‹ Œuvres complètesChapitre 168 sur 416 · M. DE LISIEUX A M/IDEMOISELLE SUZETTE · texte numérisé non relu

M. DE LISIEUX A M/IDEMOISELLE SUZETTE

J'ai, mademoiselle, mille grâces à vous rendre delà notice que vons avez Itien voulu me douner de la vie de M. de Vallestein , le premier époux de la marquise voire amie. Cet homme singulier aimait la liberté, l'indépendance; c'est une très bonne chose dont il ne faut pas abuser. Qui veut vivre dans une liberté absolue, doit se retirer dans les forêts de l'Amérique.

Vous croyez que voire Englisliman vous exagère les avantages et les plaisirs des clubs de sa nation. Je les ai assez fréquentés , plus par curiosité que par goût, pour pouvoir vous en faire un récit tidèle. Les Anglais sont sujets à caution lorstju'ils parlent de leur pays , de leurs usages. J'en ai rencontré qui me vantaient la beauté de leur climat, et me citaient le roi Charles 11 , qui trouvait celui de Londres très beau , parce qu'on pou^ ait être tout le jour dehors. Oui, disais- je, en soufflant dans ses doigts; mais je préfère leurs clubs à leur climat. Les Français , à Paris , vivent trop éparpillés , trop dissipés- L'homme d'esprit se trouve tous les jours au milieu des sots et des ignorans; le philosophe au milieu des tètes étroites, des dévols et des dévotes ; le financier, le militaire, l'homme d'égli.se, le magistrat, le banquier, tout cela est mêlé et vit ensemble; nulle société n'est assortie. Les .\nglais .sont plus raisonnables ; les clubs sont une réunion d'amis qui pensent à peu près de même, ont les mêmes goiUs , les mêmes habitudes ; ils se voient tous les jours , ce qui serre les nœuds de l'amité et inspire la confiance. Il est arrivé souvent qu'un homme, dérangé dans ses affaires, a trouvé des ressources dans les membres de sa coterie : on assure même que des hommes riches ont nommé pour héritiers des hommes de leurs clubs. Que! • ques-unsde ces clubs se tiennent dans les cafés, ou dans les tavernes; on sert sur une table le thé , la bière, le café, des pipes et du tabac. D'autres clubs se tiennent chez des gens aisés; les étrangers n'y sont admis que sous caution, mais on les traite alors avec une politesse franche et cordiale. Je m'y suis trouvé souvent ; nous étions rangés autour d'une table ronde, chargre de vins de différentes espèces, de thé, de café, et de tout le service iiéces.saire pour ces boissons Le président est nommé par acclamation, ou au scrutin ; il est placé au bout de la table, sur un siège plus élevé que celui des autres : il n'est en exercice que pendant un temps limité, après quoi l'on nomme son successeur. Dans les clubs qui se tiennent dans les cafés, chacun paie ce au'il prend : chez les particuliers, c'est le maître de la mai.son i|Ui fait les frais. Un Français, accoutumé à la société des femmes, s'amuse peu dans ces cercles, où l'on parle graveiuenl, où l'on réfléchit beaucoup , ou la conversation est instructive. Il y a d'autres coteries où l'on joue un jeu énorme. Les Anglais, violeus dans leurs passions , s'abandonnent ù celle du jeu avec fureur; noiubre de lords et de gens opuleus y ont laissé leur fortune. Le bas peuple a aussi ses clubs, le président est nommé par eux ; on n'y donne à chaque membre que dix minutes jiour parler : un sablier règle ce temps, et les dix minutes écoulées, le président doime un coup de marteau sur la table, qui fait taire l'orateur. Les femmes ne sont admises dans aucun club, mais elles en forment entre elles, et s'ingèrent aus,si des affaires d'État.

Les grands diners de Londres sont également des espè-

ces de clubs ; pendant que les femmes y sont présentes, tout s'y passe froidement et poliment ; mais au dessert , elles se retirent. Alors on apporte le vin, et dans un coin de la salle des vases de nuit. Les convives, le coude sur la table, se passent les bouteilles; la conversation n'est interrompue que par les toasts que l'on porte aux présens et aux absens. Cette séance est d'une heure ou deux.

Le célèbre Garrick a fait élever, dans une campagne, sur nn monticule ayant vue sur la Tamise, et formé de terres rapportées , un temple à Shakespear, environné de lauriers et d'arbres toujours verts : au fond du temple est la statue en pied, de marbre de Carrare, et de grandeur naturelle, de ce célèbre poète; il est représenté tenant des tablettes à la main. C'est dans cette espèce de chapelle que s'assemble la société de Garrick

J'ajouterai, pour dernier coup de pinceau, que les Anglais n'attachent de prix à la vie que par la jouissance des plaisirs : courte et bo me, loilà leur catéchisme. Un écrivain dit qu'ils regardent leurs médecins comme des blanchi.sseu.ses, auxquelles ils ne donnent leur linge à blanchir que pour le salir encore.

Pour vaiier mes tableaux et opposer des contrastes (c'est le grand art des peintres et des poètes, je veux vous transcrire la vie d'un jeune seigneur de Paris, dont l'agenda est tombé dans mes mains. Il commençait ainsi :

Première semaine de février.

• Lundi, je dois diner chez le maréchal, diner très fastidieux, mais obligé. L'après-diuée, trois visites à faire, une au faubourg Saint-Germain, l'autre aux Champs-Elysées , et la troisième au Marais; triste corvée! heureux si je ne trouve personnel Le soir, souper chez la comtesse, bel-esprit à prétention ; j'y suis invité par très grande faveur : l'impitoyable Ch.... doit y lire sa tragédie. Les soupers de cette cumtesse ressemblent ù des assemblées académiques. Je ferai tout ce que je pourrai pour ne pas m'endormir ou bailler.

« Mardi, jour d'ennui , j'irai à Versailles faire ma cour ; je serai obligé de diner chez le ministre. J'en sortirai le plus tôt possible, c'est jour d'opéra. La musique de ce théâtre me fatigue l'oreille, mais il faut s'y montrer. Le soir, grand souper, grandes cérémonies chez la duchesse. Heureusement on y joue; sans quoi les vapeurs de l'ennui suffoqueraient les convives.

• Mercredi, un déjeuner à deux heures, chez la petite marqui.se; Rousseau et l'abbé Raynal y seront, et moi aussi. Je suis curieux de connaître ces animaux-là , dont on parle autant que d'un général d'armée; mais à ce déjeuner, je ne prendrai que du thé. Je dîne à quatre heures chez l'ambassadeur d'Autriche, avec vingt diplomates. La conversation ne sera pas animée; ces messieurs, pour ne pas se compromettre , ne parlent que de la pluie et du beau temps. C'est mon jour de loge aux Français, j'y paraîtrai. La tragédie sera cominencée, tant mieux; elle sera toujours assez longue pour moi. A dix heures, souper chez la .sœur du ministre ; .ses soupers sont tristes et longs. N'importe ? elle a beaucoup de crédit à la cour, et, dans le monde , il faut savoir s'ennuyer.

