M. DE LISIEUX *. MADEMOISELLE SDZETTE
1 Vous me failes l'honneur de me dire que vous habilez lue litlella: c'est sans doute en atlendant une place ilans le temple des mu.ses , ou dans un palais. Vous savez 'histoire d'Athéuais ; son père la lrou\ ant riche des dons le la nature, les culliva, l'orna des plus belles leçons de |a philosophie, et à sa mort la déshérita. Vous n'ignorez
pas qu'elle épousa rempercur Théodose le jeune. Je ne vous désire pas celte fortune, ^ous méritez un sort plus doux.
Vous m'accu.sez de prévenlion dans l'idée que je me forme de vous; non, mademoiselle, j'ai l'imagination plus austère que romanesque; mais on trouve bien rarement dans Paris une jeune personne de votre sexe, aimant l'élude, lisant de bons livres et non d'insipides romans ; cultivant en même temps des talens agréables , et se cachant sous le voile de la modestie, voile qui rend l'esprit et la science cent fois plus aimables et plus piquans. CependanI , mademoiselle, ne rougi.sscz pas de savoir le lalin; c'est une belle fleur de plus à voire couronne. .Sous le régne de Louis XIV, bien des femmes de la cour avaient étudié cette langue ; entre autres mesdames de Sévigné, de Grignan , et la duche.sse de Bouillon; i\ladame de La Fayette l'apprenait an milieu de sa carrière. Ile nos jours, la célèbre Emilie du Châlclel lisait Cieéron et Tile-Live. Je pense comme vous, qu'un beau génie, comme une grande forlune sont souvent des dons ftmestes. Démoslhène exilé, disait A des jeunes gens qui lui parlaient de sa gloire immorlelle : • Elle m'a coillé cher; « si je l'avais prévu, je me serais jeté, télé bai.ssée, dans « le chemin de la moji. » Rousseau a connu le malheur du moment qu'il a écrit; Fontenelle lui avait dit, que tout livre donnait i son auteur plus de chagrin que de plaisir.
.Sans doute, mademoiselle, vous voyez .souvent, à Genève, MM. Bourit, Bonnet, Tronchin , Pirlet, de Saussure; je n'adopterais pas la religion de Calvin, mais je ferais volontiers le voyage du lac Léman, à pied , le bourdon ù la main, pour partager leur bonheur. Cieéron rapporte (pie les écrivains célèbres se rendaient chez les dames romaines les plus distinguées par leur esprit, et puisaient dans leur société une pureté de g'oiU et de langage qu'ils n'auraient pas trouvée ailleurs.
tonlinuez, ainialjle Suzelle, vos travaux et vos éludes, un docteur allemand me disait naguère , que les personnes studieuses vivaient plus long-temps que les autres; celle opinion est peut être un peu paradoxale ; mais si les gens de lettres ne sont pas plus vivaces, il ont plus de vie dans le cœur et de mouvement dans la télé.
S'il y avait à robser\aloire un télescope qui portât jusqu'il Genève, je vous prierais de monirr sur une colline pour me lais.ser jouir un instant du bonheur de voire \oir.
HHDrMOISELt,E d'aRLY A SI. TOMMASINI.
Riez , mon cher maître , avec moi ; j'ai reçu samedi une leltre de .M. de Lisieux , toute parfumée de louanges et de douceurs; il me témoig'ne le plus vif désir de me co'inailre , il veut s'habiller en pèlerin , .s'armer d'un bourdon pour venir me voir à Genève; il veut braquer sur cette ville le télescope de l'ob.servaloire. F,h bien, hier dimanche, ce beau chevalier a paru au premier bal champêtre de Montmorency. J'étais assise dans le cercle à coté de madame de Germeuil , chez qui il avait dîné, avec madame de Fiiinin, une de nos aimables coquettes. Le chevalier causait depuis un quart d'heure avec ces dames, je n'écoutais point, préoccupée du bal , des danseurs , et un peu de la parure des fennnes; (in;md tout A coup madame de Germeuil a appelé le chevalier par son nom : jugez
CORRKSPOIN'DAIVCE DE SUZETTE D'ARLY.
comme ce nom a releuli dans mes oreilles, et quelle a été ma surprise; mes yeu\ alors se sont allaclies sur lui pour l'examiner, et mes oreilles se sonl ouverles pourl'enlen- (Ire. Il prodiguait i madame de l'inniu toute la fleur de •a calanterie, lui prolestait qu'elle enlevait tous les cœurs. « Hélas! disais-je en moi-même, il n'eu restera pas un seul pour nous. » A peine il a daigné me regarder, madame de Firuiin l'occupait entièrement; elle avait la parure la plus élégante, et moi , simple violette , je me cachais sous mon humble vêlement. Ils ont dansé ensemble ; je les ai suiv is constamment de«yeux; le chevalier danse en philosophe, c'est-à-dire ct).rij cosi , mais gaiment et sans préleiilion. Après la contredanse, ils sonl venus reprendre leurs places; j'ai encore écouté leur conversation , mais avec des yeux qui paraissaient distraits ; je faisais comme ce remouleur de Rome, qui, en feignant d'être tout entier à sou ouvrage, écoutait le plan d'une conspiralion. Je me blâmais d'écouler ainsi, et cependant j'écoulais toujours; je n'entendis pas une dernière phrase du chevalier, mais la réponse de madame de Firmin, qui lui disait: « Votre préférence n'a rien de flatteur; vous avez, counne Thésée, un cœur de tontes parts ouvert. Vous avez fait voire cour à madame de Vermout. — KUe est trop coquette pour moi ; elle veut tout envahir ; elle a ambitionné jusqu'à la couquéle de l'ambassadeur ottoman. — Vous avez adressé des vaux à la comtesse Amélie. — C'est une pédante, elle cite à tort, à travers, Montesquieu, le Contrat social, et Loke et Ciccron. — Vous avez aimé madame de Saint-Géran.— Aimé, non, j'ai voidu m'y attacher, mais elle ne pense pas, et si l'on disséquait son cerveau, après sa mort, on n'y Irouverait que des plumes, des rubans et autres colifichets. — Vous êtes indulj.ent! Et quels sont les torts de la belle et teudre Hortense, pour qui vous avez soupiré? — Malheureusement deux conversations m'ont suffi pour connaître son caractère. Elle entasse dans sa fêle, pêle-mêle, la dévotion, Dieu, \e diable, le monde, l'Évangile, saint Augustin, les romans , le plaisir et la pénitence , l'orgueil et l'humilité. Je ne serais pas étonné qu'un jour elle ii'épousSt Jcsus-Christ, comme sainte Catherine de Sienne. — Et que reprochezvous à madame de Suggère?— Oh, celle li n'est pas folle de dévotion , mais elle est folle de son chien. Il fut perdu liendant deux ou trois heures, elle remplit l'hôtel de ses clameurs, elle envoya chez le lieutenant de police, se trouva mal et faillit d'en mourir. Je vous avoue qu'un tel rival m'a fort dégoûté d'elle. — 11 me parait que votre ( ncle aura de la peine à vous marier, ù moins qu'il ne trouve une fennne parfaite.— Non, madame, je ne suis pas visionnaire, je suis trop imparfait moi-même pour avoir dételles prétentions. ■ Dans ce moment je laissai tomber mou mouchoir ; il se pi écipita pour le ramasser, et me dit, en me le présentant : "Heureux celui à qui vous le donnerez. » Je remerciai en rougissant, et tout fut dit entre nous. Cette scène m'amusait beaucoup. Je songeais à ses vers, à ses lettres, à son prétendu enlhousia.sme pour moi. Au reste, sans être beau , je lui trouve une physionomie qui plait toujours dans les hommes; il a lau- noble et spirituel, le fou aisé et décent de la bonne compagnie; il n'a pas dans ses regards l'audace des jeunes gens d'aujourd'hui; il parle avec facilité, posément et sans affectation. Je ne sais pas mieux que voui s'il a la jambe bien faite , je n'ai pas songé à la regarder. Maman trouve ((uil ressemble beaucoup à. «on père. J'ai donc vu ce galant chevalier ; cette connaissance me rendra sa cor-
re.spondance plus piquante; je rirai de ses adulations , de ses transports, et du désir qu'il a de me voir.
Venez donc , venez m'aider à déchiffrer l'Enfer du Danle ; Dieu, quel terrible enfer! heureusement on en sort quand on veut. Votre petite chambre est prête, et vous n'y pourrez faire un pas, sansque je ne songe à vous, efle est perpendiculairement sur ma tête.
Vous trouverez un individu de plus dans notre ménage ; il est blanc comme neige ; il est vif', frétillant, sobre , <apricieux ; nous nous aimons déjà beaucoup. Voulez-vous savoir son nom? c'est mademoiselle Amalthée, née chèvre, comme vous êtes né homme, mais elle n'a pas la corne d'abondance. Sena sua. Dites-moi ce que c'est que la poésie bernesque.
M. TOMMISINI A M.VDEMOISELIE d'ARIY.
Je suis, belki signorina , voire débiteur de deux réponses. Votre première lettre m'a serré le cœur, quand je vous ai vue sur les ruines du château de vos ancêtres. Vous auriez pu dire : f/ic cainpo.s , iibi Troja fuit. i\Iais la spirituelle, la sage t'.ésarine n'a jias besoin d'un château pour être heureuse. Comme Sapho, elle aime les bois, la campagne et les muscs; avec ces goiits tout le reste est vanité et .sottise.
Son contcntissimo , que vous ayez vu M. de Lisieux; n'est-ce pas qu'il a bonne mine ? Vous lui en voulez peutêtre un peu de vous avoir négligée ; mais pouvait-il reconnaître mademoiselle Suzelte dans mademoiselle Césarine d'Arly? Ré.servée et timide, peut être un peu froide, il faut longtemps chercher pour trouver la violet le ense.elie sons l'herbe. Poco a poio , il vous connailra, vous admirera, et sans doute aimera votre figure autant que votre esprit.
Je veux \ous réconcilier avec l'Enfer du Dante; nous autres Italiens nous nommons ce poète divin : les Romains divinisaient leurs empereurs; nous, modernes, pouvons bien donner l'apolhéose à un des beaux génies qui ait existé.
La poésie bernesque est pleine d'esprit et de gaité, mais licencieu e. Berni, chanoine de Florence, en fut riuventenr au seizième siècle. C'était un homme très original ; il n'aimait ni la musique, ni la danse, ni lâchasse. 8a suprême volupté était ;'/ non far niente , et de s'étendre sur son lit; son plus pénible exercice était à table; après le repas il tâchait de s'endormir, et à son réveil il demandait à mangei-. Il avait ordonné à ses domestiques de ne lui apporter jamais ni bonne ni mauvaise nouvelle; les afiaires de ce monde le touchaient |)eu. J'aimerais assez cette philosophie , car bien fou qui s'occupe des prétentions et des quci'elles des rois, ou des affaires de ses voisins, aussi peu intéressâmes les unes que les autres. Ce qui frappe le plus dansce fameux siecleque nous appelons il sediccsimo , c'esl que tous les écrits bernesques licencieux ont été composés par des gens d'église. L'archevêque Dclla Casa lit, dans sa jeunesse, im poème très obscène. Dans sa vieillesse il s'en repentit; mais le repentir est oublié , et le poënie est resté.
Je parlirai samedi, à la Jean -Jacques, à pied, pour votre caùno; altendez-vous à un grand bruit dans ma chambre, placée .sur la votre, carj'ahne beaucoup que vous pensiez à moi.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
LETTRE Xll.
UADEMOISELLE SUZETTE A M. DE tISlEUX.
Votre lettre , monsieur, respire l'encens ; vous n'oubliez pas que vous écrivez à une jeune personne. Peutêtre si j'étais connue de vous , vous me pareriez de moins de fleurs. Je ne sais si les hommes, en nous prodiguant les louanges, cherchent à nous tromper ou se trompent eux - mêmes; mais je suis assurée que si le hasard nous faisait rencontrer, à peine vous jeteriez un legard sur moi. V^tre comparaison de la belle et savante Athénaïs avec me i , manque de justesse i je n'ai ni sa beauté , ni son savoir, ni son éloquence ; elle fut déshéritée par son père, et moi par la fortune; voilà le seul rapport que nous ayons ensemble. Elle devint impératrice , et je ne porterai jamais une couronne. Je n'ai pas l'honneur de voir les savans de Genève ; que viendraient-ils faire dans l'asile solitaire de deux femmes qui ne sont ni romaines ni beaux-esprits?
