DE LlSIEl'X A 1U;IDEU0ISELI,E SUZETTE
Vos lettres, madeinoiselle , sont si inléressautes, que je voudrais que votre pinceau fût moins rapide, qu'il s'attachât un peu plus aux détails, .le sens que le loisir et les forces vous manquent ; que descendue à l'auberge, vous cherchez le repos et le sommeil. Votre bailli, dans sa simplicité, est plus près de la sagesse que bien des pliilosophes de Paris. La philosophie, comme la dévotion, doit être plus en actions qu'en paroles et en spéculation ; Alticus était plus philosophe que Cicéron, Fonlenelle que Racine et Boileau, labbé de .Saint-Pierrre que Bossuet, et l'abbé Terrasson qu'Arnaud et Nicole. Malgré l'éloge que vous me faites de la république de Gersaw , je n'irai pas y chercher la liberté, elle serait achetée à trop haut prix.
La fatale catastrophe du savant qui s'est noyé dans la Limniak , et que je plains comme vous , quoique mourir daus l'eau ou dans son lit ce soit arriver au même but par une route différente, m'a rappelé une épigTamme de Ronsard, poète si fameux pendant sa vie , et si oublié après sa mort.
Bertaut le pécheur s'est noyé En sa nacelle poissonnière .
Et dont k' bois fut employé A faire les ais de sa bi^re.
De Caron la mam nautoiiière Ne prit argent de ce Berlaut .
Comme ayant passé la rivière Des nioris en sou propre baleau.
Les protestans pourraient faire passer la prompte adoption de la religion rèrormée par le peuple de Zuiich, pour un miracle pareil à celui de la conversion de saint Paul, de saint Augustin et de saint Ignace. Zwingle, malgré la vigueur de son éloquence , n'aurait pas réussi à Madrid et à Naples : ce sage réformateur mériterait l'auréole des saints non-seulement par ses vertus, mais pour avoir voulu retirer des enfers les hommes vertueux.
Je ne suis pas élonné que vous préfériez la vue des vallons et des monlagnes à celle des plus beaux jardins de Paris. On ne peut comparer ces miniatures de l'art à ces larges tableaux , aux magnifiques horreurs de la nature. Dans les unes on reconnaît l'ouvrage de l'homme, et dans ces monts altiers la main du grand géomèlre.
J'ai proposé à un membre de l'Académie française d'adopter l'u-sage de Zugg pour la distribution des prix. 11 prétend qu'il y aurait encore beaucoup de cabales et de crocs-eu-jambes parmi les coureurs.
Pour mettre d'accord M \otre oncle avec le professeur de Zurich , dans leur discussion au sujet de la mon de Socrale et de Caton , ou pour embrouiller encore plus la question , j'opposerai la mort de Thomas .Morus , chancelier d'Angleterre, que je trouve encore plus belle, plus héroïque que celle des deux autres. Vous allez crier au paradoxe , mais daignez ra'écouler. Morus jouissait de la faveur du roi Henri VIII, occupait une des premières places de l'Étal , avait une femme , des eiifans qu'il aimait tendrement ; il était environné de gloire et de bouheur : cependant , n'écoutant que son honneur et sa conscience, il refusa aux prières de sa famille , aux vives instances de son roi , de recoimaitre sa suprématie dans l'église, et sou
niai iage avec Anne de Boleyn. Il fut enfermé dans la tour de Londres; il y resta un an , pendant lequel Henri employa tous les moyens , toutes les séductions possibles pour vaincre sa résistance; mais ses principes, appuyés sur la justice et la religion, le rendirent inflexible. Le roiirrilélefit traduire devantle tribunal de Westminster; les juges lui offrirent sa grâce, s'il voulait obéir au roi : il leur répondit qu'il préférait son devoir à cette grâce , à son ignominie. 11 fut condamné à être traîné sur une claie à Tyburn , et à être pendu. L'airét portait encore , qu'au moineiil où Userait près d'expirer, on exercerait sur son corps les plus grandes cruautés. L'atrocité de cet arrêt révolta toute l'assemblée : les juges mêmes versèrent des larmes; mais ce grand homme serait resté inébranlable sur les débris du monde : il fut ramené à la tour. Une foule iunnense qui l'attendait sur le rivage l'environna , lui témoigna le plus grand intérêt ; mais sa fille Marguerite, le plus tendre objet de son amour, donna la scène la plus déchirante: elle perce la foule et ec jelte aux genoux de son père , les embrasse, les baigne de ses larmes , en s'écriant : « Ah mon père ! mon pauvre père ! ■ Thomas la serre dans ses bras , s'efforce de la consoler au nom de la religion. Les gardes les séparent, mais Marguerite s'échappe et revient vers .son père, le presse contre son sein , s'écrie qu'elle veut mourir avec lui. Morus attendri mêla ses larmes aux sieimes, l'embrassa plusieurs fois, mais elle lui fut encore enlevée ; alors elle tomba dans un tel désespoir qu'elle fut longtemps privée de l'usage de la raison. Henri, malgré sa fureur et sa cruaulé, n'osa faire exécuter l'arrêt barbare prononcé contre un chancelier d'Angleterre; il commua son supplice , et le condamna à perdre la tête sur l'échafaud. Un courtisan vint lui annoncer la clémence et la fa- ^ eur du monarque : • Dieu, répond Thomas, préserve mes amis d'une telle faveur ! »
Le jour de l'exécution, il était revêtu de ses plus beaux habits, mais le lienlenanl de la Tour lui témoignant quelque regret de se voir privé de sa dépouille, il la quitta auss tôt et lui en fit jjrésent. Arrivé au pied de l'échafaud , il fait observer à ce lieuienanl qu'il menaçait ruine ; « Ayez soin , lui dit-il , que j'y moule sans danger, 'en descenderai .sans crainte. » Dès qu'il y fut monté, il pria le peuple d'être témoin qu'il mourait dans la foi de ses pères, et comme eux , fidèle à son Dieu et à son roi : ensuite il se mit à genoux, fit ses prières à haute voix, embrassa l'exérnleur qui lui demanda pardon; mais Morus l'encourageait, et lui fît ob.server qu'il avait le cou très court. Il pose la tétc sur le billot, et tout à coup arrêtant le bras du bourreau , il le prie d'attendre qn'd ait ' arrangé sa barbe qui éiail innocente ; après quoi il donna le signal et sa télé tomba. Je ne connais pas dans l'histoire de plus belle mort. Socrate mourut d'une mort douce , au milieu de ses amis , mais ce n'était pas pour sa religion, pour sauver son honneur ; il avait .soixante-dix ans; il ne qniltait pas une place émiuenle, et sa femme et ses enfans chéris ne pleuraient pas à genoux. Le désespoir arma Calon du poignard dont il .se tua; il avait perdu .son rani;, sa forlune; il lui fallait vivre sous un maille, jadis sou égal, et la vie n'avait plus aucun attrait pour lui. Mais Thomas Morus renonce aux honneurs, à sa famille, monle sur léchafaud avec magnanimité, pour ne pas trahir son de^oil•, sa religion , et ne pas autoriser es crimes d'un lyraii.
Paris jouit d'un calme profond, qui n'est troublé que
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
parles dispiilcsliltéraircs, p.ir les cris mourans des jansé.iistes, et par quelques allercalious des philosophes avec la Snrbonne et les parlemens ; mais ces discussions ressemblent au souffle léfier du i eut qui agile les feuilles. I.es belles dames se jcllent dans les sciences, suivent les couis de chimie et de physique. Je demandai, l'aulre jour, à l'une de ces adeples eu chimie, nu elle en élait de sou cours : « J'ai . me répondit-elle , mou cahier dans la poche. «Vous voyez que les dames porlent la science dans leurs poches. La fin de ce règne n'a pas l'éclat du règne de Louis XIV, mais qu'importe aux sujets de la gloire du troue? nous jouissons de l'abondance et de la liberté. Louis XIV en mourant, a dit un poêle, demanda pardon à ses sujets de quaranle ans de gloire. Le commerce lleurit à l'ombre de la paix et enrichit l'Élat : agriiiillure, manufactures, sciences, belles-lellres, plaisirs, fêles, lout est en activilé. Les étrangers accourent pour jouir de nos plaisirs de nos fêles, de nos arts, et nous laissent leur argent.
; Voltaire dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens que l'on aime : je ne prends pas la liberlé de vous aimer; en lont cas, je me jette à vos pieds pour vous demander ma grâce.
LETTRE LVU.
MADEMOISELLE d'arlY A M. TOMMASINI.
\o\c\, Cfiro padrone , un incident, un petit vent du midi qui vient Iroubler la face de l'eau, c'est-à-dire ma tranquillilé. M. de Belfont, enfant de la finance, âgé de quaranle ans, lionmie d'un caractère doux, d'un jugement solide, d'une probité à l'épreuve, dont le mérite est soutenu par soixante mille livres de renie; eh bien! ce
. de Belfont me trouve jolie , charmante, aimable , et i' est épris de mes charmes , du moins je le suppose , car il demande ma main avec iusiance. L'aura-t-il, neraura-t-il pas? Maman dit oui, el moi je dis non. « Pourquoi non?
— Parce que, sans me déplaire , il ne me plait pas assez pour en faire un mari; parce que le mariage n'est pas pour moi une affaire de convenance, d'inlérét; que je n'ai nul besoin d'un carrosse, d'un bel hôtel, dediamans, de vingt domestiques, puisque j'ai ma chambre, un diner, et bras el jambes. » > Mais, m'a dil maman , songez que vous avancez en âjie: vous aurez vingl-irois ans le jitur des Rois.— Eh bien ! ce jour-là nous lirerous le gJleau, je .serai reine pendant quelques heures; relalivement à l'élernité, être reine pendant quelques heures ou quelques années, c'est à peu pies la même chose. Que la reine Élisabelh ait régné quaranle-quaire ans ou quarante-quatre jours, son règne, son existence ne sont plus qu'un songe. — Pauvre raisonnemcnl ! vous devez savoir qu'une vieille fille.... — Vaul nue vieille femme. — Vous coniplez sur voire esprit pour faire un grand mariage? Désabusez-vous , les hommes ne donnent pas dans ces futililés; au contraire, ils redoutent les filles d'esprit; notre supériorité les blesse, leur amour-propre veut dominer; l'occasion d'un bon parli échappe et ne revient plus. — Un mariage n'est bon qu'avec l'aveu de noire cœur. — Vos livres vous tournent la léte , vous égarent.
— L'on ne peut s'égarer lorsqu'on n'est pas séduit par l'ambition el l'appât des richesses. — Vous vous fiai lez que M. de Lisieux , que vous aimez peut-éire sans vous en douter....— En effet, je ne m'en doute pas; mais loin de compter sur lui , je compte sur votre tendresse et vos
boules; je suis 1res heureuse auprès devons, je ne dois pas sacrifier mon bonheur présent à un avenir incerlain. » M. de Belfont a mis aussi à ma poursuile madame de Germeuil, sa cousine. Tout le monde leut me marier co:nme s'il u'élait pas de salut hors du mariage, comme hoi'S de l'Eglise: connue si l'on n'était rien lorsqu'on n'a pas au doigt l'anneau nuplial : oh ! je veux resler fille, et je serai quelque chose ! Moins de liens, moins de peines , moins de richesses, moins de soucis et d'embarras! • Songez, m'a dit encore maman, que la petite pension que j'ai sur ma télé s'éteint à ma mort. Comment vivrez-vous avec cent pistoles de rente, lout au plus, qui vous resteront?— Comme l'on vit avec cette .somme, c'est-à-dire avec économie et frugalité. »
Adieu , je vous quille pour jouer du clavecin , et reposer ma tète fatiguée de tant de sollicitations et de contrariélés. \'ous voyez que la musique est bonne à quelque chose, et vaut encore mieux pour calmer les peines du cœur et de l'esprit que les maximes de Sénèque. Le chevalier est sans doulc a la campagne, ou auprès de la l>elle Angélique.
