‹ Œuvres complètesChapitre 150 sur 416 · BLANCHE A SA TANTE · texte numérisé non relu

BLANCHE A SA TANTE

Elle accepte ses bienfaits. Leur projet est de se retirer à Yverdun.

Ma chère tante, nous acceptons vos bienfaits avec une reconnaissance égale à la grâce avec laquelle vous les répandez; mais avec une seule condition pour l'avenir, c'est que vous atîendrez , pour de nouveaux dons , que de nouveaux besoins les réclament. Aujourd'hui, nous avons quelques petites délies , un déménagement à faire , et vos bienfaits sont pour nous une pluie de printemps. Ce nouveau malheur, qui frappe sur Dehnont et sur moi, ne m'a point abattue : je plie et ne romps pas. Mais j'ai ouvert les yeux sur ma prodigalité, sur mon imprudence; j'ai

abusé de la générosité de mtin cpnux , et me suis iuconsidcrénicnt aliandoimé;' à mon goiH pour la déi)cnse. Cette profusion est le tort de l'âge, de l'inexpérience; la jeunesse s'entoure d'espérances et d'illusions : je croyais la fortune de mon inari inépuisable. Mais je réparerai mes fautes; je saurai \ ivre du peu qui nous reste, et j'espère même, de mes économies, pouvoir secourir encore (pielques infortunés. On dit qu'Épicure viv*t avec deux sous par jour : à la vérité, je le trouve inimitable. [Nous avons envoyé notre vaisselle à la Monnaie. Delmont dit qu'en cela il imite Louis XIV, et il en est tout glorieux. Notre projet est de nous retirera Yverdun, petite ville agréable, où nous aurons les vi\res et le couvert à bon compte. Nous allons nous réduire au simple né('es,saire , mais sans peine, avec gailé. Ma plus grande tribulation est de quitter Lausanne et les amis que j'y avais. Nous n'emmenons avec nous qu'Adèle . ma femme de chambre, qui ne veut pas absolument nous abandonner, et qui se soumet aux travaux de la cuisine, du blanchissage, travaux dans lesquels je la soulagerai; car le travail doit être notre ressource et notre récompense. Je vous prie de remercier Juliedeson zèle, de sou amitié; j'espère que nous finirons nos jours ensemble ; mais ce n'est pas le moment de nous rejoindre. J'ai été touchée de la fin de ce malheureux Bonnard : je ne voulais pas sa mort, mais sa conversion. yiddio, carissima zia, ch' amo di lutto il mio core.

ADOLPHE A SA TANTE

Arrivée des deux époux à Vvcrdun. Détails sur celle ville.

0 ! bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais les vams désirs de gloire, Dont l'inutile soni traverse nos plaisirs; Et qui , retiré loin de la foule importune , Vivant dans sa maison , content de sa fortune, A , selon son pouvoir, mesurt ses désirs !

La philosophie que respirent ces vers est aujourd'hui la nôtre. Nous voilà donc dans Yverdun depuis quinze jours, avec Adèle et le charmant Atis, l'ami de la maison : ne vous alarmez pas, c'est le petit chien de Blanche, qu'elle aime, mais Ires raisonnablemenl ; elle ne donnerait pas son mari pour lui. Nous commençons une vie honnête et frugale; nous habitons nue petite maison dans le faubourg.

Le soleil en naissant la regarde d'abord , Et le mont la défend des outrages du nord.

Nous avons un jardin grand comme trois fois votre chambre: il nous suffit. La salle à manger, le cabinet de Blanche sont au rez-de-chaussée et donnent sur le jardin. Elle se plait beaucoup dans ce cabinet champêtre ; elle se croit à la campagne qu'elle aime, non connue nos belles dames, pour jouer au billard ou aux cartes , y dormir la moitié du jour, s'enfermer ensuite dans un salun obscur, inaccessible au soleil , et n'en sortir que sous les f mbres du soir. Non ; elle l'aime en être sensible, comme Horace, Cicéron et Rousseau , dont l'imagination s'enflammait !i la vue d'un arbre ; elle l'aime pour jouir du silence et de l'ondjre des buis, de l'attrait dune prairie riante, de l'aspect, du murmure d'un ruisseau, d'une fontaine, de r( tendue de la magnificence du ciel , et des douceurs de la solitude et du repos.

Pinir meubler ce cabinet , nous venons d'acheter les

LES VOYAGEURS EN SUISSE

(Tuvros de Voltaire, édition de Crammcr. « Perdez-v; iis la télé ? me diiez-vous ; acheter dans ce moment ! — Non , lions sommes encore sains d'esprit; mais le bon marché nous a tenté , el la belle Pandore a vendu ses bracelets ornés dedia[naus, ponr faire cette emplette. Comme je souffrais de la voir se dépouiller de ses orneinens : " J'aime mieux , m'a-t-elle dit, orner mon esprit que mes bras •

Parlons un peu d'Yverdun. Cette ville est située dans une plaine, à la tète du lac de INeu chitel, à l'embouchure de la rivière de la Thièle ou de l'Orbe, qui l'entoure de .ses deux bras , el y forme im très beau port, (^a ville a deux faubouri];s où l'on arrive par deux ponts. Des ruines et des nuirs presque indeslruiiibles prouvent que son enceinte a été très considérable. Un château foriifié, bâli dans le douzième siècle, s'élève sur la place publique, autour de laquelle on a construit, depuis treiite à quarante ans, un temple, une maison de ville el d'autres édifices de très bon goi'it. Les trois priiicipides rues aboutissent à cette place. Dans la maison de ville est la bibliothèque, ()ui a été fondée par une société de savans et d'amateurs oui l'entretieiment encore. Les bibliolhécaires, aussi aimables qu'obligeaus , nous ont offert la jouissanie des livres. Blanche a profilé de leur bonne volonlé ; elle étudie l'histoire delà Suisse, el en fait des extraits que je l'invite à vous adresser. Je me souviens que jadis, par le conseil (!c votre ami Borde, vous lui adressiez les vôtres. Elle travaille, le malin , jusqu'à l'heure de la promenade , ({ni est nu exercice indispeusable de notre coninuniaulé, ordonné par la déesse Hyg'e , noire paUonne. Mon aimable muitié se soulève quelquefois contre la règle, mais je suis inexorable; aussi elle se porte comme une Suissesse ; joli embonpoint, joues colorées et fraîches counne rosée, jambes de cerf et appétit dévorant.

Ici , de tous cotés, les promenades sont belles et variées. Une des plus agréables, est une plaine d'environ six cents toises de longueur , qui est près du purt , entre la ville et le lac, et qui va .se terminer au lac par une pente douce, i.e lac, vu de cette plaine, parait totalement encadré par ('es hauteurs , excepté vers le nord. Cette promenade est notre Elysée.

La littérature fleurit dans cette ville autant qu'à Genève; ses presses, qui ont delà réputation, sont dirigées par le professeur Félice , homme d'une vaste érudition et d'un mérite éminent. Il réimprime V Encyiiopédie , aidé de plusieurs savans de Suisse et de France.

En I7(i0, il se forma dans cette ville une société qui iLOnore ses fondateurs ; elle recueille des aumônes pour secourir et plein lire la mendicité.

C'est ici que l'on peut dire, eu parlant des collines el des env'rons ; Bacchus amat tulles.

Le lac a environ vingt milles de longueur , sur cin(( de largeur, et il est élevé, suivant M. du Luc, décent cinquanteneuf pieds au-dessus de celui de (jenè\ e. Sa rive méridionale est ornée de maisons de plaisance très agréables , oi'i viennent se délasser les habitaiis de Berne, à qui elles appartiennent. Le port, qui n'est ni celui de Tyr ni celui de (larthage, otfre pourtant l'aspect de l'abondance: il est chargé de barques et de bateaux. Je ne dois pas oublier la compagnie des bakliers , association très aniicnneet très nombreuse, qui a ses règleme:is, sa navigation, sa police el ses privih ges, avec un chef nommé V./bhc.

En 1769, on creusa la terre près de cette ville ; on trouva quanliléde squelelles, tournés vers l'orient, et qui avaient

entre leui's jambes de petites urnes . les unes de terre, les autres de verre, avec de petits plats de terre ronge, sur lesquels il restait encore des os de vola lie, assez bien conservés. On découvrit aussi quelques médailles en cuivre , et une en argent, qui datent depuis Auguste jusqu'à Julien r.Apostat ou le Grand.

On évalue la population d'Yverdun à environ deux mille six cents âmes. C'est assez pour un sage à qui un ami suffit, trop peu pour les oisifs et les tètes vides.

Pendant que je vous écris , le ciel parait se dissoudre , ses caiaractes s'ouvrent et versent sur nous des torrens d'eau ; les vents mugissent, le tonnerre roule avec fracas. Blan:he a qu'lté son livre; elle ferme portes et fenêtres. • Elle n'a pas peur , dit-elle; mais les précautions sont bonnes. » Quel orage, grand I>ieu ! Maisje regarde Blanche, et je suis ra.ssuré.

Au reste, ma chère tante, n'ayez aucune inquiétude sur notre sort : la fortune nous a abandonnés, non le bonheur. Nous ne sommes ])as grands philosoplies, mais époux et amans. Ij:irs(|ue nous sommes tous les deux au coin du feu, un livre eu main, Atis à nos pieds, ou à notre petit couvert, mangeant avec appétit le diner sobre, mais sain, que souvent elle a apprêté, nous ne troquerions pas noire pauvrelécontre les diiitias operosiores des Montmartel et des Samuel Bernard. Les vraies joui.s,sances sont ra.sseiid)lées autour de nous ; il ne nous manque que noire aimable tante. Blanche, cependant, songe toujours à la malédiction paternelle; c'est un spectre qu'elle a tnujoiirs devani les yeux, comme Pascal voyait toujours un abimc ouvert à son côté.

Croi riez-vous que, dans notre pauvreté, sa bienfaisance n'est pas moins active? Hier elle me joua un joli tour. J'étais allé chercher l'appétit , avant dîner, à la promenade. Elle n'avait pu me suivre: je reviens muni d'une faim brillante." La soupe! m'écriai -je en entrant; je meurs de besoin.— Quant à la soupe, me dit-elle, vous vous en passerez pour aujourd'hui. — La raison? — Je l'ai donnée. — Doinier mon potage ! Le tour est neuf : servez doue le bouilli. — Il n'y est plus, jel'ai aussi donné. Vous jei'inerez aujourd'hui ; demain c'est grande fêle. — Mais, ma bonne amie, vinis savez que j'aime à chômer les fêles à table, le verre à la main , el non par le jeûne et l'a' stinence. — D'accord; mais vous rappelez- vous ce malheureux paysan dont nous visitâmes l'autre jour l'iudigenle chaumière? Il est venu tantôt médire que sa femme était accouchée , el qu'il n'avait pas une goutte de bouillon à lui d nner. .\lors je lui ai livré le bouillon, la soupe, la viande el toute la marmite. — C'est fort bien fait. Avec quoi dinerons-nons? — Avec des oeufs et du fromage. — Allons, mangeons galraent nos œufs et notre fromage. »

Adieu, ma chère tante ; que Dieu vous conserve, tous cl ma chère Pandore.

LETTRE XCl.

ADOI.PBE A SA TAHTE.

Voyage aux environs d'Yverdun.

Un beau dimainhe , nous nous sommes éveillés Un peu tard ; nous disions avec les Italiens: La bclla causa far nicnle ! Après a\oir déjeuné selon la règle de la communauté, nous sommes entrés dans le jardin « Le beau joiiris'est écriée Blanche.— Oui, lui dis-je; c'est un bienfait de l'automne.

LES VOYAGEURS EN SUISSE

Jl vicnl environnt de paisililis nua,<;rs , Qui flolleril dans les airs , sans former des orages ; U voit du liaul des cieiiv la pourpre des raisins. Et l'ambre cl rincarnat des fruits de uos jardins •

Je compare , dans celte saison , la nature à une belle femme entrant dans le déclin, mais conservant encore des traits de beauté et un doux éclat mêle à une tendre mélaxolie. « (Jucl dommage, me dit-elle, de ne pas aller faire noire cour à cette belle femme ! (Jue faisons-nous ici , claquemures comme des lapins de garenne? — Kh bien ! sautons par-dessus les barrières , allons nous promener.— Volontiers. Vous aimez le mouvement, et moi je suis très curieuse ; allons visiter notre voisinage, l'Orbe, Neufchâtel. — J'y consens; mais il faut une voiture.— Non, im petit cheval sul lira ; nous le monterons alternativement , et il portera notre bagage : notre faste n'imposera pas;lespassausnenous regarderont pas avec admiration. — Pardonnez-moi : Blanche sera toujours admirée sous l'habit de bergère comme sous la pourpre. »

Je suis allé louer un cheval, et nous sommes partis avec le fidèle Atis , au momeni où le soleil nous regardait du plus haut de sa gloire : nous sonnnes venus diuer à Or e ; le trajet est de deux lieues. Croiriez-vons, ma chère tante, que, dans la route, la di.scoidc s'est glissée entre nous.' €e malheureux cheval en étailla cause iuuocenle. Blanche voulait en descendre pour me laisser monter. « Moi , j'aime mieux marcher, lui dis-je. — Et moi aussi, le cheval m'emiuie. — Moi , il me fatigue. «Quand j'ai vu qu'elle ne voulait pas céder, ni moi non plus , je lui ai proposé, pour tout concilie!', de tuer le cheval : heurcu.semfnl elle a été phis raisonnable, et s'est opposée à la mort de ce pauvre animal qui n'en pouvait mais. D'après cela, je ne .suis plus étonné que l'ange Michel ait trouvé la discorde dans un couvent de moines, qu'elle ait a.gité le camp des Sarrasins, incendié Ti'oie, et qu'il l'ait vue entourée de notaires, d'avocats et de procureurs.

Mais parlons de la petite ville d'Orbe; elle a joué un grand rôle S(ms l'ancienne monarchie des Francs. Les rois de la prcmièie et de la seconde race y avaient mi palais qu'ils Jaabitaieru certain temps de l'année; les rois de la Bourgogne lraii,sjnrane y ont fat aussi quelque Sfjour. Cette ville est située sur la rivière de son nom : on y entre par un pont de pierre, d'une seule arche, qui forme un tableau très pittoresque. La rivière s'y précipite du haut d'un rocher. La ville est bàlie sur une éminence dont la vue s'étend au loin sur un ])ays cultivé ; elle est entourée de viguokles , de peu de rapport, mais qui lui servent d'eml)ellis,sement.

Il y avait jadis, dans celte cité, deux couveïis,run de cordeliers, et l'autre des cordelières de Sainte-Claire; ces anachorètes vivaient pre,s(|ue sous le même toit , car l'église était commune. Les religieuses pouvaient, sans .sortir de leur maison , aller entendre les offices des cordeliers: beau sujet de réflexion !

Après uoti e diner , nous avons parcouru la ville el les environs; it la nuit, un .souper léger, un sommeil profond ont terminé une journée laborien.^e et fortunée.

Le lendemain , quad léchant du coq cous a annoncé le retour de l'aurore, nous .«onnues partis frais et dispos pour Romaiu-iMoulier ; nous y sommes arrivés , après deux heures de marche, par un chemin pierreux, mais agréable. Cette petite ville est située dans un vall n sauvage et pittoresque; elle s'est formée successivement autour d'une abbaye que saint Romain y avait fondée an

sixième siècle. Ce saint s'y retira aicc sou père, saint Lupiein; ils y vécurent en ermites, et coiinnencèrent à défri'her le terrain. On croit que Hepin, père de Charicmagne, y fouda une abbaye de ta règle de saint Benoit qui depuis a été sécularisée ; un bailli y réside et demeure dans le couvent même de Romain-iMoutier, qui est séparé de la ville par un mur. Un histoi'ieii , nommé Ruchat nous a Cl nstrvé un règlement singulier, de l'an 1513, qui fixait la diète ou la table des religieux : la prébende, ou portio 1 de chaque moine, était un mirai de vin par repas (un pot et demi), avec deux miches de pain; l'un blanc, d'environ quatre livres, et rautre d'orge et de seigle , d'environ quatre livres et demie. Lorsqu'un moine était malade , on lui donnait une miche blanche de plus, et s'il se faisait saigner, il avait aussi un mirai de plus de vin. Il est possible que des moines; sui.sses aient bu celle quantité de vin ; mais connneul supposer que de.s hounnes , quelque Suisses qu'ils soient , pui!i.vent manger une si grande quantité de pain?

C'est dans ce couvent de Romain-Moutier que iVlargncrite d'Autriche, fJle de l'empereur Maximilien , se maria eu 1501, avec Philibert, duc de Savoie ; c'est la même princesse qui, fiancée à Charles, dauphin de France, depuis Charles VIII, fut renvoyée sans hymen. En 1497, elle faillit à faire naufrage en allant épouser l'héritier des royaumes de Castille et d'Aragon. On sait que lîcndanl la tempête elle fit son èpitaphe'.

