur demandâmes l'hospitalité. Ils ressemblaient à de vrais sauva.îes, par la longueur de leur barbe, la tournure grole-sque de leurs habits de peaux de cheu'c et de chamois, dont le poil est eu dehors: leur ignorance les a.ssimilait à des Hotlentots. Us nous donnèrent du lait; c'est tout ce qu'ils possédaient. Nous allumâmes du feu au (oyer d'un verre ardent, ce qui les étonna singulièrement : ils nous prirent sans doiue pour des magiciens. INous as.sislâmes à leui' diner, qui consistait en une chaudière de lait que l'on avait lait bouillir; mais, ni pain, ni viande, ni légumes, ni fruits, ni \iri n'assai.s(mnaienl ce breuvage; quelques-uns mangeaient du fromage avec du lait, en guise de pain. Tels .sont constamment les repas de tous les jours , et en général , la nourrituie des montagnards suisses; ils ont en dédommajiement la gailéet la santé, .l'ai remarque qu'ils avaient la vue beaucoup plus étend e que nous : ils apenurenl, à la distanc e de cinq lieues , des chamois que nous ne pleines distinguer qu'avec nos lunettes. Les sauvages ont aussi les yeux plus perçans que les Kuro])éens.

Après deux heures de repos, nous entrâmes dans une gorge sauvage , an fond de laquelle loule le ruisseau du Keikbanbut, très considérable dans l'été: il est grossi par nond)re de cascades ; et coumimé de bois magnifiques. Nous trouvâmes un autre chàlel , occupé par d'autres bejgeis beaucoup plus insiruils que ceux que nous \cliiuns de quitter; nous aperçitines des livi-es parmi leurs anieublemens.

Eu continuant à descendre nous arrivâmes au bord de la vallée du Hasiy, lor.sque le soleil la dorait encore de ses rayonsmourajis. I.asoiréeelait délicieuse; nous étions en pleine jouissance. La beauté du ciel, la fraîcheur de l'air, l'a.spect des canqtagnes bien dessinées , des cascades noud)ieu.ses qiii se précipitent dans l'Aar, des prairies, des bosquets et des vergers charmans, tout excitait notre admiration et nos plaisirs. Le chemin est bordé de cerisiers et de châtaigniers ; le chou y déploie sa feuille , le sarrasin y élève sa tige, et le cep de la vigne serpente sur des tours antiques. Tout cet ensemble o'fre l'aspect d'un jarditi vaste et magnifique. Jlilord , frappé de la sublimité de ce tableau, disait qu'il .se garderait bien de taiie jamais un jardin anglais dans ses terres; que lorsqu'il en voudrait voir, il viendrait en fSui se, oit la grande main de la nature taisait paraitie l'art si petit , si mesquin dans ses compositions.

Les maisons de la vallée, spacieuses et bien bâties, sont au milieu d'agréables vergers. Des jeunes gens coupaient le foin, de jeunes filles, en chantant , l'entassaient en meules avec des râteaux el des fourches. Ces dryades

ou oréades nous regardaient , souriaient ; enfin plusieurs s'avancèrent pour nous présenter des fruits. Nous les acceptâmes avec d'autant plus de plaisir , que leur physionomie exprimait celui qu'elles ressentaient en nous les offrant.

Nous logeâmes au village de Meringen, chef-lieu du pays. La description de la vallée d'HasIy mériterait les crayons de Jean- Jacques pour la singularité deson matériel, du langage et des mœurs de ses habitans.LlIe est renfermée cnire plusieurs glaciers et des montagnes très élevées. Ou coté du mont Grimsel, la vallée est coupée par de longs rochers, d'un aspect 1res pittoresque; la fraîcheur de ceux qui sont couvert de bois y attire les beigers qui y jouissent des charmes de la retraite et du doux parfum des fleurs et des plantes alpines.

La race de ces habiianséiomie par sa stature. Le hasard nous fit lier conversation a\ec un houune instruit qui nous apprit la cause de celte riche taille. Nous avions suivi cinq ou six feuunesqui, à notre aspect , se réfugièrent en riant dans une mai.son assise sur une pelouse et ombragée de beaux vergers. Kn entrant, je leur demandai la permission de leur faire une visite. Deux de ces femmes alors vim-enl à nous; c'étaient les deux sœurs: elles prirent Blanche par la main , et la firent as.seoir au milieu d'elles L'ainée était grande et belle, la cadette , svelle et jolie : toutes les deux avaient la blancheur de la neige qui les environne, nuancée du coloris de la rose. Blanche, surprise de leur éclat , les loUa sur leur figure : elles baissèrent les yeuv en reudaiit éloge pour éloge. Le fréic, inaiire de la maison , nommé Gaspard Keralhi; ei:tra dans ce moment, et s'assit sans nous adresser la parole. C'éiail un homme de trente ans, grand, bien lait, d'une figure noble, tranquille, et le teint basané. Pour ounir l'entretien, nous lui parlâmes de sa hante slalin-e et celle de ses compatriotes. «Vous .serez moins étonnés, nous dit-il, quand \ous saurez que les habitants du HasIy sont originaires de la Suéde, on l'on voit les plus beaux hommes de rKnropc. .Six mille Suédois, dans les temps recules , (basses de leur pays par la famine , se réfugièrent dans l'Iielvélie, conduits par trois chefs de leur choix; el après des combats, des obstacles sans nombre, IN demandèrent à l'empereur une terre qui, par ses sites etses rochers, leur rapijelât leur patrie. Ils obtinrent le canion auquel ils donuéreid le nom de Siiède, changé depuis, par corruption , en celui de Schwilz , et une de leurs colonies passa dans l'Over-Hasly. • Quels sont les écrits , lui demanda milord, qui font mentioii de cette origine ? — Une chanson , conservée par nos pères , que tout le monde sait , et qui est impiimée. « Nous le priâmes de la chanter, ce qu'il nous accorda sans peine. Les co iplels furent (hantés avec gravité : l'air est lent, mélancolique, et les paroles sont eu allemand. La cabalie où nous étions , construite en sapin, avait une boiserie intérieure de planches ornées de file s droits et polis. La chambre principale a huit pieds de hàutebr ; le lit, placé dans une espèce d'armoire, est garni de rideaux de toile de lin, rayée débandes bleues et blanches; des plats d'élain, quelques bouteille.s, les ustensiles dir laitage, des livres dedé\otioii et d'Iiisloije, deux Bibles énormes, un calendriei', une table, quelques bancs , des cabarets de bois, nu lit de repos à double oreiller, couvert d'indienne; un violon , des fusils, une écritoire, sont la richesse et rornemeni de cette maison.