MADAME d'aRLY A M. TOMMASINI.
J'allends, mon cher monsieur, de votre allachernent pour feu mon mari el pour nous, que vous donnerez à ma fille le conseil d'un vérilable ami. Vous savez qu'elle a refusé une place avaulageuse chez le maréchal de Luxembourg ; quoique cette place convint à noire situation , je n'ai pas beaucoup insisté pour la lui faire accepter ; mais aujourd'hui il se préseule une occasion unique el presque miraculeuse. M. de Belfont , honnncde mérite, très estimé, riche de soixante mille livres de renie, sollicile vivement sa main, et Césarine la refuse oKslinéinent, sans aucune bonne raison. Il est vrai qu'il n'est pas de la première jeunes.se ; il a quarante ans; mais il parait plus jeune. On a dit à Césarine qu'il élait dévol ; mais sa dévotion est raisonnable. Par malheur, aujourd'hui on est pré> enu contre les dévots , on s'en méfie. Ce sont les écrits impies de Voltaire et de Rousseau qui ont ridiculisé la dévotion. Je crains que ma fille n'ait mis dans sa léle d'épouser un bel-esprit. Dieu l'en préserve ! ces messieurs sont plus occupés de leurs livres et de leur préiendue gloire que de leurs femmes; ils ne les prennent que pour avoir soin de leur ménage et de leur basse-cour. Ce pauvre Belfont est venu me voir ce matin ; il s'est mis à naes genoux , il m'a suppliée d'employer lout mon ascendant sur ma fille pour la fléchir, la rendre favorable à son amour. J'ai promis de faire tous mes efforts , en ajoutant que je ne forcerai jamais son inclination.
Adieu , mon cher monsieur, rendez-moi, je vous prie, le service que je vous demande : exhortez Césarine , faiteslui entendre raison , et gardez-moi le secret sur celte lettre.
M. TOMMASINI A MADAME d'ARLY.
Je me serais , madame , beaucoup plus réjoui de votre lettre , si je me flattais de réus.sir en exécutant vos ordres. Je n'ose hasarder des conseils à mademoiselle Césarine , surtout en fait de mariage : s'il n'était pas heureux, ce serait un malheur qui reloml)erait sur mon cœur, et j'ai
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
assez de i ppenlirs sur ma conscience sans chercber à en aiigmenlec le poids. Je connais le caractère de mademoiselle Césariue ; il n'est pas opiniâtre, elle a trop d'esprit pour cela , mais il est ferme et déridé ; elle ne fera jamais ce que son jugement et son co'ur désapprouveront. La fortune a peu de diarmes pour elle; heureuse auprès de vous, par sa tendresse, par ses goi^ls simples et itniocens, et son amour pour la lecture et le travail, elle jouit du présent sans inquiétude de l'avenir. Vous savez, madame, que les mariages sont écrits dans le ciel; il faut espérer que sou bon ange aura écrit le sien dans cet immense registre, avec une belle et bonne plume ; cependant, pour vous obéir et vous complaire, je vais lui adresser nu petit plaidoyer en faveur de M. de Belfont; mais je crains qu'il n'en soit de mon discours comme d'un sermon sur la pénitence, au sortir duquel on va au bal et au spectacle, ou comme les oracles de Cassandre chez les Troyens. Comptez, madame, sur le secret, et sur moa respectueux attachement.
M. TOmUASINI A lUADEltlOISELLE D'ARLY.
J'ai lu , bella signorina , avec beaucoup d'attention votre deririêre te^ttfe , ott vous me parlez de l'amour de M. de Belfont , et dil désir qu'il a de votJS épouser; je me permettrai de votfs en dire mon avis. Je vois dans ce mariage tant d'avantages, que je pense que vwus devez l'accepter. Je m'aviserai donc de vous représenter que i\. de Bel font VOUS convient à tous égards, par son mérite, son caractère et sa fortune. Je sais que la richesse ne vous Tente pas ; mais lorsqu'on en sait user sagement, elle ne {jàterien , et même elle peut aider au bonheur. Ne croyez pas qu'an sein de l'opulence on soit toujoifrs obligé de se -jeter dans le fracas, dans le (onrliillon du monde; non, on pent éviter le faste et l'ennui qu'il cntrainv, et vivre Tranqurllement chez soi avec sa famille et queltiues amis. Ajoutez à cela que la fortime nons 'met à irtéme de secourir tes malheureux, ce qui est pour une âme comme la Totre nVie source inépuisable de délices. 'Vous allez me dire avec La Fontaine :
Tel fait métier de côn^eiTIér autrui,
Qni ne voit fjoirtle eti ses ffrôpres affairés.
D'accord; mais souvent l'homme 5e conduit en aveugle , et conseille en esprit éclairé; c'est que l'on a la vue nette et l'esprit calme pour conseiller , et que l'on n'écoute que ses .passions lorsqu'il s'agit de soi-même. Je vous exhoite donc , carissima sigiwra, denx fois, trois fois , de prendre cette occasinn au toupet , et de vous embarquer avec M. de Belfont sur le vaisseau du mariage ; j'ose vous garantir que la navigation sera heureuse.
PerdoiU, cara ducepola, la mia temerità, mais c'est mon cœur tout occupé de vous qui dicte mon audacieui avis.
LETTRE LX'l.
MADEMOISELLE T>'ARIY A M. TOMMTtSINI.
De quoi se raèle votre seigneurie? on dirait que vous vous entendez avec maman ! Poveretia me , chacini veut me conseiller ! 11 faut être riche dans ce monde , voilà la pretnière loi , le premier , l'unique bien : mais la Providence serait bien injuste si le bonheur n'était attaché
qu'aux richesses. [Von , malgré xiM. l)eaux raisonnemens sur l'utilité, l'emploi de la fortune, non, je n'épouserai pas M. de Belfont, je ne serai jamais sa femme, entendezvous, grand docteur? Vous voas imaginez peut-être, dans vos visions , que je repose mes espérances sur M. de Lisieux ? Oui, je compte sur lui comme je compte que le soleil s'arrêtera douze heures sur notre village, comme il fit jadis sur Gabaon. Je connais comme vous tous les avantages de la fortune, et je saurai en jouir si elle m'arrive par une porte qui me convienne; mais je n'attache pas le bonheur à son char, et je ne lui sacrifierai jamais mon repos , mes goi'its , ma liberté et ma chère paresse , dont la jouissance me dédommage , me console de tout.
J'ai une fantaisie, je voudrais me jeter dans la dévotion ; elle doit avoir ses plaisirs , sa quiétude , sa béatitude Si l'on a des peines, on les offre à Dieu, on en espère la récompense : si l'adversité nous frappe. Dieu l'a voulu, parce qu'il nous aime; c'est du moins le langage de maman ; elle est résignée dans ses souffrances , elle échappe à l'emmi par de longues prières ; et la sécurité et le calme de son âme prouvent que la dévotion est encore plus puissante que la philosophie. .Mais nous ne nous donnons pas plus la dévotion que l'esprit et le courage ; n'est pas brave, n'est pas dévot qui veut. En attendant ma conversion , je vis comme le savetier de La Fontaine :
Un jour sur l'autre, il suffit qu'à la fin J'attrape le bout de l'année.
Je prends et quitte l' Arioste comme l'on prend ou quitte un violon, ou une harpe; mais il a un charme si entraînant, qu'après l'avoir laissé d'impatience, je reviens à lui, pour ainsi dire, malgré moi. On m'a conté que les instituteurs de Métastase, grands partisans del signor LoJoiico , lui interdisaient la lecture du Tasse, pour le fixer à celle de l'Arioste; mais dès qu'il fut hors de tutelle, il acheta le poème deiki Gienisalemme Uberala, le lut avidement , et le Tasse devint depuis son poète favori. J'aime et honore beaucoup les grands |M)étes d'Italie. Un jour, on demanda à un homme d'esprit quel livre il voudrait sauver des flammes si l'on ordonnait de les bri'iler tous; il répondit : • Les Vies de Plutarque; » et mo', si l'on me demandait lequel des ouvrages, du Tasse , de l'Ariosle , de Pétrarque ou de La Fontaine , je voudrais , en pareil cas, arracher au feu , je répoudrais : La Fontaine. »
Jdilio , caro mf«;,çiro; laissez-moi me marier à ma fantaisie , ou rester fille , si tel est mon bon plaisir.
LtTTRE LXll.
M. TOMMASINI A M ADEMOISELLE d'aRLY.
Pardonne, amahile signorina, la témérité de mes conseils ; j'ai cm devoirles hasarder. Vous ne m'écoutez pas, c padrona .' j'en suis fâché pour M. de Belfonl. J'ai un ami qui n'a que seize cents livres de rente viagère, qui a refusé de beaux et bons emplois , malgré la logique et les instances de ses parens et de ses amis : il est toujours gai et brillant de santé; c'est un nouveau Bias, il porte toutes ses richesses avec lui. Un de ses grands plaisirs est d'aller tous les malins au marché, d'observer toutes les physionomies, d'écouler tout ce que dit le vendeur pour tremper, et l'acheteur pour avoir la denrée à meilleiu: marché; il prétend qu'il fait là un cours de morale.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLV
11 vient parfois manger ma soupe; ma femme lui donne un repas semblable à ceux du clianoelier de l'HcJpilai, qui consistaient en trois plats; et cependant il crie au Ui\e, il voudrait eu reiranclier un. Il ne boit que de l'eau ; il pré" tend que le vin est un poison corrosif, et que les patriarches n'avaient eu cette lonijévité qui nous étonne, que parce qu'ils s'en étaient abstenus. La consommation de Paris répou\ante: • Il faut, dit-il, nourrir sept cent mille habilaus, deux cent mille chiens , autant de chats, et puis les perroquets , les singes , les oiseaux. » Je lui dis un jour en riant : «Aux petits oiseaux Dieu donne la pAtme. — Qui, mais les hommes l'achètent. » Il faut, selon lui, pour la consommation de Paris, cent mille baufs, trois cent mille moulons , trente mille veaux , des milliers de pièces de ijibier et de sacs de farine.
Cet original va souvent entendre la messe du roi , il se promène dans la galerie , où se passe ce qu'il appelle la grande comédie. «Quand je vois, dit-il, ce peuple de courtisans, chamarrés, plaqués d'or et d'argent, s'agitant, se pavanant , se prosternant , je suis Démocrite , je ris ; mais quand je pense que c'est là le creuset où vient se fondre l'argent du peuple , le foyer où s'allume le feu de la guerre , je deviens Heraclite , je pleure. » Il prétend que s'il revient dans ce monde , et que Dieu lui demande quel rôle il veut y jouer, il lui demandera de naître dans un beau climat, d'avoir plus de santé que d'e.sprit, et d'être fils d'un lx)n laboureur. Je ne vous conseille pas d'embrasser la dévotion , elle n'a pas préservé madame de Maintenon de l'ennui, et les dames Guyon et Bonrrignon de la folie '. La duche,sse de LaVallière, si aimable, si tendre, si intéressante , se rappelant un vendredi, dans son couvent , qu'à pareil jour, étant à la chasse avec le roi, elle avait bu des liqueurs délicieuses, résolut de ne plus boire du tout ; et en effet , pendant trois .semaines , elle n'avala pas une goutte d'eau. On s'aperçut de celte bizarre et barijare pénitence , et depuis, pendant trois ans , elle ne but qu'un demi- verre d'eau par jour , ce qui détruisit sa santé; elle portait un cilice, et marchait pieds nus. Vous m'avouerez que ces excès viennent d'un a'faibli,ssement de cerveau , qui doit dégoilter de la dévotion. Aimez Dieu et votre prochain ; Dieu n'a pas besoin de toutes ces monwries.