Vous voulez, mon.sicur, me loger dans un palais ou dans le temple des Mu.ses. A l'égard d'un palais , je n'aimerais pas à me trouver entre l'étiquetle et l'ennui; et pour le temple des IMuses , je ne mérite jias même une place dans son vestibule. Logez-y les belles dames de Paris, qui enrichissent la littérature de leurs romans et de leur poésie. Quanti moi . j'ai toujoins présent ce vers de Voltaire :
Tu n'as point d'aile et tu veux voler, rampe !
Vous allez me dire que je suis philosophe : oui , dans le goût de la fille d'un fermier, ma voisine ; elle trait ses vaches, cueille des herbes, raccommode son linge, apprête la soupe en riant , en chantant, croyant très fermement que le soleil tourne autour de la terre , et qu'il y a des sorciers et desrevenans. Je lui demandai un jour si elle savait d'où vient le sucre et le café? «Sans doute, dit-elle, c'est du bon Dieu. » Elle borue l'univers à la ferme de son père, et s'occupe beaucoup plus de Thisloire de ses voisins que de celle des Grecs et des Romains. Je crois celte jeune villageoi.se plus philosophe , et sirrtout pins heureuse que Voltaire et Rousseau.
Je ne vous conseille pas de venir à Genève en habit de pèlerin , un bourdon ;\ la main : la mode des pèlerinages est passée ; vous ne trouveriez dans cette ville ni saints ni saintes, excepté saint Calvin, dont la statue est dans la bibliothèque publique; mais c'est ini saint que vous ne fêtez pas. Que font A Paris les sept cent mille habitans , jadis , selon l'empereur Julien , si graves , si sérieux , aujourd'hui si gais, si frivoles et si légers. Dans notre paisible retraite, nous ignorons tout cequi se passe dans cette moderne Babylone.
En me promenant hier au clair de la lune , planète que j'aime beaucoup et qui m'inspire de douces rêveries, je fus tourmentée d'une idée singulière, peut-être philosophique ; je voudrais savoir si elle est habitée i auriez-vous la complaisance de me résoudre ce problème? Adieu, monsieur le chevalier, je vous salue.
LETTRE XIIL
SI. TOIXÏlASmi A IIAOEHGISELLE d'aRLT.
Je vais, wnabile signorina, passer le bac, leRubi-
con , faire le saut périlleux , une folie, une chose raisouuabl'e, fâcheuse, agréable, que l'on blâme, que l'on approuve ; dont je suis bien aise, dont je me repentirai peut-être, que je désire que vous fassiez : vous ne devinez pas ? Eh bien ! je vais me marier. J'ai long-temps hésité : tantôt oui, tantôt non; je suis seul dans mon ménage, tranquille et libre, mais je ne puis parler qu'à mon bonnet. Ma femme me grondera, m'impatientera quelquefois ; mais il vaut mieux être impatienté, grondé , qu'ennuyé : les gronderies et les disputes font passer le temps. Quand je serai malade , elle me soignera , me tiendra compagnie. Quand je rentrerai chez moi , après mes courses du matin, je trouverai ma soupe bien mitonnée, le couvert nus. Mais, dites-vous, vous avez cinquante ans. — D'accord, et c'est justement parce que je vieillis que je prends une jeune compagne ; ma futuie n'a que vingt-sept ans. Tant mieux , j'aime la jeunesse ; elle m'apporte avec ses ch armes dix mille francs de dot : Sara et Rachel n'eu avaient pas autant. Il est vrai qu'Abraham et Jacob avaient de nombreux troupeaux. Mes moutons sont mes écoliers; si l'un meurt de la clavelée, un autre le remplace.
Voilà, carissUna atiinna, comme j'ai raisonné dans mon for intérieur. Ma Sara n'est pas telle , je crois même qu'à soixante ans elle sera bien laide , et que les rois voisins ne viendront pas me l'enlever ; mais elle a aujourd'hui uniicerla ilUinvultura , un garbo, un embonpoint qui chatouille l'âme. Il y a vingt ans que j'épousai à Rome une Romaine qui desceudait, je crois, de la mère des Glauques; elle avait un grand nez comme elle, et était fière comme un consul romain. Je l'avais trouvée dans un conservatoire , on sa voix , sa figure me bouleversèrent le cœur et la tête. Je la demandai eu mariage, et comme sa dot ne consistait que dans ses charmes , je l'obtins aisément'. A peine entrée dans ma maison , elle voulut que je vécusse en grand seigneur. .Donnez-m'en les revenus, lui disais-je, des demain je me déclare prince. • Cependant il lui fallait de beaux habits . les dimanches et fêles un carrosse pour aller al Cono taire la roue et étaler son beau plumage, suivre ceut carrosses à la file, lorgner, saluer i principi, le principessc, U marche.» , Il inonsigiwii, la sua cmincnza; elle ne regardait pas les gens à pied. Quand j'osais lui faire quelques remontrances sur son luxe, sur sa dépense, elle me disait qu'elle voulait faire comme les autres : c'est là la grande raison des femmes. Enfin, lasignora Cornelia faisait tant comme les autres , que je fus obligé , pour subvenir à son luxe , de vendre deux maisons patrimoniales que j'avais à Padoue. Elle achevait ma ruine, lorsque, dans un bal , une princesse s'étant aperçue que son amant lui parlait à l'oreille , lui donna un soufflet en l'appelant petite bourgeoise. Ma chère moitié fut si sensible à cet affront, qu'une fièvre inflammatoire la saisit , et trois jours après elle fit comme les autres, elle mourut ; Dieu lui fasse paix. Je lui fis dire vingt messes. La mia Calerlna, ma future épouse, n'est pas fière; elle est douce, bonne; elle aura grand soin de son petit mari, de notre ménage, et ne fera pas, j'espère , comme les autres. Son père, qui n'est plus, était procureur au Châtelet, et sans doute hounéte homme , car à sa mort , comme le philosophe Bias, il a emporté toute sa fortune avec lui. >'ous célé- Inons la noce dans huit jours ; elle ne sera pas aussi brillante que celle de Gamache , mais on n'y mourra pas de soif. Je fais des vœux pour que le ciel vous envoie un mari digne de vous.
GORRESPO?<nAP\CI-; DE SLIZETTE D'ARLY.
Quel languido giglio Che il vomcre calcô Dal suolo alzar non puo L'oppresse foglie.
Ma se !o bagna il cielo Col malluliiio unior, Sollcva il curvo slclo , E dcl nalio oaiiilor 'linge le spogli'e.
Voici un porirail à copier, c'est celui du jeune comte deC"*. 11 en donne une copie à chaque nouvelle uiaitresse; il lui faul au moins six poriraits par an, et si je puis vous avoir sa pi-alique, vous amez de l'occupalion. Je vous prie de faire part à votre rlière maman de ma nouvelle métamorphose; car, comme le serpent, je vais dépouiller ma vieille peau.
MADESIOISELLE d'aRLÏ A M. TOMMASTI^I.
Je vous félicile, caro maestro , de voire mariage, et surtout de ne pas épouser une aulre Cornélie. J'espère que la signora Calcrina fera votre bonheur. Vous me souhailez un mari, je vous remercie, ,1e l'attends avec la quiélude d'une âme contente de .son sort; je ne suis ni jolie, ni riche, ni très jeune, et le mariage offre tant de chances à courir qu'il faul s'en occuper, comme un belesprit s'occupait de la mort.
C'est ici que j'allcnds la mori , Sans la diSsircr ni la craindre.
Nous voilà au milieu du mois de mai, il est dans toule sa pompe; le ro.ssioiiol chanle, la ro.se lève sa télé, se développe; les arbres ont toute leur parure, le chèvrefeuille, le lilas parfument les airs. Quel enchantement ! quelle magnificence! Cependant on a ol).servé que ce mois élait celui des révolutions. » Troie, dil-ou, fut prise au mois de mai; Mahomet entra dans Constantinople au mois de mai; Henri II' fut assassiné dans ce mois ; est-ce que la nature en fermentant fait aussi fermenter nos âmes et nos têtes?
Hier après dîner, nous nous sommes promenés , maman, moi et noire bon curé, sur la pente de la colline, dans des jardins charmans, car celle campagne est un jardin conliuuel. Nous nous égarions dans un labyrinlhe de pounniers, de vignes, de peupliers; nous foulions les fleurs, les plantes aromatiques: Niiitc frondent siltœ, mine formosi,'i.\imus anniis. 11 faut que je vous aime bien pour vous ciler du lalin.
A propos de notre bon curé , il a fait un .sermon contre les philo.sophes; il les compare aux ariens, aux manichéens et aux auabaplisles. Je l'ai prié de me définir un philosophe. «C'est un honunequi uecroil pas en Dieu, et qui a peur du diable; qui voudrait établir la religion mahomélane, pour pouvoir épouser quatre femmes; qui se croit le premier homme du monde, parce qu'il sait le grec et le laiin et qu'il ne va ni à la messe ni à confcs.se. » Mon pauvre père aurait bien ri de celle délînilion.
Ce malin, à mon lever, je suis descendue dans notre pelil bosquet orné de chèvrefeuilles et de lilas; j'y ai traduit un des sonnets de l'amonieux Pétrarque ; il mériterait d'éire habillé en beaux vers; vous me direz librement voire avis sur celle traduction. Trailcz-moi comme Rousseau a Irailé lui prince qui avait soumis à sa
critique des vers de sa composilion, sans pourtant s'en déclarer l'auteur. • Vos vers, lui dil le véridique Jean- Jacques, ne valent rien du tout; il .serait plaisant qu'ils fussent de vous, j'en .serais ravi. »
Je vous remercie de l'ouvrage que votre bénignité m'a envoyé, je vais m'en occuper; quand vous aurez touché l'argent, je vous prie de m'acheter douze livres de chocolat, car la provision de maman est finie, et elle s'en prive par économie, quoique son estomac s'en trouve 1res bien, en dépit de madame de Sévigué, qui écrivait à sa fille que cette boisson brillait les entrailles. Autre temps, autres idées. Au reste, mon cher maitre, bouche close sur ce petit bénéfice que je tire de mes petits talens, non que j'en rougisse; mais maman lient plus au préjugé que moi , et je dois respecter sa faiblesse.
Addio , caro maestro, maman crie après moi, la soupe est .sur la table; elle me charge de ses félicitalions sur votre mariage et vous souhaite bientôt un petit Benjamin.
Traduction d'un sonnet de Pétrarque.
" Zéphire revient et ramène les beaux jours, l'herbe, les fleurs, son heureu.se famille : Progné murmure, PhiloEuèlese plaint, et le printemps renaît orné de couleurs blanches et vermeilles.
« Les prés sont rians ; le ciel est doux et serein , Jupiter sourit d'amour et de plai.sir, en regardant Vénus sa fille; l'onde, l'air et la terre sont pleins d'amour , tout être vivant en respire les feux.
• Mais pour moi, malheureux! je pousse continuellement des soupirs, qu'arrache du fond démon cœur celle qui en a emporté la clef en moulant au ciel.
" Le chant des oiseaux , les fleurs des prairies, le charmant maiulien, la modeste pudeur des jeunes beautés, tout est perdu pour moi , je suis dans un désert , au milieu des animaux cruels et sauvages. »
Ces vers sont 1res agréables; mais c'est un poëte qui parle, et non un amanl.
mademoiselle adèle de xaintonge a mademoiselle d'arly.