L'infant , son époux , vécut peu de temps; son mariage lut an été avec le duc de .Savoie. Elle partit de Madrid le 2o octobre, et n'arriva à Romain- Moutier qu'apràî snixante-sepl jours de marche : on voyage un peu plus vile aujourd'hui. Le bâtard de Savoie, frère du jeune duc, alla au-devant d'elle à Dole, el fit, au nom de l'ëponx , la cérémenie des fiançailles; il présenta à la princesse un cour de diamans , au boni duquel était attachée une perle précieuse, symlxile du nom de .Marguerite *. Le ,«oir il y eut un bal , après lequel l'ambassadeur, revêlu d'une cuirasse, passa dans la chambre de l'épousée; el après avoir retardé ( comme le dit l'annaliste Fugger) le sommeil de la princesse, par des propos joyeusement conveinibles, il se jeta i ses pieds, lui demanda à vivre et mourir sous ses lois, et ne se releva qu'après en avoir reçu un baiser accompagné d'un beau diamant. Le duc les attendait à Roinain-Montier, où les époux furent ser- \is chacun séparément. .\ minuit, il y eut bal où six personnes exécutèrent un ballet. A la pointe du jour , l'évèqne de Maurienne dit la mes,«e, fit la cérémonie du mariage; les épo;ix se couchèrent aussit(M , el ne sortirent du licliis gcniidix^ qu'.'imidi; ils prirent le lendemain la route de Genève. Celle aim;ible princesse ne jouit pas long-temps de son bonheur; elle perdit son époux en I.50Î : nouvelle Arlémise, elle fit bûlir une église très riche ;■! Bourg en Bresse , avec un tombeau de marbre blanc , dans lequel il fut ense\ eli '.

' (li-Bil Margot la gentil demoiselle .

Qu'a deux maris el encore est puecllc

^ Du mol lalin margari/ti ( perle.)

^ (l'élail ainsi qne l'on nonmiait A Rome le lit des noces que l'on dnssait pour la nouvelle mariée : on l'appelait ge/iiaiis, à cause du dieu Génie qui préside A la géEiération. Les Romains avaient un grand respect pour ce lit, et celui qui se remariail après la mort de sa femme, en faisait lendre un autre.

' Marguerite , après la mort de .son époux , se i élira auprès

La nature offre dans ce vallon environné de hautes montagnes le spectac'e de la fertilité et d'une profonde solitude; elle inspire la tristesse. Blanche et moi en avons fait le séjour de la mélancolie et des amans malheureux , comme la vallée de Tempe est celui des amans fortunés.

De cette ville , nous nous sommes promenés autour du lac de Neufchâlel , toujours avec notre cheval et le fidèle Atis. Dans cette tournée que nous faisions alternativement à pied et à cheval , nous ne respirions que joie et plaisir. Blanche s'écriait gaiment : « Que les riches sont malheureux dans leurs berlines, avec leur faste et leurs gens! » Quand elle voyait une chaumière avec sa fontaine, et la vache domestique qui paissait auprès, elle me proposait eu riant de l'acheter pour y finir nos jours, et moi, je lui jurais qu'il ne m'en faudrait pas davantage avec elle. ^ La pluie nous arrêta loule une après-dinée à Valangin. Que faire? Pester conire le temps, s'ennuyer? Non. Nous appelâmes à nous le plus aimable des abbés, celui qui versifie avec le plus de gr.lce et de précision : ce n'est ni l'abbé Pellegrin , ni l'abbé de Lallaignant , ni l'abbé de Voisenon , mais l'abbé Métastase.

Valangin est situé dans un fond, environné de montagne« et de rochers hérissés de sapins , baignés du torrent de Seyon et de celui de la Sauge; il conlient environ trente à quarante maisons , et deux â trois cenis habilans. Le lendemain, quand Ic-s trois filles de Jupiter et de Thémis eurent ouvert les portes du jour ' , nous allâmes nous promener aux environs du bourg; nous trouvâmes une source d'eau minérale et tiède qui coule tristement solitaire. Blanche fut tentée d'y baigner ses jolies jambes; et, aprè,s avoir re;;ardé autour d'elle, si quelque nouvel Actéon ne viendrait pas la troubler par des regards indiscrets, elle entra dans le bassin jusqu'aux genoux. Pendant cette immersion , je lui fredonnai à ma manière la canzone ili Petrana :

Chiarc e frcsche et doici acque

Ove le Iwllc membra Pose colci , che sola a me par donna.

Ce dernier vers me paraît difficile à traduire. Voltaire n'a pu que l'imiter de loin.

Mais nous voici à Neufchâtel où nous sommes arrivés par une route charmante. Au sortir de Saiiit-Blai.se, qui ne vaut pas l'honneur d'être nommé , nous atteignîmes le sommet d'un coteau, où nous jouîmes d'un .spectacle superbe. Le lac est le premier objet du tableau : en descendant par une pente insensible . on découvre la ville et le faubourg de Neufchâlel. On dit que cette perspective présente un abrégé de la ville de Naples. On voit de belles maisons qui s'élèvent sur la cote, entre Neufchâtel el le ,lura, sur le bord du lac , en amphithéâtre : la ville est petite, mais peuplée el bien bâiie. On y compte environ trois mille habitans; deux temples la décorent; un château la domine; des maisons élégantes et solides embellissent la plupart des rues. Auprès du lac, la place publique forme une promenade très agréable; le faubourg est magnifique par ses bâtimens el .ses jardins : au milieu des vignes qui environnent ses murs, on a bâti de jolis pavillons, picole ville , asile du repos et du plaisir.

de l'empereur son pire , cl fut dans la suite goiiverrianic des l'ays Bas. Elle mourut âgée de cimjviante ans; elle avait beau coup d'esprit. Elle a l.iis.sé divers ouvrafjes en prose el en vers. ' te sont Us Heures : (,n l(s ropréseiitail avec la Justice, el des cadrans ou des horloges qu'elles souleuaienl.

Le lac de Neufchâtel a huit à neuf lieues de longueur depuis Yverdun jusqu'à Saint-Biaise ; .sa plus grande lari;eur n'est qne de deux lieues. Quoique peu profond , il est rarement gelé : il le fut en 169.5, et non dans l'hiver de 1709. I,a navigation y est souvent très périlleuse; il abonde en poissons de toute espèce : celui qu'on nomme l'onibre-chevalier est le plus estimé. Ses bords, surtout an nord et au couchant , sont très bien cultivés, fort peuplés . et présentent les aspects les plus rians. Suivant le calcul de M. Pictel, professeur à Genève, la surface de ce lac est plus élevée de trente et une toises que celle du lac de Genève.

Ou attribue à un comie Ulric, seigneur de Neufchâlel , le rétablissement de la ville moderne. « La fille de ce comte était, dit on , abbesse d'un couvent de religieuses, situé dans le voisinage dune maison de moines blancs. ( C'étaient les loups auprès de la bergerie ) L'abbé se prit d'amour pour sa voisine , et les myrtes fleurirent sur les ronces du couvent. Cette liaison eut des résultats visibles. Le compte L'iric , irrité , chassa moines et nonains , et il inséra, dans la charte des franchises qu'il accorda à cette ville en 1:204 , que tout bourgeois de Neufchâtel serait le maître de lai.sser son bien à qui il voudrait , excepté aui moines blancs.

« Ce fut le 4 novembre 1530 , que les bourgeois assembles, en présence de trois députés de Beine, se décidèrent , à la pluralité des voix, pour la nouvelle doctrine. ■

Les vins rouges de Neufchâtel sont très estimés; on les vend jusqu'à trente ou quarante sous la bouteille ; ils valent les vins de Bourgogne.

La société de ce petit état est très agréable; l'esprit d'économie anime et soutient les plaisirs, loin de les. exiler. Une maison , appartenant à divers particuliers, sert aux fêles que l'on donne, soit bals, spectacles ou concerts, qui sont exécutés par les amateurs des deux sexes. La beauté des femmes augmente l'intérêt et le plaisir de ces assemblées. Cm a observé que, depuis l'inGculalion, plus usitée à Neufchâlel qu'ailleurs , les généralions s'embellissent : les pères regardent comme un devoir indispensable celui de faire inoculer leurs enfans. Un des agréinens de cette ville , c'est que les plaisirs y sont de tout âge; il n'est pas étonnant de voir danser (rois générations ensemble. Les Neufchâtelois, plus philosophes que les autres peuples, commencent à vivre de très bonne heure, et ne se retirent du inonde qu'au terme de la vieillesse. Notre existence est si rapide, et nos jouis.sances si rares, que c'est sottise de s'en priver tant que nos facultés nous restent. Dans l'hiver, les jours y sont si courts qu'il faut allumer les bougies dès que le soleil commence à |iais.ser.

Les Neufchâtelois encensent plus l'autel des plaisirs que celui de Minerve et des Muses; cependant les presses y sont en aciivité : il est vrai qu'elles sont un objet de commerce.

Le roi de Prusse est le souverain de ce petit canton ; mais le poids de son aulorilé y esl si léger, qu'on peut regarder les Neufchâtelois comme le peuple le plus heureux et le plus libre de la terre. Le roi ne lève qu'un revenu annuel de 100,000 francs, dont la plus grande partie reste dans le pays ; les habilans servent à leur gré dans les troupe» de tous les souverains. Après la bataille de Rosback.un officiel de Neufchâtel, fait prisonnier par les Prussiens , fut présenté à Frédéric. Ce monarque l'aciiicillii avec bonté, el se coulenia de lui demander si le

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Seyon n'avait pas causé de nouvelles alarmes. Ce torrent avait fait des ravages à NeuFdiâlel en 1750 (71).

Je ne dois point passer à travers Neufchâlel sans vous conter l'anecdote piquante de la vieille comtesse de Nemours, duchesse de Neufchaiel. Elle était avare, et ses vétemens portaient l'empreinle de sa parcimonie ; de plus, une haute dévoliou se mêlait à son avarice. Soit légèreté ou défiance, elle changeait .souvent de confesseur. La succession de Neufchâtel avait élevé des contestations entre la France, la Savoie et la Prus,se : ce qui l'indignait à tel point , qu'elle haïssait tous les prétendans. Un jour elle se présenta, très modestement vêtue, à un confesseur qui ne la connaissait pas. Dans le débit de .ses péchés , elle parlait souvent de la haine qu'elle portait à ses ennemis. Le confesseur lui recommandait le pardon des injures. • Non, disait-elle , il me sera impijssihle de pardonner. ■ Elle exhala si souvent cette haine, qu'enfin le pcie fut curieux d'apprendre quels étaient ses ennemis si abhorrés. « Ce sont, mon père, lui dit-elle, le roi de France, le roi de Pru.sse et le duc de Savoie. » A ces noms , le confesseur se mita rire, et lui croyant le cerveau tout-à-fait dérangé, il la renvoya bien vile. Il la suivit jusqu'à la porte; mais quel fut son élonnement , lorsqu'il vit une nombreuse livrée entourer la duchesse , et faire avancer son carro.sse ' !

Nous avons passé, auprès de Neufchâtel, un pont sur la Thiele, où est un péage appartenant au roi de Prusse, qui rappelle un droit de passe conclu le 3 mai 1399, entre le souverain de Neufchâtel et la ville de Morat : il est écrit en français dans une chronique allemande, avec ce titre ;

Copie du vieil rôle du péage du pont de Tliicle.

Toutes personnes qui passent à cheval , excepté

gentilshomincset prêtres, doivent ij deu.

Un homme à pied i

L'âne XXX

Le Juif XXX

Le mulet xv

Toute autre béte i

Probablement les Juifs, à cette époque, étaient compris dans la caste des ânes.

Il s'éleva ici une fameuse controverse entre le ministre Petit-Pierre et ses CHU réres, au sujet de l'éternité des peines de l'en'er Le roi de Prusse, le maréchal Keith et Petit-Pierre fixaient un terme aux peines des damnés ; mais leurs adversaires , genus irriUibile , voulaient des supplices éternels. Frédéric, fatigué de ces disputes théologiques, fit écrire :• Puisque le clergé veut être damué éternellement , je ne m y oppose pas. »

Nous sommes allés visiter une maison à cent pas de la ville, remarquable par la beauté de sa situation, par ses caves, les plus belles de la Suisse, creusées dans le roc ; par ses terrasses qui descendent jusqu'au grand chemin , et surtout par le propriétaire , fondateur de celte maison. C'était un négociant philo.sophe, nommé Bosset, qui, après avoir passé vingt ans dans les Indes orientales , a su jouir, jusque dans un âge fort avancé, de sa fortune et de son goût pour les lettres. Il était lié d'amitié avec Mauperluis , qui fit chez lui nn séjour de quelques mois, peu de temps avant sa mort ^ Il se plaisait dans cet

'A la mort de cette iluchessc, le canton de Neufchâtel fut ad.jugé, le 3 novembre 1707, ù Frédéric I", roi de Prusse.

« Maupertuis est célèbre par son voyage pris du Pôle, et par SCS démêlés avec Voltaire , à qui il envoya un cartel. L'auteur

agréable séjour, où il jouait de la guitare en chantant des couplets philosojjhiques, dont lui-même avait composé l'air et les paroles, et il oubliait, avec ses chansons et son ami , les régions hyperborées et ses querelles académiques, pour ne se souvenir que des leçons d'Épicure. Que l'homme serait heureux s'il pouvait penser, dans le cours de sa vie, comme il pense à son déclin ' !

Un autre excellent citoyen de Neufchâtel mérite d'être cité : il se nomme David Puri. Il est fils du fondateur de la colonie de Purisbourg, dans la Caroline. Il a fait remettre, en diverses années, au magistrat de sa patrie, plus d'un million de livres tournois, pour être employées, de la manière la plus utile, au bien public. Le magistrat a affecté cet argent à la réparation des chemins, à des pensions pour les veuves des ministres, à la construction d'un hôpital et d'un hôtel de ville; cet homme généreux donnait de plus, chaque année, deux mille quatre cents francs pour les pauvres connus, et le double pour les indigens qui versaient en secret des larmes amères. Quel honniie précieux! quel exemple! Il aura peu d'imitateurs ^.

L'air de Neufchâtel est doux au bord du lac et très vif dans les montagnes : le sol est ingrat, mais le travail le féconde. Le français est l'idiome du pays.

Adieu, ma chère tante; nous partons de Neufchâlel: nous voilà en route pour Locle et la Chaux-de-Fonds. Que Dieu nous conduise ! • Il n'y a point de chemin trop long , dit La Bruyère, à qui marche lentement et sans se presser. ■ C'est ce que nous faisons. Notre caravane se porte à merveille ; le cheval est infatigable , ainsi que le petit Atis, qui, toujours allant, venant, sautillant, jouit mieux que nous des agréine.is de la campagne. Nous avons traversé le val deRuz, qui renferme au moins vingt villages, situés presque au pied des montagnes qui ferment cette vallée. Vers midi , nous sommes entrés à la Chauxde-Fonds, grand et beau village, bâti dans une longue vallée qui côtoie la France. Les environs, tristes et stériles, n'ont, pour tout ornement et pour richesse, que des sapins poétiquement voisins du ciel. Descendus à l'auberge, nous avons laissé reposer nos gens, c'est-à-dire le cheval et le petit chien ; nous avons tous quatre diné de bon appétit et bien dormi. A trois heures, bétes et gens nous étions sur le chemin du Locle, où nous sommes arrivés avec la nuit , par une roule bordée de bois, de montagnes et dejolies maisons.

La Chaux-de-Fonds et le Locle, en y comprenant leur

de Zaïre lui répondit plaisamment : «Dès que j'aurai un peu de force, je ferai charger mes pistolets , cum pulvere pyrio ; et en multipliant la masse par le carré de la vitesse , jusqu'à ce que l'action et nous soyons réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle; elle parait en avoir grand besoin.»

' IMaupertuis est mort à Bàle entre les bras de ses amis les Berooulli. L'abus du café, et surtout l'habitude des liqueurs fortes qu'il avait contractée dans les voyages du Nord , abrégèreni ses jours.

* David Puri est mort à Lisbonne en 1786, après avoir distribué, en divers legs, une somme de 137,380 creuzades : il a nommé héritiers pour le reste de ses biens, montant à trois ou quatre millions, la ville et bourgeoisie de Neufchâlel sa patrie, pour être employés â la réparation et construction des édiBccs sacrés , au traitement des ministres , à ceux des régens ou maîtres d'école, aux chaussées, aux promenades, enfin en bonnes œuvres. A la nouvelle de sa mort , les habitans de Nentchàtel ont pris le deuil pour quinze jours, et sa mémoire leur sera long-temps chère.

LliS VOYAGEURS EiN SUISSE.

terriloire, conlieinient cmiron six mille liabitans : ces asiles, voués par la nature à la dépopulation et à la pauvreté, sont ceux de l'induslrie et de l'aisance. Les aris mécaniques y sont portés ."i la pcrfeclion, indépendamment de plusieurs autres branches de commerce, ('.'et surtout dans la fabiicalion des montres et de tous Us ouvrap,es d'iiorloger'e, qu'excellent ses actifs habitans. lis ont même inventé des outils pour cet art. Le pays est peuplé de peintres, de fjraieurs, d'émailleurs et de doreurs: tous, jusqu'aux femmes, sont employés à quelque partie de la fabrication des montres, et l'on voit des eufans de dix ans. occupés à polir les insirumens d'acier, gagner vingt sous par jour : le moindre salaire des hommes est de trois francs, et plusieurs gagnent six à dix francs par jour. Ces deux villages fournissent annuellement environ quarante mille montres d'or ou d'argent, sans parler des pendules. Cn seul horlo^ier de la Chauxde-Fonds fabrique quarante montres par .semaine, ou deux mille quatre-vingts par au. Dans le Locle .seu 1 , on compte cpialre cents horlo,gers et près de six cents faiseuses de dcnlelles. Voici cumment se sont établies ces manufactures d'horlogerie. Un marchand de chevaux, nrmmé Pélers. rapporta de Londres, en 16 i9, une montre, la première qui parut dans ces contrées '. Elle se dérangea, et il s'adressa au père de Daniel-Jean-Richard, doni le fils, élève de son père, montrait du talent dans les petits ouvrages de mécanique. 11 lui confia sa monlre. Richard l'examine, étudie les ressoris, et .«e charge de la raccommoder. Il employa une année entière à iin eiiier, à exécuter des iiistrumens, et, six mois après, il produisit une montre achevée. 11 ne se borna pas à cet essai; avec de nouveaux outils, il per.ectionna ses travaux, et alla chercher à Genève de nouvelles connaissances. Pendant longtemps Richard fut l'unique artiste dû pays; mais il fil des élèves, et avec leur secours, .ses montres se répandirent dans tout le voisinage : il réussit aussi à faire des pendules et des montres à répétition. Vers le conmiencenienl de ce siècle, il se relira au Lorle , où il mourut eii 17}l , laissant cinq enfans qui héritèrent de l'industrie de ieu;' père et formèrent des élèves de la plupart des habitans.

