M. TOM914SINI A. MADEMOISELLE D'ARLY
Âmabilissima signorina, éc!)ulcz une conversation qui va vous récréer. Je viens de quitter le galant chevalier; il m'a parlé d'une demoiselle Césarine d'Arly, qu'il a vue à la vallée , qui lui a paru d'un caractère original , et qui a plus d'esprit qu'elle n'en montre. • En a-t-elle autant que mademoiselle Suzeltei' — Oh , non , il s'en faut beaucoup , nulle femme ne peut élre comparée à cetle aimable voyageuse. — Cette demoiselle d'Arly est-elle jolie? — Elle n'est pas mal , sa ligure me plairait , elle a beaucoup de physionomie : c'est une de ces figures indifférentes au premier coup d'œil , et que l'on revoit avec plaisir et intérêt. — Sait-elle l'italien ? — Fort peu ; je lui ai adressé la parole dans cetle langue , et j'ai vu qu'elle l'ânonnait : si elle l'avait possédée, elle n'aurait pas manqué d'étaler son petit savoir, car le sève aime à se parer de tous ses avantages. Passez une demi-heure avec une femme, et vous savez bientôt qu'elle a un joli pied, un beau bras, une belle main, et vous .serez dans la confidence de son savoir et de tousses laleris. Entre nous, je crois mademoiselle d'Arly un peu romanesque cl fort entétée. Elle est sans fortune, .sans ressources, et elle repou.sse obstinément un excellent parli ; apparemment qu'elle compte épouser un prince. 11 faut qu'elle nom-risse quelque inclinai ion secrèle , car je ne crois pas qu'il y ait une demoiselle, dans Pari.s , qui refu.se un carrosse , des diamans, un grand état de maison , ù moins d une folle passion. >
Que pen,<iez-yous de cet entretien , du bien et du mal ((ue le chevalier dit de mademoiselle Césarine? J'en conclus qu'il commence à la voir avec quelque intérêt , et que, tôt ou tard, elle balancera les triomphes de mademoiselle Suzette. Votre amoureux Belfont fait bien de voyager ; l'amour, comme cerlaiues maladies , a besoin d'un grand air.
Je suis obligé de vous quitler ; c'est aujourd'hui dimanche : ma ('alheriue a fini sa grande toilette, et m'attend pour aller à la messe ; de là uous allons nous prélasser au Palais-Royal : ensuite nous avons i diner un procureur avec sa femme, et une dinde qui a son mérite; l'après-dinée nous irons , tons ensemble , eliez Kicolet. O la belle journée! et que nous ferions de jaloux , si l'on connaissait noire bonheur ! Mais je ne le confie qu'à vous; il faut être modeste dans la prospérité.
Schiaro fcdclissimo.
MADEMOISELLE d'ARLY A M. TOMMASINI.
Caro (loltore , troquez vos lunettes coutre de meilleures, et vous verrez que iM. de Lisieux n'épousera ni Suzette ni Césarine , mais la belle et riche Angélique. J'ai beaucoup ri de la grande supériorité d'esprit de Suzette
sur Césarine , de mon ignorance de la langue italienne, et de mon entêtement et de mon caprice 11 croit impossible qu'une dcrnoi.selle repousse un grand mariage, sans une folle pa.ssion ; apiirenez-lui que je ne suis ni folle , n pa.ssioimée. Les hommes sont plai.sans! comme ils jugent les femmes! ils les eroieni toutes uniformes; ils nous assimilent aux animaux , dont chaque tribu a le même instinct et les mêmes mœurs. 11 est vrai cependant qu'il y a moins de variété dans le caraclèi e d'une femme à l'autre, que dans celui des hommes entre eux. Je vous euvoie une traduction que je viens de faire de l'épisode du comte Ugolin. Ces traductions m'amusent, et travaillant sans prélenlion, je m'abandonne à mes goûts, dont le seul résultat sera que j'aurai chassé l'ennui de ma reiraite.
Je ne veux pas finir sans vous féliciter de voire brillante journée de dimanche dernier, et de votre banquet av ce le procureur , sa fennne et la dinde.
Sangaride , ce jour fut un grand jour pour vous '
Pour nous, notre dimauche a été bien solitaire; mais nous avions le pot au feu, et le curé, qui nous parla du prophèle Habacuc qu'un ange prit par les cheveux et transporta à travers les plaines de l'air , à trois cents lieues, pour porlerà diner an prophète Daniel : maman et lui sont très persuadés de la vérité de ce miracle. Jddio.
Tradurlion de /'Épisode du comte Ugolin , WXI/r chant de V Enfer du Dante.
Le Dante dit , que voyant , dans un des cercles de l'enfer, deux omb;-es , dont l'une rongeait la lêle de l'autre , a\ ec la voracité d'un loup affamé qui dévore sa proie , lui dit :.0 loi, dont la brulalité décèle la haine que lu portes à celui que lu ronges, dis-m'en la cause, et ,si la baine est légilime, si je connais le crime de ce inalhemeux, à mon reloue sur la Icrre, je te justifierai, si ma langue ne se dessèche pas dans ma bouche. •
■• Cet homme alors abandonne ce mets barbare , soulève sa têle et l'essuie aux cheveux du crâne déjà rongé par derrière , et dit : « Tu veux que je renouèelle le désespoir dont le souvenir déchire mon àme,même avant d'en parler ; mais si du fcmd de mes paroles nait un fruit, qui couvie d'infamie le traitre que je dévore, tu me verras en même temps verser des pleurs et parler. Tu dois savoir que je suis le comte Ugolin ; celui-ci est l'archevêque Roger.
