‹ Œuvres complètesChapitre 16 sur 416 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Soriliniint de LasUiénie sur l'amour, .^ntênor fait une IraRédie pour lui plaire.

.le revis trop souvent celte aimable Lasthénie , et le trait de rarnour s'enfonça dans mon âme. J'aurais donné des siècles de vie pour en être aimé quelques mois. Elle me disait un jour, en me parlant du mauvais choix de plusieurs femmes dans leurs inclinations : «Je n'aimerai jamais un homme sans esprit et sans connaissances. Si nous pouvons nous faire pardonner une faiblesse, c'est lor.sque les talens et le mérite de l'objet aimé annoncent que noire altachement esl épuré par le goutet la délicatesse. Aimer un sot. c'est s'identifier avec lui; c'est afficher qu'on a des sens, et non une âme; c'est dépouiller Vénus de sa ceinture. La dée,s.se des beaux-arts. Minerve, a fixé sa résidence dans Athènes, comme le climat le plus doux, le plus favorable aux progrés de l'esprit et du génie. INéglifïer le culte de cette divinité, c'est marcher sur les pas des barbares, c'est enfoncer son âme dans les ténèbres. »

Ce discours m'enflamma pour l'étude et pour la ijloire, et je conçus le projet d'une tragédie. J'y travaillai mystérieusement avec l'ardeur et l'impétuosité d'un jeune homme; mon plan fut l'ouvrage d'une semaine, et les vers celui de deux mois ; il esl vrai (pie j'y sacrifiais mes nuils. Le leiiips pressait; nous touchions au printemps, saison où l'on célèbre les grandes fête« de Bacchus. Le sujet de ma pièce était la mort d'Achille tué par Paris au moment oii il allait épouser Polyxène.

Mon drame achevé , j'en fis une lecture à cinq jeuues gens de mes amis , initiés dans les mystères de la littérature. Leurs éloges , leur censure , ne s'accordèrent pas;

VOYAGES D'AMEN OR

l'un approuvait ce que laulre rriiiquail: relui-ci voulait supprimer: celui-là demandait des développemens. Enfin, après avoir analysé . déromposé , critiqué , approuvé mon drame pendant une malinée entière, re.s beaux esprits se relirereut , nu- laissant beaucoup plus indécis qu'avant la lecture.

Je confiai cet événement et mes anxiétés à un autre ami, qui avait de Tesprit .sans prétention, et ne le cullivaii que pour se rendre heureux. « Écoulez , me dit-il , l'anecdote de Polyclete de Sicyone, célèbre slaluaire. 11 travaillait en même temps deux statues semblables, une publiquement, et l'autre en secret; pour celle-ci, il ne consulta que son génie; pour la première, il accueillait tous les consei s , corrigeait, ajoutait et retraiicliait au gré des critiques. Ces deux ouvra ;es ûnU , il les expo'c à coté l'un de l'autre ; on cen.urc la première statue, et l'autre, celle de son génie, enlevé tous les suffrages. « Athéniens , dit alors Polyclete, la figure que lous critiquez e.st votre ouvrage, et celle que vous admirez est le mien. » Je vous conseille donc , ajouta mon ami , de v ous ( onficr en vos forcer et de suiire voire I\linerve. » J'aurais volontiers consullé La thenie, dont je (Oimai-sais le goOt et la sainte critique ; mais je voulais la surprendre et l'étonner par un coup d'éclat.

Cependant, quand j'eus poli, limé et donné la dernière couleur à mon tableau, je rencontrai Pàipolis pol'te dramatique que j'avais vu plusieur. fois chez Lasthénie ; il m'inviia à enlendre une comédie de lui , qu'on allait représenter aux fêtes de Bacchus. Je crus le moment fa\orable pour lui confier le secret de ma production , et lui demander ses lumières, ajoutant que j'altendais de sou amitié la plus exacte vérité. 11 me la promit avec d'autant plus de zèle que lui-même l'exigeait de ses amis. Je le priai à diner le lendemain ; je le traitai splendidement , et , le repas fini . je connnençai ma lecture. Il écouta attentivement, m'arrêta sur quelques détails; il me fit des observations judicieuses ; mais il fut charmé de mon coup d'essai, me garantit le succès le plus flatteur, et me laissa enchante de lui et de mon ouvrage.