Celait un nommé Rol>erf . chez qui nous étions, qui nous faisait ce récit, et qui le termina en ces termes : • Vous voyez, messieurs, que la liberlé est la mère de l'industrie, celle de l'opulence, et que ce n'est qu'ici , et non auprès des lois, que veille le génie des arts et du bonheur. • Je lais.'.ai le philoophe Robert s'extasier sur la richesse de son pays , fruit de la liberté. Après quoi, je lui demandai d'oi'i lui veiaail la glace qui décorait sa cheminée. « De Paris. — Et celle tenture qui tapisse \olre appârlement?— De Paris.- Et ces lasses de porcelaine?— De l'aris. — Et celte veste de soie brodée en or que vous portez? — De Ly(m. —Et ces deux giands tableaux de marine qui sont dans votre cabinet ? — De Paris; ils sont du célèbre Vcrnet. -Et ce Raiinc, ce l'ullaire , ce Monteiqnieu, ce Biif/on , qui sont dans votre bibliothèque, sont-ils suisses ou hambourgcois? — Ils sont français. — Eh bien, monsieur Robert, si voire petit pays nioniucux était à six cents lieues de la France, au sein de la liberté, vous ne mangeriez que des pommes de terre, et vous ne feriez tout au plus que des tourne-broches.

• Robert Hook, .\iiglai.s, néàYarmoul, célèbre nialliématicien , a invcnt>î les montres Je poche.

Savez-\ousqne ce fut un carme français, nommé Sébastien , qui surprit aux Anglais le secret des montres à répéiiiiou, qni de Paris est veim jusque chez vous? Les deux premières qui parurent en France furent envoyées à Louis XIV par Charles II. roi d'Anglelerie. Elles ne pouvaient s'ouvrir que par un secret, précaution des ouvriers anglais pour cacher leur mécanisme. Ces montres se dérangèrent et lurent remises à M. Marlineau, l'horloger du roi, qui ne pouvant les ouvrir, dit à M. Colbert qu'il ne connaissait qu'un jeune carme capable de deviner le secret. Colbert lui eu\oyà les montres, sous main , sans dire à qui elles appartenaient. Le père Sébastien les ouvrit assez promplement , et de plus les raccommoda. Ouelque temps après, il reçut un ordre de Colbert de se rendre chez lui ; ce bon père se présenta interdit et li'emblanl. Colbert, qui était avec deux académiciens, le loue sur l'ouverture des montres, lui apprend qu'il a travaillé pour son prince, l'exhorte à suivre son grand talent pour la mécanique, et surtout à étudier les hydrauliques qui devaient élre nécessaires à la magniliience du roi: el, pour l'encourager et agir en ministre, il lui annonça une pension de six cents livres ' . »

L'élude de l'horlogerie n'occupe pas seule l'esprit des habiians de cette vallée ; dans leurs moraens de loisir ils s'adonnent à la lecture.

Leurs maisons sont petites , mais agréables, et la propreté s'y trouve à coté de l'élégance. Un habitant du Locle , le Caton du pays , se plaignait à moi de ce que le luxe counneuçait à se glisser dans leurs montagnes. • Kous avons, di.sait-il , des maiis qui mènent leurs femmes au spectacle de Besançon ; el depuis quelque temps, ajoiila-t-il, à la honte des mœurs, nous avons dix perruquiers dans Locle, tandis que jadis un seul suffisait pour toute la contrée. » Je lui demandai s'il se croyait un homme conompu parce qu'il portait des souliers et des bas de .soie gris. • Non sans doute. — Eh bien ! monsieur, il est des pays où vous ser'ez un objet de scandale, car on n'y va qu'en sabots el les jambes nues ; et s'il y avait des iirêdicaleurs dans ces contrées, je ne doute pas qu'ils ne déclamassenl contre vos bas et vos souliers. Les premiei's bas de soie ont été portés par Henri II, roi de Franie; vous voyez que votre fasie égale celui des rois. » rv'ous nous séparâmes après cel entretien. Mais, revenus à notre auberge , le dénion de la poésie s'empara de moi ; el , au lieu de me coucher, je rimai mes idées sur le luxe, que j'envoyai le lendemain à M. Robert :

Tout est luxe dans la nature.

Qui , sage el prodigue à la fois, De Heurs, de feuilles , de verdure.

Couvre Us champs, orne les bois.

Tous les ans Cerfs et Pomoiie Nous enrichis-Sfiit de leurs dons, El de Si s fi uils Baalius couroBue Le front joyeux de nos vallons.

Phébus, en ouvrant .sa carrière, Nous inonde de traits de feux.

Cent nni;es g'olxs de lumière Au seul des nuits brillent aux cienit.

' Ce moine n'avait alors que dix-neuf ans. Il inventa depuis la machine k transporter de gros arbres tout entiers sans les cndoininager : c'est ainsi que Marly changea de face dans un jour , cl fui orné de longues :illéos airivécs de la veille.

LES \OYAGELRS E.N MJISSE.

L'Océan de son onde nimicnse Remplit l'imni •iisili' des nuTs ; Ccnl fleuves roulent en silence Des lorrcns d'eau dans les déserts.

Voyez sur leurs ailes légères Ces mille essaims d'oiseaux divers Enchaiiter les deux liéniisphères , Par leurs couleurs el leurs concerts.

Dans les plaines que Cérès dore , Dans les forêts, au fond des eaux , Chaque minute fait éeiore Des millions d'tMres nouveaux.

La nature, reine superbe.

Aime la pompe et la splendeur.

Un moucheron , un seul brin d'herbe , Tout nous révèle sa grandeur.

T<1cbons de suivre son exemple ; A ses bienfaits ouvrons nos iicurs ; Et, sous le dc'iine de son temple, A pleines mains cueillons les fleurs.

Il y a quelque temps qu'on proposa d'admettre des comédiens français dans Locle; mais l'affaire échoua ; les sages du pays pensèrent que ces amusenieiis précipiteraient la chute des mœurs. Oh ! Jean-Jacques! la belle lettre que lu aurais pu faire là-dessus ! A propos, ma chère tanle, entendez -vous l'anjjlais?— Non. — Eh bieti ! farewell, I loie y ou siiuercly ami for eicr.

BUNCIIE A SA TANTE.

l'rcmjer extrait de l'histoire de la Suisse.

Les deux pigeons qui s'aiment d'amour tendre, .•iont, depuis quinze jours, rentrés an colombier, fatigués du voyage, après avoir élé faliguésdu repos. Pour profiter des longs loisirs de la solitude , je me suis mise à étudier et à extraire l'histoire du pays que j'habite. Vous prétendez que , pour réussir dans ses études , il faul a\oir un but : je ne pouvais en imaginer nu qui in'aniinJt davanlage que celui de me faire lire de mon aimable lanle. Je viens de metire au net ce premier extrait ; mais je vous fais lin aveu, malgré Delniont; il a corrig'é bien des faules, soit de style , soit de grammaire. Veuillez me lire avec indulgence.

" Les Helvétiens , du lemps de Jules-Cé.sar, élaieni , disent les anciens écrivains, d'une laille gigantesque, d'une force prodigieuse , et d'ime bonne loi inviolable ; ils tenaient fortement à leurs préjugés, à leurs opinions, ."i leurs anciennes coutumes, qu'ils respeclaient comme des lois sacrées. Fidèles à l'hymen, sous l'abri des bonnes mo'urs, ils n'oubliaient leur .sages.se et les lois de la .société que dans les festins. Leuis terres, leurs troupeaux étaient leurs richesses, et la liberté leur souverain bien : cependant ils y renonçaient .sou> eut pour aller vivre dans des contrées plus heureuses. On dit que leurs de.sceudans ont conservé ce gorttd'émigralion. Les Helvéliens passaient pour les peuples les plus belliqueux de la Gaule. Dans les premiers temps , ils ne connaissaient ni le com nierce ni l'agriculture ; la guerre suppléait à tous leurs besoins. Dé.sinléressés entre eux , ils combattaient pour s'enrichir, regardaient le pillage à main année comme un profit légitime. Resserrés dans leurs iiKuilagnes, ils y multipliaient icllenient, qu'ils étaient obligés de se répandre dans les pays voisins, oit ils porlaieril le rava;;c

et la teri'eur. Peu de puissances pouvaient leur résister, et, plus d'une fois, ils ont triomphé de la grandeur romaine. A la chute de cet empire colossal , les Helvéliens ont passé sous la domination des rois de Bourgogne; ensuite, depuis environ l'an 3i0 j'usqu'en 888, ils ont appartenu à la France. Après celle époque, l'Helvètie fut envahie par les rois de Boui'gogne, et réunie à l'empire d'Allemagne. Le canlon de Schwilz fut le premier qui conquit sa liberté ; et il mérita de léguer son nom , celui de Suisse , à ce pays , qu'on nommait alors la Haute-Allemagne.

« L'empereur Albert, despote cruel , avait envoyé dans les trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Underwald, trois baillis qui y régnèrent en tyrans. Us enlevaient les feiKmes , les biens , enlassaient des victimes dans les prisons. Les plaintes adressées à l'empereur n'étaient pas écoutées; et ces baillis, libres de tout frein , s'abandonnèrent à leur férocité. Un jour, Henri Mclchlal , vieillard très respectable , labourait paisiblement son champ , lorsqu'un des satellites du bailli Landerberg vint lui enlever ses bœufs. Le fils de Melchlal , jeune Iionime vif et fier, tomba vigoureusement sur ces éiuissaires , les chargea de coups et les chassa. Après cette vengeance, frappé de terreur, il prit la fuite. Soudain l'alroce bailli fait arrêter Henri iMelchIal , et le condamne à lui leprésenler son fils, ou à avoir les yeux crevés. Ce malheureux père, ignoi'ant sa retraite, subit cet horrible supplice.

« A peu près à la même époque, le bailli Grizler avait fait élever, dans la place d'Altorf, un poteau sur lequel était attaché son chapeau , avec l'ordre à tous passans de le saluer, et de tléchir les genoux devant lui. ( Il est difficile de croire à cet excès de délii'e. ) Guillaume Tell , indigné de celte insolence, et plein de courage, affecta de passer plusieurs fois devant ce chapeau sans le saluer. Il est arrêté , et le bailli lui demande pourquoi il lui manquait de respect el de reconnaissance? • C'est, dit-il avec lîerlé, que je suis né libre, et qu'un homme libre ne s'abaisse pas devant les tyrans. « Grizler, transporté de fureur, lait arrêter le fils de Tell, et ordonne au père, qui pa.s.sait pour être très adroit à tirer une flèche , d'abattre une pomme sur la trie de son fils. Tell , jusqu'alors incapable de crainte, p;llit et frémit de terreur : il se jelte aux pieds du féroce Grizler, qui le repousse. Le désespoir dans r:\me, Tell s'arme de deux flèches, eu cache une sous son habit, place l'aulre sur son arc, le tend d'une main Iremblanle : la flèche part , et abat la pomme sur la tête de son fils. Mais le tyran , voyant la flèche que cachait Tell , lui demande ce qu'il en voulait faire? • Je le la destinais, monstre! si j'eusse été assez malheureux pour tuer mon fils ; j'aurais délivré ma patrie d'un tyran exécrable. » A ces mots, le bailli, écumant de i-age, fait conduire dans son bateau Tell, lié et garrotté; il voulait l'emmener dans son chûleau, poiu' y savourer le plaisir d'une vengeance lente et truelle.

Le Ciel s'arma pour rinnorence. Lorsque le bateau était au milieu du lac, il s'éleva une temp'Me terrible : les ba- Icliers, sai.sis d'épouvante, abandonnent la rame, elle balcau, tourn.enté par les vents, allait se briser contre les rochers. A l'aspect du danger, le lâchcGrizIer a recours à son prisonnier, qui passai! pour un balclier aussi adroit qu'inirépide. Grizler le fait délier. Tell jitte un regard de mépris sur lui, s'assied au gouvernail sans mot dire, el maniruvre si bien qu'il aborde un rocher, sur lequel il s'iiancc ; de 1;> , dm pied vigoureux il repousse au loin la

S.yT

LES VOYAGFARS EN SUISSE

barnue, n les nialelolscl.Hyran ne p..renl ■■eS^r.ne'' '« •ivà e ,u-ap>es de lon^s ef o,Ms. l'endaut ce. uiUrv al ,

nou-e hlos'alia .e cacher i rcn.r.e <^-"^^^;^:;

tanies où sou boiirieau de>ait passer. Des qn il païui.

TeTl lui décocha une flèche qui le frappa dro.l au cœur, et

termina sa détestable vie'. y ■ »t iTndprwald

.Les trois cantons de SchNv.iz, Lri et UuderNNald, fu en 1 s prenners qui conquirent leur hbert. sur maison d-Antriche. En 1314, le pape J«n X , qu< a soutenait, lança contre eux les foudres du ^ at.can . les SuK . le méprisèrent , et courure.n aux arn.es l.eopo d dute Glorieux, marcha avec toutes les forces >mper>ale contre les trois cantons, (lu. ne purent lu. opposer qu une armée de treize mille hom...es. Les Impér.aux deva.e, passer par le défile de Morijenten : treize cents Suisses ^uv.ron^lle.eut se poster sur la cime d« montacne^ A neine une partie des ennemis eut pénétré dans cette val- ^e que les Suisses, tous à la fois, roulèrent des quartiers é..orn.esdepie.Tes,qni.bo,.dissantderocherse.,roches

avec un fracas horrible, écrasaient ces ""'heu "^ ^« ; dats : le désordre se mit pirmi les Autrichiens , et le .e te de rarmée helvétique, tombant sur les fuyards , en fil un

terrible carnase. Léopold '"i"'"^'"* '/'^""^f "''• " 4" chappa àleur furie qu'avec beaucoup de peine. On pre

end que cinquante Suisses, reje.és de larmee par leurs cama'ades.àcause de leurs dettes ou dequelqueautrel-

rer délit, se rem.ire.it, se mirent en e.nbn..cade, et deciderenl la victoire. Elle ne coiMa aux vainqueurs que quatorze hommes. Us rendirent , sur le champ de bataille r actions de «races au dieu des armées. On etab m e fête pour la commémoration de cet heureux evenemen , qùf se célèbre tous les ans, le samedi dapres la Saint-

^Til mœurs de ces trois cantons n.éritent latten.ion du philosophe et duléi;islateur. Leurs habitans sont modes es, neïmatiques. endurcis à la fatigue : ce sont de Spartiates pour la sobriété et la valeur. Le peuple reu... e comité, est souverain. Ils tieni.e..t leurs assemblée en r secampas..e, ,es enseignes déployées, et tambomjba - ,ans Les trois états ont chaque année une assemblée geérale , présidée , le filaive à la main , par le la,.dermann , pr ,nier raasistrat. Tout citoyen, dès l'àfie de seize ans a droit de suffrage , -nais ne vote quaprès les anciens. La die .semblée Commence pa,- .mplorer le. lum.eres e es secours de la Divinité; ensuite on fait la leclu.e des ordonnances et des lois : elles sont simples, et o.it pou.objet les mœurs et la police. Le trouble «' '« ^^n "Si a;,taient les assemblées de la Grèce et de Rome . les Suisses, plus rustiques, plus ignorans. ...a.s plus sages, vmTn^ ans parler. S'ils acceptent laloi ou le projet proposé ils lèv nt la main ; s'ils refusent , ils la tiennent cachée" Dans le cas d'inceitilude sur le nombre des vo.x, m^iève deux hallebardes croisées vers la pointe : ceux ui votent pour la loi passent sous les hallebardes, les autres .estent e.. deçà, et alors on compte les >o.x.

La naissance et la fortune ne donnent aucun droit au V pL es ■ ce sont l'opinion et la confiance qui nomment. ^^S; est ..ominé. Souvent les r^^^^^^^^^^^J^J^ dans la classe de,, paysans. On les vo.t ="";; ; P ' ^ ^ ^^^ la semaine, sortir de leurs cabanes un bAtou à la ...ain siéger da.is le conseil sup.-ême de la nation, et après

. On peut demander comment Tell , ilonl on venait de dOlachcr les liens, avait un arc et des flèches ?

avoir r glé et discuté les intérêts de l'état, retourner paisiblemem aux iravaux du labourage.

. Les habilans de ces t.-ois cantons vnent enlie ei^x com.ne ne formant qu'une seule famille : chaque ind.v.d. es Is la sauve-garde de la foi publique. Les maisons n vTon, fermées qu'en hiver, et c'est à causede la rigueu de la saison. Us n'ont poim d'avocats : chacun plaide sa cause. S'il séleve une dispute entre deux ou p us.eur citoyens tout magistrat ou tout particulier a le droit de eurhnposer silence : si les dispu.ans refusent d'obeir, .s sont réputés réfractaires aux lois, et punis en consé-

Tolique ce pays, tout hérissé de roche.-s , n'offre qu'u^sdstérileet pauvre, le Pe"P>e V i-'' ^e U.sance nue produit la modicité des besoins et des désirs. Leur co.n.nercë suffit à leur existence . il consiste en beurre, enf on 'e en bestiaux, et surtout en chevaux robust.s Xv^'s pour la guerre. D'ailleurs, ,1s n'ont aucune one d-in P r à paver. Les armes sont leur plus riche iaiure , et c'est le premier présent qu'un jeune Suisse rccoil de la main de so.i père.

