CIO
CORRESPOM)AN€E DE SUZETTE D'ARLY.
liemic. j'aurais fléilii le genou pour adorer le dieu de la lumière, à la façon des Guèbres.
.le ne puis cacher à mon cher confident une faiblesse de mon sexe ; si j'avais cru trouver a ce diner le jjalant chevalier , j'aurais mis ma robe bleue, c'est celle qui me va le mieux. Ce sera pour une autre fois, la sua devotissima ilUcepola.
M. TOMMASI^I ^ MiDEMOlSELp p'Ajaï.
f'ezzoza inia aUmtia, voire lettre dernière m'a été fort agréable.' H parait que vous eu voulez uu peu au chevalier , qui a plus eucensé la voit de mademoiselle de BeliBPflt que les sous de votre clavecin. Sans doule une belle voix l'emporie sur les accords d'un instrument; Uiaisle rossignol péchante que deux mois de l'année. Un rhume, une faiblesse, un échauffement de poitrine, l'àfie enfin aUçreiH la voix, et les inslrumens ne scurhu-
nieul jamais.
Vous n'avez pas be-spin de vojis parer de votre robe bleue pour plaire; je vous ai vue charmante et fraîche comme la rose du printemps dans votre néglige du malin ; mais , cara lei , puisque je suis votre confident , ouvrez-moi louiez les cases de votre cœur. tS'auncz-vous pas quelque petite inclination pour ce brave gentilhomme? J'ai donné jadis des leçons d'italien à la comle.sje Armand, qui a toujours siu- sa toilette Monlaii;ne qu'elle ne lil pas, et Dorât ipi'elle apprend par cœur. Elle avait épousé à dix-huit ans , le comte Armand , âgé de vmgtdeux L'un et l'autre, avides de jouissances, et plus jaloux encore de briller par le fasle, épuisèrent bientol leur forlune et la soulinrenl par des dettes; elles éclalerenl. Le père du comte ne voulut point y faire honneur, disant mi'il n'était pas assez fou pour payer les folies des autres. Il fallut réformer sa lable et ses chevaux. Cette dernière urivalion fut la plus douloureuse pour la comtesse; elle ne sortit plus de sa chandjre que pour aller le dimanche à la messe : marcher dans les lues de Pans, ou monter dans un fiacre comme une petite bourgeoise lui paraissait le comble de l'humilialion. Elle resta renfermée pendant deux an.s. Enfin son beau -père mourut, je crois, par nilié pour elle, et laissa à son fils un riche patrimoine.
Ma wlite femme m'aime toujours bien; je l'ai menée hier aux boulevarls pour voir Jeannol ; elle s'y est amusée comme une reine; elle a ri de tout son cœur: les loges veron'eaienl de princes, de ducs, de marquis, de belles dames de qualité, et le parterre d'artisans et d'ouvriers. Toute la salle retentissait de longs pelais de rire, rimbonbaia, ce qui prouve qu'au spectacle, grands et petits, tout est
peuple. .. ,
j'ai perdu une belle écolière , qui coramenrail .'i romprnidre le Tasse; son mari avait désiré qu'elle apprit ntalien pour pouvoir le parler avec elle; mais madame a fait uu amoroso qui ne sait que 1 anglais , et elle m'a troqué contre un maiire de langue anglaise, aimant mieux dire à son amant, en anglais, / love you que de parler italien avec son mari. ■ Dieu m'envoie, je crois, un petit Tommasini , o ««« bambuia: ma Caleau se croit enceinte, iif nomen Domliu beneiiirtum. Ce pelit bambin va continuer ma race sur la terre pendant quelques années encore. Je ne sais si j'en ferai un savant, un docteur de Sorbonne , un duc et pair ou un procureur. Mais il coup siir je n'en ferai pas
un menuisier, comme l'Emile de Rousseau, quelque propre que soit le métier.
Fer fine a' piedi di lei, riverealemento in'inchino.
LETTRE XXXy.
M. DE LIStEBS A MADEMOISEIÇJ^ SUJETTE.
^"ous êtes, mademoisellç, bçaucpiip plus aimab)e que vous ne pensez ; votre modestie vous ohscm'cit la vfie : que ne doiiiierais-je pas pour vous voir souvent et jouir de votre charmante çt intéressante société! «.('éfais au bain, dit un apologue oriental; nu morceau dç Içrre tomba de la main du' favori du j'oi, et je lui dis ; gs-tu musc? es-lu ambre? car tu m''einbau|ne? de ton parfuin. — Je ne .suis, répondit -il, qu'une terre vile; mais j'ai habité quelque temps avec la rose, (}ont le parfum m'a pénétrée ■ Ah ! quef parfum me pénétrerait si je passais quelques momens de la journée avec vous! Çien bèureu^ sont les .Suisses qui jouissent de votre pfésence! IVlais connaisscnt-ils le prix de ce qu'ils possèdent? Un d'eux V endit pour un écu le beau diamant dp Cbarles-|e-Téméraire. Ah ! mademoiselle , c'est Paris que vou.s devriez babilcr; vous trouveriez ici, à côté de la sotlise et del'iusipidité, des femmes d'un esprit plein de grâces, et d'un goilt délicat, qui cultivent les lettres çommg dçs Bi;urs qui les embellissent eu formant leur jug^inent. Vous nouj! rappelleriez la marquise de Lambert, l'amie de M. de Sacy et de quelques gens de lettres, et chérie, aduiirép par eux. Vous verriez peut-être avec étonnement qu'il est plus difficile dédire agréablement des c^Qses faciles, de raconter avec gr.5ce de petites anecdotes, que de raisonner avec justesse.
pu vieqi de fajre l'épitaphe d'un jeune hoinjne qpi avajt passé sa vie en vi-sites.
Ci-gjl qui. d'un air cnjoui;, L'àme de tout .soin libre el quille, Dit en niouianl ; Dieu sollloué, Je ne ferai plus de visite.
L'éloge que vous nie faites de Toiumasini ne m'élonne pas; c'est un de ces hoimucs que la fortune lai.sse dans l'obscurité pour prou\er son caprice et son inconséquence. Alexandre et Charles-Qqint se trouvaient à l'étroit dans un vaste einpire'. Tommasini.se iropvf aq large, dans sa petite chaipbre, ayec ses livres; p'est qu'il dit avec Horace : Hic l'ho et icgiio. Ce n'est qu'à l'aimable Suzelle qu'il m'est permis de citer du latin. Les anciens rqi^ de l'erse avaipnf , dans leur palais , un platane, et unp vigne d'or massif : .Ce p'est pas sous ce plaïaue, me disi)il notre lialien , que j'irais me rçpqser et chercher 1» fraiclipur. •
Vous daignez vous ^dresser à un ignorant pour éclaiciç vos doi'les'spr les génies et les sorciers ; c'est la Sorbonne que vous devez interroger; Ip? sorbonistes, sans être de grands sorciprs , oui i)es relations avec eux , et savent q^ ils existent. Cepend^jiu pour vous qliêir , je vais vous éta;: 1er mon petit Ravoir. D'a|)ord . à l'égard de l'existence des "énies, dp? esprits, des démons, les plnlosoplies dispnt; "puisq'ue'la tpire, l'air el les mers sont peuplés, lescieuç. doivent aussi avoir |eurshabitans. . Les ChaldéensonMogi dans les planetis des anges ou génies, chargés par l'Être suprême du gouvernemept du monde; le divin Platon les peuple aussi de démons et de (jénies. Les pères
• A'.stual infi'lix angusio limite niundi.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
de l'Église donnent 3 ces élns un corps maléijcl, mais d'une malière plus déliée, plus subliieque les rayons du soleil : celle téuuilé est alarmanle; au bruit le plus léneri au trotlement d'une souris, vous croirez qu'un fjénieou un démon entre dans votre cliauibre, par le trou de la serrure ou par les porcs des vitres, t^liacuu a son fjénie; le vôtre est un petit amour qui a des ailes, il croit avec vous, et dans sa vieillesse il aura des rides et de la barbe. L'existence des sorciers et de la niajjie est attestée par Platon, par le droit romain, le droit canon, par les conciles, les ordonnances de nos rois, par le lémoiijnage de sajnt Aususiin , de tous les pères de l'Église, par l'bistoire de Tobie, par les magiciens de Pharaon, et par la pylhonisse d'Kndor. Voilà de grandes autorité.s. Les magistrats de Genève ont fait brûler deux ou trois cents sorciers daus le quinzième et le seizième siècles. On en a brûlé plus de cent mille eu Europe. L'infortunée (ialiijai fut briMée sous Louis XIII , connue sorcière , par arrêt du parlement. Saint Angif-stin prétend qu'il y a de la témérité à nier la liaison intime des dénions avec les femmes , nous lui devons plusieurs de nos jjrands bommes. Les li\res saints rapportent qu'une Lhaldéenne envoya up démon dans le cadavre du prophète Samuel, le roénie démon dont Sanl fut possédé, et que Dayid conjura avec sa bar|)e. Jésus-Christ chassa les démous du corps de quelques Hébreux , et les envoya dan,s ceux de deux mille pourceaux. Gaufridi, curé à Marseille, fut brillé ep ]iH 1 , par arrêt du parlement de Provence, pour avoir fait entrer une légion de diables dans le corps des religieuses. Le parlement de Dole, condanuia au feu, en 1574, un homme qui, ayant renoncé à Dieu, avait fait |e serment de ne servir que le diable , et avait «lé changé en loup-garou. C'est , sans doute, d'après ces obsessions, que l'on dit d'un homme eniporlé : Il a le tliiMc au lorp^. Çalherine de Médicis a introduit la magie en France. Lu lionm|e, arccusé de magie sous Henri |11 , avoua (ju'il avait douze cenis complices. Chez les Romains, peuple aussi .superstitieux que féroce, les nouveaux marié?, en sorlant de la maison paternelle, elep entrant dansleip' nouveau logèrent, saulaienl à pieds joints le sepil de leurs portes, parce que c'eiajt là que les magiciens et jorciers fai.saicnt leijr sortilège. Il y eut sous Louis XIV' , en 1C72, un arrêt du conseil qui rendit la liberté à lontes les personnes détenues i|aus les prisons de !N(n-mandie pour cause de magie et de sortilège. Montaigne dit qu'il faudrait donner aux sorcicis de l'ellébore, cl non de la ciguë. Voltaire prétend qu'il ne tant que deux cho.ses pour devenjj' sorcier ; être fripon , et avoir al faire à des e.sprits faibles. I.es réfnrmés du seizième siècle chassèrent les sorciers de tout le nord, il n'en resl^ plus que dans l'Église romaine; mais ils opl disparu depuis qu'elle cesse d'exorciser.
Pour coinplè(erce petit traité sur la magie, je vais vous raconter detix auepdotes assez curieuses : ;■ Dans l'ancienne Rome, pu affranchi cultivateur fut cilé devant le peuple pour cause de forcellerie ; un petit champ, fertilisé par ses soins , avait exfité l'enyie de .ses voisins. Il se pré.senla à l'assemblée d'un front calme et .serein, escorié de sa fille, jeune el vigoureuse paysanne, de ses bœufs gros et gras, et (|p sa chaVrue en très bon état : > Romains, leur (Jit-il, ypjlà mes sorliléges. » Il fut absous d'une comnnme vojx, el cpniblé d'éloges. L'anire scène s'est passée eu Angleterre. "Lord Mansfield, grand-juge, faisait, selon l'usagj, la tournée des provinces pour rendre la justice; dans un Iwurg, on cita à son tribunal une vieille fenune
comme surcièie : le peuple échauffé déposait, ailîrmait qu'il l'avait vue marcher en l'air, les pieds en haut, la téleen bas. Le lord écouta tranquillement l'accusaliou, et leur dit : « Je ne doute pas , puisque vous l'avez vu , que cette femme ne se soit proiuenée en l'air, la tèle en bas, les pieds en haut; mais elle a l'honneur d'être Anglaise, comme vous et moi, et par conséquent elle doit être jugée par les lois du pays, et ne peut être condamnée qn'aulant qu'elle les aurait violées; or je n'en connais aucune qui défende de se promener en l'air comme celle femme. Chacun de vous peut faire de même Impunément, et je ne vois aucun motif de punir l'accusée.» Ce discours calma tous les esprits. Je ne dois pas passer sous silence X^spcrn , démons femelles des Persans. Ceux-ci doivent vous plaire; ils sont doués de la plus grande beauté, et sont très bienfaisans; ils se nourrissent d'odeurs exquises.
A présent, niademoiselle , que conclure de cet exposé ? y a-t-il des .sorciers , des magiiiens , des génjes , des démous? ont-ils existé? ont-ils disparu? Voltaire a dit • «La voix de l'univers est-elle un préjugé?» Descartes prétend qu'il est plus difficile de se défaire d'un préjugé que de nieitie le feu à sa piaison. Pour moi, malgré le préjugé universel, et l'opinion des pères de l'Église, il me reste encore quelques doutes. Mais votre sorcier de Lausanne me déconceite, je voudrais bien qu'il m'associât 5 sa magie ; s'il me communique son secret, je monterai à cheval sur un balai pour aller vous faire ma cour; mais ne vous effrayez pas, je n'entrerai pas de nuit dans votre chambre, je respecte trop votre sommeil, ce sera en plein midi. F.ii attendant, je me bornerai ù faire des vreux pour voire voyage, et je m'écrierai avec Virgile : "Ahl que la froidure ne vous offense pas, que la glace des montagnes ne blesse pas vos pieds délicats ' !
M. votre père a si bien réussi daus voire éducalion, que j'ose vous prier, au nom de l'une do mes cousines , à qui jeparle souventde l'aimable Suzetle, de me donner quelques détails là-dessns. Ma cousine a une jeune fille de neuf ans, qu'elle voudrait former, s'il est posible,àvotre image.
SKVDCUOISELLE d'ARLY \ BI. TOIUMASINI.
Votre demande, ninalo doltore , est-elle bien discrète ; vous voulez que je vous ouvre les cases de mon cceur , que je vous dise si le chevalier y occupe une place. Je vous dirai avec Corneille :
Tlcvine si In peux, et choisis si lu l'oses.
Ses leitres m'aniiisent, son esprit me plait, sa figure me parait agréable; niais je vciis lotit cela sans illusion. Rien ne trouble mon sommeil, ne dérange mes occupations, ne me distrait; voyez si c'est là de l'amojr. Croyez- vous d'ailleurs que son air d'indifférence me Halte beaucoup? Il est vrai qu'il est loin de .soupçonner que je sois la Suzelle de sa cqrfespondance : n'imporle? Césarine est femme, el n'est pas fâchée qne l'on jelte un regard .sur elle. Je me suis vue quelquefois dans le cristal des eaux , et j'ai trouvé qu'il y avait des jours où j'aurais pu plaire au dieu Pan ; mais quel aslre ne pSlit pas devant la belle Angélique! A quand son mariage? je voudrais qu'il se décidât : pour moi, je n'ambitionne ni la main dn chevalier ni celle d'un autre; il y a mille
' Ali I tibi ne leneras glacies secct as|iera plantas !
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CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
chances à courir dans uu changeiiienl de situalion, surtout lorsqu'on est bien. On raconte qu'un Italien , assez content de son sort, se maria pour être mieux; il mourut après six mois de mariage. Il ordonna de graver cette inscription sur son tombeau :
Stava bene, per essere mcglio con qui.
Combien de gens , à l'exemple de ce pauvre mari , se remuent, s'agitent pour être plus mal. Peut-être Césarine ne serait point heureuse avec M. de Lisieux ; il est trop riche pour moi. Je suis accoutumée, dès mon enfance , à une vie simple, modeste, frugale. Au lieu d'un petit jardin et de l'humble loit où je me plais, j'aurais un grand fliàteau, un vaste parc, où je me perdrais, où rien ne m'attacherait, car un grand suzerain ne sait pas jouir; au lieu que tout est jouissance pour un petit propriétaire. J'aurais, au lieu de mes bras, des femmes de chandire qui m'obséderaient sans m'aimer; j'aurais des llatteurs, des parasites au liey d'amis, et des chevaux au lieu de jambes. Bientôt je deviendrais comme l'opuleute d'Arville, qui craint le soleil, le vent, le serein, le froid, la chaleur, le marcher ; qui ne se promène (|u'en calèche dans son parc , et qui se trouve mal si elle rencontre un convoi funèbre, ou si on lui parle de mort. Enfin il me faudrait reuinicerà mes occupations chéries, au repos, au calme de moii petit manoir, ijour me livrer à l'afiitation, au fracas du monde.
Che picciolo e vano !
Che miscro teairo il faste umano !
