‹ Œuvres complètesChapitre 17 sur 416 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Histoire d'Iphicrale et d'Eiidovie.

«Iphicrate, éperdument amoureux d"Eudoxie , avait fté assez lienreux pour lui inspirer une passion égale à la sienne. Eudoxie est belle, jeune et sensible, d'nu caractère ingénn et plein d'auiénilé; mais, privée des grâces de l'iuiaginaliou. elle ne sait qu'aimer; elle n'a point l'art de varier les scènes de l'amour , de les embellir, et d'enchaîner le r<vur par les charmes de l'esprit. Les enlr'artes de l'amour sont longs. Iphicrate, au contraire, était d'une activité inquiète; avide de jouissances et d'instruction , il care.s.sait tous les goi^ts, tous les arts; passait de l'élude aux plaisirs, des plaisirs aux affaires. Il ne connaissait que deux façons d'employer le temps : jouir ou travailler. 11 disait que l'agitation était la vie de l'âme. Séduit d'abord par la beauté d'Eiidoxie , par la douceur de son cararlère, il lui fit gràre des qualités de l'esprit, ou plutôt le bandeau de l'auioui- lui cacha cette imperfection. Mais, après l'enivrement d'une passion heureuse, les léte-à-téte commencèrent à l'excéder; il voulut inspirera son amante le gortt de l'instruction : il lui faisait des lectures, lui expli(|uait les meilleurs auteurs, lui en développait les beautés; mais il fatiguait un terrain aride et ingrat. Eudoxie écoulait par complaisance; de fréquentes distractions et de longs bàillcmens annonçaient son ennui et son inaptitude. Iphicrate, voyant l'inutilité de ses lectures, les discontinua. Cependant ses visites devinrent plus rares et plus courtes; il trouvait toujours des prétextes pour les abréger. L'o'il d'une amante s'apefçoit bientôt du plus léger refroidissement. Elle se plaignit, sexliala en reproches, tantôt avec le ton de la sensibilité, tantôt avec aigreur; mais les plainles, l'humeur, les prières mêmes font naitre la dissimulation sans ramener l'amour. La .sensible Eudoxie, désesyjérée de l'ineflicarité de .ses efforts, voulut essayer des moyens plus sûrs ; l'ignorance est crédule et superstitieuse. Elle avait oui parler d'une femme qui comjOTsait des philtres pour inspirer l'amour. Elle la vfl , et cette malheureuse Ini promit le breu\age et un succès certain. Elle lui raconta qu'un jeune homme, à qui elle avait fait manger un fruit préparc, sentait tous les jours à la même époque, pendant une heure, un violent accès d'amour. Voici la confection de ces philtres :

• D'abord ou invoque les di^iuités infernales; on met ensuite daus un ^ase des poissons, des herbes, des os de grenouilles, de l'hippomane, et du sang d'une femme.»

«Eudoxie, munie de cette potion détestable, attendit qu'lphicrate, cpii était sujet à des maux d'estomac, se plaignît de celte incommodité. Elle lui propose alors l'usage d'un spécifique sur contre ses ucaux , et le lui présente. Iphicrate repoussa plusieurs fois la main de son amie : il niait la vertu du remède ; mais enfin , vaincu par ses instances, il consent à le boire. Sans doute l'infâme mégère y avait fait infuser des herlies vénéneuses dont elle ignoiait la i)ropriété. Iphicrate sent bientôt les premières atteintes du poison ; il a des convulsions, des déchiremens d'entrailles; le feu le consume.

.-\h! s'écrie-t-il, Eudoxie, qu'avez-vous fait? la mort est dans mon sein, je suis empoisonné! « Eudoxie pâlit, s'effraie, mais se flatte que ce n'est (ju'un effet pa,ssager du philtre. Cependant le mal redouble; le poison fermente

et brille le malheureux Iphicrate. «Je me meurs! quel horrible tourment ! c'est toi , c'est toi qui m'as donné la mort ! • Eudoxie, à ces cris, à l'aspect de son amant couvert des ombres du trépas, tremblante, désespérée, va, vient , appelle, implore des secours. On vole chez le médecin : il arrive, et déclare que le poison et la mort sont dans le sein d'Iphicrate. Déjà son vi.sage se décompose , sa bouche se tord, ses yeux s'enfoncent , la mort jaunit son teint. " .\chevez-moi par pitié, criail-il; au nom des dieux, abrégez mon supplice; je souffre le tourment de Proméihée, mes entrailles sont dévorées! Que t'ai-jc fait, Eudoxie! quet'ai-jefait pour me donnerun poison si cruel?» A ces mots, Eudoxie, éperdue, égarée, se précipite sur lui , le serre dans ses bras, reste immobile et glacée. Puis reprenant ses esprits, elle s'écrie ;« Iphicrale, mon cher Iphicra'e ; oui, c'est moi qui suis ton assassin, ton bourreau ! moi qui t'idolâtrais ! Laisse-moi respirer ton poison, mourir avec loi! La barbare m'a trompée! J'ai cru te donner un philtre pour me faire aimer. Daigne jeter un regard sur moi! daigne me pardonner mon crime! » Les soupirs, les sanglots interceptent sa voix. Iphicrate, qui voit .son innocence et sa douleur, lèvesur elle un u'il languissant, lui tend la main , et dit d'une voix mourante: « Ma chère Eudoxie, je te pardonne; sois heureuse....! «Aces mots il expire. Son amante effarée, livide, glacée, veut .se poignarder, et tombe inanimée. On l'enlève, on la jette sur un lit où, pendant trois jours, elle a été dans un délire continuel. Les mots de poison , de mort , le nom d'Iphicrate étaient sans cesse dans sa bouche. Quand elle eut repris ses sens, elle inonda sa couche de pleurs eu invoquant la mort, la demandant au nom de la pitié.