Nous demandâmes à Gaspard s'il était heureux. « Au-

LES VOYAGEURS EN SL'ISSE

tant , dit-il , qu'il est possible de Têtre. » Peu de personnes dans nos villes feraient la méiue réponse! Nous quittâmes ces honnêtes Helvéliens, eu leur souhaitant la continualion de leur bonheur.

En réfléchissant sur la chanson dont nous venions d'entendre, nous conjecturâmes que les liabilansde Hasiy devaient descendre de ces Golhs qui eniahirent le midi de l'Europe, et détruisirent l'empire romain. Ijuelquesuns ra|i|iorlent aussi leur origine à des Grecs qui peuplèrent la Suéde, et dont les descendans émigrèrent en Suisse. Le costume des Haslysanes sembleraient prouver cette descendance ; leur jupon , d'une excessive longueur, va depuis la poitrine jusqu'aux talons; les plis , serrés et multipliés à cause de l'ampleur, forment une drapeiie agréable, et qui tient des belles robes grecques : elles portent, au iieu de coiffe, une calotte de drap uni; leurs cheveux, d'une couleur très belle, sont partagés avec le toupet en deux parties, et ramenés avec goiU vers le chignon, qui est tissu avec des rubans en longues tresses pendantes on entrelacées négligemment autour de la iéte. Les mcrurs des habilans sont pures ; ils ont de la probité , ils sont graves, froids et réfléchis ; ils aiment et honorent leur état; un cultivateur, riche de cent mille livres, n'aura pas la vanité d'épouser une fîUe noble, ou d'allier ses enfans avec des bourgeois. Le Haslysan est pesant dans ses plaisirs , et lent dans .ses opérations. Sa conduite méthodique , et son économie roule toute l'année sur le même cercle : il donne tous ses soins à ses troupeaux , et s'attache plus particulièrement à conserver et à propager une bonne race. Il a dans .ses manières quelque chose de plus poli , de plus engageant que les autres habitans des Alpes ; .son langage est plus agréable , quelques llaslysans ont du goitt pour la lecture. Exempts d'ambition , ils ne s'expatrient qu'avec peine : ils portent chez l'étranger la maladie du pays.

Les femmes sont actives, laborieu.ses , adonnées à leur ménage, enlendnes dans la culture des jardins, dans la filature et autres ouvrages de leur sexe : elles font même souvent celui des hommes. Ceux-ci, aus,-i tôt que les neiges ont rha.-sé les vaches des montagnes , ab.soluinent oisifs , s'assemblent an cabaret , qui est le lieu le plus appai eut , y fument et cau.sent auprcs d'un poêle, à l'odeur du fromage grille. Ils ne connaissent ni le jeu, ni la grcsse gailé des autres peuples dans leurs orgies ; leurs journées , leurs longues nuits sont encore attristées par l'ob.scuiité que répandent leurs toits en saillie, la petitesse de leurs fenêtres, et la lumière économique d'une lampe, tjne la face de l'hiver est sombre et mélancolique dans ces lieux sauvages! Maisons, arbres, prairies, montagnes, tout est enveloppé d'un voile blanc et uniforme. Ajoutez à ce tableau une vaste solitude et un profond silence, troublé seulement par le bruit de la vache qui beugle; cependant Ihabitanl .s'y plait : doux effet de l'habitude! On a observé que, dans ces rudes climats, les femmes élaient moins nnmlîreuses ; ce sontdes fleurs qui n'aiment que les douces températui es. L'aïuoiir ici n'est plus le fils de Vénus, lieau, séduLsant, ayant un doux parler et des ailes colorées ; il est sinqjlement le fils .sauvage de la nature. Un paysan, dés sa jeunesse, aime .sa voisine, l'épouse , et le roman est fini. Le Haslysan ne paie qu'une taxe très légère; elle se réduit à 6 francs par an, et cet iinptJt est payé volontairement , sans frais de perception. L'éducalidu , en général, y est négligée; la plupart des habilans ne savent pas lire , et règlent leurs comptes à la

craie sur une taille. Cependant l'ignorance chez eux n'est pas ineptie ; ce peuple médite volontiers ; sa vie est une longue lutte contre les torrens, les avalanches, les précipices. 11 est géomètre, mécanicien par instinct; il a dans l'dil lecalcul juste des contre-poids el des forces mouvantes et repoussantes ; il jette un pont avec une hardiesse, une célérité qui étonnent les voyageurs.

On prétend que leur simplicité primitive commence à s'altérer. Le luxe se glisse sous les cabanes ; ces pâtres agrestes usent immodéi émeut de café et de tabac râpé et à fumer : le vin d'Alsace, l'eau-de-vie, l'eau de cerise , les liqueurs, la cannelle , le girofle , la noix muscade leur sont devenus nécessaires , et, par un luxe plus étonnant encore, ils ont des maisons vastes, des lits de plume el des poêles très ornés. L'avarice marche à la suite de ces nouveaux besoins; et la civilisation se perfectionnanl chez eux, ils ont des maîtresses et des procès. Adieu le bonheur, cet être fugitif que poursuivait Thelème, et que Voltaire place dans l'autre monde '.