« Il est iuulile de le dire quelle fut sa méchanceté, loiument ma confiance eu lui me fit condanmer aux fers et à la mort; mais ce que tu ignores, c'est combien ma mort fut affreuse ! écoule , et tu sauras si je suis offen.sé.
• Une pelilc ouverture de mon cachot , qui, à cause de moi, porte le nom de la fai<n , où d'autres vicliuies ont dô êlre renfermées, m'avait laissé voir plusieurs lunes, lorsque je fis ce .songe fatal qui déchira à mes yeux le voile de l'avenir. Cet homme me paraissait poursuivre, en seigneur, eu niailre, un loup et ses louvelaux, sur la montagne qui cache Loques aux Pisans.
" Le comte Galandi , Sigismond et Lanfranc, élaient en avant à la têle d'une meule de chiens maigres et avides. Après une légère course, le loup et ses petits me parurent fatigués , et je crus voir la dent aiguë des chiens leur ouvrir le flanc. Éveillé avant le jour, j'ouis mes enfans enfermés avec moi, pleurer en doiuiaut, et me demander du pain.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
«Ton Jiiie est de bronze si déjà lu uc frémis pas des malheurs dont je suis menacé , et si tu ne ])leures pas. De quoi pleure«-tu dont'.' Déjà mes enfans étaient éveillés, et l'heure où l'on nous apportait les vivres approchait; effrayés de mes songes , nous attendions en soupirant. Alors j'enlends fermer à clef la porte de cette horrible tour: immobile, glacé, je fixe mes regards sur le visage de mes enfans. Je ne versais pas une larme, j'étais changé en pierre, mes enfans pleuraient ; mon petit Anselme me dit ; « Mon père, comme tu nous regardes ! qu'as-lu donc? » Je restai silencieux et sans larmes, le reste du jour et la nuit suivanle, jusqu'à ce qu'un nouveau soleil vint éclairer le monde. Des qu'un faible rayon eut pénétré dans ce séjour de douleur, je jugeai , en voyant le visage de mes enfans, quel devait élre le mien. Dans ma rage je me mordais les mains ; mes enfans, croyant que je les mangeais, pressé par la faim , se levèrent et dirent: »0 mon père ! nous souffrons beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous. Tu nous as revêtus de cette misérable chair, dépouille-nons-en. » Je m'apaisai soudain pour ne pas accroître leur douleur. Ce jour et le suivant , nous reslâmes muets. Ah ! terre barbare ! pourtpioi re pas t'ouvrir? Lorsque nous eûmes alleint le quatrième jour , Gaddo tomba à mes pieds , en s'écriant : « Mon père , d'où viens me laisses-tu sans secours ? Il mourut là, et je vis, comme lu me vois, mes trois antres enfans tomber successivement enire le cinquième et le sixième jour. Je me traînai chancelant, les yeux éteinis, sur leurs cadavres- Pendant trois jours , je les appelai encore, jusqu'à ce que la douleur . plus puissante que la faim , terminât mes tourmens. »
•> Après ces mots, les yeux égarés, il reprit dans ses denl.s le malheureux crâne de Roger, dont il ronge les os, comme un dogue affamé. »
LETTRE LXXVL
iU. TOHMASINI A. 1UA.DE1U3L0ISEI. D'ABLY.
Le chevalier est en colère contre votre marquise , il la traite de radolouse : « De quoi, dit-il, se mêle celle femme, de publier, à la ville de Constance, un mariage à peine projeté à Paris? — Signor cavalière , lui ai-je répondu, la Reriommée est femme, elle a cent langues à son service, et vous voudriez qu'elle restât muette. — Sans doule, celte aimable Suzetle ne veut pas se vouer au célibat? — Les signorine ne regardent jamais en face, mais de coté les objets qui leur plaisent.— J'ai toujours plus d'envie de connaître celte aimable personne. Je ne vois rien audessus d'une femme qui a de l'esprit et des connaùssanccs sans prétentions; ce sexe est riche de son propre fonds, il n'a besoin que d'unelégère cullure pour le fair» valoir. » Vous voyez que le chevalier ne vous perd pas de vue , que piano, piano, l'amour se glisse dans son coeur.
Jadis Vénus l'emporta sur Minerve ; il faut aujourd'luii <|ue Minerve l'emporle sur Vénus.
Je suis content de votre traduction de l'épisode du comte Ugolin; il nt faut pas exiger que voire langue, lin poco poierctta , puisse alleindre l'énergie, la concision du poète le plus énergique. Je la ferai lire au chevalier.
.le suis fort embarrassé avec mon écolière de quarante ans ; il faut un marteau pour lui faire mirer dans la léle, les verbes, les conjugaisons, noms, articles, et toute la famille de la granuuairc latine. Elle ue manque pas d'es-
prit; mais une cervelle de cet âge, qui ne s'est occupée que des niaiseiies du monde , el qui médilait sur une robe, sur une coiffure, comme Pascal sur la pesanteur de l'air, et IN'ewIon sur l'allraclion, est, dis-je, une cervelle obstruée, inqjénéirable aux idées nouvelles; cependaut elle commence à distinguer le nominatif de l'accu- .salif,et le pronom du nom. Ma Catherine n'en sait pas autant , et je n'en suis pas fâché. Je pense comme le Clitandre de Molière , que le grand savoir est évitable ;
Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas , l'ourvu qu'à ma cuisine elle ne manque pas!