• Jeudi malin, je pas.serai la matinée chez moi, pour lire Clarisse. Ce roman me paraît bien long, bien diffus , à la manière anglaise ; mais puisque les fennnes le lisent et en parlent, il faut pouvoir en raisonner ou déraisonner avec elles. Je dînerai donc chez moi , tête à tête avec Richardson, c'est-à-dire avec son livre. Le soir, grand concert

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

cliez la belle HoiMense. Il y a je ne sais quel violon italien, allemand, ou \isii;oth, qui doit y jouer. La Irisle soirée que eelle d"un concert! il ue faut qu'un maudit violon, ou un air de Gluck pour couper une digestion.

« Vendredi, rendez-vous à ouze heures du malin chez la présidente , son mari sera à la canipajjne; cl à raidi chez Julie, de lopèra. Ces deux rendez-vous sont bien voisins, .le raffole de Julie ; la présidente commence ii m'ennnyer. Je voudrais m'en défaire, mais il faut des procédés; cela m'embarrasse. Pourquoi ceîj; femme s'a\ise-t-elle de donner un rendez-vous le vendredi, elle qui a des augures? Que A a faire son benêt de maria la campagne? »

Ici &n% l'agenda. Je suis fâché que le reste de la semaine n'y ait pas élé compris. Présentement , mademoiselle , comparez la vie dlA yrand monde de Paris , avec la vie simple et rurale de vos bons Suisses.

Je vous doiiueiai pour nouvelle que Rousseau e,st à Paris , plus malheureux que jamais. Diderot même le plaint, quoiqu'il n'ait pu se réconcilier avec lui. Il a fait agir diverses personnes poitr ce raccommodemcal ; Rousseau a répondu qu'il ne lui demandait rien. ■ Je ne lui veux pas de mal , je sais respecter les droits de l'amitié , même éteinte, mais je ue l;( rallume jamais ; c'est ma plus inviolable maximp »

Je vous dirai que dans la génération future des jeunes demoiselles nous avons une foule prodigieuse de beauxesprits, de docteurs, d'écrivains; elles apprennent hi.stoire, géographie, chronologie, grammaire, éloquence, poésie, musique, dessin, danse, langue anglaise, italienue. Je crois même que plusieurs d'elles apprennent à nager, à monter à cheval, et à faire des armes. De si hautes éludes m'alarraent ; je crains bien qu'elles n'étouffent la grâce , la vivacilé de leur e.sprit , et ne produisent beaucoup de pédantes. Tous les terrains ne sont pas propres à porter le fruit de la science; il est très peu de Suzctte. Je ne sais s'il faudra féliciter les maris qui auront ces virtuoses. .Mais il faut espérer qu'elles oublieront, mariées, les études qu'elles ont faites, demoiselles. Toutes les presses de Paris gémis.sent. Un habile mathématicien a calculé, que si l'on enla.ssail tous le^ livres qui ont paru depuis l'invention de l'imprimerie, ils s'élèveraient à la hauteur de quatre millions de pieds cubes. Les Alpes sont moins vastes. Je pense que c'est un bonheur qu'on ail brûlé la bibliothèque d'Alexandrie.

Ze augura sempre un felice viaggio.

LETTRE CXXlll.

UADEMOISELLB D'ARLY A U. TOMItASINI.

Votre dernière lettre, earo maestro , m'a beaucoup amusée; j'ai trouvé votre dialogue avec le duc, le petit comte et madame sa mère, fort plaisant, et vous avez sagement fait de ne pas vous charger de l'éducation du duc futur; on ne doit jamais oublier la fable du loup et du chien.

Attaché, dit le loup , toi;s ne courez donc pas Où vous voulez ? — l'as toujours; mats qu'importe.^ — Il importe si bien , que de tous vos repas , Je ne veux en aucune sorte.

J'avais cette fable présente lorsque je refusai les offres séduisantes du maréchal de Lu\embourg. A propos de cet aimable seigneur , dimanche dernier , maman et moi dinâmes chez madame de Gernieuil , et après le diner

nous allâmes au château. Je ne parlerai point de l'accueil qu'on nous a lait , et que nous attendions. J'ai beaucoup à me louer du maréchal , et de ses attentions ; il m'a promenée dans son châlean paré de meubles antiques, mais plus beaux et plus durables que ceux d'aujourd'hui : il m'a montré la chambre où logeait Rousseau. « Vous avez eu, lui dis je, le talent d'apprivoiser ce génie sauvage. — Ce n'est pas .sans peine et beaucoup de ménagement; il fallait le manier avec des instrumens délicats, et le loucher d'une main légère, comme un homme endolori. C'est lui , je crois , qui a créé ce mot ; mais ce qui vous étonnera, c'est que cet homme , si misanthrope, si capricieux, d'un amour-propre si irascible, est le plus doux, le plus simple et le plus modeste des hommes. Je faisais avec lui des promenades fort intéressantes; ses conversations en tète à tète sont délicieuses : il se plaisait beaucoup en petit comité avec la maréchale et moi; mais à la vue d'un grand cercle, il fuyait comme un ours à l'aspect du chasseur. Naguère il a écrit à madame la maréchale, dont il accusait le silence : « Envoyez une feuille de papier blanc à mon adresse, cela me suffira. » Il m'écrivait , qu'elle et moi méritions d'être nés dans l'obscurité, et libres, de n'avoir ni maîtres, ni valets, que nous aurions été bien plus heureux. — Sans doute, mon.sieur le maréchal , vous n'avez pas été tenté de cacher votre nom, et d'abdiquer vos charges , comme Charles-Çnint abdiqua sa couronne?— Non, mademoiselle, d'autant que l'histoire dit qu'il s'en repentit. Je crois d'ailleurs, n'en déplaise à la philosophie, que l'on peut être aussi heureux dans son château qu'un berger dans sa cabane, pourvu que l'on ait du jugement et des vertus. Ce bon Jean-Jacques voulait aller herboriser et finir ses jours dans les iles de VKtchipel, sous la domination des mahomélans. Il s'e«t défait de sa montre en disant : - grâce au ciel je n'ai plus besoin desavoir l'heure qu'il est ; » et il aurait briMé .son almanach, sans sa correspondance avec .ses amis. Il déteste Voltaire cordialement ; il l'appelle le baladin, le poite, le polichinelle; et cependant il rend justice à la supériorité de ses talens. Quand Rousseau apprit que l'on avait briMé son Emile à La Haye, il écrivit ces mots à une dame de notre connaissance : «On a brûlé mon livre à La Haye, et on doit le briller à Genève ; on le brillera encore , j'espère, ailleurs. One de feux de joie brillent en Europe, en mon honneur! •