L'auberge de Meringen est une belle maison bâtie en pierre , auprès d'uue fontaine , ou des femmes charmantes, parées comme des dames françaises, venaient puiser de l'eau : un poète les aurait prises pour les nymphes de Diane.

J'ai loné jusqu'ici l'hospitalité des Suisses , mais , nec vultus, nec color uniis. A lanbcrge de Ilasly, notre hôte , à dîner, s'assit sans façon avec nous ; el , les coudes appuyés sur la table, il ouvrit la conversation eu italien. 11 alluma sa pipe; après en avoir aspiré quelques bouffées, il nous la préscta; ensuite il nous demanda la permission de boire du vin qu'il nous vendait; et ne voulant pas jouir de ce plaisir sans sa femme, il la fit appeler pour nous aider à vider les b .uteilles. Cette aimable familiarité se termina par un compte très exagéré qu'il niius présenta. Nous lui demandâmes si c'était son dernier mot. "Oui, messieurs, sur ma conscience. — Vraiment , lui dis-je, c'est jurer par le Styx ; il ne nous reste plus qu'à payer; et nous payâmes. En nous (initiant , il nous toucha la main avec cordialité, ce qui nous prouve qu'il était bon hoimue , et qu'il ai ait fait uu arrangement avec sa co science.

On compte dans le Hasly environ vingt mille âmes , et six mille hommes en état de porter les armes. Je crois , ma chère taule , que vous serez bie.i ai.se de connaître le tarif du prix ordinaire des comestibles dans les parties

monstueuses de la Suisse.

sous. den.

La viande de boucherie, la livre, environ. 5 •

Le pain 3 »

Le fromage 5 »

Le beurre 5 6

Le sel 3 »

Le pot de 'lit 3 »

Le pot de vin le plus commun 5 »

Le pot de vin du pays de Vaud 12 »

Lu paysan d'Uii nousconla, àdiner, de quelle manière ils vivaient pendant l'hiver. "Cette saison, nous dil-il , dure chez nous environ huit mois de l'année; toute com-

' Lors un petit moine tondu Dit à la dame Viigabonde ; Osscz de courir à la ronde.

Après votre ainaut échappé; Car, si l'on ne m'a pas trompé , Ce bonhouune est daus l'autre monde. »

LES VOYAGEURS EN SUISSE

niunicalion cesse, e( nous vivons des provisions amassées pendani l'été. Ma famille e.st composée de sept personnes; mes provisions sont , sept fromafjes d'environ vingt-cinq livres chacun; cent Imit livres de pain séché; vinfit-ciiiq paniers de pommes de terre, pesant chacun en\iron quarante livres; .sept ché\res et trois vaches, dont l'une est tuée et man.'îée. Ounnd nous gardons nos vaches et nos chevaux , nous les nourrissons avec du foin; nous donnons aux chc\ res de jeunes branches de sapin , qui , au défaut de fourrage, est aussi la ressource du bétail. Pendant les longs froids, toute la famille travaille : ma femme, mes filles fout de la loile, des chemises, et le linge du ménage. » Je lui demandai s'ils achetaient le lin. » Non : nous avons une pièce de (erre aiip.'ès de notre cabane, où le lin croit à merveille; et vous devez avoir ob.servé que cette plante est cultivée a- ec succès dans nos montagnes. »

Pour ne pas fatiguer votre imagination de nouvelles descriptions dernchcrs, de cascades, de pâturages, de monts de neiges, je vais d'un saut vous transporter de ThounàBerne; mais je vous parlerai en passant d'une petite fête que les habitans de Thoun et des environs nous donnèrent sur le lac, il est vrai , sans penser à nous. ("était dimanche. I.e lac se trouva rempli de petits bateaux chargés d'habitans , parés, gais et riant aux éclats; ils allaient entendre la messe aux paroisses voisines. IVous passâmes au milieu de celte flottille, dont la joie, les salutations et les ris nous donnèrent une scène très agréable et très animée ; j'aime beaucoup la dévotion qui inspire la gailé.

La roule qui conduit de Thoun à Berne est des plus belles de la .Suisse , et le sol , trav ersé par l'Aar , le plus riche du canton; de beaux villages, des châteaux, des maisons de campagne très agréables par leur point de vue, par la beauté de la culture el l'abondance des sources vives, embelli.ssenl celte route. I.e reste de ce canton est hérissé de hauteurs , de montagnes qui , au nord , sont couvertes de forêts de sapins mêlés de chênes et de hêtres : les maisons de campagne sont vastes et régulières; elles appartiennent à des paysans, dont plusieurs ont jusqu'à deux cent mille francs de biens-fonds l,es paysannes mises avec propreté, portent un jiqion court. C'est ini plaisir de les voir marcher la tête haute, les épaules effacées, le jarret déployé et tendu : leurs bras, bien arrondis, sont nus. Elles vont au cabaret , boivent le verre de vin , l'eau-de vie de cerises , et leurs charmantes bouches laissent parfois échipper des expr.'ssions énergiques qui, ailleurs, feraient rougir le front des Grâces. Sur la roule, Blanche désirait boire du lait; nous entrâmes dans une maison couverte de chaume. Quel fut notre étonntment en voyant sous ce loit rustique, une habitation où régnait la propreté et l'aisance ! On nous présenta du lait dans des vases de porcelaine , et des serviettes damassées ornèrent la table ; cependant je n'aime pas â voir le luxe dans la demeure des Philénion et des Baucis: il n'y entre pas seul , plus d'un vire l'escorte.