« Le bruit de cet empoisonneuieut circula bientôt dans Athènes; Eudoxie passa pour un monstre, une Euménide;et rependant c'est l'amanle la plus tendre. Je liens d'un aréopagile le détail de cet événemeni terrible. Vous savez (pie le second archonte l'a dénoncée, et que, suivant la loi , son nom et son crime sont , depuis huit jours, exposés en public. Tout Athènes court à l'.Vréopage; et, quoique plusieurs membres de ce tribunal soient instruits delà méprise et de l'innocence d'Eudoxie, Iphicrate est mort, le délit existe, et nos magistrats sont obligés de prononcer un jugement. Parlons, cette cause est très intéressante. »

Aussitôt des esclaves allument des flambeaux; car ce n'est que dans la nuit que l'Aréopage peut s'assembler. Nous nous hâtons de monter la colline f9). Les juges élaicnt déjà sur leurs sièges , au nombre de trois cents : à leur pied ruisselait le sang des victimes qu'on venait d'immoler, et dont les membres sanglans palpitaient encore. Sur une table on voyait deux urnes redoutables , l'une appelée l'urne de la m/iffn'con/f, l'autre, de la morf .celleci d'airain , la première de bois.

Tout 5 coup un bruit confus nous frappe : chacun se lève et porte ses regards vers le lieu du mouvement. On voit arriver la malheureuse Eudoxie, environnée de la garde scylhe; sa pâleur, sa démarche traînante, sa profonde tristesse, le désordre de ses cheveux et de ses véteinens, sa beauté, attendrissent tous les chhiis. J'entendais des sanglots, je voyais coiilei- des larmes. Lorsqu'elle fut auprès des viclimes, l'archontc-roi ' forma son accusation, et la dénonça connue empoisonneuse : alors un des aréopagites lui ordonna de ))réter le seimeut ordi-

' C'est ainsi qu'on nouunail le second archonte.

VOYAGES DANTENOR.

naire. Elle s'approche d'un pas lent, mais assuré, se place au milieu des viclinies sanfylaiiles, promène ses regards sombres sur toute l'assemblée, puis s'écrie d'une voix forte : «Athéniens, je jure par les dieux, par les Euménides dont le temple est voisin , que c'est moi qui ai empoisonné Iphicrate que j'adorais, et que je mérite la mort! » Elle se tait et tombe évanouie.

Les aréopajïiles , sans antre information, se lèvent successivemenl, prennent deux pclils cailloux, l'un blanc, l'autre noir, avec le pouce, l'index et le doiï;t du milieu, et vont jeter l'un des deux dans l'une des urnes. Pendant celle cérémonie lugubre, tons les cœurs frémissent; ou attend avec effroi l'airét lalal.

Dès que les juges eureni repris leurs places, on ouvrit les urnes, ou compta les boules : le nombre des blanches l'emporta. Alors les magisirals Iracèrenl avec l'ongle, sur une tablelte enduite de cire , nue ligne courle; ce qui annonçait ral)S<>luli(ni de l'accusée; la ligne longue exprime la condaumaliou. On pré.scnla la lablelle au public, qui applaudi! avec Iransport à la prudence el à la douceui- de ce jugement. Ce sage tribunal avait senli les mouvemens de la commisération pour une iniortunée égarée et coupable par ini excès d'amoni-.

Lorsque Eudoxie parut animée d'un re.sie de vie, on lui annonça sa grâce. «Ah! quelle grâce! dil-elle; c'est la mort, la mort seule (pii est une laveur pour moi! »

Tel fut le célèbre jugement de l'Ai'éopage. Eudoxie n'y survécut pas long-temps ; le repos la qnilla, le doux sommeil ne ferma pins sa paupière; le jour, la nuit, elle ne voyait que des spectres , ou l'ombre irrilée de son amant, qui la poursuivaient, lui reprochaient, son trépas. Elle mourut en pronouçani le nom d'Iphicralc.

Cette scène louchante laissa une longue imiiression de Irisles,sc dans l'âme de Laslhénie. Elle me raconta im anti-e jugement (|ui honore beaucoup la sagesse et les lumières de l'Ai-éopage.

Télécyde , fennue de la riche Sicyone , avait formé un second hymen avec Pyshodore. Elle avait de son premier lit un fils nommé Lycius, jeune honunede la plus grande espérance. Elle enl de ce dernier mariage un second fils, qui , parveiui à son adolescence , ouvrit son âme â la haine et à la jalousie. Il ne pouvait supporter son frère ; son père, il est vrai, nourrissait el irritait ces semences de haine. Tons deux, agités des Furies, allirérent Lycius ilans un chemin écarlé , où ces monstres regorgèrent. Sa mère le plcnra long-temps auprès de .ses as.sassius. Mais enfin la jusiice <les dieux éclaira leur forfait : tout fut découvert. A celle affreuse nouvelle , Télécyde respira à son loiir la vengeance et le crime. Un poison aciif versa la mort dans le sein des deux coupables. Elle fut arrêtée, iradnile devani plusieurs tribunaux, qui n'osèrent la condamner ni l'absoudre. L'affaire fui porlée devani l'Aréopage, qui, après un long el mùr examen, ordonna que les parties reparailraient dans cent ans.

Cependant je n'ojai plus iiarler à Laslhénie de mon bonheur; mais un événement le décida, et me rendit le plus heureux des hounnes.

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