J'ainneccolierequim* fera grand honneur; elle éfudtc la grammaire française et l'Halienne, avec la même ardeur qu'une autre demoiselte apprend' i danser. Elle lit beaucoup, et de bons livres; cependant elle est jeune, jolfe et riche , c'est un phénomène dans Paris. C'est une autre C-ésarme ; mais elte est contrariée par sa mère , qui craint que la lecture et l'étude ne Itii brûlent le sang et ne lui doHnei>t la fièvre. J'ai beau lui crier aux oreilles, qu'une élude modérée ne tue personne , que M. de Fontenelle a vér» près d'un siècle , que M. de Buffon travaille douze à quatorze heines par jour, et jouit d'une très boHue samé ; celte tendre mère craint toujours que sa fille ne doïme p*s assez, ne mange pas assez, ne marche trop, q^w'elle ne s'enrhiîime à la promenade, ou si le .soleilbrille , qu'il Be soit trop ai>dent , et ne frappe frop fort sur sa tète : auprès de la cheminée , le feu peut altérer son teint.
'Madame Guyoa est assez connue par ses idées mystiques et son quiélisnie. Mademoiselle Bourrignon a fait mainte et lïiahKe folie ; elle se .s.mva de la maison de son père eu habit d'ermite, pour aller vivre dans un dSscrt. Rentrée dans la •nai.son r)alernelle , elle la quitta de nouveau, courut le monde, se signalant par mille extravagances.
Enfin celte bonne femme, poiu' conserver sa fille, voudrait qu'il n'y eût sur la terre ni air, ni .soleil , ni feu, ni livres. Ma Pénélope ne lit pas, n'étudie pas, et s'embarrasse non plus de ce qui se passe en France et en Europe que de ce qu'on fait dans la lune ; mais elle a grand soin de son ménage et de ma santé; elle ferme toujours porte et fenêtre herméliqueineiit , de peur que l'air ne m'incommode. Si je tousse mi peu , aussitôt il faut avaler de grands verres de tisane, et la nuit, elle m'affuble, comme un Persan , de bonnets sur bonnels : elle entend la messe tous les jours, dit .son chapelet tous les soirs, joue toute l'après - dinée au reversi , bonde quand elle perd, .se réjouit quand elle gagne, aime la parure, et court les sermons ; médit un peu de son prochain , porte des reliques, et a toujours auprès de son lit un grand bénitier plein d'eau bénite, pour chasser le diable. Je ris sons cape de ses petits travers ; mais j'en suis aimé, c'est tout ce que peut désirer un mari. Dieu me la conserve!
nADEinOISELLE d'ARIT A M. teSJMAStW.
Madame de Germeuil , sous prétexte d'une promenade, est venue déjeuner avec nous; maman, sous prétexte de la messe, nous a laissées enfîemble. Cette bonne dame, après quelques phrases insignifiantes, m'a parlé de M. de Belfont, m'a vanté ses bonnes qualités, ajoirtant à son panégyrique qu'il avait soixante mille livres de rente, de belles terres et un holel magnifique dans la rué de l'Université, et que si j'arceplais sa main, il m'assurait un douaire de cent mille écus. « H manque encore, ai-je répondu , quelque chose à ces dons briltans de la fortune.
— Et quoi? — iMon inclination pour le mariage et ('aveu de mon cœur. — M. de Belfont est un si honnête homme !
— J'en ferai volontiers mon ami. — Les mariages les plus heureux sont ceux qire la raison et non l'amom- a formés.
— Cela doit être. — On voit bien que vous ne connaissez pas le prix de la fortune, le bonheur d'être riche — Madame de Maintenon était dévorée d'ennui assîse sur les marches du Irone. On raconte qu'un jour, étafnt avec madame de Caylus auprès d'un bassin, celle-ci dit que les carpes lui paraissaient tristes. « Elles sont , lui répondit madame de HLiintenon , comme moi . cHeS' regret tem leur bourbe. » — 'Vous connaissez mademoiselfe de Villebois; elle a cinquante ans; dans sa jeunesse, elle a refusé plusieurs partis; l'abandon, le repentir Ten punissent : quelle est aujourd'hui .son existence? Les hommes la négligent, les jeunes femmes s'en amusent, critiquent ses robes, sa coiffure; les plus sensibles s'apitoient sur son sort, et si elle n'avait appris lès jeux de commerce et ne s'était rendue nécessaire par ses petits tulens, elle serait atissi abandonnée qu'mi vieux porh ait de famille. — Je piHS, madame, opposer à ce tableau celui de madame de tersae, pllaidant contre son mari, vieux libertin, pleurant soit fiis unique, tué en duel à l'âge de dl'x-huit ans, ayant une santé délabrée par des couches laborieuses. Vous m'avouerez que la destinée de mademoiselle dé Villebois, se porfant bien, jouant tous les jeux de commerce, ne plaidant point contre son mari, ne pleurant point son fils, est;n'ès'heureuse relat ivement à celle de madame de Gersac , nurigré la critique des jeunes femmes sur ses robes, sa coilT^re, et le dédain des hommes. — Voudriez-vons, par hasard , vous ense\elir dans un cou\ent? — Oui, plntt^l que de me marier contre mon inclination ; cependant la vie céno-
CORRESPONDAINCE DE SUZETTE D'ARLY.
Ijiiiqne n'a mil atlrait pour moi. J'aime la reiraile, mais volonlaire, et le repos sans oisivelé. Je veux ar,ir et penser d'après moi, et non d'après les antres. —Vous avez, sans doute, mademoiselle, beaucoup d'esprit, mais un caractère singulier et inie façon de penser rare. — Madame Dcshoulières a dit : • Nul n'est content de sa fortune ni mécontent de son esprit. » Je pense tout différemment, je suis satisfaite de ma fortune et très peu démon esprit. » Ici finit ce louj; entielien par le retour de maman. Madame de Gernienil nous quitta bientôt, et me dit, en montant en voilure : «Je vous laisse à vos réOexions, et j'attends beaucoup de votre jugement. » Bclfont, maman, madame deGenueuil, ce mariage, les propositions du maréchal de Luxembourp, , ma correspondance sous un nom supposé avec M. de Lisieux, tout cela m'agite et met un désordre dans ma tète qui trouble mes occupations; mais de grands philosophes ont dit qu'après la pluie venait le beau temps.
MADEMOISELLE SCZETTE A M. DE IISIECX.
Les génies, habitans de l'air, vous ont-ils appris, monsieur, que j'ai pûli en passant sur un pont étroit placé sur un précipice; ce qui est arrivé à plus d'un héros? César pâli.ssait en montant dans un char; Jacques I*''', roi d'Angleterre, à l'aspect d'une épée nue. Si »ous redoutez les ardeurs de la canicule, venez vous réfugier dans le canton d'Appenzel, vous y trouverez la température d'un beau printemps, avec sou inconstance; plusieurs foisj'ai demandé du feu. Il est vrai que jC crois descendre d'un Incas ou d'un Siamois, tant je crains les rigueurs de Borée.
Dans ce canton, point de villes, point de grandes sociétés , point de princes , de courtisans ; mais de jolis villages, de charmans vallons, des pâturages abondans, des points de vue admirables, d'excellent froment, du lait délicieux , et puis , par-dessus ces beaux présens de la nature, la douce égalité et cette liberté modérée, si rare, si peu connue, si désirée et si peu méritée. V<iici des vers de Voltaire qui s'échappent de ma mémoire ;
On ne voit point ici la grandeur insultante, Portant de l'épaule an cô:é Un ruban (lue la vanité A tissu de sa main brillante ; IVi la fortune insolente. Repoussant avec lîcilé, La prière humble et tremblante De la trisic pauvreté.
Vous voyez, monsieur, que je suis sur le chemin du pédanlisme; mais il y a dix ans que j'ai appris ces veis. Ce qui rend ce canton un des plus agréables de la Suisse, c'est l'assemblage des hameaux, des forêts, des cabanes disséminées dans les intervalles des rochers escarpés. Chaque cabane est une petite maison de plaisance, hh piaceiole casino , dont je préférerais le séjour à celui d'un palais : chaque maisonnette a trois arpens de prairie, entourés de beaux arbies. Il n'y a ici ni pauvres ni riches; les habitans, dans les soirées de la belle .saison, jouent du luth ou d'un cor des Alpes, qui inspire une douce mélancolie, connue je l'ai éprouvé. Ce canton est moitié catholique et moitié protestant ; les proteslans sont les plus nombreux.
La ville de Saint-Gall est opulente; c'est encore une république circonscrite dans un territoire de deux lieues,
et dont l'ambition ne trouble pas la paix de ses voisins. Un commerçant de cette ville .soupa à l'auberge avec nous, et prit pour moi une telle tendres.se de cœur, qu'il envoya chercher d'excellent vin dans sa cave pour remplacer le mauvais vin de l'auberge.
Le lendemain, il vint nous prendre, quan ail' priino .spuniar dcU' alba , pour nous conduire dans la ville : elle est dans une vallée charmante, peuplée de huit mille habitans; des montagnes peu élevées, et revêtues d'arbres et de verdure, forment autour d'elle un paysage très agréable; une petite rivière l'arrose ; elle a huit églises où l'on prêche en français. J'aurais voulu entendre le Bom-daloue on le Massillon du pays; mais, par malheur, c'était jour de repos. La ville est fermée par un mur et par des fossés profonds et pleins d'eau ; elle a sept portes. Notre conducteur nous fit voir l'arsenal , la monnaie, les bâtimens publics et la bibliothèque, où est un monument curieux : ce sont treize volumes in-folio, écrits de la main d'un bourguemesire nommé Wadt, savant, grand piomoteur de la réformalion , qu'il a prêehée dans cette ville Écrivain infatigable, il n'a pas perdu, ou plutôt il a perdu toute sa vie dans des abstractions et des travaux infructueux. Combien d'écrivains ont la même destinée!
C'est dans le monastère de Saint-Gall que le Poggio a trouvé, dans le quinzième siècle, quelques manuscrits des anciens écrivains de Rome, avec une copie complète de Quintilien ; ces ouvrages étaient ensevelis dans la poussière et dans les ruines d'une tour abandonnée. La ville de Saint-Gall n'était d'abord qu'un liionastère, dans lequel, au dixième siècle, pendant l'invasion des Huns , se réfugièrent les habitans des environs, pour se mettre sous la protection de l'Église. A l'époque de la réformation, les bourgeois s'emparèrent du couvent, et y firent prêcher la nouvelle doctrine; mais à la paix de 1534, après une bataille perdue par les réformés, ils furent obligés de tout restituer ; la ville conserva son indépendance et sou nouveau culte. Les anabaptistes vinrent y débiter leurs opinions l'eligienses ; chacun se mit à lire la sainte Écriture, A l'interpréter à sa manière. A la suite des opinions les plus extravagantes, le libertinage s'introduisit dans les campagnes, avec audace et sans remords, sous prétexte que les saints ne peuvent pécher. D'autres fanatiques affectèrent beaucoup de simplicité, de négligence dans leur vie et dans leurs vétemens, malpropres par humilité; ils priaient qu'on leur donnât le fouet. Un frère, en bénissant Dieu, coupa la tête à son frère qui la lui présentait. Le temps et la lassitude mirent un terme ;'i ces folies atroces.
Je vous remercie de voti'e relation de la mort de Thomas Morus; mon oncle la trouve, comme vous, supérieure à celle de Socrale, et surtout à celle de Caton, qui mourut en .-lésespéré, en s'arrachant les entrailles, et fi-appant un esclave au point de se blesser la main. Mais à propos de Thomas Moi-us, je vous dirai qu'un Anglais, assez original , s'est associé à nos voyages; il prétend que les Français sont nés pour être courtisans, et les Anglais pour la liberté.
Je me llatte, monsieur, que vous ne m'accusei-ez pas de me déplaire avec vous, je viens de vous donner deux heures de mon temps ; c'est beaucoup pour une voyageuse et une paresseuse. Je vous salue.
CORRESPONDANCE DE SliZETTE D'ARLY.
MADEMOISELLE d'ABLY A M. TOMMASIJil.