Je le présentai aussitôt au premier ari honte et aux juges nommés avec lui pour admettre ou rejeter les pieces ' : le premier archonte n'approuva pas le choix de mon .sujet. «Chez les Athéniens, me dit-il, le véritable objet de la tra;;edie est de punir la lyramiie: les .scènes tra;;iques produisent deux grands avaulages; le peunle apprend, par les tableaux qu'on lui pré.sente des actions et de la cruauié des tyrans, à détester le gouveriienient absolu et à chérir la libcrlé. « Cependant , malgré le sujet de ma iiiece, les ju.ies me furent favorables, et je fus inscrit sur les registres ; j'attendis la représentation avec toute l'impaiience d'un jeune po^te.

Ce jour arriva. Des que le soleil partit , je courus an théâtre , qui s'ou\ re alors : car dans les grandes Dionysiaques on joue douze à qtiinze pièces par jour, et lespeclarle ne finit qu'a l'entrée de la nuit. La scène est ornée, d'un côté, de décorations très bien exécutées, de l'autre, est un vaste amphithéâtre couvert de gradins, qui s'élève jusqu'à une Ires grande hauteur.

Lcpeupleani\a en foule; il montait , descendait , riait,

' Il y avait à .\thf'ncs nn tribunal uommé pour jURcr les pièces de Ihênire. On ;iiR<;iil qui Iq\i(fois, en peu de jours, jusqu'à cent tragédies. Chaque poe c devait faire représenter trois drames (ragiqucs cl un .satirique.

criait , se pressait. Au milieu de ce tumulte , je vis entrer les neuf archontes, ou premiers magistrats, les cours de justices, le .sénat des cinq cents, les officiers généraux de l'armée . les ministres des aulels , qui occupent les gradins inférieurs. Les femmes se placereut loin des hommes et des court i; ânes.

Les riclies Athéniens faisaient apporter des lapis , des coussins de pourpre; d'autres, pendant la représentation, firent venir du vin, des fruits et des gâteaux. Le nombre des spectateurs montait à trente mille : quelle as.«emblée pour un auteur ' !

Cependant j'avais donné aux acteurs, pour imposer davantage, une chaussure Ires haute, des masques nouveaux ; ils avaient des robes tra nanles et magnifiques. Dans ma pièce, des ombres .sortaient des tombeaux; j'y faisais paraître des divinités incrnales. pâles et hideuses, armées de torches, les cheveux entrelaiés de scrpens, et des spectres horribles qui ru.iissaient. Appuyé de tous ce.!! moyens, ne doutant presque plus du succès, je me plaçai le plus près de Lasihênie (lu'il me fut possible, pour jouir en secret de ses applaudi.ssemcns et de ses larmes. La scène s'ouvre; le cha'ur arri\e au nombre de quinze personna'jes -, précédée d'un joueur de niite,qui réglait leur marche. Les choristes étaient des vieillards, dc^ jeunes gens des deux sexes, qui représentaient des prêtres, des guerriers ^ ; la terreur me .saisit , les pulsations de mon pouls se succèdent rapidement. On écoute d'abord en silence, sans signe d'improbation ni de contentement. Bientôt le murnmre connnence ; semblable à ce vent léger, précurseur des orages, il croit , s'élève, éclate en huées, en ris iuunodérés: mes spectres et leurs rugissemens ne font peur (|u'aux eiifans et aux femmes. >le voilà transi , glacé, palpitant, hors de moi : quelle chute! tomber aussi rapidement de\ant l'objet de son amour! Cependant je eonq)lais beaucoup sur mon dernier acte, où j'avais réuni, comme dans un foyer, tout riruêrêt de la pièce. Achille mourant offrait , selon moi , le tableau le plus pathétique, .■^lais tout à coup un orage gronde, la pluie survient; voilà les acteurs et l'auteur abandonnés. Tout fuit; je m'échapiie aussi, honteux , désespéré . persuadé que cela n'arrivait qu'à moi, et maudissant Thespis, l'inventeur de la tragédie ♦.

C'étaient bien moins les huées du public qui faisaient mon supplice, que l'irréparable affront qui me flétrissait de\ ant Lasihênie , pour qui .seule j'avais essayé de voler au temple de la gloire.

La fièvre m'assaillit : pendant les longues heures de la nuit et le jour suivant je ne méditais que des projet* sinistres. Je voulais fuir La thénie, le monde, m'enseveiir dans un désert, terminer une vie odieuse ; c'est dans ces cruelles agitations que je passai deux jours, solitaire, égaré, sans prendre ni repos ni nourriture.

Le troisième jour, au maiin, je reçois un billet de

' Pêriclès élablil dos fonds pour être distribués aux citoyens pauvres hors d'étal do payi r leurs places aux spcclactcs ; et le peuple prononça la p iuo do n)ort contre l'orateur qui proposirai d'afficlxrcrs fonds à d'autres usages.

