HADESIOISELLE SUZETTE A M. DE LISIEUX
Il n'est plus, monsieur, de phénix, ni de lhaninaturr,e; ma fompagne de Tnya|;e me dil qu'un beau miracle serait celui de vous fixer, que ce sera rouvra,",e de la belle Anfiélique. On lui mande que vous paraissez souvent aux bals champêtres de Montmorency, que vous y danse?, avec Madame de Firmin, à qui vous faites voire cour eu attendant voire mariapîe : elle ajoute que vous brillez plus à la conversation et à cheval qu'à la danse. Vous allez peul-('lre vous écrier ici, que celle maïquise est unebabillarde, et moi aussi. Je reviens donc à mes Suisses.
Je crois que dans ma dernière lettre j'étais encore à Coiislance; j'ai vu depuis bien des vallons, des lacs, des montagnes, des villaoes et des hommes. Je crois être ici a mille lieues de Paris, sur les moniales de la Tartarie. Nous n'avons trouvé sur notre routeni palais, ni maisons, ni salles de speclacle, ni hommes élé|;ans; mais des cabanes, des troupeaux de vaches, des montagnards robustes et bien nourris. Les mœurs des femmes surtout m'ont intéressée; je les voyais, l'air doux et serein, allaiter leurs enfans, leur adresser des paroles d'amour, les caresser, jouer avec eux, ou les bercer en leur chantant les romances du pays. C«s femmes font leur toilette au lever du soleil , et c'est pour le reste du jour. La marquise m'a dit qu'à Paris on en fait au moins quatre par jour. L'ennui n'est point un hôte de ces montagnes; si les femmes en respirent quelquefois les vapeurs, c'est vers le «oir, lorsque leurs maris se font attendre. «Mon pauvre mari, s'écrient -elles , qu'il tarde ! qu'il doit être falij5ué! qu'il doit avoir faim! soh souper, ses enfans l'attentent ! .
Je ne sais quel espèce d'instinct m'attache à ces lieux agrestes, mais il me semble que je voudrais y passer ma vie. Toute petite maison , tout village est pour moi l'ile de Calypso; il n'y a que Minei ve qui puisse m'en arracher. Je ne vous décrirai pas tous les hameaux que nous avons traversés; mais je m'arrêterai un moment dans la ville de Wallenstadf, et sur son lac : il n'a que cinq lieues de longueur et une demi-lieue de largeur ; il coule dans un détroit dont les bords sont très pittoresques. Nous avons navigué sur ce petit océan; nous voyions courir devant nous , comme dans la lanterne magique, des villages, des cabanes, des églises, des bois, des prairies, des troupeaux : des honnnes, sur la hauteur, regardaient passer notre navire qui n'allait point à la conquête de la Toison d'or. L'autre côté du rivage contraste forlement avec celui-ci , il est hérissé de rochers sourcilleux et menaçans; mais ce qui donne à ces collines une beauté particulière, c'est l'aspect d'une quantité de forrens, roulant avec fracas du hain de ces monts, et courant se précipiter dans le lac; images des grands de la terre, qui roulent et flni.ssent de même. Ce que j'ai trouvé de plus curieux à Wallenstadt, c'est l'aubergiste, avec qui j'ai parlé italien : cet homme, âgé de cinquante-.six ans , a eu cinq femmes et seize enfans, dont douze garçons, qui sont au service de France, d'Espagne et de Hollande. Sa dernière femme n'a que vingt-quatre ans , et elle me disait : Mon mari me survivra , quoique mon père ne soit mort qu'à l'âge de quatre-vingt-treize ans, des suites d'une blessure, dans un combat avec un ours, qn'il a tué. Mon hôte m'a donné à lire une traduction en vers ilaliens, de la fameuse élégie
de fJray, le Cimeli^rc du village. Je ne la connaissais pas; je ne sais si la traduction est fidèle , mais je l'ai trouvée fort touchante.