■ 1 Telles ont été les mœurs, la simplicité, les vertus de ce peuple dans les premiers temps de leur ""'«n - " ".^■"; dans 1 s sieilas postérieurs. Malheureusement l luxe ce poison des mœurs, s'échappant des états vois" s et for cant les barrières de la Suisse , com.nence a s y glisser, â altérerses vertus primitives-, cequiponr,a.tun ,our por-

'^^S"":^aiS;;."n court essai de mestravau. Dans n'a première lettre, vous aurez la continuation de mes e a ts Je me resserre dans le plus peiu espace ossib d'abord pour ne pas vous fatiguer, ensuite arce que je ne cherche, dans cette composition, quà S er'd ns ma mé...oire les faits principaux des annal s tm^ses Je sens que c'est le seul moyen de hre avec fruit. ^entircoLàma paresse de n.'ar.,.erdur.epume^

,^ .. bien mieux lire, .nollement étendue su.jm fauieuil , sans contention d'esprit ou fatigue corporelle,

Et cependant daifinez me lire

Avec les yeux de l'amitié :

.raurais cncor beaucoup à dire.

L'esprit n'est jamais las d'écrire ,

Lorsque le cœur est de moitié.

C'est du Gessner tout pur.

LETTRE XCIM.

MADVME DELMOT A SA TANTE.

Suite de l'exlrjil de l'histoire de la Suisse. M» rhèie tante il fait bien froid; le fougueux époux .-^'.thir^onrrpVle l'air glacé ^^^^ ;^]J^^ fermez cette porte ; Delmoni, soufflez le fc" - l^ ^"^ ce . Oue nous sommes bien dans ce petit manoir! Une ommod; de bois de noyei- , une table de bo.s blanc des ha es de paille, une vieille tenture dind.en,.e, voilà ce nu le décUe. Cependant l'heure , la journée , tout s enfu.t ^and^ent. U L vrai que nous avons une société peu nourt,rè use mais bien choisie; c'est La Fonta.ne, Rous- " Bu fon. Je ne sais si ces messieurs sont bien ai^s de se trouver ensemble ; mais , quant à nous , nous sommes enchantés de les avoir réunis.

^o,re Adèle es, indisposée, et je la soulage dans les trraux domestiques. Delmont s'y oppose ?»« lue o.s surtout pour ce qui regarde la cuisine. «Mais, lmd.s-je

LES VOYAGEURS EN SUISSE

il faut bien s'accoiiliinier à se passer des aulres. Si le peu qui nous reste nous elail enlevé , rouiment ferions-nous ? Souviens-toi, mon cher ami , que la fille d'Alcinous lavait le linge de la maison , et que beaucoup d'augusies princesses lilereut les robes de leurs époux. » Ensuite nous rions, nous nous embrassons, je lui fais de bons potages , et tout est pour le mieux dans le meilleur des ménages possibles. Je voudrais qu'il eu filt de même |)onr le reste du monde. J'ai profité de ces jours de retraite pour finir l'eitrait de Ihisloire de la Suisse, travaillant toujours avec mon teinturier.

«En 1348, une peste terrible exerça ses fureurs dans toute la Suisse. Le fanatisme, enfant de l'ignorance et de la superstition, saisit ce moment fatal pour déployer sa rage. Des Suisses, trompés et excités par des fourbes et des factieux, crurent que le ciel ne les accablait de ce fléau qu'en punition de leur tolérance envers les Juifs. Ces fanaliques pensèrent que leur sang pouvait seul désarmer la colère célesle. D'après celle opinion , tous les Hébreux que l'on put saisir dans la Suls.se et dans r.\llemagne furent priset jetés dans les bûchers. Ces flammes homicides n'arrélèrent point la violence de la pe.ste. Le peuple alors fut frappé d'un autre délire, moins atroce, mais non moins insensé que la proscripllon des Juifs. Les particuliers quitlalent leurs maisons, se dépouillaient lout nus, se frappaient avec des verges, et couraient ainsi, en forcenés, de contrée en contiée. Ce fanati.sme fit de tels progrès, que les campagnes étaient couvertes de ces maniaques , qui prenaient le nom de frères fleigellans (72).

«Les Suisses, sentant la nécessité de se lier fortement pour conserver leur liberté, s'assemblèrent le 10 juillet 1393, et arrêtèrent une ordonnance mllilaire, qui fut publiée dans tous les canlons respectifs, par laquelle il était défendu à lout citoyen, sous peine de la vie, dans quelque circonstance qu'il se trouvât, d'attenter à l'honneur des feunnes , de violer la sainteté des églises , de quitter leur rang dans les combals , quand même ils seraient grièvement blessés : elle leur enjoignait , en outre, de se secourir mutuellement, de porter le bulin à la mas,se commune; et, pour dernier aiticle, les canlons s'engageaient , chacun en particulier, de n'entreprendre aucune guerre sans la sandion de la diète générale. En 1.391, les trois canlons de Zug , de Lucerne et de Claris, recouvrèrent leur liberté, et s'unirent aux aulres canlons. Zug et Lucerne signèrent cette alliance avec des transporis de joie; mais la communauté de Claris était troublée par des scrupules ; en voici le motif. Le prince Uis , jadis seigneur de leur pays, l'avail donné par dévotion à saint Frldolin ' ; et ce saint, à son tour, fit présent de ces vallées aux religieu.ses nobles du monastère de .Sulkingen. Celle donation tourmentait tellement la conscience des bons Glarisiens, que, pour se délivrer de leurs remords, ils transigèrent avec l'abbesse, qui, au moyen d'une renie annuelle, renonça à tous ses droits.

« Le concile de Constance se lint en 1414. Cette assemblée attira dans la villecent mille étrangers, dix-huit mille ecclésiastiques, quatre- vingt mille laïques, une foule d'ambassadeurs, de princes, enfin l'empereur et sa cour. Si-

' Suivant une vieille tradition fort rcspccléc par les (;iarisiens, le prince llr.s étant mon , ses collaliraux prétendirent que le testament élail faux et supposé : mais Urs revint de l'autre monde confirmer le testament; ses collatéraux fuient confondus.

gismond fut reçu en chef suprême de l'empire : il descendit à l'église cathédrale, oii le pape Jean célébra la messe ponlificalement, tandis que l'empereur , joui.ssant de tous les honneurs attachés à son rang , se revêtit d'un habit de diacre et chanta l'évangile.

"Charles VII, roi de France, avait envoyé le dauphin Louis contre les Suisses, avec cinquanle mille hommes. Cette armée s'approcha de Constance Les Suisses détachèrent douze cents hommes pour atlaquer l'avant-garde fra içaise, composée de huit mille soldats. Les Français, batlus, se replièrent jusqu'à Mullerz, oii était un corps de dix mille Armagnacs. Les Suisses eurent la témérité d'allaquer cette nouvelle troupe, et la défirent. Dans celte affaire, chaque Suisse avait dix-huit hommes à combattre. Enhardis ou enivrés par ce succès , ils marchèrent, malgré les efforts de leurs officiers, contre l'armée française, et ils attaquèrent , avec une audace inconcevable, le pont de Saint-Jacques, gardé par huit mille hommes. Repoussés après un long combat , ils se jetèrent dans la rivière, alteignirentà la nage la rive opposée , et se retirèrent dans une petite ile , d'oii , après une résistance très opiniâlre, ils fuient obligés de .se sauver. Ils n'étaient plus que cinq cents ; ils se firent jour à travers les ennemis, dans l'inlenlioii de gagner Bâle; mais, tombés dans une embuscade de huit mille Français, ils se réfugièrent dans l'hôpital de Sainl-Jacques, où, retranchés derrière les murailles, ils soulinrenl avec intrépidité les assauts de l'armée entière Par malheur, le feu prit à cette maison ; et les Helvétiens , au lieu de se rendre , se jetèrent au milieu de celle nombreuse armée, répandirent des torrens de sang, et périreni tous couverts de gloire, après une action de dix heures. Ils combattaient avec tant de fureur qu'ils arrachaient de leur sein les flèches dont ils étalent blessés, et les renvoyaient aux ennemis. Ils furent redoutables jusque dans les bras de la mort. Un des généraux ennemis, paicourant le champ de bataille après le combat, s'écria, ii la vue des morts et des mourans, que ce sang des Suisses répandu élait pour lui plus délicieux qu'un bain de roses. Un Suisse expirant , qui l'entendit, ramassa une pierre , et la lança avec tant de raideur, qu'il fit tomber mort ce général barbare. Cependant , douze Suisses avaient échappé de ce carnage; mais, plus malheureux que leurs compagnons, ils furent rejetés de leur patrie, comme assez vils pour avoir préféré une vie honteu.se à une mort glorieuse '.

■ Charles VII, frappé de l'intrépidité de cette nation , propo.sa aux huit cantons et à celui de Soleure, un traité d'alliance. Ce traité, signé en novembre 1453, portait que le roi de France ferait un accord durable avec les cantons, et ne leur serait jamais contraire à eux ni à leurs successeurs; que les sujets et les habitans delà Suisse pourraient voyager dans toute la France , et y commercer, .sans aucun trouble. Dix ans après, ce traité fut renouvelé par Louis XP. En 1567, six mille Suisses , com-

' La victoire d'Arqnes , qui aplanit la route du trône i Henri IV, fui due ;\ deux régiinens suisses, l'on de Soleure , l'autre de (;laris ; le premier coiimiaridé par le colonel Agréger, le second parle colonel Galaly; ils formaient la principale force de l'armée de li( nri IV. « Mon compère , dit-il  Galaty avant la balaille, c'est pour le coup que je viens mourir ou acquérir de la gloire avec vous. «

• Louis XIV, en 1715, fil un nouveau traité avec les Suisses, par lei|uel il nous esl permis de lever chez eux jusqu'à seize mille hounnes ; et toutes les fuis que le roi commandera en

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mandés par Pfiffer, saiivèrenl Charles IX. Il élaii renfermé dans Meaiit , et les réformés menaçaient celle ville : Pfifier entre dans la salle du conseil , et , d'un ton de confiance , propose d'escorter le roi avec ses Suisses jusqu'à Paris. Il ranime le courage , on part. Après une heure de marche , la Cavalerie des réformes s'avance pour les eharfjer : Pfiffer s'arrête, forme ses ranî;s, place au milieu de sa phalanjîc hérissée de piques , le roi , la rcineînêre, le duc d'Anjou, les ambassadeurs ctranfîers, les plus belles femmes de la cnur, éplorées et tremblantes. Alors Pfiffer, a l'exemple de ses ancêtres, tombe à genoux avec son régiment, et fait prononcer la prière d'usas6 • '""S Suisses se retè\ent , serrent leurs files prorondes , croi.sent leurs piques , et reçoivent , sans s'ébranler, les décharges de la monsqueterie. En vain Condéet C Mgny les pressent . les harcèlent sans relâche de tous côtés ; rien ne les ébranle : pendant sept heures, ils marchent lentement , environnés, attaqués sans cesse, sans trouver le moment de panser leurs blessures. Un corps plus considérable les attendait au bord d'un ruisseau escarpé qu'il fallait passer : les Suisses arrivèrent, et, les rangs serrés, cnlbulent , renversent tout ce qiii s'opposait à leur pas sage. Alors les réformés se débandent , et donnent euxmêmes des éloges non suspects à l'inlrépidilé et à la fidélité des Helvpticns. »

Le terriloire de Berne renferme presque un tiers de la Suisse; son étendue est de soixante lieues de longueur , sur une lar,f;eiir hiégale. Ce canton est riant , fertile, peuplé, embelli par quantité de villes riches , de bourgs et de villages. Les mœurs douces et faciles des Bernois rendent leur société très agréable. Ils sont o;ulens sans fasie, grands sans orgueil ; formés jeunes aux afaires, ils s'en occupent presque toute leur vie. A Berne, les pères sont Tes premiers instituteurs de leurs enfans, et la première leçon qu'i ■; reçoivent est l'amour de la patrie, les avantages de la modération, de l'équité et de la sobriété : la parcimonie n'est , chez les Bernois , que le dégoiU du superflu. Un citoyen qui dissiperait son bien serait admonesté par le sénat, et puni par l'exil , parce que le dissipateur est regardé comme un mauvais pcre de famille.

Berne a une académie des sciences qu'oui illustrée plusieurs .savans; un aisenal redoulable , et plusieurs hôpifanx riches et très bien administrés. On n'y professe que la i'eligion prole.^lante, et le gouvernement y est aristo cralique. D'abord , on y accordait aisément le droit de bôur,;eoisie; mais les Bernois firent rédiger, en 1035, une liste armoriée des familles bnurgeoi.ses de la ville, et déclarèrent que ces familles .seules seraient réputées patriciennes ou consulaires: depuis, ce n'est qu'avec beaucoup de peine , et seulement par des services importans rendus à l'état , que les étrangers peuvent obtenir le droit de boiu-geoisie. L'autorité suprême réside dans le conseil des deux cents , corps toujours existant . et qui représente la cité entière : son autorité, quoique considérable, est limitée, éprouve des éclipses et une suspen,sion pendant quelques intervalles.

personne, il pourra mellre sur pied aut.-.nl de Suisses qu'il voudra. Le roi de France donne , en onlrc do la dépense de .ses régimens suisses, une rélribulion de six livres par tête auv Suisses ses alliés, et quatre hvrcs par léte niàlc de chaque enfant.

On compte environ deux cent mille Suissrs dispersés dans •ie» divers étais de l'Europe.

Cette suspension arrive tous les ans, pendant les trois derniers jours de la semaine sainte. A celte époque, un tribunal composé de quatre bannerels et de seize commissaires, nommé le .sex-décemviral, est investi de toute l'aulorilé. Ilexainine, pendant ces trois jours, les mœurs et la conduite du sénat, des deux cents et de toules les juridictions , et destitue les membres qui ont démérité par leur mauvaise gestion ou leur incapacité; mais ce .sex-décemviral, j.idis sévère et formidable, a perdu de son antique rigueur : cette censure n'est pins aujourd'hui qu'une vaine cérémonie.

Il y a un sénat composé de vingt-sept sénateurs , tous tirés du conseil des deux cents ; il est surveillé par deux commissaires au.ssi des deux cents, appelés secrets; l'un est dépositaire des clefs de la ville , et l'autre de celles du trésor public: c'est à eux que sont portées exclusivement les plaintes générales ou particulières contre l'adininistralion du sénat ; ils font rendre justice sans être obligés de nommer les plaignans. On peut comparer les deux secrets aux tribuns de Rome; ils sont les gardiens de la loi , les censeurs des fautes et des abus ; ils convoquent le conseil; ils foni accorder des audiences.

Cependanl il evisie une différence entre ces deux tiibun,its: celui de Rome était le proiecleur de l'ordre plébéien ; les deux secrets sont iustilués par les patriciens pour les conlenir eux-mêmes, et non en faveur du peuple ni contre lui : de plus, ces deux secrets n'ont jamais troublé le gouvernement tomme les tribuns de Rome.

Il exisie encore un censeur à Berne, dont l'unique fonction est de veiller aux progrès du luxe, de proposer des lois somptuaires et de les faire exécuter. Ce magistrat est chef de la chambie de réformation qui liitle sans cesse contre l'abus des modes, des parures, des excès de la table et des jeux de hasard ; ce cen.seurale droit de punir et d'imposer des amendes.

La jalousie du peuple contre les patriciens avait occasioné pendant loug-lem is à Berne, ainsi qu'en divers autres élats de la .Sui.vse, les secous,ses les plus violentes; mais, dans les guéries extérieures qui les agitèrent pendant un long période , les patriciens se trouvant à la tête des armées , accontomerenl le peuple â l'obéi.ssance. La constilulionarisiorratiqitefut enfin fixée irrévocablement, vers la fin du quatorzième siècle , et le sénat de Berne, par la douceur et la sagesse de son administration, mérita de jouir de sa puissance.

Dans l'origine, l'abbaye de Saiul-Gall était un simple ermila;;e; Sigebert , roi d'Ausirasie, ayant épousé une femme méchanle et acariâtre, la fit conduire dans ce monaslère pour y recevoir de sages institutions. Ce.s Ixws céuobilts. leurs exemples , leurs di.scours, modifièrent et adoucreni .son caractère. Sigebert, surpris de ce changement , l'allribua aux exorcisines des ermiles, plutôt qu'à l'e'ficacilé de leurs leçons , et il leur donna, en reconnaissance, une grande étendue de terrain.

Cette donation cl l'effet des exorcisines firent tant de bruit , que plusieurs princes s'empre.ssèient de recourir au-i ermites, non toujours pour la correction de leurs femmes, mais pour obtenir d'autres faveurs du ciel. Ils donnèrent des terres considérables; les moines les cultivèrent ; et , à force de prier el de recevoir des donations , leur moua.sière acquit de grandes richesses , et son abbé moula au rang de prince de l'empire; mais in.solent dans son élévation, il méprisa et vexa ses sujets. D'autre part, les luoiues oulragcaicul iuipunémenl les ftmines, mal-

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tràffaïêrit fes niàris, s'armaient contre les paysans, les prFlaient: ré qui siiscila tle fiéf|nenles révolles qui valurent la liberté aux habitans d'Appenzel.