Ma chère cousine, j'ai dix-huit ans; on dit que je suis jolie; j'aurai une dot considérable, et je souffre, je végèle. Il y a trois mois que je suis reléguée dans un châleau, séjour de la mélancolie et de l'ennui; nous avons de belles eaux, de l'ombre, des promenades charmantes; le rh;\leau esl bien meublé, bien disiribué, et je suis déjà rassasiée de tout cela. Nous n'avons ici pour toute société dans le voisinage qu'un vieux gentilhomme et sa chère é|M)use; c'est Philémon et BauciS. Ce vieux comte passe pour un homme d'esprit, pour savant même; sa femme esl douce, raisonnable, bien élevée; mais le mari a ciu- ((uante ans, la femme quaranle-cinq; ils sont bien vieux, je n'aime pas la vieillesse. Nous voyons a.ssez .souvent un voisin qui a des talens, qui fait des vers, joue du violon; mais il est petit, laid el u'esl pas même gentilhomme; je ne le regarde pas. i-ufiu, pour complément, j'ai le bonheur de voir lous les jours M. le curé. On dil qu'il a de l'espiil, qu'il prêche bien et .sen.sémeut el qu'il mène une conduile exemplaire : mais que mimporle à moi , s'il m'ennuie':' Sou air grave me fait bâiller dès que je l'aperçois. Ah ! ma chère cousine , que la v ic est triste et longue
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
à làcarapaffne! j'en ai par-dessus les yeux. Si je pouvais lire des romans; mais ils me sont défendus ; on ne me permet que Vffistoire ancienne et romaine, et V//istoire de France , des sermons, les trai;édies de Racine, les fables de La Fontaine; mais quand on a lu cela une fois, on bâille à la seconde. Je maiijris d'ennui, et ma fi);ure s'en ressent. .\h! quand serai-je mariée? je ferai alors bien vile mes adieu.x à la campagne et aux livres. Adieu, ma chère cousine, donnez-moi de vos nouvelles ; vous éles sans doule aussi ennuyée, aussi malheureuse que moi. Pensez-vous beaucoup au mariage?
MADEMOtSÉllE d'AKLY A MADESIOISKLIE DE XAINTONCE.
Je vois avec peine, ma chère cousine, que vous êtes mécontente de votre situation ; j'aurais cru qu'un beau château, l'opulence, la jeunesse, la santé, une figure aimable pouvaient vous rendre heureuse. Combien de gens envient ces avantages , y attachent le bonheur ! Je serais fort embarrassée de vous donner un conseil qui put vous arracher à l'ennui ; je crains que vous ne le tniuviez toujours sur vos pas, soit â la ville, soit à la campagne, dans le célibat ou dans le mariage. Vous êtes dans l'erreur si vous me croyez malheureuse et ennuyée; je suis trop occupée pour conuailre l'ennui, et trop près de la pauvreté pour sentir le« dégoiMs de l'opulence. Je fais volontiers ma société d'un homme aijnable et instruit, qu'il soit jeune ou vieux , laid ou beau , gentilhomme ou non. Je vois avec plaisir noire curé; âgé de près de soixanle ans, sa conversation n'est pas brillante, .son savoir est médiocre; mais il a une bonhomie intéressante et une piélé aussi indulgcnle que solide. Racine ni La Fontaine ne me font pas bâiller; au coniraire, je les relis souvent avec plaisir. Je ne pense nullement au mariage; il viendra ou ne viendra pas, je m'en rapporte â la deslinée. Adieu. ma chère cousine, le bonheur dépend un peu de nous. Le grand art est de jouir de ce que l'on possède , sans désirer ce que l'on n'a pas.
M. TOMMASim A MADEMOISEllE d'ARIT.
Bella sigtwrino , mariez-vous, le mariage est une douce chose. Ce n'est pas toujours une mer orageuse , c'est souvent notre lago maggiore ( le lac majeur), cahne, paisible, environné de collines rianles. Hla fenniie est douce comme une colombe et m'aime de tout son cœur; elle est un peu dévote, et j'espère que son exemple influera sur moi. Nous autres Italiens nous sommes huonicri.stinni, mais nous donnons facilement dans les pièges du diable. Il semble que la journée d'un llalien esl partagée en deux , le malin pour Dieu et le soir pour le plaisir; il se confes.se, il se repcnt et recommence un nouveau compte. J'ai connu une marquise italienne qui avait eu treize amans ou sigisbés ; je ne sais si c'est en l'honneur de.s treize apiitres : elle seconfessail lous les mois; elle chassa un domestique de chez elle parce ([u'il avait mangé de la chair un vendredi. Henri III se masipiait le mardi gras avec ses mignons, et le jour des cendres il allait à la procession , cn!ermé dans un sac de pénileni , armé d'un grand fouet, et ceint d'une ceintuie d'où pendait un chapelet dont les grains
représentaient de petilcs têtes de mort , et à son cou était attaché un ruhan plein de petits chiens '.
Je ne suis pas éionné que ^olre curé aboie contre les philosophes , c'est l'anlienne du jour ; ces déclamateurs s'enlendent en philosophie, comme itia servanle en poésie ; je ne sais si la philosophie a fail du mal , mais un vrai philosophe, M. l'elvélius, m'a fait beaucoup de bien. Il m'a souvent ouvert .sa bourse, m'a procuré des écoliers; landis qu'un docteur de Soibonne , barbouille de jan.sénisuie , m'a fait perdre deux écolières, deux sn-urs charmantes, en persuadant à leur mère, que Mëlaslasc. Goldoni , le Tasse élaient des auteurs profanes et dangereux , et , ce qu'il y a de plus bizarre , c'est que ce sorbonisle ne savait pas un mot d'italien.
J'ai lu, con piacere , votre traduction du sonnet de Pétrarque; j'imagine que ce grand poète, en compo.sani ses beaux vers, en exprimant sa donleiu', étail le plus heureux des amans : il a fixé noire langue, la plus riche , la plus harmonieuse de l'Europe; elle est la tille aînée de la latine, en a conservé la richesse et la beauté. Pour vous prouver celle filiation , je vous eiierai celte inscriplion gravée à Savone , sm- la porte d'une église.
In mare irato , in loibida procclla, Invoco te , noslra benigiia siclla.
Tous ces mots sont en même temps ilaliens et latins, et prouvent une grande ressemblance entre la mère et la fille.
Le chevalier m'a fait plusieurs questions relatives à
I ous et à votre famille ; il m'a demandé l'élat de votre père. — Gentilhomme. — Ce n'est pas un élat. — Il était philosophe. — C'était une profe.ssion en Grèce, on en portait le manteau, mais ce n'en est pas une en France.
II a été mililaire, mais le lendemaiu d'une bataille, il imila Descartes, qui , ayant vu dans une déroule son général Bucquoi assassiné de trente coups de lances et d'autant de balles de pistolets, prit la guerre en aversion et quilla le service.
Je vous envoie votre chocolat, j'ai choisi le plus cher, je suppose qu'il est le meilleur. Vous pouvez assurer \ otre chère maman quelle peut en boire une tasse les jours de jeune. Ce que l'église permet ou tolère en Italie, doit être toléré en France.
LETTRE SVIII.
M. DE IISIEUX A UADEMOISELLE SCZETTE.
Galilée, eu découvrant dans le ciel les quatre salelliles de Jupiter, ue ressentit pas, mademoiselle, un plai.siiplus vif que celui que j'éprouve à la découverte que j'ai faite sous le ciel de Genève : pourtjuoi si loin ?
La philosophie de votre fermière e-st la meilleure; l'in- .souciance, l'incuriosité desévénemens de ce monde, l'amour de ses devoirs , des goiils faciles à satisfaire , voilà l'état de l'âme qui approche le plus du bonheur ; c'est pourquoi je crois un monlaguard suisse plus heureux qu'un bourgeois de Paris. Vous avez raison de dire qiie je ne fêle pas saint Calvin; ce barbare Ihéologieu , non content de vouloir damner la majeure parlie du genre humain , fit briiler à petit feu , avec du bois vert , l'Espagnol Servet, après lui avoir fait enlever quatre-vingt-
' On (lit que pour SCS épagnculs ]| dépensait cent nulle ti us par an.
CORRESPOINDAiVCE DE SlIZETTK D'ARLY.
sept doublon.'; en or, unecliaiiie en or, et des bagnes. L'aimable Suzette veut savoir si la lune est habitée ; je ne connais que Cyrano de Bergerac qui ait fait ce voyage, et Cardan qui en a vu deux habilans. Cyrano dit y avoir trouvé des hommes qui marchaient à quatre pâlies , que les alouettes y tombaient toutes rôties, et que l'on y payait un repas avec des sonnets et des madrigaux , monnaie fort décréditée en France; qu'il y règne un éternel printemps, que les fleurs les plus belles , les plus odorantes y naissent spontanément : tout cela doit vous inspirer l'envie d'aller faire un petit voyage dans celte planète. Maintenant écoutez ce qu'en dit Cardan , ce savant universel , qui avait un esprit familier, et qui se félicitait de n'avoir aucun ami. • Étudiant , dit-il , une nuit, à la lueur d'une lampe, j'aperçus, à travers les portes fermées, deux grands vieillards qui me dirent qu'ils étaient habitans de la lune , et en même temps ils disparurent. » Ce n'était pas la peine de faire quatre-vingt-quatre mille lieues pour une visite si courte.
Toutes les analogies semblent prouver la population de la lune, et des autres planètes; Fontenelle et le savant Huyghens n'eu doutent pas. Ce dernier prétend que leurs babitans peuvent bien ne pas nous ressembler , mais qu'ils mangent, boivent , et ont des mains et des pieds comme nous; cependant il ne dit pas si leur rai.son est supérieure i la nôtre, s'ils ont plus d'esprit : si ce fameux mathématicien avait été l'un des douze apôtres , la population des planètes serait un article de foi.
Pour moi, voici mon avis, s'il m'est permis d'en avoir un. La res.semblance des autres planètes avec la nôtre prouve leur population ; mais leurs habitans doivent avoir une constitution différente de la nôtre, et même différente entre eux , vu que leur température diffère prodigieusement. L'intensité de la chaleur de Mercure est sept fois plus forte que celle de la terre au milieu de l'été , et suffirait pour faire bouillir l'eau ; les Mercuriens doivent être plus impassibles à la chaleur que les habitans de la zone torride ; ce sont de vraies salamandres. L'année de Mercure n'est que de quatre-vingt-sept jours et vingttrois heures; par conséquent on a bientôt atteint l'âge de quatre-vingts ans, ce qui déplairait beaucoup à nos dames : la révolution annuelle de Mars leur conviendrait bien mieux, elle est de deux ans, et une femme de soixante ans, à Paris, n'en aurait que trente chez Mars. Dans Saturne , la vieillesse est encore plus retardée, il met trente ans à faire sa révolution ; de sorte qu'un nonagénaire de notre planète n'aurait que trois ans dans Saturne ; mais il faut que ses habilans soient encore plus insensibles au froid que les baleines qui vivent sous le pôle. Saturne est éloigné du .soleil dix fois plusque la terre, et leshabitansdoivenl avoir la vue débile comme les Albinos ou les oiseaux de nuit, car ils ne sont éclairés que d'un faible rayon de lumière. Les petites maîtresses aimeraient beaucoup ce demi-jour si favorable à l'éclat de leur teint, (omme l'hiver de Saturne est extrêmement rigoureux, il se pourrait que ce peuple dormit pendant toute celle sai.son , comme chez nous les loirs et les marmottes , dont le sang n'a que dix degrés de chaleur. J'ajouterai que les peuples de ces mondes peuvent avoir un plus grand nombre de sens que nous, par conséquent plus de sensations et de jouissances. Si jamais, mademoiselle, la fantaisie vous prend de vous retirer dans un de ces globes, je ne vous conseille pas de choisir la lune, parce que les jours et les nuits y sont chacun de quinze fois vingt-quatre heures et qu'il vous
faudrait , au retour de la nuit , rester tout ce temps dan.<! votre lit, ou veiller à la lueur d'une lampe; de plus cette planète n'ayant point d'atmosphère, il n'y pleut jamais; et l'on n'y connaît ni Flore ni les zéphyrs. Je vous conseille, eu cas d'émigration, de préférer la planète de Vénus , la plus brillante de toutes , la plus digue de vous recevoir ; elle ne s'éloigne jamais du soleil de plus de quarante-sept degrés. J'imagine que ses haliitans sont les plusgalans, les plus spirituels de l'univers, mais je vous préviens qu'on y vieillit un peu plus vite que sur notre globe, son année n'étant que de deux cent vingt-quatre jours et dix-sept heures, et sa révolution diurne de vingttrois heures. La chaleur y est d'une telle intensité , que les habitans , vrais troglodites , logent dans des grottes ou cavernes au pied des montagnes qui sont très élevées , et c'est M qu'ils jouis.sent d'une fraîcheur , d'un repos délicieux. C'est, à ce que j'imagine, de celte planète que les poètes ont pris l'idée de loger les bergers dans des grottes tapissées de lierre et de vignes sauvages. Cependant , comme je ne dois rien vous cacher, je vous dirai , d'après Leibnitz et Pope , que nous habitons le meilleur des mondes po.ssibles ; par celui-ci jugez des autres. Au reste on assure que Dieu avait donné le monde à faire aux anges de Jla dernière classe , et qu'ils s'en acquittèrent fort mal : il est vrai qu'ils furent punis.