■' Les choristes étaient au nombre de quinze dans la lraf;édic, et do viugt-qualredaiis la comédie.

= Los chn urs chantaient tous ensemble lorsque les acteurs se reliraient; on bien souvent ils se mêlaient dans l'action, chantaient on ilécUniiaiont avec les porsoiinages.

* Comme le Ihéàlrc était saus toiture , les spectateurs se sauvaient quand il pleuvait.

VOYAGES D'ANTENOR

LaslliPiiie qui me demaiule dans quelle plaiièle je m'élais retiré, et me prie instamment de me rendre (liez elle. Un sot amour- propre me tit hésiter; mais enfin l'amour l'emporta sur la vanité. Je cours vers sa demeuie : le frisson me saisit à la porte; je craiijnais que la .savanle Lasthénie ne fiU insiruile de mon dé.sastie. Dés qu'elle m'aperçut, elle vint ù moi, me tendit la main d'un air riant ei affectueux en me disant : « Eli bien! pauvre auteur, votre pièce est tombée, et je ne puis \ous consoler de celte disgrâce ! Je présumais un peu mieux de vous et de moi. »Ces paroles, la douce sérénité de son viiajie, apai.sèrent mes angois.'ies. « Vous savez donc que je suis

!e malhenveux auteur qui '.'» La parole expira sur mes

lèvres. «Oui, depuis hier .«leulemeiit; c'est Eupolis {|ui vous a nonnné, et qui avait annoncé la chute de voire trajjédie. — Conimenl ! Eupolis ! lui qui l'a entendue , qui la trouvait admirable, et qui m'a j;aranli un plein succès!

— Oh ! caution d'aulem-. (i\\ voii bien (pie vous êtes enco; e un jeune adepte. Quoi ! vous confier à votre rival ! Ne voyez- vous pas que votre di.sjirâce relève sa f;loire? .Mais quel élait votre but en fai.sant cet ouvrage? Avez-vons levé comme Eschyle, qui, s'élant endormi dans un champ dont il ({ardait les raisins, vit en songe Bacchus qui lui ordonnait de faire une tragédie? ou vouliez-vons orner \ otre nom des titres de la gloire ? — Non , je vous jure , je n'anibiiionne pas les applaudi.ssemens du public; un suffrage plus flaileur enflammait mesespriis. Vousni'avez dit un jour que vous n'aimeriez jamais un homme sans lettres, sans talens; je me suis aussitôt dévoué à l'élude; j'ai composé celte malheureuse pièce pour m'atlirer un de vos regards. — Vous n'aspiriez donc qu'à mon suffrage?

— Oui, pour l'obtenir je donnerais toute la gloire de Sophocle et d'Euripide; mais une tragédie si honteusement iombée peut me nuire. — Ne craignez rien , elle vous sera utile; elle me faitco inailre votre cœur, et incnie l'étendue de votre esprit, car votre drame, quoique faible et mal conçu, ne peut être que la pioduction d'un homme d'esprit. — ,1e vais être eiichanlé de sa chiile. — Vous n'y perdrez rien. » A ces mots je me jette à ses pieds, lui jure l'amour le plus tendre , et la ^upplie de m'onvrir son cœur, de laisser bi iller un rayon d'espé. ance. • Vous \ oulez éti e aimé de moi? Savez-vous bien que j'ai treille an^, que vous êtes un enfant en comparai on ? — Vous voulez dire que vous êtes plus instruite, plus aimable que moi; mais l'amom- développera mon e'iprit, les ressorts de mon âme, et m'élévera jusqu'à vous. >• Enfin La-théiiie, à travers les voiles de la limidilé, me lai.ssaentievoii' que j'élais aimé.

Un .sot triomphe de la conquéle d'une femme qui, pour l'ordinaire, ne vaut p.is mieux que lui , ou qui, sans goût dans son choix, le prérrre par des motifs peu flatteurs; mais Lasihénie honorait celui qu'elle distinguait. Les plus grands philosophes, les hoimues les plus aimables, les principaux d'Athènes étaient à ses pieds, et jamais elle n'avait profané ni l'amour ni son cœur par un allaehenient peu glorieux; elle n'avait aimé qu'Ari.stippe, et ce sentiment et sa conduile avec lui faisaient son éloge. Je fus vengé d'Eupolis, ou philiit il me coûta encore des regrets et des pleurs.