C'était en nous promenant, tète à tête, dans son parc, que le marét hal me parlait ainsi ; mais il n'oubliait jamais de me faire remarquer ses eaux, ses bosquets, ses allées, ses points de vue. Il me conduisit ensuite à sa ménagerie, en me disant gaiment . ■ Je ue vous ferai pas grâce d'un poulet. " Comme je lui vantais beaucoup les agrémens, les délices de son château, de son parc ; « 11 n'a tenu qu'à vous, mademoiselle, m'a-t-il dit, de les partager, et d'embellir encore plus cet asile; mais Jean-,lacques m'a tellement \ anté les charmes de l'iudèpendance, qtie je n'ose blâmer >olre façon de penser. >

Rentrée dans le salon avec le maréchal, sa femme m'a dit : • M. le maréchal ne vous a pas fait grâce d'une laitue. »

Madame la duchesse a toute la dignité d'une grande dame, et sa physionomie annonce de l'esprit et de l'enjouement; on l'accuse d'un peu de malignité ; les personnes enjouées sont enclines à la raillerie, toujours assaisonnée d'un peu de malice. Une femme que j'y ai rencontrée avec beaucoup de plaisir , c'est la spirituelle madame du Deffand; sa cécité, son esprit la rendent très intéressaute.

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

Je l'ai observée ;longt-tenips d'un œil très curieux ; on volt encore sur son visaî;e les cléhris d'une jolie fiynre; mais j'ai donné encore plus d'allcnlion uses discours, qu'ù sa figure, tlle a dil r|ue Vollaii'C coninienrait à rabâcher; que les livres nouveaux élaienl lous marqués au coin de l'insipidité. «Nos auleurs, disail-ellc, sont sans verve, sans iinagination. D'Alembert nous donne des éloges académiques secs et froids. • Kllc a parlé ensuite de i'ennui, maladie attachée à l'espiit humain. «Les animaux, disait-elle, sont plus heureux que nous, ils sont exenqits de ce pojson de l'âme. • Je G^Oe. a dit alors le maréchal, que mademoiselle d'Arly ne s'ennuie jamais. Mademoiselle, a-t-elle répondu, est jeune, c'est l'âge des illusions. >A quelle heure, madeuioi.selle, vous levezvous ? — Dans l'été à six heures, et dans l'hiver à sept.— Eh bien moi, je sors de mon lit à cinq ou six heuies du soir, et cependant le peu qui me reste de la journée me parait d'une longueur fatii;anle.— Mais, lui a dit la maréchale, c'est l'heure oii vous recevez vos amis, vos connaissances.—Oui, leur conversation me distrait, m'arrache â moi-même, car j'en fais l'aveu, je suis mauvaise compafinle pour moi : la vie est si triste, la journée si longue , que je voudrais dormir pendant vingt-deux heures , et manger pendant les deux autres.» Je ne sais à quel propos on a parlé de la célèbre Emilie du Châtelet. «Je vais, s'écria madame du Deffand , vous conter une anecdote très peu connue de la célèbre Emilie. A l'âg-e de dix-sept ans, elle était éperdi'mieut éprise du chevalier D'*', qui, selon l'u.sage, lut intidèlc. Emilie, informée de cette infidélité, après avoir préparé du poison dansuQ verre d'eau , envoya prier son perfide de passer chez elle. Elle lui fit des reproches de son ingratitude, et le pria ensuite froidement de lui donner le verje d'eau qui était sur .sa cheminée. Après l'avoir bu, elle lui remit une ktli e à .son adresse, ave£ injonction de ne la lire que lorsqu'il serait rendu chez lui. Le chevalier sortit ans.siiot , brillant de connaître le contenu de celle lettre mystérieuse. Il la lut dans sa voiture, à la lueur d'une torche, car il était nuit. Dans cette lettre son amante lui déclarait qu'elle avait voulu mourir de sa main , et que le gobelet d'eau qu'il lui avait donné contenait du poi.son. A celte lecture, pâle d'effroi, il remonte chez Emilie, fait appeler les médecins ; on lui administre du contre-poison et elle est sauvée. On ajoute que ce poison la guérit de son amour. Il faudrait le connaître; son effet me parait plus si\r que le saut de Eeucade , tombé en désuétude. • Madame d'Épinay était aussi dans ce cercle ; on aime à connaître la figure des personnes célèbres. Elle a de très beaux yeux sans être précisément jolie. Rousseau en a été fort épris, m'a dit le maréchal; elle sait le latin, et n'en rougit pas, a-t-il ajouté malignement, ce qui m'a fait baisser les yeux et m'a couvert le visage d'un bel écariale.

Une très jolie collation a interrompu la conversation ; on a apporté des fruits , des confitures , des glaces , des rafraichisseinens, et, le banquet fini, la nuit s'approchant, nous sommes allées, maman et inni , retrouver nos montures, et nous avons fait notre retraite par un très beau clair de lune. J'étais fort contente de ma journée; l'aimable accueil du maréchal m'avait tialtée , car , en dépit de nos idées de philosophie et d'égalité, nous nous laissons toujours séduire par je ilc sais quel charme attaché à la grandeur.

Mats que pensez-vous, docteur, de l'eunui continuel qui

travaille madame du Deffand? c'est (pie tous ses goilts sont éteints ; elle n'aime ni Buffon , ni Rousseau , ni Voltaire, yui aime-t-elle donc?

Mais parlons de votre chère moitié, qui va consulter la pythie de la rue Sainl-Jacques. Pourquoi vous récrier? le pieux Énée est bien allé consulter la Sibylle de Cumes. Des femmes de qualité, sous Louis XIV, consultaient la Voisin , qui leur faisait des prédictions, leur montrait le diable , et autres personnages ' ; et puisque le roi Saiil est allé interroger la pylhouisse d'Endor, qui avait l'esprit de Python, pardonnez à Xisignora Catcrina des faiblesses communes avec un grand roi. Mais vous , mon cher docteur, ne jouez-vous pas le prophète, ne vous avisez-vous pas de prédire mon mariage avec le chevalier ? cependant Éli£ ne vous a laissé , ni son manteau , ni son esprit double.

Adieu, mou cher maitre, voulez-vous que je vous parle latin ; vale el aiua not. Vous voyez que je n'ai pi(s oublié nos thèmes, et que je niérite un boimet de docteur. Mes complimeus à l'aimable perroquet qui me souhaite si souvent le bonjour.