Vous me demandez ce que l'on fait à Paris : ce que l'on y faisait il y a cent ans ; les robes, les coiffures, les modes changent. Vous riez aujourd'hui, mesdames, de la coiffure de vos grand'mères, vos petites-filles, un jour, riront des vôtres. La chimie et la danse font de très grands progrès , la morale très peu. Les|jeuues demoiselles dansent, chantent mieux que leurs mères, ont bien plus d'esprit , lisent beaucoup plus de romans , vont plus souvent au spectacle , se parent avec plus de goiit et d'élégance, ne sont plus embarrassées ni timides dans le monde. Dans toutes les maisons il y a un clavecin ou un forte-piano, ils retentissent dans toutes les rues, dans toutes les boutiques ; bientôt on ne se promènera dans Paris qu'au son de cet instrument. Au vieux temps, un épou,seur demandait si la demoiselle qu'on lui proposait, savait coudre, broder et conduire un ménage : à présent, il demande si elle sait la grammaire, la chronologie, un peu de botanique , de chimie , et si elle est profonde musicienne. 11 y a aujourd'hui plus de femmes auteurs et poètes, qu'il n'y avait jadis de femmes qui savaient lire. On consomme, tous les ans, à Paris, plus de trois cent mille rames de papier dont on fait des livres. Voltaire a dit très agréablemeiu à ce sujet , parlant du vieux linge , métamorphosé en papier :
Tout ce fatras fut de chanvre en son temps , Linge il devint par l'art des tisserands , l'uis cent pilons en lambeaux le pressèrent , Il fut papier, cent l^les à l'envers, De visions S l'ciivi le chargèrent; [luison le brflle, it vole dans les airs, Il est fumée, aussi bien que la gloire: De nos travaux , voilà quelle est l'histoire ; Tout est fumée, et tout nous fait sentir L'affreux néant qui va nous engloutir.
Ce qu'on ne bri"ile point s'en va chez l'épicier ; on a trouvé, chez un apothicaire , le contrat de mariage de Louis XIII, qu'on allait déchirer La guerre des molinisles et des jansénistes est tombée comme celle des rats et des grenouilles ; nous commençons à ouvxir les portes
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ÂRLY
du paradis aux proteslans, et même aux Chinois. Cependant l'aimable Suzette trouverait dans Paris des femmes dignes de sa société, qui ont perfectionne leur (;ortt par l'usaije du monde et des bonnes lectures. Votre sexe a reçu de la nature un goiU fin et délicat , que le nôtre n'obtient que par le travail et l'étude. J'ai habité Londres pendant deux ans , dans divers voyages ; j'ai fréquenté la haute compagnie. Les dames anglaises sont d'une société très intéressante, leur conversation est beaucoup moins frivole, moins vide d'idées que celle des dames françaises ; mais lorsque celles-ci cultivent leur esprit, et joignent l'instruction à l'usage du monde , ce sont les femmes les plus aimables de l'Europe ; ce n'est qu'en France que l'on trouve des Montespan, des La Fayelle, une marquise du Châtelet, et j'ose dire une Ninon pour les grâces de l'esprit et cette aimable érudition , qui rappellent la célèbre Aspasie. Ce qui caractérise les dames anglaises, c'est un zèle patriotique, méconnu en France: elles firent ériger, en 1740, un superbe mausolée S Shakespear , dans l'abbaye royale de Westminsler. Les dames françaises n'en ont point fait élever à Racine, à Molière et à Cerneille. Je vous citerai , au sujet de Shakespear , l'anecdote suivante : Un ministre protestant ayant acheté, à Strafford , la maison où ce grand tragique était né , fit abattre un milrier qu'il avait planté ; les habilans, indignés, l'accablèrent d'injures et le chassèrent de la ville, avec défense d'y rentrer : du bois de ce mûrier; on fabriqua des éventails et des boite,s.
Je ne vous parle pas de nos grands seigneurs :
De loin c'est quelque chose.
Et de près ce n'est rien.
Quand je vais à Versailles, je crois aller aux Français les jours où les rôles sont coufiésaux doublures; je n'y vois que le duc de Nivernais et le prince de lîeauvau, qui soutiennent l'honneur de l'urbanité et de la galanterie françaises.
Pour avoir le plaisir de m'entrelenir plus long-temps avec vous , je vais vous traduire une lettre dcl cavelierc Marini, écrite de Paris sous Louis XIII ; elle vous fera connaître les mœurs de notre nati(ui à celle époque.
• Ici , tout se fait à l'envers ; les honnnes sont devenus femmes, et les femmes se .sont faites hommes. Je veux dire par-là que les femmes gouvernent dans la maison , et que les hommes se parent , ont de riches habits comme les femmes. Celles-ci se mettent de grands emplâtres de rouge, et se couvrent les cheveux d'une poudre blanche ; de sorte qu'à mou arrivée je les croyais loules vieilles. Elles .s'entourent d'un grand cercle nommé vertugadiu, et les hommes portent des boites avec des éperons , ce qui me parait extravagant , car la plupart n'ont pas de chevaux et beaucoup d'eux n'en ont jamais monté. Les Français, au lieu d'être appelés Calli, devraient être appelés perroquets , parce que la plupart portent des manteaux et des bas rouges, et le resie de l'Iiabillement est de plusieurs couleurs ; ils ont sur le visage un autre visage, et sur la tête une chevelure qu'ils appellent perruque. Les gentilshommes , à la moindre mouche qui les pique, se battent eu duel , et, ce qiù est pire , ils prennent souvent pour seconds des inconnus. On est ici si cér.^nionieux, si complimenteur, que pour parvenir à savoir faire une révérence il faut avoir pris un maître à danser. Les femmes ne se font aucun scrupule de se laisser baiser en public. Au reste , partout on ne voit que festins , bals
et jeux ; mais qui voudrait parler ici de raisins , de figues dédirons, d'oranges, aurait bien tort : on fait une grande consommation de vin. Tout cela n'est rien en comparaison de l'exlravagance du climat, qui est analogue au caractère des habitans ; il n'a ni durée ni constance : quatre fois le jour, les quatre saisons se succèdent tour à tour , et il faut avoir soin de porter avec soi un manteau pour la pluie, un autre pour le vent, un troisième pour le .soleil , pour en changer à chaque heure du jour; mais ce qui est plus étonnant , c'est que le soleil est ici toujours masqué, à l'exemple des dames qui ont coutume d'aller toujours en masque. Le temps le plus favorable dans cette ville , est celui de la pluie , parce qu'elle lave les rues , et que dans tout autre temps on a de la boue jusqu'au genou ; enfin la langue est pleine d'extravagances. »
D'après cette lettre vous pouvez comparer les mœurs et les usages du temps de Louis Xlll avec ceux du règne de Louis XIV et de Louis XV.
Voltaire dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens que l'on aime ; .sans cet avis je ne m'arrêterais pas. Cependant permettez que je dise avec Pétrarque :
Bcato il giorno che di voi il niondo adornà.
M. TOUMASINI A M.VDEMOISELIE d'aRIY.
11 y a bien des jours , bella signorina, que je n'ai eu de vos douces paroles , et il me semble que ma digestion en est plus pénible. Dieu merci, les écoliers et les écolières ue me manquent pas. Il est vrai que mes leçons ne sont pas payées connue celles d'un niaitre de danse ou de musique. Posera e mida vai filoso/ia.' a dit le bon Plutar(|ue. Il vaut mieux parler poiirlaut ime belle langue que de savoir faire des cabrioles, ou des roulades, et quelle plus belle langue que celle de l'Ariosle et du Tasse ! Saint Augustin , saint Jérôme et autres docteurs de l'Église , assurent que la division des langues à la tour de Raliei s'était faile en soixante-douze langues originales; d'aulres n'en coniplenl que cinquante-deux. Mais je gage bien que parmi tous ces idiomes , il n'y en avait pas un aussi beau que celui de Rome et de Florence.
Mais parlons du chevalier, d faut toujours en revenir à lui. Il vient me voir plus souvent qu'à l'ordinaire , et c'est sans donle pour avoir le plaisir de me parler de vous; il m'a quesliiinné sur votre fortune. Je lui ai répondu que vous étiez riche et pauvre. « Donnez-moi le mot de cette énigme.— Elle est pauvre , parce qu'elle ne possède ni terres, ni palais, ni or, ni diamans. Elle est riche , car elle n'a nul besoin de tout cela ; ses talens sont sa richesse, son esprit sa parure, et sa petite maison son châleau. — Son père était donc un dissipateur? — Non, mais il clait indifférent à la fortune : c'est le grand-père qui a ruiné la maison ; il voulait briller à la ville , à la cour, à l'armée, et pour soutenir sa magnificence, il vendait ses bois, ses fermes, et empruntait à gros intérêt. Il n'est resié à sou fils qu'une terre de six à sept mille livres de renie- ce pelit revenu aurait pu lui suffire, car en qualité de savant , il était sobre; mais il éiait tourmenté de la bibliomanie ; il échangeait de temps en temps des arpens de terre contre de belles édilions. Il répondait à sa femme qui lui reprochait ces échanges que l'âme étant spirituelle et plusnoble que la matière, elle méritait la préférence ; que l'on pouvait vivre avec des pommes de terre >
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
mais que l'on ne nourrissait pas son esprit avec de mauvais livres. Un jour, sa femme n'ayant pas une obole pour faire aller le ménage, lui di'roba et vendit une helle édilion de Bayile. Mon.sienr lui demanda son Bayle. « Nous en avons diné pendant huit jours, et j'en ai fait une robe à voire fille. ■> A sa niorl il lai!!.iia une belle bibliothè- Ique, des insimniens de physique, des alambics , des fourneaux de chimie, des vases étrusques: de lout cela, les dettes payées , il est resté une petite rente qui nourrit la mère el la fille. — Cet homme me parait un peu trop insouciant ; je serais fârhé que mon oncle fiU aussi philosophe. » Je suis bien content de ma pelile femme, elle ne .se pique pas d'esprit ; elle bâille , ou s'endort en Usant. Je n'eu suis pas fâché, le temps que les femmes donnent à la lecliire est presque toujours perdu ; elles n'en ont pas un préjujîé de moins, ni une idée dé plus : j'en excepte le petit nimibre qui sait lire comme mademoiselle Césarine d'Arly. Le seul grief que je i-éproche à ma Catherine , c'est de me faire observer les jours maiftres avec une sévérité di|;ne des chartreux. Elle croirait l'enfer ouvert sous mes pas si je maufveais, le vendredi , une queue de moulon. Cn pape disait que l'on ferai! infailliblemenl mairie si les évéques ordonnaient de faire gras. Je ne suis pas de son avis. Mais elle m'appelle : adc.sso, ade.sso. Elle erie encore : ci vadv. Ces cris me rappellent l'anecdole d'un peintre qui, dans la chaleur de la composition, appelé par sa femme, lui répomlaii : la bellarosa clic la penpelh'a. El moi je voudrais crier à la mienne: la douce chose que d'écrire à mademoiselle Césarine.