Caro maestro, la mélancolie est descendue dans mon âme; une promenade qne j'ai faite ce malin par un temps sombre l'a augmentée : le rossignol ne chante plus, les roses courbent leurs télés languissantes; Cérès a perdu son éclat , elle jaunit. Les poêles disent l'or des épis; mais cet or ne flatte pas les yeux.
Cnsi trapassa al trapassar d'un giorno Bella Tita morlale il liorc cl vcrdc.
"aman me boude, non pas ouvertement, mais je vois 0' mon refus de la main de Rell'ont l'afflige. Cet homme m afflige au.ssi; il m'a écrit une lettre fort louchanle, où il me dit qu'il n'est plus de bonheur pour lui, qu'il implorera la mort s'il ne parvient à me fléchir. Sa lettre m'a pénétrée de douleur; il en coi^le de voir souffrir un homme qui vous aime et d'en être la cause. Je lui ai répondu que je lui offrais l'amitié la plus tendre; mais que je n'envisageais l'hymen que sous un aspect triste, lorsqu'on n'y est pas entraîné par une forte inclination. Pendant que j'écrivais celte leltre, maman est entrée tout éplorée en me disant;. Je viens d'apprendre la plus affreuse nouvelle, un banquier, en qui j'avais la plus grande confiance, m'emporte mille écus placés chez lui , le fruit de quinze ans d'économie et de privation , et que je destinais à ton trousseau en te mariant. — Eh bien, maman, lui ai-je dit en l'embrassant, je me passerai de trousseau ; tant d'honnêtes demoiselles n'en ont pas et se portent si bien. — Mais elles ne sont pas de ton rang, du même état, elles sont habituées i la pauvreté. — Et moi aussi. Rappelez-vous l'anecdote que contait souvent mon père, concernant l'abbé Terrasson. Ayant perdu tout à coup une grande fortune par l'écroulement du système, il dit; «Me voilà tiré d'affaire, jn vivrai de peu, cela est plus commode. » — C'était un philosophe, c'est-à-dire un insouciant, un pares.seux. Vous auriez pu sortir de cet état de misère; deux occasions se sont présentées, et vous les avez repoussées.— Ah! maman, pardonnez-le-moi , je ne suis pas maîtresse de ma volonté. — Tu hais M. de Belfont? — Qui, moi! haïr un galant homme! non, j'ai pour lui beaucoup d'estime et d'amitié.— Ah! que ton caractère nous coittera de pleurs! • A ces mots, elle a fondu en larmes. Je me suis jetée dans ses bras, en lui disant ; «Maman, c'est sur moi que vous pleurez! Mon avenir vous effraie! Connaissez - vous les décrets de la Providence? Confions -lui nos destinées. Je suis aujourd'hui si heureuse auprès de vous! Que le ciel vous conserve, c'est tout ce que je lui demande! «Je ne l'ai pas quittée du reste de la journée; j'ai envoyé, sous main, prier le curé de venir dincr avec nous ; l'aprcs-dinée elle a fait sou piquet; ensuite, par un beau coucher du soleil, nous sommes allés nous promener tous les trois. Le bon curé, pour consoler ma mère, lui a cité Jacob, ses quatorze ans de travaux, et le courage et la misère de Job, dépouillé par Satan de ses biens et couvert d'ulcères, et lui a prêché la résignation aux volontés du ciel. Ces paroles, la promenade et l'exercice ont calmé sa tristesse; et, moins riche de mille écus, elle n'en est pas plus pauvre ni moins heureuse. Addio , caro signore , compatitemi.
Agi' infclici è spesso Colpa la sorte.
LETTRE LXVl.
M. TOMMASINI A MADEMOISELLE D'ARLÏ.
Votre dolente leltre, bcl/a ainnna, m'a donnée de la tristesse; ma femme qui était présente lorsque je la lisais, la qnale è un poco curioxa , m'a demandé si vous étiez malade. — INon , elle se porte bien. — Que lui est-il donc arrivé ? — Nienle. — Vous me trompez. — Eh bien ! mia cnra, puisque tu veux le savoir, son petit chien est mort subitement; juge de sa douleur par la tienne, si tu perdais ta Zilia. Elle a trouvé votre douleur trè-s légitime et très raisonnable.
C'e-st une grande perte pour vous que celle de mille écus; mais vous avez la résignation de Job et la philosophie de l'abbé Terrasson. Vous serez admirable dans toutes les situations où le sort vous jettera. Vous estimez M. de Belfont , et ne l'aimez pas d'amour ; que votre volonté .soit faite. Peut-être si vous n'aviez pas connu le chevalier , vous auriez trouvé M. de Belfont plus aimable. Je vois cependant avec regret qu'tme aussi jolie colombe que vous n'ait pas son compagnon. On dit que le .sage se suffit à lui-même; je ne .suis pas un de ces sages, et je pense qu'Adam .seul dans son bel Éden se serait bientôt ennuyé. Ma femme a .ses bouderies, ses petits caprices; elle prend de l'humeur pour un verre cassé, ou si la petite chienne tousse ; me gronde si ma perruque est de travers, tremble si je ne mange pas, se fâche si je mange beaucoup, et<:ependant elle me rend la vie douce. Lorsque je rentre chez moi, après aïoir couru toute la matinée, fatigué, harassé, quelquefois mouillé, elle m'embrasse, m'essuie, me fait de peliles caresses. Je trouve mon diner prêt et la meilleure soupe de Paris ; du moins celles des grandes tables sont de la ripopée en comparaison. Oh! si j'étais pape, je permettrais le mariage aux gens d'église, et surloul aux curés, qui mènent une vie triste et pénible, et qui ne trouvent en rentrant chez eux qu'abandon et .solitude. Dans la primitive église, presque tous les apôtres et leurs disciples étaient mariés ; l'é^êquc ne pouvait avoir qu'une épouse qui eût bien .soin de son ménage. On ne prie jamais Dieu de si bon cœur. Ion n'est jamais si humain, si charilable que lorsqu'on est content de sa situation.
Le augura uno sposo amabile et tiegno di Ici.
LETTRE LXVIL
M. DE LISIEUX A MADEMOISELLE StZETTE.
A coup srtr, mademoiselle, si l'on me proposait le plaisir de vous voir, je n'imiterais pas ce jeune Anglais, aveugle de naissance, qui refusa le bienfait de la vue de peur de perdre son amour en trouvant sa maiiresse moins belle que son imaginalion la lui représentait; car je suis très convaincu que vous êtes douée d'une figure spirituelle et très aimable. A'ons me peignez le bonheur des bergers d'Appenzel avec tant d'intérêt et de charmes, qu'il semble s'être réfugié dans ces montagnes pour y fixer son séjour : une petite maison , un petit jardin orné d'une prairie, d'une fontaine, Horace n'en demandait pas davantage. Ajoutez 5 cela le calme, le silence de la solitude, les jouissances continuelles de la campagne, de la nature, une lil.'erté sage, modérée par les lois, tout cela passant par le cœur enchante l'imagination, et l'on est tenté de quitter Persépolis pour aller vivre à Ithaque, au milieu
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
d«s rochei'S, et si j'y étais avec l"aimal)le Suzette, je lui dirais avec Tibulle:
Et in solie lu niilii luiba lotis.
Je n"ai pas besoin de vous traduire ce latin. Les mœurs de Paris et celles de la Suisse coulraslent fortement; on ne croirait pas que ce soit des créatures de la même espèce qui habitent ces deux pays voisins. Je compare Paris à une jeune coquette, que l'on aime malgré ses défauts et SOS vices. Cependant, qu'y fait-on? L'on s'agite, on court après la fortune et le plaisir. L'hydre du jansénisme n'y est pas lout-à- fait étouffée, elle remue encore la queue. Nous avons saint Paris, Carré de Montfferon , qui enfante de gros volumes , un archevêque qui tourmente les vivans et les morts. A coté de ces saints personnages, on voit figurer Voltaire, Lekain, Rousseau, Mole, l'opéra comique, les marionnettes, la chasse de sainte Geneviève, des capucins, des volligeurs, des économistes, des philosophes, un sauvage d'Olaiti, un rhinocéros, un éléphant et les reliques de la Sainte-Chapelle'. Jean-Jacques Rousseau occupe toujours la scène : je vous transcris ici une letlre qui lui est adressée sous le nom du roi de Pi-usse; on l'attribue à M. de Walpole.
• Mon cher Jean- Jacques, vous avez renoncé à Genève, voire pairie, vous vous èles fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la Kranre vous a décrété ; venez donechez moi. J'admire vos talens, je m'amuse de vos rêveries (qui, soit dit en passant, >ous occupent trop) : il faut à la fin être sage et heureux. Vous avez fait parler de vous par vos singularités peu convenables à un véritable grand homme; démontrez à vos ennemis que vous avez quelquefois le sens commun. Cela vous fâchera sans vous faire tort; je vous veux du bien, je vous en ferai, si vous le trouvez bon ; mais si vous vous obstinez à rejeter mes secours, assurez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'espril pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez ; je suis roi , je puis vous en procurer au gré de vos sonliails, et, ce qui si"irenient ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vons cesserez de nietlre votre gloire à l'être.
" Votre bon ami Frédéric »
Je ne suis pas élonné de l'extravagance religieuse des anciens habitans de Saint-Gall ; la super.stilion , le fanatisme semblent 1'e.s.sence de l'esprit humain. Sans faire mention ici des disputes absurdes et ininlelligibles de la grâce, les cordeliers élevèrent jadis une queslion qui divisa toutes les universités, savoir si le pain et le vrn qu'ils avaieut mai:gé et Ixi leur apparleuaient en propre, ou s'ils n'en avaieut que le sijuple usage , sans domaine, sans propriété : c'était au sénat de CharenloB à décider celle question.
t)aa» la reiigion musulmane les sectateurs d'Omar et d'AH se baissent , s'excommunient léclproqucment. Le sujet de leur haiue et de leur di\ ision est que le* dcvoLs d'Ali prcteudeulque leur ablutitni cloil commenccj" par le eoude, et ceux d'Omar par le bout des doigts. Je Depuis m'empécher de vous citer une anecdote qui
'Louis IX enrichit la Sainlo-r.h.ipflle de ces reliques; il achcla dcnx millions cinq cent milles livres, de l'empereur RaHd4.xiin, nn nmrreau delà vraie croix, nn'n'orcean de la lance uni piTci ,W.sus-Uiris( , t'^|<0Dge t(ui servit à Uii donner le vmaigre ; tt puur la même somme il relira de Venise la couronne d'(!iimcs.
peint bien le fanatisme du treizième siècle; on ne la trouve pas dans les histoiiens, mais elle est consignée dans une chanson languedocienne.
Ilans la guerre des Albigeois, Jacques 11, roi d'Arragon , combattait contre les croisés et le pape; un éeuyer du roi prit sa couleur et ses armes, pour que les coups fussent dirigés sur lui ; le roi l'ayant appris, pour sauver son éeuyer et pour se faire connaître , se dépouilla de son armure; alors saint Dominique l'aperçut, cria; Voilà le roi , lirez, tirez sur lui.
Il faut toujours eu revenir à la maxime d'Arlequin :
Tult' il monde è fatio coine la nostra faraiglia.
Le monde avec lenteur marche vers la sagesse , Et la nuit des erreurs est encor sur la Grèce.
a dit Vollaire ; mais ce qu'il ne dit pas, c'est que le monde aura beau cheminer, il n'arrivera jamais à ta sagesse. Les gymnosophistes se croyaient des sages , parce qu'ils contemplaient d'un œil fixe, tantôt sur un pied, tantôt sur un antre, l'a.slre du jour depuis son lever ju.squ'à son comher; d'autres regardaient le bout de leur nez, pour voii' la llaninie bleue. Combien d'hommes encore ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ! Mais en parlant de la folie des autres, je crains bien d'en avoir une forle dose, moi qui ib'atlache à un élre invi.sible, dont je ne connais ni les traits ni les senliniens. Convenez, mademoiselle, qu'il y a du dnnquicholisme dans ma tête, ou plutôt dans mon cœur.
