‹ Œuvres complètesChapitre 162 sur 416 · V. DE lISlErX A MADEMOISELLE SCZETTE · texte numérisé non relu

V. DE lISlErX A MADEMOISELLE SCZETTE

Je vous rends mille grâces, mademoiselle , de votre extrême complaisance à me donner de vos nouvelles, et à me décrire les objets que vous voyez. J'avoue, quelque agréable que soit voire pinceau, que je préférerais le plaisir de vous voir et de vous enlendie; plus un ouvrage nous plait, plus nous désirons en ronnailre l'auteur. Je ne lis jamais Plutarque ou Montaigne, sans ambitionner de voir au moins leurs portraits. Vous m'avez vu en songe dans un bal où je vous regardais avec indifférence. Vrai souge 1 Cue comtesse se trouvant dans un bal donné à Bruxelles, sentit tout à coup si vivement palpiter son canr, qu'elle s'écria : à coup si'ir le duc de Gui.sc e.<t ici. En effet il y était , sous le masque, et venait d'arriver de Paris très inattendu. Je suis persuadé que j'aurais une aussi vive émotion , si je me trouv ais dans un cercle avec vous.

Il me semble que la marquise, votre compagne, ne vous

fatigue pas de mes éloges; elle donne, sans doute , encot'e à mon portrait bien des coups de pinceaux que votre discrétion couvre du silence. Je doute cependant que cette dame me connaisse aiuant qu'elle le dit. On juge ordinairement les hommes, commeles livres, sur un simple aperçu, sur les ouï-dire, sur la parole d'autrui. Je désirerais savoir son nom; mais vous marchez environnée du mystère, d'un nuage, comme Vénus lorsqu'elle descendait sur la terre. Seriez-vous la fée Mélusine, ou la fée Manio, dont parle l'Arioste ? du moins ces fées apparaissaient quelquefois.

A'oire Anglais me paraît aussi original que la marquise ; ce n'est qu'à cinq cents toises au-dessus du niveavi de la mer qu'il reçoit l'impression de vos charmes. Je le plains ; apparemment qu'il doit ce mouvement de sensibilité à la circulation de son sang , plus facile, plus rapide sur les hauteurs; sa poitrine, alors moins oppressée par le poids de l'air plus raréfié , et dont la colonne est plus courte, permet à son cœur de .se dilater et de jouir de toute sa force expansive. Rousseau prétend que sur les hautes montagnes, en s'apprnchant des régions éthérées, l'âine contracte quelque chose de la pureté de l'air; qu'ofi oublie tout, qu'on s'oublie soi-même, et qu'on ne sait oil l'on existe. Cela pouvait arriver à Rousseau , mais je doule que cet effet soit général. L'amour d'une vie solitaire et tranquille, que vous inspire l'aspect delà campagne, est toujours le v œu d'une âme sensible et d'un esprit éclairé. Pline. Horace, Virgile, Cicéron, ne l'espiraient que l'amour des champs et de la retraite. Rousseau écrivait a madame de Bouflers, qu'il ne pouvait voir une rue .sans horreur. - Je mourrai , dit-il , de tristesse , quand je cesserai de voir des prés , des buissons et des arbres. » Je vous rappellerai ici l'anecdote de Gygès. Ce roi puissant avait fait demander à l'oracle s'il n'était pas le plus heureux des hommes. L'oiacle répondit que c'était Psop/tis. Cet homme était un vieillard qui, n'ayant jamais quitté sa terre natale, cultivait son petit champ dans un coin de r.\rcadie; l'ambition, l'avarice, la vaine gloire, ue pénétraient point sous son toit de chaume.

Vous me croyez épris des vanités de ce monde , je m'en amuse; j'y suis, comme Gil Blas, gai et tranquille, au milieu des fripons et des sots. J'attends l'établissement de la république de Platon ou de Thomas Morus, pour voir 'a venu régner sur la terre , et la probité occuper les premières places de l'Étal.

Rien de nouveau dans la vieille Lutèee; les lumières cependant s'y propagent; la philo.sophie, peut-être parfois trop hardie, rend de grands services â l'humanité ; on ne persécute plus les prolestans; les Juifs sont devenus des honmies; Jansénius ne sort plus de son tombeau pour ciimbattre les molinistes et disputer sur la grâce. Il n'y a plus de Port-Royal , ni d'idiotes qui fassent des miracles ; on ne voit pins de revenans et de sorciers; les haines nationales s'éteignent ; le fanatisme n'a pas même un refuge dans les couveus. Si Louis XIV régnait aujourd'hui, il penserait, comme Louis XV, que le bonheur des peuples est la véritable gloire des rois; mais si je blâme Louisle-Grand de son ambition , j'excuse sa faiblesse de s'être enivré de l'encens qui .s'exhalait autour de son trône- Charles-Quint eut la i)aiienre d'écouler un panégyrique de trois cents vers à sa louange, que lui récita l'Arétin. Le pape .Iules 111 fut si llatié d'un sonnet, à sa gloire, de ce mi.sérable poète, qu'il Un envoya mille couronnes d'oi , avec le cordon et le titre de chevalier de Saint-Pierre. Les

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ÂRLY

âmes fortes, les Anlonins, les Brulus, ont repoussé la flalteiie.

Après cette censure de la loiianiïe, je ne m'aviserai pas de vous dire que je vous trouve très aimable, très spirituelle, et même fort jolie, car

Les personnes d'esprit sont-elles jamais laides ?

Je ne suis pas fiolié que les railleiies de l'enfant d'Albion vous aient éloignée du tribunal de la confession. Je n'aime pas qu'une jeune femme aille confier ses pensées, les mouvemeus de sou coeur, ses faiblesses, à un ecclésiastique , à barte noire et touffue , et qui , pour élre confesseur, n'en est pas moins homme. On ne devrait permettre la confession qu'aux femmes âfiées de soixante ans, pour charmer leurs loisirs. Les religieuses , dans la primitive église, étaient obligées de se confessera leurs abbesses, ce qui me paraît plus convenant.

Votre Anglais vous a conté des anecdotes plaisantes sur les confesseurs; il aurait dii plutôt vous citer que c'était dans les confessionnaux que le fanatisme, pendant la ligue, soufflait le feu de la guerre civile, et armait les régicides. «Coufesse/.-vousà Dieu, » a dit saint Chrysostônie. Mahomet , qui a emprunté bien des rites et des usages de notre religion, a subsitué à la confession les lotions religieuses.

Il court dans ce moment une pièce de vers , qu'on attribue à M. de La Harpe ; elle est sur la mélancolie , sujet intéressant pour votre sexe , dont la sensiblité se plaît à nourrir cette affection de l'âme , la voici :

C'Cfit IJ, c'est dan.s l'obscurité.

Que fuyant le tumulte, et dans .soi recueillie,

Vient s'asseoir la mélancolie

Pour y vivre en liberté ; Ses maux et ses plaisirs ne sont connus que d'elle, A des chagrins qu'elle aime, elle est toujours lidélc; Ne se plait que dans l'ombre et dans les lieux déserts; Elle verse des pleurs qui ne sont point amers. Tout entii''re à l'objet dont elle est possédée , Ne redit qu'un seul nom . ne redit qu'une idée, Et chérit son secret qui s'échappe à moitié. Son regard triste et doux implore la pitié. Elle étouffe sa plainte et soupire en silence ; Elle n'ose qu'à peine embrasser l'espérance, Et tremble en adressant un timide désir Vers un bonheur lointain, qui toujours semble fuir.

Je salue humblement madame la marquise, et la prie d'adoucir nu peu le fiel de sa critique.

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