Je crois que si je devenais riche , je mourrais de la maladie anglaise, du spleen. J'ai oui dire au chevalier qu'il aimait la campagne ; mais les Parisiens de cette caste, en aiment le séjour pour chasser, jouer au billard, faire bonne chère, et voir de jolies femmes. Fontenelle chantait les bergers et les bergères au milieu de Paris.
Cependant voici une lettre pour ce beau chevalier ; elle est datée de Berne, où j'étais il y a deux ans , et où je suis encore par l'effet magique d'un talisman. Peut-être un jour il nous en voudra de l'avoir trompé. Tant pis pour vous, monsieur le chevalier; n'êtes-vous pas trop heureux que l'on veuille, comme au bal de l'Opéra, s'entretenir avec vous sous le masque.'
Je vous félicite de la grossesse dclla signora Calcriiia : il est doux d'être père, et plus doux encore d'être mère. Mais ne faites de votre fils , ni un duc et pair ni un procureur; imitez Dieu, faites-le à votre image. Jddio caro maestro.
MADEMOlSEllE SllZETTE A M. DE IISIEIIÏ.
Je vous remercie , monsieur , des vœux que vous faites pour que les rochers helvétiens ne blessent pas mes pieds, mais ils ne sont pas exaucés; de temps en temps, en luttant contre leur aspérité, j'emporte quelque écorchure. Votre apologue oriental est une jolie allégorie, qui rappelle le vieux proverbe : Dis-moi qui tu fréquentes, etc.
Vous me citez, monsieur, de grandes aulorilés sur l'existence des génies et des magiciens, que vous appuyez de la voix de l'univers; mais il me parait que vous refusez la votre : permis à moi d'eu croire ce que je voudrai. J'aurais dé.sirc avoir votre opinion un peu plus uettenicnl ; vous êtes toujours renferme dans voire seplicisnie.
Je ne vous cache pas que j'ai du penchant 5 croire aux sorciers, aux démons; je ne hais pas lesrevenans, les fées, la magie : on m'a bercée, dans mon enfance , de cent contes à ce sujet , qui m'intéressaient beaucoup ; malheureusement , magiciens , fées , démons , génies , tout a disparu. On piétend que le soleil de la philosophie a dissipé ces êtres fantastiques ; mais aussi que de douces illusions ont été détruites , notre sensibilité même s'est énioussée : depuis qu'on doute de l'existence des rois mages , il n'y a plus de fêtes , ni de gaité. Cependant il existe encore des sorciers en Laponie; ils ont choisi pour leur retraite un climat bien âpre, bien rigoureux. Au reste , je ne crains pas quaucim sorcier ou génie entre dans ma chambre par le trou de la serrure. Quant à mon génie particulier, qui aura de la barbe et des rides un jour, à la barbe près je lui ressemblerai.
Puisque nous .sommes à Berne, tranquilles, et que nous n'en partons qu'après demain , je vais satisfaire à votre demande et à celle de madame votre cousine , et vous développer la méthode , les principes de mon père sur l'éducation. Il les appuyait sur trois bases : fortifier le corps, former le cœur, et éclairer l'esprit: il répétait souvent cette maxime de Montaigne : «Il faut forger l'àmc , et non la meubler. » Généralement , ajoutait mon père, on apprend aux garçons ce qui est relatif i l'état auquel on les destine ; il n'en est pas de même des jeunes filles : celle d'un procureur, d'un épicier, est élevée comme une demoiselle de qualité. Quel en est le résultat ? c'est que ces jeunes bourgeoises , qui sont grandes musiciennes, habiles danseuses, et petites savantes, dédaignent leurs époux, leur étal, font de grandes toilettes, et jouent du piano , au lieu de veiller i leur ménage. Mou père, qui se moquait du système d'éducaliou de Rousseau, adopta cependant ses principes sur l'éducation physique. Il me fit très peu étudier jusqu'à l'âge de six ans , mais il endurcit mon corps par de fréquentes promenades et des exercices un peu forcés ; aussi je brave l'intempérie des saisons , je ne crains pas de m'enrhumer quand une porte ou une fenêtre est ouverte. Pour m'ap|)rendre à lire, il me faisait tracer des lettres sur le sable, de sorte qu'en même temps j'apprenais à écrire. Lorsque mon écriture fut formée , il me donna à copier des maximes qui lui appartenaient, ou qu'il avait extraite des moralistes , et je les apprenais par cœur , surtout les plus courtes et les plus à ma portée. Il renvoya l'étude de la grammaire à un âge plus avancé : • Cette étude, disait-il, fastidieu.se et fatigante pour la tête des enfans , leur donne de l'aversion pour le travail. » A l'âge de huit ans, il m'enseigna la géographie, et même un peu d'astronomie ; ces connaissances, selon lui, sont à la portée des enfans ; ce qu'ils voient fixe leur attention et les amuse; ils ont la mémoire des yeux. C'était pendant la nuit qu'il me donnait des leçons d'astronomie , dans la campagne ; quand j'eus bien compris ce que c'était que longitude, latitude, équateur et pôles, il me fit étudier la géographie; il ne m'arrêtait point i un ruisseau, à une bicoque , comme font les maîtres ou les pédans; il ne me montrait que les royaumes, leurs capitales , les grands fleuves et les mers principales • il disait que j'apprendrais tous les détails en étudiant l'histoire, .le me livrai d'abord au travail avec beaucoup d'ardeur ; mais une jolie poupée que l'on me donna éteignit ce beau feu, et deviïU l'objet de mes affections et de mes soins ; je ne travaillais qu'avec effort et de fréquentes distractions. Mon père chercha à me ramener par le rai-
GORRESPONDANCK DE SUZETTE DARLY,
sonnenient et la douceur : mais voyant l'inefficacité de ses remontrances, loin d'employer la rigueur et les eliâtiuiens, il usa d'un moyen plus silr. !\Ianian voulait qu'on m'enlevât ma poupée : « Kon , dit-il , laissons-la en jouir jusqu'à satiété. Traitons les enfans comme les hommes qu'une longue et facile jouissance dégoûte bientôt. > Dès ce moment plus d'étude , ou m'ota tous mes livres ; mon pèri; me dit froidement : ■ Amusez-vous , habillez , déshabillez votre poupée, vous n'avez pas assez d'esprit et de di.sposilion pcmr mériter d'être instruite. » Le premier jour , enchantée de mon oisiveté, je peignais, je coiffais ma pelile S(pur, c'est ainsi que j'appelais ma poupée; je lui parlais, la faisais déjeuner, diner; je la menais en pénitence, et puis je lui pardonnais, et je l'embrassais. Libre , indépendante , je parcourais toute la maison , sans que personne ne me dit rien. Celte tendrcs.se pour ma poupée, ce charme de la liberté durèrent deux jours, le troisième le plaisir fut moins vif; le suivant la journée me parut bien longue, ma nouvelle so'ur ne m'intéressait plus. J'élais maîtresse de mon temps, mais je ne savais qu'en faire. J'avais déj,i l'habilude du travail; j'aurais voulu lire, mais ions mes livres étaient sous la clef. Enfin, le sixième jour, accablée de mon loisir, excédée d'ennui, je bri.sai ma p(mpée, et la portai ainsi mutilée à mon père.
• Oh! oh! s"écria-t-il , quel étrange malheur lui e.st-il arrivé? — C'est moi qui l'ai ainsi traitée, elle m'ennuie, et je vous prie de me rendre mes livres, je veux étudier. — Songez y bien , vous n'êtes pas née pour l'étude, vous êtes trop dissipée, trop paresseuse ; allez , amusez-vous toujours, si vous pouvez. • Je lui promis plus de zèle, d'assiduité. Mon père voulait me faire acheter cette grâce.
• Eh bien ! dit-il , nous verrons dans deux jours. » Il fut inflexible pour ces deux jours, qui me parurent les plus longs , les plus tristes de ma vie. Enfin ils expirèrent, et je repris le travail avec une ardeur qui s'est toujours soutenue. Mon père, pour l'étude de l'histoire , n'adopta pas l'opinion de M. de Voltaire, qui prétend que les enlans doivent la commencer par l'histoire moderne ; c'était , .selon mon père, marchera reculons. Il rejetait aussi les abrégés d'histoire, plus faits, à sou avis, pour nuire à la science que pour la propager. Les détails bien choisis sont l'âme de l'histoire, y attachent un grand intérêt. Ou'un abréviateur dise sèchement ; c'est mon père (|ui parle ), queCé.sar a passé le Rubicou et est eut ré en Italie ; un enfant , ou même un lecteur quelconque aura bientôt oublié ce fameux passage. Mais que l'on s'arrête sur les bords du Rubicou , que Ion peigne l'inquiétude , l'incertitude de ce célèbre conspirateur , qui tremble sur les suites de sa témérité; que l'on entende ces paroles : «Je suis perdu si je diffère ; et si je franchis ce ruisseau , que je vais faire de malheureux ! » Et après quelques momens de réilexion , il s'écrie , en s'élançant dans l'eau ; « Le sort en est jeté! • Il reste alors une impression si vive de ce récit , qu'elle se grave à jamais dans notre mémoire. Mon père convenait cependant que l'on devait abréger Rollin, un peu diffus , et parfois trop crédule : c'est pourtant par lui que j'ai commencé l'étude de l'histoire; je n'y faisais aucun pas , sans avoir la géographie sous les yeux , sans chercher les villes , les lieux oii les évênemens étaient arrivés ; ainsi j'achevais d'apprendre la géographie . que je n'avais d'abord étudiée que souimairement. J'écrivais beaucoup; je faisais des extraits des morceaux de l'histoire les plus mtéressans , et tous les six mois je comparais mes derniers extraits aux premiers. De plus , mon ''
père me racontai^ une anecdote, un événement historique, ou un trait de mythologie, et quand ma mémoire était chargée de ce récit , j'allais l'écrire; c'est ainsi qu'il formait mon style, et meublait ma tête. Ce qui surtout m'apprenait l'art d'écrire , c'étaient les absences de mon père ou de ma mère : j'élais chargée alors de la correspondance. Déplus, tous les jours nous lisions quelques lettres de madame de Sévigné ; il m'en faisait ob.server les tours, les expressions originales, pittoresques. Nous lisions aussi quelquefois celles de madame de Mainlcnon, bien inférieures, selon lui , à celles de madame de .Sévij;né. Il comparait celles-ci à un fruit né .sous un ciel heureux , en plein champ , en pleine liberté : et celles de madame de Maintenon , à un fruit né et niilri dans une serre.
J'avais plus de dix ans lorsque je commençai mes leçons de grammaire , mais ce ne fut jamais le livre â la main ; c'était à la promenade , ou en déjeunant qu'il me parlait d'articles , de pronoms, et de tout le fatras de celte science; je n'ai ouvert un rudiment que pour étudier la conjugaison des verbes. Je lisais , tous les matins, à haute voix, des vers ou de la prose, pour apprendre à lire dislinctement , à observer les ponctuations , à donner à ma voiîC les inflexions nécessaires et analogues au sujet' Mon père prétendait que , pour la société , le talent de bien lire était de beaucfiup préférable à celui de bien chanter , et beaucoup plus utile à la ville , et à la campagne ; dans les longues soirées, un bon lecteur occupe, amu.se toute une société ; «Tu seras ma lectrice, ajoutaitil , dans mes vieux jours , lorsque ma vue sera affaiblie, oui c'est alors que tu me paieras 1 intérêt de mes soins. > Hélas ! le sort m'a privée de ce bonheur! il est mort à l'âge de cinquante-deux ans. J'apprenais tous les jours , après mon déjeuner, quelques vers par cœur, et pour former mon gortt , mon père me faisait comparer ceux de l'radon à ceux de Racine , ou Corneille à lui-même ; ses vers sublimes à ses vers négligés , et parfois risibles.
A ma neuvième année , il me donna un maitre de dessin; il pensait que ce talent était plus convenable à mon sexe que celui de la musique. • On le cultive, me disait-il , dans la retraite, il vous attache à votre cabinet, et pendant toute votre vie vous jouissez de vos ouvrages. La musique est fille de la mollesse et de la volupté; le plus grand de ses torts est de laisser la tête vide et d'amollir le cipur ; c'est un talent qui cherche les applaudissemens et se nourrit de vanité. .Salluste reprochait aux dames romaines de savoir la musique mieux qu'il ne convenait à une femme honnête : les Grecs l'aimaient beaucoup, mais n'en permettaient l'étude qu'aux courtisanes et aux esclaves : les maris se soucient fort peu d'entendre une sonate exécutée par leurs femmes. » Cependant , malgré sa prévention, j'obtins, à force de prières, appuyées des instances de maman , un maitre de clavecin.
J'eus aussi un maitre de danse, mais mon père ne choisit pas le plus brillant, le plus renommé : « 11 suffit, disaitil , qu'elle sache sauter avec légèreté et en cadence. Chez les premiers Romains , il était honteux à une fille , en son printemps, d'apprendre à danser, cet exercice ne leur était permis que dans leur enfance; » aussi je n'ai gardé mon maitre que quelques mois.
Dans mes récréations, nous lisions ensemble l'histoire des animaux de Buffon, des pièces de théâtre, surtout celles de Molière, et les inimitables apologues de La Fontaine.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
J'avais dix ans , el l'on ne m'avait pr.s encore parlé de !â Divinité, eldnculletiu'elle exige. Enfin, nn beaujonr d'été, an coucher du soleil, mon père me conduisit sur une colline ; cet astre resple dissait de jjloire et de lumière, l'horizon était emln-asé; à l'opposiie, la lune se levait majestueusement dans toute sa splendeur, aucun ilnage ne voilait sa liin>ièi e : la tene souriait , revêtue de sa riche parure du beau mois de juin ; les oiseaux , le rossignol déployaient à l'envi leurs chants mélodieux ; mon père gardait le silence el semblait anéanti dans une profonde admiration. Tout à coup , il s'écria : « Quel superbe tableau ! quelle magnificeuce ! comment le Irouves-tu ? — Ah! mon père, je suis éblouie, j'admire avecélonnenient. — l\e penses-tu pas que c'est un bel ouvrage ? — Oh , oui , magnifique ! et qui l'a fait ? — C'est Dieu. — Et quel est ce Dieu? — C'est un être incompréhensible, indéfinissable, que nous ne connaissons que par ses ii'uvres; c'est un esprit créateur , une suprême intelligence, qui remplit , anime tout l'univers ; c'est lui qui a créé ce soleil si brillant, cette lune qui embellit la nuit, et ces astres qui se promènent dans l'inunensité des deux : il a créé ces arbres, ces fleurs qui parent la terre, et l'honune qui jouit de ces fruits et de tant de merveilles. — Ah . je voudrais bien le connaître ! — Tu n'en sauras jamais davantage; apprends seulement qu'il punit, après leur mort, le« méchans, et récompense l'homme juste et vertueux. — Et comment ? — Woils n'eti savons rien ; mais Dieu est la justice même , il ne peut laisser la vertu sans récompense, et le crime saris ch.ltiment. Nous avons une religion , il faut la suivie; Platon exige, avec raison , que l'on pratiqué et suive celle de son pays; écoute là-de.s.sus les conseils de ta mère. — Et qu'est-ce qu'une religion? — C'est une loi divine qui nous ordonne d'honorer Dieu, d'aimer les hommes comme nos frères , de les aider, de les secourir , et d'6l)éir à nos parehs et aux chefs de l'État. • Ainsi finit cette conversation intéressante, qui se grava dans mon cœtir, et qtii iii'a fourni bien des sujets de réflexions.
Mon père, tonjditrs fidèle à son système d'instruire les enfaiis , fioùr ainsi dire en se jouant, m'apprit la mythologie , sans livrés , ii la jir/ihietiade. Cette étude était pour moi un plaisir plutôt qu'Un travail : le soleil était le blond Phfbiis, el de li .soh histoire chez Admèle, et celle de Phaéton , la lulle était Diane, la triple Hécate; le laurier rappelait Daphné, le tournesol Clytie; le milrier avait rougi du sang de Pyrame et de Thisbé; le chêne et le tilleul représentaient Philémon et Bancis; le pa(m Argus, la vache la déesse lo , et le rossigliol l'infortunée Philomèle. Toutes ces nhélamorphosesme rempMssaientIa tête d'idées riante.s , ah pWnt qiie je n'appelais plus les choses par leur norii ; et si je m'étais trouvée seule dans un bois, j'aurais craint de rencbiitrer un satyre, ou le dieu Pan, C'est par ce inbyefi qiiemfin (icre rhe faisait une mémoire artificielle et locale; mais il me répèiaîl S(»uvent : • La science , pour lïriè feitiirie, est une hnnière qui doit l'éclairer et la guidei-, et fabh éblotlii- les yénx des attires. .