LETTRE LXVllL
MADEMOISELLI! DAKIY A. M. TOHMASINI.
Votre lellre, caro doltore, m'a amusée; je vois que vous éles un ardent apôtre du mariage : mais pour moi , c'est une lolerie où se trouvent quelques billets gagnans, parmi une immense quanlité de billets blancs. Je n'ai aucun pressentimeni , quoi que vous en disiez , et je ne crois pas plus à vos prophéties qu'à celles de INostradamus.
Mais parlons de notre héros ; depuis huit jours il n'avait paru chez madame de Germeuil, nous y dînions hier, lorsque le hasard, ou la destinée, t'ont amené, vers le .soii-, avec M. de Belfont. Celui-ci m'a abordée, tout rouge, tout tremblant, en me disant : Mademoiselle, j'ai reçu mon arrêt de mort, ou du moins l'arrêt qui condamne ma vie à la solilude et à l'ennui. « Je n'ai rien répondu; j'étais embarra.ssée comme si j'élais coupable; je sens qu'il ne mérite pas d'être malheureux. Le chevalier, après s'être informé de ma sanlé, m'a demandé s'il aurait bientôt un compliment à me faire? — • .Te le voudrais, lui aije répondu en riant; j'ai misa la loterie, et je cours après un terne. — Je vous le souhaite, mais la fortune frappe à votre porte, vous pouvez la lui ouvrir sans l'aller chercher dans un bureau de lolerie. — Apparemment qu'elle ne se présente pas avec une physionomie qui me plaise. » On a parlé , dans ce moment , delà séparai ion de madame de Genillac. Jamais, disait-on , mariage ne s'élait fait sous de plus heureux auspices , e'élail l'ouvrage de l'aïuour : le même feu, la même tendresse qu'Héloisc et Abélard. Oui, a dit le chevalier, je fus léiuoin du délire , de l'ivresse de ces deux époux ; la veille des noces, Genillac me dit : • Hfoii cher ami , je nage dans des l(«-rcns de félicité. » Xoffris alors de parier que ce lorrdit de félicité serait tari au bout de l'année. — El sur quelle appai-ence oseriez-vous paiier? me répliqua-t-on. — Sur le cai'aelère passionné des deux
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
époux : ces âmes ardenles, images du feu, ont toujours besoin d'alluiens nouveaux ; plus leur feu est violent, plus rapidement il dévore sa proie. Vous voyez que j'aurais {ja(;né mon pari. Les deux époux, après s'être eonsuniés d'amour, soni tomhés dans un vide insiipporlable ; l'ennui s'est glissé au milieu d'eux. Monsieur l)àillail auprès de madame ; madame avait des vapeurs auprès de monsieur, et la discorde a profilé de cette triste apathie pour achever de les désunir. Ce n'est ni le jansénisme ni la bulle Unigenilus qui a aigri leurs esprits , les a rendus irréceneiliables ; non , c'est la lutte des gluekisles et des piecinistes. Madame se passionnait pour l'iccini, monsieur était tout à Gluck. Leur querelle fut un jour si vi\e , si animée, que Genillac donna un soufflet à sa femme, qui riposta d'une carafe à la téle; de là leur demande en séparation. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans celle violente dispute, c'est que ni l'un m l'autre ne savent la musique. Belle leçon pour les demoiselles qui consultent plutôt leur imaginai ion , qu'elles appellent leur cœur, que les convenances et la raison. — J'ai trouvé celte réflexion fort impertinente, car elle m'était indireclement adressée. J'ai gardé le silence; mais j'aurais volontiers battu cet indiscret chevalier. Alors la comtesse Amélie lui » dit ironiquement. • Je crois , d'après vos principes , que vous ferez un mariage très raisonnable, et que l'amour n'entrera pour rien dans vos calculs. En effet , il n'y a que les sauvages et les montagnards suisses qui écoulent les mouvemens de leur cœur en se mariant Opendant j'ai connu deux époux , le comte et la comle.sse de Virville, que l'amour avait unis. Ils étaient mariés depuis huit ans, lorsque la comtesse fut attaquée de la petite vérole. Le mari, (jui était absent, ne l'avait pas eue: il accourut, malgré les efforis de ses parens el de ses amis,voulut voir sa femme, se jela à son cou , l'embrassa, ne sortit plus de sa chambre jusqu'au moment où, frappé de la même maladie, on l'emporta. Sa femme mourut bienlol , el lui expira deux Jours après, 'fous deux sont enterrés à Saint-Roch. » Cet exemple est touchant, dit le chevalier, l'anecdote vraie ; il n'y manque <ni'ii»e pelite cinxmslance, c'est qu'ils ne s'aimaient m l'un nï l'antre , et te viconUe de R... était l'amant de madame. Mais au sujd de notre dis<nission siu' le mariage , je veux con.suirer une demoiselle de beaucoiqi d'esprit, qui voyage ad uellemeni en Suisse, et qui me fait ITiOïmem- de m'écrife quelquefois, -«pioique nous ne nous soyons jamiais \m ; elle me cache ynypi'à son nom. — J'en conclus , dit la comtesse , qu'elle est laide ; c'est une autre iïi!idenioiselle'de1;aiinay,<loi>ée de 'beaucoup d'esprit, mais i%*e en laideur. — i'ela p0l^rrail bien être. — Grand merci, monsieur 'le chevalier, me dis-je tout bas. — Elle est bien dupe «i elle compte que vous l'épouserez. — Oh ■non; mou eher maître, Suwtte n'est pas dupe! elle ne compte nollemeillsurlechevalier. La conversation, comme trti oiseau lëger.sautillede branche en branche, on demanda Wi rhev<ftier s'il avaJt lu le (lanégyriqiie du roi. — Oui , il m'a rappelé im<beauh-(titde'remiTereur Niger. Ce général venait d'être nommé empereur de Kmne par son armée: 4m deces vits^flctlateiirsqui suivent le char de la fortune -se Ijâta décomposer le panégyrique de son nouveau maître,et voulut le 'lui réciter. Niger le regardant avec dédain lui'dil : " Orateur, fai; -nous l'éloge de quelque grand homme mon, afin quemous tftehionsde l'imiter : ne loue pas un homme vrvaiil,par'faiblesse,ou plutôt par intérêt. .
Madame de Germeuil proposa la promenade, M. de
Lisieux lui donna le bras ; maman prit celui de M. de Belfont , et la comtesse Amélie vint se joindre à moi ; elle me parla beaucoup du chevalier, et m'en crayonna le porirait : • Il est , me dit-elle , égoïste par nature , philoplie par vanité, d'un papillonnage repoussant, courtisant toutes les femmes sans en aimer aucune. Il va éjiouser mademoiselle Walter ; mais il est plus épris de ses richesses que de sa beaulé. Il n'est pas assez généreux pour s'attacher à mie demoiselle aussi aimable, aussi intéressante que vous. — Ah! madame, pourquoi voulez-vous qu'il .songe à moi? quel rapport avons-nous ensemble? — Au reste , vous ne failes pas une grande perte , il ne sera jamais qu'un époux froid et inconstant : il ne maltraitera point sa femme, il a trop d'usage du monde; mais, eu homme du bon ton , il la négligera , la trompera , en observant avec elle tous les devoirs de la bienséance. 11 est plus brillant que solide; il aime la société des femmes, comme les enfaiis aiment les marionnettes : il est capricieux; tantôt il se jette dans le monde, et tantôt il s'enfonce dans la solilude ; il se donne des airs de philosophie. Je sais qu'il a empêché une femme de faire ses pâques. » J'écoutais en .silence ce beau panégyrique, et laissais écouler le torrent , ne saciiant ce que je devais croire de cette satire si mordante. Je voyais qu'elle prenait plaisir à déchirer ce pauvre chevalier; sans doute elle eût continué, mais elle fut interrompue parle voisinage de madame de Germeuil et du chevalier; elle lui dit alors d'un air riant : ■ Je parlais de vous à mademoiselle , je lui disais que vous êtes Irop aimable pour vous soumettre au joug de l'hymen.— Madame, oserais-je vous demajider s'il n'y a que les sots qui se marient ? » Getle saillie nous fit rii e et tcrmiija celle scène. Mais pendant qu'elle sie jouait , M. de Belfont soupirait son infortune auprès de maman : il avoua qu'il m'aimait deimis l'hiver dernier, qu'if m'avait VTie , pour la piemière fois , dans uu bal oti je refitsai de danser; que ce refus l'avait d'abord prevejiu eu iiia faveur ; dd^ bizarre, qui proti\e qu'il y a divers moyeiu< <le plaire; tant d'autre* oui été séduils par d'àabiles danseuses. Il ajouta qu'étant auprès de moi , il m'entendit parler italii-u avec im sa\ant de Floi'ence, qui était élouué de ma facilité à parler son idiome ; que /depuis, m'ayaut rencontrée plusieurs fois, Bia douceur , ma modesiie, l'avaient enchanté de plus en plus, etqu'il n'y avait, de bonheur pour lui que djins ma .possession ; qu'il s'élait d'autant p!us affermi dans son aii>our , ^qu'il anait appris que la fortune ne <;ouroivnail ]jas taQt<de mérite, «t. qu'il aurait été le plus Ivearens des homiDes .s'il avait pu réparer ses injustices. Maman fut vivement touchée de <et aveu, de la noblesse et deJa générosité de ses seutimens. A notre retoui-, elle^n'euiparlaitoute laéoirae, av.ec beaucoup de sensibilité. Mon ccBiu'en But vj^iement ému ; mais on s'égarerait .souvent si l'on «coûtait trop ses mouvemens. L'esprit .n'est pas toujom'S la dupe du ca'ur , quoi quîen dise LaiRocbefouGault.
Mais que pensez-vous,. mon loher «naitne, du portrait du chevalier , xlessiné par 'la a/omlasse Amélie? J'avoue qu'il m'avait laissé une impression fâcheuse; mais maman , à qui j'en ai parlé, liairétabli datis mon esprit, en ■m'apprenantqu'jlavait jadis refusé diépouser cette belle Amélie; et il est évident. que l'amour -propre irrité et la vengeance ont chargé les .couleurs du .portrait : voilà souvent sur quelles lases sont fondées les.réputations. Le lendemain j^ai été malinale;.c'était.un de ees beauix jours où le soleil sort triomphant du sein des iiiers , et revêt la
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
nature de sa gloire et de sa splendeur. Inspirée par ce beau soleil, j'ai pris mon Dante, et ma léle enveloppée dans ma coiffe de nuit , je me suis mise à finir ma traduction du touchant épisode du cinquième cbant de VEiifer, que je sais presque par cœur. Prenez et lisez; ce sont les propres paroles que saint Augustin entendit dans les airs , et auxquelle-s il doit sa conversion. Vous pouvez critiquer h votre aise, je ne suis qu'un écrivain de village.
• Le Dante, conduit dans l'enfer par Virgile, après avoir vu les victimes infortunées de l'amour, Sémiramis, Didon, Cléopâtre, Achille, Paris, Tristan,
E tutti quanti ,
aperçoit deux ombres unies Tune à l'autre, et il dit à Virgile ; " 0 poêle ! je voudrais bien parler à ces deux ombres liées ensemble, et qui paraissaient aussi légères que le vent.— Attendez qu'elles .soient plus près de nous; alors priez-les, par l'amour qui les unit, et elles s'approcherout de vous.» Je leur adressai ma prière : soudain, comme deux colombes enchaînées par r.\mour volent, d'une aile ferme et étendue, vers leur nid, doux objet de leurs vœux mutuels, ces deux ombres sensibles à ma prière, s'échappant de la troupe où gémissait Didon, traversèrent cet air funeste pour venir à nous, tant ma voix fut touchante et expressive.
■ 0 mortel aimable et généreux , qui viens nous visiter i travers celle obscurité , nous qui avons teint la terre de notre sang, si nous étions aimés du roi de l'univers, nous le supplierions pour ton bonheur, toi qui as pitié de nos souffrances. Tu veux nous parler, tu veux nous entendre, nous te parlerons, nous t'écouterons, pendant que le veut reste silencieux.
