‹ Œuvres complètesChapitre 170 sur 416 · LETTRE CXXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXIII

VADEUOISELLE d'/VRLV A S. DE EELFONT.

Je serais fâchée, monsieur, que la destinée n'eût pas rapproché notre existence; j'apprécie trop votre amitié. Je pense que s'il est des niomens de bonheur sur la terre, nous les devons àce sentiment. Vous serez un jourétoniié de l'excès de votre passion ; l'ivresse calmée , on rit des folies de l'amour; on ne rit jamais aux dépens de l'amitié.

11 me parait que saint Gonzaguea un très grand crédit dans le ciel ; mais comme je n'aime pas à faire ma cour aux pui.s,sances , je ne profiterai pas de l'ouverture du maitre-autel dont vous me parlez , pour lui écrire, et lui demander sa protection. Tout au plus , si je vais ii Rome , je lui laisserai un billet de visite. Je ne descendrai pas non plus dans les catacombes de Saint-Sébastien : elles sont trop dangereuses. J'ai été émue jusqu'aux larmes du sort cruel des deux jeunes époux. Quel moment affreux que celui où ces infortunés se sont vus séparés du monde , et ensevelis vivans, à la fleur de leur âge, au sein du bonheur, dans un sépulcre épouvantable ! Je suis bien aise d'apprendre que ce saint arrête les progrès de la peste. Apparemment que ce pouvoir était ignoré au quatorzième siècle, car il yeu.t à cette époque une contagion terrible, qui fit un cimetière de la terre, et emporta la belle Laure , qui , par une singulière destinée, mourut le même jour et à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois, le (i avril 1348 C'est Pétrarque lui-même qui raconte cette circonstance

Je n'ai pas un grand amour pour les Juifs; mais ce sont des hommes , et je suis fâchée de les voir traiter en bêtes ou en esclaves par la cour de Rome, et qu'on veuille les forcer d'entrer dans notre religion.

Je vous apprends le mariage de Vulcain et de Vénus. Mademoiselle deP'", fille de condition , âgée de seize ans, d'une figure charmante, épouse le financier Armand, laid, boiteux, chargé de cinquante ans, et ce qui surprend le plus, c'est qu'il est du choix de la demoiselle. Par quel talisman ce vieux podagre l'a-t-il séduite? celui de l'or. Elle eu a peu, et lui beaucoup : voilà la solution du problème. La belle perspective qu'iui carro,s.se et des diainans! Mais que penser delà demoi elle? qu'elle a des arrière-pensées.

Maman vous dit bien des choses; sa santé se soutient, à l'aide d'un régime et de la sobriété Adieu , monsieur.

LETTRE CXXXIV

UAOAME TOMMASmi A MADEIUOISELLE d'aRIY.

Ma chère demoiselle, mon cher homme est bien mal,ide depuis hier. Pour cette fcis-ci , ce n'est pas sa faute, mais peut-être la mienne. Il n'avait pas appétit en se mettant â table , et je l'ai forcé à manger. Je croyais bien faire , Dieu le sait. Après le diner, il s'est trouvé mal, il a vomi , et la lièvre l'a pris. Jugez où était ma pauvre télé. Je lui ai donné de l'eau chaude , du thé , du vin de Rota. Enfin, avec la servante, nous l'avons couché et j'ai envoyé chercher l'apothicaire du quartier; il lui a trouvé une grosse fièvre. La nuit n'a pas été bonne. Je l'ai veillé jusqu'à six heures du malin, et notre Françoise m'a remplacée. Ce qui me fâche le plus, c'est qu'il ne veut pas de médecin. Il dit qu'il ne travaille pas tout le jour, comme un manœuvre, pour partager ses bénéfices avec ces docteurs; qu'un apothicaire est déjà trop pour un uiaitre de langue. «Les glands médecins, dit-il, sont pour les grands seigneurs, et quand nous autres petits faisons la sottise de les appeler, ils font des expériences sur nous.» Je lui ai cité le médecin de madame Giraud, qui l'a tirée d'une grande maladie. « Ma femme, m'a-til répondu, le grand docteur Musa (je ne sais quel est ce docteur), guérit l'empereur Auguste d'une maladie grave, et tua son neveu .Marcellus par le inéine remède '. »