11 h\e rilèitail sijuvehl dans les manufactures et dans les ateliers ; j'aime Kiieux , disait-il , que ma fille, au lieu de posséder le talent de bien placer un ruban , de l'assortir à l'air dé son visage , sache commerit il se fabrique : je connais des deuKÉiselles qui savent à quelle olympiade .se donna la bataille de Marathon, comment se faisait le brouel noir à Spaite , et qui iguorent ce que c'est qu'ime |1ré.s,se d'imprimerie, comment est fait un moulin à vent , et C(>i!unc on inoiid le blé.
Je lui demandai un jour un maiire de langue anglaise : • !Non , me dit-il , cet idiome est difficile et trop rude pour l'organe d'une fcunne ; on ne peut apprendre à le parler qu'en allant habiter deux ans à Londres. D'ailleurs la philosophie des Anglais est trop élevée, trop abstraite pour vous. Clarke, Newton, Tillotson, Blair, Loke , Sidney , Brolinbroke, sont des écrivains dont la leclure exige une têle forte et capable d'attention. Les Anglais ont de grands poètes, mais je préfère la poésie italienne. De plus, la langue toscane est riche, harmonieuse el musicale, et plus analojvue à l'organe touchant des femmes Ce fut alors que Tommasini , l'ami de mon père, me donna des leçons d'italien , et qu'abusant de ma confiance , il me mit eu relation avec Cicéron et \ irgile.
Eh bien, monsieur, étes-vous content de ce verbiage? Quant a moi, mes idées tar-issent, ma plume est émoussée, ma tête fatiguée ; pour me dissiper, je vais me promener sur les remparts de Berne, observer les coiffures, les costumes des dames suisses, et la tournure des hommes. Adieu , monsieur.
LETTRE XXXVllL
MADEMOISELLE d'aRLY A M. TOiîîMASINI.
JtliLstri.ssimo dotlore, j'ai vu hier le brillant chevalier, au bal de Montmorency; il y est apparu avec madame de Firmin ; je crois qu'il en est épris , ou qu'il a le projet de l'aimer, car les hommes se passioiment, montent leur âme, pour l'amour , comme l'on monte une montre, ou une harpe. Madame Soiihie de Firmin , sans être très jolie, a une figure très agi-éable, et comme disent ces messieurs, une figure de fantaisie. Elle a des grac&s sans afiectation, un esprit vif, naturel, une gaîté aimable, et une sensibilité exquise, qui la rendent chère à tous ses amis.
Le chevalier , .selon l'étiquette banale , m'a demandé des nouvelles de ma sanlé , et, sans attendre ma réponse , il a ajouté que l'air de la campagne vivifiait et colorait les Heurs et les belles. 11 a dausé avec madame de Firmin , epii , apies la danse , est revenue auprès de moi. Le chevalier a loué sa grâce et sa légèreté ; « Convenez , a-t-elle répondu, que mademoiselle Waller danse beaucoup mieux que moi. A ((uand le mariage avec cette beauté? Toute la ville en parle. — Si je ne l'épousais pas, les parleurs seraient bien étonnés. — Sans doute; mais votre oncle le veut , et, toLit aimable que vous êtes, je vous crois fort heureux de trouver un parti aussi brillant. — Le mariage mérite qiiel(|ue réflexion ; j'ai une correspondance très intéressante avec unedemoi.selle pleine d'esprit et de lalens, qui m'occupe presque autant que mademoiselle Angélique. — C'est beaucoup, dire. Comment nommez-vous ce bel-e:prit féminin? ^ Suzette. — Vous raillez? Elle n'a pas d'autre nom ? — Je n'en comiais pas d'autre. — Pans quel pays est-elle? — Dans ce moment en Helvélie. » lii , j'ai ri ; vous voyez que la conversation devenait intéressanle pour moi. Itladamc de Firmin .« Où lavez-vous connue ? — Nulle part , je ne l'ai jamais vue. — Vous élcs un peu visiotmaire : est-elle riche? — On dit que non. — Jolie? — Elle assure elle-même qu'elle ne l'est pas, cl je dois le croire. — Vous êtes donc fou? — Ou .sage, car ces deux mots sont synonymes, vu qu'on entend par ces mots des gens qui ne pensent pas , et ne se conduisent pas connue les autres. — Je ne voudrais pas être votre femme. — Pourquoi ? — Parce que vous avez;
CORRESPOMVANCE DE SUZETïE D'ARLY.
un caractère léger , indécis ; je vous ai vu fort épris des charmes de mademoiselle Walter, aujourd'hui c'est de l'esprit d'une inconnue, que vous oublierez au premier jour. - Cela se peut , et ce sera peut-être vous qui l'effacerez de ma mémoire : cependant j'ai le plus grand désir de la connaître. • Ici finit cet entretien. Madame de Germeiiil vint me chercher pour me promener avec elle, et je n'ai pas revu le chevalier Su reste de la soirée ; mais il a été remplacé par deux agréables du jour ; ris m'ont enlrelenue de l'opéra, des danseurs, des danseuses, d'une cotrtédie de M, de fcha... qiii faisait beaucoup de bruit. • Peût-élrè, leiir ai-jè dit, après la représentation on n'en palièfâ plus. » Ensuite ces beaux messieurs m'ont faligué les oreilles des anecdotes de la cour, du lever et du coucher dû foi , des princes , des princesses , dont je n'ai que faire, tisohi .«Jnrloiit beaucoup parlé d'eux inèmes; moi, élSit sduvent le nominalif cle leurs phrases. Je ne sais s'ils se sOiil âpèrçifs qije leur ramage m'inipot-lunail ; ils m'ont (jdittée, emportant une faible opinion de mon mérite. Si ce slôrit là dÈs hôinmes aiinabiès , ils ne sont pas daugerèuï ; au sur()lus , je vous engage à venir aujourd'luû , oli Tnafdî , à notre fête champêtre, elle dure encore deux joufs; on dàmèsul- de-s tapis âe verdure, tous de vieux arbres qui vèijient bien prêter leur ombre hospitalière; on y accourt de toutes paVis; on y voit la villageoise en h,ibit du dimanche , à colé d'une beilè dame élégannncnt (i^rée; rhohime des champs auprès de celui de la ville; le phHôsOphe causant avec le laboureur ; les jeunes gens de Pâïts font rongir la giotané conlndiiin [ la jeune (iàys'aiiiîe ) par la hardiesse de leurs regards et la licence de leurs propos. Vous verrez à celte fêle des marchands d'épices et de colifichets, environnés de bonnes et d'enfans, et de jeunes villageoises ; il y a des Loteries qui ne ruinent ni h'èhiichissent personne, et sur lesquelles le gouvernement n'a point mis d'impôts : on y voit des diseiff.s de bonne aventure , qui , armés dune longue sarbacane, disent i l'oreille d'une jeune fille qu'elle a envie de Se rhârier avec un joli garçon qu'elle aime; que leurs âiiibui-s seront un peu contrariés, mais qu'enfin son amant sera son époux ; vingt taliles sont dressées, oii le Tin , la bi&re , te rîre , lés bons mots circulent à la ronde ; et cependant les violons font jurer leur archet , les danseurs sautent et brisent la cadence, de belle.s demoiselles figurent aussi dans ces contredanses; c'est la fêle de l'égalité. Le beau monde qui ne danse pas , circule , regarde et se promène : cet ensemble vous présente un tableau philosophique; venez , accourez avec la chèie Calherinc , nous aurons la poule au pot. Amlatei'ene con Dio.
M. TOMUASIKII l Ilt<lDEMOISEI,LE d'ARLY.
Il y a , hella .lignorina , du désordre dans notre ména{;e, grande rixe entre Catherine et moi ; en voici le sujet : ma Cateau Veut être accouchée par un homme , un chirurgien , et moi , en ma qualité d'Italien , je veux unr femme. Je n'aime pas les hommes pour celte cérémonie, pas plus qae pour être femme de chambre, ou marchands de modes , comme à Venise : d'ailleurs messieurs les chiiurgiens font payer chèrement leurs services; que ces docteurs à larges ma'ms accourhenl des reines , des princesses, des dameS de la cour , ei non de pelites bourgeoises. La dispute avec ma fcnnne dure depuis deux joilrs, el noiisnous boudons, cl nous grondons.
On voit bien que le mariage est l'œuvre de Dieu , car comment deux êtres si opposés que l'hommeet la fenune pourraient- ils s'accorder et vivre ensemble sans sa volonté expresse?
Votre aimable bonté me stfnliaitè ttt hél fakkiullo ; souhaitez-moi plutôt unà fahcintletla. Le.ç gartons dans une maùson sont comme les singes, ils gâtetit, ils brisent tout, ils sont mulitts, repêches et tapageurs: litlè fille douce, sensible, obéissante, ain-a ,s in dé ilioi S je tombe malade; dans mes vieux jours, elle ni'aiderii S supporter mes infirmités: ViHè fiHè est l'ange fntélàire d'une maison. 11 est \Tai qu'un gat-coh cowtintrerait la race des TOumiïsitri. Sottise, vanité des vanités; snppiisons qu'elle subsiste un siècle après moi, qn'en saurai-jc ? me.s aienx ignorent que je suis sur la terté: K puis il f,Tiidra qne lot ou tard ma famille s'éteigne. Un fleul'e A beau avoir six cents lieues de longueifr, fl finît toiljdurs par s'engloulir dans le gouffre dés iilèl^. Où sont les familles des Claudilis, dès Briitns, des T^ar , éèiCoTi.stantni , de Cliarlemagne , voire des iflédicis, si liioderTiês: ce sont des météores qtri (Wt brillé un momelit fiOtir disparailre tont à jamais ; il n'y a (Jfiè ft l*:ê tf .^tfâfti , ijni , je n'Ois, sera éternelle.
La miu cara discepota sait apprécier FeS vanités de ce monde , et elle est plus heureuse dans sotl petit cdsbi , que Catherine II dans Son palais, et même ÛansSoil ermitage, dans lequel elle dépow sa grandetri- ponr vivre un moment en philosophe; elle y dîne avec des savans, des beaux-esprits, et des grands de sa cour ; une égalité parfaite règne à ces repas; l'inipéràlrice n'y est servie qu'à son tour; celui devant qui se trouvé le plat est servi le premier, ainsi des autres. Catherine aiirie les ailés de poulets, et celui qui passe avant elle n'oserait les lui laisser, sa majesté le trouverait fort mauvais. Je regaidc ces repas lomme une comédie; limpératlice a beau .'e voiler, elle est toujours pré.sente, et les soucis dfl trône volent encore sous les lambris de l'ermitage.
Je vous envoie à copier le portrait d'une jehnè demoiselle , qui veut l'offrir à son grand papa le jour de l'iin ; elle est fort jolie, et cela entre ponc beaucoup dans le motif du présent : on ne veut donner que soixaiitè livres de celte copie; j'ai ac«plé,car au défaut de pluie, la rosée entretient les plantes. Vous présnmez liicn qile je ne vous ai pas nommée ; ma femme mêifle n'est pSs daiis le secret : sans doute tout doit être en commun dans un ménage, excepté le secret des autres. La rii'trisco
LEtTRp XL.
M. DÉ IISIEUX A KADEDIOISELLE SCZETtÉ.
Je voudrais, mademoiselle, pouvoir lue mettre à vos genoux pour vous remercier de l'extrême roinplaisauce que vous ave? eue de me transcrire le plan d'éducation de M. voire père; son .succès en prouve la bonté. Vous avez commencé comme madame Dacier , qui , dans son enfance, travaillant à la broderie, écoutait atfenti\cnicBl les leçons que .son père donnait à son flis: un jonr celui-ci fut embarrassé pour répondre à une question qu'il lui fai.sail ; sa sœur, âgée de onze ans, lui souflla tout bas la réponse. Le père l'entendit ave<' joîe et étonnement, et depuis la mit en société des leçons de son frère. Ma cousine va adopter pour sa fille le plan de M. votre père , non qu'elle se (latte de la rendre semblable à vous , car la même édu-^alion ii'aiiièiie pas
CORRESPOiNDAiNCE DE SUZETTE D'ARLY.
les mêmes résultats. I,e philosophe Helvéliiis a soutenu le contraire : c'est un terrible paradoxe, car je doute que César, élevé comme Caton , eùl eu la même raideur, la luéme gravité de caractère, et que Caton , élevé comme César, eût été galant et voluptueux. La plupart des hommes naissent indifférens au vice et i la vertu ; l'éducation influe sur ces individus , et forge et modifie leur caractère; mais la brebis n'aura jamais le courage du lion, et une âme forle, .soit en bien , soit en mal , ue fléchit jamais.
M. votre père a eu l'habileté d'orner votre esprit sans le surcharger; en effet, il me semble qu'une jolie femme ne doit pas être coiffée d'un bonnet de docteur. Balzac disait : • J'aime mieux une femme avec de la barbe, qu'une femme savante. • J'aurais beaucoup plus ambitionné la société de mesdames deSévigné, Coulange, La Fayette , que celle de madame Dacier, qui savait le grec, le latin, traduisait Piaule et Térence, et avait lu deux ou trois cents fois Aristophane, auteur .sans goût, plus méchant que comique.
Vous devez être à présent enfoncée dans les montagnes hehétiques; vous supportez la chaleur et la fatigue a\ec le courage d'une amazone. Je voudrais bien avoir l'hippogriffe d'Astolphe pour vous suivre dansvos courses, et vous soutenir dans les mauvais pas.
Paris , cette ville de boue et de fumée, comme l'appelle Rousseau, est pre.sque sans mouvement; point de nouveautés. La chimie fait des progrès, la liltcraliire baisse; Pégase bat de l'aile; le roi de Prusse écrit des leltres 5 d'Alemberl, comme César à Cicéron, Auguste à Horace. Les oisifs de Paiis, oiseaux au beau plumage, vont promener leur in.'>ipidilé, et jouir de la campagne au bois de Boulogne. Le temple de la fortune attire toujours l'aftUience; ceux de l'honneur et de la probité iombent en ruines ; ce siècle est le siècle d'argent ; on se bat, on prêche , on se marie, on sert son roi , .son Dieu iiour de l'argent. Aristide etSocrate.i pied et sans fortune , ne seraient pas reçus dans la bonne compagnie; et Cléon le corroyeur, aussi sot qu'insolent, entouré des honneurs et de l'éclat de l'opulence, seraient fêté et recherché '. Les littérateurs font de petits ouvrages, ils encensent les puissances et dé.sbonorent la poésie pour de l'argent. Liirbaiiilé. les grâces de l'esprit, les conversations instructives , ingénieuses , sont passées de mode , et nous allons devenir Welches sans nous en douter.
Le cher 'fommasini a été travaillé d'une petite indigestion; il ne peut résister à l'atlrait de la bonne chère, sou estomac n'est pas en harmonie avec son appétit. Je lui ai reproché sa gourmandise, et il m'a répondu qu'il u'aiail plus que ce pelil vice-là, que c'était celui d'Alexandre, d'Aristote, de César, et des premiers de Rome, sous les empereurs; «mais, ajoula-t-il, je n'imiterai ni .4ri.slole ni Apicius , qui consumèrent leur fortune pour satisfaire leur gloutonnerie. Ce dernier, après avoir dévoré cinq uiillicins, .s'expédia pour l'autre monde, dès qu'il s'aperçut qu'il ne lui restait plus que trois cent mille livres.
.Savez-vous , lui dis-je , comment Horace nommait la i;ourmandi,se? — Oui , grnta ingliuies. La marquise du ( 'hâtelet prétend . dans son Traité du bonheur , que la gourmandise est un des premiers plaisirs de la vie. —
' ("léon le corroyeur, par son audace et .wn insolence , était devenu gém'ral îles .Mliéniciis ; il eut d'abord quelque succès à Ui guerre, et tiint par eue battu et tué.
Mou cher docteur, vous me citez de grandes autorités; tout ce que je puis vous souhaiter, c'est un bon estomac, qui, après un long repas, vous laisse sans repentir. »
Daignez , aimable Suzelte , me mettre au rang de vos plus zélés et respectueux admirateurs.
LETTRE XLL
hàdemoiselle de xaiivtonce a «ademoiseile d'arly.
