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LETTRE PREMIÈRE

MADEMOISELLE SOZETTE-CÉSARINE D'AKLY A M. TOMMASINI.

^h ! caro maestro .' je respire , je jouis , je me crois dans un nouvel Éden, ou dans la vallée de Tempe: c'est aujourd'hui le premier jour d'avril , que les poètes appellent le mois de Vénus : je le regarde comme le plus beau de l'année, il termine l'hiver, il est l'aurore des beaux jours, il remplit nos cœurs d'espérance; la campagne commence à se parer; ce matin le temps est charmant, le soleil brille, de légers nuages en adoucissent l'éclat; la température est douce el; l'air est parfumé. Depuis trois jours que nous avons transporté ici nos pénates, j'ai dans la tête un grain de folie, j'entre vingt fois par jour dans le jardin; maman et moi nous bouleversons , arrangeons , déplaçons ; c'est une occupation délicieuse que celle que donne une nouvelle propriété. v//t.' caro maestro! qu'elle différence d'être à Paris, huches à un troisième étage , dans une rue étroite, vis-àvis d'un mur grisâtre, d'y respirer un air épais et fétide, d'y être as.sourdis par le bruit des voitures, de ne descendre de ce poulailler que pour barboter dans la fange, ou d'avoir la pleine jouissance de l'air, du soleil et de la campagne.

Ah ! quelle heureuse inspiration j'ai eue d'engager maman d'échanger quelques tristes diamans , restes de notre fortune, contre cette chaumière! «Je les destine, disait-elle, pour toi, pour ton présent de noces.— Ah! maman , quels beaux diamans valent un jardin ! » Mais il faut vous faire connaître questa villetta otner t'illicciiiola , c'est l'asile de l'honnête pauvreté ; elle serait digne de Jean-Jacques. D'abord elle est la première du village, non par sa grandeur et sa magnificence, mais par sa position : le jardin est d'im arpent et un quart ; mais il contient tout ce qui se trouve dans le parc de Versailles, de l'ombre, des fruits, des fleurs, des eaux, car nous avons une petite fontaine qui verse ses eaux dans un petit bassin , où je puis me mirer et venir laver mes mouchoirs. Notre maison è un palazzo en comparaison des tristes ceUules que nous occupions dans vntre sale Lutèce. De nos chambres , du salon , nous jouissons d'une perspective admirable : nous promenons, reposons nos regards , sur la ville , la campagne , sur dix villages et sur le lac, où avec une bonne lunette nous pouvons voir sauter les poissons.

Maman vous garde un camerino , où vous aurez une table, deux chaises, et un lit de trois pieds et demi de large; vous aurez de quoi vous y retourner, ce que vous savez faire au mieux dans le monde ; vous n'aurez pas la table d'un financier ou d'un archevêque , mais je vous apprêterai, de ma main , quelques friandises, que les Italiens aiment beaucoup , car on les dit friands , aucuns disent gourmands.

On m'appelle pour diner : après ce repas je reprendrai le fil de mon discours.

Me voici de retour , mais moins gaie que ce raatiu ; le

temps a changé , les nuages se sont amassés , il pleut en torrens , ce qui a un peu tempéré ,mon hilarité. Je suis semblable à ces fleurs qui ne s'ouvrent qu'aux rayons du soleil, et se ferment à son coucher; si jamais je suis reine, je conseille à ceux qui auront des grâces à me demander, de choisir le jour où brille un beau soleil : cependant toute la campagne bénit celte pluie ; c'est Jupiter qui descend dans le sein de son épouse.

Pour m'occuper dans ce triste moment , j'ai traduit le beau sonnet de Filicaja , sur la Providence ; je l'ai habillé en prose, ayant, comme les autruches, les ailes trop courtes pour m'élever à la poésie. Censurez franchement , je ne travaille pas pour monter au Capitole.