On dit que l'oncle du chevalier veut le marier à une belle et riche demoiselle. Je donle de ce mariage , car dans im songe, j'en ai comme jadis les prophètes hébreux, j'ai lu dans les regisires des mariages que cet aimable chevalier devait épouser une demoiselle peu chargée des dons de la fortune, mais riche en esprit et en savoir. Le temps éclaircira ce grand mystère , vrdrcnio.
UADEnOISELlE SUZETTE A M. DE LISIEDX.
Vous me louez beaucoup, monsieur, vous vous livrez à votre imagination, et voire télescope vous grandit terriblement les objets. Croyez que je ne suis que dans la classe des étoiles nébuleuses: la llatlerie est une arme adroite, avec laquell' les hommes allaquent les femmes et les rois, .l'ai lu que Louis XIII .se regardant dans une glace, surpris de .se voir tant de cheveux blancs, en atlribua la cau.se aux panégyriques éternels qu'il essuyait. Un propos encore plus curieux, en fait d'adulation , est celui cpt'un certain Mcésias tint à Alexandre le-Grand , qui chassait des mouches importunes: « 0 précieuses mouches ! s'écria le tlalleur , qui s'abreuvent de votre sang ! » Les llalleurs, dans l'Enfer Au Danle, sont enfoncés dans la fange et l'ordure : ce cercle infect doit être rempli de courli.sans el de poêles.
Je suLs charmée que vous soyez per.suadé de la population desplanèles ; j'elais fâcliée de les voir, sans habilans, sans produclinns, rouler iunlileincut dans les deux ; et je ne sais pourquoi noire glob- aurait eu la préférence sur les autre». Celle énorme populalion va dégoùier de la gloire; car n'en jouir que sur noire terre, c'est à | eu près n'élre connu que dans son quarlier. Je ne suivrai pasiecon.scilque \(ius me donnez, d'aller m'clablir dans
la planète de Vénus ; je présume qu'elle y a un tempfe comme à (inide, ((uoiquelegraud .Montesquieu n'en parle pas. Je crains la chaleur , et n'aime pas le séjour des grottes , celle même de Calyp,ço ne me tenterait pas. Je n'envie pas davantage la multiplicité des sens que vous accordez si généreusement aux peuples des aulics mondes, les miens me suffisent ; on ne désire point ce qu'on ne connaît pas ; cependant .si vous me découvrez une planele, où règne un éleriiel printemps, où les jours soient plus longs que les nuits, où l'on vive longuement sans maladie , et sans médecins , oii l'on meure sans douleur, où les hommes soient jusies , bons, sincères et bienfaisaus, où l'on n'obéisse qu'aux lois; alors j'emprunterai les chevaux blancs du pro|)hele Élie, ou le cheval ailé d'Astolphe, pour m'Ci*, voler dans ce beau paradi.s.
Je vous suis obligée du lableau que vous me faites de Paris; vous m'apprenez que l'on y danse bien; que les maisons, les rues, les boutiques, retentissent des sons du clavecin ou du piano , dont vous pai-aissez faire assez peu de cas. Mon père pen.sait comme vous. Un jour , que j'avais joué devant lui passablement une sonate : • Sais-tu , me dit-il , ce que Philippe de Macédoine disait à son fils Alexandre, qui venait de chanter :«N'a.s-iu pas honte de chauler aussi bien ?» Quant à moi, monsieur, je vous en demande pardon, cet instrument me plait et m'amuse , et si les rues de Genève relentissaient de ses accords, comme celles de Paris, j'en serais tout aussi aise que je le suis d'entendre le ramage des oiseaux en me promenant dans un bois. D'ailleurs, rappelez-voiisqu'Épaminoudas rong t en avouant , dans un repas, qu'il ignorait la nmsiquc. Vous prétendez qu'il y a aujourd'hui plus de femmes auteurs, qu'il n'y en avait jadis qui savaient lire; cel i fait honneur à mon sexe. Dans le quinzième siècle , oïl a vu en Italie nombre de femmes aussi savantes que belles, qui, loin d'être des objets de dérision, étaient admirées, aimées et lespectées par tous les beaux-esprits et les savans du siècle.
Je vous remercie de la peine que vous avez prise de me traduire la lettre du catalicre Manni. Sa description de la ville de Paris peint les mœurs de ce temps-là ; Paris n'était alors qu'une vUle de boue , habitée par des demi-sauvages.
Vous daignez me dire , à la fin de voire lettre, que je suis l'ornement du monde; la pensée est poétique; je la graverai au pied de la statue de Vénus.
Adieu , monsieur , adoucissez les couleurs de vos portraits, si vous voulez qu ils soient re.ssemblaus.
lU. TOMUISINI A DIADEMOISELLE D'ARLY.
.le viens de découvrir, vezzoza signoiina, la beajilé, le riche diamant que l'on veut d(nmer à M. de Lisieux ; c'est la belle Angélique Waller, fille d'un Anglais, qui est à Londres en ce nionienl. .le l'ai Irouvée chez une de mes écolières , sa meilleure amie. « f'cramcnte è una l'encre. • Son amie lui a demandé l'époque de son mariage avec M. de Lùsieux. Elle a répondu que ce serait au printemps, an reloue de son père. Mademoiselle Angélique a parlé de la vie délicieuse dont elle espérait jouir quand elle serait mariée. Elle auia un .superbe équipage, une loge aux trois premiers théâtres. Son mari priera à diner, et elle aura ses convives à souper, qui seront la llcur de la lionne ci>nipa;;nie : elle invitera mcnie des
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
bcaux-esprils pour les faire parler. Dans l'éK* , elle ira jonir des beaux jours dans nn cliâleau superhe , peu distant de Paris. On y jouera la comédie , elle y donnera des bals, montera à cheval. J'écoutais ce beau plan de retraile avec un air peu attentif , mais je ne perdais pas un .seul mot ; la belle Anjjélique ne se doutait pas de ma liaLson avec son prétendu. Après cette tirade, elle a daijïné m'adresser la parole ; « Monsieur est donc maître de laHjjue? — Oui, mademoiselle, j'ai cet honneur.— Combien me faudra-t-il de temps pour apprendre l'ilalien ? — Dix ans, ou dix mois. — La réponse est plaisante: d'oi'i vient celte sinf;ulière différence? — De l'application, du temps que l'on donne à l'étude, et de la disposition de l'élève.— Je balbutie un peu l'anglais , mais il m'ennuie et m'écorche les oreilles; la langue italienne est délicieuse; monsieur , je vous retiens après mon mariage ; M. de Lisieux la sait parfaitement , et nous la parlerons ensemble. " Elle nous a ensuite entretenu de son trousseau , de .ses dianians, de sa présentation à la cour, car elle n'épousera jamais qu'un homme de qualité, qui entre dans les carrosses du roi. Elle a déjà appris à faire la révérence de la présentation. Après ces mots , elle a regardé sa montre et s'est écriée : « Ah , mon Dieu ! il est une heure ! mon ennuyeux maiire de géographie doit m'atlendre à l'hôtel; je voudrais qu'il s'impalienlât et se retirât; mais maman me gronderait. Adieu, ma chère amie, au revoir. • Elle m'a fait en même temps une légère inclination de téie , en me di.sant : « Monsieur, je compte sur vous ; » et elle est sortie d'un pas rapide avec sa dame de compagule. Son amie m'a demandé alors, comment je la trouvais. « BelUa.sima. — Oui , elle a beaucoup d'éclat, mais il manque à sa heauté ce je ne sais quoi , ce charme qui parle au cœur. Elle est aimable, elle a de l'esprit , de la vivacité, de l'enjoucinent ; dans un cercle, tous les hommages sont pour elle, et sa vanité triomphe, car elle est coquette. Cependant .sa conduite est irréprochable. Elle veut tout savoir , tout apprendre , mais elle ne saura j^nais rien ; elle est trop riche et trop llaltée pour prendre la peine d'étudier. » Voili , ainabilc eihinna, quelle est votre rivale, son ombre ne m'épouvante pas. Paris était un sot de préférer Vénus à Minerve. L'esprit est de tous les temps, de toutes les heures, on s'habitue à la beauté comme à l'éclat du soleil." J'ai tant vu le soleil, » disait une dame , en bâillant.
Serve uiuilissimo délia mia padrona.
UIADEIUOISELLE D'ARLÏ A M. TOMMASIM.
Vos deux lettres, caro maestro, m'ont fait grand plaisir: vous avez doiic la manie du mariage; et parce que vous avez franchi le Rubicon , comme vous dites , vous voulez que j'en fasse autant. Je crois à mon mariage avec M de Lisieux, comme à la résurrection du (ils de Thésée. Je connais ma prétendue rivale, je l'ai rencontrée deux fois dans le monde; sa figure m'a paru éblouissante. J'ai observé que les hommes s'occupaieni beaucoup de sa beauté , et les femmes de sa parure. Vous me dites que Paris fut un sot de préférer Venus à Minerve ; les hommes d'aujourd'hui pensent comme ceux d'Homère : en tous lieux, en tout temps.
Minerve est ironiiuite et Vi'nus a la pomme. Quel app;\t séduisant qu'une iolie femme et une grande
forinne! Je ne connais que le cynique Diogène qui \>{A résister à cette séduction. Désabusez -vous, mon cher maître, Suzette se tient humblement dans sa coquille, et n'aspire qu'à vivre tranquillement dans ime douce obscurité , avec ses pinceaux , ses livres et sa chère maman. Si c'est là de la philosophie , je n'y trouve pas un grand niérile; je suis encline au repos, à la paresse; j'ai dans l'esprit une sorte d'incurie , qui , sans effort , m'élève audessus des prestiges de l'ambition. Rousseau a dit, je ne sais où , que les devoirs de la société faisaient son supplice, parce qu'ils étaient ordonnés, et que ceux de l'amitié ne lui coûtaient rien , parce qu'ils étaient de son choix, et qu'il se les imposait lui-même. Mon caractère sur ce point ressemble un peu au caratère original de ce philosophe : j'aime, comme lui , les bois , la campagne , la vie retirée: cependant je serais fâchée de ne pas trouver à qui parler de temps en temps. Un certain Architas, de Tarenle , disait que si quelqu'un montait dans le ciel , et que , de cette élévation , son oeil prtt embrasser et contempler la magnificence , la splendeur de l'univers , cette vue lui serait insipide, s'il n'avait personne à qui il piH en parler. Je viens d'essayer de lire le Purgatoire du Dante; il m'a impatientée, et je n'étais soutenue que par l'espérance d'en sortir. François 1" , fatigué des difficnllés de ce poème, dans un mouvement de vivacité, en fit défendre la lecture dans tout son royaume. Je lui pardonne ce pelit acte de despotisme. Cependant j'achèverai mon purgatoire, mais j'en reviendrai toujours au Tasse et à Métastase. Je suis glorieuse d'avoir pour le Ta.s.se la même prédilection qu'avait madame de Sévigné ; cependant nous différons un peu dans nos goills: elle aimait beaucoup le roman de CIcopâtre , et les Essais (le morale du janséniste Nicole; tout cela est au-dessus de mes forces et de mon intelligence. Si j'étais confesseur, je donnerais à lire pour pénitence dix ou vingt pages de ce Nicole , suivant les fautes du péuilent. jiiUlio caro , rarissimo.
LETTRE XXlll.
MADEMOISELLE d'aBLÏ A M. TOMMASllM.