Ma chère cousine , je suis persuadée que vous apprendrez avec plaisir la nou\ elle de mon mariage avec M. Darancourt ; c'est un financier très riche , qui a fait sa fortune dans le service des armées ; il n'est ni bien jeune ni bien aimable, mais il aime la représentation et le faste, ce qui me convient beaucoup. Sans aucun goiit pour lui , je l'ai préféré à un gentilhomme de Caen , bien plus assorti avec moi par l'âge et la naissance , et qui a beaucoup d'esprit ; mais je ne puis soutenir l'idée d'aller vivre en province dans une ville où il n'y a ni Opéra ni Théâtre- Français, ou du moins de très mauvais, où l'on se lève sans projets pour la journée , où l'on se couche à onze heures du soir faute d'amusement, par ennui, où l'on se met , se coiffe sans goût, où il est inutile d'en avoir et de se parer, où l'on voit tous les jours les mêmes visages , où l'on entend chaque jour la même conversation , les femmes ne parlant que de leurs ménages , et les hommes que de leurs affaires; où l'on dine à midi, presque toujours tète à tête avec son mari , où l'on passe les deux tiers de l'année dan.s un château gothique, dont la solitude est effrayante. Vous m'avouerez, ma chère cousine, que celle vie insipide n'a rien d'attrayant pour une demoiselle de Paris; aussi je n'ai pas hésité dans le choix des deux partis, et vous avez trop d'e.sprit, de jugement pour n'être pas de mon avis. Si nous ne faisions pas la noce dans le château de M. Darancourt, qui est à quinze lieues de Paris, je vous prierais de venir embellir la fête. M. Da rancourt me donne de beaux diamans, une riche corbeille, et j'aurai les plus beaux chevaux de Paris. Adieu, ma chère cousine; jugez de ma joie.
LETTRE XLll.
1)IADESI0ISEI.IE d'AKLY A MADEHOISELLE ADÈLE DE XAlSiTOÎiCE.
Je vous félicite, ma chère cousine, du bonheur dont vous allez jouir; il me parait que ce n'est pas l'inclination qui va former les liens de votre mariage, et que vous n'épousez M. Darancourt qu'à cause de ses richesse-s. Je ne sais si des diamans et de beaux chevaux vous dédommageront des plaisirs du cœur , et du bonheur de vivre habituellement avec ce que l'on aime. Vous me dites que l'on végète dans la province; mais on est souvent bien agité dans la capitale ; qu'on y voit tous les jours les mêmes visages ; mais je ne sais s'il est plus agréable . plus doux, de voir tous les jours des figures nouvelles: qu'on s'y couche de bonne heure : mais la santé y gagne, on est plus matinal et l'on a plus de temps pour vaquer à ses affaires et cultiver ses talens. Un château gothique et la solitude vous effraient ; si vous avez des enfans . si vous parvenez à aimer votre mari, vous trouverez cette retraite préférable au tumulte fatigant et fastidieux de Paris. Le goût de la retraite et de la campagne sont un des plus grands bienfaits de la nature. Adieu , ma chère
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D"ARL\
rousine , soyez heureuse autant que je le désire; iiiauian et moi irons vous voir à voire retour à Paris.
LETTRE XLIll.
MADEMOISELLE D'ARLY A M. TOMMASIINI.
Je vous sais bon gré , caro maestro, de préférer una fanciulletta à nn polisson de (jarçon , et votre bonheur présent au fol orgueil de continuer votre race, que le fleuve Léthé doit engloutir tôt ou lard, ainsi que celle des rois et des empereurs. Mon père remerciait le ciel de lui avoir fait présent d'une fille : « Si j'avais un garçon , disait-il , il serait à son régiment, il me tourmenterait pour avoir de l'argent ; il me faudrait économi.ser , souffrir des privations pour subvenir à son fasie et à ses plaisirs. Lorsqu'il viendrait à Paris , il me ferait l'honneur d'assister quelquefois à ma table frugale, impatient de voir la lîn du repas : le malin il viendrait un moment me souhaiter le bonjour; las devoirs prétendus de la société , les spectacles, le^ bals, le bois de Boulogne, les dîners, les soupers, les maîtresses s'empareraient tellement de son temps, que de toutes ses connaissances, je serais probablement celle qu'il verrait le moins ; au lieu que je trouve ma Césarine toujours à mes cotés , dans mes maladies comme en pleine santé. Dans ma vieillesse tu seras ma compagne fidèle, mon appui, ma consolation. ■ Hélas ! ma tendresse n'a pu lui donner les soins qu'il allendait de moi ! il me reste une mère douce , aimante , pleine de vertus , sur qui je réunis toutes mes affections et toutes mes espérances.
Je me flatte que vous remporterez la victoire sur votre femme, et qu'un homme ne l'accouchera pas. Maman est bien de votre avis; nue femme l'a accouchée deux fois, car j'ai eu un frère qui n'a goi^té qu'un moment le miel de la vie. Dites à madame Catherine, que la femme de Henri IV et de Louis XIII ont été accouchées par des femmes. Madame Péronne , l'accoucheuse de la reine d'Autriche, accoucha la reine d'.\ngleterre. Madame Robinet, sous Louis XIV, accouchait madame de Grignan et les dames de la cour. Mademoiselle de La Valière ;fut la première femme de la cour accouchée par une femme, et ce fut, dit-on , pour tenir la chose secrète et éviter le scandale. Une loi d'Athènes, sollicitée par les médecins, interdisait aux femmes le métier d'accoucheuses, et l'on vit, dit-on, nombre de dames athéniennes préférer la mort à la violation de la pudeur.
Savez -vous qu'hier maman et nooi stimines allées à l'Opéra dans la loge de madame de Marsan , chez qui ni>us avions diné? Devinez ce qui m'a le plus occupée à ce spectacle? Mademoi.selle Guimard ? Pson. Mademoiselle Arnoud ? le grand Vestris ? Non , c'est nn simple mortel , M. de Lisieux ; il était dans une loge en face de la notre , avec les dames Wallerel une autre dame; il élait assis auprès de la belle Angélique, et lui parlait souvent; elle riait l)eaucoup : beau motif de jalousie, si j'aimais ce chevalier. Il était tellement occupé de sa divinité, qu'il ne nous aperçut que fort lard; il nous a saluées, et c'est toute la faveur qu'il nous a faite. Madame de Mar.'au nous a confirmé que l'on allend le retour de M. VValler pour célébrer ce brillant hyméiiée, prédit par les oracles. Au reste, je rends justice à mademoiselle Walter , je ne connais pas de figure plus séduisante : je ne trouve à critiquer en elle que le faste de sa parure , c'est le tort de l'opuleucc et de la vanité , sa compagne fidèle ; elle ne
soupçonne pas tout le charme de la simplicité. Il est vrai qu'une petite bourgeoise peut être aussi jolie qu'une fille de qualité; mais elle ne peut avoir de beaux habits, de riches diamans.
Je me suis fort ennuyée à ce spectacle : qu'un grand opéra est long et fastidieux ! J'ai lu, que le pape Léon X , fatigué de la longueur d'un sermon , se rappela qu'un concile de Latran, avait décidé qu'un sermon ne durerait pas au-delà d'un quart d'heure , et il ordonna aussitôt à tout prédicateur de se confoiiner à ce décret. Je voudrais que le conseil d'état , au défaut d'un concile , fixât la durée d'un opéra à deux heures au plus. Je vous remercie du portrait à copier que vous m'avez envoyé; cette rosée, comme vous dites, ranimera les fleurs de notre jardin. Nous avons grand besoin de linge; tout s'use, servielles, nappes, et le marbre même Je me hâte déterminer ma lettre pour l'envoyer à la posie à Montmorency ; il fallait , dit-on , quinze jours au bel-esprit Voiture pom- en composer une. Je n'envie ni sa patience ni son style.
Adilio, caro dottore.
M. TOMMASINI A MADEMOISELLE D'ARLY.
Bel bello ! signorn , ne faites pas la moue au chevalier sur son indifférence pour vous à l'Opéra ; hier je l'ai félicité sur son mariage avec la belle Angélique. «Oh, m'a-t-il répondu, le fruit n'est pas encore mi\r, M. Walter ne revient qu'au printemps , et d'ici là une comète peut briser la lerre : d'ailleurs je ne conclurai rien que je n'aie coimu cette mystérieuse Suzette ; je me donnerais au diable pour la voir un seul jour. ■
Mais écoutez une petite scène que j'ai jouée mardi dernier avec le comte de Lisieux , l'oncle du chevalier : celui-ci m'avait chargé de lui chercher la traduction de Virgile, d'Aimibal Caro ; l'ayant trouvée, je vais chez lui, le sui.sse me laisse monter ; je Irouve sur le pallier M. le comte , la tète coiffée d'un bonnet de velours noir , et le corps enveloppé dune belle robe de chambre, décorée du ruban deSainl-Louis. Il criait à son laquais :• Viendrastu , coquin ? on je le fais pendre ; » son crime était de lui faire attendre son chocolat. A mon aspect il s'est calmé et m'a demandé à qui j'en voulais. • A M. votre neveu.
— Il est sorti. — J'ai un livre à lui remettre. — De quelle part? — De la mienne, M. Tommasini. — Ah ! vous êtes M. Tommasini ! je suis fort aise de vous voir, je vous connais de répulalion; vous êtes un homme de mérite, au-dessus de voire état — Non , monsieur le comte, au niveau de mon état. — Faites-moi l'amitié de venir dans ma chambre, prendre une las.se de chocolat. «Eh bien , coquin , ce chocolat vieudra-t-il ? montez-en deux tasses. • Nous entrons dans sou cabinel , il me fait asseoir dans un fauleuil; on apporle le chocolat, il m'en verse une tasse copieuse; ou me présente des biscuits, et nous déjeunons. Il me demande comment je Irouve son chocolat. • Très bon. — Il est de Turin ; il y a de bonnes choses en Italie.
— Oui, monsieur le comte. — Vous êtes Italien?— Oui, je suis de Padone. — Je vous en félicite: lorsque l'on n'est ni Français ni Anglais, il faut être Italien; et vous enseignez cette langue ? — Oui, monsieur. — Avez- vous beaucoup d'écoliers ? — Dieu merci , assez pour faire aller mon petit ménage— Mais à quoi peut servir la connaissance des langues étrangères, quand on a le bonheur d'être
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
Français? on parle la nôtre dans tonle l'Europe; l'étude (tes langues ne séri qu'à remplir la téfe de mots.— Et d'idées; elle Sert à développer notre esprit, à former notre gortl et notre jugement. — J'ai connu un homme qui savait te grec et le làtiii , et qui n'rtaii qii'un .sot. — J'en ai rorimj qiii ne Savaient ni f^rer ni latiii, et qbi étaient pîOS sots encore. Ne coinpfez-vous pour rien le plaisir de lire les ffraTids écrivains d'une langue étrangère? — N'a- Vbifs-JtôUS pâ.s des Iridnctionsdè tous les bons ouvrages ? —Si l'olti vrins offrait nu taWeau de Raphaël ou sa copie , lequel p'référeriez-vous?— Parbleu , l'original. — Eh bien , mo'iifleur, rine trâductton n'est que la copie d'un tableau. — .I'bS su jadis des mots de votre idiome ; j'ai fait la jTuerreeii flalie, ,souS le bravé prince de Cent i; j'étais, le 30 septembre 1744 , à la bataille de Conni , où nous frottâtnés joliment les Savoiyards; Conti y fut blessé. J'aimais beaticoup les fefnmés de votre pa\ s , c'est ce que vous avez de mieux ; elles sont vives , enjouées , agaçantes , et l'on né perd pas ses soiipiTs et son temps avec elles. Quand nous étions à Plaisance, tous les officiers du régiment trouvèrent ù se nicher; j'eus pour mon lot une marquise , jeune et jolie, mais coquette à faire tremblei-; son mari me disait confidemmeut ; « Ke vous y fiez pas. elle vous trompera comme les autres;» ce qui n'a pas manqué d'arriver. Elle in'avàil appris qiieli:|ues mots italiens; je savais déjà dire aux dâmeS ; Ella i graziosa , bsUii^ima , l'rtmo moftissùno ; cOr mio , iilol mio ^ ahiina niiit. ('es expressions sont très jolies; la langue frjtrieèise n'est pas si riche en leriries amoureux. — On voit (fue vous n'avez pas perdu vôtre temps eu Italie. — J'ai laissé réfiïde de l'italien; je me suis borné à savoir itiôn métier, la tàctiqiie et un peu de géométrie; un militaire n'a pas besoin d'en apprendre davantage. — Jadis Césa'r, et dix empereurs romains en savaient un peu plus; ils ciittivaient l'art militaire et la liltératnre. L'empereur Jtllien était savant, philostiplie et gTaud capitaine; et notre grand Frédéric... — .le sais qu'il fait des vers et joue de la tlrtfe; c'est dommage qu'il ait ce travers, car c'est un héros , nu César à la tète des armées. Mon neveu a aussi là manie de la science, la philosophie dans la tête : au lieu d'aller à la chasse, de mouler à cheval , de faire sa tôtW à Versailles, il s'enferme toute la journée dans sou cabinet ; au lieu de fréquenter lès ministres, les princes, il vil avec des poi'Ies, des sàvans , des artistes. Brillanle société! aussi il est oublié, il reste efi chemin. Jeconuais bien là cour ; il faut y vivre, s'y montrer sans ces,se, toujours demander, sôlliciler, faire valoir ses .services, son mérité; mais j'espère que son mariage le guérira de ses lubies.— 11 \ a donc se marier ? — Oui, dans quelt(ues mois; c'est lin drôle bien heureux , je liii fais avoir une belle et riche héritièi-e. — Je croyais tjue M. vôtre neveu n'avait ancitlie inctination pour le mai'iage. — Il s'agit bleu d'încliualloh , pour lin parti aussi brillant! mon iféVéu n'est pas a.ssé>. fou pour le refuser. D'ailleurs cel hyiiieh est ifinn ônvrKjîe , t'est moi qtii fais une riche dôddtiou, c'est moi qui te veux; il faudra qu'il accepte 0(1 qti'il vive en philosophe dans un grenier , avec lés ïppriiiifemeds d'iiu capitaine de cavalerie , qui suffisent à peirie pour avoir des bottes. » Dans ce moinent on annonça im hiôuséigifeur , (inévèque, et pendant qu'ils s'éthbrassàient , je me .Suis évadé S'àhs adieux.
Là paix est rentrée dans le niénage. In min Càlerina crtllseut de prendre pour ses cotlches une sage-fehime, au Ueil d'iili vilain accoucheur. Tour la décider , je lui ai
cité, d'après vos lettres, l'exemple des reines de France, et madame Robinet, qui accouchait la cour de Louis XIV. De plus j'ai fait agir un rude janséniste de .ses parens , homme respectable , malgré le ridicule de ses opinions sur la grâce et la buflc Vnig'c'AiTu's , qui lui a dit qu'une femme pieuse et podiipie ne de'taft jfàS se jièHir d'un homme, en pareille circonstance, et que la religion blâmait le métier d'accoucheur. Wa princesse s'est lendue à ces bonnes raisons , et elle sera accouchée comme feu les reines de France.
M,\DEillOISEI,LE SIJZETTE A. M. DÉ tlSlECX.
Je suis , monsieur, comme le rat voyagear de La Fontaine :
Qno te monde , dit-ÎI , est (fràifil et s|fàeîèa\!
Voilà les Apennins et vciilà tè Caucase;
La moindre laupiuWre est un monde A Ses yeux.
Le tàWéaù qitè \ oiis nie fàKes de ^àHè fi'a Hèn 9è sédiiisant; flous aljoiis, ditè.s-vôus, aeve'nîr WelcIieS. Quoi! dàfiis lé siècle de la ptiilo'sop'hîe et âiî bèl-es'prlt , quand nous avons tarit de brochures, dé rôhiâns, de petits poèmes , tant de vaudevilles. Si Je ne èônnaissafîs votre écriture, je croirais qne votre ttéctaTnâitififi est de Rousseau. Il est vrai qu'aujourd'hui on fête les Oéon, et l'on néglige les Aristide et les iSocrâ'Ie. Cest que le§ Cléon se sont multipliés, et les sages soiit devenus rares ; et .';e cachent.
Nous aurons de la peine à corriger notre dtièfedr; il ne seconlentera jamais dn pain que le côrbèari Sppôllaît a saint Antoine, ni des raves ((ite Ciii"iiis ÎSètftàttis faisait cuire dans un pot de terre.
Je sei-ais fâchée que le paladin AstolpTHè votre prtfât son cheval poiir me snivi-e dans niés ctfôrsefe , mdn Stnèurpropre en souffrirait ; le ^ fiyàge n'eifibètlit pas ; je lié sais comment Bradamante et la reine dû Cafay poti'iaient conserver l'éclat et la fraichèiJr de leur teint en côtlratit le monde. Pour moi, les cheveux éparsso'tis un vàSte chapeau , teinte du hàle du soleil , je ne crains pas qu'ÀptilIon me poursuive et me prenne pour Daptiric.