Catherine ne croit pas que la terre tourne autour du soleil , que l'on puisse calculer les distances de la terre aux planètes; maiselle croit aux sorciers, aux revenans, à la sainte ampoule , et aux miracles du bienheureux Paris.
Je finis mou bredouillage par ces deux vers de l'Arioste :
Favorisca fortuua ogni tua Voglia , Casta e uotjiiissima doiizella.
LETTRE LXXVIl.
ai. DE BELFOnT A MADEMOISELLE d'aRLV.
Je profite , mademoiselle , de la permission que vous avez bien voulu me donner de vous parler de moi et de mon voyage. La roule de Savoie est âpre et difficile ; je me suis trouvé au milieu des montagnes, des lorrens, des neiges, des glaces, des ours et des bouquetins, au bord des abyines, dont la profondeur fait frissonner. J'ai vu , avec plaisir, une cascade qui tombe sur des rochers, de la hauteur de cent cinquante pieds. Chambéry, ville de sept à huit mille âmes, ni son château, habité jadis par les ducs de Savoie , ne méritent pas de vous arrêter. Tout ce qui pourrait vous plaire dans celle ville , c'est la quantité de fontames qu'on y voit; on pourrait l'appeler la ville des naïades. A la descente des Alpes, j'ai été plus heureux qu'Annibal, qui, de cinquanic-neuf mille hommes qu'il avait au sortir de l'Espagne, n'en complaît plus que vingtsix mille, eu entrant eu llalie;je n'ai perdu de ma suite qu'un petit chien, qu'un loup a dévoré.
Le mont Cenis offre, dans ce moment, une plaine couverte de fleurs, de renoncules, el de troupeaux; c'est l'aspect riant de la jeunesse de la ualuie. Celle montagne est élevée de mille toises au-dessus de la mer. Il y a uu hopiial pour les pèlerins, et le bâtiment de la poste, où l'on man.'je d'excellentes truites.
Turin est une fort belle ville; j'y ai admiré la beauté des édifices et des promenades: les environs eir sont charmans, ils f oui couverts de collines et de maisons de caiii^ pagnes très agréables. La monlagne des Capucins est une colline délicieuse , au somiuet de laquelle est la superba , Ires belle église , bâtie après la levée du siège de Turin , en conséquence d'un vœu fait par le roi de Sardaigne , qui , sans doule, avail en bien peur. Il y a une belle promenade de Turin au Valenliuois, qui aboutit à uuemai.son royale. Si les arbres parlaient comme ceux dcDodone, ils diraient m'y avoir vu souvent triste et rêveur. Le nombre des habitans de celle capitale est d'environ cent mille.
Je ne suis entré dans Rome qu'à huit heures du soir, et , toute la nuit je n'ai songé qu'aux Romains, à Rrulus, César et Cicéron Je me flattais que le dieu du Tibre lu'ap-
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
CM
paraili'ait, mais en vain. Je bii'ilais de fouler le sol tiiiavaient foulé lanl de yrands hommes Je suis si pleiji de mon histoire romaine, que, par une folle illusion , j'élais persuadé, en sorlaut de laulierce, que j'allais remontrer quelqu'un de ces ^rauds persoiinaues ; mais les pi'emiers que j'ai vus sont deux capucins. Ce n'est \i , me suis-je dit, ni César, ni Cicérou ; celte robe lui;ubre n'est pas la loge romaine. J'ai été eusuile importuné par un (;raiid nombre de mendians ; puis j'ai trouvé deux jeunes abbés , qui suivaient , agaçaient de propos , deuv jeunes filles chargées de paniers de fruits. Rome n'est plus dam Home , ai-je pensé tout bas.
Ma première visite a été à la fameuse basilique de Saint-Pierre. Après avoir examiné le péristyle , mes yeux se sont attachés sur les statues de Constantin et de Cliarleinagne, tous deux fondateurs de deux grands empires . dissous par le temps : le premier, fastueux, cruel , impie et guerrier ; l'autre, plus généreux , plus guerrier, allachéà sa religion, non moins ambitieux, mais plus grand roi. Arrivé dans la basilique , je suis resté immobile d'étonnement et d'admiration : que je me trouvai lietit dans cette vaste enceinte ! mon œil ne pouvait en mesurer l'immensité, ni mou esprit la concevoir. Après m'élre prosterné au pied de l'autel , j'ai parcouru ce temple ; je me suis arrêté devant les niaii-solées des papes, j'ai cru voir labymeoù se précipitaient les grandeurs humaines; je voyais les tiares , le» sceptres , les niailrcs de la terre réduits en poussière : là , me disai.s-je, dorment pour l'élernilé ces pontifes qui, .sous l'étendard de la religion , et la foudre à la main , ébranlaient les trônes des rois, et soulevaient toute l'Europe. Donnez -moi, disait Archimède, un point fixe dans le ciel et j'enlèverai la terre. Les papes avaient trouvé ce point fixe, duquel ils remuaient , ils agitaient le monde.