U. TOIUniSmi A. 9IADE3IOILELLE d'AHLY.

O bella signorina ! che sciagura ! plaignez-moi , ma femme ne fera, ni un maitre de langue, ni une Hélène; elle vient de faire une fausse couche, et la Sibylle se trouve eu défaut. C'est par .sa très grande faute, malgré mes remontrances et les avis de notre grand maitre, le sens commun ; elle a voulu aller voir le feu, les illuminations di!S Tuileries. Je pense comme Épicure , je n'aime point le peiqile , du moins le peuple entassé. J'ai fait de vains efforts pour la dissuader; mais croit-on aux sermons d'un mari ? Il a fallu fléchir, pour ne pas voir la discorde entrer dans la maison; la colère d'une femme est plus terrible que celle du lion. iNous sonunes donc partis, côte à cote et maritalement, et .sommes arrivés à l'étroit couloir des Feuillans. Dans ce passage nous avons été foidés, refoulés : ma femme criait, se débattait ; je la garaulissail de mon corp.s, de mes bras. « Tu l'as voulu , lui disais-je ; mais lu m'aurais boudé pendant huit jours , si j'avais refusé. «Nous arrivons ainsi dans le jardin , portés par la foule; mais à peine fi^mes-mnis entrés, que ma femme, hara,s.sée , excédée, a voulu sortir de cet enfer. Le même embarras, la tnénie pre.sse nous attendait au retour. Enfin nous voilà dans la rue, sans avoir perdu aucun membre , hors ma montre qui a chan|;é de maître. Arrivés dans notre chambre , Catherine s'est mise au lit. Au milieu de la nuit des coliques l\n ont fait jeter les hauts cris: • J'accouche , j'accouche ! criail-elle; sainte Vierge, ayez pitié de moi. » J'ai couru soudain, en robe de chambre et en bonnet de nuit, cbez la sage-lemine. Je l'éveille, je l'emmène avec moi , et elle délivre ma femme d'un petit avorton qui , dans quelque piois aurait été une jolie Suzette. Hélas! nous la regrettons beaucoup. Quelle rage ont les femmes pour ces fêtes publitpies , qui , selon moi , sont de.s fêtes infernales, qui blessent, estropient, et tuent bien dil monde !

1 Catherine de Médicis croyait à l'astrologie judiciaire el à la magie; elle portait sur l'estomac une peau de vélin , il'autien disent ta peau d'un enfant égorgé , semée de figures et de lettres, pour la garantie de toute entreprise contre sa personne

COHRESPONDANCE HE SUZETTE DARLY.

Le jjéiiéreux chevalier ayant appris l'arcidenl de Catherine, et l'enlrvenieut de ma montre, m'en a envoyé une très jolie, accompagnée d'un petit billet oii il me dit , qu'il avait trois montres pénibles à monter tous les jours, et qu'il me priait de me charger du soin de monter celle qu'il m'envoyait. On ne.refnse point un présent fait par l'amour ou l'amitié, et de si bonne grike. Voilà ma montre remplacée ; mais qui me rendra mon enfant, que je voyais déjà jouant, me caressant, sautant autour de moi'.' Heureusement la mère se porte bien , mais elle pleure sa Suzette. La vie est un breuvage, mêlé d'amertume et de douceur.

Pur troppo 0 sorte intida Folle ècolui, che al luo favor si fida.

Yoki une anecdote que l'on devrait publier à son de trompe. Une demoiselle, jeune, jolie, riche, fille d'un avocat, avait écouté les vœux d'un jeune homme enfant de la finance, et consentait à lépouser. Le parti était convenablC; très assorti; le futur, homme d'esprit , jouissait d'une fortune honnête et dune excellente réputation. L'hymen allait se conclure, lorsqu'un marquis s'est présenté. Il n'était ni jeune, ni beau , à peu prés ruiné ; mais ce grand titre de marquise a fait monter des fumées à la tête de la demoiselle. Le roturier a été congédié, et le marquis l'a remplacé. Mais l'orgueilleuse a été bientôt punie de son infidélité -, deux mois après l'hymen , elle gémissait dej,^ de l'insolence . de la froideur de son mari. Lu jour, elle éclata en plaintes et en reproches. « Croyezvous, lui dit le marquis, ironiquement, que je vous ai épousée pour vos beaux yeux ( vous saurez qu'ils ne le sont pas ). Vous m'avez apporté une dot , je vous ai fait marquise, il me semble que vous y avez gagné plus que moi. Prenez, madame, le Ion et les mœurs de votre nouvel état , et laissez aux bourgeois de Paris les fadeurs, les rouconlemens et les chaînes de l'hymen. • Je continue a donner des leçons à celte jeune dame : elle est en proie à une mélancolie profonde. Je la plains; l'orgueil a perdu le genre humain ; l'orgueil a rendu l'autre jour ma Catherine bien heureuse. Nous rencontrâmes au Palais-Royal le duc dont je vous ai parlé, il me salua le premier ; ce qui a llalté infiniment ma chère moitié, et augmenté sa considération pour moi.

Chi puô vantarsi Scnza difciti ? E.saminando i sui Ciascuno impari a perdonar gli altrui .

La riverisco.

UADKUOISELLE D'ARLY A SI. TOMVASINI.

Oiniâ ! caro maestro , je pleure avec vous la perte de ma jeune filleule Suzette. Mais au.ssi que diable alliezvous faire dans cette galère ? Une femme enceinte au milieu d'une horde sauvage, ivre de joie et de vin. Hélas! ce fruit est tombé avant sa malurilé ! Je me faisais une joie d'avoir une petite filleule; mais les joies de ce monde sont trompeuses. Maman vous envoie quelques pèches et une paire de poulets pour la malade. Ce ne sont pas les poulets sacrés, et je vous assure qu'ils n'ont jamais été oiseaux de mauvais augure , car ils ont toujours mangé de bon appétit. Ne me sachez pas gré de l'envoi de ces petits innocens ; les ayant nourris de ma main , je ne

voudrais pas être le témoin de leur mort, encore moins les dévorer.

On m'a prêté le Sélimire de Marmontel , si désiré , si attendu, si prôné ; d'abord je me suis trouvée dans une avenue assez riante, mais bientôt je suis arrivée au pied d'un glacier , et je n'ai pas osé avancer. On ne peut pas vivre avec tout le monde ; il faut choisir un petit cercle d'amis et de livres.

Je vous prie de dire alln signora sposa, l'intérêt que je prends à son fâcheux accident.

Je ne suis pas étonnée que votre demoiselle ait préféré un marquis insolent , et ruiné , à un jeune homme aimable , et son égal ; la vanité est la grande maladie de mon sexe.

La fièvre m'a fait une visite de vingt-quatre heures ; je l'ai promenée, bien lavée , et enfin chassée de mou riche appartement.

.-iddio, amato maestro.

LETTRE CXXVL

MADÏ3I0ISELIE d'aRLY A M. DE BELFOWT.

N'accusez pas, monsieur, mon attachement pour vous, si j'ai différé quelque temps de vous répondre; la bonne volonté y était. Elle me lirait souvent par l'oreille; je lui répondais : demain ; demain venait et je n'écrivais pas. Enfin le jour décisif est arrivé.