C'est à vous , mon cher maître , que je dois la connaissance de celte langue italienne, si riche, si mélodieuse ; je vous dois plus , vous m'avez foriné le goût : en lisant les vers de Métastase et du Tasse, j'ai appris â sentir la beauté de ceux de Racine et de Voltaire; je n'étais pas votre écolière, mais votre fille , que vous instruisiez avec l'affection d'un père : hélas ! le mien que je pleure depuis deux ans, philosophe très instruit, comme Buffon et Montesquieu, n'aimait pas la poé.sie , qu'il appelait de pénibles bagatelles ; il aurait , comme Platon , chassé les poètes de la république; il me faisait lire l'histoire, la morale , Plutarque, Sénèque, et les offices de Cicéron.

Adieu , c'est l'heure où tout dort, excepté les loups, les renards, les voleurs et les amans ; et moi qui ne suis rien de tout cela, me ne vado a letto.

Traduction du sonnet de Filicaja.

« Comme une mère qui , en jetant des regards de tendresse et de douceur sur ses enfans, baise l'un au front, presse l'autre contre son sein , tient celui-ci sur ses genoux , un quatrième à .ses pieds , et qui devinant leurs pensées dans leurs yeux , à un soupir , ou au moindre mouvement , cares.se l'un d'un regard, l'autre d'un mot, et toujours mère , rit, sourit et se fâche; ainsi la Providence suprême, infinie, veille sur nous, fortifie l'un, salisfait les désirs de l'autre , écoute chacun d'eux, prête à tous son appui ; et si , parfois elle refuse une faveur, une récompense , ce n'est que pour engager à la prier ; et en feignant de refuser, souvent elle accorde. »

M. TOUMASIM A MADEMOISELLE d'aRLY.

Votre charmante lettre , l'ezzosa signorina, est arrivée à propos; c'est du baume que vous avez versé sur ina goutte, qui depuis trois jours met ma patience à l'épreuve. Pendant que je vous lisais , le chevalier de Lisieux , dont je vous ai parlé souvent, est entré dans ma chambre ; j'ai poursuivi ma lecture , avec sa permission , et , comme en lisant , mon visage s'épanouissait de joie , il m'a demandé si je lisais la lettre de quelque belle Italienne. • Non, ai-je répondu, elle est d'una signora francese , amabile , spirilosa, qui parle et traduit merveilleusement la langue italienne; vous pourrez en juger. » Je suis allé chercher mon Filicaja , et nous avous comparé la traduction avec l'original ; Il en a été fort satisfait , et m'a prié ensuite de lui lire votre lettre, si elle ne renfermait aucun secret. « Aucun , ai-je dit, » el je lui en ai fait la lecture ; lorsque j'en étais à votre maisonnette , qui a vue sur le lac , il m'a demandé: « Quel lac? » J'ai nommé le premier lac qui m'est venu en tête , celui de Genève , n'osant , sans votre aveu , nommer le lac Montmorency. « Tant pis , s'est-il

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

écrié; » il m'a demandé ensuile votre nom ; « Suzctte, ai-je dit en lui montrant votre signature. — Suzetle n'est pas un nom.— Pardonnex-moi, tout comme un autre. — Mais celui de son père ?— Il ne s'appelle pas Suzelle , mais je n'ai pas la permission de vous le diie. » Autre question : • Celle demoiselle e.st-elle jolie ? avec autant d'esprit elle doit avoir une figure charmante. — È molto graziosa. — Que\ est son âgel'— Oh , lâge d'une demoiselle est un mystère religieux; cependant mademoiselle Suzelte ne cache pas le sien, elle est dans sa vingt-troisième année. ■ Toujours plus curieux, il m'a fait vingt autres questions sur votre caractère. « Son caractère ê ilolce , amabile , gioi'iale , son âme noble et pure ; elle joue très bien du clavecin, peint à merveille, n'aime ni les bals, ni la danse, ni les folies du grand monde, reste peu devant son miroir, lit beaucoup , mais garde son savoir pour elle ; finalement, signer cai aliène, ê una verginella simile alla rosa. — Voilà un caractère admirable; quel dommage que ce phénix soit relégué à Genève! Il me prend une envie, c'est de lui adresser des vers; je ne suis ni poëte , ni versificateur; mais qui ne chante pas quelques couplets sans être musicien ? Vous chargerez-vous de les lui faire parvenir?— Très volontiers. « Là-des.sus il m'a quitté, et est allé versifier aux Tuileries, son Parnasse.