Voici, caro maestro, un incident imprévu: M. de Li.sieux vient de reparaître au bal de Montmorency. Dimanche, le soleil s'était levé dans tout son éclat, et , semblable à un nouveau règne, nous promettait une belle j iurnée ; tous les cœurs se dilataient , s'ouvraient à la joie et à l'espérance : maman et moi , séduites par l'apparence d'une belle après-dinée, nous nous sommes rendues au bal champêtre dans notre équipage de campagne : ce .sont des ânes. Celui que je montais, qui n'est pas l'âne d'or d'Apulée, a l'air goguenard, comme M. de Buffon l'a remarqué dans cette famille des quadrupèdes J longues oreilles. Nous sommes arrivées vers les cinq heures au l'endez-vous du bal; cependant les nuages s'assemblent , .se condensent : tout à coup le tonnerre annonce l'orage ; les vents sifflent, S'Ufflent; la pluie, d'abord menue, s'est changée en torrens : je pourrais vous faire une dcscri|)tion poétique, mais je n'en ai ni le talent ni le loisir. A ce désordre des éléme is, tout s'est dispersé : maman et moi fuvions comme des colombes poursuivies par l'épcrvier. Nous nous sommes réfugiées sous des arbres touffus ; mais la pluie commeuçant à percer le lèuillage, nous alliiius être inondées, quand .soudain M. de Lisieux a paru ; il venait nous chercher dans sa voiture, enroyé par
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
madame de Gernieuil, qu'il venait de reconduire chez elle. rVous sommes moulées dans son élégant équipage : pendant la toute , il nous a dit des choses agréables, il se félicitait d'avoir pu nous être utile. Mamau répondait et remerciait pour moi. Cependant je l'observais avec attention , et je souriais in petlo eu nie rappelant ses lettres , ses éloges, et l'histoire des planètes. Ses yeux étaient souvent lixés sur moi ; mais il me regardait avec cette indifférence qu'on a pour une per.soune que l'on coiinailà peine, et qui n'est pas douée du don de la beanié. Il est évident que la sympathie n'agit pas dans nos cœurs. Il me dit pourtant galauiment que cet orage, heureux pour lui , était fâcheux pour moi , qu'il me privait du plaisir de danser. Je lui répondis que je n'aimais pas la danse. " Comment I à votre âge, par quel motif? — Peut-être par vanité, parce que je danse fort mal. — Je ne crois, mademoiselle, ni les gens qui se vantent beaucoup, ni ceux qui se déprécient par trop de modestie.» Maman l'assura que rien n'était plus vrai, et que, dès mon enfance, j'avais montré peu d'inclination pour cet exercice. « C'est peut-être la faute de son père , qui se moquait des habiles dauseuses. » Kous arrivions, dans ce moment, chez madame de Germcuil , oii nous avons trouvé un grand cercle. Le chevalier aborda la comtesse Viviani , et lui parla en italien. Il n'y avait qu'une per.sonne entre elle et moi , et j'entendais toute leur conversation. Il parait que le chevalier, galant par système , croit qu'il faut aborder les femmes comme les di^ inités , l'eucensoir à la main. La comtesse, après divers propos , lui dit : • Bien dupe la femme qui se fierait à vous; vous faites votre cour à madame de Firmin au moment d'épouser la beauté même, mademoiselle Walter, du inoins c'est le bruit de Paris. — On me fait beaucoup d'honneur ; il est vrai que mon oncle désire vivement ce mariage. — Est-ce que vous le refusez ? — Je ne dis pas cela ; je connais tout le mérite de mademoiselle Angélique, sa beauté est ravissanie; mais un mari qui possède uue belle femme, est comme un avare qui a un trésor à garder; et d'ailleurs la beauté n'est, selon moi, qu'un accessoire. — Vous êtes di.licile; et comment voudriez-vons que fi'it faite votre feiunie? — Comme vous, madame. — Le compliment est flatteur; demandez-moi i mon mari; je doute cependant qu'il veuille me céder. Mais enfin, quelles qualités exigeriez- V uns dans une future épou.se? — Je ne voudrais, d'abord, ni d'une habile danseuse , ni d'une grande musicienne ; je veux plus de grâce que de beauté , plus d'esprit naturel et d'usage du monde que de savoir ; du goOt pour la vie retirée et pour la campagne. » La comtesse l'interrompit , en lui disant : « Voilà mademoiselle Césariueqni entend l'italien , et rit peut-être de noire conversation.» Alors le chevalier m'a adressé la parole. « Corne la xigitora parla itoliano ? — Un poco.— Legge il Tasso , il Mctas- Uisio f —Om , monsieur, avec uion mailre. » Il a cessé alors ses interrogations, bien persuadé que je balbutiais à peine quelques mots italiens. Je me crois cependant aussi savante que lui ; il ne connaît pas la prosodie de cette langue , et il francise l'italien par sou accent. Il nous a quittées pour aborder d'aulres dames; et legalant Phcbns, à .son déclin, ayant dis.sipè les nuages et ramené la sérénité dans les airs, maman et moi .sommes allées retrouver nos quadrupèdes, et avons regagné paisiblement noire chaumière , escortées de Jean Martin , le maître des ânes. Quoique le chevalier m'ait traitée avec indifférence, je l'ai écouté avec plaisir ; il parle avec facilité, sa conver-
sation est négligée , moins sans doute que celle de M. de Buffon, qui l'est, dit-on, beaucoup. Le chevalier a de l'abandon et n'en est que plus aimable ; je n'aime pas ces beaui-esprits qui cadencent leurs phrases et pèsent leurs paroles, non plus que les grandes toilettes des dames.
La simplicité plait sans élude et sans art.
Âditio caro, je \ous quitte, un de mes serins vient de s'échapper....
J'ai repris mon esclave ; je ne le punis pas de son évasion ; je n'ai pas pour ces info] lunés la dureté des Spartiates, mais la douceur des Athéniens.
Le chevalier était en uniforme, je ne sais pourquoi, mais cet habit lui sied; il lui donne un air leste et martial.
M. TOMIIASINI A MADEMOISELLE d'aRLY.
Bclla signorina , si M. de Lisieux n'est pas amoureux de mademoiselle d'Arly, il se passioime pour mademoiselle Suzetle; il veut absolument aller à Genève pour faire sa connaissance. 11 prétend que l'on voyage pour voir des statues, de vieux inonuinens, et qu'un voyage est plus raisonnable pour nu être vivant aussi aimable que vous. J'ai beau lui crier aux oreilles que vous êtes retirée dans une petite maison de campagne, au bord du lac. • Eh bien ! dit-il , je la chercherai sur les bords du lac ; elle doit être connue à vingt lieues à la ronde. • 0 grand Ariosie, vous avez bien raison, lorsque vous dites :
Chi mette il piè sull' amorosa pannia Cerchi a ritrarlo e non s'inveschia l'aie.
Il faut lui éviter ce voyage, il irait vous chercher sur le territoire de Genève , comme Roland cheichait son Angélique. Heureusement il ne peut partir que dans quinze jours; écrivez-moi un petit billet ostensible et antidaté, où vous me direz que vous allez voyager, que vous êtes absente de Genève pour quelque temps. Il est des circonstances 011 il faut recourir au mensonge; c'est une monnaie coui-anle nécessaire dans la société, sans quoi on finirait par s'étrangler.
Ajoutez au portrait du chevalier, que c'est un philosophe, non du Portique, mais de l'école d'Aristipe et d'Horace ; il aime le monde, ou plutôt la société des femmes , dont l'aménité , les grâces de l'esprit font ses délices. Comme les ancien.s Gaulois, il trouve eu elles quelque chose de divin, mais il aime aussi l'étude et la retraite; il passe souvent des journées entières dans son cabinet. J'ai vu de lui des choses bien écrites : je lui ai demandé pourquoi il uentre|>renait pas quelque ouvrage un peu considérable. «C'est, m'a-t-il répondu, qu'il est plus doux de cultiver des fleurs pour son usage et son plaisir, que pour celui des autres. • On voit que sa conduite est conforme à ses opinions; il ne cherche jamais à briller, à étaler son érudition. La (ilupart des femmes le prennent pour un aimable ignorant.
Enfin, caia ilisccpola, je crois votre mariage avec cet heureux chevalier écrit de tonte éternité dans le ciel.
J'ai fait l'arquisitiou d'un écolier d'importance : c'est le fils d'un duc. Ce jeune seigneur doit faire le tour de l'Europe pour apprendre , dit-il , comme ou fait l'amour dans tous les pays, et iiour connaître les femmes. Il ne voyagera pas à lanlique, comme Pythagore ; pour acquérir des connaissances , il a un maître de mathématiques au-
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quel il parle de imisiqiie el de chansons, el ù moi il nie parle d'angles, de carrés el de laiigentes ; il m'aime heaucoup, parce que, dil-il , je suis uu bou vivant , el que j'ai une belle perruque : il m'appelle quelquefois signorPantaloiic, et moi signor S'capino, et nous sommes les meilleurs amis du monde.
Il est dimanche, nous partons pour la messe, Catherine et moi ; de là nous allons diner aux Prés-Saint-Gervais, chc^ un marchand de vin. -J'espère qu'il ne nous traitera pas comme le pape Alexandre VI voulait traiter ses convi\cs, et que nous ne serons pas empoisonnés par son vin.
lUADEIIOlSELLE d'ARIT A M. TOMMASIMI.
Cariasimo clottore, je suis de votre avis , il faut empêcher le chevalier de courir les champs; le tour serait perfide, el je me le reproi lierais. Je joins ici un billet ostensible, où je vous annonce mou df'parl pour la Sui.sse. Hélas! j'avais fait ce voyage avec mon père six mois avant sa mort; il était alors plein de vie et de santé : qui m'aurait dit que je pleiu'eiais sitiil sa perte? Comme j'ai sou itinéraire, mes notes particulièics cl mes souvenirs, pour mieux persuader ce galant chevalier de la vérité de mon voyage, je lui parlerai dans mes lettres de ce pays , des habitans , et je les daterai , tantôt d'un pays, tantôt d'un autre. Scn'asua.
lUADEUOISELLE SBZETTE A, M, TOMMASINI.
Mon cher maître , je vais courir et par monts et par vaux ; mon oncle vient de m'eulcver pour me promener dans la Suisse. Je suis ravie de faire celle tournée, el de connaître ces braves et robustes lielvéticns, beaucoup plus prés de la nature que nous. Kous parlons après demain ; j'ignore où, pendant ce voyage, nous dînerons, nous coucherons ; adressez toujours vos lettres à maman, qui me les fera parvenir, et qui vous enverra les mieniies. Je la quitte avec bien du regret , ce voyage l'afflige ; mais elle n'a pu me refuser aux instances de son frère. J'emporte avec moi mes pinceaux, quelques poêles italiens^ et le cher La Fontaine, qui me met si af,rcablemeut en société avec les animaux ; et quelques volume.-; de madame de Sévij;né, dont j'aime intiniment la conversation, car, en la lisant, je suis avec elle aux Rochers, à Livry, à Paris; je tremble même pour madame de Grignan , quand elle voxage ou quand elle est enceinte, quoique je ne l'aime pas intiniment : elle a du pédamisme dans la tète; je lui trouve un air .sec et dédaigneux ; elle se jette dans les tourbillons de Descaries, et moi je les redoute, je crains qu'ils ne m'emportent. JiUlio, sigrior dotture ed amnlo mae.slro.
LETTRE XXVH.