Je vois avec peine que la fontaine Égérie, qu'une nymphe si intéressante, soit dégradée. Si j'étais pape, je la ferais rétablir, je l'entourerais d'un bosquet de chèvrefeuilles, de jasmins et de lilas, en faveur des bons conseils qu'elle donnait à Numa l'ompilius, dont nombre de nos pontiles romains auraient eu grand besoin.

Je V ons remercie du portrait de Métastase ; je vois avec peine qu'il ne jouit pas du bonheur que méritent ses lalens et ses vertus. Le génie du mal poursuit donc les grands hommes. Voltaire est per.sécuté, Jean-Jacques est malheureux , le poète Rousseau est mort à Bruxelles , accablé de chagrins, Co!neill3 dans l'indigence. Oui ne sait la mort funeste de Uémosthene et de Cicéron ? quel don fatal que le génie ! Il est triste de voir le Forum romanum, ce lieu où toimait l'éloquence, le rendez-vous des plus illustres Romains , devenir celui des vaches. Quand même je croirais à la métempsycose, je ne pourrais m'imaginer queles âmes de ces Romains aient passé dans le corps des vaches, à moins que ce ne soit celles de Kulvie, d'Agrippine, de Messaline, de Poppée,et des deux Faustines. J'ai oui dire à mon père , qui souvent .se déridait, que Platon prétend que l'âme des hommes qui avaient mal vécu entrait, après leur mort, dans le corps d'une femme, ensuite dans celui d'une bêle ; et si elle ne se corrigeait pas à la troisième génération , elle parcourait toutes les espèces d'animaux, jusqu'à son entière purification et correction. Si Platon a inventé cette sottise , il faut convenir qu'il y a dans son cerveau une belle case pour la folie; et je ne m'étonne ])as si Pascal voyait un abyme ouvert sous ses pas , s'il portait un cilice armé de pointes de fer, et si madame Guion a eu des visions et des extases.

Tout se passe dans la vallée assez tranquillement, et le temps passe aussi. Le soleil, après avoir mûri les moissons,altéré la terre, coloré le raisin, nous envoie des rayons plus doux : des pluies bienfaisantes ont rajeuni la campagne et avivé les sources; mais nous payons ces bien-

CORRESPONDANCb DE SliZETTE D'ARLY.

faits , car nous voyons plus rarement madame de Germeuil. M. de Lisieux parait de temps en temps, comme un météore; tout le monde croit Ici, comme vous, qu'il épousera mademoiselle Walter, ils sont fails l'un pour l'autre. Je lis, je me promène, je l'aligne mou cla\ecin; ma jeunesse s'écoulera sans que je m'en aperçoive , je ne la refïretlerai pas; je crois que tous les âges ont la même somme de plaisirs et de peines. Soyez, monsieur, aussi heureux que je le désire; vous avez tant de moyens de vous procurer le bonheur, qu'un petit être comme moi ne doit ni le troubler, ni l'affaiblir.

M. TOMWASINI A MiDEHOISEtLE d'aRLÏ.

Les poulets .sont arrivés en parfaite santé; mais, hélas! c'étaient des victimes que vous envoyiez à l'autel ; ils ont été livrés au couteau de la grande prêtresse de ma cuisine: ils ne sont plus. Que dis-je? uou vraiment; leur dépouille mortele existe encore, et, vrais cannibales, nous les niangeroiis après-deuiain, dimanche, avec trois convives. Le premier est un nuisicien de mon pays, qui va à Londres faire une collection de guinées; il chaulera gratis à notre diner. Le second est noire docteur en médecine ; j'espère qu'il ne nous fera pas payer celte visite; et le troisième personnage est madame Giraut , notre épicière, notre amie, qui nous vend le café, le sucre, etc., amicalement, le plus cher qu'elle peut. Vous voyez que nous nous fai.soiis honneur de vos libéralités, et que ma Catherine va beaucoup mieux. Dimanche nous ironsà la messe, et de là au Palais-Royal, in fiocclii. Le beau voile de dentelle paraîtra ce jour là , et moi je serai relevé d'un habit neuf , car il faut bien que le mari et la femme marchent en harmonie

Le roman de Bclistiire vous a presque gelée, lisez celui de Tom-Joncs: la vérité des caractères, le mouvement, la chaleur de l'inlrigue vous réchaufferont; passez quelques scènes de cabaret, fort insipides et de mauvais gortt. Les Anglais et les Allemands ne .savent pas .s'arrêter; cependant ils l'emportent de beaucoup, en fait de romans, sur les écrivains italiens. Notre nation est bien indigente dans celle branche de littérature.

La mia sposa me crie, de son lit, de vous remercier, vous et votre maman, de vos bons poulets et de vos belles pêches. Votre fièvre nous a fait un grand plaisir, c'est d'apprendre que vous ra\ez chassée de votre bel appartement ; mais ne nous procurez pas souvent de ces joies,

LETTRE CXXVllL

HADtlHOISELLE d'ARLY A M. TOUMASmi.

Caro lei , je veux vous parler , le cœur plein de mon sujet , d'une visite que nous avons reçue hier matin dans notre casino , de madame de Germeuil et de M. de Lisieux. J'étais seule avec Jeanneton, maman était à l'église. Ils m'ont trouvée à la cuisine, faisant le chocolat de maman ; c'est mon soin de tous les matins. A leur aspect, j'ai eu la faiblesse d'en rougir. Le chevalier a voulu m'aider;je lui ai dit qu'il était trop grand seigneur pour cela. « Sachez, mademoiselle, m'a-t-il répondu, que j'étais à l'armée le premier du régiment pour faire une omelette. — Je ne vous connaissais pas ce talent. — Jadis, les princesses s'occupaient de leur ménage; les filles d'Au-

guste filaient les robes de leur père. Aujourd'hui encore, dans les provinces , les demoiselles de condition apprêtent souvent des mets de leurs mains délicates ; tandis que tant de simples bourgeoises de Paris se croiraient humilités d'entrer dans leur cuisine.» Madame de Germeuil a dit alors :• Le chevalier ne connaît pas tout votre mérite, il ne sait pas que vous écrivez comme un ange. Belfont me dit qu'il est enchanté de vos lettres. — 11 est prévenu pour moi. — Non , ma belle , vous m'avez écrit des billets charmans. » Le chevalier a demandé à les voir ; j'en ai frémi. Heureusement elle ne les avait plus. Maman alors est revenue deTéglLse; elle a pris son chocolat. J'ai partagé une écuelle de lait avec madame de Germeuil , et le chevalier a mangé deux pêches. Madame de Germeuil trouvant la maison assez commode , mais fort petite , je lui ai répondu par ces deux vers de La Fontaine ;

l'Irtt au ciel que de vrais amis Elle pill être pleine.