Je vois à votre air que vous êtes curieuse de connaître un peu plus ce chevalier; il vaut mieux qu'un chevalier de la Table ronde ; cet homme aimable , galant , plein d'esprit , studieux et .savant , quoique militaire et gentilhomme, possède la langue italienne , anglaise, et celle de Cicéron.

Mais une femme demande d'abord l'âge et la figure d'un homme ; il a trenle-deux ans, sa taille est haute, sa physionomie noble et spiriluelle. Je ne vous dirai pas s'il a la jambe bien faile , quelque dame pourra vous en instruire: il est capitaine de cavalerie; il a pas,sé une partie de sa vie en Italie, en Anglelerre, et à son régiment , et il préfère la langue de l'AriosIe et du Tasse à celle de Pope et de Millon , et les rives du Pô à celles de la Tamise. Voyez si ce portrait vous plait. Je n'ose vous avouer que je lui ai dit que ^ous lisiez Virgile et Cicéron ; il s'est écrié à cet aveu : « C'est une véritable Anglaise ! » A Londres , beaucoup de femmes étudient le latin, que les dames françaises dédaignent. Pardonnez-moi cette confidence ; je sais que votre modestie redoute le titre de savante; mais sachez que la science n'est un ridicule que dans les pédans. Rappelez-vous, à ce sujet , cette maxime de Sénèque , que je vous ai citée souvent ; Otiuin sine litteris mors est et viti hominis quasi sepultura.

Voici la traduction qu'en a faite le chevalier de Lisieux:

■ Sans les muses , leur doux empire , < Tout homme oisif est un mourant , « Dans un tombeau, pour ainsi dire, • Il est enseveli vivant.»

Votre chère maman veut bien m'offrir un camerino , la ringrazio ; il y a long-temps que je suis logé petitement, conformément à ma taille, car je ne suis pas plus grand que l'empereur Auguste et le grand Alexandre, à qui Dieu fasse paix.

M'inihino a' picdi délia signora madré E dclla lîgliuola.

Voici les vers du chevalier qui arrivent ; si vous lui

répondez , ce à quoi je vous engage , adressez-moi votre billet.

J mademoiselle Suzette.

Va voyageur qui, dans un bois.

Entend tout à coup le ramage

D'un rossignol , qui sous l'ombrage

Fait retentir sa douce voit.

S'arrête, écoule, écoute encore;

BienIcM veut voir, et découvrir

L'Orphée ailé qui dès l'aurore

Chante l'amour et le plaisir ;

Mais vain espoir ! l'épais feuillage

Trompe ses yeux , et son désir :

De mon destin, tel est l'image.

Je suis , Églé , ce voyageur ;

La voix d'une autre Philomèle

Vient ds retentir dans mon cœur ;

Je récoulais; mais trop loin d'elle.

Je n'ai fait qu'un rêve enchanteur ;

El je brûle de la coonaltre,

Mon repos en est agité :

Timide et farouche peut-être,

Elle chérit l'obscurité;

Et cependant mon cœur soupire,

El brûle de voir ses attrails I

Mais quelle erreur! qu'osai-je dire?

Hélas ! si je reçois Jamais

Cette faveur de la fortune.

Il me faudra , j'en suis certain ,

Aller, moderne paladin ,

Chercher mon bon sens dans la lune.

LETTRE m.

MiiDEUOISELLE d'ARLY A M. TOUMASINI.