Le monastère de Saint-Gall , rojnpiisé de quatre-vingts religieux , jouit d'une grande opulence ; ils élisent leinahbéqui exerce les droits de souveraineté, en reçoit les honneurs ; mais le pouvoir suprême résille dans le chapitre assemblé, dont l'abbé n'est que l'organe.

L'abbaye est vaste, magnifique ; c'est l'asile de l'oisivelé et de l'abondance : l'abbé séjourne ordinairement à Wil , maison de plaisance, avec sa cour composée degcnlilshommes el d'officiers attachés au service du prince. Sa dominai ion s'éend sur giaud nombre de .«eigneuries et sûr te patritnoine de Saint-Gall, terriloire d'environ huit lienes de longueitr sur quaire ou cinq de largeur : en l'absence de l'abbé, la ré.^ence ap|>artient au doyen du couvent. L'abbé siège dans les diètes helvétiques après le treizième canton.

Cbârles-le-Téméraife déclara la guerre aux cantons suisses, en 1476, malgré leurs sollicitai ions pour oblenir la paix : il vint à la léte d'une armée de cent mille honnnes former le siège de Grandson. Après une défense vigoureuse, les assiégés acceptèrent une capilulalion honorable; mais Charles, par une perfidie horrible, fit noyer celle garnison composée de qnalre cent cinquante hommes. A celle nouvelle, les Suisses, respirant la vengeance, marchent contre lui au nombre de vingt mille hommes: le duc de Bourgogne , plein de sécurité et d'audace, court au devant d'eux, sans donner le temps J toulcs ses troiqies de le suivre. Les deux armées en présence. les Suisses ploient les genoux pour implorer les secotns de la Toule-Puissance : les Bourguignons, croyant qu'ils demandaient grâce, jettent de grands cris; mais les Suis.ses se relèvent et forment un bataillon carré, hérissé de lances; ils adaquenl, on conibal avec fureur, el la victoire se décide bientôt pour les Suisses. Gharles, vaincu, s'enfuit ; son année est taillée en pièces, el les vainqueurs, finissant comme ils avaieni counnencé, remercient à genoux le Dieu des armées. On évalua S un million de llorins la dépouille des vaincus. On conserve dans l'arsenal de Berne plusieurs pièces d'arlillerie et les mon.sqnelons des gardes du duc, pris en celle occasion. Son gros diamant, qui orne aujouid hni la liare du pape, fut vendu, dit-on , par nu Suisse , pour un écu. Les auteurs contemporains assurent que les Suisses ne perdirenl dans celle journée que cinquante hommes, el qu'il périt dix mille Bourguignons, ce qui n'e.st pas vrai,«emblable (73j.

Cependant l'audacieux Charles , bcrtlanl de .se venger, rassemble les débris de .son armée, fait de nouvelles levées,et vient inveslir Morat, ;1 la léle de .soixante mille hommes, en I47fi : l'armée des canlons, forte de lre;ite mille hommes d'infanlerie, el de quaire mille che\anx , marcha contre le duc el livra bataille. Le chancelier llelter , leur général, leur proposa de retrancher leur camp pour assurer leur reiraile en cas d'evénenieni : ils repoussèrent celle proposition, disant qu'ils ne connaissaient d'autre rempart que leurs bras. Une pluie tiès abondante tint les armées en présence jusqu'à midi : ,Ieau deHalwyll harangua ses concitoyens de Berne; pendant ce discours . la pluie cessa, et le soleil parul. Halwyll, profilant de cet augure , se leva , fit briller son épée.et termina ainsi .sa harangue. » Braves soldais , le ciel se déclare pour nous ; Dieu a exaucé nos prières : marchons iBlrépideineut i l'ennemi. Hommcji mariés, souveiiez-

vous de vos femmes et de vos enfans ; et vous , jeunes gucri iers , si vous aimez vos jeunes maltresses en tout bien, tout honneur, défendez-les contre la ra.'îe brutale des ennemis que vous avez en face. » Ce discoursa une teinle d'anliqnilé. On laconle que, pendant cet intervalle , les chiens du camp bourguignon atlaqnèrenl ceux fies Suisses , et qu'après un combat très vif , les chiens bourguignons prirent la fuite. A midi les Suisses attaquèrent ; ce fui non un combat, mais un carnage affreux; presque ions les Bourguignons périrent sous le fer du vainqueur, ou dans le lac cpii fut en peu d'instans couvert de cadavres: Charles, après avoir perdu vingt-six mille honnnes et tous .ses équipages, s'enfuit précipitamment'. On assure que la perle des Suisses ne fut que de vingt homme.s. C« fui l'aurore de leur liberté. Voltaire a dit:

Je vois la lihcrli^, ri-panitant Ions ses biens, Descendre de Morat en liabil de guerrière.

Le portrait du duc est encore dans la maison de ville de Moral; il fut trouvé dans sa lente : il y parait à micorps, la tète presque rasée comme celle d'un moine, avec un air très fier.

L'impétueux Charles crut venger ses défaites par de nouveaux combats; il attaqua le duc de Lorraine, et mit le siège devant l\ancy ; le duc, secondé des Sui.sscs, le défit complélement. Trahi, dil-on, par Campo-Basso, Napolilaiu, l'un de ses principaux officiers, il fut tué dans sa fuie, le 5jan\ier 1 377.11 étail âgé de quaranle-quatre ans [74): sa mort délivra la Suisse d'un ennemi implacable.

Ces braves républicains , joignant à la valeur la couduile el la sagesse, avaient conquis tous les pays connus jadis sous le nom d'Helvétie. Conlens de leurs limites naturelles, ils ne s'oicupaicnt que de la culture des terres, de leur-; lois, de leur gou\ernement , lor.sque les guerres de religion appelèrent chez eux la discorde et la haine.

L'Europe, aux quinzième et .seizième siècles, couverle deslrnebresde l'ignorance, s'agilait, s'abandonnait à la licence des mœurs, aux fureurs de la guerre. Les papes avaient indigné loiues les nalions par le scandale de leur vie el l'abus de leur pouvoir. .Iules 11, plus digne chef des Tarlaresque de l'Église, avait mis lllalie en feu. l'n jour, à la léle de .sou année, après avoir jeté dans le Tibre lesclefsdesaiutl'ierre,il mil 1 épèeà la main .ens'écriant: ■ Puisque la clef de saint lierre ne peut nie servir, j'effraxrai les nalions avec l'épce de saint Paul (75).

Léon X , son successeur, homme d'esprit , orné de connaissances, et prolecleur des talens et des sciences, empliiya Ions les moyens pour satisfaire sou avidité cl .son goilt innnodéré pour le luxe. Complant .sur la crédulité des peuples, il publia des indulgences qui effaçaient tous les péchés, et se payaient plus ou moins, suivani la gravilé des fautes i,76>.

Dans la Suisse , la commission de vendre des indulgences fui donnée aux cordeliers, sous la direilion de l'un d'entre eux , nommé Bernardin Samson. Leur trafic fut si scandaleux, qu'ils inspirèrent le mépris et l'horreur. Lorsque ces moines éboulés avaient débité leurs dro-

' Après celte journée, on entassa les osscniens dans une chapelle coiislruile près de Moral. Celle chapelle a étédélrniie, et les os dispersOs par les Français, dans leur dernière invasion : à ccUc époque, Ifs niorls même n'étaient pas respectés dans leurs lonilicain;.

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gués, ils couraient au cabaret consommer en débauches l'argent extorqué à la superstition. Zwingle , curé de Glaris, de mœurs ties pures, d'un esprit plus juste que profond , plus théoloijien que savant , s'éleva en chaire contre l'abus des indulgences, et déclama contre la cour de Rome , la licence des mœurs el les institutions papales; Il engagea le sénat de Zurich à s'assembler le 2'J janvier 1523, pour conférer sur la religion. Un alla aux voix, et la majorité fut pour la réformation. Le peuple attendait en foule, à la porte du sénat, la décision des magistrats, lorsque le greffier vint ainioncer que Zwingle avait gagné sa cause. Ce peuple embrassa aussitôt la religion du sénat : on abolit successivement la messe et toutes les cérémonies de l'Église romaine ; les cloîtres fiu'ent ouverts, et le mariage permis au religieux. Zwingle lui-uiéme épousa une riche veuve. Les moines de la cour de Rome , furieux contre lui , résolurent de l'assassiner. Deux d'entre eux, à l'entrée de la uuit, se présentèrent à sa porte, et demandèrent à lui parler. Son domestique, soupçonnant quelque attentat , empêcha son maître de se montrer , et parut lui-même à sa place. Les assassins, trompés, se jetèrent sur lui , un poignai d à la main , et il aurait péri si les moines ne se fussent aperçus de la méprise.

Ce levain de discorde, allumé par les prêtres et les réformateuis, fermenta dans toute la Suisse. Les cantons catholiques , après quelques essais de conciliation , déployèrent la rigueur ; Zurich , comme le plus animé, fut rejeté de la confédération helvétique. Berne , Bâie, Schaffouse et Appenzel , partisans de la nouvelle opinion , se concilièrent , pour opposer la force à la force ; la discorde agita non-seulement les canlous, mais les paroisses et l'intérieur des maisons. A Berne, il y eut une célèbre conférence entre les deux partis; on disputa sur la priorité, sur le vicariat de saint Pierre; mais ces conférences ne firent qu'aigrir les esprits et entlammer les haines. Les sectes se multiplièrent; chacun lut l'Écriture sainte, et les textes interprétés devinrent la base des erreurs les plus absurdes et les plus licencieuses. Les uns y voyaient l'ordre exprès de renverser la puissance civile, les autres y trouvaient énoncée la loi de suivre tous les penchans de la nature.

On court aux armes; les cinq cantons catholiques viennent se camper à Bans, et dix mille proleslaus à Capel. La bataille allait se livrer, lor.sque des hommes modérés proposèrent une tre\e; elle fut acceptée. Celte suspension n'apaisa pas les esprits. Pour assurer la paix, il y eut encore divers congrès; mais les prédicateurs, les docteurs des deux religions échauffèrent la multitude, irritèrent le ferment. Les cantons catholique^*, souteuus par les habitans du Valais, el quelques troupes du duc de Savoie et du pape Clément VU, courent encore aux arme-. Les Zurichois, renforcés de quinze cents Grisons, s'avancent contre eux. Pendant le combat , une terreur panique sai- 8 t les Zurichois. Zwinjjle, taisant les plus grands efforts pour ranimer leur courage, est abattu d'un coup de pierre. 11 se relève; mais la foule des fuyards et des vainqueurs le renverse encore; alors il se met à prier Dieu. Un catholique lui ayant demandé s'il voulait être confessé, Zwingle refusa par un signe; aussitôt un ofticier catholique le tua d'un coup de pique sous le menton ; c'était en 1531 ' ; il avait quarante-quatre ans. Les vainqueurs ou-

' Ce réformateur ne se piquait pas de bravoure ; il avait fait tous ses efforts pour éteindre le feu qu'il avait allumé. 11 mar-

tragèrent honteusement son cadavre ; ils tinrent un conseil de guerre , qui c.indamna le corps de ce réformateur, comme hérétique et traître à la nation, à être écartelé par la main du bourreau ; ce qui fut exécuté. Ensuite , dans un accès de rage , ils le brûlèrent et mêlèrent ses cendres à celles d un pourceau, pour empêcher les réformés de les recueillir.

Quatre mille jjrotestaus furent battus une seconde fois par sept cents catholiques. Enfin la paix fut signée en 1712, par la médiation de la France, du duc de Savoie et de plusieurs villes protestantes de la Souabe. Par le premier article, les deux partis ont la pleine liberté de pro.esser la religion qu'ils ont adoptée. Cette paix n'a pas éteint toute semence de haine et de division entre les catholiques et les protestans; mais l'intérêt et la politique sont les liens nécessaires de leur union et de la concorde.

Voilà, ma chère tante, le résultat de mes lectures et du loisir de l'hiver. J'aime beaucoup la saison de la verdure et des fleurs , la promenade sous des ombrages frais ; l'hiver cependant a ses douceurs : il me semble qu'auprès du feu , avec un époux et des livres , on jouit du mauvais temps. Cette expression vous paraîtra bizarre; mais ne jouil-on pas par la réflexion, quand on pense qu'on est à couvert du froid , des injures de l'air, et que l'on goûte le repos auprès d'un bon feu? Si j'étais auteur, il me semble que je ne pourrais travailler qu'au milieu de« frimas ; l'esprit est moins distrait, le froid et la paresse nous clouent sur notre fauteuil. L'été , le soleil , la rapide circulation du sang , le besoin d'action , la vue de la campagne, nous sollicitent au mouvement et à la dissipation. Oserai-je vous connuuniquer les idées que fait naître en moi l'étude de l'histoire? D'abord, les passions, la férocité des hommes m'inspirent du mépris pour eux; l'ambition des papes, les mœurs du clergé, les guerres de religion, les obscurités de l'Écriture sainte ébranleraient ma croyance , si mon cœur ne plaidait ea faveur de la religion contre les sophismes de l'esprit. Il est si doux de se reposer sur cette religion, d'espérer une vie plus heureuse, d'aimer un Dieu bon, juste, clémeat, miséricordieux ! iNon , il ne punira pas même les inéchans par des peines éternelles ; je repousse celte idée qui fatigue mon cœur. Ma belle-mère m'a fait beaucoup de mal , et si mes prières pouvaient sauver sou âme , je prierais sans cesse. Je la crois assez punie dans ce monde ; car, que d'inquiétudes , de soucis doivent l'agiter au milieu de son opulence ! Pauvre , exilée , abandonnée , je me crois cent fois plus heureuse ((U'elle. Donnez-moi , je vous prie, des nouvelles de mon père; mon esprit, mon âme errent toujours auprès de lui ; sa vie , son bonheur sont constamment l'objet de mes vitux et de mes prières. Adieu, mon aimable tante , pardonnez tous les mauvais raisonnemens d'une philo.sophe qui n'a que vingt ans; mais, si vous doutez de ma logique, de la justesse de mon esprit, ne doutez jamais de la sensibilité de mon cœur, de mon attachement, de ma vénérai ion pour la plus aimable et la plus chérie des tantes. Voilâ-t-il pas ce grand Delinont qui veut aussi faire le savant et vous dire sou mol !

cha à l'armée en qualité de premier pasteiu- ; il pressentait sa mort ; une comète qui parut alors confirma ses craintes ; il s'en plaignit d'une manièie lamentable, et publia que la comète aunoucait sa mort et de grands malheurs sur Zuricli.

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Apostille de Dchnont. « Faire le savant! non : ce n'est pas mon niélier; mais madame Delmont m'accuse d'c^lre son leinluiier. [S'en croyez rien, ma chère tanle; sa propre Minerve a tout fait : elle m'a consulté comme Molière consultait sa servante. INous avons, il est vrai, quelquefois discuté sur la valeur ou l'impropriété des mots; car

Qui discute a raison, et qui dispute a lort

• Elle aurait la manie de >ouloir rajeunir de vieux mots, comme ains pour mais, se doidoir pour ^'affliger, gciit, un corps gent, pour geiilil , qui n'est pas tout-àfait synonyme; mais je lui ai donné le conseil d'attendre qu'elle eiU la réputation de Monlainne ou de Rousseau poHi' se flatter de rendre l'éclat et la jeunesse aux mots frappés de vétusté. Cependant, malijré le choc de nos deux amours-propres, elle m'a permis de mettre la dernière main à son tableau sur la Suisse. Je vous ferai d'abord une description rapide de son physique.

• De l'orient à l'occident, elle a quarante-cinq lieues géographiques, trente-quatre du nord au midi ; elle est située entre le quarante-cinquième deijré et le quarantehuitième de latitude, et le vingt-qualrième et le vingthuitième de longiiude : elle présente trois parties très distinctes. Haller a observé que , sur la cime d'une montagne, on trouve des plantes qui croissent en Laponie, et au pied de cette même montagne naissent des plantes indigènes du cap de Bonne-Espérance. Sa température est si variée, qu'on y retrouve tous les climats à peu de distance l'un de l'autre ; vu l'inconstance des venis et des pluies, il n'y a pas de saison fixe pour voyager. Celle que l'on choisit ordinairemeni est au mois de juin; mais souvent les voyageurs sont encore as,saillis-et désolés par l'intempérie du temps. Les neiges quittent les plaines dès le mois de février; elles fondent sur les basses Alpes dans les nioisde mars et d'avril. La grande fonte s'opère eu juillet; de sorte que les torrens, dont les sources sont au pied des Alpes et du Jura, s'enflent dès le printemps, au lieu que la crue des rivières qui sortent du sein même des Alpes et des lacs n'arrive qu'après le solstice d'été : cette progression du dégel empêche une inondation trop subite, et fournit constamment une provision d'eau suffisante pour la navigation.

■ La Suisse renferme les sources des fleuves les plus considérables de l'Europe; elle contient plus de trente lacs, dont les principaux sont ceux de Genève, de Constance, de Neufchâtel, de Zurich, de Lucerne, de Morat. Ces lacs nourrissent une quantité prodigieuse de poissons, parmi lesquels il faut distinguer les truites. Ce pays produit des fruits , des vins excellcns ; le vin de la Ciite et celui de Lavaux sont très estimés. Le vin rouge de Neufchâtel est inférieur. Les cantims de .Suleure, Fribourg et les bailliages d'Italie ont des vignobles. Le beurre, le fromage, le bétail et les chevaux forment le principal commerce de la Suisse. Les aigles, les grands vautours, le tétras, la perdrix rouge et beaucoup d'autres oi.seaux, délices de la table, peuplent les Alpes. Les ours sont communs dans le haut Valais, dans les petits cantons et dans la vallée d'Engleberg ; les armoiries, sur lesquelles ces animaux figurent, sont si anciennes et si multipliées, qu'on peut en conclure que les ours s'étaient emparés de ces retraites sauvages. Horace prétend que les races dégénèrent, ce n'est pas en Suisse. Il y a deux siècles que la rapacité, la férocité, l'ivrognerie formaient

les mii'urs générales; maintenant, la décence, l'humanité, l'urbanité même, régnent dans la classe des gens biens nés.