J'étais absorbé dans ces tristes réflexions, lors((u'une scène plus atlendris.sanle frappa mes yeux. Je vis, dans une chapelle, une jeune femme, vêtue de noir, à genoux devant un autel , oii un prêtre célébrait la messe poml'âme de son mari, mort depuis douze jours: deux jeunes enfans, aussi en habits noirs, étaient à genoux auprès d'elle. Je me suis approché de ce gi oupe inléres.sanl ; j'ai ouï des sanglots et vu couler des pleurs. Je m'éloignai bien vite, par respect pnur la douleur de celle veuve infortunée , et descendis dans l'église souterraine, presque aussi vasie que la supérieiu'e : on y a conserve le pavé de l'ancienne église , parce qu'il couvre les reli(|ues des martyrs.
J'ai éprouvé un mouvement d'indignation devant le château Saint-Ange , eu me rappelant que le pape Grégoire XIII fit tirer le canon, à la nouvelle du massacre de la .Saint Barthélémy '. Ce château, nommé Caatel Saut' Angelo , autrefois Moles Adriani , fut élevé par Adrien, pour être .son tombeau; il a servi de forteresse aux Romains et aux papes. On l'a nommé château Saint- Ange sur le rapport de saint Grégoire, qui eut une vision. Il avait vu, au haut de celle forteresse, pendant une peste
■ A cette nouvelle , on alluma le soir îles feux de joie d^ins Icule lu ville. Le lenduiiiaiu, le saint ptie, accompagné de tous les cardinauï , alla rendre grâce à Dieu dans l'église de Sailli- .Marc, à pied , en procession ; l'ambassadeur de l'empereur lui portail la queue : le cardinal de Lorraine dit la messe; on frappa des médailles, et l'on coniniaiida un grand tableau où était représenté le massacre. O miseras meules hominum!
qui régnait à Uoine , un ange qui remettait l'épée dans le fourreau ; d'après celle vision , ce saint pape annonça la fin de la contagion.
Voilà , mademoiselle , ce que , jusqu'à présent , j'ai vu de remarquable dans celle capitale du monde. Les anciens troubadouis commandaient des messes et faisaient des pèlerinages pour intéresser Dieu et les saints à leurs amours. Celle dévotion est passée de mode; d'ailleurs je ne voudrais pas guérir du mien, il me jette dans une mélancolie, on je trouve un charme, qui, sans fatiguer mon âme, l'agile et la remplit de vie et d'une douce langueur ; c'est par le sentiment que l'on sent son existence. Ainsi , mademoiselle, daignez permettre que je vous jure un amour éternel ; et comme il est mêlé de respect , d'estime et d'admiraliou, j'ose espérer que vous l'accijeillcrez avec indulgence. J'offre mes très humbles respect* à votre iutéressanle maman.
LETTRE LXXVlll.
M. DE I.ISIEUX A JUIPEDIOISEUE SPZETTE.
Mademoiselle, le récit agréable de vos courses laisse toujours, après la lecture , un vif regret , c'est de ne pas partager le bonheur de cet Anglais, qui se fait saigner pour guérir de sou amour. Je crois que voti'e marquise , (pii iirétend me connaître si bien , m'a vu tout au plus de profil.
Vous avez donc visté la salle de ce fameux concile de Constance , qui a duré quarante ans, où l'on fit venir treiHe orfèvres, cinq cenis joueurs d'inslrumens; où se trouvèrent sept cent dix-huit courtisanes, chez qui arrivait le Saint-Esprit, dit un auteur malin , dans le porteniauteau du courrier; qui décida la supériorité des conciles sur les papes; qui offrit à Belzébut, eu sacrifices, sur un bûcher, deux viclimes innocentes, deux savans, venus sur la garantie, sur la foi jurée de l'empereur Sigismond. Ah ! si les morls parlaient , ils vous auraient révélé bien des intrigues, bien des crimes, que l'histoire couvre d'un éternel silence.
Je ne vous envie point le bonheur que vous avez eu de voir la dent gâtée de Charles-le-Gros ; s'il avait été Charics-Marlel , il ne serait pas mort détrôné, et dans un inouaslère.
Si je m'étais trouvé avec vous dans le bateau, qu'un veut un peu brutal agitait , je n'aurais pas eu la moindre frayeur; ce n'aurait été, ni les pater , ni les ate de la marquise qui m'auiaient ra.ssuré, et j'aurais dit au naulomiier : « Tu portes .Suzelte , et l'esprit et les grâces. »
Tommasiiii m'a fait lire voira traduclion de l'épisode du comte Ugolin : c'est un morceau sublime ; et j'ai frém; en vous lisant comme en lisant l'original.
Vous êtes le phénix des hùtes de ce bois.
Au reste , je vous avoueraijque , malgré la divinité du Dante, il ne sera jamais mon auteur favori ; il a beau nie dire :
Voi ch'avcle gl' iutellciti sani
Mirate la dottrina che s'asi^onde
Sott' I vélo degli vcisi slrani.
J'ai beau chercher à pénétrer ses énigmes, j'y découvre quanlilc de conceptions bizarres et de mauvais goilt d'où sortent quelquefois des éclairs et des vers sublimes. Je ue parlerais pas si librement de ce poète devant Tomma-
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLV
sini, son grand enlhousiasleen qualiléd'Ilalien, et qui le place à côlé d'Homère , et au-dessus de Virnil^ po'"' ''''^" yenliou, bien qu'il ne faille luie {jrande Imaginative pour créer des contes bizarres, dans trois morceaux détachés.