Quoi , mon niaiire , v ous trahissez ma confiance , vous comprometlez ma gloire littéraire , vous voulez me faire correspondre avec un homme d'esprit qui ne cherche qu'à s'amu.ser! .Ses vers sentent un peu l'enthousiasme poétique. Vous m'engagez à lui répondre; j'y consens, mais toujours sous le nom de Suzetle, qui est véritablement le mien. Je me nomme Suzanne-Césarine, j'ai porté le nom de Suzetle jusqu'à l'âge de six ans; mais matante, grar.de marquise, trouvant ce nom trop commun, trop bourgeois , me fit adopter celui de Césarine , que j'ai porté depuis.

Je suis presque honteuse du portrait que vous avez tait de moi à ce beau chevalier ; en pareilles circonstances , l'amitié doit affaiblir les couleurs et non les exagérer. Cependant sa correspondance pourra m'amuser ; comme Janus, j'aurai deux visages, l'un pour le chevalier, l'autre pour mes connaissances : vous lui remettrez mon billet , daté de Genève , et signé Suzette.

Je suis très aise qu'il ait peu séjourné à Paris , il n'aura pas vu mon père, qui d'ailleurs passait les deux tiers de l'annéeà son château. Maman a connu le père du chevalier, c'était un homme de mérite, et d'une famille distinguée, dans laquelle il n'y a jaiuais eu ni lâche courtisan, ni aimable roué; il est mort maréchal de camp, laissant peu de forluneàson fils; mais il esthéritier présomptif d'un oncle fort riche. Maman ne m'a permis de lui répondre , qu'i condition que jeresterais inconnue sous le nom de Suzette. Je soufire prestiue aulant que vous de voîre goutte : offrez vos souffrances à Dieu, elles ne seront pas perdues ; poveretto leif addio caro maestro. Si vous étiez peintre de portraits , vous feriez une grande fortuue , car vous savez flatter.

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D ARLY

MADEMOISELLE StZETTE A M. DE IISIECX.

Je ne sais, monsieur , si je dois remercier M. Tomiiiasini de vous avoi" montré ma lettre, et ma faible traduction du sonnet de Fili(aja; quoi qu'il en soit, son Indiscrélion m'a valu des vers cliannans, qui flattent mon amourpropre, mais ne séduisent pas ma raison ; je n'ai aucune ressemblance avec Philonièle, si ce n'est par le pluuiayc, et mon amour pour les bois et leur solitude. Je vous assuie, monsieur, que si jamais \ousme voyez, nous n'aui-ez nul besoin de monter dans la lune, sur le cheval d'Aslolphe, pour ravoir votre bon sens, mais si vous laites ce voyage , rapportez-nous la fiole de bon sens de Jean- Jacques; celles des ambitieux, des avares, des joueurs, des poètes, des amans et des conquérans. J'ai l'honneur, monsieur , de vous saluer.

M. TOMMASmi A MADEMOISELLE d'ABLY.

J'ai remis, bella signorina , à M. de Lisicux, votre lettre, il l'a décachetée et lue avidement, il l'a trouvée charmante ;« Cette demoiselle, s'est-il écrié, a beaucoup d'esprit ; je veux absolument la connaître, j'irai à Genève. — Piano , piano , lui ai-je dit , per Bacco ! quand vous serez i Genève, qui demanderez- vous? — Vous me direz son nom. — Je ne le puis. — Je la demanderai à tout Genève. — Bella fantasia , il y a peut-être cent .Suzette à Genève; d'ailleurs elle habile la campafjne, non loin du lac ; et croyez-vous que sa mère voulut vous recevoir? vous êtes riche, vous avez valets de chambre, laquais, carrosse; et ces dames, d'une famille distinguée, opulente jadis, n'ont aujourd'hui qu'une petite maisonnette, et Jeauneton pour tout domestique. — Ces daines ne m'en jiaraissent que jMus respectables. Je ne connais rien de plus intéressant qu'une famille distinguée toinWe dans riulorlune , et (|ui la supporte avec uoblejsse et fermeté ; mais convenez que mademoiselle Suzette est jolie? j'en juge par son esprit. — Poicro Ici! Socrale était fort laid , Horace petit et trapu ; Cicéron avait une verrue sur le nez, et les jambes mal faites; le grand Cfliidé n'était pas beau, il avait le visage maigre et long , l'air d'un aiijie , la bouche désagréable ; Sapho était brune et petite; la reine Christine étalait un gra(id nez saillant , avait de la barbe au menton, et était de courte stature. — Au diable votre érudition; eh bien, je vous déclare, en dépit de vos citations, que la figure de mademoiselle Suzette me plail autant que son esprit.— £</ anche io, » lui ai-je répondu. Vous voyez , cara «/uHoc/jquejc n'ai pas fait devons iina l'encre; et que si jamais le chevalier vous rencontre , il vous trou\ era belle comme un ange. « Jolie ou non, a-t-il ajouté, j'ai reçu dans nia vie tant de lettres insignifiantes, que je suis enchanté de correspondre avec cette aimable personne. » Je lui ai dit , pardonnez mon indisirétion , que vous saviez peindre, jOuer du clav ecin. " (Juel donniiage qu'elle soit retirée à Genève ! — . £ fg/i vcro! il y a cent quarante-cinq lieues d'ici. —Je lui répondrai demain. »