Puisque nous sommes à Claris, parlons de Nœfelds qui en est à deux lieues. Ce village mériterait autant de célébrité que le défilé des Thcrmopyles; mais ce n'était pas des Grecs qui combattaient à Nœfelds. Trois cent cinquante Glarois et trente hommes du canton de Schwitz, ont o.sé attaquer quinze mille Autricliiens, prodige renouvelé par Henri IV, qui attendit à Ivri, avec quatre mille hommes, l'armée des ligueurs, forte de vingt mille, et remporta la victoire '. Les Glarois, campés sur le haut delà montagne, attendirent leurs ennemis avec intrépidité. Dès qu'ils parurent , ils firent rouler sur eux une grêle de pierres , qui écrasaient tous ceux qui osaient s'avancer. La confusion se mil dans l'armée autrichienne, qui recula et prit la fuite. Alors ces vaillans patriotes descendent de la montagne, el achèvent d'exterminer cette armée de mercenaires. t'iCtte victoire est gra>ée sur un rocher; l'inscription est digne de la simplicité de ces braves républicains : j'y cherchais des phrases et des mots, je n'y lusqueces chiffres, 1338. Rousseau la trouve sublime. On voit encore la chapelle que les Suisses vainqueurs firent élever après la bataille. Les Glarois ont imposé une punition assez bizarre aux habitans de Nœfelds, qui avaieiU embrassé le parti des Autrichiens : un décret les oblige à venir, tons les ans, à Glaris, enlendie les reproches de leur infidélité. Les Glarois célèbrent encore celte victoire, le 1'' .wril; le canton est mi-parti protestant, mi-parti catholique.
Nous avons trouvé ici un prêtre vénérable, qui entend assez le français pour ne pas confondre les péchés lefî uns avec les autres. La marquise , qui n'est ni quiétiste , ni socinicnne , a saisi cette occasion pour rétablir le repos dans sa conscience; elle s'est confessée. Madame de Sévigné prétend que les dévotes se plai,sent avec leur confesseur, parce que l'on aime ;'i parler de soi eu bien ou eu mal. J'ai été tentée d'imiter la marquise , niais une sotte vanité m'a retenue. L'Anglais s'est tellement in0(|ué de la marquise et de sa confession, il nous a débité des histoires si plaisantes à ce sujet, que je n'ai pas osé m'exposer à ses railleries. Le respect humain nous lait faire bien des sottises.
A propos de notre Anglais, il m'offre un problème à résoudre ; je trouve en lui deux hommes : sur les hauteurs , à cinq cents toises au-dessus du niveau de la mer, il est galant , tendre, empressé ; il me donne la main , me dit des choses agréables, me trouve même assez jolie : au bas de la monlagneil redevient Anglais, gros Jean comme de\ant.
On parle ici d'un procès singulier. Une nuit , dans la principauté de Neufcbâtel , un bois se détacha de la monlagne , et vint se placer devant la maison d'un paysan, sur l'emplacement de son jardin : à son lever, cet homme fut étonné et ravi de l'arrivée de ce bois; mais sa jouissance a été troublée par le propriétaire , qui le réclame : l'affaire se plaide.
En voilà assez , monsieur, pour aujourd'hui ; songez que j'écris sur une chaise de bois, (levant une fenêtre dont les vilres sont de papier, et qu'à tout moment je
• Henri IV, avant la bataille , avait fait un prisonnier de distinction , qui .s'étonnait du petit nombre de soldats de son armée." Vous ne les voyez pas (ous, dit le roi, vous n'y comptez pas Dieu et le bon droit.»
CORRESPONDANCE DE SUZETTE DARLY
suis obligée de tailler une mauvaifc plume. Je suis ler.tée quelquefois de maudire le Phéuieien qui a invenic l'ait fatal de donner de la couleur et du coriis aux pensées. Un savant, m'a-t-on coûté, s'est servi de la même plume pendant quarante ans; il est vrai qu'elle n'écrivait que du grec ; il la perdit, il en fut au désespoir.
J'ai fait cette nnit un songe assez plaisant , qui prouve que vous occiqjez quelquefois ma pensée ; j'ai rêvé que vous et moi étions dans un bal, que vous dansiez avec une femme charmante, et qu'à peine vous jetiez les yeux sur moi. J'ai peur que ce songe ne se vérifie un jour.
LETTRE lAXXIV.