Votre indulgente marquise m'accuse de socinianisme, sans connaître l'acception de ce terme: eh bien! il faut lédairer. Socin rejette l'élernité des peines, comme contraire à la clémence de Dieu , que tous les anciens appellent Deits optimus , ma.rimus. On conle qu'un savant hollandais disait qu'il aurait vécu sans religion, s'il n'avait trouvé des livres mi l'on enseigne que les tonrmens de l'enfer ne sont pas éternels.
Socin nie la divinité de Jésus-Christ, et ne fait de lui qu'un envoyé du ciel; il Iraile de chimère le péché originel , la prédestination , la grâce , et croit les sacremens de pures cérémonies sans efficacité. Malgré ces opinions, ce sectaire est mort dans son lit en 1604. Bayle prétend que sa secte existe toujours , très étendue , mais invisible ; qu'elle .s'est glissée parmi les grands , les philosophoses, et l'on dit qu'elle a franchi les murs de Genève.
Rien de nou\eau dans Paris; nous sommes dans une saison morte; chacun court à la campagne, les poètes pour y travailler quelque grand pocme, ou composer des vaudevilles, ou des opéras comiques; les magi.strats pour reposer leur téle des fatigues du Code et du Digcsie: les dames par air , pour y jnuer la comédie ou au billard : le .seigneur châtelain y va pour économiser et amasser im pécule pour subvenir aux plaisirs et au luxe de l'hiver; les jeunes gens y vont déclarer la guerre au gibier, plus ils en massacrent , plus ils sont triomphans et joyeux. Le philosophe seul se rend dans son ermitage, pour respirer l'air pur des champs, se dégager de« liens de la société, et jouir de la solitude, de lui-même et de ses livres.
Je ne suis nullement étonné de la bonne chère du philosophe Rousseau; je le crois un peu comédien. Une belle dame , à qui j'en ai parlé dernièrement , me disait que c'élail uu ingrat; elle m'a cité une lettre qu'il a écrite à nn de ses amis de Genève; vous la lirez, je pense, avec plaisir.
« Mon cher , pesez bien ce que je vais vous dire ; j'ai fait quelques essais de la gloire, tous me^ écrits ont réussi; pas un homme vivant,, sans en excepter Voltaire, n'a eu des momens plus brillans que les miens. Cependant je vous proteste que depuis le moment que j'ai fait imprimer, ma vie n'a été que peine, angoisse et douleur de toute espèce. Je u'ai vécu tranquille el heureux et eu de vrais amis que dans mon obscurité ; depuis il a fallu vivre de fumée, et tout ce qui pouvait plaiie à mon cœur a fui sans retour. «Mon enfant, fais-toi petit, disait à sou fils un politique, » et moi je dis à mon disciple : « Mon entant , reste obscur. »
Vous me conseillez de faire un auto-da-fé de vos lettres; je croirais faire un acte aussi barbare que si je bn'ilais un Maure ou un Juif, connue on a fait à Madrid par passetemps. Loin de brûler vos lettres, je les conserve dans une belle cassette, ainsi qu'Alexandre conservait un Homère dans la riche cassette des parfums de Darius. Votre sexe a une grande supériorité sur nous dans le style épistolaire ; la léie dun honune travaille en composant une lettre; il cherche les tours, le. expre.ssioïKi qui découlent uaturellemenl de la plume d'une femme; elle Iroiive tou-
jours le mot propre, le trait qui pari du cœur. La correspondance d'aucun homme n'a aulantde tours, de traits heureux que celle de madame de Sévigné. Je salue en finissant, madame la marquise, qui me croit plus galant que dévot; je ne suis peut-être ni l'un ni l'autre.
UADEUOISELLE d'aRLY A M. DE BELFONT.
J'ai ouvert , monsieur, votre lettre avec empressement f voire amilié m'est chère , complez sur la mienne, elle sera à coup silr plus durable que le sentiment que vous désirez m'inspirer; l'amour e.st l'enfant du caprice, l'ainitié est celui de l'estime. J'envie voire bonheur de vous trouver dans la v ille des Cicéron , des Gracques et des Cornélie
Ivi eran quel che fur delli fdici '■
PoDtefici, rcgnanti, c imperadori :
Or sono ijjnudi , nnseri e menrtici.
Pardonnez-moi cette cilation fastueuse. Ne rencontrezvous pas quelquefois les omlires de ces anciens Romains ? Pour moi , si j'étais dans celle ville , je croirais les voir. Si je trouvais le prem'er Brulus, je lui demanderais pourquoi il a fait périr ses deux fils? et s'il ne se repent pas de sa cruauté? Je lui dirais, que s'il a compté sur le suffrage de la postf rilé il s'est bien trompé. Je voudrais savoir de Galon pourquoi il voulait déIruireCarthage. Je ferais compliment à Gicéron de son beau génie et de son triomphe sur Calilina , el je lui demanderais s'il n'est pas revenu des illusions de la gloire. J'embrasserais la tendre Octavie, épouse infortunée de Marc-Antoine. Je baiserais les mains de la mère des Gracques ; mais je repousserais avec horreur Verres, Marius et Sylla. Je cracherais au visage de ce dernier, comme fit un jeune homme quand ce tyran eut abdiqué.