M. TOSTMASINI A MADEMOISELLE d'ARLÏ.
Votre lettre, carissima discepola, a désappointé le chevalier. «Ce diable d'oncle, a-t-il dit, est venu fort mal à propos, je partais dans huit jours pour Genève. — Mais quoi, lui ai-je dit, vous quitteriez la belle .Angélique, votre future épouse , pour courii- après une inconnue ? — Oui, signor dollorc, celle inconnue est très bonne à
connailrc; je bri'ile de gercer le mystère qui la dérobe à mes yeux, el de plus, je confierai à votre discrétion que je ne presserai mon mariage avec mademoiselle Walter, qu'après avoir connu celle aimable et mystérieuse Suzetle. i>
Vous êtes étonnée que voire présence ne produise pas le même effet que votre esprit ; c'est qu'il a de vous une idée si avantageuse, qu'il ne peut deviner, à travers votre modestie et votre silence, l'âme qui loge dans votre corps. Votre caractère dans le inonde est un peu froid ; mais si vous saviez combien vous plaisez dans un petit cercle, lors(|ue vous êtes à votre ai.se el que la conversation est animée, vous sortiriez plus souvent de votre froideur et de votre timidité. Quoi qu'il en soit, le chevalier vou.s connaîtra , vous aitnera , vous épousera ; vous l'aimerez , vous l'épouserez. La sibylle de Cumes l'a prédit : vous ne voudrez pas faire mentir celte vierge animée du feu prophétique. Je viens d'essuyer un orage domestique. Ma t'atherine a su qu'hier, vendredi, j'avais décliné son diner pour aller manger une cotelelle chez un de mes amis. Elle m'a crié aux oreilles que je voulais me damner, et qu'elle n'aimait ni les impies ni les incrédules. Pour l'apaiser, je lui ai promis que si je me damnais ce ne serait plus pour une côtelette; au reste, j'en suis quitte à bon marché. Le savant Bodin rapporte que ceux qui avaient mangé de la cliair un vendredi étaient brilles vifs; mais ils n'étaient que pendus .s'ils se repentaient. En 1539, un homme fut I cndu pour ce crime: ce n'était pas le .siècle d'or. Si je deviens pape, je supprimerai les jours maigres, et surtout le carême, cet ennemi du genre, humain, qui est a-ssez vieux pour mourir de sa belle mort, puisqu'il a été institué en l'an 154, par un pape nommé Télesphore, à qui Dieu fasse paix. Les musulmans ont un carême comme nous, qui ne dure qu'un mois. Pendant ce temps, il ne leur est pas permis de boire un verre d'eau dans la journée ; ils dorment; el au coucher du soleil , des hommes, appelés Miierryni , annoncent du haut du minaret que le jeune est suspendu : alors les fidèles commencent par fumer la pipe , fout une légère collation . ensuite un tour de promenade; après quoi vient le grand repas, qui dure jusqu'au lever du soleil. Au dernier jour du ramazan, plusieurs salves d'artillerie annoncent le bairam pour le lendeniain : c'est le carnaval des Turcs; il dure trois jours. Vous conviendrez que ce carême turc est plus doux que le nôtre. Ordinairement, ùP;'iques, je pèse vingt livres de moins. Le savant Doùart , homme très scrupuleux , très dévot, qui observait le carême avec la plus grande austérité, s'étant pesé le mercredi des cendres, trouva qu'à Pâques il avait diminué de huit livres douze onces; mais il rattrapa (piatre livres en quatre jours, et en huit tout .son poids ordinaire. C'est un fait que j'ai oui conter au vieillard Fonlenelle, qui se moiptait un peu du bienheureux Dndart.
A propos d'une gronderie de ma femme, voilà une longue dissertation sur le carême; mais je vous sers un plat que \()us aimez , les lettres qui disent quelque chose. La liverisco.
LETTRE XXVin.
M. DE IISIEUX A MABEMOLSELLE SCZETTK.
Quel blasphème, mademoiselle, avez -vous prononcé? Quoi! si je vous rencontrais, àpeineje vous regarderais! Quelle erreur! ignoiez-vous que l'âme se peint dans la
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physionomie? .levois d'ici dans i^vôtre un nioiiMincnt, une mobilité , une expression animée qu'aucun peintre ne pourrait rendre. Votre aversion pour la louange est injuste : louer et flatter ne sont pas synonymes, ^ous louons ce qui plait , ce qui nous oliarnie ; c'est lin plaisir, c'est le besoin d'un cœur aimant; et l'on flatte par intérêt, par lâcheté et par crainte. Au;',u.'-le entrant dans Rome, après la bataille d'Actium , entendit plusieurs perroquets qui criaient aux fenêtres ; Honneur et victoire à César! ce qui le Ilatta tellement qu'il fit acheter ces perroquets; mais il apprit bientôt que les mêmes personnes avaient dressé d'autres perroquets à prononcer le mot d'Antoine au lieu de celui de Cé,sar, en cas qu'Antoine eiM été victorieux. Si j'étais roi , je défendrais tout éloge de mon vivant. Les amans et les poètes exagèrent les louanges (|u'ils donnent à leurs maîtresses , mais c'est le ca'iir et leur imagination qui les inspirent et les trompent.
Tommasini m'a fait part de votre voyage en Suisse, avec M. votre oncle. Il a raison de vous eiumener avec lui, il aura une société diarmaïue , et vous allez acquérir de nouvelles idées. L'âme s'agrandit à chaque pas que l'on fait dans les pays étrangers. Montaigne dit que notre cervelle a besoin de se frotter contre la cervelle d'autrui. Celui qui ne sort pas de sou pays ne connaît que son compatriote, et souvent (|ueson voisin. J'ai fait deux voyage* à Londres, et un eu llalie; j'ai perdu des préjugés et acquis de nouvelles idées; j'ai vu que la plupart des naliorts né peuvent se passer de maître, et les Asclais de l'waub pe la liberté. Les voyages surtout éteignent ces haines nationales, qui sont le partage de la soldatesque et du peuple.
Depuis que je sais votre déiwrt . je voyage avec vous, je Aous vois gravir les montagnes a\ec la légèreté d'Atalaute, et je dis avec le tendre Pétrarque :
Lieti liiiri et bcu nale erbe Che Matlonna pensando premer sole, Piaggia che aseolli le sue ilolci p;irole , E de( piede alcuno vcstigio serba.
Aurez-vous l'extrême complaisance de me donner de vos nouvelles . de me parler des incidens ? La Suisse est intéressante, je ne la connais encore que par les livres; c'est la terre de la liberté , elle y a fixé son étendard sur la sommité d'un rocher. C'est mie déesse sauvage qui n'a jamais pu habiter les belles plaines de l'Asie; vous passerez devant Moral ; peut-être n'oserez- vous fixer vos regards sur cet empilement d'os.semens antiques, reste déplorable des soldats suis.scs et bourguignons. Jamais plus belle cause n'arma un peuple libre; à Morat comme à Marathon, on combattit pour la liberté, et là xictoire la couronna de ses hiuriers. Ces tristes ossemens affecteront votre sensibilité, et vous serez tentée d'élever un autel à la pitié '.
Tommasini prétend que vous aimez beaucoup madame de Sévigné , mais que vous êtes prévenue contre sa fille, madame de Grignan. Quoi, pouvons-nous la juger? Avons-nous assez de ses lettres , des détails de sa vie? Sa mère aurait-elle adoré une fille ingrate? Ninon de l'Enclos la place dans sa catégorie, c'est-à-dire l'accuse de scepticisme en fait de religion ; mais pour croire cette inculpation de Mnon , il faudrait d'autres autorités. Il me
' Ccl Wiii, d'otscmsns a clé enlevé.
parait que Tommasini a toute voire confiance; je le trouve fort heureux de l'avoir méritée.
11 est temps de laisser reposer vos yeux. Heureux, aimable Snzette , les Suisses qui vous verront , vous entendront ! Vous serez parmi eux une lleur exotique, dont peut-être ils ne connaîtront pas le prix.
M. T03IIUAS1N1 A MADEIUOISELIE D'AULY.
Miséricorde I je suis perdu, ruiné ! ma femme veut absolument avoir un voile de dentelle; elle en a vu un à madame de Triolet, la femme d'un maître de danse, et depuis elle ne rêve que dentelles, et me tourmenie pour en avoir un semblable. J'ai eu beau lui faire observer qu'un maitre de danse gagnait plus avec un entrechat dans un jour qu'un maître de langue dans une semaine : bah ! paroles perdues ! Je l'ai prise du coté de la dévotion, je lui ai dit que sa vanité la retiendrait cinquante ans de plus en purgatoire; rien n'y fait, pourvu qu'elle brille sur la terre quelques jours. Il me faudra pour celte emplette économi,ser sur nos repas, déjà bien frugals, bien cénobiliques; à l'iiLstar des Espagnols, nous couvrirons par de riches habits le vide de notre estomac.
0 vanité des vanités! M. de Ruffon prétend que l'habit est une partie de l'homme; il nous assimile aux oiseaux dont le plumage fait la plus grande partie. Passe encore pour les femmes , qui sont les paons de l'espèce humaine. Je ne crois pasque l'habit d'Arménien que vient de prendre Jean-Jacques , ait changé sa nature.
Le chevalier a donné dans le piège, il vous croit errante coninie un cliamois sur les montagnes helvétiques. Il m'a demandé si vous aviez quehpie inclination, des projets de mariage : per Bacco ! me suis-je écrié, ce sont li des mystères de la lionne déesse ; le civur d'une femme est un tabernacle oi"i il n'est permis à aucun profane dé pénétrer ! Mais si madeinoiselle Suzelte se décide au mariage , elle ne choisira ni le plus riche ni le plus beau; elle n'exigera que cinq petites choses: probité, savoir, usage du monde, esprit et naissance. — Bagatelle! — .Mais signor caialiere, ai-je ajouté, est-ce que vous voudriez aimer cette Suzetle si modeste, si peu fortunée? — Son esprit et ses lettres m'intéressent beaucoup. — Quoi, vous oublieriez mademoiselle Angélique, una f'cnere, qui vous apportera en dot des châteaux , des maisons, de l'argent? — Quoi! cela vous étonne! un sage! un philosophe! — Oui, un philosophe doit être étonné. » Ici, nous avons été interrompus; je vous exhorte à méditer cet entrelien.
Mais ma femme m'attend pour aller acheter son voile ; jugez de la vivacité de son impatience. Je vais ouvrir mon cofi re fort et je pars.
Schiavo suu fedcic.
LETTRE XXX
MADEMOISELLE d'arlï A M. TOMMASIItlI.
Voici , caro maestro, une lettre pour le brillant chevalier , écrite de Lausanne , où je suis et ne suis pas : me voilà double, comme Pytliagore et saint François-Xavier. Les questions que le chevalier fait sur mon compte, prouvent plus de curiosité que d'intérêt ; je n'aspire point à sa conquête : l'humble Suzelte u'ayaut qu'une cabane et
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ses pipeaux, est bien loin ilc vouloir rivaliser avec zum l'enere , eouverte d'or. Il me ilemaiule des détails sur mon voyage; je suis sa très humble servanle, il faudra qu'il se contente de quelrjues aperçus, etj'nserai du droit que tout voyageur a de mentir.
IN'ous sommes allés avec madame de Germeuil et le bel-esprit SI.... visiter l'erniilaue nii Jean --Jacques écrivait, boudait le genre humain , ou il a rêvé son Emile , et d'où il est parti proscrit pour cet ouvrage. En y entrant je ne sais quel frisson m'a saisi; il me semblait voir iiousseau , la plume à la main , et un cénie à ses cotés, qui lui dictait ses phrases éloquentes. Je me suis assise sur son fauteuil, et j'ai cru être sur le trépied de Delphes; je crois que j'aurais fait un livre si j'avais été seule. M. de M.... nous a conté que madame d'E.... avait fait bâtir cette petite habitation pour lui. Dans sa morosité, il se lilaifjnait d'occuper la maison d'un autre, où ses amis le poursuivaient , et de se voir obli;;é d'aller souvent s'ennuyer auprès de cette dame. Il avait lo);é pendant deux ans dans son hôtel , où, au milieu de vin^t domestiques , il était obligé de nettoyer ses souliers, et où, chargé d'indigestions , d regrettait sa gamelle. Il s'est défait de sa montre, en disant ; Je n'ai plus be.soin de savoir l'heure qu'il est. Il a renvoyé sa pension au roi d'Angleterre, en lui écrivant : Je suis faible, infirme, et ;'i peu près sans pain, mais la Providence y pourvoira, il disait : «Ouand j'étais pauvre, j'étais heureux ; » Il voudrait aller finir ses jours dans les îles de l'Archipel, on il herhoiiserait, ou bien se retirer dans une balme ou grotte; mais il craint les chauve-souris. .Agé de soixante ans, il passe son temps à chanter des strophes du Tasse; en hsant l'histoire d'Olinde et de Sophrouie, il fond en larmes. Étant malade , il écrivait à l'un de ses amis : • Je pars pour la patrie des justes, j'espère y trouver peu dévéques, peu de gens d église , mais beaucoup d'honnnes comme vous el moi.» H prétend que toutes les préférences de l'amitié sont des vols faits au genre humain et à la patrie; que tous les hommes sont nos frères, et doivent être nos ami?. « Je hais, dit- il emore, ces santés si robustes, ces gensquiont tant de force et si i)eu de vie. » M. de M... nnuii faisait ces récits sous les beaux arbres qui entourent l'ermitage. Je dis à madame de (iermeuil ; « Rousseau a foulé sous ses pieds ces mêmes gazons sur lesquels nous marchons. — Mais non , ce gazon est nouveau , celui que Jean - Jacques a foulé est aujourd'hui de la poussière ;» comme nous le .vrons un jour, pensai-je, n'osant le dire tout haut ; ces réflexions sont de mauvaise compagnie.