M. de Lisieux, à cette citation, m'a regardée d'un air d'étonnement. Les hommes sont toujours surpris qu'une femme sache .sou alphabet : cependant je me reproche ce grand trait d'érudition, il m'a échappé. Maman a dit à madame de Germeuil:» Cette maison si chctive, qu'aujourd'hui un procureur dédaignerait d'habiler, faisait, il y a cinquante ans, les délices d'un conseiller au parlement, d'un nom très connu. »

En nous promenant dans le jardin, j'ai demandé au chevalier une inscription pour notre fontaine. • Je ne connais pas, mademoiselle, les routes du Parnasse ; mais, pour vous, je gravirais au sommet du Mont-Blanc. Vous la voulez , sans doute, en Français? — Oui, car je veux l'entendre. » Il nous a quittées pour aller rêver dans un coin du jardin. Madame de Germeuil m'a dit en son absence : « Vous devriez employer vos talens et votre esprit pour supplanter la belle Angélique. — Madame, si vous me supposez de l'esprit , supposez-moi aussi un peu de jugement ; il ne m'appartient pas de vouloir l'emporter sur une demoiselle .si accomplie, ni sur personne. » Le chevalier est bientôt revenu avec ses vers, et nous les a récités. Les voici :

Fidèle aux lois de la nature , Je suis en paix mon heureux cours ; Toujours égale et toujours pure , Comme d'Arly, je plais toujours.

" Kh ! me suis-je écriée, je ne puis accepter cette inscription , elle est trop flatteuse. A la campagne il faut être simple et vrai , comme ses habitans. »

Après quelques tours de jardin , nos deux hôtes ont pris congé de nous; le chevalier en nous quittant m'a dit tout bas : • .le ne suis pas étonné de la passion de mon ami Beiront pour vous ; je commence à le plaindre. • Je ne lui ai rien répondu, et nous nous sommes sépares.

Cette matinée m'a élé fort agréable. Le temps était délicieux ; c'était une de ces belles journées qui embellissent l'automne. Le chevalier avait un air degaité, de .satisfaction , qui le rendait plus aimable à mes yeux. Je crois que c'est la beauté du jour, la liberté de la campagne qui ranimaient ses esprits , et portaient la joie dans son âme. J'ai connu des gens graves, sérieux à la ville , qui, à la campagne, changeaient de physionomie, y prenaient un air de sérénité et d'enjouement qui étonnait.

J'ai appris que M. de Lisieux ne prenait pas de tabac.

6/8 CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

j'éil suis bien alSé ; mais quelle niaiserie ! que m'importe à moi ? Cependant je idudrais qu'il fût mon frère.

Voici, pour noire fontaine, l'inscription, très prosaïque, que je mets J la place de celle du chevalier:

Puisse ma vie couler toujours aussi pure que ton onde I Addio, caro, carissimo doltore.

M. DE BÏLrONT A MADEMOISELLE D'ARLY.

Ah ! mademoiselle, que je suis éloigné de la vallée de Montmorency ! et combien je préfère cet asile champêtre â toutes leH masniticeuces de Rome, et votre petit jardin à la plus belle villa de cette capitale! Ah ! le bonheur, s'il existe, n'est pas dans les palais. L'autre jour, en me promenant dans la campagne , je vis un jeune laboureur qui travaillait à la terre sous les rayons d'un soleil ardent; il était couvert de sueur : une jeune femme , non loin de lui , était assise à l'ombre d'un mûrier , tenant un enfant dans ses bras, je m'approchai du laboureur, et je lui dis que je le plaignais d'un travail au.ssi pénible. «Ah ! s'écria-t-il, je ne suis pas à plaindre, je laboure sous les yeux de ma femme et de mon eufant. Le soir, après mon travail, je suis le plus heureux des hommes. » Et moi , dis-je tout bas en me retirant , le plus infortuné. Ses jours sont pleins, tranquilles, il a une femme qu'il aime; sh! quelle destinée!

Je suis allé >oir ce matin l'église de Saint-Louis de Gonzague, qui appartenait naguère aux jésuites. La chapelle de ce saint est des plus magnifiques; c'est un des mieux logés sur la terre ; les chandeliers sont de lapis lazuli , et l'autel est d'argent. Ou y a pratiqué une ouverture par où les âmes pieuses correspondent avec le ciel : c'est-à-dire elles écrivent des lettres, présentent des requêtes aux saints, et ces écrits leur parviennent, si on en croit les pères jésuites. Comment les jiapcs ont-ils pu permettre que l'on abusât ainsi de la crédulité des peuples, et que les jésuites cherchassent , par cet artifice, à pénétrer le secret des familles?

Voici l'inscription du maître-autel :

Ego Tobis Romce propilius ero.

Et la description du tableau du plafond.

Saint Ignace est dans le ciel , aux pieds de Jésus , environné d'une foule de disciples. Les quatre parties du monde sont placées sous l'image du saint. On voit partir des troupes de ces fils de Loyola poiu- aller prêcher l'É- Tangile; ils portent un glaive et un llanibeau à la main, et sont conduits par des anges. La statue du .saint, placée dans l'église , est fort belle , et sa figure très agrêai)le : aussi c'est le saint le plus fêlé par lesi femmes.

Hier, on jeune marquis français m'enlraina aux catacombes de Saint-Sebastien ; nous primes un capucin pour guide et pour cicérone. L'entrée de ce souterraiu inspire l'effroi. Le capucin nous dit :«^'oilà la place où l'on a trouvé les cadavres de cent mille martyrs ; voilù la statue de saint Sébastien. « Et que fait-elle ici , demanda le marquis , et quelle a été la vie de ce .saint ? — Il a reçu la couronne du martyre , mais on ne sait dans quel pays. — C'est dommage. — IMais la peste , au siècle dernier, ravageant Rome, le souverain pontife mit la ville sous sa protection j et la peste s'arrêta incontinent. — Vous devriez envoyer ce saint, réplirpia le marquis, à C.onslantinople,