Au lieu du Capitule et du temple de Jupiter délruit , vous voyez, monsieur, le beau temple du monde. Au milieu des mer>eilles qui vous environnent , il vous .sera aisé d'oublier une frêle créature qui , après quelques jours d'une obscure existence , va tomber pour jamais dans les eaux du Lélhé; mais tant que je vivrai, je serai flattée d'exister dans votre mémoire, pourvu que mon souvenir vous soit plus agréable que douloureux. Je crois qu'il est plus facile à une jeune feuune d'avoir des amans que des amis ; je ne sais si c'est la faute de mon sexe ou du vôtre.
Adieu , monsieur, lorsque vous retournerez à cette basilique de Saint-Pierre , arrêtez-vous un moment devant la statue de Léon X, et présenlez lui mes hommages. C'est un pontife que j'aime beaucoup; il était plein d'esprit, de grâce et d'érudit on, et protégeait les arts et les sciences. Informez-ious, je vous prie, s'il est bien démontré que saint Pierre soit venu à Rome, et qu'il ait fait rompre les jambes au magicien Simon.
LETTRE LXXX
MADEUOISELLE d'ARLY A M. TOMMASIIVI
Votre élève , amalo maesiro , est terriblement occupée; elle ne dicte pas à quatre, comme César, mais elle correspond avec trois personnes. M. de Belfont m'a écrit de Rome; il prétend m'aimer toujours, mais j'espère que le temps ustrasa consia ce. Si Sapho avait eu le courage et la patience de vivre, l'indifférence, et peut-être la haine auraient succédé i"i son nmoiu'. Je serais fùchée de troubler
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
les jours de ce galanl homme , je souffrirais de ses peines, quoique j'en soie la cause inroceiile.
Ha , ha ! le chevalier est pifiué contre la marquise , il la traite de radoteuse paice qu'elle le connaît im peu trop. Oh ! elle m'en dira bien da\anta;je ; j'aurai , (-(iinme Socrate, mon esprit familier, qui m'avertira de tout ce qu'il fait. C'est un trait de (jénie que linveiuion de ce personnage. Il est vrai qu'à mou voyajje en Suisse avec mon père, nous nous associâmes avec une comtesse âgée; ainsi le mérite de l'invention n'est pas étonnant.
Ce chevalier trouve Césarine bizarre, capricieuse, parce qu'elle n'épouse pas un homme qui se présente la fortune à la main , et que je ne donne pas, comme tout le monde , dans le piéjje des richesses. Vraiment sa philo.sophie est de mince aloi ! d'après son respect pour la forluue, il n'est pas douteux qu'il n'épouse la belle et riche Angélique ; à coup sûr je n'en prendrai pas le deuil.
Je lis VHi.sloire de l'Église; i'ai vinj;t volumes à parcourir par un chemin lonj; et pénible. Il y a beaucoup de miracles dans cette histoire, qui ne sont pas des articles de foi , ni des articles de bon sens.
Adido , caro maestro; ne pouvez- vous pas médire le nom de cette dame, dans la léte de qui vous faites pénétrer la science ù coup de marteau ?
M. TOMMASIIVI \ MADEMOISELLE d'ARLY.
Me ne rincresce inolto, amabile signora; mais je ne puis, sans entacher mon honneur, vous nommer mon écolière de quai aiUe ans. Ma promesse me ferme la bouche ; sou mai i même , jjrave maîjistrat, n'est pas dans la confidence ; je ne vais chez madame qu'en bonne fortune, quand monsieur est hors du li'Jïis, à l'heure du palai.s. Cependant l'autre jour je le rencontrai sur l'escalier de son hôtel ; il me demanda i qui jeu voulais. — A madame. — « [Se seriez-vous pas , monsieur, par hasard , un maître de langue, vous avez l'accent étranger ?— Je ne le suis point par hasard, mais par nécessité; je viens apporter à madame un livre qu'elle ma fait demander. — Lui apportezvous aussi du bon sens ? — Non , monsieur, c'est une denrée qui n'a pas de débit, chacun croit en avoir snrfisainincnt. — Vous devriez lui dire qu'il faut être folle pour étudier une langue à quarante ans. — Calon ii soixante-dix ans apprenait le grec. — Il n'y a pas six ans qu'elle apprenait encore à danser. — La danse est un plaisir innocent ; le roi David dansait devant l'arche. — Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux;» et il me quitta brusquement, après une légère inclination de tête. Je plains l'AmoroiO Belfont, d'avoir pour vous une passion si malheureuse.
Chi vive amante sai che délira ; Spcsso si lagna , Sempre sospira Ne d'allro parla Che di morir.
La inia Calerina a une nouvelle envie de femme grosse; elle veut un perroquet, non pour le mettre au pot, mais pour jaser avec lui eu mon absence ; et comme je ne veux pas qu'elle accouche de cet oiseau, je lui ai acheté un perroquet aussi beau que f'ert-f'crt , mais pas aussi gourmand et aussi libertin que lui , et de qui on ne dira pas :
Les B. , les K. voltig aient sur sou bec.