M. TOMMASINI A MADEMOISELLE d'ARLY.
Catherine et moi nous jouis.sons (out doucement de la vie ; les petits nuages qui s'élèvent de temps en temps dans les ménages , ressemblent aux brouillards du matin , que le soleil dissipe à sou lever, et qui rendent la soirée encore plus belle. La santé de ma fennne se soutient par le partage et le reversi ; la mienne par le travail , l'exercice et la sobriété , car M. du Cange est à la campagne. Je ne mourrai pas comme l'ami d'Alexandre, le grand Ëpheslion, d'un poularde non digérée. Je suis toujours étonné, en lisant la vie de Marc-.\ntoine, de le voir toujours en pleine santé , et boire et festiner toute la journée : c'est un vrai héros.
Notre petite fille croit dans le sein de sa mère à vue d'oeil; que Dieu l'amène à bon port! nous avons résolu de vous demander une grande faveur, c'est d'être la marraine de noire enfant, qui sera certainement una fanciullcUa, et qui portera le nom de Suzetle. Nous nous flattons que la mia rara , carissima diucpola, voudra bien faire une chrétienne, et lui donner so.i nom; vous lui porterez bonheur, et elle sera digne de s'appeler Suzette.
La mia spoaa voudrait y ajouter \m nom plus brjlant, celui d'Oclavie, d'Adélaïde on de .Sophie; mais je lui ai fait observer que la femme de notre porteur d'eau .s'appelait Adélaïde, et que jadis les reines, les princesses se contentaient du nom de Jeaime, Françoise, Marguerite et Catherine, saintes dédaignées aujourd'hui par les servantes. J'ai vu dans un cabaret une tille sans souliers et sans bas, qui .s'appelait Cornclic.
Le chevalier m'a encore pressé de lui dire votre nom ; mais je suis Harpocrate, le dieu du silence. Je ne voudrais pas , a-t-il ajouté , prendre une passion pour une inconnue, qui, sans doute, est fort aimable, mais dont le caractère et la figure peuvent ne pas me convenir, et ii qui je ne conviendrais pas davantage. Il est au.ssi fort intrigue sur votre prétendue marquise, qu'il appelle la Sibylle de Cumes, qui vous parle des dames Kirmin et Walter, et qui critique .sa façon de danser. A cet égard , m'a-l-il Jit . elle a rai.son , je n'ai jamais été a.ssez sot pour faii e une élude parliculièi'e de la danse. Ce chevalier est \\n autre homme que le jeune comte Amédée , mon écolier pour la langue italienne; il prend ses leçons presque toujours debout , et en dansant.» f'eda,sigaor maestro, .s'écrie-il en sautant, quel passa, comment le irouvezvous? — Bello, hcUis.simo! - E qucsla tapriolaP — Jmirabile! — E questo sallo? — Stiipciulo ! — Vous dites qu'en italien le verbe amo fait, à l'imparfait, amaïa. — Signai; si, — Et au futur, amerô. — Benc! Me ne ratlcgro, amerà, lutta la mia vila, tiilte /<•
donne. — Bcnissimo! — Comment dit-on donner un baiser? — Darc un baccio, faie una carezza. — Ah! f'aie una carezza esl très joli; je n'aime pas le mot baccio : voyez comme je coule ce pas de meimet ! On dit que les danseurs italiens n'ont ni grâce ni noblesse ; tous leurs efiorts tendent à s'élever très haut. — Egli ê vero. — Fare unacarezza. Prononcé-je bien? — C'osi cosl. » Voilà comme.se passe notre leçon.
Notre perroquet Jacob fait plus de progrès sous sa maîtresse de langue , que ce comte avec moi ; il dit déjà : bonjour, Suzette, vous êtes charmante. Vous savez qu'un perroquet ne ment pas. Je vous envoie un original à reproduire ; c'est le portrait d'un mari , qui en veut une copie eu miniature, pour l'appliquer sur une riche bonbonnière qu'il veut donner à sa femme le jour de sa fête. Ce bon mari n'est ni jeune, ni beau, ni aimable, ni aimé; jugez de la joie de sa femme en recevant ce magnifique présent. Vous avez deux mois pour le faire.