J'ai une nouvelle écolière de vingt-deux ans, qui est très jolie, et son mari fort laid; mais elle prétend qu'il est égal qu'un mari soit laid nu beau. La grammaire italienne Ui fait b;\illei autant que son mari. Après qu'elle a

prononcé une cinquantaine de mois, nous parlons des modes d'Italie, et delà coiffure des femmes. Mademoiselle de R*** .se marie : adieu l'histoire , l'italien, la harpe et le dessin ; elle va faire ses études au bal , à l'opéra, et chez le.s inarcliandcs de modes. Cosl va il mondo.

Vous êtes bien bonne de souffrir de ma goutte ; vous me conseillez de l'offrir à Dien; c'est un présent digne du diable. Favorisez-moi de vos lettres; vos douces paroles tombent sur mon cœur, corne larugiaila suit' erba nascenlc. Voici la réponse du chevalier, recevezla, con dolce sorriso.

M. QE LIStEDX A MADEMOISELLE SUZETTE.

Je me félicite, mademoiselle, de la découverte que je viens de faire à l'horizon de Genève : vous n'avez, ditesvous , que le plumage du rossignol ; votre modestie vous trompe, Notre esprit et vos talens vous couvrent de la plus riche parure. J'ai admiré votre traduction du beau sonnet de Filicaja : cette belle pensée sur la Providence , finge e nel negar concède , est de Saint-Augustin. Je vois avec plaisir que vous aimez à cultiver la langue italienne. Je ne sais si je m'abuse, je préfère sa poésie à la poésie française; elle a plus d'images, de richesse, de mélodie et de tours poétiques. Les grands poètes italiens n'ont de rivaux que les poêles grecs et latins. Il est vrai qu'ils ne conservent pas la même supériorité .sur nous dans la partie sentimentale; leurs musiciens et leurs poètes cherchent plus à flatter les .sens et l'esprit, qu'à toucher le cœur. Les Italiens ont aussi leurs prosateurs ; Guichardin, Machiavel , Bocare, .'ont des modèles. J'aime beaucoup la prose de ce dernier, mais il s'en faut que j'admire lutte le suc nocelle; il en est de bien insipides. Cet étalage d'érudition serait sans doute déplacé, en écrivant à une jeune et jolie personne de votre .sexe; mais je sens qu'avec l'aimable Suzette, je dois laisser le langage de la fadeur et de la frivolité. Les Genevois sont bien heureux de vous posséder; cet astre qui brille sur le lac Léman déviait se fixer sur Paris. Tommasini s'obstine à me taire votre nom de famille; n'aurez-vous pas la complaisance d'écarter le nuage qui vous cache à mes yeux ? Vous voulez donc que, monté sur l'hippog'iffe, j'aille chercher dans la lune le bon sens de Rousseau ; j'en rapporterai aussi relui de Mallebranche , de Pascal, du docteur Swift, de Charles XII , et di tutti quanti.

