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LETTRE XXXIII

UADEUaiSELIE D'ARLY A W. TOtHUASIIVI.

Il est six heures du matin, la fraiclieur de l'air, sa pureté, la beauté du ciel, le calme de la nature ver,sent dans mon âme une joie douce, un bien-éire délicieux. Mai s'avance dans tout son triomphe et fait éclore sur ses pas les fruits et les fleurs. A mon lever, j'ai joué du clavecin , pour célébrer avec les oi.seaux la naissance du jour. Que je plains les fennnes qui consument dans leurs draps les belles heures de la matinée! elles sont sans doute de la race des Albinos ou des chouettes. Après ce bel exorde, apprenez , mon cher maiire, que j'ai fait hier un diner très agréable chez madame de Geimeuil avec M. de Lisieux, qui ne se croyait pas aussi voisin de la voyageuse Suzetle : cette pensée m'a fait sourire plus d'une fois. Il a été foit aimable; il conte agréablement, et n'a pas la sottùse de rire le premier de ce qu'il va raconter, ni de lasser les oreilles en répétant plusieurs fois la même chose. Il nous a conté qu'à Florence, pour fêter et réjouir Charles VllI à sou passage, on lui donna la représentation d'une feimne en couche : une belle dame étendue sur nu lit superbe jouait l'accouchée; le nouveauné et la nourrice étaient au pied du lit, et des dames magnifiquement parées remplissaient la chambre : .4ttri tempi , altri costumi ! Il v a loin de ces fêtes à celles de Louis XIV.

La comtesse Armand nous a donné une scène plaLsanle; vous connaissez sa manie du bel-esprit. Elle a dit au chevalier : « N'est-ce pas que le dernier ouvrage de Valville est très beau?— Oui, madame. — Qu'il n'y a rien au-dessus de cela? — Pardonnez-moi, le ciel. — Sans doute vnus l'avez acheté? — [Son, madame. — On vous l'a donc prêté? — Non, madame. — L'auteur vous l'a donné ? — INon , je n'ai pas Ihonneur de le connaître. — Et comment avez-vous pu le lire. — Mais je ne l'ai pas lu. — Tant pis pour vous , monsieur. Ignorez-vous que Valville en est l'auteur?— Je le sais. — Que le Mercure en fait le plus grand éloge? — Cela ne prouve rien, .le ne m'en rapporte ni au Mercure ni aux journaux poin- jujver un ouvrage; on sait comment leurs articles se font. — A qui donc vous eu rapportez-vous?—Au petit nombre de gens de gortt, et quelquefois à moi-même. — Ne savez- vous pas que Valville est un écrivain éloquent, plein de génie ? — Oui je connais de lui de belles pages; mais je n'ai pas encore vu un bon ouvrage sortir de sa plume ; c'est qu'il faut une autre tête pour faire VEuprit des Lois, un potuie épique, une belle tragédie, le Misanthrope et le Tartuffe, que pour écrire des phrases éloquentes, et souvent déplacées. — Pour moi, je trouve tous les ouvrages de Valville sublimes d'un bouta l'autre. — Sansdoute ils sont dans votre bibliothèque? —Certainement; dès qu'ils paraissent mon libraire m'en apporte un exemplaire en papier vélin. — Combien de fois les avez-vousius?— Mais une fois chaque ouvrage.— Apres quoi vous l'inhumez dans votre bibliothèque? — ,1e compte les relire un jour, quand j'aurai du loisir. — Permettezmoi, madame, de vous raconter une petite anecdote relatives notre entretien : « Vn gentilhomme napolitain s'est battu quatre fois pour soutenir la supériorité du Dante

sur l'Arioste. A sou dernier combat, il fut blessé mortellement, et il avoua en moniant qu'il n'avait jamais lu ce divin Oanle dont il était le champion et le martyr. » Ce conte lit rire tout le monde , excepté la comtesse. L'engouement de cette dame pom- un auteur qu'elle a lu d'un œil rapide, est une maladie de l'esprit, peu rare chez les femmes de Paris; pour elles, l'ouvrage est peu de chose, et le nom seul fait tout. Malheur à qui ose arracher une fleur de la couronne de leur auteur favori! On connaît l'enthousiasme que sous le règne de Louis XIV nombre d'elles ont eu pour Pradon.

L'après-diuée, M. de Lisieux m'a fait la grâce de me demander, dans la langue du Tasse, comment allait l'italien. Je lui ai répondu eu français que je n'avais point de maître, et que sans guide on avançait lentement. ^ Je vous conseille, à votre retour à Paris, de prendre des leçons d'un excellent maître nommé Tommasini. — J'en parlerai à maman. • Madame de Cermeuil m'a priée alors, au nom de la compagnie, d'exécuter un air de clavecin. Vous savez mon aversion pour jouer devant le monde; je voudrais, comme Philomèle, ne chanter que dans les bois; mais, pour n'être pas ridicule, il a fallu céder. J'ai été très applaudie. Le chevalier m'a félicité, en me disant que je mettais beaucoup d'expression dans mon jeu : mais la gloire est une bulle d'air qui s'évanouit bien vite. Mademoiselle de Belmont a chanté, et je l'ai accompagnée; sa voix est très jolie et son goitt très pur ; de plus elle a seize ans et la fraîcheur et l'intérêt de cet âge. Les applaudissemeus ont été vifs et universels; mon étoile a pâli. Le brillant chevalier a épuisé pour elle tout le protocole de la galanterie; elle aurait, comme Orphée, ému les rochers et adouci la férocité des l\f,vei..'Ih poteretta me! me disais-je, le voilà précipitée du haut de la iiloire! Je conclus, par le succès brillant de mademoiselle de Belmont , que le charme de la voix est bien supérieur aux accords des inslrumens, et va plus sûrement au cieur. J'ai supporté ce revers avec le même courage qu'Aristide soutint l'arrêt de son ostracisme.

Après ce peu de musique on a proposé des parties de jeu. Le pédant Dorival, conseiller au parlement, a relusé déjouer, disant qu'il avait le bonheur de ne savoir aucun jeu ; qu'il ne concevait pas comment un honnne d'esprit pouvait se pliera des combinaisons si vaines, si tutiles; que l'esprit du jeu était l'esprit des sots. M. de Lisieux n'a pas laissé tomber ce propos, et lui a répliqué : «Je ne suis pas, monsieur, de votre avis; je pense, au contraire, que l'esprit du jeu, dans un degré éminent, est un vrai talent , un don de la nature; que celui qui en est doué serait un excellent géomètre, peut-être un grand capitaine. L'esprit du jeu exige une sagacité pronqite pour sai.sir les rapports, de la justesse pour les combiner, une ])résence d'esprit imperturbable, une mémoire feriue. — Voilà, a dit Dorival, de grandes qualités, que je ne .soupçonnais pas dans un joueur. — .Si vous vous étiez trouvé, le siècle dernier, avec Turenne, Corneille ou La Fontaine, sans les connaître, auriez- vous soupçonné leur génie ? Les Anglais disent avec beaucoup de justesse : « Un homme a une telle partie d'esprit. » On prétend que M. de Lisieux a plaidé sa propre cause, et qu'il est habile joueur. 11 ne me parla plus du reste de la soirée. Cette indifférence du chevalier n'a point troublé mon sommeil, qui a été long et paisible; je me suis éveillée à la clarté d'un beau soleil naissant et au doux chant d'un rossignol, hôle de notre jardin. Si je n'étais bonne chré-

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