Je vous prie d'employer toute votie éloquence pour me rendre un petit service; je dois vous aller voir dimanche à la campagne , colla mia Caterina. Elle me ruine à la loterie; elle y met tous les numéros qu'elle rêve, ou que le hasard lui présente; elle est presque toujours assurée de gagner, et jamais désabusée. 11 y a huit jours que la sainte Vierge lui donna, dans la nuit, trois numéros; n'ayant point d'argent , elle a vendu une de ses robes, assurée d'avoir bientôt de quoi la remplacer magnifiquemenl. Les numéros ne sont pas sortis, mais elle espère dans un autre tirage , disant que la sainte Vierge ne peut la tromper. Je ne veux pas nie ruiner pour enrichir l'État : laites-moi l'amitié de représenter à ma femme les dangers de cette passion; faites-lui entendre qu'il n'y a que les fous et les sots qui jouent à ce jeu-là. Un mot de voire bouche fera plus que toutes mes représentations maritales, voire même qu'un sermon de Bourdaloue.
La rii'erisco, c l'amo Icneramcnte.
MADAME T0MMASI5II A MADEMOISELLE d'arLY.
Je prends la liberté , ma chère demoiselle Césarine , de m'adresser à vous , comme à la bonne amie et à la patronne de nio 1 mari ; il a dans ce moment une attaque de goutte qu'il a gagnée par sa faute; il est gourmand connue un chanoine. C'est au retour d'un diner chez M. du Cange, oii il avait bu et lampe comme un Suisse, que s'est déclaré son accès. Je voudrais que ce M. du Cange làtàt nu peu de la vache enragée , pour lui apprendre à dépenser des souiines énormes pour sa table ; il ferait bien mieux de les donner aux pauvres. Imaginez, ma chère deni,:(iselle, qu'il y avait sur sa table, vendredi derni(r, pour cent écus de poissons: cela fait trembler! Il y aurait là de quoi régaler toute la rue Saint-Denis Je ne ci'ois pas que Dieu lui tienne compte de ce maigre ; il est aisé de se passer de viande, quai:d on a toute la merà son service. Mais pour en revenir au sujet de ma lettre, c'est pour \ ous prier d'employer tout \ otre esprit , qui est très considérable , pour corriger mon Tommasiui de ce vice de gourmandise. C'est dommage qu'il y tienne, car d'ailleurs c'est un honnête homme et un bon mari; il me laisse faire tout ce que je veux ; il n'est pas jaloux , et il est assez bon chrétien, quoiqu'il n'aime ni les moines ni les jours de jeûne. Il est économe, et ne fait bombance qu'aux dépens des nigauds qui se ruinent pour briller
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
aussi, quand il Irouve un l)on repas, il sVnipiffre joliment. Je vous prie de lui i'aiie observer que la gourmandise est un péché uiorlel , bien qu'il prétende qu'il n'est que véniel , et que ce péché lait plaisir. Belle raison ! si je voulais faire ce qui me fait plaisir, je me damnerais tout aussi bien qu'un autre. Son accès de youlte nous empêche d'aller vous voir dimanche, comme c'était notre projet. Ne dites mot , je \ous prie, à nicin mari, de cette letlre; grondez-le bien, la première fois que vous lui écrirez, comme si cela venait de vous. Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez votre lettre à madame Macel, lingère , dans notre rue.
Je vous remercie de la bonté que vous voulez avoir dVire la marraine de notre enfant ; si je fais une fille, je désire qu'elle soit aussi spirituelle , aussi bonne chrétienne que vous
Que Dieu me fasse accoucher heureusement ! C'est un terrible moment, lorsqu'on n'y a jamais passé. Je vais faire une neuvaine à sainte Catherine, ma palronne; Tommasini me conseille de la faire à sainte Lucine; mais ni le père Ambroise , mon confesseur, ni moi ne connaissons cette sainle. Je vous salue, ma chère demoiselle, avec beaucoup d'amitié et de respect.
M. DE EEIFONT A MADEMOISELLE d'arLY.
Vous m'engagez, mademoiselle, à prier Dieu pour vous dans la basilique de Saint-Pierre; je vousa\oue que j'ai été plus lenlé de le prier pour moi, et de lui demander qu'il vous fléchit en ma faveur.