Agréez , mademoiselle , mon admiration et mes respectueux hoimnages.

LETTRE Vn.

MADEMOISELLE d'aBLY A M. TOMMASINI.

I\lon Cher maitre, mainau et moi sommes allées hier matin à Tavcrny, antique séjour dénies ancêtres, seigneurs de ce village. Wons avons prié sur leur tombe , dans l'église bâtie par le roi Jean, au quatorzième siècle. Mes aïeux, sans doute un peu glorieux, auraient rougi de voir leur petite fille et sa mère sur des ânes, n'ayant pour toute escorte qu'une bonne paysanne ; mais je leur dirais : lout change, remontez aux premiers au leurs de votre race, vous trouverez vos pères conduisant nue charrue, ou menant paitredes troupeaux. Le château deTaverny n'est plus . nous en avons foulé le sol.

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

Giace l'alla CarlaRo , appciia i scfjiii Dell' aile ruine il lido sci ba :

Muojono le cilla , imiojoiio i rcgni !

Lesasli'ODomes assureiil que plusieurs éloiles ont disparu. Le roi Jean, outre lei;lise avait fail l)ilir un cliAteau sur le haut de la colline, dont les ruines existent encore. Ce palais d'un roi est aujourd'hui la chaumière d'un paysan; nous sommes descendues chez lui. Ce bon homme ne se doute pas qu'il a .succédé au roi Jean , dit le Bon.ie ne sais pourquoi. Il nous a donné un petit repas cliampélre, du lait et desanifs; ensuite nous sommes allées à rép,lise entendre une messe des morts, que nous avions demandée. Pendant celle messe, des larmes ont coulé de mes yeux , en sonijeant surtout à la perle de mon père, qui est si récente; mou p,raud-père périt d'un boulet de canon , à Lawfelt. Celle journée a été Iriste et mélancolique. En re\enaiit je me rappelai le tombeau de Blair : « l.e lombeaii, .s'écrie-t il , ce nom seul fait frissonner! que d'affreu.ses ténèbres dans son vasie enipire ! One sont devenus ces hommes dont le teint fleuri annonçait la vigueur! Oi'i sont ces jeunes gens si gais et si joyeux ? j

Adieu, j'écris dans la nuit, les ténèbres m'enveloppent, ma lampe jette un faible rayon et se consume insensiblement, comme ces octogénaires courbés vers la terre. Le silence de la nuit n'est interrompu (|ue par les cris du hibou et des crapauds. Adieu donc ; mon âme est brisée de cette journée.

SIADEDIOISELIE SlIZETTE A. M. DE IISIEDX.

Il parait, monsieur, que l'amilté de Tominasini a fort enluminé mon portrait ; peut être aussi ([ue prévenu contre mon sc\e, la plus légère érudilion, le moindre gorti pour les arts et les sciences vous étonnent; une l'-emmc qui lit. qui pense, quel phénomène! mon sexe est dans la ralégorie des princes et des rois, qui .sont des foudres de guerre lorsqu'ils ne fuient pas. Je dois le peu que je .>;ais aux soins de mon père; hélas! niorl Irop t('it pour mon bonheur, et pour finir mon éducation, .l'étais pour lui ime plante précieuse, qu'il culli\ail avec le plus grand intérêt: mais la nature m'a condamnée à la médiocrité, et je lui rends grSce : ce ue sont , je pense, ni les beaux génies, ni les jjrauds de la lerre, ni les fennnes les plus toelles qui ont la meilleure part au bonheur. Vous existez, monsieur, au milieu des brillantes illusions du monde et de la forlune; et maman et moi nous vivons ubscurément, in tina villetta , où noire ambition se home aux soins de noire ménage, et notre gloire à rem- )lir nos devoirs.

Adieu, monsieur, ne cherchez point à deviner la mys- ;érieu,se Suzette; si j'étais reconnue, notre correspon- Jancecesserail.

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