ofi la peste fait de cruels ravages. — C'est dans ce .souterrain, continua le père, que les chiéliens, femmes, enfans, vieillards, riches et pauvres, venaient le soir célébrer les saints mystères. C'est ici , qu'à la voix du pontife, s'élevait vers Dieu un concert de ptières: mais un soir, 6 jour affreux ! tandis que cette nombreuse assemblée chantait les louange du Seigneur, une horde de soldats féroces pénétra daUscelieu, massacra tous les chrétiens, et ferma ensuite l'entrée avec d'énormes rochers. Depuis, il est arrivé, dans ces catacombes, des accidens bien dé- .sastreux. 11 y a environ trente ans que deux jeubes époux voulurent y pénétrer, précédés d'un guide et d'un flambeau. Ils avançaient dans le souterrain, quand tout à coup un immense rocher s'écroule derrière eux, et leur ferme l'issue à jamais. Des qu'on se fut aperçu de leur absence , on courut à leur secours, on cria, on les appela, et des voix répondirent; mais pour les sauver tous les efforts fureiu inutiles, la masse de ce rocher était inébranlable. On entendit encore des gémissiemens, on répondit; mais bientôt le silence régna dans ce vaste tombeau. Ainsi périrent, de désespoir, ces deux jeunes époux. «Le marquis, effrayé de la catastrophe, cria qu'il ne voulait pas être enterré tout vif, m'engagea à nous retirer ;et lorsqu'il fut revenu de sa terreur, il dit que si saiut Hercule avait été à Rome, lors de la chute de ce rocher, il l'aurait soulevé , comme il souleva celui de l'antre de Cacus, et aurait sauvé ces deux infortunés. Pour dissiper la tristesse de cette catastrophe, je vous raconterai une petite anecdote que me rappelle notre capUcin. Uu homme rencontra sur le Pont-Sixte un de ses amis ; il avait l'air sombre, l'oeil égaré , les traits du désespoir. Son ami alarmé l'interroge, le presse de lui confier la cause de sa douleur. Celui-ci lui avoue qu'il allait se jeter dans le Tibre, et terminer ses peines. L'ami employa toute son éloquence pour l'en détourner; mais voyam l'inutilité de ses conseils, il ajouta : «Formez du moins un projet moins violent, moins funeste, faites-vous capucin. — Ah ! s'écria-l-il, je ne suis pas assez désespéré pour cela , et en même temps il courut se précipiter dans le Tibre.

Je terminerai ma lettre par le récit de l'état des Juifs dans Rome; ils sont au nombre de sept mille, relégués dans un quartier oii tous les soirs on les parque, comme un troupeau de moutons. IJne ordonnance bizarre les oblige d'écouter , toutes les Semaines, un sermon prêché par un missionnaire qui les accable d'injures , tandis que des sbires, ou des gardes, répandus dans la salle, veillent autour d'eux , et frappent d'un bâton ceux qui ont l'air distrait. On dit que ces malheureux Juifs mettent du coton dans leurs oreilles pour ne pas entendre ces sermons. Si l'un d'eux témoigne le désir d'être chrétien , soudain il est envoyé aux catéchumènes pour deux ans. VouliU-il se rétracter, il faut qu'il achève son temps. -Ajoutez a tant de vexations que la plupart sont pauvres cl misérables. J'ai eu un entretien avec un de ces Hébreux , qui m'a paru très judicieux. Je lui demandai pourquoi il n'embrassait pas la religion chrétienne. «Par la même raison que >ous n'embrassez pas la notre. — Attendez-vous toujours le Messie ? — Oui , monsieur. — Et dès qu'il sera arrivé, \os compatriotes, vos femmes, vos enfaus, quitteront-ils leur pays, leur commerce, pour aller le joindre;' — Les gens sensés laisseront passer les plus pressés, et attendront la confirmai ion de la nouvelle. » Tandis que nous causions ainsi sur la place d'Espagne, une émincnce pa,ssa dans un brillant équipage. Mon là-

CORUIÏSPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY.

raélile me dit , en la voyant : « Dans voire église primitive on recueillait les dîmes pour les pauvres et pour l'enlrelien du culte: mais aujourdluii elles sout tombées eu des mains infidèles, pour entretenir le luxe de Rome. • .le ti'àvals rien à répondre, et je lui fis mes adieux.

Agréez, mademoiselle, mes respects, et raesvœnx pour votre bonheur.

LETTRE CXXX

M. TOjmASINI A MADEMOISEllB d'aRI.Y.

Je suis fort réjoui de la visite que vous a faite le chevalier de Lisieux.

In visco in cui s'.nvenne Onal' auKollin talota Siuolc le pehnc aiicofa, Cercaurio libertà.

Ma in agllar le penne <iV inipaeci suol rlnnova; Pin (Il ftigRirfa prova, l'iù prlgionnier si fi.

Voilà , cara thimigclla, en huit petits vers, l'hisloire du chevalier. Vous vous rappelez ces oiseaux qui tournent autour des filets , attires par un appât , et qui finissent par s'y jeter. Ce pauvre chevalier finira de même; il est aujourd'hui dans l'affliclion. Vous vous rappelez cette dame paralylique, qu'il a aimée, et qu'il soignait comme sa mère ou sa sdur. Hélas ! elle vient de terminer sa misère ; j'ai assisté avec lui à ses derniers niomens. Elle disait au chevalier , (|ui pleurait auprès de son lit : • Vous avez tort de me pleurer, la vie m'était à charge. Pourquoi l'ai-je reçue ? que suis-je venue faire siu- la terre pendant quelques jours ? souffrir , traîner mon existence. » Le chevalier m'avait dit : « Laissons-la mourir en paix , ne lui parlons pas de confesseur, .'i moins qu'elle ne le demande. » Elle l'a désiré, et il est allé le chercher lui-même. La cimfession a été suivie du viatique; le chevalier , ma femme, la garde et moi , éliiins à genoux dans la chambre. Après cette cérémonie lugubre, la mal.ide se trouvant un peu mieux, et comme soulagée d'un grand poids, a dit au chevalier : • .l'éprouve un calme intérieur, qui me rend la mort moins lerrihle. .le n'ai pas toujours pensé comme aujourd'hui; j'aurais, sans doute, été plus heureuse, si la religion m'avait été plus chère, .l'ai cependant de la peine à me repcnlir des fautes (|ue m'a fail connneltre l'amour ; j'espère que IJieu miséiicordicux me les pardonneia. .le vous ai bien aimé , et je vous aime encoie , quand je vais tomber dans les bras de Itieu et de la mort. Adieu , mon cher chevalier, ne m'oubliez pas » Sa voix s'est embarrassée, et elle a expiré quelques niomens après. J'ai renvoyé soudain le chevalier chez lui, navré de douleur; ma femme, la garde et moi sonnnes restés pour veiller à tout, el ordonner le convoi. Le chevalier en a tait les frais , et a voulu ((u'il fi'it déciint. H a suivi le corps avec moi, et a versé deslarmesenlui faisant ses derniers adieux. Nommé exécuteur icsiameulaire , il a payé loules les detles, et a.ssuré une pension viagère de deux cents francs ;■! une ancienne domeslique. Ma Catherine a commandé des mcs.ses, a dit force De profiuKlis pour l'âme de la délunte.

Mon écolièrc de quarante ans est fur ense contre son mari; ce magisiiat barbare n'a jamais voulu lui perinrt- Ire déjouer le rôle d'iphigénie : ■ Madame, lui a-t-il dil , jouez plutôt la vieille Jocastc, ou lanière Bobi. » Quel af-

front pour une femme qui veut rester jeune , en dépit du temps ! Elle ma conté tout cela , la fureur dans les yeux , et m'a demandé ce que je pensais de la conduite de son mari. « Madame , assurément il a tort , il ne doit pas vous priver d'un plaisir innocent; mais les magistrats ont les mœurs golhiques. — le pourrais assuréincht me vengei- , mais je liens à mes principes. Uesl trop heureux d'Svbir une femme comme inoi ; si vous saviez quel homme c'est. Depuis dix ans il est ait lait d'ânesse; il vit avec liioi comme David avec la Sunamite. Il est vtâi (|ue cette conduite m'est fori iildifféreille. .le lui pardonnerais tout s'il élait plus complaisant el moins parrin:onleux.»