Hier, en parcourant le Belvédère, après avoir longtemps regardé le Laocoon et l'Apollon , avec ce plaisir d'instinct que tout homme , quoique non connaisseur, ressent à la vue d'un chef-d'œuvre, je jelai les yeux .sur la télé de Cicéron , de Sophocle, d'Akibiade, et sur celle d'A.spasie. Cette dernière fixa mon atlenlion : mes yeux , trompés peut-être par mou imagination, lui trouvèrent des traits de ressemblance avec vous. Ce sont sans doute vostalens, votre esprit, vos belles qualilés morales qui me font imaginer celle ressemblance. Heureux le Périclès qui .sera l'époux de l'Aspasie moderne!
J'ai eu l'honneur d'élre présenté au servileur des serviteurs de Dieu : malgré l'humilité de ce titre, en montant re.scalier de Monte ciwaHo, j'élais intimidé, ému; j'allais paraître devant le successeur de saint Pierre et de lant de vicaires de Jésus-Christ. Nous étions quatre, un gentilhomme allemand, un niaïquis français, niilord R"* et moi. Ce fut, .selon l'usage, monsignor maestro di caméra qui nous présenta . il nous fit déposer canne, épée, chapeau; à la porle delà salle nous fijnes une génuflexion, une seconde vers le milieu , et la troisième auprès du fauteuil de sa sainteté, qui nous donna à baiser la mule de son pied droit, sur laquelle est brodée une croix ; il tendit la main au baron allemand pour le relever. Milord R"* dit à sa sainteté que sa nation avait placé son buste parmi ceux des grands hounnes. « J'aimerais mieux , dit le saint père, que vous fissiez pour la religion ce que vous faites pour moi. . Il nous a avoué (pie , sur le Irone pontifical , il regrellait souvent la cellule de son couvent : vous savez qu'il a élé cordelier. Il nous a dit qu'il aimait la fierté des Espagnols, l'esprit des Français, la mémoire des Allemands, le bon sens des Anglais et l'imagination des Italiens. Je ne sais s'il y a beaucoup de jusles.se dans
ces remarques. J'ai observé que, pour un pape. Clément MV traitait fori bien les Anglais ; il n'a pas sur le cour la perle du denier de Sainl-Pierre. Lorsqu'il a jugé à propos de terminer l'audience, il a sonné, et a fait, selon l'usage, remelireun chapelet à chacun de nous. Milord était si coulent du saint père, qu'il nous a dit en sortant : « Je lui donnerais x olontiers ma fille unique en mariage ; je suis enchanté de sa sagesse, de son esprit, et je gardera' son chapelet connue le ruban d'une maîtresse. ■ Mais si nous avons élé émerveillés de la réception et du mérite de ce pape, nous ne l'avons pas été de sa parure : ses vêlemens étaient usés, et même déchirés. J'ai réfléchi, eu voyant celte simplicité, que les véritables grands hommes n'aimaient pas le faste. Ganganelli est sobre et charitable : lorsqu'il est à sa maison de campagne de Castel-Gandolfe, il se retire l'après-diuée dans sa chambre, d'où il jelte de l'argent aux pauvres, qui s'a,ssemblent en foule sous ses fenêtres : c'est là im de ses grands plaisirs. Il se confesse souvent, dit la messe tous les jours, travaille beaucoup; ses seuls amusemens, ou plutôt ses niomens de repos, sont le jeu de billard et l'exercice du cheval, qui lui est ordonné par son médecin. C'est ce pape qui a dit ; « Puisque Dieu tolère les incrédules, nous devons les supporler. • Il dil aussi qu'il e.st parvenu comme un grain ; il est fils d'un médecin ) qu'on jette au hasard , et qui prend racine et se lève. Il a eu la sagesse de supprimer la lulmination de la bulle //( cœiia Domini, qui insultait lous les rois, et qu'un diacre fulminait tous les jeudis saints; apr<s quoi le pape jetait un flambeau allumé dans l'église, pour marque d'anathème. Quelle difiérence de ce vénérable poulile avec les Boni face V 111, les Alexandre VI et tant d'aulres!