Mais ayez la bonté, ma chère tante, de vous rendre à Berne avec nous ; c'est une des plus jolies villes de la Suisse, située dans nue presqu'île que forme l'Aar. La grande église est d'une belle architecture gothique ; elle a un clocher très élevé, et une terrasse de cent vingt pieds de haut, d'une hardics,se étonnante. Elle est plantée de plusieurs rangs d'arbres, avec des pavillons aux quatre angles; elle sert de promenade publique ; le pied en est baigné par la rivière d'Aar. Je ne vous promènerai pas

sur celte tcri asse sans vous faire part d'un événement extraoïdiuaire qui y arriva, et dont une inscription, faite par Hallcr, assure l'authenticité et perpétue le souvenir.

Un jour de marché, un écolier de Berne, dans un moment de gailé, saule sur le cheval d'un paysan qui vendait ses denrées; il le pous.se à loule bride, et ce cheval, (|ui était aveugle, emporté par sou impétuosité, .s'élance vers le bord de la terrasse, heurte les parapets et s'abat : le cavalier .saute pai-dessus le parapet et tombe de cent vingt pieds de haut. Ce même homme a été depuis ministre pendant trente ans. Quel dieu l'a sauvé? Je l'ignore.

L'église de Berne et quelques autres édifices ont été consiruits du produit d'une collecte dans tons les états chrétiens, pour laquelle le pape accorda des indulgences. La bibliothèque publique, composcc de très bellessalles, est décorée des portraits des grands hommes, el renferme des inaim.sci ils précieux et des dépoui les de Charles-le-Haidi , tiouvées dans .sa tente. L'arsenal est un des plus considi'rables de la Suis.se; il coulient des armes pour soixante mille hommes '. On nous moiUca des armures excessivement louides et des piques, des cimeterres d'une grandeur démesurée. Les hommes étaient-ils plus grands, plus forts autrefois? Vivaient-ils plus longtemps?.le vous prie, ma chère tante, de me ré.soudre ces questions, alors vous serez pour moi bien au-dessus de la Pyllioni.sse qui évoqua l'ombi e de Samuel. On voit encore dans cel arsenal, diverses dépouilles des Bourguignons delà journée de Moral ; des fusils, des pistolets enrichis d'or, d'ivoire, et d'un beau travail , et plusieurs monceaux de cordes que Charles apportait pour faire garotter les Suis,ses. La statue de Guillaume Tell est aussi dans cet arsenal.

Berne tient im des premiers rangs parmi les plus belles villes de l'Europe, et même aucune ville ne peut offrir comme elle une rue d'environ une demi-lieue de longueur, bordée des deux colés dhotels magnifiques et continus, ornée de dislance en dislance de colonnes, de statues peintes ou dorées, et arrosée d'un courant d'eau vive qui y entretient la propreté et la fraîcheur. Des deux cotés de celle rue régnent des portiques liés utiles au peuple, mais dé.>^agrêables à la^vue.

La grande horloge est dans une des tours qui décorent la rue principale ; ses divers cadrans indiquent les heures, les mois, leur quantième, les signes du zodiaque, où se trouveni le soleil, les pha.ses de la lune, et présenlent diverses figures mouvantes d'hommes el d'animaux.

Berne est nue ville nouv elle; avant 1 1 91 , ce n'était qu'une forél : sa population n'est évaluée qu'à onze mille âmes; la propreté y est entretenue par des prisomùeis de l'un et de l'autre sexe, condamnés â ce travail pour un temps plus ou moins long, selon leurs délits. Les uns sont attelés au tondjereau ; les autres sont occupés à balayer et à enlever les immodices ; lous ont le cou garni d'un gros collier de fer, duquel s'élève une lige qui se recourbe sur leur tête, et à l'extrémité de laquelle pendait sans doute une sonnette, car ce châtiment se nomme la peine des .sonnettes. La justice criminelle est rendue à Berne avec l'équité et l'humanilé la plus rare; elle y e.st la plupart du temps sans fonctions : heureux pays qui nourrit peu

' Il a été pillé, saccagé par les Fiançais du temps des Rapinat.

de coupables! ce qui prouve la bonté du souvcnicmeiit et celle des miiurs.

Los Bernoises ont de la beaulé; les fen;mes de la classe commune y sont velues avec plus de j;oi"lt el de propreté que les villageoises des autres rantons.

Nous avons peu séjourné à Beiiie ; Blanc-lie soupirait après le repos el après Lausanne; moi, je soupire en ce moment après celle Blanche que je n'ai pas vue depuis deux heures.

Biveriscv la inia vezzoia zia,ct Uiprego di darini dclle iue notizic; et di puiiaiini di quel pazzo di Bertaut , e delta riapetahilc matrigna.

LETTRE LXXXIV

ADOLPHE A SA T/VKTE.

fiépar; de milord. Anecddle russe.

Ma cliére lanle, miloid vient de nous quitter; il est obligé d'être à Londres pour l'ouvcrlnre du parlement. Oiie de regrels il nous laisse ' el que de rcgrels il emporle! Il a pour nous, pour son aimable Pandore, l'auiilié la pins tendre.

Son ab.sence nous jette, pour ainsi dire, au milieu d'un désert; tout ce qui nous entoure nous parait triste et inanimé :

Amilié, don du ciel, plaisirs des grandes àmcs!

Mais, pour égayer ma Icllre et amuser mon aimable tante, je veux lui faire pail d'une pelile histoire hyperboréeiiiie que nous conta J diner, la veijle du départ de milord, le eonUe Sch***, de Pélecsbourg.

« Le ezar Ivan se pionienanl un jour aux environs de Moscou, seul, et dans un costume grossier, entra dans un village, y demanda l'Ijospiialité; il fui accueilli connue Jupilerel .Mercure dans le village qu'liabilaient Philémon et lîaueis.

Mille logis y sont , un seul ne s'ouvre aux dieuK.

« Le czar se retirai! indigné contre ces villageois, lorsqu'il \it à l'écart nue élroite cabane.