" La ville où je suis née est assise au bord de la mer , à lendroil où le Pô vient .se reposer, avec toutes les eaux compagnes de sa course. L'amour, dont le trait pénètre rapidement dans une âme pure et sensible, s'empara du bel objet qui m'a été ravi avec une barbarie dont le .souvenir m'irrite encore, l/amour qui force à aimer celui qui nous aime, m'inspira un si vif désir de lui plaire, que le temps, comme lu le vois, n'a pu l'éteindre. L'amour nous a conduits à la mort, et l'enfer attend encore le monstre qui nous fit périr. » Telles sont les paroles qui nous furent adressées.
• Au récit de ces ombres irritées, j'inclinai la télé, et la tint si bais.sée, que mon guide me dit : A quoi penses-tu? Je répondis ; Hélas! quel doux penchant! quels pensers délicieux ont conduit ces infortunés à leur terme fatal ? Alors je me retournai vers eux cl leur dis : Françoise ! tes malheurs m'arrachent des larmes de douleur et de pitié ; mais dis-moi, comment l'amour, au temps de vos premiers soupirs, fit-il connaître à l'un de vous une passion encore secrète? Elle répond ; il n'est pas de plus grande douleur, au sein de l'infurtune , que celle de se rappeler un bonheur qui n'est plus. Ton mailre le sait bien ; mais si lu as un .",1 ardent désir de connaître l'origine d'une si vive passion , je ferai comme celui qui raconte et pleure en même temps.
"Nous lisions un jour, par amu.senieni, l'histoire de Lancelot; comment l'amour le prit dans ses liens: nous étions .seuls et sans défiance. Plusieurs fois , pendant cette lecture, nous nous regardâmes; la pâleur couvrit notre visage, mais un .seul trait triompha de nous. Alors que nous lûmes (|ue cet amant passionné imprimait un baiser -sur la bouche riante de son amie, aussitôtcelui qui ne sera
plus séparé de moi, cueillit, tout tremblant, un baiser sur la mienne ; ce livre et celui qui l'écrivit furent pour nous un autre Gallehaut ' . Ce jour- là nous n'en lûmes pas davantage. • Tandis que l'une de ces âmes parlait ainsi, l'autre versait tant de larmes , que navré de pitié je défaillis , comme si j'allais mourir, et je tombai comme un c rps privé de vie. •
Sans doute le Dante, dans ce touchant épisode, a voulu nous éclairer sur le danger des romans, quoique dans son siècle il y eût peu de romans et peu de lecteurs. Vous m'aviez promis une petite notice de la vie de ce poète sublime.
Si mon astre en naissant m'avait formé poète
j'aurais traduit cet épisode en vers, mais je n'en fais qu'à la façon de Malebranche ou de f.icéron. Fra tanto gli aiiguro felici gioriû, ed anche alla cura signera Calerina.
IH. TOMMASI.M A MADEMOISELLE d'aRLT.
Il est divertissant , cara e rispcttabile arnica, comme vous le dites, de voir le chevalier plaider la cause de son rival. Je ne doute pas que s'il la gagnait , il n'en conservât un long repentir, car l'autre jour il me disait, après la lecture que je lui avais faite de voire traduction de l'épisode de Françoise de Rimini : <■ J'ai bien peur d'aimer celte Suzetle à la folie. — Ce ne serait pas peut-être un gand malheur, lui dis-je. — Mais comment se flatter de plaire à une jeune personne , qui ne sait si vous êtes borgne , laid ou boiteux ? Le bon La Fontaine a dit avec raisou :
Pour une qu'amour prend par l'âme.
Il en piend mille par les yeux.
J'ai, continua-l-il, un autre ri.sque à courir. Les femmes ont l'imagination vive et romanesque ; pour peu que le héros d'un roman soit jeune et passionné, elles se le figurent beau comme Adonis ou [Sarcisse. L'aimable Suzetle pourrait bien me traiter aussi favorablement, et à la première entrevue , me rabaisser autant qu'elle m'aurait élevé. •
Nous sommes contens de voire traduction. Le Dante est si énergique, si concis, qu'il est peut-être difficile de faire mieux. Ce grand poêle, comme le Tasse el Pétrarque , avait le cœur tendre ; 5 l'âge de neuf ans , il devint amoureux ilclla fanciulla Béatrice, âgée de huit ans; c'était un prodige de beauléel Acionctnvjin' ans.ioleHa; il l'aima constamment d'un amour chaste , mais cette belle fleur périt à vingt-quatre ans. Le Dante ne cessa de la pleurer, ainsi qu'Orphée pleura Eurydice; il devint .sauvage, laissa croître sa barbe. Ses parens, pour l'arracher à sa douleur, l'obligèrent de se marier, mais il n'oublia jamais sa chère Béatrix , et sans doute il l'aura retrouvée dans le ciel , au milieu des anges.
Le Danle naquit à Florence, d'une famille très noble: il était d'un tempérament mélancolique, qui est ordinairement relui des hommes de génie; il aimait beaucoup la musique , dont le charme sans doute tempérait sa tristesse. S'élant jeté dans les factions de son pays , il en fut baimi : ses biens furent confisqués, et ce n'est qu'après sa
' Oallchaut était l'ami de Laocelot et l'aidait dans ses amours.
CORRESPONDANCE DE SUZEÏTE DARLY.
Ihort c,ue Florence , s'iionoraiit d'avoii- produit ce beau génie, rétablit sa famille dans ses biens. Elle aurait désiré avoir ses dépouilles ; mais Ravenne , qui les possédait , ne voulut pas les rendre, l'n jour le prince, à la cour duquel il était, lui demanda pourquoi bien des ;vens préféraient un bouffon , un sot , à celui qui avait tant d'esprit et de saijesse. • C'est, dit-il, que cbacun cherche et chérit son semblable. » Celte réponse lui fil des ennemis. On a dit que la première idée de son poénie lui fut suf;,(;éice par un spectacle que l'on donna à Florence , à un légat du pape. On représenta .sur un pont de bois, jeté sur l'Arno, l'enfer, ses feux et les démons, qui tourmentent les damnés. Une proclamation avait invité à ce spectacle tous ceux qui voudraient sa^oir des nouvelles de l'aulre monde. L'afluence fut si yrandeque le pont s'écroula; et démons, et damnés, et spectateurs, allèrent réellement dans l'autre monde satisfaire leur curiosité. Le Uante mourut à Ravenne , âgé de cinquante-cinq ans.
Je montre le latin i une belle veuve de Rome : elle a beaucoup d'esprit, monte à cheval, fait des armes et l'amour en héroïne : connne Clélie, elle passerait le Tibre à la nage, et comme Porcie, elle avalerait des charbons ardens. Un jour son mari lui di.sait ; « Ce comte nie déplaît, s'il revient jamais chez moi , je lui fais couper la télé et je vous la jette à travers la figure. — Moi je la renverrai à travers la votre , et nous en jouerons à la boule. • Le courage de celte virago me ferait trembler, si j'étais .son amant ou son époux. J'aime bien mieux ma Catherine, qui a peur des esprits, des revenans, des diables, d'une araignée , d'une .souris et de son ombre.
Son con lutta la stinia e il rispctto ehe le dcvo.
LETTRE LXX
III\DE1U0IS£LLE d'aRLY A BI. TDMMASIJII,
Je crois M. de Lisieux un être indéfinissable, philosophe le matin el papillon le ,soir; il a dit à madame deCermenil que jetais fort entêtée. Vraiment iminsie ur le chevalier, vous vous y connaissez , du moins je ne suis pas versalile comme vous. Mais ce n'est pas de lui dont je veux vous parler, c'est de M. de Belfont; il est venu nous \oir hier malin. Maman nous ayant quittés un moment, il m'a pris la main , me l'a baLsée avec une sensibilité touchante en s'écriant ; «Ah! mademoiselle, vous voulez donc ma mort? — Non, monsieur, elle m'alfligeiait trop, votre amitié m'est chère; bornez-vous à ce senliment, et je vous promets toute la reconnaissance et tout l'atlachement que vous méritez. — Auriez-vous renoncé au mariage?— Il y aurait de l'inconséquence et de la légèreté à prononcer un oui affiimatif. Qui peut prévoir les pensées, les senlimens qu'il aura un jour? Des rois 1res ambitieux ont abdiciué leur comonne; des hommes très dissipés sont devenus des sages. — Ah! belle Césarine, le leinps aura beau marcher et m'entrainei', je ne cesserai jamais de vous aimer et de souffrir!— 11 y a dans Paris cinq cents demoiselles plus jolies, plus riches que moi, qui s'empresseront de taire votre bonheur. — Vous me prouvez qu'il ne dépend pas de nous : il n'y a que vous dans le monde qni puissiez me rendre heureux. — Cessez de me voir pendant quelque temps, et voire amour s'évanouira. — Je n'en crois rien , mais je veux essayer. Depuis long-temps j'ai le projet d'aller voir l'Italie, je l'exécuterai , plutôt pour vous débarrasser de moi que pour cher-
cher à vous oublier. Oui , l'a niable Césarine sera loiijour» isrésente à ma pensée, et .son image toujours imprimée dans m<ni coein- ; mais en m'imposant ce sacrifice , j'ai deux grâces à vous demander : la première, c'est la permission de vous écrire, et la seconde, la promesse que vous daignerez me répondre. — Je consens avec plaisir à recevoir vos lettres et à vous répondre, avec l'aveu de maman , à condition que vous me parlerez des objets nouveaux que vous verrez , de l'impression qu'il vous auront faite. — Je suis un mauvais peintre, je sens toute mon insuffisance; mais j'ose tout espérer du désir de vous plaire. » Alors il m'a demandé la permission de in'embrasser, et il est parti, les larmes aux yeux, sans voir maman. Cette scène m'a attendrie : le croiriez-vons ? j'ai été tenice de le rappeler; il est vrai que je l'aurais prié de repartir. 0 faiblesse de mo;^ sexe! que les larmes ont d'empire sur nous! toute la matinée j'ai ressenti une anxiété faliganle. Heureusement noire curé est venu nous demander à diiier ; il se contcnle de notre régime pythagoricien , pourvu que le vin soit bon : sa présence me fait plaisir; il n'a |)as l'esprit du fameux curé deMeudon, mais j'aime sa bonhomie et sa crédulité. Il est des momens oii , mal avec soi-même , Ion a plu» besoin de parler que dépenser, et où l'oa s'accommode dctout. « Mais pourquoi, me direz-vous, n'aimez-vous pas M. de Belfonl, pui.sque vous reconnaissez son mérite? ~ Je n'en sais rien; il n'est ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni brillant, ni déplacé dans le monde, ni ignorant, ni érudit, ni belesprit , ni borné, ni vieux , ni jeune ; enfin il ressemble à trop de monde. Voilà sans doute pourquoi je ne l'aime pas d'amour. •
Je vous remercie de votre notice sur la vie du Dante; j'admire son beau génie, la singularité de son étoile, mais je resterai dans l'enfer de sa divine comédie le moins queje pourrai.
L'aulre jour, dans le silence delà nuit, abandonnée par Morphce , je pris mon Pétiarque. J'avoue que je fus souvent choquée des senlimens alambiqués, des subtilités, des concetli que je trouvai au milieu des traits louchans et sublimes; j'en eus des vapeurs. Si un amant me disait queje suis une pierie d'alniant, plus avide d'attirer la chair que le fer, un aimant qui me sépare de moi-même; que je suis la fontaine qui remplit le ré.scrvoir de ses larmes ; que je suis un soleil qui bri'lle son cœur lorsqu'il est éloigné de lui , et qui redevient tout de glace lorsqu'il revoit briller ses rayons dorés, je serais tentée de lui dire :«De grâce traduisez-moi en prose simple votre sublime poésie. • Cependant je lui pardonne plutôt ces concetli, ces métaphores énigmaliques, que ses fréquentes infidélités à sa belle Laure, c/ie soin, dit-il, « me pardonna : il ment comme un poi-te qu'il est; il moissonne partout. Lorsque Lain-e niom-nt de la peste cruelle qui ravageait le monde , il alla se consoler de sa mort et oublier sa philosophie auprès d'un archevêque de Milan. On dit que les étrangers accouraient^ Avignon pour voir celte belle Laure, et qu'un grand prince la rencontrant un jour dans une assemblée, la baisa sur les yeux et sur le front. Je ne sais si elle fut flattée de cette galanterie, mais elle m'aurait fort déplu. On parle beaucoup de la beauté de cette Laure, mais jamais de son esprit et de ses talcns.