Épris de la jeune Glyeère, l'hymen les unit. Celte journée fui marquée par les fêles , les pompes et les plaisir,!. La niiil vint prêter son voile à de plus douces voluptés; mais quelle nuit! On tiouva le lendemain les deux époux, daus les bras l'un de l'autre, sans mouvement et sans vie.

Depuis la chute de ma tragédie, épo';uc bien chère à mon cQ'ur, le jimr le plus doux embellit mon existence. Tout entier à l'amour et à Lasihénie, ma vie s'écoulait délicieusement au|)res d'elle. Nous nous promenions lous les jours sur les bords du Céphi.-e ou de l'illyssus; souvent, évilant les promenades fréquentées, nous nionlions .sur des collines couverles d'oliviers, de lauriers et de vignes. Là, ponant ses regards sur un vasie horizon, contera" plant le lever ou le coucher du soleil, elle s'écriait dans son enthoujasme : -Quel superbe lableau! que tout est mesquin et misérable dans nos villes!... » Aussi, dans l'enceinte des murs, elle disait qu'on ne respirait pas.

Daus une de nos courses, elle me donna une preuve louchante de la boulé de son cœur. Nous errions dans la canipa;;ne; nous t.ouvjmes une villa {coise éplorée qui gémissait, poussait des sanglots; Lasihénie vole vers elle, s'informe de la cause de ses pleurs. L'infortunée la conduit vers sa vaihe qui venait dexpirer; c'était là loule sa richesse, ton unique ressource; de son lait elle nourris- .sait deux enfans. «Helas! ils vont iiiou:ir de faim! • Lasihénie la console, lui en promet une autre, court à la ville, ramène une autre vache, et me dit : »Je suis contente de ma journée ; il faut se refuser le superflu pour procurer le nécessaire aux autres. »

Malheureu.sement la durée de la même situation amène l'habitude, et l'habitude Hétrit lout : le plai.vir du lendemain doit être différent de celui de la veille. Je n'avais (l'abord de,siré que le cœur de Lasihénie; êlre aimé d'elle me paraissait le comble de la félicité. Bientôt d'autres désirs plus ardens, plus impétueux, embrasèrenl mon sang et mon imaginatiim. Loin de respirer auprès d'elle un bfmhcur pur, un calme déliiieux, un feu secrel me C(msumail ; je ne lui en celais pas la can.se. Je sollicilais des faveurs; elle me repoussail avec sé\érilé. « L'amour, ine di.sait-elle, est bien plus vif, plus aimable, paré de son illuMOn , qu'il ne l'est a'pres la possession qui di.ssipe son prestige. — Si le plais r détruit quel :uc''ois l'enchantemenl ([ui environne l'objet aimé, ee n'est qu'après nous avoir enivrés de l'ambroisie des dieux. Le lemps , peutêtre même la doure et lon",ue habilude du bonheur, affaiblis-'ent l'amour ; mais si l'on s'esi privé de ses faveurs , que reite-t-il? Le regret d'avoir perdu de beaux jours. — Vous éiesbien loin de la délicaies.se du jeune Thra<(midés: il était, suivant l'expression d'un sophisie, s^ amoureux de son amour, qu'il re u a de posséder sa niailresse, de peur que la jouissance n'altiéiUt ses désirs et ne troublât le charme de sa passion. Denys de Syracuse présenta un jour au voluptueux .\rislippe Mois belles courli.ancs, lui permeltant d'en choisir une. !l les accepta loules les trois, di.sanl que l'àris s'elail mal trouvé d'avoir choisi. Il rélléchit ensuile qu'il élail beau de se vaincre; soudain il renvoie les tiois nymphes, et lenire chez lui, enchanté de sa rai on el de son triomphe. — Voire comparaison n'a aucun rapport avec ma si uaiou; Arislippe n'aimait pas; et quant à ce Thrasonides, si délicat, si grand métaphysicien, il ne faut pas louer les venus dont on ne connait pas la source.» Dansée moment Arislippe entra el dit à Lasihénie : « Je viens vous chercher pour vous mener à l'Aréopage; on va juger l'iniorlunée hudoxie. — Vous me failes frémir, s'érria La.^lliénie : que je la plains! mais elle est bien coupable! Empoisonner son amant, quelle airocilé! — Les a.iparences déposent contre elle; mais Eudoxie est innocenie. Le public, toujours léger, toujours prompt à condamner , demande son supplice i

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grands cris; c'est une barbarie. Voici quelques détails de cette catastrophe qu'on vient de me couler. »

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