L'apothicaire lui a ordonné l'éinétique, mais il ne veut pas en entendre parler. Il dit pour sa raison , que l'émétique a été délendu par un arrêté du parlement, dans le siècle dernier, et qu'il ne veut pas \ ioler les lois de l'État. Il faut convenir que cet arrêt du parleirienl est bien bête; pourquoi .se niêle-t-il de inédetine? L'apothicaire a ordonné aussi une saignée , mais nous n'a\oiis pu le persuader. «Je me ferai .saigner, a-l-il dit , quand la Faculté sera d'accord entre elle ; mais l'un ordonne la saignée du pied , l'autre du bras droit, celui-ci du bras gauche: l'un la défend dans telle maladie, et l'autre la prescrit. Ainsi, en attendant qu'ils s'entendent entre eux, je me pas.serai de sa ignée. » Le malheur de mon mari est de trop savoir, cela lui tourne la tcte, il ne veut rien faire comme un autre. Il lit quelquefois, deux ou trois heures de suite, sans me dire un seul mot : cela m'impatiente; je brûlerais volontiers tous les livres. Ah ! mademoiselle, n'épousez jamais un savant ! Nous ne savons plus comment nous y prendre pour le guérir. Il crie toujours, la natouiii , la natoura, laissez agir la natouia. J'ai voulu lui mettre sur la poitrine une relique précieu.se, mais il l'a repoussée ; cependant elle a opéré de belles cures. Je la tiens d'un père dominicain , un .saint homme.

Ma chère demoiselle, écrivez, je vous prie, à Tommasini ; faites-lui comprendre qu'on ne guérit pas sans médecin, et que les reliques n'ont jamais tué personne. J'ai OUI dire qu'un grand roi de France eu était chargé '.

Je vous salue , ma chère demoiselle , et je me recommande à vous , et à vos prières.

' Les bains froids.

' I.ciiis XIV faisait dire des messes sur la tin de ses jours , et portait des reliques , que lui avait données son confesseur I* Tellier.

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

LETTRE GXXXV.

MADEMOISEILE d'aRLY A MADAME TOMMASINI.

La maladie de volrc mari , ma chère dame, m'inquiète beaucoup. Il a peul-élre tort de refuser un médecin; mais j'ai, comme lui, plus deconfiatice à la nature qu'aux docteurs de la Faculté. Je crois que les médecins et les reliques ne produisent d'heureux effets que Sur ceux qui ont confiance en eux. Oui , deux rois de France , Louis XI et Henri III, se couvrirent de reliques-, ni l'un, ni l'autre n'a eu une longue existence. Louis XI est mort âge de soixante ans, et Henri Ul n'était qu'à sa trente-neuvième année.

J'attends une seconde lettre de vous, pour écrire à votre mari; mais j'espère qu'un apo'ihieaire suffira pour le lifer d'affaire.

Adieu, ma chère dame, rassurez-vnus, et donnez-moi Ions les jours de vos nouvelles , et de celles du malade.

HAbAME TDMMASIM A MADFMOISELIE D'ARIY.

Ma chère demoiselle, la fièvre continue , mais le malade est tranquille, et dit qu'il a encore trente ans de vie. Dieu le veuille! Le chevalier de Lisieux est venu le voir; c'est un brave et un honnête gentilhomme, qui aime mon mari comme son égal. Il est resté plus d'une heure avec lui; c'est dommage qu'il aille pour quinze jours dans la terre de son oncle. Il a obligé mon mari à recevoir son médecin, qui lui a ordonné l'émélique. comme avait fait l'apothicaire. M. le chevalier lui a oté ses scrupules sur l'arrêt du parlement, et cette médecine lui a bien nettoyé l'estomac. Mais ce qui me fait grand plaisir dans celte maladie de mon pauvre homme , c'est qu'il est venu vingt laquais avec des livrées, pour demander de ses nouvelles, de la part de leurs maîtres et maîtresses ; cequi prouve qu'il est aimé et estimé des gens comme il faut , ce qui est bien flattein- pour sa feuune.