Votre belle Romaine nicfail trembler pour vous. Comment avez-vous le courage de lui donner des leçons? Oubliez-vous qu'Hercule cassa la tête à Linnus, son
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
maître de musique ? Dieu vous garde , caro maestro , de la colère de celte Thalestris.
LETTRE LXXl.
M. TOMMASiail A lUADEHaiSELLE d'aRIT.
T'ezzoza ohmna, vos charnianles lettres me causent un plaisir des plus délectables: si vous étiez ma fille, je n'en sentirais pas davaiitaije, et je ne vous aimerais pas plus tendrement. Je suis aussi t'iuché du malheur de M. de Belfont que de relui de Saint-Preux, à qui monseigneur d'Élange refusa sa fille Julie , parce qu'un sanf, nolile ne coulait pas dans ses velues. Vous aimez donc les orisinaux . puisque vous n'aimez pas M. de Belfont , parce qu'il ressemble à trop de monde. A titre d'original, le chevalier doit vous plaire davantage: il a un peu du caractère d'.\Uibiade sans en avoir les vices. Mais à propos de cet Alcibiade moderne, j'ai rêvé cette nuit que vous gravissiez une colline, au haut de laquelle était le temple de l'hymen; vous étiez vêtue d'une robe blanche, vous aviez sur la tête une couronne de fleurs et uu voile blanc , comme celui de la déesse Isis ; une foule de bergers et bergères vous suivaient en chantant et en dansant, au son de leurs musettes. A ces chants joyeux je me suis éveillé, et le temple, les bergers, les bergères ont disparu. Ce songe m'a frappé singulièrement ; vous savez qu'ils sont souvent un avertissement , une espèce de prophétie. L'Écriture sainte di.stiugue les souges naturels et surnaturels; le grand prêtre des Juifs avait ledroit de les interpréter. Les rois mages eurtiit un songe qui leur défendit de retourner auprès du roi Hérode. Le roi Nabuchodonosor n'a-t-il pas fait un beau songe? Louis Xlll, peu de jours avant sa mort, songea qu'il voyait le duc d'Engbien, gagnant à Rocroy la bataille de ce noEn. L'empereur Auguste abandonna sa tente, sur un songe qu'il eut la veille de la bataille , qui lui annonçait qu'il y serait assassiné; et en effet . l'ennemi la saccagea. Homère nous dit que Pénélope rêva la mort de ses poursuivans et le relotir d'Ulysse ; il ajoute qu'il y a des songes trompeurs et des songes vrais ; les premiers sortent par la porte d'ivoire, et les seconds par celle de corne; le mien est sorti par celte dernière porte. Ceux de ma Caleau s'échappent malheureusement par la porte d'ivoire , car trois fois elle a rêvé des numéros de loterie , les a adoptés , et les so;iges l'ont trompée. Tue autre fois elle rêva qu'elle avait trouvé un trésor, et ce jour même on nous vola deux rouverts d'argent : vous voyez que nous rêvons beaucoup dans notre ménage ; les rois rêvent sur leurs trônes.
Il me paraît que vous êtes choquée de l'inconstance de Pétrarque; ma s les poi-tes ont ordinairement plusieurs ma!tres.ses : l'une pour le sentiment, le beau idéal; c'est celle qui remplit leur cœur, échauffe leur verve, letir imagination , et ils la parent de toutes les perfections. Les autres maitres.ses ne sont que des fleurs communes , qu'ils ailtivent par passe-temps. Ce fut un vendredi saint, que Pétrarque vil pour la première fois cette belle Laure , ainsi qu'il le dit :
Era M gioruo, ch'al sol si scoloraro l'tr la pieià dcl suo faltore c rai ; QuanJ' i fui prcso , c non me ne guardai , Che i be' vostr' occbi , donna mi legaro.
Pétrarque ain>a Laure pendant vingt ans : dès qu'il apprit sa mort , il ie\ int aussitôt dans le Comtat , et s'é-
tablit dans sa jielite maison de campagne, qu'il avait fait bâtir à Vaucluse, vis-à-vis de celle de Laure; un petit vallon les séparait. Il y pa.ssa quatre années, à s'entretenir avec l'ombre de cette amante adorée , et il lui fit ses adieux par cette fameuse chanson , Chiare fresche e dolci arque. François f"^ passant à Avignon , visita le tombeau de Laure , et donna mille écus pour lui élever un mausolée, qui n'a jamais été exécuté. Mais ce qui honore le plus la mémoire de Laure , et durera encore plus qu'un mausolée, c'est lépitaphe que lui fit ce monarque.
En petit lieu compris vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup de renommée.
Plume, labeur, la langue et le devoir Furent vaincus par l'aimant de l'aimée.
O gentill cœur élaol tant esUmée, Oui le pourra louer qu'en se taisant.' Car la parole est toujours réprirate, Quand le sujet surpasse le disant.
Comment trouvez-vous ces vers d'im roi ? les conceiti, les défauts que vous reprochez à l'étrarque , sont ceux de son siècle; mais il a des canzoni ou odes qui respirent la grâce et la sensibilité. Ce fameux |K>èle n'aurait pas nourri une si vive passion pour Laure si elle n'avait pas eu beaucoup d'esprit naturel , aimattle et doux , bien plus séduisant que le bel-esprit
J'ai fait une nouvelle acquisition ; j'enseigne le latin à uue dame de quarante ans : c'est un peu tard ; mais saint Ignace était presque aussi âgé lorsqu'il entra au collège. Celle beauté, un peu surannée et abandonnée par l'amour, a essayé d'abord de remplir son coeur de l'amour de Dieu : elle s'était jetée dans les bias de la dévotion , mais la greffe n'ay ant pas pris , elle s'est retouinée vers le bel-esprit. Elle tient dans son hôtel un petit bureau de littérature, et elle donne à dîner; j'y suis invité parfois. Montaigne a dil que le manger était, couioia ks autres drogues, une médecine contre la maladie de la faim; et saint Luc rapporte que Jésus-Christ a dit à ses ap<itres : mangez ce qu'on vous donnera. Les Germains , dil Tacite, choisissaient l'heure du repas pour délibérer des affaires publiques. En France, nous agis.sens différemment , c'est à table oii nous nous reposons des fatigues de l'esprit , et nous disons . en nous y mettant , comme le Thébain : « X demain les affaires sérieuses. •
Mi coniimn l'onor délia sua grazla e non (lubiti délia mia rispettosa amicizia.
LETTRE tXXU.
SIADEMOISELIE d'aSLY A. II. TOMMASJIVI.
Mon cher inaiire, vous rêvez souvent tout éveillé : vous m'avez vu gravir une colline pour monter au temple de l'hymen ; je crois à ce beau songe comme à ceux de votre femme ou à ceux que l'on faisait dans le temple d'Escnlaiie. Je i iens aussi d'en faire un , car ce qui est passé n'est qu'un songe.
Hier, par une belle après-dinée, un groupe de trois personnes est arrivé à l'improviste dans notre chaumière. C'étaient les dames de Germeuil, de Firmin , et le héros de notre roman , le brillant chevalier; j'étais dans un dé- .sordre épou>antable. Figiirez-ious qu'e ce beau inonde m'a trom ée la\ ant des fichus et des mouchoirs dans noire petit ba.ssin. Le chevalier, qui s'est a|X'rçu de ma confusion , m'a dit galaniiiienl ; Vous rappelez la princes."* ISausicaa , qui lavait le linge de son père lorsqu'elle fut
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
surprise par Ulysse. J'ai voulu in'écliapper, pour aller réparer le désordre de ma loiletle, mais vain espoir! M. de Lisieux s'y est opposé, eu me disaul, que les grAces n'avaient pas besoin de parure. Il a trouvé noire maisoniielte très agréable. Les dames ont demandé à voir il mio camerino; je refusais , mais mamau s'est ranp,ée de leur parti. Que faire contre qualr.'? mourir! non, mais céder. Le chevalier a paru émerveillé de ma cellule, il Ta vue encombrée de vases de fleurs . d'un clavecin, d'un chevalet, de serins, d'une petite bibliothèque. • Mademoiselle, m'a-t-il dit, c'est ici la chapelle des Muses. — Une chapelle abandonnée , car aucune d'elles ne l'habile. » Il a vu le Dante sur ma table. . Quoi ! s'est-il écrié , mademoiselle Césarine entend ce poète? — Non, monsieur, cet auteur est pour moi un recueil d'eni|;mes. » Alors il a ouvert le livre, et, avec son accent français, il m'en a In quelques vers , précisément de l'épisode de Françoise de Riun'ni , que je viens de Iraduire. J'ai feint de n'y rien comprendre. Il a dai|;né m'expliquer chaque vers; je l'ai remercié en souriant. Madame de Firuiin l'a prié de nous faire f;râce de sou jargun italien. Permettez -moi, madame, encore celte petite anecdole relative au Dante, et je laisserai reposer vos oreilles. Le coinle De.stouleville, mon ami , a Iraduit le Dante , et voici , comme il le dit , ce qui l'a déterminé à celle traduction. Dans sou enfance, sa mère lui avait souvent parlé du paradis , de l'enfer et du purgatoire, sans lui eu donner aucune idée. Avancé en âije, ses précepleurs lui avaient souvent repété les mêmes choses , .sans l'éclairer davantage. Dans l'Age nulr, il a consulté nombre de théologiens, qui le laissèrent dans la même obscurité. Enfin dans son voyage en Italie, il trouva que le premier poêle de cette nation était le seul qui le satisfit sur la nature de ces trois demeures dans l'autre monde. Le chevalier, après ce petit conle, qui ne plul pas beaucoup à maman , s'est approché de mon secrétaire ouvert , OH est le dépôt de mes lettres. J'en ai pâli : « C'est là, m'a-t-il dit, l'asile impénéirable de vos secrets. — Que vous savez aussi bien que moi. » Il ne se douîait pas que je disse la vérité. « Nous pouriions y trouver des choses fort agréables , a répliqué madame de Germeuil , car Césarine écrit beaucoup. — Le chevalier. Mademoiselle fait peut-être un roman , car c'est la grande occupalion des femmes d'aujourd'hui. — Césarine. Oui , j'en ai commencé un , dont le dénoibnent m'embarrasse. — Le cheffiHer. «Dénouez-le par un mariage, comme se terminent la plupart des romans, ou par la mort de l'héroïne, comme Clarisse et Julie d'Flange. — Ah ! monsieur, je ne suis pas assez barbare pour tuer personne ! — Le chet'alier. Eh bien, mariez-la donc. — Je n'oserais; son amaiu est volage, inconséquent, léger. — Comme le chevalier, s'est écriée madame de Firmin. Mademoiselle est Iropbnnne, si je fais jamais un roman, je ferai pendre les infidèles et lesingrals. — Je me flalleque vous ne inenvelopperez pas dans cette proscription. — Non , je veux FOUS laisser vivre, pour voir la mine que vous ferez quand vous serez marié avec votre belle Angélique. » Vous voyez bien , caro doltore, que cet homme ne sera jamais l'époux de Suzelte; mais s'il est amant léger, il parait ami chaud et zélé. Redescendus dans le jardin , il a cherché à me parler en parliculier; j'ai compris que c'était le motif de sa visite. Il m'a dit qu'il avait reçu de Turin une lellre de son ami Belfont , que l'amour rend le plus malheureux des hommes, .le n'oserais, a-t-il ajouté , prendre la liberté de VOUS donner un conseil , mais je pense qu'en faisant
son bonheur vous feriez aussi le vôtre ; il a toutes les qualités du canir, une fortune considérable. — Monsieur, je sais tout cela. — Que dois-je lui répondre.' — Que je lui souhaite le bonheur qu'il mérite. — Est-ce tout? — Ajoutez qu'avec de la raison , il se consolera aisément de ma perte. — Et que vous renoncez au mariage. — Oui , s'est écriée madame de Firmin, qui nous écoutait N Chevalier, vous êtes bien aimable, bien séduisant, et je gage que Cé.sarine ne voudrait pas de vous. » A ce propos, je crois qu'un beau vermillon s'est étendu sur mon visage. M. de Lisieux a répondu quesonéloile n'était pas assez brillante pour qu'il pût aspirer à ce bonheur. Ici s'est terminé ce dialogue. La nuit approchant , madame de Germeuil a pressé le départ , et l'obstiné chevalier, en me quittant, m'a dit en italien: ■ Raccomando il mio amicoal/e sue boHtà.»Ne trouvez-vous \>3S , caro dotlore,\a persécution du che\alier un peu imperlinenle? de quoi se mêle-l-il ? Les hommes sont singuliers ; ils s'apitoient sur le peu de fortune d'une personne, comme sur le plus grand des malheurs. Je suis pauvre , donc je n'ai pas le sens commun de refuser la fortune de la main d'un homme. On a beau dire , l'opulence est quelquefois plus imporiniie, plus oppressive que la pauvrelé. Au lieu de courir la ville et les faubourgs, je resterai chez moi; le grand Pascal a dit que Ions nos maux venaient de ne pas savoir gaider noire chambre. Je suis sans fortune, eh bien , je n'aurai ni diamans, ni laquais, ni médecin 6n litre, ni comples chez l'apolhiraire, chez les marchandes démodes, chez le sellier. S'il le faul , je laverai mou linge, je balayerai ma chambre, je mangerai du brouet noir; combien de grandes princesses ont éléplus malheureuses que moi ! Rappelons-nous Marie de Médicis à Cologne; morte dans la pauvrelé, et qui, en mourant, pardonna ses malheurs à Richelieu; et moi , à ma mort , je pardonnerai ma pauvrelé à ma destinée; qu'elle me laisse maman, la santé et des livres , je la bénirai.