Je sms allé voir la Srala santa ; c'est une petite église, où Sixte-Quint fit placer un escalier de marbre blanc, de dix-sept marches, qui est réputé venir de Jérusalem, du palais de Pilatc , et avoir été arrosé du sang de Jésus- Christ, lorsqu'il moula au préloire. La gent dévote monte cet e.scalier à genoux, en balbuliant quelques prières, le.s uns pour demander au ciel de gagner à la loterie , les autres pour le supplier de lléchir les ligueurs de leurs maitresses. Ah ! si j'avais la foi , je monterais dix fois à genoux cet escalier sacré , pour obtenir le cœur de l'aimable Césarine.
J'ai visilé le Panthéon, temple qui fut élevé en l'honneur de Jupiler Vengeur et des autres divinités. Je ne vous en feiai pas la descripli )ii ; je vous dirai seulement que les douze grands dieux en ont élé chassés par ordre de Boniface IV, qui oblinl la permission, en C07, de l'empereur Phocas , de dédier ce temple à la Vierge et à tous les niarlyrs. Il y fit Iransporler, des diflérens cimetières de Rome, vingt-huit voitures de reliques, qu'on déposa sous le pavé du grand aulel. Grégoire X, en 8.30, consacra celle église i tous les saints; elle est éclairée par un ceil de bœuf placé à la voille. C'est dans ce temple que dorment les dépouilles moilelles de Rai'hael, mort à Irente-sepl ans , et celles de Le Poussin. Voici l'épitaphe modeste de ce dernier ; Nicolas Poussin , pictor galliis. Sur mon chemin j'ai Irouvé l'église de Jé.sus, appartenant jadis aux jésuites. Ils u'ont point emporté le corps de saint Ignace qui repose encore sous le maiire-aulel. La chapelle de ce saint esl d'une extrême magnificence : on y célébrait sa fête avec lant d'éclat, que les Romains appelaient celte chapelle la chambre du paradis. Je ne vous parlerai pas des dames romaines , je ne les ai
CORRESPONDANCE DE SIZETTE D'ARLY.
pas encore assez fréquentées; mais je n'en ai trouvé encore aucune qui put affaiblir l'image de l'objet charmant imprimée au fond de mou cœur
Je me suis acquitté de vos ordres, j'ai demandé à deux cardinaux et à un évétfue, si saint Pierrpétait venu réellement à Rome; l'un m'a répondu gravement : si caro; l'autre, si pud, et le troisième, (lie non l'arei'a icduto.
Il y a ici une confrérie qui porte en procession, le doi,';! de sainte Catherine de Sienne. Elle avait épousé Jésus- Christ qui , selon saint Antonin , lui mil au doigt l'anneau nuptial ; et ce mariage' eut pour témoins la sainte Vierge. David, saint Jean, saint Paul et saint Dominique. Si vous avez envie d'avoir cet anneau, il est à Sienne, dans une église où vous pourriez l'envoyer prendre.
Vous avez la bonté de m'offrir votre amitié, c'est m'offrir une couronne; mais je suis ambitieux, je voudrais, comme les papes, en avoir trois, celle de l'amilic, celle de l'amour et celle de l'hvmen.
LETTRE LXXXVIl.
MADEnoiSELLE d'arlY A aiADAME T09IIUASI7I1.
Je vous rendrai, madame, avec le plus grand plaisir, le service que vous me demandez ; je représenterai de mon mieux â votre mari les dangers de la bonne chère et les avantages de la sobriété. Je prendrai même la liberté de le gronder de son intempérance ; mais votre exemple sera plus efficace que mes leçons; continuez à lui donner celui de la sobriété et de l'économie, et tôt ou tard il marchera sur vos traces. J'ai connu un ménage où le mari avait la passion de la loterie , et la femme celle du jeu et de la parure; c'était deux grandes ouvertures par où leur fortune s'écoulait. Le mari reprochait à sa femme sa passion pour le jeu ; la femme grondait son mai i de son penchant ruineux pour la loterie. Enfin la fcmuie, plus sage, plus prudente, se réforma la première, et le mari, frappé de l'exemple, ne larda pas à l'imiter.
Je suis très flattée que vous m'ayez choisie (jour la marraine de votre enfant, j'apprendrai avec la plus grande joie la nouvelle de votre heureux accouchement.
Veuillez croire, madame, à la tendre amitié que j'ai vouée, pour la vie, à vousetàiM. Tonnnasiui.
LETTRE LXXXVIU.