Nous allons lui apprendre à prononcer le nom de Suzette, Césarine, à dire bonjour , charmante Césarine. Ma femme est chargée de son instruction , elle prétend qu'elle ne s'euimie jamais avec l'im de nous deux. En effet, d'un perroquet à un maitre de langue, il n'y a que la main.
Riierisco uiiiilmente la inia bclla discepola.
LETTRE LXXXH.
MADEMOISELLE d'ARLY A M. TOMMASIÎÏI.
Hier, dimanche, nous avons dinéchez madame de Germeuil , et de là nous sommes venues au bal champêtre : le chevalier y est arrivé; avec qui :' ce n'est pas celle-ci , ce n'est pas celle-là, ni cette autre; c'est avec les dames Waller. M. de Lisieux était paré comme un nouveau marié ,
Qui de sa couche nuptiale.
Sort brillant et radieux.
Il semblait que les rayons de la beauté de mademoiselle Angélique venaient se réfléchir sur son visage, comme une planète brille frappée des rayons du .voleil. 11 ne nous a abordées, maman et moi, que hnig-temps après son arrivée, et il m'a demandé si je m'obstinais à taire toujours des malhenienx. Je lui ai répondu que je n'étais pas la fortune, que je ne dispensais ni le bonheur ni le malheur. «Oubliez-vous le pauvre Belfont, qui promène sa douleur à Rome? Ne craignez-vous pas qu'un jour il ne se précipite de la roche Tarpéienne? — Non, M. de Belfont est sage et judicieux. — Vous finirez peut-être par l'aimer? — Alors je l'épouserai. » Il n'a plus rien dit, et est allé joindre les daines VValter; il a dansé avec mademoiselle Angélique , (pii danse avec beaucoup de grâces et de légèreté; et ce qui ajoute à l'agrément de sa danse, c'est la gaité qui brille sur son v isage. Le plaisir l'anime , toute son âme est alors dans ses beaux yeux; l(!Ut ce qui l'entourait la regardait, l'admirait, l'applaudis.sail. Cependant j'entendais à coté de moi un bonhomme d'un âge niùr, qui di.sall: «Je n'épouserais pas une si brillante danseuse. » J'ai observé très attentivement celte belle Angélique, comme Lalande nbserve un bel astre; rien ne manque à l'éclat de sa beauté, et l'expression douce et riante de sa physionomie ajnule un charme à ses appas. La seule imperfection que la malignité peut critiquer, c'e.'t la main et le pied, un peu trop forts; mais comme sa taille est élevée, ses défauts sont moins sensibles. Suivant Lavater, que j'ai vu souvent dans mon voyage en Suisse avec mon père , sa peau blanche et colorée , ses gi'ands yeux bleus , .ses cheveux cendrés annoncent un caractère plus enjoué que réfléchi, plus facile à s'enflammer que constant dans ses goiMs Elle doit avoir l'imaginai ion vive et riante, mais peu de suite dans ses idées ; elle doit aimer la danse , la musique, le faste, les plaisirs; elle u'a pas une sensibilité profonde, mais son âme doit être noble, douce, généreuse, et pleine de franchi.se.
Après .sa contredanse, un essaim déjeunes gens J'a environnée. Deux de ces nies.sieurs qui causaient avec moi, mont abandonnée pour elle. Tel est l'empire de la beauté, mais j'ai supporté cette disgrâce avec la même fermeté qu'Aristide a soutenu l'arrêt de son ostracisme. Il faut pourtant que je blâme quelque chose daiiscelte prétendue rivale: .sa parure est trop riche, trop recherchée, sut tout potir la campagne; mais peut-on jouir de l'opulence sans chercher à éblouir les pauvres humains PCependaui leciie-
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
valier la quitlait parfois pour faire sa cour J d'autres beau- Ifs ; je le vis tnénic assez Imifj-leTnps dans une conversalion sérieuse, avec un liommc d'une belle pbysiononiie, et qui parlait et 5;esticulalt avec beaucoup de feu. Us fixèrent mon attention ; et quand M. de Lisieux se fut rapproché de nous , je lui demandai le nom de ce personnage. « C'est me dit-il , un homme d'une imagination ardente, féconde en idées ; c'est le philosophe le plus savant , le plus chimérique, le plus éloquent, le plus verbeux; c'est Platon, Térence, Aristote: c'est le défenseur de Sénèque, le créateur de VEncrclopcdie. .. Aii\ vous m'impatientez, s'écria madame de Gernieuil, mettez viie son nom au bas du portrait. — Cet homme, original, unique, s'appelle Diderot. » Ce nom me frappa , on aime à voir les hommes qui ont de la célébrité. — ^'ous aviez l'air de vous disputer, répliqua madame de Germeuil. — Non, madame, nous discutions.
Qui discute a raison , et qui dispute a tort.
Nous avons parlé de Rousseau , contre lequel il est 1res irrité : • C'est un ingrat, me disait-il , un misanthrope. Timon d'Athènes l'était par tempérament, peut-être par haine du vice ; mais Rousseau l'est par orgueil ; c'est par orgueil qu'il affiche le mépris des richesses , qu'il publie des paradoxes. J'ai vu une de ses lettres, où il dit : «Si j'acceptais une pension du roi de Prusse, je croirais lui faire autant d'honneur qu'il m'en ferait.» Diderot n'aime pas davantage Bossuet , qu'il accuse d'hypocrisie et d'ambition. Si je pouvais vivre encore cinquante ans , je parierais que ses ouvrages , S quelques-ims prés , seront inhumés dans les grandes bibliothèques, avec ceux de saint Thomas, Scot, Bonavcnture; et l'on dira d'eux ce que Voltaire a dit des cantiques de Pompignan :
Sacrés ils sont , car personne n'y touche.