La situalioh de Berne n'est pds agréaWè; dn fldc de Berlhole , .son fondafènr, plaça ceHë ville s'ii- Une co'llfne , enviioimée d'un ravin profond et de l'Aàr. Vous voilà aussi savant que nioi siir .sa position. Ce càiitori est montueux ; j'ai .souvent mis plied 5 terre pour (Jrffv'ir ces collines escarpées , et malgré vos vœux priétiqifes , nlès pieds en oiit souffert. Les montagnes sont côtivertdi de sapins, de hêtres et de chênes. J'igiiorè si c'est (a nôfivfeaiité qui me séduit , mais je préfère ces mottts Sfires et sflu>cilleux , et leurs forêts sauvages, aux environs dfe Paris, si ria;is , si décorés, si peignés. Les BerndiS ôh't tort dé pVei;dre des Ours pour leurs armes, car ils sottt ol)li/;eàfis , amiables et pleins d'rtrbanilé. J'ai cru habilér tiué villefraticaise , car vous savez que nous a*nl res Frifnçais , foiir Itiïre l'éloge des étrangers , noils ièS .issim'ilônSi à Hb'tte-fiiêmes. Je n'ai pas manqué d'aller réiïdi'é Itia visite éffax ôiirs etitrèlenils dans les fossés profonds de ta ville , èÔinirfe jadis, dans le Prytànée d'Alhètiès, on èiitrèfèrfiHt féifx qui avaient bien mérité de la patrie.
On dit que la bitjliothèque de là ville ébnflèrit dès rfianusrrils précieux ; je n'ai pas èii la citrfôslté de les examiner, car je suis femiiie, et j'allue mieux regarder dès étoffes nôH\elics que des parchemins pdttdi'eln. Je voits
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
avone même que je regrelle peu les pertes que nous avons faites des moi'ceaux de Tile-Live, Tacite et autres; il nous reste une assez ample provision de livres pour la faiblesse de nos yeux , et la brièveté de notre vie. Je n'ai pas la même indifférence pour les porlraits des jjrands hommes qui parent cetle bibliolhèque; leur iuiaf;e m'inspire un plaisir, nn intérêt qui échauffe mon âme, et me rend leur contenvporaine. Je n'adopterai jamais l'hérésie des iconoclastes. J'ai le portrait d'Henri IV dans ma cellule, auquel je fais souient des déclarations d'amour. De iierne nous sommes allés au village de Reuneclk , oii est ce fameux prmitai;e , creusé dans une montagne, par un ennile qui y a travaillé trente ans ; il a construit une chapelle et un appartement complet. Je trouve bien heureux un homme qui se ménage une occupalion pour tonte sa >ie, et si j'avais les talens de mademoiselle Scudéri, je commencerais une Clélic , ou un nouvel Arlamène , en vingt volumes'.
Pans notre roule, nous jouissions d'une perspective admirable ; d'un côté une riche contrée couverte de bois ; de l'autre d'âpres rochers couronnés de glaces éternelles ; le contraste de l'été et de l'hiver. Je voudrais pouvoir vous peindre ces niagnifiqnes tableaux dessinés par la nature. Je vous lenvoie à Thompson l'.\n8lais ou à Jean- Jacques; ils ont un pinceau nu peu plus vigoureux que le mien. Mais pendant que je contemplais ce bel ouvrage de Reuneclk, mon cheval s'est abatlu non loin d'un précipice;, on dit que j'ai pâli, je le crois sans peine : je ne sais si la fière f.lorindc n'aurait pas changé de couleur (omme moi; mais ne vous effrayez pas, on est venu à mon secours. Je suis déjà remontée achevai, et j'en suis quille pour quelques légères (onUisions. Dans la route, nous avons déjeuné nella villicciuola d'im moiUagnard, au milieu de ses vaches , de ses chiens , de sa fennue cl de ses enfans ; au pied de sa cabane scorrea un liinpUlo niscelfctto. Mou oncle y a mangé d'un frouiage âgé de quarante ans et d'un pain de six mois, et bu d'un vieux kiisihwasser, et moi d'un excellent lait. Je crois que l'ambroisie des dieux élail du laii des vaches suisses.
Ce monlagnard vous aurait étonné par la vigueur de son caractère, et la justesse de sa logique. Il a servi six ans dans les gardes suisses du roi de France , apiés quoi il est venu recueillir son polit bérilage el se marier. Il a déclamé tonire les athées ; cependant il ajoutait : • Il faut les convertir et non les brûler; il faut leur demander quelle main a formé la terre , le soleil , les astres , aniir.é la maliere; quelle puissance entrelient l'ordre el l'harmonie. Ensuite il nous a parlé de Jean- Jacques , qu'il avait vu à Neufchâtel. « Je l'ai beaucoup regardé, nousdil-il, parce qu'il faisail beau( oup de bruit ; il était de mauvai.se humeur, il se plaignait des habilanset du genre humain. —Monsieur Jean-Jacques, tuiai-jedit , quittez vos livres et votre plume, et venez vivre dans nos montagnes avec nous et nos vaches; li vous ne trouverez ni envieux, ni philosophes, ni maîtres. • Il sourit à ces mois, et me prenant la main, il me répondit : « Il n'est plus temps de suivre ce conseil; à quaranle ans le démon m'inspira l'envie d'écrire : j'avais été assez heureux jusqu'alors, mais le malheur m'attendait avec la célébrité. •
Ce bon Suisse nous a parlé ensuite de /wingle , curé de Zurich : . Celui-là , disait-il , élail un homme de bien qui
'. Ces romans de mademoiselle de Scudéri , ne sont que de dix volumes chacun.
ne damnait pas, comme Calvin, lès cinq Sixièmes du genre humain , et qui niait que Dieu eût créé les hommes pour élre la proie des dénions, parce que tel est son bon plaisir. 11 n'y a qu'un enragé, un damné, s'écviait-il , qui puisse prêter de tels .sentimens à la Divinilé; l'enfer est fait pour les diables et non pour les hommes , qui sont de faibles créatures." Pendant celte narration, il s'arrêtait, et à chaque pau.se, il nous versait du vin, choquait le verre avec nous, buvait à mon oncle, à moi , à notre bon voyage. Quand il se fut reposé un instant, il nous dit : ■ Je voudrais savoir dans quelle partie du corps loge l'âme; j'ai beau me creuser la tête, je n'y comprends rien. - Mon oncle lui répondil que les plus beaux génies, les plus grands philosophes étaient au.ssi ignoralis sur ce sujet là c|u'un enfant au berceau. Si vous en savez, monsieur le chevalier, un peu plus que nous, veuillez éclairer notre ignorance. Je voudrais savoir aussi quelle différence il y a entre la religion de Calvin et son culte, et celui de l'Église anglicane.
Ce montagnard m'a demandé Oi'i était rftofi iriari. « Je n'en ai point. — Vous êtes déjà veuve? — Non; je n'ai jamais été mariée. — Pourquoi cela? à votre âjfe un mari vous irait bien. < Je lui ai répondu qu'en France il fallait l'acheter par une riche dot. • Vous avez des usages bizaïTcs dans votre France, et de plaisantes cervelles. Vous allez à la ines,se sans penser à Dieu ; au sermon pour voir le monde el juger le prédicateur; vous vous confessez pour recommencer le lendemain. Vous vous habillez pour les yeux des autres, non pour voire couunodilé; vous vous visitez pour vous ennuyer réciproquement ; vous vous mariez sans amour. Vous avez, comme les écureuils, une activité élonnanle sans objet, ou pour des choses frivoles; vous parlez de liljerté et vous avez vingt maîtres : le roi, le gouverneur, l'évêque, le confesseur, le lieutenant de police, les ministres, le parlement. Vous chaulez et dan.sez avec vos chaînes. J'aime cent fois mieux être paysan en Suisse que duc et pair à Paris. ■ Cjonnuent trouvez-vous la dialectique de cet homme ? C'est une cspci;e de paysan du Danube.
Je vous fais grâce du reste de sa conversation , car il nous parla encore de Guillauuie Tell , qu'il loge en paradis à colé de Brulus; mais il envoie en enfer Charles-le- Téinéraire avec tous les empereurs de la maison d'Autriche. Il blâma ses compatriotes daller vendre leur sang â des nations élrangères : • Un Sni.sse , s'écriail-il , ne doit son sang qu'à sa pairie, el ne doit coinbatfi-e que poifr sa liberté. » Cet homme avait quelques livres, entre autres les Niiils d'Young, qu'il li.sait souvent. Je les ai lues alissi , avec plus d'ennui que de plaisir. Cet écrivain est trop noir, trop lii^'tArè, d se répète trop souvent Çucl est donc ce docteur Young? vous l'avez peut-être connu à Londres ?
INoiis ne sommes restés que vingt-quaire heures à Friboiu'g, dont la position est très peu pittoresque. Celle ville est située sur (e penchant d'une colline, adossée en partie à des rochers élevés; les rue? oui une pente rapide, et malheur à tout homme atlaqué de l'asthme. La religion calholi(|ue y csl la dominante; j'y ai entendu la messe. On y compte cent qiialm-ze églises, cent vingt chapelles, et plusieurs couvens. Mais si la religion catholique s'est réfugiée dans Fribourg , cette ville n'a pas ouvert ses portes à la science On dit que les Fribourgeois ont conservé la simplicité et l'écononue du bon vieux temps, je voudrais qu'ils eussent un peu dérogé de leurs ancêtres , pour se
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
rapprocher de nous. Rien de si rare ici que les livres; les amateurs sont obliges d'aller en acheter ou en louer à Lausanne.
La contrée environnante offre de superbes tableaux , de fertiles collines, de riantes prairies et de belles forêts Si j'étais riche , maîtresse de ma destinée, je ferais bSlir un casino d'été dans les environs de Friboui;; , et j'y jouirais , sans frais . d'un Kiagnitique jardin anglais ou chinois.
Nous allons partir pour Lucerne et Zurich ; votre pensée est bien maîtresse de m'y suivre, et de parlafier avec moi les plaisirs et la fatigue du voyage. Je crains pourtant que voire imagination ne s'use en me voyant ,si souvent , et ne me dépouille des charmes qu'elle me prête si généreusement.
Adif u , monsieur, je vous salue.
LETTRE XLVL
1HADE9I01SELLE d'aRLY A M. TOMMASmi.
Je commence cette lettre, caro macslro. l'âme encore pénétrée de la cérémonie lugubre d'hier : c'était l'anniversaire de la mort de mon père. Nous sommes allées. maman et moi , de grand matin , entendre une messe des morts, que nous avions demandée à notre curé. L'église était obscure et solitaire; j'ai prié pendant toute la messe, en pleurant , pour l'âme d'un si bon père. Hélas ! il est mort sans confession: mais si la bonté, la probité, la vertu peuvent effacer les faiblesses de l'humanité, obtenir grâce devant Dieu , quel homme a inieux mérité sa clémence ! Au so'rlir de l'église , un tableau m'a vivement frappée : pour revenir chez nous . il faut traverser le cimetière du village; nous vîmes une jeune pay.saune, à genoux sur la tombe de sa mère , enterrée depuis trois jours : elle pleurait amèi emeni .sa bonne mère, e' non loin d'elle des enfans riaient, criaient etjonaientau palet, sur cette même terre qui couvre la cendre de leurs pères, et qui doit un jour les couvrir à leur tour. Nous avons passé le reste de la journée bien tristement ; je n'ai pas quitlé maman ; l'après-dinée nous sommes retournées à l'église, pour réciter l'office des morts; après quoi nous nous sommes promenées dans la forêt. Le jour était .sombre et semblait participer â notre douleur; et l'étoile du soir nous a amené une pluie abondante ; tout paraissait concourir à la mélancolie du jour. Le .soir nous avons lu Alhalie, chef-d'œuvre qui m'enchante; cependant je ne voudrais |)as que Joad parlât avec tant de fureur à Mathan, je suis toujours tentée de lui dire ;
Eh quoi , Joad , d'un prêtre tst.ce là te langage ?
Je ne voudrais pas qu'il tendit des pièges à Athalie poiu' la faire égorger; mais malgré ma critique la pièce restera.
Le caractère du comte de Lisieux , que vous me tracez dans votre dernière lettre, est très commun en l'rance, où tout ce qui tient à la cour, jusqu'à l'aide de cuisine, encense la faveur, et n'est agité que d'une seule idée, celle de faire son chemin ; ce qui me rappelle tm propos du maréchal de INoailles. Un jeune homme lui demandait des conseils sur sa conduite à la cour : « Vous n'avez , lui dit-il , que trois choses à faire : dites du bien de tout le monde , demandez tout ce qui vaquera , et asseyez-vous quand vous pourrez. .
Je ne crois, monsieur le voyant, à vos oracle,s, non
plus que les Troyens croyaient à ceux de Cas.<!andrc. M. le chevalier épousera mademoiselle Waller, gardezvous d'en douter ; ils sont faits l'un pour l'autre.
Il y a huit jours que nous sommes dans une solitude profonde , pas une visite , pas un importun ; le seul curé , qui croit en Dieu, quoi qu'en dise Rousseau , qui croit les prêtres tous athées , est venu l'après-dînée faire la partie de piquet de maman , et décrier avec elle les philo.sophes du siècle. Ce bon curé me fait l'honneur de me consulter sur ses sermons ; car vous saurez que je suis ici , avec le magister, le bel-e.sprit du village. Les uns me prennent pour une sainte, les autres m'appellent la philosophe, parce qu'ils me voient le livre à la main. Hélas! je ne ,'.uis ni l'une ni l'autre. Je lis aujourd'hui V Histoire de l'Église. On défend la lecture des romans aux jeunes demoiselles, il faudrait aus.si leur interdire IV/ùYoJre de l'Eglise. Quels hommes que la plupart de ces papes ! on les voit presque tous occupés d'intrigues, et de l'élévation de leurs familles. Que de scandales! de .schismes! de papes doubles, triples! la tiare achetée el vendue! un Benoît VIII. Jean XIX, Benoit IX , et ce Grégoire Vil , dont on a fait un saint ,el qu'il faudra placer entre Denis le Tyran et Louis XI ; Alexandre VI, athée, ambitieux, tout noir de vices, mais plein de-sprit et de talens ; Jules H, guerrier infîftigable, politique perfide, toujours à la tête des armées, répandant à grands flots le sang des chrétiens, de ses brebis , dédaignant même de se couvrir du manteau de la religion. Un vendredi saint, il refusa d'aller pieds nus, selon l'usage de ses prédécesseurs, à l'adoration de la croix. Le jeudi saint, à la cérémonie de la cène , il mettait ses pouces en croix sur le pied des pauvres pour éviter le contact de leur chair. I' aimait beaucoup le vin ; Louis XII ne l'appelait que l'ivrogne. Léon X cultiva et protégea les lettres, répandit .ses larges.ses sur les savans et les poètes. Rome était , sou son pontificat, le rendez-vous des talens et du génie; ils étaient accueillis au milieu de la magnificence et des plaisirs. Ce pape aimait beaucoup la chasse, exercice peu digne d'un .souverain pontife; comme roi il aurait pu marquer dans l'histoire, « Ma, dit un auteur italien, osieriarc la sua parola , non fit mai conlata frà le virlii di gncsto ponteficc. » Quand ou lit l'histoire des conclaves pour l'élection des papes, que l'on découvre les intrigues , les mensonges , les perfidies qui s'y passent sourdement , il est difficile de croire que le Saint-E^sprit préside à ces assemblées. Cependant , au milieu de cette foule de papes qui, ternissent l'éclat de la tiare, on voit .s'élever des têtes majestueuses et imposantes , qui s'attirent la vénération et les hommages des contemporains el de la postérité.
J'ai commencé à traduire l'épisode de l'Erminie du Ta.sse, mais -'est un fruit qui n'est pas encore niilr; je vous l'enverrai pour votre dessert à sa maturité.
Ces huit jours d'une entière solitude ont passé avec la rapidité d'un torrent. Je me suis beaucoup promenée le malin dans notre vaste parc, d'un arpent; l'après-dlnée avec maman , dans la campagne , dont les promenades .sont délicieuses. Tout est champêtre ; jardins, vergers, vignobles, rui.sseaux embellissent cette vallée.
Vous voyez, anmlissimo maestro, que l'or ni les grandeurs ne nous rendent heureux , el qu'on peut l'être à bon marché; aussi je suis bien loin d'ambitionner la fortune. Si quelquefois je désire un peu plus d'aisance, car il faut toujours désirer quelque cho.se , c'est pour pro-
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curer à maman plus de douceurs , quelques distractions, el pouvoir acheter quelques livres.
LETTRE XLYll.
U. TOMDIASmi \ MADEUOISELLE d'ABLY.
Comme vous, amabite sigiwrina, j'ai célébré l'anniversaire de la mort de votre admirable père ; j'ai fait dire une messe à Saint-Euslache, que nous avons entendue, Catherine et moi. Ce cher papa ! quel dij;ue honnne ! savant, plein d'esprit, philosophe avec simplicité, sévère pour lui , indulgent pour les autres, ayant peut-être trop méprisé la fortune. La philosophie que l'on peut nommer ecclectique, était mêlée des maximes de Port-Royal, et de l'indulgence jésuitique. Je ne suis pas surpris de l'effet que produit sur vous l'histoire de l'Église. Les poètes et les prosaleurs italiens ont souvent attaqué les désordres de la cour de Rome. Le Dante loge aux enfers les papes Athanase, INicolas, Koniface VIH. Pétrarque compare la cour pontificale à la voluptueuse Babylone. Bocace peint, avec beaucoup de hardiesse, la dépravation des ordres religieux, et le Pogge ne les épargne pas dans ses facéties.