«l/approche de la nuit inviiail le voyageur à chercher un asile : l'empereur va frapper doucement à la porte de celte chaumière; un paysan accourt et lui demande ce qu'il veul. «Je me meurs de t'aligne el de faim : pourriez -vous me loger pour celle nuit? — Hélas! répond le contadin ' , ^ons serez bien mal ; vous me trouvez dans un grand embarras , ma femme accouche el crie de tonles SCS forces; vous ne pou rez dormir; mais, entrez ; du moins vous serez à couvert dn froid, el vous parlageiez notre souper. » Apres ces mois, il le prend par la main el le conduit dans une pelile chambre remplie d'enfans. Un berceau en conlenail deux; une pelile fille de trois ans doruiail sur une nalle, à coié de ses frères, tandis que deux .sirurs ainées, l'une âgée de sept ans, l'anlre de six, pleuiaicnl et priaient Dieu à genoux pour la délivrance de leur mère qui , couchée dans la chambre aliénante, poussait des cris et des gémissemens de douleur « riemeurez là . dil le jiaysan au czar ; je vais chercher voire souper. > 11 revint bienliil, apporlant dans nu panier de l'hydromel, du pain noir et des (l'ul's. « VoiU,

' Je vomirais ((uc l'on niloplàl ce mol, plus liarniuiiiiux que celui de pays^in , qui , d'aillcur.s , ne iioiLS offre que l'idée il'un malheureux. Cunlailin vicnl de l'ilalien , coiifiidiiio. Moutaigoe s'en esl eervi.

dit-il, tout ce que nous avons; soupez avec mes deux filles; pour moi , je n'ai pas le loisir de maujjer : je vais soigner ma pauvre femme. — L'accueil charitable que vous me faites, dit le czar, vous portera bonheur; le ciel récompensera voire charité. — Je l'espère ; priez Dieu que ma femme accouche ll^ureusement, c'est tout ce que je désire. — Vous êtes donc tr;'s heureux? — Heureux ! jugez-en : j'ai cinq enfans qui viennenl bien, une femme que j'aime, un père, une mère qui joiiisseul d'une bonne .santé, et mon travail su fil pour les nourrir tous. — Voire père et voire mère logenl-ils avec v ons ? — Certainement ; ils sont là-dedans auprès de ma femme. — Votre cabane est bien pelile. — Elle nous suffil ; nous y sommes à l'aise. » Une heure ajirès, la feuime accoucha heureusement. Le bon coiUadin , trau.sporlé, radieux, apporta l'enfant à soa bote, en s'écriant : « Voilà le sixième qu'elle me donnei Dieu me les conserve tous! » Le czar prit l'enfant dans ses bras, el le regardant avec altendrissement, dit; «Je me connais en physionomie; celle de cet enfant est bien heureuse; je gagerais qu'il fera une grande fortune. » Les peliles filles s'approchèrent alors pour caresser le nouveau-né que la grand'mère vint reprendre. Les deux peliles filles la suivjreni, et le villageois étendant à terre une natte de paille, invita son hole à s'y coucher avec lui. Bientôl un paisible sommeil ferma les yeux de ce bon père.

« Une pelile lampe répandait une faible clarté ; l'empereur se soulève, regarde autour de lui, voit avec attendrissement le père et les trois enfans endormis : un silence profond régnait dans la cabane. « Sommeil bienfaisant ! douce Iranqiiillilé! .se disait le czar. Homme simple et verluenx ! Comme il dort paisiblement sur cette natte! L'ambilion, l'avarice, les remords ne troublent point son repos : c'est le sommeil de l'innocence. » Ces réflexions l'oonperent toute la nuit; il comparait les soneis, l'agitalion de la grandeur, au calme de la pauvrelé. Le villageois se leva avec le jour , et son hôte , en le quittant , lui dil ■ « Je relourne à Moscou , je connais un hoimue géné-r renx el sensible; je vais lui parler de vous; je ne doute pas qu'il ne veuille servir de parrain à voire enfant. Promenez donc de l'altendre pour la eériMuoiiie du baptême : je serai de relour dans trois heures, an pins lard. Le paj.san promit, sans eependa .1 ajouter beaucoup de foi aux promesses de son hole.

« Les iro s heures s'écoulèrent, et le contadin ne voyant pas revenir l'i c: nnu, se dispnsait à porler son enfant à l'église, lorsqu'il entendit un grand bruit de chevaux et de voitures; il regarde par la fenêtre et reconna t le» gardes, le cortège de l'empereur. Il appelle .sa famille pour la faire jouir de ce spectacle; elle accourt, se range eu lumulte devant la porte de la maison; plusieurs voi-lûtes défilent, su t celle de l'empereur qui s'arrête devant la cabane; les gardes l'enloui'aienl, repoussaient la foule. On ouvre la portière, le czar descend, s'avance vers son hole, el lui dil ; « Je vous ai promis un parrain, je viens remplir ma promesse. Dounez-moi votre enfant, et sui- \ .z moi à l'église. » Le paysan, immobile, stupéfait, écoulail sans enleiidre, regardait sans voir. A travers les habits pompeux de l'eiiiper, ni' , et l'appareil de ce grand corléiie, i| ne pouvail reconnaître le mallienreux qui avait parlagé sou souper et sa couelie. Le czar jouissait de sa : urprise el de son saisisseuieul ; enfin, lorsqu'il se fui fait reconuailre, Il dil au paysan ;« Hier, vous avez rempli les devoirs de la religion et de rbninanité; aujourd'hui