Mais s'il est prévenu contre ces beaux génies , en revanche il aime et protège Sénèque de toute son éloquence Cependant je l'ai embarrassé , lorsque je lui ai parlé des immenses richesses de ce philosophe, et surtout de son discours à Polybe , affranchi de l'empereur Claude, où règne la plus ISche flatterie. Il m'a conté plusieins traits et anecdotes, car sa mémoire est richement meublée; l'une , que le concile de Trente avait décidé que Dieu crée notre àme , quand le corps qu'elle doit habiter est suffisamment organisé; les autres concernent Pierre-le-Grand. il avait envoyé de jeunes gentilshommes dans les pays étrangers pour en étudier les usages, les mœurs, et se former eux-mêmes. Un de ces jeunes nobles, envoyé à Venise, resta trois ans dans sa chambre sans en sortir, par préjugé , humeur et haine des autres nations. Un jour le czar demanda i un ambassadeur de Portugal, ce qu'il pensait de .ses projets de civilisation pour la nation russe ; cet embassadeur, en réponse, prit une feuille de papier, en plia le coin, et lui dit : «Tachez d'effacer cette empreinte. »
Je lui ai demandé s'il avait entendu l'abbé .... qui prêclie h Saint-Sulpîce avec tant de bruit et d'éclat. — Oui, m'a-t-il dit, j'ai été curieux de l'entendre; il a de l'éloquence, quelques mouveiuens heureux ; mais on voit qu'il prêche pom- la boiuie compagnie, qu'il cherche plus à briller connue orateur, qu'i persuader comme ministre de l'Évangile. Pendant son débit, je m'amusais à observer les physionomies ; des vieilles dévotes avaient l'air de s'attendrir et de pleurer les péchés de leur jeunesse; quelques
autres someillaient , s'éveillaient de temps en temps et s^ rendormaient; les jeunes femmes applaudissaient d'un sourire aux phrases fleuries, en regardant les hommes de leur connaissance; les jeunes gens promenaient leurs regards sui' les femmes , et écoutaient le sermon comme une pièce de théâtre pour le juger. Je crois que l'abbé ne fera d'autre conversion que celle du ministre de la feuille , qui lui donnera un bon bénéfice.
Jadis, a-t-il ajouté eu riant, saint Vincent-Ferrier a prêché, déclamé contre la parure des femmes. Nous voyons aujourd'hui quel est le .succès de ses sermons; mais s'il ne persuade pas, il amuse beaucoup. « N'est-ce pas, ditil , faire l'œuvre du démon, que de vouloir changer ce que Dieu a ciéé , comme font les femmes en se peignant le visage; sentez-vous, mesdames, quel affront c'est pour Dieu ? Il n'a pas besoin qu'on lui montre ;t peindre , il en sait bien autant que Vous ; il vous a donné un sein rond et volumineux, et vous voulez vous faire une petite gorge; il vous a donné de petits yeux, et vous en voulez de grands; vous avez les cheveux noirs, et vous les changez en crins roux , comme la queue d'un bœuf. Quand vous priez Dieu , il détourne la tête , et prend vos figures pour des têtes de diables. Si vous lui disiez ; Seigneur, je suis votre créature, il vous répondrait: vous meniez ; je ne vous connais pas. » Il recommande ensuite aux dames de porter du linge blanc '.
A]irès cette narration qui nous a fort amusées, Médor est allé rejoindre sa belle Angélique, et je ne l'ai plus revu. Vous êtes toujours , signor maestro , Un grand apologiste du mariage; je ne doute pas que si vous aviez jamais la triple couronne sur la tête, vous n'abolissiez le célibat des prêtres , et qu'au besoin vous ne permettiez la bigamie. Vous avez sagement fait de donner un perroquet à votre aimable moitié; au moins en votre absence, elle trouvera à qui parler; ce sont ces petites jouissances qui font le tissu du bonheur de la vie, comme les petites épines en troublent la félicité. Vous ne vous douteriez pas du plahsir que j'ai à cueillir des fleurs, à les arroser, à donner à manger à mes serins , à nos pigeons , à me promener dans notre petit bosquet , à y déjeuner, à y lire quelque livre favori, car il faut en avoir dans les livres, comme dans la société. Apprenez que notre communauté s'est accrue de deux hôtes qui ne nous sont point à charge ; ce sont deux jeunes époux qui vivent dans une parfaite harmonie.
Amour constant quoique tranquille.
J'ai contribué à cette union, et leur ai dit : Croissez et multipliez; c'est toute la cérémonie de leur mariage. Vous brùiez de les conuaitre , de savoir leur nom ; eh bien, c'est Jeannot lapin, avec madame son épouse : en qualité d'animal Carnivore, vous mangerez de leurs eiifans.
Qui , Cfiro dottore, finira la mia letteraPel puisqu'il ne m'est pas permis d'embrasser un homme, j'embrasse la signora Calerina.
'Nevir eonliat malnm odorem, dit saint Vincent; ce que M. de Lisieux n'a pas voulu ajouter.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE DARLY