Encore un petit mot sur Bille et sa fameuse horloge qui devance le lemps. C'est ainsi que nous le devançons par la pensée, toujours épris de l'avenir, en regrettant le passé. Vous savez que cette horloge marque midi , une heure avant que le soleil soit parvenu au méridien. L'origine de cet usage e.sl incertaine; les uns la fixent à l'époque du concile de Bâle, où l'on avança les horloges pour arracher les pères de leurs lits oiseux , ce qui a l'air d'une épigraunne. D'autres prétendent que ^avancement d'une heure fit avorter une conspiration '. C£ qu'il y a de plus singulier encore, c'est que le gouvernement ayant voulu régler l'horloge sur la vraie marche du soleil, la bourgeoisie, les perruquiers, les maîtres de danse s'y opposèrent ; enfin cet usage d'avancer l'heure avance celle des affaires. Le conseil s'assemble dans l'hiver avant le jour, et l'on diiie à onze heures, c'est-à-dire quand le prétendu midi sonne.

«Au concile de Bâle, Procopp-le-Rasé, chef des Hussiles, envoyé à ce concile pour soutenir la rélorniation, dit aux pères assemblés ;« IN'est-il pas vrai que Jésus- Chri.st n'a point institué les moines?— Nous en convenons, dit le cardinal Julien. — Eh bien ! il est donc clair que c'est le diable. • On répondit à Procope par un éclat de rire. L'empercni' vint au concile en 1433. Les chanoines de Bâle allèrent an-devant de lui, à cheval et en cuirasse. Ce prince demanda qui ils étaient. On lui répondit que c'étaient des chanoines. Il dit qu'il ne le croirait que lorsqu'il les verrait daiis leurs habits d'église. Les chanoines, confus, revinrent prendre leurs habits

• Je veux finir cette lettre par un petit tableau des mœurs de cette ville. Les Bâiois, très occupés de leurs intérêts, avides d'argent, ne connaissent d'autres plaisirs que celui des tabagies, espèce de clubs où l'on fume et où l'on parle commerce. Les femmes ont au.ssi leurs coteries où quelquefois on ne trouve pas un seul homme. Ces tabagies, ces coteries sont toujours conqwsées de personnes à peu près du même âge ; les feunnes se rassemblent tour à tour chez l'une d'elles. A trois heures de leur horloge, elles se rendent à la société avec un .sac à ouviage suspendu à leur bras, et le tricot commence en même temps que la conversation , qui roule sur de petites médisances, de petits rapporis, quelques historiettes ou anecdotes .scandaleuses. Quand celle malière est épuisée, les caries viennent remplir le vide de leurs âmes et réveiller leur existence. La place d'honneur est auprès de la fenêtre, à laquelle est attaché, dans presque chaque maison, un nnioir convexe qui réfléchit tout ce qui se passe dans la rue, à une dislance as.scz con.sidérable; c'est le spectacle des dames, ou leur lanterne magique. A quatre heures, on apporte le thé, accompagné d'une ample collation de pâtisserie, de fruits, de crème, et (pielquefois de jambon et d'autres viandes froides. Ce goi'iler, qui suit le diner et précède le .souper, est loujours agréable aux convives, qui sont doués, ainsi que tous les Sui.s,ses , d'un appétit sonlenu , qu'ils doivent sans doute à la vivacité du climat. Unit heures du soir est l'heure de la retraite, et l'on se quille avec des compli-

' I.'horloRC a souvent marqué ou dérangé de grands événeniens. Ou avança l'heure fatale du massacre de la Saiol-Bartlitlcmy, pour se délivrer des irrésolutions de Charles IX : on avança aussi les vêpres siciliennes.

mens aussi longs que fas(idieii\; quelquefois, dans les fjrandes o'casions, les maris viennent souper dansées sociétés. La clière y est abondante; niais ce ne sont pas les soupers du Temple, de I,a Tare el CJiaulieu, que la gailé, l'esprit, lesenliment. l'érudition légère et la tocane rendaient bien préférables au banquet des sept sages. Je connais une belle dame qui aurait bien joué son rôle dans un de ces brillans festins; je suis ponriam trè.s aise qu'elle soit arri\ée trop lard pour figurer. Je m'incline respectueusement à ses pieds. •

APOLPBE A MOi\SIF.UR X" , SON AMI.

Il lui parle de sa situation , el lui envoie des effets pour les

vendre.

J'espère, mon cher ami , que tu n'as pas oublié Adolphe , ton camarade de collège , malgré le>ilence qui nous a séparés l'un de l'autre, encore plus que la distance des lieux. Je me rappelle à ion amitié, pour te demander un service sur lequel , ainsi que sur le contenu de ma lettre, j'exige le plus grand .secret. Tu as su les malheurs de mon frère et le contre-coup qui m'a frappé; mais je suis moins à plaindre que lui, car il a des enfans, une femme iuipalienle de sa situai on, et il habite une ville où l'on ne sait pas être pauvre, où la médiocrité même passe l)our disgrâce. Vaurca mriliocnltjs du bon Horace, dans Paris, est de plomb. Je t'envoie, par une voie srtre, une montre emieliie de diamans, quelques bijoux en or, des dentelles, objets dont je me plaisais à parer mon idole , une fenune adorée. Je n'aurais jamais osé lui proposer de s'en défaire, mais sa générosité m'a prévenu; elle m'assure, avec beaucoup de gaité, (|ue les bagalelles n'ajoutent rien à son bonheur. Combien elle est supérieure à tant de femmes, poupées de parade, qui attachent leur gloire, leur félicité, leur existence à tous ces hochets de la vanité! Ici nous ne trouverions pas à vendre de pareils effets; et, d'ailleurs, il est inutile d'afficher notre embarras. Quand tu les auras vendus, tu m'en feras tenir l'argent. Je le recommande encore la plus ijrande discrétion, surtout vi.^-à-vis de madame de Sainl-Oiner. Je lui ai mandé qu'il me restait deux mile livres de rente ; ma maison de campagne devrait me les rendre ; mais , cette année, son produit n'a pas excédé mille quatre cents livres. N'importe, nous avons Ihonnéte nécessaire. Si tu vov ai s l'économie, l'activité, la patience de madame Delmonl , et ses modestes vélemens, toujours propres, mais semblables ii ceux d'une fermière aisée! Quel changement ! elle qui aimait la magnificence et qui se plaisait à tenir une bonne maison : elle al'àme d'Aristippe. Richeou pauvre, sa raison, sa gaité, .son courage ne l'abandonnent jamais. Nous ne donnons plus à diner; mais tous les jours un ou deux habitués viennent prendre le café avec nouset jouir d un bon feu. On parle, on discute, on rit, ensuite les échecs; et la journée s'enfuit plus v ite, je pense, que .sous des lambris dorés et au mlieu d'un grand cercle. Cependant, comme j'espère a\oir des enfans, et que je veux procurer à leur mère toutes les douceurs de la vie , mon projet est d'embrasser un état dès que je pourrai rentrer dans ma pa'rie. Lequel ? Je n'en sais rien encore. Je ne veux pas être menuisier, comme le jeune Emile; un tertam attrait de paresse ou de \ aine gloire, une fau.s.se vacation menti ameiaieut vers la littérature; mais je nie souviens de la leçon de Voltaire :

LES VOYAGELIBS EN SUISSE

Tu n'as iwir.t d'aile, et lu'veux voler ? Rampe.

Et toi , mon cher ami, e^-tu toujours gène? L'avarice innée de Ion père s'est-elle adoucie? Je n'en crois rien : milita senem circitnneniunt incommoda , et surtout l'avarice, vice honteux et insensé; car, comme dit Cicéron ; Pole^t eniin qiddquam esse absuidius , quàm , giid mini'fi via; restât, ed ptusviaiiri giurrereP Au reste, l'avarice de Ion père, la dureté de Bertaut, n'étonnent que ceux qui n'observent pas les hommes. Adieu, mon cher ami : je te recommande mon affaire.

ADOLPDE A UILOBD ELUS.

Il refuse ses offres '.

Votre leltre, mon cher milord, ne m'a point étonné; je connais trop bien la noblesse et la générosité de votre âme ; j'accepterais vos offres sans rougir , si , pressé par l'indigence, j'étais sans ressource. Je n'aurais point l'orgueil de Rousseau ; je crois que le devoir de l'homme riche est de secourir la probité malheureuse : c'est uue dette qu'il paie à l'humanilé, que l'infortune aurait tort de repousser. Slais ma position m'oblige de vous refuser ; je possède encore un revenu assez honnête pour subsister ma femme et moi : en acceptant, je croirais faire un vol aux vrais nécessiteux. Rappelez-vous que nous avons dit souvent, dans nos enireliens, que la libéralité était injuste et coupable lorsqu'elle refusait â l'indigent pour dormer le superflu à l'amitié, à ses parens même. Ne souffrons pas, milord , que nos principes ne soient que de pures spéculations Cependant, veuillez croire que je suis trop votre ami pour ne pas recourir à vous quand l'occasion l'exigera ; et si , pour embrasser un état , faire une acquisition , j'ai besoin de quelque avance, comptez sur moi et ma demande.

Adieu , mou cher milord ; imitez la Providence , répandez toujours > os richesses sur la misère et l'infortune; el , quoique vous ayez trouvé des ingrats , dites avec Voltaire :

Il est grand , il est beau de faire des ingrats.

N'ayez nulle inquiétude sur ma position : je vogue sur uue mer tranquillle. Quant à vous,

Gralia fama, vaietudo conlingit abundê, El inundus victus, non déficiente crunieiiâ.

Jouissez-en long -temps. Agréez les souvenirs de votre aimable Pajidore : nos hommages à milady.

MADAME DE SAIST-OMER A DEtMONT.

Maladie de Bertaul.

Mon cher neveu , mon frère est dangereusement malade ; sa porte est fermée à toute la famille : les amis seuls de madame Beilaut sont admis. Je me suis présentée deux fois ; j'ai msisté; mais les dragons qui gardent l'entrée m'ont repoussée. J'ai écrit une lettre à mon frère, avec l'adressie d'une main étrangère, point de réponse. Mes chers enfans, accourez au plus tiit ; arrivez de nuit chez moi : je vous ai préparé une petite chambre, où vous serez chaudement et séparés du reste de la maison. Vous

' Celte lettre est une réponse ; mais on n'a pas trouvé celle de milord.

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ne trouvère/ pas mauvais que je vous envoie vingt-cinq louis pour votre viatique ; vous me les rendrez un jour avec les intérêts.

Adieu , mes amis , mes cliers enfans ; j-ai besoin de vous voir et de me consoler avec vous. La maladie de mon frère m'afflige ; dans le malheur, toutes les vieilles tendresses se réveillent.

LETTRE XCVIL

ADOLPHE A SOIS FBÈBE.

La itie de Berlaiit est en dauRer. Condiiilc du confesseur. Adresse de Julie. Entrevue de Blanche avec sou père. Hypocrisie, ruses de madame Beitaut. .Mort de sou mari. Je t'ai mandé notre arrivée à Lyon et la maladie de mon beau-pere. Voici les détails d'un événement qui a ciiangé notre destinée. Hcrtaut , alai'mé de sa situation , sentit sa roascience se soulever contre les iniquités de sa vie. l'oair calmer ses remords et assurer le salut de son âiue , il demanda un confesseur; le médecin appuya sa tlemande. Madame Bertaut , embairassée sur le choix , a consulté Julie qui lui a conseillé le père Auselme^ le confesseur de sa première femme , le même qui a>ait été chargé de catéchiser Blanche. Julie peignit ce bon minime comme un homme simple, modeste, d'un esprit borné, fort occupé des affaires de l'autre monde , et très peu de celles d'ici-bas. Sur ce rapport , il fut appelé. Madame Bert.aut, après l'avoir ob ervé, étudié, ne vit en lui qu'un béat; c'est son expression. Elle le caressa, lui recommanda fortement de ne pai-ler à son mari que d'objets relaliis à son salut ; elle se plaignit des procédés, lie l'ingratitude d'une famille qui n'a jamais pn lui pardonner .son mai'iage, malgré tous les services qu'elle s'est efforcée de lui rendre; mais elle mettait ses tribulations, .sa douleur, au pied de la croix. En parlant ainsi, ses yain cherchaient des larmes qu'ils ne trouvaient pas. Le père Anselme, après avoir loué sa résignation, ajouia xpi'il n'était appelé que pour réconcilier M. Bertaut avec Dieu, et qu'il ferait son devoir. Apres ce discours préparatoire, le père fut introduit auprès du malade qui renvoya sa confession au lendemain malin , ;i onze heur&s. Le père était à peine *ie retour dans sa cellule, que le (^rand laquais (Champagne se présenta devant lui, chargé d'une corbeille qu'il déposa à ses pieds. « Mou ami , que in'apportez-vous là '.' — Du café et du chocolat , de la part de madame Bertaut : voilà .son billet. • La dame priait le confesseur d'accepter ce faible témoignage de sa reconuaissanoe pour les soins qu'il voulait bleu donner à son pauvre mari. . Mon ami , dit alors le père à Champagne, assurez madame Bertaut de ma reconnaissance; mais remportez votre corbeille : dites-lui que le couvent me fournit mon nécessaire, et que c'est sur les pauvres qu'elle doit répandre se« bienfaits. ■Champagne, qui ne supposait pas que l'on prti rejeter un présent, répondit an père qu'il plaisantait, <|u'ou ne refusait pas ces bagatelles. Mais le père le menaça d'envoyer la coi bcille à l'hôpital ; et la corbeille revint an logis. La vigilante Julie nous fit avertir du choix du père Anselme, des discours que lui avait tenus madame Bertaut , et du jour , de l'heure de la confession. Là-dessus nous combinâmes noire défense.

Le lendemain, à huit heures du malin, madame de -Saint-Omer, Blanche et moi, nous nous rendîmes chez le pieux cénobite. Blanche lui parla avec tant de modestie , de désintéressement, de sagesse et d'onction , que le con-

fesseur jugea bien vite que , si elle a été coupable d'un moment de désobéissance, sa faute était involontaire, et que son c/i'ur n'en était ni moins aimant ni moins vertueux. « Ne tourmentez pas mon père, lui disait-elle, pour ses dernières di.spo.si lions; qu'il laisse ses biens à ma belle mère. Sa fortune est à lui : c'est le fruit de ses travaux : mais engagez-le à me retirer sa malédiction dont le poids m'accable. Si j'avais le malheur de le perdre sans avoir obtenu mon pardon, le reste de ma vie serait erapoisonué; je n'aurais plus de repos, de bonheur. J'ai encore une grâce à vous demander : c'est de la bouche même de mon père que je voudrais entendre mon pardon , je voudrais le voir , baiser ses mains paternelles, lui prodiguer mes soins. » Le confesseur, ému de cette piété filiale, touché de tant de vertus, promit d'employer toute l'autorité de son ministère pour lui obtenir une entrevue. INous lui confiâmes alors notre intelligence avec Julie , et finips l'éloge mérité de son zèle, de sa fidélité et de la beauté de son àine.

Api'ès cet entretien , le père Anselme se icndit chez Rerlaut. Sa digne épouse, avant deTinlioduire, le supplia de ne pas troubler les derniers moincii:; du moribond, en lui parlant d'affaires, de testament ; qu'elle savait très posili\euient qu'il avait mis oidre à sa succession; que c'était bien le moins qu'on le lais.sàt ino;irir en paix. « Oui, madame , mon devoir est de verser la paix et la consolation dans l'àme d'un mourant; croyez que je ne m'en écarterai jamais. » Cependant, comme elle ne sortait pas de la chambre , le père lui dit ; « Vous savez , madame, qu'une confession est un acte secret ; ainsi , vous voudrez bien avoir la complaisance de vous retirer. » Ce qu'elle fit aus,^itôt, non .sans quelque inquiétude. Le père, aprè.s avoir entendu la confession de .son pénitent . lui demanda pourquoi sa fille, sa sœur, sa famille l'abandonnaient, et ne venaient lui apporter aucune consolation Beiiaiit, à cette question , gémit sur son malheur , accusa sa fille et sa .sd'ur de dureté et d'ingratitude. • A t'heiire de la mort, lui répliqua le bon père, pour obtenir le pardon de la Divinité , il faut commencer par l'accorder aux hommes. • L'entretien fut interrompu par madame Bertaut qui entra sous le prétexte de donner à boire an malade. Elle pria le père de ne pas le fatiguer par de longues conver.<alions; et sur le-ehamp elle le congédia, en lui di.sant qu'il pouvait revenir le lendemain. Il revint. Bertaut, toujours agité des terreurs de la religion , demanda l'absolution et le viatique. Le père lui répondit que son ;lme n'était pas encore assez pure pour recevoir son i.réattnr. « ,\vez-vous sincèrement pardonné à votre gendre, à votre fille? Si elle était à Lyon, consentiriez- vous à la voir, à lever la nialédiction paternelle , à recevoir ses embrassemens , ses pleurs et sou repentir?» La vieille àme de Bertaut était encore ti'o-p gouBée de haine pour s'ouvrir aux douces émotions de la tendresse paternelle. Cependant, les exhortations du confes,seur et la peur de l'enfer le tirent consentir A retirer sa malédiclion ; mais il refusait d'appeler sa Hllc auprès de lui et de pardonner à son gendre. Le père lui déclara qu'ai ec de pareils seutimens, il ue lui permettrait jamais de communier.