LES VOYAGEURS EN SUISSE

je viens m'accjuitter de celui d'un souverain, devoir bien dmix sans doute, celui de rà-onipenser la vertu. Je vous laisse dans un état que vous honorez, dont j'envie l'iniiocciice et la tranquillité; je vous donnerai des biens qui vous manquent , des troupeaux , des vergers et une cliauniière plus comniode, où vous pourrez exercer avec plus d'aisance les droits de l'hospitalité. Quant à voire enfant de eeile nuit , je me charoe de .sa destinée; car ^ ous devez vous soui cuir, ajouta-t-il en souriant, que je lui ai prédit nue grande fortune.- Le paysan, pénétré de joie et de recati :aissance, les yeux bajanésde larmes, courulchercher .son entant et le mit aux pieds de .son souverain , qui le prit dans ses bras et le porta à ré;;lise. Il le tint sur les fonts de baptême; ensuite, ne voulant pas le priver du lait de sa mère, il le rapporta dans la cabane, pour le reprendre quand il serait sevré. L'empereur, fidèle à sa promesse, fit élever l'eufaut dans mn palais et le combla de bicnfail.s, ainsi que sa lertueuse laïuille. »

Si les princes ou les chefs des états se conduisaient connue cet empereur, qu'ils réiooipensassenl les vertus plutôt que les talens , l'intrigue, la tlallerie, la probité et le bonheur seraient moins rares sur la terre.

Il y a longtemps que je n'ai eu des nouvelles de mon frère, ce qui me donne quelque inquiétude. Je lui ai demandé de l'argent , et je n'ai point encore de réponse. Cependant notre bour.se est épuisée; les voyages en Suisse sont dispendieux , et l'économie n'est pas une de nos vertus théologales. Madame Dehnoul nie même que ce soit une vert . • C'est une loi , dit-elle, de nécessité, comme celle de ne pas manger au-deli de son appétit. > Notre association avec milord a peut-être relâché notre économie naturelle: on ne vil pas impunément avec les gens riches. L'exemple en enlraiuani , et la pt me e.si si douce! Pope, dans .ses épitres morales, ra onle qu'un riche ai are, nommé Culler, dit au dur de nul.iugham, qui se plaignait de l'excès de ses dépenses : « (Jue ne vivez-vous comme moi ? • Le duc lui répondit : « J'en .serai toujours le maître quand je n'aurai plus rien.» Ainsi ferousnous. Adieu, ma chère tante; je mets à vos pieds mon cœur, mon e,Tprit, et ma raison si j'en ai une.

WKPMir. DE SAIJIT-OIUER A ADOMfHE.

Elle lui annonce le Uérangi niiiU des artaires de son fière.

Mon cher neveu, étes-vous gai, content ? riez-vous? Il tant cesser de rire. Etes-vous philo.so|)he? Il faut vous réfugier dans votre philosophie. Imaginez voir nu hibou perché sur un aibie, dans loiiLbre de la nuit, dont la triste voix vous annonce une mauvaise nouvelle.

Voire frère se porte bien; nous a\onseu de ses nouvelles; mais la fortune l'a abandonné. ISon beau-père est uiQ: t presque insolvable, après avoir possédé des riches.se.s immenses. Voilà où mené la soif de l'or, qui .s'allume si atsément dans ime ville où tout irrite les désirs , où l'on mesure le lionheur sur le tarif des rii liesses. Il a entraîné voire frère dans sa ruine; sa loilune s'est écroulée. Je me rappelle que je lui disais , la veille de son départ , lorsqu'il me parlait de «es projets, de ses espérance* ; Soit ; mais ta papauté vaul-clle oc (lu'on quitte ?

Il m'allégua le prétexte banal qu'il avait une femme et d<'S enfans. Je l'embrassai pour réponse, je lui souhaitai ban voyage et bonne chance. Ce qui m'attriste le plus,c'est

de vous voir enveloppé dans ce tourbillon, vous qui avez la modération du sage. Je plains beaucoup ma nièce accoutumée, dès le berceau, aux douceurs de l'aisance. Voltaire a dit :

Souffrir n'est rien, c'est tout que de déchoir.

Mais l'est une maxime de comédie, qui n'est vraie que pour lésâmes pusillanimes. J'attends mieux de vous deux. Vous avez la jeunesse, la santé, l'amour : ajoutez-y le courage et l'espépauce, vous aurez encore richesse etcontenleinent. .Mon fière est à la campagne, avec sa tourterelle, roucoulant leurs amours

LETTRE LXXXVl

PELMunT AI>\É A SON EBÈBE.

Il lui annonce son inalhcur, Depuis quinze jours, mon cher Adolphe, je prends la plume pour l'écrire; mais mon course glace, et la plume tombe de mes mains. Comment l'annoncer ce que je voudrais me cacher à moi-même? Mon beau-père vient de mourir; le désordre est dans ses affaires; son amliilion l'a perdu. Mécontent de ce qu'il avait, pauvre de ce qu'il n'avait pas, il s'est égaré dai s de vastes projets qui nous ont précipités dans l'ab nie. Hélas! j'ouvre les yeux trop tard ! Ce qui me pénètre de la plus vive douleur, c'est de voT cette commi t i)!i terrible setendre jus<(u'."i t/.i. J'aj diss'pé les liinds que lu m'avais coniiés, renversé ton bonheur et celui de ta femme; toi si heureux de la médiocrité ! Voil.'i , mon cher Adolphe , c* qui me dé.tespère- Je me consolerai de ma pauvreté , je ne me console^-ai pas de la tienne. Cependant , je puis te .sauver la moitié de tes .50,! 00 êcus, e : faisant perdre auxcr;'aniiers 50 pour 100. Si c'est Ion intention , j'e-spere les amener i cet ac i oimnodeininl : réponds-moi à ce sujet, lettre reçue. Ma femme est malade de chagrin ■ il a fallu rérormer les chevaux, la li;;e de l'Opéra, .se défaire de ses diamans, soitir denotre bel hôtel ; tout cela la tue. L'idée d'aller â pied dai s Paris, de n'avilir ni diamans . ni loges , ni fholel , de n'être pas enfin comme tout le monde, ainsi qn'e'le le dit, lui parait iiisiipportalile Pour moi, quand je ne devrai rien, quand je serai sorti du désordre où je suis, je me résignerai à ma destinée ; il me reste des bras, du courage et de l'honneur. Mais comment donneras-lu cette nouvelle à ta femme, à cette aimable Blanche, toujours si intêres.sante, et toujours si malheureuse? Elle a perdu la fortune de son père, et voilà un coup de foudre qui pulvérise la tienne! .Vdien , mon cher frère ; je n'ai plus la force d'écrire. Me pardonner;. s-tu "on malheur?

