ATANT-PROPOS, QU'IL FAUT LIRE
Kst-ce ira roman que je publie? Lisez, si l'ouvrajîe le ttiérile, H jugez; vous verrez si la firlimi, si le mensonge ont celte couleur , cet air de vérité. Il est des scepliqncs, imbus de la triste pliilosophie du dix-huitième siècle , qui doutent de tout. Selon eux , Xenès n'est point entré dans la Grèce avec cinq millions d'hommes, n'a point fouetté la mer, comme le dit le bon Rollin ; une louve n'a pas été la nourrice de Iléinus et de Romulus : Mutius Scaevola s'est bien gardé de tenir , en présence de Porsenna ,son bras sur un brasier ardent , l'œil fixé fièrement sur ce roi des Toscans. L'attentat à la pudicité de Lucrèce, par le fils de Tarquiu, est mis par eux an ranfî des Contes bleus, aiusi que le fantôme qui apparut deux fois au second lîrulus, aiusi que le Labarum aperçu dans les airs par le grand Constantin , ainsi que la sainte ampoule, apportée par un pigeon. Ces, prétendus philosophes placent sur la même ligne les miracles de Mahomet, de V'espasien, de Pythagnie, d'Apollonius de Tyané, et ceux de saint François-Xavier, de saint Denis, et des vierges de Port-Royal. Selon ces grahd esprits, le diable n'a jamais paru avec des cornes et une longue queue ; mil Sorcier n'est allé au sabbat , monté sur Un manche à balai ; aucun mort n'est revenu apporter des nbnvclles de l'autre monde ; nulle fennne n'a été possédée, n'a eu le diable au corps que figuréiueut. Dieu n'a jamais mis dans sa tête, comme le prétend Bo.ssuet, d'arranger, combiner tous les événemens de la terre en I aveur des Hébreux , pour en faire la première des nations. [Son , ce n'est pas à ces Pyrrlioniens que je m'adresse, niaisàces hommes raisonnables, à cese.spriis justes et éclairés, qui, sans prévention, observent attenti\cinent les causes et les efiets, n'appelleut pas un préjugé ce (pii est reconnu, proclamé par tous les peuples de la terre : c'est à ces sages que je veux démontrer que l'exi'stence et la correspondance de mademoiselle d'Arly, ne sont pas une fable sortie de l'imagination d'hn écrivain allemand ou français.
C'est dans les registres de Saiiit-Leu ou Saint-Loup Taverny, village situé à cinq lieues de Paris, que l'on trouve la généalogie de MM. d'Arly, famille distinguée et puissante, aujourd'hui éclipsée et anéantie dans l'indigence. Elle possédait anciennement, à Taverny, le châ- I eau du Plessis-Bcauregard , qui avait appartenu aux rois de France, dont il ne reste aujourd'hui que quelques ruines. On trouve dans ces registres, que messire François d'Arly avait épousé Charlotte Gautier, morte le 3 septembre 17^1 , âgée de soixante-dix-huit ans, et enterrée dans l'église de Taverny, ainsi que son époux. Il laissa un fils, messire Jean-Baptisie d'Arly, né en IG/î, seigneur, comme son père, de du PIcssis-Beauregard. Il se maria en premières noces, à Hélène Bodeau, dccédée
le 7 février 1721 : il contracta de nouveaux liens à l'âge de quarante-neuf ans, le 17 novembre 1723, avec Marie- Élisabeth Bellepéche. De ce mariage sont issus trois fils, et deux filles, mariéesen province. L'aîné des garçons, selon sa petite fille Césàrine, lut tué à Lawfell ; il avait dissipé sa fortune. Sa veuve se retira dans le château de Beauregard, le démolit pierre à pierre , les vendant pour subsister au fur et à mesure : elle est morte en 1750, et a été inhumée dans la tombe de la famille d'Arly. Le père de Cé.sarine était leur fils unique; il ertl vécu dans l'indigence' .sans l'héritage de l'une de ses tantes. Il en jouit en philo- .sophe insouciant , et en philosophe il époUsa une demoiselle d'une famille noble , qui n'avait pour dot que «es charmes. L'aiinableClésarine fut le seul fruit de ce mariage. On voit dans sa correspondance que son père moUiiit jeimc, et fut enterré dans lelniubeau de sa famille. Les registres de Taverny ne parlent pas des deuï frères de Jean-Baptiste d'Arly, aïeul de Césàrine; ils sont restés inconnus. Mais il existe encore aujourd'hui, en 1814 , i Montmorency, un d'Arly, maçon, probablement issu de l'un de ces deux frères, et dont la femme reçoit l'aumône : ainsi le temps dégrade les plus beaux édifices. Beau sujet de réflexions, qui n'abat teront pas les fumées de l'orgueil! On voit encore à Taverny des maisons qui ont appartenu à la famille d'Arly, et un chanq) nommé l'ndarly.
Je dois ajouler aux preuves de l'existertce de mademoiselle d'.irly, par quelle circonstance ou hasard sa correspondance m'est parvenue. J'allai, il y à environ dix ans, à Die, ville du Dauphiné, chez un de mes neveux, qui avait épou.sé mademoiselle du P....; je trouvai chez lui son beau-père.
Après quelques jours passés ensemble, il me fit la confidence qu'il avait nu recueil de lettres intéressantes, de l'un de ses païens , mort en émigration à l'armée de Condé; qu'il me le confierait volontiers, puisque j'aimais la lecture. Ces lettres m'intéressèrent, et je crus qu'elles pouvaient supporter le grand jour. J'en parlai à M. du P qui me dit : « Si vous voulez vous charger de l'impression , j'y consens, car je ne Veux rien avoir à démêler avec le public, encore moins avec les rusés typographes de Paris ; tout ce que j'exige de vous, c'est que vous ne nommiez pas mon parent , la famille s'y oppo-^ie ; baptisezle d'un nom quelconque. » Kous étions alors à table , et la recherche de ce nom nous égaya. L'un donnait un nom en ac , l'autre en ic ; celui-ci en court , ce dernier en ile; enfin ma nièce proposa le nom de Lisieux , qui fut adopté à l'unanimité.
Je dois convenir ici, avec ma véracité ordinaire, que j'ai supprimé des lettres inutiles et pleines de répétions , dont j'ai laissé encore un assez grand nombre. J'?i rayé tout ce qui aurait pu mériter le blAme du gouverueiucnt, quehiues pensées ou maximes qui m'ont paru hardies , ou peu ihéologiques , et qui font soupçonner
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
que M. de Lisieux élait de l'école du baron d'Holbach. J'aurais voulu me permetlre encore d'autres corrections , réprimer un certain étalage d'érudition ; mais un liomrae d'esprit, m'a dit: Corrigez vos propres ouvrages, autant que vous le pourrez, et laissez à ceux d'autrui leur imperfection , leurs fautes et leur cachet.