La cour de Léon X était la plus brillante, la plus voluptueuse de l'Europe ; on fai.sait i sa table une chère délicieuse : les convives étaient des évêques , des cardinaux, des poètes , des savans ; alors les indigestions étaient de bonne compagnie, comme le prétend Voltaire. Le mets le plus chéri de Léon X et des gourmands, ses commensaux, était des boudins blancs , faits de blancs de paon.
La mia cara sposa commence à avoir des envies de femmes grosses ; tanlôt elle veut des oranges de Malte, tantôt des dattes du Levant; hier elle désira un homard qu'elle avait vu dans un magasin de comestibles. Il fallut l'acheter, sans quoi son bambin serait venu au monde avec un grand homard sur le nez. M. de Bnffou ne croit pas au résultat de ce.s envies ; il est vrai qu'il y aurait de drôles de figures sur les visages, si les fantaisiesdes femmes grosses venaient s'y peindre.
Admirez ma sagesse ; je suis sorti sain et sauf d'un diner chez madame du Caiige, qui donne continuellement des festins douteux , auxquels ou ne peut résister. Vous allez me demander ce que e'e-st qu'un repas douteux , c'est un repas où , selon le parasite de Térence, tout vous tente, et 01:1 l'on est embarrassé du choix des mets '. Cependant les festins de M. du Cange n'ont pas l'abondance de ceux de Salomon ; pour le diner et le souper de ce roi juif, on tuait Ions les jours trente bœufs, cent moulons , du gibier et de la volaille en proportion : il y avait de quoi nourrir tous les chanoines de l'Europe, compris les chantres. Une passion plus difficile à vaincre <(ue celle de la gourmandise est celle du jeu ; j'ai vu , froid et immobile spectateur , perdre après le diner des sommes immenses. Dans ces scènes , l'aspect des physionomies est intéressant ; l'un, calme et froid, a le désespoir dans l'âme; Taulre a, dans ses yeux, toute l'expression de la fureur ; celui-ci , celle de la joie.
Pauvres gens! je les plains; mais il faut pour les |)ères plus de pitié que de courroux. Je commence à croire
' Dans le Phnrmion de Térence , le parasite Parméoion dit :
Cœna ditbia apponitur.
Gela. Quia islitc verbi est ?
Parm. Vbi dubiles, quid sûmes polissimum
que nous ne seroiis parfaitsqn'en paradis. Florace nousa dit, en beaux vers, que le monde allait toujours de mal en pis ; Pétrarque, 1500 ans aprèslui , nom reproche également nos vices.
La gola , c'I sonno, e l'oziose piunie Haouodcl moodoogni virtù sbaodila.
Les prédicateurs d'aujourd'hui nous crient en chaire, que le monde e.st corrompu , que nos aïeux étaient plus sages, plus vertueux. Que conclure? que les buissons auront toujours des épines , les serpens leur venin , et les hommes leurs vices.
LETTRE LXVIIL
M. DE LISIEUX A IHADEIUOISELLE SDZETTE.
Que n'étais-je, aimable Suzette, à votre banquet chez votre montagnard, j'aurais mangé avec délice de ce fromage âgé de quarante ans , et du pain de six mois ! J'aurais préféré ce repas à celui que Lucullus donna à Pompée et à Cicéron , et qui coûta 1.5.000 livres. J'ai frémi de la chute de voire cheval. Vous avez beau charger les couleurs pour vous peindre les cheveux épars, le teint flétri , vous n'en êtes que plus piquante à mes yeux ; vous avez toujours une physionomie vive, animée, plehie d'esprit, des yeux perçans. Oui, c'est ainsi que je vous vois au bout de mou télescope. J'aime beaucoup votre philosophe des bords de l'Aar, et sa philosophie sauvage, qui n'est qu'un heureux instinct, ou l'effet d'un esprit juste el lumineux. Ce montagnard se creuse la tête pour deviner où est le siège de l'âme, et vous me demandez mon avis. Je vous dirai que je n'en sais pas davantage là-dessus que la bonne femme qui tricote des bas dans sa chaumîere, et je ne m'en inquiète non plus que des tourbillons de Descaries, el de l'harmonie préétablie de Leibnitz, que je n'ai jamais compris ; mais je vais vous rapporter les opinions des philosophes anciens et modernes.
Les uns disent : il n'est rien qu'on coiiiiars,se mieux que l'âme; d'autres assurent qu'il n'y a rien qu'on connaisse moins. Épicure, Aristote, tiocrate, et les pères de l'église pendant les premiers siècles ont cru l'âme corporelle. Des philosophes grecs assurèrent que l'âme était une portion même de la substance de Dieu. Malebranche parait avoir la même opinion. Hippocrate loge l'âme dans le ventricule gauche du cœur ; Épicure et Aristote dans tout le corps. Érasistrate dans ta membrane qui enveloppe le cerveau ; Kmpédocle el Moïse dans le .sang. Selon Julien, chaque partie du corps a son âme. Slralon la place entre les deux sourcils : Platon la divise en trois parties; il met la raison dans le cerveau, la colère dans la poitrine, et les désirs voluptueux dans les entrailles. Descartes prétend qu'elle est dans la glande pinéale, qui est au centre du cerveau. Locke dit que nous n'en saurons jamais assez pour affirmer que Dieu ne peut accorder la pensée à la matière : ce qui lui a mérité la colère des Ihéologiens qui l'accusèrent de renverser la religion et d'outrager la Divinité. Selon Malebranche nous ne connaissons notre âme que parle sentiment intérieur, par la conscience, el nous n'en avons point d'idée. Choisissez , mademoiselle, parmi toutes ces hypothèses, et logez votre âme où bon vous semblera. Pour moi , je crois que la mienne erre aulour de vous; elle est tantôt à vos pieds, tantôt sur votre sein , elle caresse vos cheveux , se cache dans les replis de votre vélemenl, et la uuitelle
CORRESPONDANCE DE SI ZETTE D'ARLY
veille autour ite votre lit . pendant votre sommeil. Voulez-vous présentement connaître l'opinion d'un poëte anglais , Prior , sur les divers logemens de l'âme? la voici ; ■ L'âme, dil-il, cet être si peu connu, si bien senti, dans notre enfance est daps nos pieds et dans les mains ; à VA{;e de puberté elle occupe Ig milieu du corps; de là elle monte au cœur où elle produit les sentimens d'amour et d'héroïsme : dans la maturité des ans , elle s'élève jusqu'à la tête, y raisonne comme elle peut , et dans la vieillesse on ne sait ce qu'elle devient. » Pour compléter toutes les rêveries qu'on débite sur l'âme, j'ajouterai que Gassendi et Épicure disent que nous avons trois âmes : la végétative, qui fait circuler les liqueurs; la sensitive, qui reçoit les impressions ; et la raisounable, qui loge dans la poitrine. Descaries assure qu'elle pense toujours, qu'elle arrive dans le corps pourvue de 'lonles les notions métliaptiysiques , de toutes les connaissances humaines, qu'elle oublie en venant au monde. Vous voyez, mademoiselle, que vous avez été aus.si savante qu'Aristole et Cicéron : c'est bien dommage que tant de savoir .s'oublie en naissant. Je vous dirai . pour terminer cette histoire de l'âme , que le concile de Trente a décidé que Dieu crée notre âme, lorsque notre corps est suffisamment organisé pour la recevoir, et que c'est uinquement sur sa volonté qu'est fondée son immortalité. Encore un moment de patience, et je ne vous cjte plus que deux petites rêveries de Descartes et de Leibnitz, au sujet de l'union de l'âme et du cqrps. Le premier dit, que la communication entre eux serait impossible, si Dieu n'en était l'agent et le médiateur; el Leibaitz prétend que l'âme n'inilue en rien sur le corps , mais qu'elle profite d'un moui ement machinal de celui-ci pour exécuter ses desseins. Par exemple, mes jambes se meuvent machinalement vers tel endroit, mon âme saisit cette occasion pour faire la même route, connue ji)i protite d'une voiture prête à partir; c'est ce qu'on ap- ,Belle l'barnionie préétablie. Vous ne comprenez rien à cessy.slèmes, ni moi non plus; ce .sont pourtant les rêves ■dfdeux grands hommes. Au reste, vous avez à Genève M. Charles Bonnet, grand métaphysicien, qui a fait un essai analytique sur les facultés de l'âme ; lisez son livre, oit plutpt voyez -le lui-même, et priez-le de vous l'interpréter.
Vous désirez , mademoiselle , connaître la différence qui existe entre le culte de (;alvin et celui de l'Église au- Slicsne. La religion, la liturgie anglaise sont composées fies dogmes calvinistes, des rites de l'Église romaine, et de ses gpandes dignités. L'ÉglLse anglaise a des évêques, <Jes archevêques ; la confession y est permise, mais non ordonnée; elle admet la présence réelle, mais sans transsubstantiation.
Vous lisez donc les Nuits d'Young , et vous vous enfoncez daas le? ténèbres et les abimes de la mort: je n'ai point vu ce docteur, il est mort en 17(i.5; mais voici ce que l'on m'a raconté du caractère de ce poète prédicateur. Il déclamait vivement contie l'ambition , et dévoré du désir de parvenir à l'épiscopat, il est moi-t de chagrin de n'avoir pu obtenir qu'à l'âge de quatre-vingts ans une .place de secrétaire du cabinet fie la princesse de Galles. Ce poêle lii|;ubre avait un caractère enjoué; il aniiait et rerherchait la société des femmes, il les amusait par des saillies spirituelles; et cependant, pour.se remplir la tête d'idées uielamoliques, dans ses niomens de loisirs il se promenait dans umimctirre, et rnsuile jo:!ait aux quilles avec ses paroissiens. Le duc de Graflon, informé qu'il
faisait une tragédie, lui envoya un crâne dans lequel était une bougie allumée. Young accepta le présent , et depuis ce crâne lui a servi de lampe. On dit que .sa piété, sa conversation , sa politesse le distinguaient autant que ses écrits ; cependant il avait l'esprit satirique, et il a composé des satires. Un jour Vohaire critiquait devant lui le poème de Milton , surtout l'allégorie dégoûtante du péché et de la mort, amoureux l'un de l'autre, et qui ont des enfans de leur inceste ; Young , grand admirateur de Milton, comme tout Anglais, lui répondit par cette épigramme :
• Tu es si spirituel , si débauché . si maigre , que l'on te prendrait tout à la fois pour Milton, le péché et la mort. »
Pope disait d'Young , qu'il avait le génie sublime et pas le sens commun. En effet, il n'avait aucun plan iîxe pour sa conduite et sa morale; il était fort lié avec le duc de Graflon , le plus grand libertin d'.\ngleterre. D'après cette notice, vous pouvez juger le sermonneur, l'homme et le poète.
Vous prétendez, mademoiselle, que mon imagination embellit les couleurs de votre portrait ; si cela est ainsi , c'est votre ouvrage , c'est d'après votre .style, vos écrits, que je me fais de vous un portrait enchanteur. Quand vous lisez un ouvrage qui vous plait, vous intére.sse, ne vous faites-vous pas de l'écrivain un portrait idéal , plus ou moins brillant , suivant le plaisir phis ou moins vif que vous a fait cette lecture?
Votre philosophe montagnard a oublié, dans le nombre de nos maîtres . l'opinion et la mode, souveraines de cet univers; vous voyez que nous ne sommes pas mal garrottés. Je vous donnerai pour nouvelle, que l'on a promené dans Paris la statue de sainte Geneviève pour avoir de la pluie; ce qui a réussi : il a plu le lendemain. Chez les Gaulois, nos pères , c'était la déesse Cybèle qui donnait le beau temps. Pour l'obtenir, on mettait la statue sur un char tiré par quatie bœufs, on la promenait dans la campagne; le peuple précédait le char en chantant et en dansant , les principaux niagj.strats le suivaient piedsnus. Je n'ai pas imité le gnmd Cundé, qui, dans une procession , baisa la châsse de la sainte, et frotta contre elle son chapelet.
Salut, respect, adorable Suzette ; comme je suis un peu païen, je vais prier les .4niours de veiller autour de vous, et d'écarter tous les dangers du voyage.
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ïl.VDF.JiaiSELLE p'iRLY A M. TOMMASINt.
lo ringrazio. mnato pndrone , de m'avoir appris ce que c'est qu'un repas douteux ; je conçois la [Wrplexilé qui doit vous ag ter aux festins des Lurullus modernes. Gependant, quoi qu'en dise le patriarche de Ferney, je crois les indigestions de niauvaise compagnie. Rappelezvous (|ue le Dante plonge les gourmands dans la fange, en enfer, exposés à un déluge de pluie et de grêle.
Pcr la dannosa colpa dclla gela romc lu rcdi alla pioggia mi fiaco.
Au reste, si vous allez à cet enfer di) Pap|.e , ypus y t.roiJ- \erez belle et nombreuse compagnie. La vie est mêlée d'amertume , le premier homme a diï le dire; je yiens d'éprouver un grand chagrin , qui vous fcrq peut-être sourire de pitié : ma chère Amaitlice est morte hier à la Heur de son âge. Pleurez Vénus, pleurez Amours : elle a
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
expiré sous mes yeux , el je lui ai donné uue larme. Pauvre bêle ! lu ne le réjouiras plus à mon aspcit . quand je l'apporlerais du pain ; je ne le eaiesserai plus. Klle est enterrée dans notre jardin , au pied d'un saule pleureur; j'y ferai graver celte épilapbe : Hic quicscit , qui nunijuain quicvit. Je ne sais pour qui elle a été faite. Comme l'aimable Aniallhée ne nous a pas laissé la corne d'abondance, maman ne veut pas la remplacer.
Un malheur en amène un autre ; il nous est arrivé une ancienne amie de maman , madame de Blessac , avec iM. son fils; ils viennent passer quelques jours avec nous. .4dieu les livres, les douces rêveries, le-s promenades solilaires : cependant madame de Blessac croit devoir me parler science, liltéralure ; elle déploie en mon honneur toute son érudition , qu'elle place maladroitement : cependant elle lit beaucoup , mais sans méthode et sans digestion ; elle dévore toutes les iionveautés, et ne les relit plus, ainsi que tout ce qui est ancien ; c'est la manière des dames de Paris. Elle cite à tort et à travers les livres même qu'elle n'a pas lus, mêle tout, confond lout. Klle donne aussi son avis en lilléraluie : Boileau est sec el froid. Elle a entendu lire la Mclnnie de La Harpe ; c'est une tragédie au-des,sus de lout éloce; c'est la pureté l'élégance de Racine , avec plus d'aclion et de pathétique. Elle estime les comédies de Molière, mais elles n'ont pas ce bon Ion , cette urbanité que l'on trouve dans \' Impertinent de Desmahis, et dans >n Frinie pin amour àe Porat. (.elle prétention au savoir m'a fait dire souvent ; « Combien de femmes seraient plus aim;diles si elles ne lisaient pas, si elles abjuraient la manie du bel-esprit. • Il est fâcheux que madame de Blessac ait ce travers, car elle a un caractère aimable , et une ùme douce el sei]sible. Son fils, âgé de vingt-deux ans, a reçu une brillante éducation; il a eu dix à douze maîtres, il atout étudié : de ces vastes éludes, il en est résulté un jeune fal, qui croit lout savoir el qui ne .sait rien , hors quelques mois techniques, des bribes de vers , dont ii fait parade. H se croit né pour la poésie légère, dans le genre de Chaulieu et de Voltaire, et, en qualité de chevalier français, il a cru devoir m'adre.sjier des vers , dans lesquels je suis lanlôt Psyché, tantôt Vénus, Minerve ou Flore; ce qui m'embarrasse beaucoup , car je ne sais à quoi m'en tenii-. Sa mère dit avec beaucoup d'ingénuilé que son lils ira loin ; et moi je crains qu'il ne reste en chemin avec tout le bagage de ses études. La mère el le fils me rappelleiU une pensée de mesdames de Sévigné cl Grignan , qui disaient qu'il valait miens recevoir chez soi des ennuyeux que des gens aimables, car le départ de ceux-ci lai.sse des regrets, f l l'on se réjûuil du départ des premiers. J'attends leur retraite pour retourner à mes moulons, c'est-à-dire ù mes occupations chéries.
