LETTRE CXXXII
MADEMOISELLE D'ARIT A M. TOMMASIM.
Monsieur mon maitre, je vais vous rendre la monnaie de votre pièce.
Nel visco in oui s'aveane Qucir augellio lalora, Lasria le penne ancora.
Ma lorna in liberté.
Poi le perditte penne In pochi di riuaova Caulo divien per prova , Ne più Iradir si fà.
Voilà l'histoire des amans et du chevalier ; mais s'il est léger en amour, je le trouve admirable dans les devoirs de l'amitié. 11 n'a point paru dans la vallée ; il est vrai que le temps n'y in\ itait pas. La pluie n'a cessé pendant trois jours; la tristesse du ciel, ce voile sur le soleil, ont influé sur mon humeur. ISe sommes-nous donc que de pures machines , des baromètres qui s'élèvent ou s'abaissent au gré du mouvement de l'air? On ne doit pas s'étonner de la mobilité de caractère des Parisiens, elle est l'effet de l'inionslance de leur climat. Pour ne pas blesser les lois de l'hygiène, qui commandent l'exercice, je me suis promenée en sabots et en parapluie : je ressemblais à Robinson Crusoé. J'ai fait mieux , j'ai lu son roman à ma mère ; il nous a singulièrement amusées. Nous étions deux vrais enfans; nous partagions les sollicitudes, les craintes, la joie de cet étrange ermile. Son histoire est sans doute une fiction, mais elle a un air de vérité qui séduit. Je voudrais, pour tous les temps pluvieux ou brumeux, avoir à lire un ouvrage aussi allachaut. L'auteur, dit-on, se nommait Daniel Foé. Ce qui a eicore égayé ces jours de pluie, c'est ma lettre au chevalier, datée de Saint-Maurice. Je vous l'envoie tout ouverte, vous la lirez et la fermerez. Je riais en l'écrivant. Il donne lète baissée dans le piége ; mais son erreur peut-elle durer longtemps? Je tremblé toujours : le moindre incident peut faire tomber le masque , et Suzette être reconnue ; alors plus de correspondance, mon voyage sera fini. Cependant .son aimable sensibilité le rend plus intéressant à mes yeux. J'ai donné des regrets à la mort de son amie. Que de réflexions fait naitre l'inutilité de sa vie et de la mienne, et de celle de tant d'autres! Nous apparaissons unmomenl pour faire nombre, et nous retombons dans le gouffre de l'éternité. Ce qui m'a encore plus frappée que linutililé de l'existence de cette femme, c'est sa destinée malheureuse. Pourquoi être prédestiné, soit au bonheur, soit au malheur ?
Mais changeons de style. Apprenez que dans peu je serai de n ^ces, non pas pour mon compte. La jeune fermière Suzttle se marie . la joie est dans le village , et encore plus dans le cœur des fiancés C'est au village que l'hymen se préscnle sous un aspect aimable et engageant. Je l'ai vu, au contraire, dans de beaux salons, le front grave et pensif. Voire conseiller e.st un impeilinent de A ouloir que sa femme joue le rôle de la mère Bobi , au lieu de celui de la jeune Ipbigénie. Ridicule pour ridicule , celui qui amuse est celui qui vaut le mieux. J'ai eu le bonheur de rencontrer encore madame d'Epinay chez madame de Germeuil :je l'ai écoutée très attentivement ; je n'ai pas proféré six paroles dans la .soirée : elle s'est plainte de l'ingratitude de Rousseau. Ensuite , à propos
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
du baptême, elle nous a dit que, si elle n'avait pas été baptisée, elle attendrait la fin de sa vie, comme Constantin , pour recevoir ce sacrement. « Je ne sonj^e pas, a-t-elle ajouté, sans un mouvement d'humeur et de colère, à la facilité, à la rapidité avec lesquelles la perle du {venre humain a été décidée. Celui, selon la Geuèse, l'affaire d'un quart d'Iienre. • Elle ajouta que Pelage avait raison de nier le péché originel , et d'assurer que le péché d'Adam n'avait fait de mal qu'à lui , et non à tout le genre humain; elle nous dit encore, à mon grand étouuenient, que Montesquieu écrivait sans ortographe.
Fale, adieu, addio, farewell. Vous voyez que je possède quatre langues, presque autant que les apôtres.