Plus on vit , plus on voit, et plus on est persuadé, chc questo mondo c unn gabbia di malti. La miel Cateiinà la rlverisce , ed io anche consommo rispctto.

LETTRE CXXXL

BI/VDEMOISELIE StJZETTE A M. DE LISIEDX.

Je ne Sais , monsieur, quel philosophe grec rendait grâce au ciel d'êlre né dans Athènes ; pour moi , je le remercie de m'àvoir fait nailreen France, et non dans l'ile Britannique. Les clubs, les coteries, \e porter, le thé, les combats athlétiques , ceux des coqs , la course des chevaux, les tragédies de Shakespeare, la licence des spectacles, l'ivrognerie des hommes, tout cela ne m'offre pas un tableau assez sédui.sant pour me faire envier leur liberté el leur gouvernement. Il me semble que les Anglais du qualorzièine siècle étaient beaucoup plus galans que ceux d'aujourd'hui : c'étaient de vrais chevaliers. Mon Eiigllsliman m'a conté que , sous le règne d'Edouard , plusieurs bacheliers, enfans d'Albion, se couvrirent un œil d'un morceau de drap, et jurèrent à leurs daines « que jamais ne verraient que d'un ail, qu'ils n'eussent fait de leurs corps des prouesses au royaume de France. »

Mais vous m'avez laissée à Marligny : vous vous êtes assez reposé, continuons notre voyage.

La route de Siou à Martigny est peu agréable ; des rochers, des monlagnes, des crétins, voiLt les objels dont elle est semée ; ajoulez-y des hommes qui parlent l'ancieu roman , dialerle des premiers Français, conipo.sé, dit-on, d'un latin corrompu qu'on parla long-temps dans les Gaules, après l'invasion des Francs: ce jargon a produit le patois des pays méridionaux. Mon idiome ilalien m'a été fort ulile pourenteudre ces bonnes gens. La marquise ne sait aucune langue étrangère , mais elle dit n'avoir besoin que de la sienne pour parcourir l'univers.

Nous avons vu dans notre marche un village suspendu sur le soinnictd'im rocher; j'ai cru quec'élait le repaire des chèvres et des chamois. .Si la dominai ion est un grand plaisir, les habilaus de ce rocher doivent être fort heureux.

Dans une heure nous avons parcouru la ville de Marligny. Son terriloire produit d'excellent vin, et mon Eag/rv/ioffm s'en est abreuvé au point de relomber amoureux de moi ; mais l'effet a cessé avec la cause. ( )n nous a innn- Iré la jilare d'un camp de Galba , dont le nom me rappelle ces beaux vers de Corneille :

On le.< voyait tous trois se hâler ardeiinnenl A qui dévorerait ce règne d"nn moiiicut.

Tn camp ne peut donner que des idées de dévastation , de (■arnage , et de l'assemblage de quelques milliers d'hommes

CORRESPONDANCE DE SUZETTE DARLY

féroces. Le camp el le souvenir de cet empereur ne m'ont inspiré auci.'n inlérél ; je verrais a^ec lieaucoup plus d'émotion, à Vaucluse, les ruines des maisons de Pétrarque et de Laure , et à Naples le tombeau de Virgile.

iSous n'avons pas voulu escalader le mont Saint-Bernard, rpii est à huit lieues d'ici. Le temple de Jupiler, si fameux jadis, est aujourd'hui im hospice, élevé par l'humanité et la relijjion , où des moines exercent l'hospitalité qu'exerçaient autrefois les prêtres de Jupiler.

Nous avons aprrru de loin le Mont-Blanc levant sa tête majestueuse sur les montagnes voisines , comme le ijéant Goliath élevait la sienne au milieu des Philistins, avec la différence que David n'abattrait pas le .Mont-Blanc. Cette montagne a deux mille deux cent quarante-six toi- .ses de hauteur. Je vous préviens qite ce n'est pas moi qui l'ai mesurée; je me suis contentée de la saluer de loin, et de lui demander sa protection. Dans une trentaine de siècles , ce mont altier sera moins élevé et moins orgueilleux.

En allant à Saint-Maurice, arrêtez-vous, monsieur, avec moi , à la cataracte nommée si ridiculement Pisse- T'ache; mais si son nom est bizarre, son aspect est imposant et magnifique : c'est une des plus belles chutes d'eau de la Suisse. I^a rivière qui la forme arrive sur un rocher élevé, d'où elle tombe perpendiculairement, de la hauteur de trois cents piedi:, aucuns disent de huit cents, sur un rocher en talus , où l'eau se bri.se , se pulvérise , et retombe en pluie. Nous sommes restés une heure entière devant ce magnifique spectacle, frappés d'admiration , et dans une espèce de terreur. Les eaux de Versailles et de Saint-Cloud sont , per compara zione , ruscellelti.

ÎNous voili dans Saint-Maurice, bien fatigués, bien contens d'être arrivés. La ville me parait assez jolie ; elle est au bord du Rhône, qui, resserré entre des rochers, y coule sans gloire, mais non sans bruit. C'est pourtant ce même fleuve qui va traverser le lac de Gence, et qui en sort si grand et si superbe. Les maisons , de l'autre ci)té du Rhône, ont un point d'appui très solide : elles sont adossées à des rochers à pic. Nous avons braqué nos luneltes contre un ermitage, bâti sur un rocher qui domine la ville ; on y voit un petit jardin. C'est là que les erniiles qui se sont succédés ont opéré des miracles; mais le plus grand , c'est le courage d'aller vivre seul dans un lieu destiné pour l'aire d'un aigle.

Vous prétendez que les Anglais, et .surtout lord Marleborough , avaient sur le visage un air de calme et de sérénité : eh bien ! mon Anglais est un petit Marleborough. On lui a mandé que sa femme était frappée d'une maladie très grave : il nous a dit qu'il n'en était pas mquiet , qu'il y avait à Londres d'excellens médecins. C'est un vrai stoïcien ; il ne met pas sa femme au nombre des choses qui lui appartiennent, comme la santé, la science, etc.

Vous désirez toujours de me connaître; pour moi, quelque plaisir que j'eusse à faire votre connaissance, je dois trop à voire imagination pour me hâter de perdre de mon prix à vos yeux. Je me regardais hier au miroir; ]e me suis trouvée un peu plus laide que de coutume : les voyages n'embelli.ssent pas.

Adieu, monsieur, je vous ai étalé toute ma marchandise ; il est temps de me reposer, et de laisser leposer vos yeux. D'ailleurs la marquise, quienlredansmachambre^ trouve mauvais que je l'abandonne si long-temps pour

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