Voici, mon cher confident, la règle de notre communauté ; je me lève à six heures, sommeil on non ; ma toilelte ne dure pas plus que celle de Kradamante on de l\larphisc; je joue du clavecin pendant environ une heure, pie vappelant les avis de mon père, qui me répétait souvent que la musique ne devait êlie qu'un amusement fort court pour un être pensant; vers les neuf heures, je vais faire le chocolat de maman ; c'est mon emploi journalier, et nous déjeunons ensemble. Après ce petit repas, nous allons dans le jardin, nous visitons notre ménagerie , uons cueillons des fraises, les Iruiis de la saison. A onze heures, je rentre dans ma cellule, où je peins peudani quelque lçinp,s, selon le caprice ou l'urgence des
ouvrages que vous m'envoyez. Après quoi , je lis ou j'écris ju.squ'.'i trois heures; alors le djncr m'appelle : l'aprèsdinee est consacrée à maman el aux ouvrages à l'aiguille, et .souvent je lave mes mouchoirs, mes fichus dans noire petit bassin. Je me dis alors : « Si mes nobles aïeux me voyaient dans cette occupation servile, ils rougiraient sans doiile; mais Denis le jeune était maître d'école à Corinlhe ; le fils de Persee , roi de Macédoine , était menuisier à Rome. » Cependant la règle du couvent estquel(|ue- (ois interrompue par des visites à faire ou â recevoir. Eh bien ! mon cher maître, étes-vous content du système de vie de voire élève?
Écoulez bien ceci, si^nor dotlore : Je vous ordonne de dire au chevaliei- que je suis laide, non de la laideur de mademoiselle Scudéri ou de Pélisson, mais que je suis plus prés de la laideur que de la beauté : c'est ainsi du moins que mon miroir me le dit. Peut-être alors , s'il reconnaît Suzelle dans Césarine , il me trouvera d'une figure pa.ssable.
Vous agissez en bon mari en satisfaisant les envies (Icllii sigiiora Culerina; contenlez-la, pourvu qu'elle ne demande pas un ragoût de pieds d'éléphant, ou une omelette d'œufs d'autruche.
Aililio, rariisimv maatro.
LET'TIJE L.
iaAI)ElUOISEl,LÇ p'AfllY A ^. lOlUlUA^mi.
Devinez , mon cher maître , dans quelle planète nous avons été, jeudi , transportées maman et moi'? au château de Moniniorency, chez le maréchal. Madame de Germeuil, toujours boime, obligeante, nou.s y a pour ainsi dire traînées; nous avons élc bien accueillies; le maréchal m'a piomenéedans son parc , en me tenant les propos les plus Halteurs. 11 a la pohtes.se aisée, non d'un grand seigneur, mais d'un homme aimable et de bonne conipagnie. 11 m!a parlé de Rousseau , qu'd aimait toujours beaucoup , malgré sa bizarrerie el sa morosité. « ^ons nous sommes, me disait-il , promenés bien souvent dans ces mêmes allées : quand il était eu belle humeur, ce n'était plus le mif aiiUirope Tunon ; je trouvaispn lui plutôt un bon homme qu'un philosophe et un beau génie. Combien de fois il m'a témoigné ici le regret d'avoir paru sur l'horizon littéraire à l'âjie de quarante ans I Ah 1 s'écriait-il , que j'aurais été heureux dans mon ob.scnrilé! » La maréchale a mis plu» de dignité et de froideur dans son accueil ; mais notre sexe, plus vain que le vôtre, ne descend pas si facilement de sa hauteur. A la juger par les traits qui lui échappent, son esprit n'est pas sans malignité; mais la sensibilité de son âme adoucit les |)iqùres de son esprit. 8ous les rides de son visage, on entrevoit quelques débris de sa beauté. Maman m'a dit, en parlant de la maréchale; • Son esprit, son extrême politesse font oublier qu'elle a été mauvaise c Jiiipagnie. • Mous avons pris des glaces ; le cercle était nombreux ; mais ce n'esl pas le cas de dire : plus ou est de fous plus on rit. 1^ soir nous avons regagné notre chaumière, sur nos coursiers à longues oreilles. Quel rapport y a-l il enlre une chaumière el un superbe château? On dort peut-être mieux dans l'une que dans l'autre; d'ailleurs les lambris dorés , les toits dé chaume couvrent des hommes de même nature, et soumis aux mêmes misères. Aililio, caro lignore; ue me croyez pas plus vaine et plus glorieuse pour m'ètre trouvée au milieu des grandeurs.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLV-
LETTRE Ll.
lUJlDEMOISELLE SUZETTE A M. DE LISIEUX.
Tandis que dans une élégante voilure , à couvert des intempéries du temps , vous promenez voire heureuse indolence de cliâleau en château, moi, comme un chevalier errant , je cours par monis et par vaux pour chercher périls et aventures. Je n'ai encore trouvé ni châteaux enchantés , ni nains, ni géans amoureux de moi ; je n'ai vu que des Suisses, qui ne sont pas des enchanteurs, qui ne se battent pas pour leurs dames, mais pour leur liberté. Vous enviez le bonheur qu'ils ont de me voir : je vous jure que je n'en ai trouvé encore aucun (jui s'extasiât à ma vue. Ils m'otent quelquefois le chapeau ou le bonnet : voilà l'effet que produit ma présence.
Je vous remercie des notions que vous me donnez sur le gile de l'âme : je suis un peu plus embarras.sée qu'auparavant. En attendant de plus grands éclaircis.semens, je la logerai dans lecaur, siège des senlimens, et je crois, des idées, car les bonnes émanent de lui, et sentir c'est exister ; des philosophes prétendent que toute la nature ast sensible. Je croyais le docteur Young un homme grave, mélancolique, taciturne; et vous m'apprenez qu'il était enjoué , ambitieux , et lié d'amitié avec le plus graud libertin d'Angleterre ; tant il est vrai que l'ouvrage et l'auteur sont deux êtres différens. D'après cela , je suis tentée de croire que Nicole et Bossuel étaient des hommes gais et galans.
Nous avons peu séjourné à Lucerne , ville charmante par sa situation au pied du mont Pilate. Sa population n'est que de trois à quatre mille habitans, occupés de leur beurre, de leurs fromages, et de la culture de leurs champs ; c'est la vie patriarcale , celle qui est le plus près de la nature. L'anguslia, o la strelezza des rues ( voilà un substantif qui nous manque ) , rend l'intérieur de la ville fort désagréable. Chaque pays a ses momiinens : Romi; a son Oolisée et sa basilique de Saint-Pierre; Nimes sa Maison Carrée ; Cologne le tombeau des mages ; Turin un saint suaire ; Lucerne possède les cordes que l'archiduc Léopold avait fait porter pour garrotter les prisonniers qu'il devait faire à la bataille de Sempraclk, où il périt avec toute la fleur de sa noblesse. Le concierge nous a montré son armure et ses cordes avec celte joie et cette chaleur patriotique que l'on a d(1 avoirjadisàCarthage, àla vue des anneaux des chevaliers romains tués à la bataille de Cannes. Quoiqu'ilyait plusieurs siècles de cette victoire de Sempraclk, je m'en suis réjouie comme d'un événement récent, tant un heureux instinct nous attache à la justice et à la liberté. Nous nous sommes promenés sur trois ponts couverts qui sont sur la Retiss, à la suite l'un de l'autre : sur l'un de ces ponts, j'ai vu la danse bi/arre des morts; mais je n'aime pas assez cet exercice pour trouver du plaisir à voir dau.'-er les trépassés.
Nous avons fait une promenade sur le lac de Lucerne ; nous admirions l'étonnante variété des sites , des coteaux qui environnent ses bords; j'étais dans un ravissement extatique; un vent doux enflait notre voile, et je crois que ce sont les Amours qui , grâce à vos prières, protégeaient notre navigation. Il n'y a pas de chemin trop long, dit un philosophe, pour celui qui marche lentement et sans se presser. Nous sommes arrivés à Gersaw ; sans doute vous avez entendu parler de cette république, ri- V aie d'Athènes el de Sparte ; elle n'a jamais porté dans son '
sein Tiiémistocle , Alcibiade , ni Périclès , tuais c'est le séjour de la paix, de la liberté et de l'égalité. Caton d'Utique, après la bataille de Pharsale , aurait préféré son séjour à celui de Rome ; c'est une réflexion de mon oncle , qui est étonné que Jean-Jacques n'ait pas transporté ses pénates et sa Pénélope dans cette république. La ville et les environs contiennent à peu près deux mille habitans, qui ont leurs magistrats tirés de la charrue, comme les Cincinnatus elles Fabricius; mais ils n'ont ni licteurs ni chaises curules ; ce qui vaut mieux encore, ni ambition ni orgueil. Mais Gersaw a toujours l'épée de Damoclès sur sa tête ; c'est le mont Riggi, très incliné, qui menace la ville de l'écraser.
Nous avons logé chez le bailli , homme respectable par ses cheveux blancs, et intéressant par sa touchante simplicité ; il a auprès de lui sa fille , dont le mari est au service du roi d'Espagne; elle a trois jeunes enfans. Nous avons soupe avec cette aimable famille ; les enfans, intimidés , gardaient le silence ; la mère n'ouvrait la bouche que pour nous offrir d'un plat, et nous presser de manger el de boire. Le vieux bailli , qui parlait pour toute la famille, nous conta une aventure arrivée naguère chez les montagnards du canton de Fribourg. Un de ces montagnards avait assassiné uu de ses voisins, avec lequel il était en procès ; la femme du mort a gardé pendant douze ans sa chemise ensanglantée , jusqu'à ce que son fils ait atteint l'âge de seize ans; à celte époque, elle lui a présenté ce linge sanglant , en lui disant ; • Tu vois le sang de ton père, il crie vengeance; un tel l'a assassiné ; va le tuer, el venge ton père. » Le fils, enflammé par ce discours , a épié l'occasion ; et caché derrière un rocher, d'un coup de fusil il a tué le meurtrier de son père : il est à présent au service de Hollande.
Notre souper aurait paru à Diogène un repas de Sybarites ; nous avions trois plats , du mouton , des œufs , du fromage, et la cruche de vin , au large ventre, figurait sur la table. Notre hôte nous a demandé ce que c'était que l'Opéra de Paris, dont les Français el les Anglais parlaient si souvent. Mou oncle a eu de la peine à lui faire comprendre qu'un grand nombre d'hommes et de femmes se rendaient le soir dans une vaste .salle, pour voir dan.ser et entendre chanter d'autres hommes et d'autres femmes, pendant trois ou quatre heures. « Sans doute, nous dit-il , que les autres chaulent el dansent à leur tour ? — Non ; ce sont toujours les mêmes ; ils .sont payés pour cela. — C'est un pauvre métier ; j'aimerais mieux garder les vaches. Mais s'ils ne sont pas en bonne humeur et refusent de danser ? — On les met en prison. — Cela est singulier ; j'ai vu que l'on forçait des ours et des singes à danser, mais jamais des hommes. ■ Le bailli nous parla ensuite des sociétés de Paris, el demanda ce que l'on y faisait. ■ On y joue aux caries, lui répondit mon oncle. — Et pourquoi joue-t-ou ? — Parce que l'on n'a rien à faire ni à dire, et que l'on s'ennuierait beaucoup plus sans le jeu. — Et combien dure ce jeu ? — Une heure, une heure et demie pour les jeunes femmes , el deux ou trois heures pour les femmes âgées. — Vous avez bien du temps de reste à Paris ; pour nous ici la journée est trop courte ; après avoir travaillé tout le jour, nous nous reposons l'hiver au coin d'un bon feu , et l'été devant notre porte ou dans noire jardin , où nous respirons la fraîcheur. »
Pendant cet entretien, noire Amphitryon ne laissait pas reposer la cruche ; il remplissait nos verres dès qu'ils étaient vides ; point de irève, de repos, nous choquions le
CORRESPOi^DAINGE DE SL'ZETïE D'ARLY.
Terre à chaque instant ; il buvait à notre bon voyage , au roi de France, à la nalion française, à mon oncle, à moi; je crus que loiile l'Euiope y allait pas,ser. J'avais beau refuser, il fallait boire, eu dépit de la déesse de la sobriété; aussi, en qiiillanl la table, je sentais que la terre tournait, ce qui me confinna la vérité de l'opinion de Galilée, e pur si innove. Cependant je passai une bonne nuit dans un lit sans rideaux et sans édiedou.
En nous rendant à Zufig , nous jouissions de l'aspect admirable des coteaux couronnés de verdure , d'arbres à fruits; nous traversions des bois, des prairies couvertes de troupeaux ; nous trouvions des bergers, des bergères f|ui se reposaient à l'ombre 3es chênes, et jouaient et conversaient entre eux. Je me croyais en Arcadie , ou sur les bords du Lignon.
Zugg, ouZougg, est une ville très agréable, dont le canton a quatre lieues de circonférence; son lac est très poissonneux ; on y trouve des brochets d'une grosseur énorme, et des carpes qui ont âge de patriarches. J'ai rappelé à proposa mon oncle, qui mangeait copieusement d'un brochet, que Vendôme, sauveur de l'Espagne, était mort à Barcelone d'une indigestion de poissou. Nous avons séjourné dans celte ville vingt-quaire heures, sur lesquelles j'en ai pris dix pour mon sommeil. Les Sénèque et les Pline s'écrieraient : Quelle perte de temps! Mais j'espère que la postérité me pardonnera ma paresse.
Zurich me plait beaucoup ; on dit que c'est l'Athènes de la Suisse. Elle est, après Genève , la ville la plus considérable; mais les habilans des grandes villes ont à peu près la même physionomie, les mêmes mœurs. J'aime mieux visiter les villages, les hameaux, les montagnes; tout y est nouveau pour moi et parle mieux à mon cœur. Il y a ici une académie et des professeurs. L'ii de ces messieurs m'a conté que Zwingle, ayant prêché à Zurich la réforme et l'abolition de la messe , que Calvin appelle un sacrilège de l'invention des papes, le conseil sou\eiain s'assembla ; Zwingle y parla avec tant d'éloquence , que la réfonnalion fut adoptée sur-le-champ, à la pluralité des voix. Le peuple eu foule attendait à la porte la décision du sénat, et quand le greffier vint lui annoncer que Zwingle avait gagné sa cause, il embrassa aussitôt la réforme : c'était en 1523. Zwingle élait très savant, et avait la vertu et la piété des apôtres ; il peasait que, pourvu que les chrétiens fussent d'accord sur certains dogmes principaux et sur la morale, quelque différence dans le culte était sans conséquence. 11 dit à François V^ qu'il se trouverait dans le ciel avec Adam , Abel , Enoch , Hercule , Aristide et Socrate , qu'Érasme avait mis au rang des saints. Cette opinion est consolante. Ce fameux seclaire fut tué dans une bataille qui se donna entre les proteslans et les catholiques.
Ce professeur nous a aussi conté la funeste aventure arrivée au commencement du dix-seplième siècle à l'un des premiers savans de Zurich , nonnné Jean-Henri llottinger : il s'était embarqué sur la Linnnak avec sa fennne, ses trois enfans, et un de ses amis; le bateau donna contre un pieu caché par la crue des eaux , chavira, et tout périt. A ce récit, ie cœur souffre et se resserre; cependant ces infortunés seraient morts depuis long-temps.
L'arsenal de Zurich contient des armes et des armures pour trente mille hommes; mais l'arme la plus intéressante à voir est l'arbalele de Guillaume Tell ; je l'ai louchée, soulevée : c'était Omphale soulevant la massue d'Hercule.
Il s'est élevé une grande discussion enire un pro.'"esseur et mon oncle, au sujet de la mori de Socrate et de celle de Caton d'Uliqne, savoir laquelle des deux était la plus belle : le professeur est pour Caton , et mou oncle pour Socrate. Pour moi, qui ne m'avise pas d'avoir un avis , je vous demande le voire.
Voici un singulier usage de la ville de Brugg : tous les ans on y accorde le prix, noi: au plus instruit, au plus studieux , mais au plus agile , à celui qui court le mieux ; les étudians se rendent en ordre dans une grande plaine, avec leurs professeurs, et ceux de chaque classe courent après un homme d'office. L'écolier qui l'atteint le premier, et lui enlève un papier qu'il tient à la main , remporle le prix de l'émulation.
Il faut terminer ce long verbiage ; mon oncle , étonné de me voir écrire si long-temps, me demande si j'écris l'histoire de la Suisse. — Kon, j'écris à M. de Lisieux. — Je ne le connais pas. — INi moi no.i plus. — Es-tu folle.'
— Pas tout-i-fait : qu'importe que nous ne connaissions pas nos visages, si nos esprits se connaissent ? on s'estime bien davantage.
Je vous souhaite, monsieur, une bonne nuit, car il est onze heures du soir, et l'oiseau de Jlars a déjà chanté.