On m'a montré dans la forêt un chêne, au pied duquel Hamoureux Rousseau allait déposer ses lettres adressées à une aimable ccmtesse. Je rcj'.ardai cet arbre avec quelque intérêt , quoiqu'il soit fait comme un autre. C'est ainsi qu'on va contempler les rochers de Vaucluse : Laure et Pétrarque y ont attaché leur mémoire.
Je ne pais parta;',er vos chagrins sur l'achat du voile (pie désire la signora Caterina; ce voile peut faire son bonhenr pendant dix ans : ce n'est pas payer chèrement cette longue durée de beaux jours ; et , quoi qu'en dise et pense votre seigneurie, je tolère plus aisément un peu de vanité dans une femme que l'amour de la lionne chère dans uu homme. Pour subvenir à la dépense de ce voile, je vous conseille d'imiter le grand Frédéric , qui , voulant donner une pension J la veuve d'un bon militaire , et les louds affectés aux pensions étant tous employés, fit re-
trancher un des huit plats de .sa table, jusqu';i ce qu'il put y avoir une pension vacaute. Supprimez un plat de la votre , et coiffez votre chère moitié de ce voile si désiré. Je lis présentement Oïlando furioso; son style est enchanteur, facile, quoiqu'on assure qu'il le travaillait beaucoup, ou plutôt parce qu'il le travaillait; mais ses interruptions continuelles me fatiguent, m'impatientent. Je n'aime pas non plus sesgéans, ses ogres, et tant de fictions grotes(|ues; il est vrai qu'il yen a de charmgntes. Madame de Sévigné cite souvent le Tas.se, et n'a jamais dit un mol de l'Arioste; j'aurais voiUu savoir sou opiiiioq sur ce dernier poète.
Jddio, çaio maestro, je vous fais une l)ellc révérence.
M/VDF,MOISF.LlE SUZETTE A SI. DE LISIEIIX.
Je vous remercie , monsieur, du désir que vous me montrez d'être mon compagnon de voyage, et de me .suivre en esprit sur les montagnes helvétiques, sous les cabanes des bergers ; mais sav ez-vous que c'est une gène î je croirai avoir toujours un censeur attaché âmes pas; les gens d'esprit sont naturellement uu peu caustiques. Je vais m'étudier , en parlant , de peur de blesser les lois de la grammaire ; hier, devant mon oncle, je fis im terrible anachronisme, et j'en rougis beaucoup, craignant que voHS ne m'eussiez entendue.
Lausanne est la première ville de Suisse que je vois ; la situation en est singulière, il !aut des échelles pour passer d'un quartier i l'autre. Les environs sont charmans, les points de vue très pittoresques. INous sommes restés, moo oncle et moi , sur la hauteur jus(|n'après le çouclier du soleil; j'y jouissais de l'admirable perspective du lac et des bords opposés. Mes .sensatioiis élaienl aussi vives que celles que j'éprouvai à l'âge de dix ans, la première fois que mon père me mena à l'Opéra ; je me suis aperçue que les peintres et les |ioètes jouissent mieux que les autres de la beauté d'uu paysage , que la nature est plus belle pour eux.
Le lever silencieux de la lune vint augmenter mon ravissement, ses rayons, qui se mêlaient aux ombres de ce niagnifiqui' tableau , projetaient sur le lac une lumière tendre et pure, je croyais voir une nappe d'argent; je tombai dans une douce et profonde rêverie ; j'habitais la sphère des génies , divers songes remplissaient ma tête , ce globe me paraissait un séjour peu digne de moi. Au milieu de ce rêve extatique, mon oncle me tira par le bras pour m'avertir que c'était l'heure de la retraite. Adieu, beaux .songes, douces chimères, un petit coup donné sur l'épaule vous fait évanouir.
Maintenant que je ne suis plus dans les espaces imaginaires, que je suis rendue à moi-même, je vous prie de me dire si les sorciers, les génies, les démons existent, on s'ils sont des enfans de notre imagination.
Tne aventure récente, arrivée dans ce pays, aiguise ma curiosité; un sorcier, ne vous effrayez pas, c'est un simple berger, vient d'être arrêté pour sorcellerie. Il avoue qu'il est allé au sabbat , après s'être frotté le corps d'une certaine drogue; qu'il a fait eutrer le diable dans le corps dune jeune fille , dont il est amoureux , et Ofii refuse de l'épouser. La jeune possédée en est malade et a lies convulsions. Que pensez-vous de ce berger sorcier et de la magie? Je vous serais très obligée si vous vouliez
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éclaircir mes doiUes, et fixer ma croyance sur ces objets.
Vous paraissez étonné de mon intime liaison avec Tommasini ; elle est fondée sur la reconnaissance et sur son mérite personnel : il est d'une bonne famille de Padoue; un de ses aieux , Philippe Tommasini. était un homme très savant ; il existait au commencement du dixseptième siècle, rsotre Philippe Tommasini avait hérité de ses parens d'une fortune assez honnête; il avait fait d'excellentes études. A vingt-quatre ans, niaitre de sa destinée, il alla à Rome, avec le projet ambitieux d'acquérir dans l'Église et richesse et honneurs.
Il prit l'uniforme du pajje et se métamorphosa en abbé; mais l'amour l'arrêta dans sa course religieuse. Il entendit dans un o^pedalc, une jeune fille dont la voix était charmante et la beauté éblouissante. Son coeur s'enflamma aus,situt. et il la demanda en mariage. Elle n'avait pour dot que ses charmes et sa voix , et elle fut accoidée aussitôt; mais cette nouvelle Coruéiie, comme il l'appelle, avait encore plus d'orgueil que de beauté: il vous contera mieux que moi son histoire. 11 se ruina pour elle, et après sa mort il fut obligé, pour subsister, de se constituer à Rome maitre de langue francai.se, de latin et de mathématiques. Alors mon \>ére vint dans cette ville, fit sa connaissance et l'engagea à le suivre dans la capitale des Gaules, où il trouverait plus de ressources que dans les murs dégradés de la reine du monde. iMon père l'admit dans sa société, dont il fit l'agrément. Il se chargea de m'apprendie l'idiome italien, .sans vouloir accepter aucune rétribution. Ce cher docteur se mit en tête de m'enseigner aussi le latin, mais il a fait de moi une pauvTe latiniste. Après la mort de mon père, il nous donna, à maman et à moi, les témoignages de la plus tendre amitié ; il se mit à la tête de nos affaires, et nous rendit les plus grands services. Vous voyez, monsieur, que cet aimable maitre mérite notre amitié et toute notre reconnaissance.
Je ne vous dirai plus rien sur Lausanne . sinon que j'en suis bien loin. Adieu, moni-ieur; si je ne puis vous rencontrer dans ce monde . je vous donne rendez-vous dans l'autre.
H. TOMIUASINI A MADEMOISELLE d'ASLY.
O gran Giovc! cro\v\ei-ymis,cara «/(/««a, que le chevalier a écrit à Genève pour s'informer de \o'js, de votre famille: son correspondant lui a répondu qu'il y avait à Genève quatre demoiselles .Suzette : l'une, fille d'un horloger, a de l'esprit, une jolie figure, mais c'est une coquette avide de plaisirs et d'hommages; la seconde, fille d'un ministre protestant, est laide, boiteuse, méchante et dévote; la troisième, fille d'un commerçant, enveloppée d'un riche embonpoint , a voulu épouser un jeune homme malgré lui; un malin, elle s'introduisit dans sa chambre, appela des témoins; mais le jeune homme sauta par la fenêtre et la laissa avec eux; la dernière consume la journée à tricoter des bas et à regarder les jeunss gens qui pas.sent sous sa fenêtre : elle n'a jamais lu que ses Heures. J'ai dit au chevalier que ces portraits vous re.ssemblaient conmie la vieille Hécul» ressemblait à la belle Hélène. ■ Mais, s'est-il écrié, quel est donc l'asile de cette fille charmaute? — Je vous l'ai dit, une petite maisonnette au bord du lac, à quatre ou cinq lieues de
la Tille.— Mais pourquoi ce grand mystère, Touloir rester ignorée? — Sans doute elle a ses raisons, et je ne cherche pas à les pénétrer. »
Vous avez donc visité l'asile du génie, de la misanthropie, et peut-être de l'orgueil; car ce bon et modeste Rousseau disait que s'il acceptait une pension du roi de Prusse, il l'honorerait autant qu'il en serait honoré. On fait très bien de refuser une pension d'un grand roi lorsqu'on peut s'en passer: mais il nefaut pas .se glorifier de son refus et se croire l'égal d'un roi , quelque philosophe que l'on soit. Ce qui me déplait dans le morose Jean-Jacques, ce sont ses invectives contre Voltaire, qu'il traite de baladin, de polichinelle; il l'appelle le poëte, croyant lui dire une grande injure.
0 degli uomiui infernia e instabil mente!
Je compare Rousseau à Cardan, qui se félicitait de n'avoir aucuu ami sur la terre. Cardan a fait des mémoires de sa vie, où il se décrie; on prétend que Rousseau nous prépare les siens.
L'Ariosle, lu de suite, vous fatigue; mais on ne lit pas un poîme comme un roman 11 faut lui pardonner ses ogres, ses magiciens en faveur de l'éclat de son coloris et de la fécondité de son imagination. 11 a des strophes délicieuses; je le crois plus grand poëte que le Tasse, il a plus de verve. 11 est plus en vénération en Italie qu'en France; chaque peuple a son saint et son poëte.
Galilée, dit-on, dans sa jeunesse, savait tout l'Arioste par cœur, et fit une critique du Tasse très virulente. Sans vouloir affaiblir la gloire del Rolando furioso , je crois que vous lirez plus volontiers la Jérusalem délurée. Des héros fabuleux, des objets fantastiques, des événemens bizarres et invraisemblables, une raillerie contiuuelle, quoique parée d'une riche poésie, tout ce Iracas amuse et n'intéresse pas. On n'est pas long-temps dans l'illusion ; pour nous plaire long-temps, il faut parler au cœur, filer un plan bien ordonné, peindre des caractères nobles et vrais, présenter des scènes touchantes, et c'est ce qu'a fait très heureusement le Tasse.
La mia Caterina est bien contente d'elle et de moi ; elle a rais dimanche son voile de dentelle pour aller à la grand'messe, et le soir aux Tuileries ; elle était aussi glorieuse qu'un courtisan qui est plaqué pour la première fois d'uue croix étoilée ou d'un grand cordon rouge ou bleu. Tout est vanité; mais il semble que Dieu ait voulu punir ma femme de sa vaine gloire, comme jadis il punit >abuchodnnosor de son orgueil ; non qu'elle ait été changée en bête, mais elle a été saisie d'un gros rhume. L'air, cejour-li, était humide et frais; le seigneur Jupiter s'était fondu en eau pendant la nuit . et malgré mes remontrances, elle a voulu faire voir son beau voile à tout Paris. Le pis est que pour cette indisposition elle a appelé son médecin, qui m'a ouvert un grand crédit chez l'apothicaire. Notre cheminée est parée de fioles, de tasses, de boites, de pilules, de jujubes, etc. J'ai beau prêcher l'économie, même dans les remèdes, bah ! je suis un radoteur ! Ma chère épouse a deux grands oracles qui la gouvernent, qui l'emportent sur moi, son confesseur et son médecin. Si celui-ci la tue, l'autre la sauvera. J'ai connu a Rome un habile Esculape qui cessa d'exercer la médecine parce qu'elle n'opère qu'au hasard. « Mettez , disaitil, dans un pays cent mille hommes avec des médecins, et dans un autre cent mille habitans sans docteurs, je
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
gage que celte dernière colonie deviendra plus populeuse que l'autre.
Schiavo umilissimo délia inia vezzoza Padrona cj aniiia.