Je vi us quitte bien vite, ma chère demoiselle , pour aller auprès du malade. ISons n'avons pas pris de garde , elles sont très chères, et gourmandes ; il leur faut du café tous les matins, et elles n'éparg eut pas le sucre; mais Françoise et moi nous v eillous tour à tour.

LETTRE CXXXVll.

M. DE IISIEUX A M. TOMMASIIVI.

Ah ! ah! monsieur Tominasiui , vous tramez des remplois contre moi ; vous voiis entendez avec mademoiselle d'Arly pour me promener eli Suisse, avec Une prétendue Suzelte ! M. le docteur, songez qu'il y a une Providence, que tr'it ou lard l'horizon s'é.'Iaircit, et laisse à découvert le criihe et le criminel. Si vous cinniaissiez mieux votre Bible, vous sauriez que Jacob, après quatorze ans de servitude , découvrit l'arlifice de son beau père Laban. L'histoire aurait di'i vous apprendre , que Ommiode laissa sous son chevet la liste de ceux qu'il voulait faire étranijler pour .ses menus plaisirs, et que cette liste fut découverte par .Martia sa concubine , qui gagna de primauté. Vous sauriez encore que la conjin-alion des poudres fut découverte à Londres, par une lettre. Ce préambule vous étonne. Ecoutez et repeutcz-v ous ; c'est une lettre aussi qui

m'a découvert votre complot. Il vous souTient que je suis allé vous voir pendant i otre maladie ; vous étiez au lit et dormiez. Eu attendant je me suis arrêté dans votre petit salon avec madame Tonmiasini , il y avait sur la cheminée une lettre tout ouverte ; le hasard, ou la Providence m'a fait jeter les yeux sur elle. L'écriture m'a frappé , j'ai cru la reronnaitre; pour m'en assurer, j'ai demandé à votre chère épouse, d'où lui venait cette lettre. «De Montmorency, de mademoiselle d'Arly, qui est fort inquiète de la santé de Tomraasiui. — Il la connaît donc ? — Beaucoup ; vous pouvez lire sa lettre. » Jugez avec quelle surprise je l'ai lue. Ah ! trailre! madeiuoiselle Césarine est donc mademoiselle Suzetle, et la marquise, qui me tonnait si bien, une figure de roman. Les femmes, graii dutlore, sont adroites et rusées ; mais vous, vieille barbe , vous secondez, vous favorisez les complots d'une jeune fille. Malgré l'énormité de votre crime je vous absous, à une condition ; c'est que vous laisserez mademoiirt;lle Césanne dans l'erreur, dans l'ignorance qu'elle esl découverte; je veux feindre encore quelques temps d'être sa dupe. Par pari rcfcrtur, c'est la loi et les prophètes. Ma correspi.ndance avec elle m'en paraîtra plus piquante. Gardez aussi inviolablement mon secret que vous avez gardé le sien, j'exige votre parole sur ce point; lorsqu'il en sera temps, nous amènerons le dénoi'nnent. Répondezmoi , mon cher ami, tout de suite, et parlez-moi de votre santé. Je vis ici en gentilhomme, c'est-à-dire en campagnard oisif ; je chasse , je monte à cheval , je fais trois repas par jour, je dors huit heures; je parle toute la journée, avec mes bous voisins, chevaux, chiens, perdrix, lièvres, vins de Bordeaux, de Champagne, de Bourgogne, sujets de conver^ations intarissables dans les châteaux. Il n'est ici non plus question de littérature qu'à la cour de Constantinople. Cependant Voltaire et Jeau-Jacques y sont connus; mais les Dorât, les Marmontel, les La Harpe, seraient bien étonnés d'apprendre , qu'à cinquante lieue;-i de Paris leurs noms et leurs ouvrages sont ignorés. 0 néant de la gloire! Cependant, tandis que nos gentilshommes jouent au trictrac ou au piquet , je profite de ces momens pour faire quelques lectures, et ne pas me rouiller tout-à-fait. J'ai lu Boileau et Pope, et je me suis amusé à comparer ees grands poi tes , pour savoir lequel des deux est le plus élevé .sur le Parnasse. Je crois que c'est Pope; il a plus de philosophie, d'imagination et de verve; non que je sois de l'avis de Mariuonlel, lorsqu'il dit :