Cependant madame Bertaut , tourmentée par .sa conscience, voulait prévenir, dans un moment si décisif, tous les accidens de la fortune , un caprice ou un remords de son époux. La vertu éclairée n'est que )irudente; le crime est méfiant , et se perd souvent par l'excès des préraulions. Madame Bertaut les épuisait toutes : elle gardai

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les avenues de la maison comme un pasleur p.arde son bercail , lorsqu'il entend les liurlemens des loups. Médecin , apothicaire, cliirurjjien , étaient ses créatures, et elle était toujours présente à leurs visites : nul autre n'approchait le r-alade. Mais ces précautions lui parurent insuffisantes ; elle forma un autre projet dont elle s'ouvrit à .Julie, en lui promettant de partager sa fortune avec elle. Après un petit préambule et beaucoup de caresses, elle lui confia qu'elle voulait mettre en dépôt , chez son notaire , son ami intime , une partie du linge et de la vaisselle de la maison. Julie trouva l'idée admirable, mais y mit des modifications conunandées par la prudence. • Il faudra garder dans vos mains les clefs de la serrure, et faire entendre à votre notaire que la malle ne contient que des effets et des robes à vous. Il ne faut aucun confident dans une telle affaire, pas même un seul domestique : je me charge de tout ; je ferai emporter la malle .^ l'entrée de la nuit , et je retirerai du notaire un reçu que vous garderez soigneusement. » Madame Bertaut loua la prudence, le zèle de Julie, et la chargea d'achelernne grande malle , garnie d'une bonne serrure. Julie sortit pour faire cette emplette; mais, préalablement, elle courut avenir madame de Saint-Omer de ce complot, et lui développer son plan. Elle acheta deux malles exactement semblables , en laissa une chez madame de Saint-Omer, destinée à contenir des haillons, de vieux plats de cuivre et d'élain, et fit porter l'autre chez sa maîtresse. Elles passèrent la journée à remplir la malle du linge le plus précieux et des plus belles pièces d'argenterie. Après quoi, lorsque l'obscurité favorisa sa marche, Julie éloigna tous les yeux inutiles, fit entrer un portefaix aposté , qui chargea aussitôt la malle sur ses épaules. Mais, au lieu de le mener en droite ligne chez le notaire , elle courut chez madame de Saint-Omer, où elle était attendue, y laissa sa malle, fil enlever celle qui était pleine de vils effets, et alla la déposer chez le notaire, qui déclara, dans un reçu , avoir chez lui une malle faite de telle et telle façon , appartenant à madame Bertaut , qui , enchantée de Julie et de son adresse, la combla d'éloges et de reinerciraens.

Cependant cette femme avide, méfiante, ne dormait pas encore d'un sonuneil bien tranquille; sa tête travaillait sans cesse pour trouver les moyens d'écarter les orages qui pourraient renverser l'édifice qu'elle avait élevé avec tant depeine.Son notaire était son complice, son confident, et la chronique ajoute son amant. Elle lui écrivit une lettre que Julie fut chargée de lui porter. C'est ici où se déploya le génie de cette fille adroite. Elle se doutait que la lettre contenait des secrets importanset quelque plan d'iniquité. Elle dit au notaire , en la lui remettant , que sa maitres.se le priait, lecture faite, de la remettre .sous enveloppe bien cachetée, et de la lui renvoyer. Le notaire trouva la précaution très sage; il lut la lettre, fit l'enveloppe et la rendit. Julie la poiia au.ssitôt i madame de Saint-Omer. Elle osa ri.squer cette ruse, se tlaltaul que madame Bertaut ne songerait pas à sa lettre, ou, qu'à tout événement, elle dirait qu'elle l'avait brûlée. En voici le contenu.

• Mon cher ami, calmez mes inquiétudes au sujet du testament de mon mari ; il serait bien douloiu-eux de perdre le fruit de tant de peines, de soins , d'ennuis et de sacrifices; car je joue à peu près, avec bien moins de dédommagement, le rôle de madame de Mainlenon, qui était obligée d'amu.>er l'homme du monde le moins amusable, et moi , depuis trois ans , je porte le fardeau d'amuser la

vieillesse du mortel le plus ennuyeux : sans vous, stion cher ami , sans vos consolations , j'y aurais succombé. Voyez , examinez si le testament est bien en forme , bien valide, s'il n'y manque pas la plus petite formalité. S'il fallait y ajouter quelque clause nécessaire, je suis encore à même de l'obtenir, nul parent n'approche de la maison; toutes les issues sont fermées , gardées à vues. Les portes de Denis-le-Tyran n'étaient pas mieux surveillées. Les cufans sont toujours en Suisse : je ne doute pas de la mauvaise volonté et des efforts de la sœur et de toute cette race de Bertaut pour détruire mon ouvrage ; mais, aidée de votre génie et de votre expérience , nous triompherons et braverons les clameurs. Je n'ai pas besoin dassurei- l'ami de mon ca-ur que ma fortune sera la sienne. J'ai déjà mis de coté le beau solitaire de M. Bertaut , estimé deux mille écus; il .sera placé à votre doigt dès que Bertaut aura fermé les yeux. J'espère que vous le iwitcrez pour l'amour de moi. Venez voir le malade pour le confiinier dans ses résolutions, et tâcher de pénétrer s'il n'aurait pas quelque airière-pensée. Adieu, mou

cher et digne ami ; le jour heureux viendra, j'espère

Je n'en dis pas davantage. »

Je portai cette lettre au père Anselme, avec prière de saisir un moment opportun pour la faire lire !i son pénitent. Ce bon religieux , plus occupé de son ministère et de Dieu que des intrigues et des manœuvres des hommes, ne pouvait croire à tant de méchanceté, à tant de perfidie. Il se rendit chez son malade ; et, après quelques actes de piété, il lui demanda s'il avait fait son testament? « Oui , je suis tranquille à cet égard. — C'est sans doute votre fille qui est nommée votre héritière? — Non, elle m'a désobéi , offensé : je laisse mon bien à ma chère épouse. — Mais êtes- vous assuré de la lendre.sse , du désintéressement de votre femme?— Oui, j'en ai reçu mille preuves. — Et que diriez-vous .si elle vous avait trompé, joué, si vous ne trouviez en elle qu'une hypocrite de vertu et de .sensibilité? — Quoi! père Anselme, vous , un saint, vous calomniez aussi une femme honnête et vertueuse, ou du moins vous ajoutez foi à la calomnie ? — Je hais trop les méchans pour m'occuper d'eux ; seulement je prie Dieu de leur pardonner , et de les retirer du sentier du crime. Mais croyez-vous que Dieu vous permette de dépouiller votre fille pour enrichir une étrangère qui a pu abuser de votre faiblesse et de votre âge?... — Père Anselme, encore une fois, respectez une femme de bien, qui, depuis trois ans , fait le bonheur de ma vie. • Dans ce moment , cette digne épouse parut , salua le père affectueusement, s'approcha du lit du malade, prit sa main qu'elle baisa tendrement , et lui dit : » Petit chat , je viens d'entendre une messe, que j'ai fait dire pour toi, pour le rétablissement de la santé ; j'espère que Dieu aura pitié de moi. Père Anselme , aidez-nous de vos prières. Ne me conseillez-vous pas de faire une neuvaine à saint François, pour que ce grand .saint nous protège et intercède pour nous? Voili trois louis que je vous prie de porter à votre couvent pour cette bonne œuvre. — Madame, la somme est trop forte: neuf francs suffisent pour neuf messes ; donnez le reste aux pauvres : les prières du pauvre sont plus agréables à Dieu que les hymnes des prêtres. » Julie entra ; elle apportait un potage à .sa mailres.se, qui le refusa. » Laissez-moi , dit-elle , j'ai le cœur trop .serré, je ne saurais manger.— Mais, madame, vous tomberez malade; depuis trois jours vous êtes sans nourriture.— Eh bien ! mon enfant, quand je serais malade, quand je

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mourrais, serait-ce un si p,rand inallieui- ? » A ces mois, Berlaut lui ordonna de prendre ce potage. «Tn le veux , mon ami , j'y consens ; mais, dans l'accablemenl on je suis, il va se tourner en poison. • Quand elle eut pris avec tant de répugnance ce léger aliment , le père, qui n'avait pu voir sans frémir cet excès d'hypocrisie , la pria de le laisser avec son pénitent. Lorsqu'elle fut éloignée, Bertaul dit au père: «Vous le voyez; c'est pourtant cette femme si douce, si désolée, si affligée de ma situation, dont on ose noircir la vertu. •

Le religieux était embarrassé ; il craignait, en démasquant cette épouse odieuse , de donner une secousse trop vive à l'âme du malade, et que le feu de la colère n'achevât d'éteindre le souffle de vie qui Uii restait. Pour éviter ce danger, il commença par le langage de la dévotion : «Monsieur, lui dit-il, êtes- vous résolu d'offrir à Dieu toutes le^ tribulations, toutes les peines par lesquelles il voudrait vous éprouver? — Oui, mon père. — Êles-vous détaché des biens de la terre ? — Oui , mon père. — Si on vous annonçait que votre femme vient de mourir , souffririez-vous cette perte pour l'amour de Dieu? — Oui, mon père. — Si l'on vous disait qu'elle vous est infidèle qu'elle vous a toujours trompé, lui pardoimeriez-vous , et béniriez-vous Dieu , comme Job, de vous avoir envoyé ce surcroit d'affliction? — Je dirais que cela n'e^t pas vrai.

— Mais supposons que le ciel l'eût permis, que feriezvous? Diriez-vous que Dieu est le maître? — Oui , mon père. — Eh bien ! bénissez le .Seigneur qui veut vous affliger pour vous faire mériler votre salut. Votre femme vous trompe: elle attend votre mort avec impatience pour s'emparer de vos biens. ■

A ces mots, Bcrtaut se souleva sur son lit , avec vivacité, en s'écriant : « Père Anselme! cela n'est pas et ne peut pas être; c'est vous qui vous trompez lourdement.

— Je le voudrais. PUH au ciel qu'il n'y ei1t sur la terre que des êtres vertueux ! mais malheuieusenieut j'ai en main des preuves de ce que j'avance ; voici une lettre de votre épouse , qui vous dévoilera toute la turpitude de son âme. Lisez-la. •

Berlaut reçut la lettre d'une main tremblante, lut les premières lignes ; mais comme sa vue était affaiblie, il pria le père d'en continuer la lecture. Quel coup de foudre ! quelle surprise ! Sa colère éclate , il jure de se venger Mais son confes-seur lui représente que Dieu lui défendait la haine et la vengeance ; qu'il lui avait donné l'exemple, en mourant, de pardonner à .ses ennemis; qu'il ne devait songer qu'à réparer ses fautes , et à rappeler sa fille auprès de lui. Il lui raconta ensuite l'histoire de la malle portée chez le notaire, et lui fit part de l'adresse, delà fidélité, et de l'attachement de Julie pour lui et sa famille. Bertaut la fit appeler; elle vint, et lui confirma le récit du père. «Cette malheureuse, s'écria-t-il , m'a donc toujours trompé? — Oui, monsieur.— Pourquoi ne me le disais-tu pas? — Parce que vous ne m'auriez pas crue, que vous m'auriez chassée de chez vous, et que j'aurais perdu le moyen de rendre service à votre fille et à vousmême. • Bertaut fit chercher dans son secrétaire son diamant : il était disparu.

Le père Anselme saisit ce moment d'atlendrisseinent l)Our lui annoncer que sa fille , sur la nouvelle de sa maladie , était accourue : qu'elle désirait le voir, et se jeter à ses pieds. A celte nouvelle , Bertaut sentit le réveil de sa sensibilité et la douce émotion de la joie ; mais il redoutail sa femme , tant l'habitude avait fortifié l'ascendant

que celte hypocrite avait pris sur lui ; de plus , elle avait dans ses mains un portefeuille , conlenant en billets une somme de cinquante mille écus , et Berlaut élait trop ulcéré pour lui abandonner une si riche proie. Il fallut avoir recours à la dissimulalion pour retirer les billets et la bague , et introduire secrètement Blanche dans la maison paternelle. Voici le plan qui fut arrêté pour son admission.

Madame Bertaut veillait .souvent une partie de la nuit auprès de son époux. .Julie lui représenta que les veilles la fatiguaient cruellement. — Il est vrai. — Aujourd'hui vous êtes bien changée, votre jolie visage a vieilli de dix ans. — Tu m'alarmes ; encore si je croyais par-là sauver mon mari ! Mais il est condamné : je dois me résoudre à le perdre et le pleurer. — Eh bien, madame, reposezvous sur moi et sur la garde, nous veillerons encore plus pour vous et vos intérêts que pour M. Bertaut. — Fort bien , ma chère Julie ; va , tu partageras ma fortune. — Je vous jure , madame , que ce n'est pas mon ambition. » Depuis, madame Bertaut se couchait à dix heures. La garde fut aisément séduite.

L'heure et le jour fixés, Julie attendit à la porte de la maison , Blanche et le père Anselme qui arrivèrent à onze heures du soir. Blanche entra dans la chambre de Bertaut, pâle, tremblante, le cœur oppressé, .s'appuyant sur le bras du bon père, qui dit au malade : «Monsieur, voici votre fille qui vient se jeter à vos pieds, implorer son pardon, et solliciter votre bénédiction paternelle.» Berlaut, le teint jaune, les joues desséchées, l'œil enfoncé dans .son orbite , le menton couvert dune barbe épaisse se soulève avec effort , tire le rideau , aperçoit Blanche qui s'avançait, ou plutôt se traînait lentement: il s'écrie, en sanglotant :« Ah! ma fille! ma fille!... > Sa voix s'éteignit. Blanche, à l'aspect de .son père, de ce visage défiguré par les trails de la mort , jeta un cri , tomba sur un fauteuil, et s'évanouit. Julie et le père se hâtèrent de la secourir. Quand elle eut repris le sentiment et .ses forces, elle se mit à genoux auprès du lit de son père, saisit sa main, la couvrit de baisers et de larmes, en lui disant : « Pardon , mon père... mon père, pardonnez à votre malheureuse fille!» Julie, le confesseur, Bertaut lui -même. Ions pleuraient.

• Oui, ma chère enfant, lui dit Bertaut d'une voix étouffée ; oui, je le pardonne. — Pardonnez-vous au.ssi à mon mari? — Oui, oui, je lui pardonne. — Lui permettez-vous de venir se jeter à vos pieds? — Oui, qu'il vienne. — Retirez-vous voire malédiction ? — Oui , oui ! — Accordez-moi votre bénédiction paternelle. — Oui, je te bénis au nom du ciel : puisse- t-il te combler de se.s faveurs et me faire miséricorde!... Embras.se-moi , ma chère fille, embrasse ton père mourant. • Blanche sêlance à son cou, le serre dans ses bras , et y restait enlacée. Mais le père Anselme, voyant que celte .scène était trop fatiguante pour le moribond , y mil fin en la faisant asseoir dans un fauteuil auprès du lit.

On parla d'arrangemens: il fut convenu que, le lendemain , Blanche viendrait à la même heure avec son mari , madame de Saint-Omer, le confesseur et un notaire. Bertaut voulait faire un codicille pour annuler son testament, et restituer ses biens à l'héritière légitime. Pendant le reste de l'enlretien , l'âme pure et expansive de Blanche s'épancha dans le sein de son père ; elle mêlait les pleurs aux caresses, les regrets du passé aux sentimens les plus doux. Bientôt Julie vint leur annoncer qu'il fallait se sé-

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parer, et hlanchesorlir après avoir encore embrassé son

l)ère.