LETTRE LXXXVU.

ADOLPHE A SON FRÈRE

Réponse à sa lettre.

.Mon cher ami , la perle des biens n'abat que l'homme pusillanime ou déprave. Consolons- nous, en répétant le mot sublime de François I": Tout est perdu, fors l'Iionneur. 11 faut tout payer, ju qu'à |a dernière obole. Si mes fonds ne suffisent pas , je vendrai ma maison de campagne; il vaut mieux être pauvre honuré, que riche inépriïé, ma femme pense comine miii. Loin de l'affliger pour elle, admire la fermeté et la noblesse de .son âme. Loivsque j'ai reçu la nouvelle du dérangement de tes affaires, nous allions sortir pour louer une maison char-

LES VOYAGELRS EN SUISSE

mante n"i a une vue su|)erbe sur la campagne et le lac ; Blanche la désirait depuis long-temps. Le facteur, dans ce moment, nous apporte deux lettres; Tune de toi, l'autre de madame de Saint-Omer: nous nous réjouissons. Je lis tout bas selon mon usage, celle de l'aimable tanle: quelle nouvelle' -Mon cueur se trouble, se serre, mais le calme reste sur mon visage .Comment .^e porte ma tante, me demande Blanche. -Fort bien; toujours gaie, toujours aimable. • J'ouvre ensuite ta letlre , et la parcours rapidement. Ah! comme je plaignais mon frère! La lecture finie je dis à Blanche avec tranquillité; ..\dieu, la maison; nous n'y logerons plus. Pourquoi? \ a-l-il des revenans? Je ne les crains pas. — Non, ma chère amie; mais c'est un palais, il ne nous faut qu'une chaumière -Passe pour la chaumière, je l'aime; mais parlez-moi plus clairement.-Mon frère a essuyé des malheurs; il est ruiné —0 ciel! que dilcs-vous? Eh bien! il faudra venir à son secours.- .Mais nous-mêmes, l'adversité nous poursuit; il nous entraine dans sa chute ; me.s fonds, mes espérances, tout s'est évanoui. — Le ciel le veut, soumettons-nous ; nous vivrons comme tant d'autres, de légumes et de pain. » Je lui remis alors la lettre. .Vpres l'av oir lue avec l>eaucoup de sang-froid , elle me dit ; . Il faut tout donner aux créanciers, et puis nous philosopherons dans une chaumière. Je plains ma belle-.sœur; il lui en coûtera beaucoup de descendre du faite de l'opulence ; la fortune lui avait toujours été fidèle; mais moi, mon àiiie a été trempée dans les eaux de l'adversité. » Le même jour, elle a dit à sa femme de chambre : • .Ma chère Adèle , je suis obligée de me séparer de vous; notre fortune renversée ne me permet plus de vous garder. . Adèle s'e.st mise à pleurer, car elle aime beaucoup sa maîtresse. Blanche ne parle plus que de réformes, d'économie; elle m'engage à me retirer dans un bourg ou \illage -oti le pauvre, dit-elle, puisse devenir riche par la réduction des besoins, et la modicité du prix des denrées de première nécessité. • Elle nous instruit d'exemple; profilonsen; rappelons ces maximes de collège que nous av.ms si souvent admirées dans Horace, quand le père ^■ionnet nous les paraphrasait :

Laudo mancntcm ; fortunam ) si celeres quatit Pennas , resigno qu;E dédit , et nicà ■Virlutc me involvo, probamque Pauperiein sine dolc quaro.

Adieu . mon cher ami ; paie tout , donne tout. N'im'lons pas ces fripons audacieux qui, le front couvert d'opprobre , marchent la tète levée , parés des dépouilles de leurs malheureux créanciers.

LETTRE LXXXVlll.

UADADIE DE SAIST-OMER A ADOLPHE.

Consolation. Mort du chevalier Boanard.

Mes chers enfans, l'adversité vous éprouve; elle vous mène , à travers les orages, au port où vous alwrderez un jour je l'espt re. J'ai ob-servé que ceux dont la jeunesse éUit' semée de plaisirs et de joie payaient, dans un âge avancé, ces cares,sps delà forluiie; et qu'au coniraire, lorsque les premiers jours de noire yie se traînaient .sur des épines, elles se changeaient en roses en avançant dans la ri.uie ; semblables aux jours d'auloiiine , le matin chargés de nuages , et l'après-dinée plus purs et plus sereir.s. Je crois le malheur une e.spèce de gourme dont il faut se

délivrer tôt ou tard ; témoins Polycrate , le grand Pompée , Louis XIV et tant d'autres.

Votre frère m'a fait part de son désastre : il parait le soutenir avec fermeté; mais sa femme est inconsolable: elle regrette plus les hochets de la vanité que les véritables douceurs de l'aisance 11 lui fallait des chevaux pour sortir deux femmes de chambre pour l'habiller, des diamans des habits magnifiques pour briller, trois services pourdiner, une loge J l'Opéra p.mr remplir ses loisirs : comment se passer de tout cela?