Sans feu, sans verve et sans fécondité, Boitëâucttpiti, on dirait qu'il inTtnte.

Pauvre Marmontel , vous êtes bien inférieur à l'auteur du Lutrin! Je lelis aus.si la NoufcUc //cloï\e; v'esi. une statue maigre et mal faite , couverte d'une belle dra- IHiie. Jlai^ mon (mqle méfait appeler; il \a me dire : «(jue diable fais-tu dans ta chambre avec les livres? Tu passeras ici pour un pédant; il faut vivre avec les vivans, cl non avec les morts : ce n'est pas en lisant qu'on fait son chemin à la cour et à l'arince. Ou dit que le grand Frédéric lit beaucoup, qu'il fait des vers, joue de la llùle; c'est une tache à sa gloire. Passe encore pour la Hùie. •

Mais je reviens, en vous quittant , à la parole que j'exige de vous; laissez l'aimable Césarine dans l'erreur; une femme est si heureuse de tromper un homme! Je suis toujours plus étonu'i d'apprendre ipie j'étais souvent avec celle Suzette, <|ue je croyais en Suisse, et que j'étais si

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

désireux de connailre. Vous a\ ez l'un et l'autre joué parfaileinent voire rolc. Adieu, réjouissez-vous. Pvnnille tlUis cœtera.

LETTRE CXXXVlll,

M. TOMMASIIMI A MADEMOISELLE d'ARIY.

Ah ! carissima aliinna , que voire apparition et celle de voire ehére maman , nel mio rtimerino , m'ont été salutaires ! c'est de ce jour que la fièvre a délogé de mon cOrpS cliétif. Je suis aujourd'hui un hilimehl refait;"! neuf; je n'ai plus qu'une seule inquiétude. La mia Calciina mi! retient le manger, me eouipte les morceaux, et j'ai un appétit dévorant. Érésiclhon n'était pas plus faméliqiilé que moi.

Comme le ciel est beau ! comme la vie éSt doilce et chère à celui qui a touché les bords de la tombe ! Je nie compare à notre srand-père Adam. Quels duient être l'agitalion et les doux mouvemens de Son cœur , quand il se reconnut , sentit son existence au milieu de ce beau paradis ter- I*8tre !

Nous vous remercions de vos beaux raisins. Ma chère moitié, dans sa reconnaissance , vous envoie Un beau chapelet qui vient de l-orette : vous le prêterez à quelque dé- Vote; cela fait toujours passer une heure ou deux. Permettez-moi de joindre au chapelet, un petit flacon d'essences de roses , qui sort des mains des religieuses de Florence Elle n'a pas la vertu de l'eau bénite , mais elle a plus de parfum. C'est le premier jour que je reprends la plume et la lecture; mais j'aitne encore mieux jaser que lire : les convalescens et les vieillards se ressemblent en cela. Madame l'épirière, notre voisine, et M. Chiugolct , jadis niait re-clerc, son amoureux, quoique madame ait qharanle ans, et l'amoureux soixante, doivent venir passer la soirée avec nous. Ah ! que de belles choses je vais apprendre! Je saurai le prix des denrées, leur cherté progressive, l'anecdote du quartier, l'clge des femmes de leur connaissance, qui font les jeunes ; je saurai leurs défauts, leurs figures. On me parlera de la dureté des impdl.s, duliixe des grands, deleur fieiié, etc. , et trente etc.; liiais pour un convalescent tout est délicieux. Seri'V fedelissimo.

Page 1