A son lever, madame Berlaul descendit chez son mari , et lui demanda , du ton le plus affectueux , des nouvelles de sa santé. » Depuis ce matin , grâce au père Anselme, je suis assez tranquille; il m'a réconcilié avec moi, et j'espère qu'il me réconcilie! a avec Dieu avant ma mort.— ^ Ah! mon ami , ne me parlez pas de mort , c'est me tuer. Vous êtes beaucoup mieux que vous ne pensez. — Il est vrai; il me semble que je suis soulagé d'un grand fardeau : llicu a eu pilié de moi. A propos, ma bonne amie, qu'est devenu le diamant qui était dans mon seciétaiie? Je l'ai fait chercher, on ne l'a pas trouvé. .^ C'est moi qui l'ai pris. — Pourquoi, mou ange? — C'est qu'il est plus eu sûreté dans ma chamijre que dans la votre, assiégée de tant de monde.— Il faut me l'apporter : je veux le donner au père Anselme, pour parer la châsse de saint François. — l>e saint Krançois! ^Oui ; j'ai beaucoup de couliance dans ce grand saint , et il peut me rendre la santé : n'est-il pas vrai, ma perle '.'^Oui , mon petit chat ; mais un pré.sent si considérable! une bague qui vous est si chère!.... — D'accord ; mais ma saïUé m'est plus chère encore. — Vous avez raison, ,1e vous dirai même, relativement à votre maladie, que j'ai fait vœu de porler le noir le reste de ma vie, et de n'aller jamais au specladc, si le ciel exauce ma prière et me conserve mon époux. — Je vous en remercie; je compte beaucoup sur vos prières : mais allez, mon bel ange , me chercher mon diamant. » Le bel ange fut obligé de se détacher de ce bijou , destiné à parer la main de son notaire. Celui-ci parut à son lonr, tâcha de rassurer Berlaut , lui parla de sa maladie comme d'une indisposition légère. • Je crains autant , lui disait-il , pour la Rsnté de votre clière épouse que pour la vôtre : elle s'afflige, se désespère , ne mange rien. — Tâchez , mon cher monsieur, lui dit Bertaut , de la consoler ; elle a beaucoup d.- confiance en vous : dans se^ afflictions futures, je vous la recommande. — Je vois, monsieair, avec plaisir, que vous vous abandonnez à la Providence. Quand on a la conscience nette, qu'on s'est confessé, et qu'on a mis ordre à ses affaires, on doit se résigner à la volonté du ciel. A propos d'affaires, je ne doute pas qu'un homme aussi sage, aussi prudent que vous, n'ait définitivement réglé les sietine.s ; vous n'avez plus rien à ajouter à votre testament? — T\ou , rien du tout. Je ne m'occupe plus des choses de ce monde , et je ne cherche qu'à me faire pardonner les fautes de ma vie , par celui qui va bientôt me juger. — C'esi fort bien; je reconnais là votre piété et voire esprit judicieux. J'ai toujours oui dire que le calme de l'âme élait la santé du corps. Adieu, mon cher monsieur : si vous avez besoin de moi. comptez sur mon zèle et sur mon attachement. • Lorsqu'il fut parti, madame Rertaut dit à .son mari ; « C'est un très iionnéle homme que ce noiaire. Vous avez bien raison de mettre toule votre confiance en lui, car il vous est entièrement dévoué. — Oui , c'est un homme rare ; aussi c'est vous qui me l'avez donné. <

Pendant le reste du jour, Bertaut souffrit beaucoup de la présence de sa femme. A la vue de ses |)leur6 et de se» caresse-s , son âme .se révoltait ; et ce qui ajoutait à ses angois.ses, à son dépit , à sa houle, c'était d'avoir été si long-temps la dupe de la perfidie et de l'hypocrisie d'une femme.

Quand elle se fui retirée, Julie introduisit auprès du malade, Blanche, son époux, madame de Saint-Omer,

le notaire et le confesseur. Madame de Saint-Omer s'approcha la première du lit, avec le père Anselme , qui lui dit; «Monsieur Berlaut, voici voire ,sœur qui vient se i*coucilier avec vous. — Ma saur j'ai grand plaisir à vou . voir. Me pardonnerez vous mes torts ? — Mon frère, on n'en a point apiè.s le repentir. Ne songez qu'à votre santé, qu'à la douie satisfaction que j'ai d'avoir retrouvé mou fière, et de voir ma nièce, votre fille, rentrée en grâce avec sou père. Jlais voire gendre est ici ; il s'ollirite vos bontés et son pardon. — Qu'il approche. • Je m'a,vançai, me mis à genoux auprès du lit, en lui disant : " Mou père , daignez-vous me reconnaître pour voti;e fils?.... • Bertaut me lendit sa main , que je baisai. « Mon cher Del mon t ! gui, je vous reconnais pour mon fils. Je vous ai causé bien du chagrin, mais je veux réparer mes fautes. Le notaire est-il là ?-^ Oui, mon frère. — Julie, approchez une table, et donnez une écritoire. » Berlaut dicta son testament, et nomma sa fille uniqiie héritière de ses bieiis; mais comme il ne laissait rien i sa veuve, Blanche et moi nous le suppliâipes de ne pas rabaiiiloimer à la misère. Le coufesseur lui représenta surlout qu'il offenserait Dieu, s'il nourrissait contre elle un seuliinent de haine et de vengeance; mais Bertaut était trop irrité et trop haineux de .son naturel pour pardonner aisément. « Mon père, dit-il, Dieu n'ordonne pas de faire du bien aux méchans. D'ailleurs, elle a sou douaire, cent louis de pension : c'est assez, si elle veut faire pénilence de .ses crimes; el c'est beaucoup trop, si elle persiste dans sa méchanceté." Il resta inflexible, et ne voulut jamais la nommer dans son testament. Il fit présent du diamant à sa sirur, qui lui promit de le porter le reste de .sa vie, et de le rendre à Blanche après sa mort. A minuit, tout fut fini, et la famille se retira. Depuis ce jour nous avons veillé noire père toutes les nuils ; nous arrivions à onze heures du soir, et nous sort ions Ions les matins avant huit heures. C'est dans ces veillées que Blanche .semblait .se dédommager de la longue privation de la vue de son père : son inépuisable sensibililc lui prodiguait les soins les plus tendres, les caresse;s les plus pénétrantes , et Bertaut disait qu'il niourail heureux et consolé.

Bertaut, touché des caresses et de l'amour de ses enfans , navré de remords et de repentir, et toujours plus animé contre sa fennne , rêvait continuellement au moyen de retirer de ses mains les cinquante mille écus de billets qu'il lui avait si imprudemment confiés. Il tint conseil la nuit avec nous et Julie, et voici l'expédient que nous imaginâmes. Bertaut dit à sa femme, devant Julie, qu'il n'était pas sans inquiétude, qu'il savait que sa sii'ur songeait à faire casser son testament. « On en a vu, disait-il, des exemples. Ainsi, ma clière amie, je voudrais bien l'assurer an inoins les cinquante mille écus qui font dans les mains. Pour cela, j'ai imaginé un fidéicommis. IN'as-tu pas quelque hoinme de confiance qui prtt te garder celle soinme , el le la remettre en cas d'événement ? » A ces mots, madame Berlaut mit .son mouchoir sur ses yeux, comme pour cacher ses larmes. Julie vint à son secours , et dit que le notaire de madame serait l'homme qui conviendrait pour ce dépôt. • Eh bien ! va le prier de passer sur-le-ch.unp ici. » Le notaire accourut , et les billels lui furent remis ; le reçu qu'il fit porlait qu'il ne livrerait ces billets, montant à la somme de cinquanle mille écus, qu'à la personne que le testamenl lie Berlaut nommerait son héri|ière. Celle recou-

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naissance passa dans mes mains. Il sembla que le eiel , prolecleur de l'innocence et venfjeur du crime , avait prolonjjé, jusqu'à cetle époque, la vie de lierlaut. La nuit du jour où le portefeuille Fut rendu, il tomba dans un assoupissement profond et léthargique ; peu à peu sa tête s'embarrassa, la fièvre aujjmcnla; le médecin ne lui donna que vingt-quaire lieures d'existence. Dés le grand matin j'emmenai jna femme que ce spectacle faisait foudre en larmes. Après notre départ , Julie fit éveiller madame Berlaut , qui donnait d'un profond sommeil. l\lon l)eau-père , dans des momens de délire , nonnnait .souvent sa fille, lui deniandait pardon d&s torts qu'il avait eus avec elle. Madame Berlaut, effrayée de ses remords, lui dit que .sa fille l'avait abandonné , que c'était une ingrale. A ces mots, Beitaut jela sur elle un regard effroyable : il fit même un effort pour parler, se soulevant sur ses bras ; mais ayant aperçu le père Anselme qui s'était approché du lit, il lui dit d'une voix encore assez forte '. " (^u'on laisse sortir cette fenniie. » Elle s'éloigna , confondue, étonnée, en disant : «On voit bien qu'il ne me connaît pas. " Le père lui conseilla de se retirer pour quelque temps : elle .sortit, en recommandant ii Julie de venir l'avertir de tout ce qui se passerait, et surtout de ne laisser einrer qui que ce soit, hors le médecin. « Personne, lui dit-elle , n'entrera que bien connu , et par ma permission.» Ce qui la ras.sura. Le père Anselme alla diner, et ne revint que le soir: il Irouva le malade à rextrémilc;il lui récita les prières des ai^onisans. Madame Bertaut m: retira, disant qu'elle ne pouvait soutenir un S|)eclaclc si déchirant. Le père, resté près du mourant, noyant lui voir un moment de raison, l'exhorta à oublier la conduite de sa femme. Berlaut le regardait fixement, sans lui répondre ; déjà sa poitrine était oppre.ssée par le râlement de la mon. Le père lui cria encore ans oreilles : Pardonnez-vous à votre femme? — .^'on, répondit-il d'inie voix ferme.— Y Pensez-vous.^ Savez-vous queDieu, votre juge, est là , qu'il vous entend, qu'il va prononcer voti'e jugement? Ce Dieu de clémence a pardonné, et vouséles inflexible! Allons, dites avec moi : «Mon Dieu! pardonnez-moi, comme je lui pardonne ! ■ Berlaut enfin, plus effrayé que touché, répéta avec le père, d'une voix presque éteinte : «Mon Dieu! pardonnez-moi comme je lui pardonne!» Ce furent ses dernières paroles; il expira, quelques minutes après.

Ainsi finit cet homme , trop faible pour résister à ses passions, long-temps vertueux, sans haine pour le vice, et sans amour pour la vertu; craignant Dieu sans l'aimer, pratiquant la religion par préjugé et par habitude; judicieux dans ses principes, et inconséquent dans sa conduite. Il était environ dix heures du soir. Julie courut avertir madame Berlaut, qui descendit vile dans la chambre pour enfermer les effets du défunt dans une armoire dont elle pril la clef, après quoi elle alla se metire dans son lil, où elle dormit d'un sommeil paisible ju.squ'à huit heures du matin; mais le réveil ne fut pas si doux. Julie m'avait écrit , dans la nuit, un billet , pour ni'annoncer la mort de Berlaut. Dès qu'il fut jour, je courus chez lui, et je montai chez .sa veuve à la léle des huissiers ; je frappai à sa porte ; elle ouvre , et je lui annoïK'oi qu'on allait meltre les scellés dans sa chambre et dans toute la maison. • Chez moi? Et par quel ordre? — Par l'ordre de l'héritière et le mien. — Le vôtre? C'est fort plaisant. Et qui étes-vous? » Dans .son trouble, elle ne me reconnaissait pas; d'ailleurs j'étais défiguré par une barbe

épaisse et des cheveux épais. « Je suis Adolphe Delniotn , l'époux de Blanche, d'une fille dont vos intiigues et votre hypocrisie ont fait le malheur, que vous avez privée si long-temps de la tendiesse, des bontés de son père. • A ce nom fatal, elle frémit, et s'écria lonle pâle ; «Vous, Delmont! Mais, monsieur, je vousappreudsquele testament de M. Berlaut me nonnne héritière de tons ses biens; que vous n'avez aucun pouvoir dans la maison. Je sais qu'il faut une légitime à voire femme , on la lui donnera : en attendant, retirez-vous — Madame, ce n'est pas le moment de discuter nos iuléréls respectifs. Si je n'ai pas le droit de faire apposer les si elles, vous les ferez enlever facilement; mais songeons d'abord à ce que vous et moi devons à la mémoire du défunt, occupons- nous de ses obsèques. — Oui , monsieur, je m'en occuperai ; ce soin me regarde plus que vous, qui avez fait le malheur de mon pauvre mari, en supposant toutefois que vous soyez ce Delmont, le ravisseur de sa fille. — Oui, je suis Delmont. — Cela suffit, monsieur; vous aurez de mes nouvelles.» Après ce vif dialogue, furieuse, elle chercha Julie dans loule la maison ; mais celle aimable fille ti'eul pas le courage de soulcnir l'aspect de la terrible Bertaut, et se réfugia chez madame de Saint-Omer. Madame Bertam , ne la trouvant point, courut chez sou notaire pour prendre .ses conseils.

Cependant j'allai annoncer à ma femme et à ma tante la mort du malheureux Berlaut. J'avais relardé, tant que j'avais pu, celte trisie nouvelle. J'entrai, le visage abattu. Blanche, en me voyant, s'écria; «Ah! mon père est mort ! » Je l'endjrassai pour toute réponse. Aussitôt un torrent de larmes coula de ses yeux. Ce qui irritait sa douleur, c'était l'idée de perdre son père au moment où elle lavait retrouvé, où elle était rentrée en grâce. Madame de Saint-Omer, en tâchant de la consoler, partageait son affliction ; elle avait l'âme trop belle, trop sensible , pomne pas oublier les fautes d'un frère que la mort lui enlevait.

Le notaire vint me signifier l'opposition aux scellés, au nom de madame Berlaut , héritière de son mari , paison leslamenl. • Kon, monsieur, lui dis-je, ce n'est pa.i elle qui hérite; pas.sez chez M. Benoit, votre confrère , vous Irouverez un testament démon beau-père, postérieur au vôtre, par lequel il réintègre sa fille dans tous ses droits, et la nomme son héritière. » Le notaire se hâla de se rendre chez son collègue, et apprit, avec la plus grande surprise, que madame Bertaut et lui avaient élé jours. Il se hâla d'aller lui annoncer ce cruel événement. ■ Madame, lui dit-il en l'abordant, le pot au laite,st renversé : mon leslamenl est nul; voire mari en a dicté un autre ces j«urs derniers, dans lequel il ne fait aucune mention de vous. ■ l'eignez-vous la rage et le désespoir d'une femme si cruellement déçue.

Cependant, j'ordonnai pour mon beau-père des obsèques magnificpies; ma femme fil dire quantité de messes pour le repos de son âme. Il fallut toutes les amitiés de ma lanle, nies soins, ma tendresse, les visites de tous ses parens, de tous ses amis , pour adoucir la vivacité de sa douleur. Elle ne voulut point lentrer dans sa maison que la veuve ne l'eût quittée , ce qu'elle fit au bout de dix jours. Elle envoya chercher la malle déposée chez le notaire, se félicitant intérieurement de son adresse, et d'avoir sauvé une si riche proie. La malle arrive : elle l'ouvre avec empressement. Dieu ! quelle confusion ! quel dépit! quels transports de rage! elle ne Irouva que des

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haillons , et des plats de cuivre et d'étain. On dit qu'elle se trouva mal. Elle maudit cent fois l'exécrable Julie , Blanclie et moi , et le défunt lui-même.

Cepeudant madame Delmont , oubliant tous les maux que lui avait causés sa belle mère , et eulrainée par sa générosité, lui fit proposer une pension de deux mille écus, à condition qu'elle quitterait Lyon , ce qu'elle accepta. On ne sait dans quel repaire cette couleuvre est allée cacher sa honte, son venin et sa vie.

Enfin, mon cher frère, nous voilà après tant d'orales parvenus au port. J'espère que l'adversité nous aura appris l'art de jouir du repos , de notre fortune , et surtout aura développé en nous cette humanité bienfaisante qui nous fait un besoin de soulager les misères d'autrui.

Non igaara mali , miseris succurrere disco.

Pour comble de félicité , ma femme est enceinte ; madame de Saint-Omer vient loger avec nous , et notre projet est de passer les deux tiers de l'année à la belle maison de campagne de mon beau-père , oii je vais planter, bâtir, détruire; c'est la manie de tout nouveau propriétaire. Ce qui augmente le bonheur de Blanche, c'est le plaisir de faire du bien. Bertaut avait des parens pauvres , presque dans l'indigence, qu'il abandonnait, ou qu'il ne soulageait que par de faibles secours Ma femme leur a assuré à tous des pensions qui le mettent dans l'aisance : ces parens sont âgés, ces pensions s'éteindront, et le souvenir des bienfaits nous restera. Je te répète ses propres paroles. Cependant, notre bonheur serait très incomplet, si ta position n'était pas heureuse; mais celte place de vingt mille livres de revenu , que tu viens d'obtenir, va réparer les brèches de ta fortune. Tâchons donc, mon cher ami, de nous rendre tous heureux par notre sagesse, notre économie, soit dans l'usage de nos biens, soit dans nos

jouissances, et surtout par notre bienfaisance. • La vie de l'homme, dit une maxime, est un papier-journal; il ne faut écrire sur ce papier que de bonnes actions. »

P. S. J'oubliais de te parler de ce bon père Anselme > dont la dévotion est si touchante, la morale si pure, la venu si douce, si incorruptible. Blanche n'a pu lui faire accepter aucun présent. Tout ce qu'il s'est permis de demander, c'est le perroquet et la cage qui étaient dans le cabinet de Bertaut : il dit que le babil de cet oiseau égaiera sa solitude. • Père, lui ai-je répondu en souriant , nous sommes trop heureux de pouvoir vous l'offrir ; mais songez que .saint François de Sales est resté trois jours en purgatoire pour avoir pris trop de plaisir à respirer le parfum d'une rose. — Je n'assurerai pas, répondit-il, la certitude de l'anecdote; car Dieu, qui connaît la faible.sse de l'homme, ne lui défend pas les plaisirs innocens.... » L'oiseau est maintenant chez le père; mais nous avons trouvé un moyen plus heureux de payer la dette de la reconnaissance à ce sage religieux. Il a une sœur veuve, chargée de trois enfans , et d'une fortune très médiocre : c'est dans cet asile de la pauvreté que nous avons répandu nos bienfaits.

Tu penses bien que , dans le chapitre de la reconnaissance, nous n'avons pas oublié notre bienfaitrice ; c'est ainsi que j'appelle Julie. [Sons l'avons nommée surintendante de la maison ; elle .sera notre amie, elle mangera à notre table, elle ne sera plus à nos gages: je lui ai assuré, par cotnrat , une pension de mille francs , ou une somme de dix mille si elle veut se marier ; mais elle a renoncé au mariage. Elle dit qu'elle ne troquerait pas sa maltresse contre le plus bel homme de Lyon. Nous lui avons donné des bijoux, des robes; nous l'avons équipée comme une dame : aussi est-elle digne de ce rang.

Pin des voyageurs en suisse.

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