A propos , je vous envoie cinquante louis qui vous soiit destinés de toute éternité. J'avais amassé ce petit pécule pour avoir vos deux portraits; je renverrai cette jouissance à une autre époque ; il faut courir au plus pressé. Servez-vous de cet argent pour payer vos pet tes dettes ; moi j'acquitte les miennes; tout ce que possède une mère appartient à ses enfans. On prétend que, lorsqiie mon frère a appris votre infortune , il a dit que c'était la main de Dieu qui vous punissait , par ricochet sans doute ; mais je ne crois pas que la Divinité se mêle des petites affaires de commerce et d'agiotage. Deux jours après, I Dieu l'a puni lui-même , ou du moins sa fidèle moitié. ] Pleurez , pleurez , mes yeux , et fondez-vous en eau.

N'entendez-vous pas crier, sur les bords du Léman : 1 . Le grand Pan est mort ' ! » Vous ne me comprenez pas? I rvon. — Eh bien ! apprenez que le grand Marc-Antoine ' Bonnard, chevalier par la grâce de Dieu et la sienne, vient de descendre aux enfers, à l'exemple d'Hercule, de Thésée et d'Énée, avec cette différence entre lui et ces héros, que l'on espère qu'il n'en reviendra pas. La douleur les larmes, les crêpes, les habits noirs sont dans la maison de mon frère ; il pleure , madame Bertaut pleure , Julie pleure, Catherine la cuisinière pleure, Et toute,'; pleureront tant qu'il en surçiendra. Voici comment est mort ce preux chevalier. 11 couvait toujours le grand projet de faire sa fortune, per fas et ncfas ■ vous voyez que je sais mon latin. Je suis persuadée que . parvenu à son but , il serait devenu une apparence d'honnête homme , comme nous en voyons tous les jours 11 aurait payé exactement ses dettes, aurait parlé de probité , d'ordre, et de la nécessité d'une religion pour contenir le peuple ; mais l'aveugle déesse l'a traité en marâtre. Il est parti pour Londres, avec le titre pompeux de chevalier de Bonnardi. Paré de ce nom et de ses grâces, il a filé la séduction d'une jeune femme, que je nommerai Hortense, fille d'un Français réfugié , et femme d'un Anglais, capitaine de vaisseau , se promenant alors dans la merdes Indes. Pendant son absence, l'Amour délogea rHvinen et le galant Bonnardi jouit de tous les droit-s du capitaine. Ces deux amans s'endormaient doucement sur les tleurs du plaisir et de la mollesse, lorsqu'une triste nouvelle vint troubler leur sommeil. Le marin , débarqué à Plymoulh allait arriver au premier jour. L'alarme est au camp : quel parti prendre? L'ouragan approche, et va fondre sur eux ; il faut imiter les paladins : enlever, c'est

' Plntarquc raconte que le pilote Thamur, étant un soir dans son vaisseau, sur la mer Egée, cuit, avec tous ses œmpa- Koons une voix qui lui ordonnait de crier, dans un lieu désicné 'que le grand Pan élail mon. Arrivé dans cet endroit, à peine eut-il prononcé ces p.iroks, qu'on ciilendil de tous côléj des plaintes, des gémissenicns. Ou n'a pu découvrir jiisquà présent quel était ce grand l'an.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

le plus court. Voilà donc notre chevalier qui part avec son Anfjélique. Mais ce qui n'est pas tout-à-falt dans le style de l'ancienne chevalerie , il emporte avec lui argent , bijoux, vaisselle, tout ce qui pouvait être de la partie. Les voilà embarqués : Weplune les favorise , les Tritons poussent le navire ; ils débarquent à Calais, où, se croyant à l'abri de l'orage, ils se reposent quelques jours. Cependant le capitaine arrive à Londres le lendemain de leur départ, apprend que sa femme fuyait eniporlaiit la toison d'or. 11 part aussitôt pour Douvres, traverse le détroit, entre à Calais. Les amans venaient d'eu partir : il les poursuit à franc-étrier, les joint à six lieues de la ville , arrête la voiture, veut reprendre ses dépouilles et sou Hélène. Le beau Paris lui présente le pistolet pour défendre sa proie. Mais son rival, sentant l'avantage de la priorité, a lâché la détente du sien, et la balle entrant dans la poitrine de son adversaire , a détaché son corps de son âme , qui s'est envolée vers l'Éternel. Je ne sais ce qu'il en fera : il est pourtant de fait que c'est lui qui l'a créée, tout impure qu'elle est. Je ne vous dirai pas la suite de celte hisloire tragique, que j'ignore parfaitement. Je suppose que le capitaine a repris .sa femme, et charitablement lui a pardonné celle petite équipée, comme jadis fit le sage Ménélas. Je tiens ce récit de la fidèle Julie; elle m'a appris aussi l'état de maison de madame Bertaut. Elle a pelil joclicy , grand laquais, deux femmes de chambre, Irois chevaux à l'écurie, du monde à diner presque tous les jours; enfin , elle mène joyeuse vie ,

Tel qu'un abbé dans sa grasse abbaye.

Mon frère n'avait jamais élalé un si grand luxe; et ma pauvre Blanche, sa fille, son héritière, vit dans l'exil et dans la pauvreté.

Fortune! dont la main couronne! ....

Mais , rassurez-vous , mes chers enfans ; le bonheur du vice n'est qu'apparent , et les jouissances de la venu consolent de la pauvreté. Il n'est pas une seule âme honnête qui ne préférât votre détresse à l'opulence de la dame Philippine.

Je ne dois pas passer sous silence la proposition de l'intéressante Jubé. Elle veut absolument aller vous servir à ses frais; elle s'est consliluée une pension de 200 livres, et cette somme, dit-elle, est plus que suffisante pour son entretien. Je lui ai répondu qu'elle vous était plus utile dans la maison de mon frère , où elle pouvait vous rendre de grands services.

Ici finira ma lettre. Embrassez-moi , mes chers enfans.

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