SI. TOMMASIM A. JI.iDEMOlSELLE h'arLÏ.
Le chevalier, amalissima signai ina , m'a communiqué votre lettre de Zurich ; nous l'avons lue et commentée avec bien du plaisir. Il m'a demandé jusques à quand vous garderiez l'incognito. — Jusqu'à ce qu'elle se marie. — Elle pense donc au mariage ? — Je le suppose,
Quel esprit ne bat la cani|)ague.
Qui ne fait châteaux en Espagne.
dit La Fontaine.
— A-telle quelqu'un en vue, quelque altachemcnt? — Signor cmalierc , le cœur d'une jeune demoiselle est comme le sanctuaire du temple des Juifs, Il n'était permis qu'au grand pontife d'y pénétrer.
Je vous félicile d'avoir eu madame de Blessac et son fils pendant quelques jours, puisque vous avez eu le plaisir de les voir parlir. Je vous fais aussi mon compliment sur la visite que vous avez faite au cbàleau de Montmorency, et sur l'accueil obligeant que vous y avez reçu et que l'on vous devait. Je ne dis pas comme lorgueilleux Jean-Jacques , je hais les grands ! Quand ils .sont éclairés et honnéles, ils en valent bien d'autres. Les jésuites pardonnaient les mensonges officieux ; mais je ne vois rien d'officieux à dire au chevalier que vous êtes laide, puisque vous me démentirez en vous montrant , et que ce mensonge ne peut produire aucun bien.
J'ai acquis un écolier de douze ans, enfant de qualité ; je lui montre le latin, mais je m'aperçois que j'ai le talent de l'ennuyer, avec ma grammaire et ma syntaxe : il est lâche au travail et dur de conception ; mais on veut en faire un abbé, et il en saura toujours assez.
J'ai promis alla mia sposa, un beau collier de perles, si elle me donne una vczzozu bambinella : il ne sera que de corail si elle n'accouche que d'un garçon ; il faut payer l'ouvrier suivant le mérite de l'ouvrage.
Je nie réjouis de voir que votre vie coule lont doucement, corne un ruscello in una verde e fiorita pra- Icria. Sciluto e riierisco le sue grazie e il suo belL' \ ingegno.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
«lADEÛOISELLE d'aBLY A M. TOMMASIKI.
Me Toilà , caro maestro, jetée dans une grande perplexilé , et lourinentée par des amis qui désirent mon bonbeur, comme s'il était démontré malliématiquement qu'il fiU dans telle situation , dans tei état plutôt que dans un autre, et qu'avet' de l'ar-jent on fiM assuré d'en jouir. Les bomines croient le voir où il n'est pas; on peut le comparer aux asUes, qui ne sont jamais dans l'endroit du ciel où nous lesvoyouï. Voilà, me direz-vous, un grand préambule, pour en venir où? Le voici; je vous ai parlé d'une visite au cbâieau de Montmorency, où probablement je n'ai pas déplu aux suzerains, ou plutôt madame de Germeuil m"a fait valoir , et les a intéressés à ma situation, que Ion croit malheureuse, parce qu'avec une bonne santé, de la joie et de l'appétit, je manque de ce métal si cber aux Midas. Voici le résultat de celle visite, que madame de Germeuil , toujours bonne, obligeante, s'est empressée de venir m'annonrer. j'\ladame la maréchale me fait projwser , auprès d'elle , la place de dame de c mpagnie, en me promettant tous les égards qui sont dus a ma naissance, à mon infortune et à mon mérite, et un traitement pécuniaire très avantageux. Madame de Germeuil m'a étalé ces propositions avec toute la confiance du succès, et le plaisir d'avoir contribué à me rendre un service très important. Je ne répondais rien , je rêvais. • Eh bien, Césarine, s'est elle écriée, n'élesvous pas enchantée de ces offres? — Je suis pénétrée de vos bontés et de celles de la maréchale : mais je > ous en demande pardon , ces offres ne me séduisent pas ; je ne puis me résoudre à me donner des chaînes. — Des chaînes 1 quelle erreur ! la maréchale veut être ^ olre amie , une seconde l'rovidence pour vous. — Madame, l'amitié cherche le niveau ; il y a toujours une grande inégalité entre la personne qui m-oil et celle qui donne. — Croyezvous , mademoiselle, qu'il y ait , dans la société, un état absolument iudépendant ? Le maréchal et sa femme ne .sont-ils pas liés eux-mêmes par leurs devoirs, l'obligation de faire leur aiur, de remplir leur place. Songez que par le petit sacrifice de votre amour-propre, car c'est lui qui vous conseille ici, vous et votre mère, allez vivre dans cette aisance qui convient à vol ne naissance, et qu'un jour le crédit du maréchal peut faire rentrer la fortune dans votre maison. — .Madatne, ma famille va s'éteindre comme tant d'autres qui valaient mieux que la mienne. Si maman souffrait . était malheureuse , je me sacrifierais pour elle ; mais nous vivons contentes du peu que nous ai ODS , et je ne crois pas que nous puissions gagner à changer de situation. — Savez-vous, mademoiselle, que dans votre humilité vous êtes glorieuse? — Je ne le crois pas. — Appelez- vous voire insouciance de la philosophie? — Oui , si elle était le fruit de la raison et de la sagesse ; mais c'est la pente de mon caractère, on mon instinct que j'écoute. — Vous ne savez pas encore ce que la pauvreté a de dur, d'humiliant dans un âge avancé. — Je suis , madame , un peu fataliste , j'ai vu dans l'histoire et dans le monde tant d'ambitions trompées, tant d'espérances évanouies, tant d'épines sur le chemin delà fortune, que je crois très peu raisonnable de sacrifiei- le présent à l'avenir. . Maman est entrée dans ce moment , elle avait voulu me lais.ser la liberté de m'expliquer; dès que madame de Germeuil l'a aperçue , elle lui a crié : « Césarine
estentéti'e, elle refuse sa fortune. — Je m'en doutais, a répondu maman ; mais donnons lui quelques jours pour y pen.ser, peut-être elle fera des réflexions plus sages. • Là-dessus celte bonne dame s'est retirée en disant , avec un peu d'humeur : « On ne pourra jamais la rendre heureuse. » Maman , après son départ , m'a dévoilé les dêsagrémens de la pauvreté , mais elle m'a laissée à mon libre arbilre.
Celte séance m'a fatiguée, mais je n'ai pas eu un moment d'incertitude. C'est dans le sein et le silence de l'amitié que je dépose mes peines , mes anxiétés , mes petites misères.
.4(hlio, caro dotlore; mandez-moi , quand vous vous brouillerez avec les indigestions.
91, TOiaSIASmi A MADEMOISELLE B'ARLY.
Je ne suis pas étonnée, bella iliscepola, de vous voir repous.ser les propositions de madame la maréchale; votre caractère indépendant, vos idées libérales, votre indifférence pour la fortune, votre satisfaction dans votre étroite mcdiocriié, tout cela me parait discordant avec une horrible servitude. Je pense comme vous, et j'aime mieux subsister du fruit de mes petits talens que de m'altacher à un grand seigneur. On m'a offert plusieurs fois des places auprès d'eux , des éducations brillâmes ù faire ; j'ai refusé, et je mourrai maître de langue, au lit d'honneur, comme Turenne , ou debout , en travaillant, comme Vespa.^ien.
Rassurez-vous, bella damigella , sur mon péché de gourmandise, je ne mourrai pas, comme Éplies'ion, le célèbi-eami d'Alexandre, d'une indigestion de sept jours; mais on aurait beau me prouieltie deux cents ans d'existence, à condition de vivre comme le sénateur Cornaro, je ne voudraispasvoir s'écouler une seule année à ce prix; il s'était réduit à douze onces de nourriture par jour, qu'il pesait exactement: il est vrai qu',"! l'âge de cent ans, il jouait encore de la basse, ce qui est bien flatteur. Épicure avait écrit sur sa poite : vous aurez ici de la bouillie et de l'eau en abondance '. Je ne serais pas allé dîner chez lui ; j'aurais piéléré la table du président Hcnaull , qui avait la plus habile cuisinière de Paris. L'amo c l'amcrd fin aW iillimo ^orno délia mia vita.
MADEMOISELLE d'aRLY A M. T0M1IIASII«I.
Je vous envoie, mon maitre, une traduction de l'épisode d'Erminie, que je viens de teiininer : s'occuper c'est savoir jouir; lisez et jugez.
Je suis fort aise que vous ne blâmiez pas mon refus à la maréchale de Luxembourg ; je pense comme César, j'aime mieux être la première dans ma cabane que la seconde dans un palais. J'ai aus;<i l'approbation du chevalier; il a dit à madame de Germeuil : • J'aime cette fierté et son courage à supporter l'adversité. Cette demoiselle gagne â être connue, et je lui crois plus d'esprit qu'elle n'en montre ; et quand l'esprit perce à travers la mode.stie et la réserve , il en est de lui comme d'un rayon de soleil , qui parait plus brillant à travers un nuage. ■
11 n'a point paru depuis une semaine ; madame de Ger-
' Te polenta excipiet et aquara large adminislravit.
CORnESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY.
meuil ne doute pas de son niariafjeaver la belle Angélique; ainsi soit-il ; la beaulé estréiiicil de la pliilosopliie.
Je viens de relire le l'a storfhlo .• il y a des longueurs , mais , sur son cliemin , on trouve de temps en temps de jolies scènes, sena sua.
Traduction de l'épisode d'Enninic.
« Enuinie courut loul le jour et loute la nuit, sans dessein et sans guide, ne voyant autour d'elle que ses pleurs, et n'enlendant que le bruit d£ ses pas. A l'heure où le soleil délaiiia les chevaux de son char radieux et se loge dans la mer , elle atteignit les eaux limpides du Jourdain, descendit de cheval sur les bords du lleuve et s'y reposa. Klle ne prend aucun aliment, ne se nourrit que de sa douleur et ne veut que pleurer ; mais le sommeil qui , de son doux oubli, calme les soucis des malheureux mortels, déploya sur «on front ses ailes tranquilles, et avec ses sens assoupit ses peines. Cependant l'amour ne cessa, sous diverses formes, de troubler .son repos.
«Elle ne s'éveilla que lor.squ'elle entendit le chant des oiseaux qui, joyeux, saluaient la naissante lumière, elle murmure du fleuve, et le biuil des arbres et du zéphir, qui se jojiait avec les eati x et les fleurs. Elle ouvrit ses yeux languissans , et regarda les retraites solitaires des Ijergers; il lui semblait entendre, à travers le fleuve et les arbres, des sotipirs qui réveillaient sa douleur et ses larmes, ftlais , tandis qu'elle pleure et gémit , ses gémissemens sont inlerrompiis par des accens niéhidieux et champélres, niéWs au son du chaluiiiean ru.stique. Elle se lève et s'avance à pas lents; elle aperçoit, sous un ombrage frais, un homme à cheveux blauc« , qui tressait des joncs auprès de son troupeau , en écoutant les chants de ses trois fils.
« A l'aspect d'Erminie et de ses armes inconnues , les bergers s'élonnèrent ; mais Erniiiiie les salue, les rassure doucement, et découvre à leurs yeux sa belle chevelure d'or : « Ovous, heureux bergers ! leur dit-elle, mortels' chéris des cieux , poursuivez vos aimables travaux , mes armes innocentes n'apportent point la guerre en ces lieux, ne viennent poinl troubler vos doux loisirs et vos riantes chansons. j> Elle ajonta : • Omon père ! dans ce moment où la guerre dévaste et briMe les champs, comment demeurez-vous dansée séjour paisible sans craindre la férocité des soldats? — Mon fils, répond le vieillard, ma famille et mes troupeaux ne fuient jamais ravagés par la guerre, et les trompettes de Mars n'ont jamais effrayé cet asile écarté. Soit faveur du ciel , qui protège et garde l'humble toil des iunoceus pasteurs, ou soit que, comme la foudre qui ne tombe que sur les lieux élevés , ainsi la fureur des armes étrangères ne frappe que la tête allière des rois, noire pauvreté vile et négligée n'offre aucune proie qui puisse irriter l'avarice du soldat ; cette pauvreté vile, à moi si chère, qui ne désire ni sceptre ni trésor! Jamais un désir ambitieux ni la cupidité n'ont pénétré dans mon co'ur : j'éteins ma soif dans l'onde pure , sans craindre (|ue le poison ne l'infecte ; mon troupeau et mon petit jardin offrent à ma table frugale des mets non achetés. Nos désirs , nos besoins poui' le sonlien de notre vie sont bornés ; je oai point de valets ; mes fils que voilà sont les gardiens de ma bergerie. Ainsi je vis dans ce séjour solitaire ; je vois les sauts légers des cerfs et des chevreuils . je vois les poissons glisser sur la surface des eaux , et les jeunes oiseaux déployer leurs plumes dans les airs. Il fut un temps, alors que l'honinie est dans le délire de la pre-
mière jeunesse, que j'eus d'autres désir»; je dédaignai de conduire les troupeaux, je quittai mon pays nalal pour aller il Men^phis ; j'y demeurai quelque temps , je fus placé à la cour parmi les ministres des rois, et, quoique simple gardien des jardins, j'ai vu, j'ai connu l'iniquité des cours. Séduit par la présomptueuse espérance, je supportai long-lemps tous les dégortls de mou élat ; mais cutiu , alors que l'ambition et l'espérance s'évanouirent avec la fleur de ma jeunesse, je regrettai le calme de ces hnuibles retraites; je pleurai la paix que j'avais perdue, et je dis adieu aux princes et à la cour ; ainsi , retourné dans mes bois chéris , j'ai retrouvé la félicilé de mes premiers jours. »
«Tandis qu'il parle, Erminie, calme, silencieuse, parait suspendue uses lèvres, et ce sage récit pénétrant dans son c<eur, calma son agilalion et tixa ses désirs ; elle veut demeurer dans cette secrète solitude , jusqu'au moment ou la fortune favorisera son retour. Elle dit alors au bon vieillard ; . Heureux berger qui , pendant quelque temps, a éprouvé l'adversité, si le ciel ne t'a pas envié celte vie si douce dont tu jouis, à ton tour piends pitié de ma misère ; accueille-moi sous ton toit hospitalier, que je désire d'habiter : peut-être que mon coeur, sous ces rians ombrages, sera soulagé du poids mortel qui l'oppresse. Si tu pouvais désirer les pierreries, l'or, idole des »i(M'l(e|s, j'en possède assez pour remplir tes désirs. ■ Parlant ainsi , les larmes inondaient ses beaux yeux, et le pasieur alleudri laissait couler les siennes; puis doucement il la console et l'accueille avec le zèle ardent d'un père; il la conduit à s n aulique épou.se, que le ciel avait douée d'un cœur connue le sien. La jeune et belle Enuinie .s« revêt de véterneus agrestes , enveloppe ses cheveux d'un voile grossier ; mais dans ses gestes , dans ses regards, ou ne peut reconnaître une fille des chanq^. La rusticité de «es habits n'éleint pas la uoble lumière, la grâce et la dignité qui brillent en eJle , et sou air maje.slucnx reluit ii iravers les occupations et les travaux rustiques : armée d'une honlelte , elle conduit les troupeaux aux pâturages, et les ramène le soir à la bergerie ; elle presse les mamelles des brebis, et ensuite endurcit leur lait, res,serré dans un cercle étroit. Souvent dans les ardeurs de l'été quand le troupeau se reposait à l'ombre, elle gravait sur l'écowe des hêtres on des lauriers le ncHii chéri de son amant, et (ni lisait sur mille arbrisseaux les divers événemens de son amour étrange et malheureux; ensuite, en relisant les mots quel e venait de tracer, elles les arro.sail de ses larmes , et ci* ail en pleurant : « Plantes chéries , conservez ma douloureuse histoire ; que si jamais un fidèle amant s'arrête sous voire ombre agréable, qu'il seule réveiller dans sou cœur la douce pitié pour des inforlnnes si grandes cl si diverses, et qu'il s'écrie : «Ah ! lede-stin et l'amour ont trop cruellement récompensé une foi si pure et si coustanic! » Peut-être un jour, si la lioiné du ciel écoute les prières touchantes des mortels, ici viendra, sous ces ombrages, celui auquel peut-être je stiis indifférente, et jetant les yeux sur la tombe oft dot'mira ma triste el frêle dépouille, il donnera à mes malheurs le prix tardif de quelques larmes et de quelques sou|>irs, el si mon cœur fut affligé et misérable pendant ma vie , mon âme au moins, après ma mort, jouira de quelque félicilé.
" Ainsi parlaitaux arbres insensibles celle amante inforliiiiée, et deu.\ sources de larmes coulaient de ses beaux yeux. »
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
LETTRE LVl.