Je reçois, dans ce moment, une lellre de M. de Belfont; son style est rai.sonuable, sans apprêt, et nioinx langoureux que sa conversalion. Il me dil que les beaux yenx et l'esprit sémillant des llaliennes ne lui feront jamais oublier la Césarine de Montmorency, qui l'emiiorle sur elles , comme les tableaux de RaphaM remportent sur ceux de l'école française. Voilà une comparaison qui doit llatler voire amour-piopre italien.
Voici une lettre de mon amie Suzelte pour le chevalier; elle est écrite de Conslaiice. Ne craignez-vous pas que celte pauvre Siizelle ne succombe aux fatigues du voyage? f'alc, et ileruin valc.
LETTRE LXXllL
HADESIOISELLE SCZETTE A. M. DE I.ISlED\.
N'est-ce pas, monsieur, à Saint-Gall que nous nous sommes quittes ? j'ai fait depuis bien du chemin , et je ne suis pas plus fatiguée que si je venais de me promener aux Tuileries.
Nous voici dans la célèbre ville de Constance , pleine de grands souvenirs : on ne foule pas ce sol sans se rappeler son fameux concile ; le pape Jean XXIll qui y fut déposé , l'empereur Sigismond qui y présidail, et surtout Jean Uns el Jérôme de Prague expirant sur un bilcher, allumé par les Pères de l'Église. Enenirani dans la salle du concile , j'ai cru voir les ombres de l'empereur , des cardinaux , des évêques, des ambassadeurs, et de tout ce
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
qui composait celle grande assemblée , hors le Saint-Esprit , que je n'ai pas vu , et qui peut-être n'y a jamais paru. Croiriez-voHS que ces ojnbres m'nnposaient? Que de cabales, de mouvement, de passions, de mensonges dans celte euceinle! Où sont donc lous ces grands personnages , ces maîtres de la terre ? une petite uine contiendrait toute leur poussière. C'est, sans doute, me disais-je, à ce coin-là, prés de la porte, qu'a comparu Jean Hus; je le vois bravant, avec une inirépidilé héroïque, l'empereur, les Pères , et le bûcher vers lequel il s'avance, la télé coiffée d'une mitre de papier, haute de trois p^eds, où sont peints trois diables avec ce mot , liciéiiarqnc. Après lui, je vois entrer Jérôme de Prague, qui, ayant appris la mort héroïque de Jean Hus son maiire, se présente au cimcile, abjure sa rétractation , et part pour le bûcher , en chantant les lilanies et le symb,)le des apôtres. On dit que la principale erreur de Jean Hus élait de vouloir éteindre les foudres de l'excommunication. La ville de Constance n'a rien d'agréable que sa position entre les deux bras du lac; elle est populeuse, et les rues en sont étroites; elle a perdu son commerce, et l'on ne voit une apparence de luxe qiie chez les chanoines. Son lac est un des plus grands de la Suisse ; il a enviro.i douze lieues de longueur et quatre de largeur ; mais un habitant , jaloux de la gloire de son lac , m'a assuré qu'il en avait quinze en longueur et six en largeur ; vous choisirez , monsieur , entre ces deux opinions. L'entourage en est charmant; villes, villages, châteaux, couvens, campagnes très bien cultivées , offrent, à chaque pas, des tableaux enchanteurs. Le lac se tuméfie, et devient imposant, en été , par la fonte des neiges.
Nous avons fait ici une heureuse rencontre ; c'est une marquise française, non jeune, qui vous connaît beaucoup : elle m'a assuré que vous alliez épou.«er une Anglaise, très belle et très riche; je vous en fais mon compliment. Elle ajoute que votre cœur, un peu volage , sera difficilement fixé par l'hymen; mais Paris fut fi.\é par Hélène.
Je vous ai déjà dit , je crois , que nous avions dans no • Ire caravane un Englhhinan ; il vienl de faire son lonr d'Italie : il a vu Saint-Pierre de Rome, le Coliséc, une foule ie monsignori , d'abbés et de moines. Il a vu, à Naples, le sang de saint Janvier, les lazzaroni, le Vésuve, Pausilippe cl la Solfalara ; le Bureulaure, à Venise, et les épousailles de la mer Adriatique ; à Florence , le palais Pfcti , la Vénus de Médicis, et bu du vin de Monte Pulciano, et du Lacryma-Christi. Il a vu tout cela , el ce qu'il y a de merveilleux , c'est qu'il n'en parle pas. Il dil seulemenE qu'il n'a vu des hommes qu'en Ani;leterre ; que le Français n'est brave qu'à l'armée, et qu'il est né pour obéir et pour Ilatlerses maîtres; qu'il a un roi et point de pairie; qu'il i:e sacrifierait pas sa forlune, ses places à l'intérêt public , comme on en voit tant d'exemples en Angleterre. Nous avons ri de son orgueil et de sa prévention. J'ajouterai qu'il n'est pas aussi galant qu'un chevalier français; il ne m'oifre jamais la main, ne me dil aucune douceur, de sorte que je i e sais s'il me trouve laide ou jolie.
Hier malin, par un de ces beaux soleils qui embellissent le cielel la terre, et qui font senlir le bonheur d'exister, notre petite caravane s'embarqua sur le lac, pour aller dans l'ile de Reichenau , située à une lieue de Constance; un vent doux et frais se jouait dans la voile. Un poète à belle imagination aurait \ u les Amoius, déguisés
eu Zéphyrs, voltiger autour du bateau el le conduire; mais nous, nous ne voyions que deux matelots qui ressemblaient à l'Amour comme Vulcain au bel Adonis. La surface du lac était unie comme la glace ; la bergère aurait pu s'y mirer. Débarqués dans l'ile , le premier emploi de noire temps a été de déjeuner , sur le bord du lac, à l'ombre des peupliers. Il semblait que les Ilots mollement poussés cherchaient à caresser nos pieds. La marquise nous parla de feu son mari, et répandit deux ou trois larmes ; mais son visage s'épanouit en nous racontant que deux de ses adorateurs s'étaient ballus pour elle. L'Anglais nous coula qu'il n'avait aimé qu'une fois dans sa \ ie , mais que s'étant aperçu de la coquetterie de sa mailresse, il s'était fait saigner deux fois de suite, ce qui le guérit de son amour. Le déjeuner et les contes finis, nous sommes allés au monastère des Bénédictins , fondé au huitième siècle. Un religieux nous fit voir le tombeau de Charles-le-Gros. Cet enqjereur, accablé du poids de l'hiritage de Charlemagne , fut déposé en 887 par une assemblée de barons français, allemands, italiens, que lui-même avait convoquée; il mourut un an après sa déposition, réduit à la mendicité, vivant des aumônes de l'archevêque. Ce tableau de la chute des rois me fait toujours une forte impression , et nourrit mon indifférence pour les caresses de la fortune. On nous a montré une dent gâtée de ce monarque : pauvre et triste relique !
L'ile de Reichenau contient seize cents habitans de la religion catholique. La marquise et moi avons entendu la messe au couvent , pendant que l'Anglais et mon oncle se promenaient, en arrangeant ou dérangeant les affaires de l'Europe. Au retour, notre navigation n'a pas été aussi heureuse que celle de la matinée. Nous étions au milieu du lac quand un vent très frais a soulevé les flots. Notre marquise , teinte AepaUidezza , s'e-st mise à crier miséricorde; elle n'a imploré ni Neptune, ni les Néréides, mais sainte Thérèse, sa patronne, en lui promenant inonLs et merveilles. L'Anglais se moquait d'elle et lui disait : . Que craignez-vous , madame , n'avez-vons pas enlendu la meise ? Si vous vous noyez , du fond de l'eau vous irez droit en paradis. — Taisez-vous, monsieur, a-t-elle répondu toule couirouci'e , craignez que le ciel ne vous entende ; c'est vous qui nous portez malheur. — Madame, c'est le \ent qui agile le lac, et je ne suis pas le dieu des vents.» Pour moi, tantôt je riais, tantôt je tremblais, suivani le plus ou moins de force du grand visir Éole ; parfois je montrais un courage qui n'était qu'amour-propre. Ah ! que de braves le sont connue moi , par vanité ! Enfin Castor el Pollux ont apai.sé le courroux des flots, et nous sommes débarques sains et saufs. Nous avons diné ai ce nu baion de Germanie , dont je ne puis écrire ni prononcer le nom chargé de trente-six consonnes. Il vient de quiller le fameux Jean-Jacques; il a diné plusieurs fois a\ec lui. Il trouve que sa table vaut mieux que celle de Diogène, et qu'il fait bonne chère. Il ajoute, qu'un jour ce grand philosophe .se plaignant de ses insomnies , sa femme l'assura qu'il avait ronflé toule la nuit. Les philosophes seraient-ils comme les grands, un peu charlatans?
Noire conseil ne s'a\ isera pas de décider la question de» cordeliers, puisque loules les universités y ont échoué. Jusqu'à présent j'ai cru que ce que j'avais mangé m'appartenait en propre ; je \ois bien ^qu'il faut, comme Descartes et Bayle , douter de tout.
J'abuse, monsieur , de voire temps; occupé de vos
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
plaisirs et d'un grand mariage, peu de loisir vous reste pour déehiffrei' mon griffonnage ; mais je suis loléraiile : lisez ma lettre aussi rapidement qu'un journal , et failesen ensuite un aulo-da-fe. Si vous avez quelque erédil au ciel , je me recommande à vos prières ; mais la marquise assure que vous êtes plus galant que dévot, et que vous êtes même un peu socinien. Je n'entends point ce termelà , diles-moi si c'est une grosse injure. Lo saluto.